Manuel et Entretiens (page 7)
Montre-moi donc ici tes progrès. Si je disais à un athlète : « montre-moi tes épaules », et qu'il me répondît: « Voici les plombs dont je me sers. » — « Va-t'en voir ailleurs avec ces plombs », lui dirais-je. Ce que je veux voir, c'est le parti que tu sais en tirer. Toi de même, tu me dis : Prends ce livre sur la volonté, et vois comme je l'ai lu. — Esclave, ce n'est pas là ce que je cherche, mais ta façon de te porter vers les choses ou de les repousser, de les désirer et de les avoir en horreur, comment tu t'appliques, quel est ton but et quels sont tes préparatifs, si tu te conformes à la nature ou non. Si tu t'y conformes, montre-le-moi, et je te dirai que tu fais des progrès : mais si tu ne t'y conformes pas, va-t-en, et ne commente pas seulement des livres, mais écris-en de pareils; et que peux-tu y gagner ? Ne sais-tu pas que le livre entier coûte seulement cinq deniers ? Alors son commentateur croit-il valoir plus de cinq deniers ? Ne recherchez donc jamais l'œuvre dans un endroit, et le progrès dans un autre.
Où est alors le progrès ? C'est celui qui se retirant des choses extérieures, se tourne vers sa propre volonté pour la cultiver et l'améliorer par le travail, pour la rendre conforme à la nature, l'élever, la libérer des obstacles et des difficultés, la rendre fidèle et modeste ; et celui qui a appris qu'en désirant ou en évitant les choses qui ne sont pas en son pouvoir, il ne saurait ni être fidèle ni être libre, mais qu'il doit changer avec elles et être emporté dans les airs avec elles comme dans une tempête, qu'il doit se soumettre aux autres qui ont le pouvoir d'obtenir ou d'empêcher ce qu'il désire ; en conclusion, celui qui se lève le matin, qui observe et garde ces règles, qui se baigne honnêtement, qui mange comme un homme modeste ; qui dans chaque occasion qui se présente essaie de suivre ces principes comme le coureur le fait en temps que coureur, et le chanteur comme chanteur ; c'est l'homme qui accomplit vraiment un progrès, et c'est l'homme qui n'a pas voyagé en vain. Mais s'il tend tous ses efforts à pratiquer uniquement la lecture, et ne fait que cela, et s'il voyage uniquement pour cela, je lui dis de rentrer chez lui immédiatement, et de ne pas négliger ces affaires-là ; son voyage ne servait à rien. Mais l'important pour lui c'est d'apprendre comment un homme peut débarrasser sa vie des lamentations et des gémissements, des "je m'ennuie" et des "malheureux que je suis", et comment il peut se débarrasser également du malheur et des échecs, et d'apprendre ce qu'est la mort, l'exil, la prison et le poison, de pouvoir dire quand il est dans des chaînes, "cher Criton, si c'est la volonté des dieux qu'il en soit ainsi, qu'il en soit ainsi !" et ne pas dire "Malheureux vieil homme que je suis ! est-ce pour cela que j'ai gardé mes poils gris ?" Qui parle ainsi ? Pensez-vous que je vais dire que c'est un homme sans réputation et de basse extraction? N'est-ce pas Priam qui le dit ? N'est-ce pas Oedipe ? Non ! tous les rois le disent ! Les tragédies ne sont-elles pas la représentation des perturbations d'hommes qui s'étonnent devant des choses extérieures selon la valeur qu'ils leur donnent ? Mais si un homme doit apprendre par erreur que les choses extérieures qui sont indépendantes de la volonté ne nous concernent pas, pour ma part je devrais aimer cette erreur, grâce à laquelle je pourrais vivre heureux et calme. Mais vous devez voir pour vous-mêmes ce que vous souhaitez.
Mais qu'est-ce que Chrysippe nous enseigne ? La réponse c'est : savoir que ces choses ne sont pas fausses, c'est de là que surgit le bonheur et vient la tranquillité. Prenez mes livres, et vous apprendrez comment vraies et conformes à la nature sont les choses qui me rendent libre de tout trouble. Ô grande et bonne fortune ! Ô le grand bienfaiteur qui nous montre le chemin. Triptolème, parce qu'il leur a donné une nourriture plus douce ; et celui qui a trouvé, mis en lumière, et produit devant tous les hommes la vérité, non pas sur les moyens de vivre, mais sur les moyens de vivre heureux, est-il quelqu'un de vous qui lui ait construit un autel ou un temple, qui lui ait élevé une statue ou qui remercie Dieu à cause de lui? Quoi! pour le don de la vigne ou du froment, nous offrons des sacrifices de reconnaissance ; et, quand-on a déposé dans notre intelligence un fruit d'où devait sortir la démonstration de la vérité au sujet du bonheur, nous n'en rendrons aucune action de grâce à Dieu!
Si quelqu'un, dit Epictète, résiste à l'évidence complète, il n'est pas facile de trouver des raisons capables de le faire changer d'avis. Et ceci ne tient ni à sa force ni à la faiblesse du démonstrateur; mais quand, mis au pied du mur, il reste là comme une pierre, comment discuter avec lui?
Cette pétrification est de deux sortes : il y a celle de l'intelligence ; il y a celle du sens moral, quand, de parti pris, on refuse de se rendre à l'évidence ou de renoncer à des contradictions. Or, pour la plupart, nous avons grand peur de la mort du corps, et nous faisons tout pour ne pas y arriver; mais la mort de l'âme, nous nous en inquiétons peu. Nous trouvons bien, pour ce qui est de cette âme, par Jupiter, que celui qui est dans un état d'esprit à ne suivre aucun raisonnement et à ne rien comprendre, est dans une fâcheuse situation; mais, quand la conscience et le sens moral sont morts chez quelqu'un, nous appelons encore cela de la puissance d'esprit.
N'es-tu pas certain que tu es éveillé? — Non, répond l'académicien; car je me trompe, quand dans mon sommeil je rêve que je suis éveillé. — N'y a-t-il donc aucune différence entre cette apparence-ci et celle-là? — Aucune. Est-ce que je discuterai plus longtemps avec un pareil homme? Quel feu, quel fer employer contre lui, pour qu'il se sente bien mort? Il le sent, mais il feint de ne pas le sentir. Il est dans un état encore pire que s'il était mort. Un tel n'aperçoit pas les contradictions ; sa situation est fâcheuse. Cet autre les voit, mais ne s'en émeut point, et n'en profite pas; il est bien plus à plaindre encore. Le sens moral et la conscience ont été supprimés en lui; quant au raisonnement, il n'y a pas été supprimé, mais il y est devenu non maniable. Est-ce donc là ce que j'appellerai de la puissance d'esprit? à Dieu ne plaise! Ou je vanterai aussi la puissance d'esprit des prostitués, quand ils font ou disent devant tout le monde tout ce qui leur vient à l'idée.
Il est aisé de louer la Providence de tout ce qui arrive dans le monde, si l'on a en soi ces deux choses : la capacité de comprendre ce qui arrive à chacun, et un cœur reconnaissant. Si non, ou l'on ne verra pas l'utilité de ce qui se fait, ou l'on n'en saura pas de gré, alors même qu'on la verrait. Si Dieu avait fait les couleurs sans faire aussi la faculté de les voir, quelle en serait l'utilité? néant. Si, d'autre part, il avait fait la faculté sans faire les couleurs telles qu'elles tombassent sous cette faculté visuelle, quelle en serait encore l'utilité? néant. Et s'il avait fait les couleurs et la vue, mais sans la lumière? Ici encore utilité nulle. Qui donc a fait ceci pour cela, et cela pour ceci? Qui a fait l'épée pour le fourreau, le fourreau pour l'épée? Ne serait-ce personne? Comme si chaque jour ce n'était pas par la combinaison des parties dans une œuvre que nous démontrons qu'elle est forcément le produit d'un habile ouvrier et qu'elle n'a pas été faite au hasard! Eh quoi! chacune de nos œuvres révélera son ouvrier, et les objets visibles, la vue, la lumière ne révéleront pas le leur! L'existence du mâle et de la femelle, leur désire mutuel de s'unir, la faculté qu'ils ont de se servir des parties qui leur ont été données dans ce but, cela aussi ne nous révélera pas son ouvrier! Admettrons-nous que cela ne le révèle pas! Eh bien, cette organisation de notre entendement, grâce à laquelle nous ne nous bornons pas à recevoir l'impression des objets qui tombent sous nos sens, mais en enlevons, en abstrayons des parties que nous rapprochons, pour composer avec elles certaines idées, et de ces idées, par Jupiter, passer à d'autres qui leur sont analogues ; cette organisation elle-même sera-t-elle impuissante à émouvoir certaines gens, impuissante à les détourner d'abandonner la cause de l'ouvrier suprême? Si cela est, que l'on nous explique quelle est la cause de chacune de ces choses, ou comment il se peut que, si merveilleuses et sentant ainsi l'artiste, elles soient l'œuvre fortuite du hasard.
Mais quoi! ces choses n'existent-elles qu'en nous? Plus d'une n'existe qu'en nous, parce qu'elles étaient spécialement nécessaires à l'être raisonnable; mais plus d'une aussi se trouve à la fois chez nous et chez les êtres privés de raison. Est-ce donc que ces êtres-là aussi comprennent ce qui est? pas du tout, car autre chose est d'user, autre chose est de comprendre. Pour eux, Dieu avait besoin qu'ils usassent des idées des sens; mais nous, il avait besoin que nous en comprissions l'usage. Eux donc, il leur suffit de boire, de manger, de se reposer, de se reproduire, et d'accomplir toutes les autres fonctions de chacun d'eux; mais nous, à qui il a donné en plus la puissance de comprendre, tout cela ne nous suffit pas; car si nous ne l'accomplissons pas d'une façon déterminée, avec ordre, et conformément à la nature et à la constitution de chaque chose, nous n'atteindrons jamais notre vraie fin. Car où les constitutions des êtres vivants sont différentes, les actes et les fins sont différents. Chez ces animaux dont la constitution est adaptée uniquement à l'usage, seul l'usage suffit : mais chez l'homme, qui a également le pouvoir de réfléchir à cet usage, à moins qu'il n'observe en outre la convenance, il n'atteindra jamais sa fin. Eh quoi ! Dieu qui donne à chaque animal la constitution pour les uns d'être mangés, pour les autres de servir à l'agriculture, pour d'autres encore de nous fournir le fromage, et pour d'autres utilisations ; pour cela quel besoin y a-t-il de comprendre des représentations et de pouvoir les distinguer ? Mais Dieu a introduit l'homme pour être un spectateur de Dieu et de ses œuvres, et non seulement un spectateur, mais un interprète. C'est pourquoi il est honteux pour un homme de commencer et de finir comme les animaux privés de raison ; mais plutôt il doit commencer où ils commencent, et finir où la nature finit en nous ; et la nature finit dans la contemplation et la réflexion, et dans un mode de vie conforme à la nature. Faites donc attention de ne pas mourir sans avoir été les spectateurs de ces choses.
Mais vous allez en voyage à Olympie pour voir les œuvres de Phidias, vous pensez que c'est un malheur de mourir sans les avoir vues. Mais ce qui n'a aucun besoin de voyage, et qui existe depuis toujours, ce qui est le bien réellement, ne désirerez-vous pas le voir et le comprendre ? Ne percevrez-vous pas qui vous êtes, ou pourquoi vous êtes nés, ou pourquoi vous avez reçu le don de la vue? — Mais dans la vie il y a du bien, des désagréments et des peines! — N'y en a-t-il donc pas à Olympie? N'y êtes-vous pas brûlés par le soleil, et pressés par la foule? Vous y lavez-vous toujours bien? N'y êtes-vous pas mouillés, quand il pleut? N'y souffrez-vous pas du tumulte, des clameurs, et de bien d'autres ennuis? Mais vous mettez, je crois, en regard de tout cela la magnificence du spectacle, et dès-lors vous acceptez et supportez tout. Eh bien, n'avez-vous pas reçu des moyens de braver tous les événements? N'avez-vous pas reçu l'élévation de l'âme? N'avez-vous pas reçu le courage? N'avez-vous pas recula patience? Et dès que j'ai l'élévation de l'âme, que m'importe ce qui peut arriver? Qui pourra me mettre hors de moi et me troubler? Qui pourra me sembler pénible? Vais-je donc, au lieu d'employer ma force à ce pourquoi je l'ai reçue, pleurer et gémir sur les événements?
— Soit! mais mes narines coulent! — Eh bien! esclave, pourquoi as-tu des doigts? n'est-ce pas pour te moucher? — Mais est-il raisonnable qu'il y ait dans ce monde des narines qui coulent? — Ne vaut-il pas beaucoup mieux te moucher que récriminer? Que crois-tu donc que fût devenu Hercule, s'il n'y avait pas eu le fameux lion, et l'hydre, et le cerf, et le sanglier, et plus d'un homme inique et cruel qu'il a chassés et dont il a purgé la terre? Qu'aurait-il fait, si rien de pareil n'avait existé? Il est évident qu'il se serait enveloppé dans son manteau, et y aurait dormi. Tout d'abord donc il n'aurait pas été Hercule, si dans la mollesse et le repos il eût ainsi dormi toute sa vie. Et s'il l'avait été, à quoi aurait-il servi? Quel emploi y aurait-il eu pour ses bras et pour toute sa force, pour sa patience et pour son courage, sans de telles circonstances et de telles occasions pour le stimuler et pour l’exercer? Mais quoi? Il eût peut-être dû se les préparer lui-même, et chercher d'où il pourrait amener dans son pays un lion, un sanglier, une hydre! Folie et sottise que tout cela! Seulement, dès que ces choses existaient et qu'Hercule les trouvait, elles servaient à le révéler et à l'exercer.
Toi, à ton tour, comprends donc tout cela, et jette les yeux sur les forces qui sont en toi, considère-les, et dis : Envoie maintenant, ô Jupiter, les circonstances que tu voudras ; car j'ai des ressources et des moyens donnés par toi-même, pour tirer parti de tous les événements. Au lieu de cela, vous restez assis, tremblant que certaines choses n'arrivent, et pleurant, gémissant, vous lamentant, parce que certaines autres sont arrivées. Puis après vous accusez les dieux! Quelle peut-être, en effet, la suite d'un tel manque de cœur, si ce n'est l'impiété? Et cependant Dieu ne vous a pas seulement donné ces forces pour supporter, grâce à elles, tous les événements sans vous laisser abattre ni briser par eux; mais encore, ce qui était d'un bon roi et d'un père véritable, il vous les a données libres, indépendantes, affranchies de toute contrainte extérieure; il les a mises à votre disposition complète, sans se réserver à lui-même la puissance de les entraver ou de leur faire obstacle. Eh bien! ayant ces forces ainsi libres et à vous, vous ne vous en servez pas, et vous ne comprenez ni ce que vous avez reçu là ni de qui vous l'avez reçu. Vous restez assis à pleurer et à gémir, les uns n'ayant pas d'yeux pour voir celui qui vous a fait ces dons, et méconnaissant votre bienfaiteur; les autres vous laissant aller par manque de cœur à des invectives et à des récriminations contre Dieu. Et cependant, pour atteindre à l'élévation de l'âme et au courage, je puis te montrer quelles ressources et quels moyens tu as ; toi, pour invectiver et récriminer, montre-moi à quoi tu peux recourir.
De l'usage des raisonnements appelés captieux et hypothétiques, et autres semblables
La plupart des hommes ne voient pas quels rapports a avec le devoir l'étude des raisonnements captieux, des hypothétiques, de ceux qui concluent par interrogation, de toutes les espèces d'argumentation en un mot. Montrons-le donc. Car ce que nous cherchons au sujet de toute chose, c'est comment l'homme de bien trouvera à en user et à s'en servir conformément au devoir.
Il faut que nos adversaires disent, ou que le sage ne descendra jamais jusqu'à interroger et répondre ; ou que, s'il y descend, il s'inquiétera peu de procéder au hasard et sans règle dans ses interrogations et dans ses réponses. Si l'on n'accepte ni l'un ni l'autre, on est forcé de convenir de la nécessité d'étudier ces lieux spéciaux de logique, autour desquels tournent les interrogations et les réponses. Que nous demande-t-on, en effet, dans le raisonnement? D'établir la vérité, de détruire l'erreur, de nous arrêter devant l'incertain? Suffit-il de savoir que c'est-là ce qu'on nous demande? — Oui, dit-on. — Mais est-ce qu'il suffit à celui qui veut ne pas se tromper dans l'usage de la monnaie, d'avoir entendu dire qu'il faut accepter les drachmes de bon aloi et refuser celles qui ne le sont pas? — Non. — Que faut-il donc qu'il y ajoute? Quelle autre chose que la science de juger et de distinguer les drachmes qui sont de bon aloi et celles qui ne le sont pas? Pour le raisonnement à son tour suffirait-il donc de savoir ce qui a été dit plus haut, et ne faut-il pas en plus devenir capable de distinguer le vrai, le faux, l'incertain? — Il le faut. —Que nous prescrit-on en outre dans le raisonnement? d'accepter les conséquences de ce que nous avons accordé légitimement. Eh bien! ici encore nous suffit-il de connaître cette prescription? Non, il nous faut savoir encore comment se déduisent les conséquences, et comment une chose est tantôt la conséquence d'une seule, tantôt celle de plusieurs à la fois. Vois donc s'il n'y faut pas ajouter pour celui qui veut être expert en fait de raisonnements, qu'il doit être capable de démontrer lui-même ce qu'il avance, de reconnaître chez les autres une démonstration exacte, et de ne pas se laisser tromper par un sophisme, comme par une bonne démonstration? C'est de là que nous est venue l'étude théorique et pratique des raisonnements concluants et de leurs modes, et c'est ce qui nous en a montré la nécessité.
Mais il arrive que de prémisses légitimement accordées, et qui doivent avoir leurs conséquences, la conclusion est fausse, sans en être moins rigoureuse! Que me convient-il de faire dans ce cas? Dois-je accepter le faux? Et comment le pourrais-je? Me faut-il dire : J'ai eu tort d'accorder les prémisses? Mais cela non plus ne m'est pas possible. Dois-je dire que la conclusion ne découle pas des propositions que j'ai accordées? Mais cela ne se peut non plus. Que me faut-il donc faire ici? Pour être débiteur, il ne suffit pas d'avoir emprunté : il faut encore avoir conservé sa dette sans la payer ; eh bien, de même ici, pour être obligé d'accorder la conclusion, ne serait-ce pas trop peu que d'avoir concédé les prémisses, et ne faudrait-il pas encore persister à les concéder? Si elles restent jusqu'à la fin telles que je les ai accordées, il est nécessaire que je persiste aussi à les accorder, et que j'accepte leurs conséquences ; mais, si elles ne restent pas telles que je les ai accordées, il est de toute nécessité que de mon côté je renonce à les accorder, et à accepter ce qui résulte de leurs termes. Car la conclusion que l'on tire n'est plus à moi, ni conforme à mon raisonnement, dès que j'ai cessé d'accorder les prémisses. C'est donc une chose dont il faut bien s'assurer à leur sujet : voyez si dans l'interrogation, dans la réponse, dans le corps du syllogisme, quelque part enfin, elles n'ont pas subi telle altération, tel changement de sens qui, en les transformant, en fasse un sujet d'embarras pour les gens superficiels, quand ils ne voient pas clair dans la conclusion. Et pourquoi s'occuper de tout cela? pour que sur ce terrain encore notre conduite soit conforme au devoir et réglée par la raison.
Il en est de même pour les hypothèses et pour les raisonnements hypothétiques. On est obligé quelquefois de demander à poser une hypothèse comme un pont pour passer au reste du raisonnement. Faut-il donc, ou non, accorder toutes les hypothèses que l'on vous propose? Et si pas toutes, lesquelles faut-il? Et, quand on en a accordé une, faut-il persister jusqu'au bout à la maintenir? Ou bien est-il des cas où il faut y renoncer, pour accepter les choses qui sont d'accord entre elles, et repousser celles qui se contredisent? — Certes. — Mais voici quelqu'un qui dit : Admettez comme hypothèse une chose possible, et je vous ferai aboutir à une chose impossible. Faut-il dire que l'homme sensé n'en viendra jamais aux prises avec un pareil individu, et qu'il évitera de discuter et de s'entretenir avec lui? Existerait-il donc parmi ceux qui raisonnent, et savent interroger et répondre, quelqu'un qui ne soit susceptible ni d'erreur ni de sophisme? Dirons-nous alors que le sage en viendra aux prises avec notre individu, mais sans s'inquiéter de raisonner au hasard, à tort et à travers? Comment alors sera-t-il tel que nous le concevons? Et sans ces exercices et ces préparations, comment serait-il capable de raisonner rigoureusement? Qu'on nous montre qu'il le serait ; et toutes ces études sont dès-lors surabondantes, absurdes, et sans rapport avec l'idée que nous nous faisons du sage.
Pourquoi donc sommes-nous encore paresseux, fainéants et lâches? Pourquoi cherchons-nous des prétextes pour ne pas travailler et ne pas passer les nuits à nous exercer au raisonnement? — Mais si je me trompe en raisonnant, est-ce que pour cela j'aurai tué mon père? — Esclave! est-ce que ton père était ici, pour que tu pusses le tuer? Mais qu'auras-tu fait en te trompant? Tu auras commis la seule faute que tu pusses commettre dans cette circonstance. Moi j'ai dit de même à Rufus, qui me reprochait de ne pas avoir aperçu ce qu'on avait omis dans un syllogisme : Est-ce que j'ai brûlé le Capitole? Esclave, me répondit-il, est-ce que c'est le Capitole qu'on a omis ici? Ne peut-on faire en effet d'autre faute que de brûler le Capitole et de tuer son père? User de ses idées au hasard, inconsidérément, à tort et à travers, ne pas suivre un raisonnement, une démonstration, un sophisme, en un mot, ne pas voir ce qui est logique et ce qui ne l'est pas dans une interrogation et dans une réponse, ne sont-ce donc pas là des fautes?
— Autant il y a de manières de varier les propositions équivalentes, autant il y en a de varier dans nos raisonnements la forme des épichérèmes et des enthymèmes ; comme dans celui-ci, par exemple : Si tu m'as emprunté et ne m'as pas rendu, tu me dois de l'argent ; or, tu ne m'as ni emprunté ni rendu, tu ne me dois donc pas d'argent. Et c'est ce qu'il n'appartient à personne plus qu'au philosophe de faire habilement. Car si l'enthymème est un syllogisme incomplet, il est évident que celui qui est exercé au syllogisme complet ne sera pas moins habile à l'incomplet. Pourquoi donc ne pas nous exercer en ce genre, seuls ou avec d'autres? — Parce que aujourd'hui que nous ne nous y exerçons pas, et que, autant que nous le pouvons, rien ne nous distrait de l'étude de la morale, nous ne faisons cependant pas de progrès dans la vertu. A quoi ne devrions-nous pas nous attendre alors, si nous y ajoutions cette distraction? d'autant plus que ce ne serait pas seulement une distraction des choses plus nécessaires, mais encore une cause non commune de présomption et d'orgueil. C'est une grande puissance, en effet, que l'art d'argumenter et de persuader, surtout quand il se fortifie par la pratique et qu'il emprunte au style un certain prestige. De plus, toute puissance, en général, est dangereuse aux mains des ignorants et des faibles, car elle les porte à s'enorgueillir et à faire les fiers. Comment, en effet, persuader au jeune homme qui se distingue par ces talents que ce n'est pas lui qui doit leur appartenir, mais eux qui doivent lui appartenir à lui? Ne foule-t-il pas aux pieds toutes ces observations? Et ne s'en va-t-il pas tout fier et tout plein de lui-même, repoussant quiconque s'attacherait à lui, pour lui représenter ce qu'il quitte, et où il va à la dérive?
—Mais quoi! Platon n'était-il pas philosophe? — Eh bien! Hippocrate n'était-il pas médecin? Et tu vois comment sait parler Hippocrate. Or, est-ce en tant que médecin qu'Hippocrate parle ainsi? Pourquoi donc confonds-tu des choses qui se trouvent dans le même homme à des titres différents? Si Platon avait été beau ou fort, me faudrait-il rester là à me fatiguer pour devenir beau ou fort moi aussi, comme si cela était nécessaire pour être philosophe, parce qu'un philosophe aurait été à la fois beau et philosophe? Ne veux-tu donc pas voir et distinguer ce que les gens sont en tant que philosophes, et ce qui est chez eux à d'autres titres? Si, par exemple, moi j'étais philosophe, faudrait-il donc que vous, vous devinssiez boiteux comme moi? Mais quoi! est-ce que je prétends supprimer ces talents? à Dieu ne plaise! pas plus que la faculté de voir. Mais cependant si tu me demandes quel est le bien de l'homme, je ne puis te répondre que ceci : une certaine façon d'user des idées.
Des conséquences que l'on peut tirer de notre parenté avec Dieu
Si ce que les philosophes ont dit de la parenté de Dieu et des hommes est vrai, que nous reste-t-il quand on nous demande « De quel pays es-tu? » si ce n'est de répondre, non pas : « Je suis d'Athènes ou de Corinthe », mais, comme Socrate : « Je suis du monde. » Pourquoi dirais-tu, en effet, que tu es d'Athènes, et non de ce petit coin seulement où ton misérable corps a été jeté quand il est né? N'est-il pas clair que si tu t'appelles Athénien ou Corinthien, c'est que tu tires ton nom d'un milieu plus important, qui contient non seulement ce petit coin et toute ta maison, mais encore cet espace plus large d'où est sortie toute ta famille, jusqu'à toi? Pourquoi donc celui qui comprend le gouvernement du monde, celui qui sait que de toutes les familles il n'en est point de plus grande, de plu importante, de plus étendue que celle qui se compose des hommes et de Dieu, et que Dieu a laissé tomber sa semence non seulement dans mon père et dans mon grand-père, mais dans tous les êtres qui naissent et croissent sur la terre, et en particulier dans les êtres raisonnables (parce que seuls ils sont de nature à entrer en relation avec Dieu, à qui ils sont unis par la raison), pourquoi celui-là ne dirait-il pas : « Je suis du monde »? Pourquoi ne dirait-il pas : « Je suis fils de Dieu? » Et pourquoi craindrait-il rien de ce qui arrive parmi les hommes? La parenté de César ou de quelqu'un des puissants de Rome, suffit pour nous faire vivre en sûreté, pour nous préserver du mépris, pour nous affranchir de toute crainte; et avoir Dieu pour auteur, pour père et pour protecteur, ne nous affranchirait pas de toute inquiétude et de toute appréhension?
— Mais de quoi vivrai-je, dit-on, moi qui n'ai rien? — Eh! De quoi vivent les esclaves fugitifs? Sur quoi comptent-ils, quand ils se sauvent de chez leurs maîtres? Sur leurs terres? Sur leurs serviteurs? Sur leur vaisselle d'argent? Non, mais sur eux-mêmes ; et la nourriture ne leur manque pas. Faudra-t-il donc que le philosophe n'aille par le monde qu'en comptant et se reposant sur les autres? Ne se chargera-t-il jamais du soin de lui-même? Sera-t-il au-dessous des animaux sans raison? Sera-t-il plus lâche qu'eux? Car chacun d'eux ne recourt qu'à lui-même, et ne manque pourtant ni de la nourriture qui lui convient, ni des moyens d'existence qui sont appropriés à sa nature.
Je crois, moi, que votre vieux maître assis ici ne devrait pas y être occupé à vous rehausser le cœur et à vous empêcher de tenir sur vous-mêmes des propos lâches et indignes, mais à combattre les jeunes gens, s'il s'en trouvait de tels, qui, connaissant notre parenté avec les dieux, et en même temps les liens dont nous sommes attachés, ce corps que nous possédons, et tout ce qui, grâce à lui, est nécessaire à notre entretien et à notre subsistance pendant cette vie, voudraient se débarrasser de tout cela comme d'un fardeau pénible qui est au-dessus de leurs forces, et s'en aller vers les dieux leurs parents. Voilà la lutte que devrait avoir à soutenir celui qui est votre professeur et votre maître, s'il a quelque valeur. Vous viendriez à moi me disant : Epictète, nous en avons assez d'être enchaînés à ce misérable corps, de lui fournir à manger et à boire, de le faire reposer, de le tenir propre et d'être à cause de lui les complaisants d'un tel ou d'un tel. N'est-il pas vrai qu'il n'y a là que des choses indifférentes, et sans rapport réel avec nous? N'est-il pas vrai que la mort n'est pas un mal, que nous sommes les parents de Dieu, et que c'est de lui que nous venons? Laisse-nous retourner d'où nous venons ; laisse-nous nous dégager enfin de ces liens qui nous attachent et qui nous chargent. Ici sont des pirates, des voleurs, des juges, des hommes avec le nom de tyrans, qui semblent avoir sur nous quelque pouvoir, à cause de ce misérable corps et des choses qu'il possède ; laisse-nous leur montrer qu'ils n'ont sur nous aucun pouvoir. — Alors moi j'aurais à vous dire : O hommes, attendez Dieu! Quand il vous aura libérés de ce service, partez alors vers lui; pour le moment, résignez-vous à demeurer à la place où il vous a mis. Court est le temps de votre séjour ici, et il est facile à supporter pour ceux qui pensent ainsi. Quel est en effet le tyran, quel est le voleur, quels sont les juges, qui soient encore à redouter pour ceux qui méprisent ainsi leur corps et tout ce qui lui appartient? Demeurez et ne partez pas contrairement à la raison.
Voilà ce que le maître devrait avoir à faire avec les jeunes gens d'un heureux naturel! Maintenant, au contraire, qu'arrive-t-il? Cadavre est le maître, et cadavre vous êtes. Quand vous vous êtes bien repus aujourd'hui, vous vous asseyez là pleurant, et vous demandant comment demain vous aurez de quoi manger. Esclave! si tu en as, tu en auras ; si tu n'en a pas, tu partiras. La porte est ouverte. Qu'as-tu à te lamenter? Cela dit, quel motif de pleurer a-t-on encore? Quelle raison de flatter? Pourquoi portera-t-on envie à un autre? Pourquoi s'extasiera-t-on devant les riches ou tremblera-t-on devant les puissants, quelque forts ou quelque irascibles qu'ils puissent être? Que nous feront-ils en effet? Ce sur quoi ils peuvent quelque chose, nous ne nous en inquiétons pas ; ce qui a du prix pour nous, ils ne peuvent rien sur lui. Qui donc commandera à celui qui pense ainsi?
Comment Socrate se conduisait-il dans ces circonstances-là? Comment, si ce n'est comme il convenait à un homme convaincu de sa parenté avec les dieux? Si vous me disiez, leur disait-il, nous te rendrons ta liberté, à la condition de ne plus tenir les discours que tu as tenus jusqu'ici, et de ne plus ennuyer nos jeunes gens ni nos vieillards; je vous répondrais : Vous êtes ridicules! Vous croyez que si votre général me plaçait à un poste, il me faudrait le garder, le conserver, et mieux aimer mourir mille fois que de le quitter; et quand Dieu m'a assigné un poste et une façon de vivre, vous pensez qu'il me faut les abandonner! Voilà un homme qui était vraiment le parent des dieux! Mais nous, nous raisonnons sur nous-mêmes comme si nous n'étions que des estomacs, des intestins, des parties honteuses! Nous avons des craintes et des désirs! Nous flattons ceux qui peuvent quelque chose à l'endroit des uns et des autres, et nous les redoutons en même temps.
Quelqu'un me demanda d'écrire pour lui à Rome. Le vulgaire le regardait comme très malheureux : Renommé et riche autrefois, il avait tout perdu depuis, et vivait là où j'étais. Moi j'écrivis pour lui une lettre très humble. Quand il en eut pris connaissance, il me la rendit, en me disant : Je vous demandais de l'aide et non de la pitié. Il ne m'est rien arrivé de mal.
De même Rufus, pour m'éprouver, avait coutume de me dire : Il t'arrivera de ton maître ceci ou cela. — Rien qui ne soit dans la condition de l'homme, lui répondais-je. Et lui alors : Qu'irais-je lui demander pour toi, quand je puis tirer de toi de telles choses? C'est, qu'en effet, ce qu'on peut tirer de soi-même, il est bien inutile et bien sot de le recevoir d'un autre. Quoi! je puis tenir de moi-même la grandeur d'âme et la générosité, et je recevrais de toi des terres, de l'argent, du pouvoir? Aux dieux ne plaisent! Je ne méconnaîtrai pas ainsi ce qui est à moi! Mais, quand un homme est lâche et vil, que reste-t-il à faire que d'écrire forcément à son sujet comme au sujet d'un mort : Donne-nous le cadavre d'un tel, et son setier de sang? Un tel homme en effet est un cadavre, un setier de sang, et rien de plus. S'il était quelque chose de plus, il sentirait bien qu'un homme ne puisse être malheureux par un autre.
Si nous mettions à l'accomplissement de notre devoir l'ardeur que mettent les vieillards de Rome. à ce qu'ils ambitionnent, nous arriverions vite à quelque résultat nous aussi. Je connais un homme plus âgé que moi, qui est actuellement préfet de l'annone, à Rome. Quand il passa par ici, en revenant de l'exil, que ne me dit-il pas! Il blâmait fort sa vie passée; et il promettait pour l'avenir, qu'une fois rentré à Rome, il ne s'occuperait jamais d'autre chose que de couler le reste de ses jours dans la tranquillité et dans le calme. « Qu'ai-je en effet à vivre encore », disait-il? Et moi je lui répondais : « Vous n'en ferez rien. A peine aurez-vous seulement senti Rome, que vous oublierez toutes ces résolutions, et si l'entrée de la cour vous est ouverte, vous vous y précipiterez tout joyeux, en rendant grâce aux dieux. » — « Epictète, me répliquait-il, si tu me vois mettre le pied à la cour, pense de moi ce que tu voudras. » Et maintenant qu'a-t-il fait? Avant d'arriver à la ville, il reçut en chemin des lettres de César. Dès qu'il les eut, il oublia toutes ses paroles, et depuis il a accumulé emploi sur emploi. Je voudrais maintenant le rencontrer pour lui rappeler les propos qu'il tenait quand il est passé par ici, et lui dire : « Combien j'étais meilleur prophète que toi! »
Quoi donc! est-ce que je prétends que l'homme n'est pas né pour l'action? à Dieu ne plaise! Mais alors pourquoi ne sommes-nous pas plus actifs, moi, tout le premier, qui, lorsque le jour se lève, me remémore un moment ce que j'ai à relire, puis me dis aussitôt après : Que m'importe ce que vaudra la lecture d'un tel! La première chose pour moi, c'est de dormir. Mais quel rapport y a-t-il entre les occupations de ces gens-là et celles qui devraient être les nôtres? Vous verrez bien qu'il n'y en a pas, si vous regardez de près ce qu'ils font. Que font-ils autre chose, en effet, que de calculer toute la journée, de discuter, de délibérer sur des mesures de blé, sur des champs, et sur des revenus du même genre? Est-ce donc la même chose de recevoir et lire ce billet de quelqu'un : « Je te prie de m'autoriser à exporter une certaine quantité de blé » ou (de recevoir et lire) celui-ci : « Je t'engage à examiner, d'après Chrysippe, de quelle façon le monde est gouverné, et quelle place y tient l'être doué de vie et de raison. Examine aussi qui tu es, et quel est ton bien et ton mal? Est-ce que ces choses-là se ressemblent? Est-ce qu'elles demandent qu'on s'y attache également? Est-ce qu'il est aussi honteux de négliger celles-là que celles-ci? »
Maintenant, est-ce précisément nous qui sommes les paresseux et les endormis? Non, c'est bien plutôt vous, jeunes gens. Nous, vieillards, quand nous voyons jouer des jeunes gens, nous nous sentons pris du désir de jouer nous aussi. A plus forte raison, si je vous voyais éveillés et animés au travail, je me sentirais animé moi aussi à travailler avec vous.