Manuel et Entretiens (page 8)

Épictète · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 25 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Un magistrat était venu trouver Epictète ; après l'avoir interrogé sur quelques points particuliers, celui-ci lui demanda s'il avait des enfants et une femme. Oui, dit l'autre. — Comment t'en trouves-tu? lui demanda-t-il encore. — Assez mal. — Et comment, cela? Car ce n'est pas pour être malheureux que l'on se marie et que l'on a des enfants, mais bien plutôt pour être heureux. — Eh bien, moi, dit cet homme, je suis si malheureux dans mes enfants, qu'il y a peu de jours ayant ma fille malade et en danger sensible, je n'ai pas eu la force de rester auprès de la malade : je me suis enfui, je m'en suis allé bien loin, jusqu'à ce qu'on vînt m'annoncer qu'elle allait mieux. — Eh quoi! Penses-tu avoir bien agi ainsi? — J'ai agi conformément à la nature. — Eh bien! Prouve-moi que cela était conforme à la nature; je te prouverai, moi, que tout ce qui est conforme à la nature est bien. — C'est ce que font tous les pères, ou du moins la plupart. — Je ne te dis pas que cela ne se fait point ; la question entre nous est de savoir si cela se fait bien. — On dirait en effet, avec ce système, que les tumeurs elles-mêmes naissent pour le bien du corps, par cela seul qu'elles naissent; et plus simplement que faire mal est conforme à la nature, parce que presque tous ou du moins en majorité, nous faisons mal. Montre-moi donc comment ton action est conforme à la nature. — Je ne le puis, dit l'autre; mais toi plutôt, montre-moi qu'elle n'est pas conforme à la nature, et qu'elle est mal.

Alors Epictète : Si nos recherches portaient sur le blanc et le noir, à quel critérium aurions-nous recours pour les distinguer? — A la vue, dit l'autre. — Si elles portaient sur la chaleur et sur le froid, sur la dureté et sur la mollesse, à quel critérium? — Au toucher. — Eh bien donc, maintenant que notre question porte sur ce qui est conforme à la nature, sur ce qui est bien et sur ce qui est mal, quel critérium veux-tu que nous prenions? — Je ne sais pas. — Et cependant, si ce n'est peut-être pas un grand malheur de ne point connaître le critérium des couleurs, des odeurs, ou bien encore des saveurs, ne trouves-tu pas que c'en est un grand que pareille ignorance pour les biens et les maux, pour les choses contraires à la nature humaine et celles qui lui sont conformes? — Un très grand. — Eh bien, dis-moi : Tout ce qui semble à certaines personnes bon et convenable, le leur semble-t-il avec raison? Les Juifs, les Syriens, les Egyptiens, les Romains, peuvent-ils avoir raison de penser tout ce qu'ils pensent sur la manière de se nourrir? — Et comment cela se pourrait-il? — Il est au contraire de toute nécessité, je le crois, que, si les opinions des Egyptiens sont justes, celles des autres ne le soient pas ; que si celles des Juifs sont bonnes, celles des autres soient mauvaises. — Eh! comment non? — Mais où se trouve l'ignorance, là se trouve aussi le manque de savoir et l'impéritie au sujet des choses les plus nécessaires? L'autre l'accordait. Eh bien! dit Epictète, puisque tu sais cela, tu ne donneras désormais tes soins et ton attention qu'à une seule chose, aux moyens de découvrir ce critérium, et de t'en servir pour prononcer dans chaque cas particulier.

Dans le sujet présent, voici ce que j'ai fait pour t'aider à ce que tu veux. Aimer ses enfants te paraît-il une chose bonne et conforme à la nature? — Comment non? — Mais quoi! tandis qu'aimer ses enfants est bon et conforme à la nature, ce que veut la raison ne serait-il pas bon? — Cela ne se peut. — Aimer ses enfants est-il donc en contradiction avec ce que veut la raison? —Il me semble que non. — Autrement, l'un de ces contradictoires étant conforme à la nature, il faudrait nécessairement que l'autre lui fût contraire. N'est-ce pas vrai? — Oui, dit l'autre. — Là donc où nous trouverons tout à la fois affection pour les enfants et conformité à la raison, dirons-nous hardiment que l’honnête et le bien s'y trouvent? — Oui. — Eh bien! Laisser là un enfant malade, et s'en aller après l'avoir laissé là, ce n'est pas ce que veut la raison. Tu ne le nieras pas, je crois. Il nous reste à examiner si c'est là aimer son enfant. Examinons-le donc. Est-il vrai que, parce que tu aimais ta fille, tu faisais bien de fuir et de la laisser là? Mais est-ce que la mère n'aime pas son enfant? — Elle l'aime certes. — Fallait-il donc ou non que la mère elle aussi quittât son enfant? — Il ne le fallait pas. — Et la nourrice l'aime-t-elle? — Elle l'aime. —Elle aussi devait-elle donc la quitter? — Non pas. — Et le précepteur de l'enfant, ne l'aime-t-il pas? — Il l'aime. — Celui-ci aussi devait-il donc la laisser là et s'en aller, de façon que l'enfant serait restée seule et sans secours, grâce à la trop grande affection de ses parents et de ceux qui l'entourent? Lui fallait-il mourir entre les bras de ceux qui ne l'aiment pas et qui ne s'intéressent pas à elle? — A Dieu ne plaise! — Eh bien! N'est-ce pas une injustice et une absurdité que de ne pas permettre à ceux qui aiment ton enfant aussi bien que toi ce que tu te crois autorisé à faire parce que tu l'aimes? — C'est une sottise. — Continuons : Si tu étais malade, voudrais-tu donc que tes parents et les autres, et tes enfants eux-mêmes et ta femme t'aimassent de manière à te laisser là seul et dans l'abandon? — Non pas. — Souhaiterais-tu d'être aimé par tes parents d'un amour tel que, précisément par suite de leur trop grande affection, ils te laissassent toujours seul dans tes maladies? Ne souhaiterais-tu pas plutôt, à ce point de vue, d'être assez aimé comme un fils par tes ennemis, si cela était possible, pour être abandonné par eux? Or, si cela est, il ne reste aucun moyen pour que ta conduite soit conforme à l'amour paternel.

Mais quoi! N'avais-tu donc aucune raison, aucun motif pour quitter ainsi ta fille? — Comment n'en aurais-je pas eu? — Ah! ce motif ressemblait fort à celui qui, dans Rome, portait un individu à se couvrir les yeux pendant que courait le cheval qu'il favorisait! Puis, quand l'animal eût été vainqueur contre toute attente, il fallut des éponges pour ranimer notre homme qui se trouvait mal. — Quel est donc ce motif? — Une recherche approfondie ne serait pas à sa place ici. Il suffit que tu sois convaincu, si ce que disent les philosophes est vrai, qu'il ne faut pas le chercher en dehors de nous, mais qu'il n'y a jamais qu'une seule et même raison qui nous fasse agir ou ne pas agir, parler ou ne pas parler, nous exalter ou nous abattre, éviter ou poursuivre; et c'est cette raison même qui présentement, pour parler de toi et de moi, t'a fait venir ici et rester assis à m'écouter, tandis que moi elle me fait te dire tout cela. Et qu'elle est cette raison? — Peut-elle être autre que celle-ci : C'est que cela nous a paru bon? — Pas autre. — S'il nous avait paru bon de faire autre chose, qu'aurions-nous fait que ce qui nous aurait paru tel? C'était là ce qui faisait pleurer Achille, et non pas la mort de Patrocle. Il est en effet tel autre homme qui n'agit pas de même après la mort de son ami; mais c'est que cela lui a paru bon. Aussi, tantôt, ton motif de fuir était qu'il te semblait bon de le faire, et, si par contre tu fusses resté, c'eût été encore parce que cela t'aurait paru bon. Maintenant tu retournes à Rome, encore parce que cela te paraît bon; que le contraire te paraisse tel, et tu ne partiras pas. D'une manière générale, ce n'est ni la mort, ni l'exil, ni la peine, ni rien de pareil, qui font que nous agissons ou que nous n'agissons pas; ce sont nos opinions et nos jugements.

T'en ai-je convaincu, ou non? — Tu m'as convaincu, dit l'autre. — Mais en toute chose telle cause, tel effet. Donc, à partir de ce jour, quand nous ferons mal, nous n'en accuserons que l'opinion d'après laquelle nous aurons agi; et nous nous efforcerons d'extirper et de retrancher de notre âme cette opinion bien plus encore que de notre corps les tumeurs et les abcès. Pareillement, c'est à la même cause que nous attribuerons ce que nous ferons de bien. Nous n'accuserons donc plus notre serviteur, notre voisin, notre femme, notre enfant, d'être une cause de mal pour nous, convaincus, comme nous le sommes, que, si nous ne jugions pas telle chose de telle manière, nous ne ferions pas ce qui en est la conséquence. Or, nos jugements dans tel ou tel sens dépendent de nous et non du dehors. — Oui, dit l'autre. — Donc à partir de ce jour, nous ne rechercherons ni n'examinerons ce que sont les autres choses, et comment elles sont, pas plus notre champ que notre esclave, notre cheval ou notre chien, mais ce que sont nos jugements. — Je le souhaite, dit l'autre. — Ne vois-tu donc pas qu'il faut que tu deviennes un savant (cet animal dont tout le monde rit), si tu veux faire ainsi l'examen de tes jugements? Or, tu comprends toi-même que ce n'est pas là l'affaire d'une heure ni d'un jour.

Dans la question des dieux il est des gens qui disent que la divinité n'existe même pas ; d'autres disent qu'elle existe, mais qu'elle n'agit pas, qu'elle ne prend soin de rien, qu'elle ne s'occupe de quoi que ce soit; une troisième espèce de gens disent qu'elle existe et qu'elle s'occupe, mais seulement des grandes choses du Ciel, et point de ce qui se passe sur la terre ; une quatrième, qu'elle s'occupe de la terre et des hommes, mais seulement d'une manière générale, et point des particuliers; une cinquième, enfin, dont faisaient partie Ulysse et Socrate, s'en vont disant : « Le moindre mouvement de moi ne t'échappe pas. »

Ce qu'il nous faut donc, et bien avant tout le reste, c'est d'examiner si chacune de ces propositions est vraie ou ne l'est pas. Car, s'il n'y a pas de Dieu, comment la fin de l'homme peut-elle être de suivre les dieux? S'ils existent, mais sans s'occuper de rien, qu'y a-t-il là encore de raisonnable? S'ils existent enfin, et s'occupent de quelque chose, mais sans que l'humanité reçoive rien d'eux, et moi pas plus que les autres, par Jupiter! ici encore qu'y a-t-il de raisonnable? Le sage accompli, après avoir examiné tout cela, soumet son esprit à celui qui dirige l'univers, comme les bons citoyens se soumettent à la loi de leur pays. Quant à l'élève, il doit se présenter aux leçons avec cette pensée : En toute chose comment suivrai-je les dieux? Comment serai-je toujours content sous leur gouvernement? Comment serai-je libre? Car il n'y a de libre que celui à qui tout arrive comme il le veut, et que personne ne peut contraindre. Mais quoi! la liberté serait-elle l'esprit d'égarement? A Dieu ne plaise! car la folie et la liberté ne peuvent jamais se trouver réunies. — Mais j'entends que tout ce que je veux arrive, quoique ce soit que je veuille. — Tu es fou, tu perds la tête! Ne sais-tu pas que la liberté est une belle et noble chose? Or, prétendre que se réalise au hasard ce que nous voulons, cela risque fort de n'être pas beau, et, mieux encore, d'être ce qu'il y a de plus laid. Comment faisons-nous pour l'orthographe? Est-ce que je prétends écrire le nom de Dion à ma volonté? Non : mais j'apprends à vouloir l'écrire comme il doit l'être. Et pour la musique? même chose. Que faisons-nous, en un mot, dans tout ce qui est art ou science? (La même chose). Autrement, à quoi bon apprendre ce qui devrait se conformer à notre volonté? Et ce serait juste ici, où il s'agit de la chose capitale, de la chose essentielle, ma liberté, qu'il me serait permis de vouloir au hasard! Non pas; non; je dois ici m'instruire, c'est-à-dire apprendre à vouloir chaque chose comme elle arrive. Et comment arrive-t-elle? Comme l'a réglé celui qui règle tout. Or, il a réglé que, pour l'harmonie de l'univers, il y aurait des étés et des hivers, des temps d'abondance et des temps de disette, des vertus et des vices, et tous les autres contraires. Il a en plus donné à chacun de nous un corps et des parties de ce corps, avec des possessions et des compagnons.

Il faut aller aux leçons, avec la pensée de cet ordre, non pour changer l'état des choses (car cela n'est pas possible et ne nous serait pas utile), mais pour apprendre, tandis que les choses qui nous entourent sont comme elles sont et comme il est dans leur nature d'être, à conformer notre propre volonté aux événements. Voyez en effet : Pouvons-nous fuir les hommes? — Eh! comment le pourrions-nous? — En vivant avec eux, pouvons-nous du moins les changer? —Qui nous en a donné les moyens? —Que reste-t-il donc de possible? Et quelle façon trouver d'en user avec eux? Ne sera-ce pas de leur laisser faire ce qui leur semblera bon, tandis que nous, personnellement, nous resterons malgré tout en conformité avec la nature? Mais toi tu es malheureux, et impossible à contenter! Si tu es seul, tu cries à l'abandon ; si tu es avec des hommes, tu les appelles perfides et voleurs; tu incrimines jusqu'à tes parents, tes enfants, tes frères, tes voisins. Tout au contraire, tu devrais, quand tu es seul, te dire, Je suis tranquille et libre, et te trouver semblable aux dieux; quand tu es avec beaucoup d'autres, ne pas dire qu'il y a foule, qu'il y a tumulte, qu'il y a gêne ; mais qu'il y a fête et joyeuse assemblée. Voilà le moyen d'être toujours content. Quel est donc le châtiment de ceux qui n'accueillent pas ainsi les événements? Leur châtiment est d'être ce qu'ils sont. Quelqu'un est-il mécontent d'être seul? Qu'il reste dans l'isolement. Mécontent d'avoir des parents? Qu'il soit mauvais fils, et se désole! Mécontent d'avoir des enfants? Qu'il soit mauvais père. Jette-le en prison. Mais dans quelle prison? Dans celle où il est ; car c'est malgré lui qu'il est où il est; et là où quelqu'un est malgré lui, c'est en prison qu'il est; d'où il suit que Socrate n'était pas en prison, car il y était volontairement. — Se peut-il bien, dis-tu, que je sois estropié d'une jambe? — Esclave! c'est pour une misérable jambe que tu prends l'univers à partie! Ne peux-tu en faire le sacrifice au monde? Ne saurais-tu t'en séparer? Ne peux-tu la rendre gaîment à celui qui te l'a donnée? Vas-tu t'emporter, t'indigner contre les arrêts de Jupiter, contre ce qu'il a lui-même décidé et arrêté avec les Parques, quand elles assistaient à ta naissance avec leur quenouille? Ne sais-tu pas quelle minime fraction tu es par rapport au tout? Ceci (bien entendu) est dit de ton corps; car par ta raison tu n'es pas au-dessous des dieux mêmes ; tu n'es pas moins grand qu'eux : la grandeur de la raison, en effet, ne se reconnaît pas à la largeur ni à la hauteur, mais aux jugements.

Ne veux-tu donc pas placer ton bien dans ce qui te fait l'égal des dieux? — Malheureux que je suis, dis-tu, d'avoir un pareil père et une pareille mère! — Quoi donc? est-ce que, à ton entrée dans la vie, il t'a été donné de choisir, et de dire : Je veux qu'à cette heure-ci un tel ait des rapports avec une telle, pour que je vienne au monde? Cela ne t'a pas été donné. Il a fallu, au contraire, que tes parents existassent d'abord, et qu'ensuite tu naquisses. — Mais de qui? — D'eux, tels qu'ils étaient. Et, tels qu'ils sont, crois-tu qu'aucun moyen de défense ne t'ait été donné (contre eux)? Tu serais malheureux et bien à plaindre, si tu ignorais pour quel usage la vue t'a été donnée, et si tu fermais les yeux en face des couleurs; combien n'es-tu pas plus malheureux et plus à plaindre encore, toi qui ne sais pas que contre tous les inconvénients tu as reçu la grandeur d'âme et la générosité des sentiments! En face de toi ne sont que des choses en rapport avec les moyens que tu as reçus ; mais tu détournes les yeux, au moment même ou tu devrais les avoir ouverts et bien voyant. Pourquoi ne pas rendre plutôt grâce aux dieux, de t'avoir placé au-dessus des choses qu'ils n'ont pas mises dans ta dépendance, et de n'avoir donné d'action sur toi qu'à celles qui dépendent de toi? Ils n'ont point donné action sur toi à tes parents, point à tes frères, point à ton corps, point à la fortune, à la mort, à la vie. A quoi donc ont-ils donné action sur toi? A la seule chose qui dépende en toi, au bon usage des idées. Pourquoi te mettre sous le joug de tant de choses dont tu es indépendant? C'est ce qu'on appelle se créer à soi-même des embarras.

Quelqu'un lui demandait : comment peut-on, à table, être agréable aux dieux? Il répondit : Si la justice, la sagesse, l'égalité d'âme, l'empire sur soi-même, et le respect des convenances peuvent trouver place à table, pourquoi n'y pourrait-on être agréable aux dieux? Lorsque tu demandes de l'eau chaude et que ton esclave ne t'a pas entendu, ou bien t'a entendu mais t'en apporte de trop tiède, ou bien même ne se trouve pas dans la maison, n'est-ce point faire une chose agréable aux dieux que de ne pas t'emporter et ne pas crever de colère? — Mais comment supporter de pareils êtres? — Esclave, ne peux-tu supporter ton frère, qui a Jupiter pour premier père, qui est un autre fils né de la même semence que toi, et qui a la même origine céleste? Parce que tu as été mis à une place plus élevée que les autres, vas-tu te hâter de faire le tyran? Ne te rappelles-tu pas qui tu es, et à qui tu commandes? Ne te rappelles-tu pas que c'est à des parents, à des frères par la nature, à des descendants de Jupiter? — Mais je les ai achetés, et ils ne m'ont pas acheté, eux! — Vois-tu vers quoi tu tournes tes regards? Vers la terre, vers l'abîme, vers les misérables lois des morts! Tu ne les tournes pas vers les lois des dieux.

On lui demandait comment on pourrait prouver à quelqu'un que toutes ses actions tombaient sous l'œil de Dieu. — Ne crois-tu pas, dit-il, à l'Unité du monde? — J'y crois. — Mais quoi! ne crois-tu pas à l'harmonie du ciel et de la terre? — J'y crois. Comment, en effet, les plantes fleurissent-elles si singulièrement, comme sur un ordre de Dieu, quand il leur a dit de fleurir? Comment germent-elles, quand il leur dit de germer? Comment produisent-elles des fruits, quand il leur a dit d'en produire? Comment mûrissent-elles, quand il leur a dit de mûrir? Comment laissent-elles tomber leurs fruits, quand il leur a dit de les laisser tomber? Comment perdent-elles leurs feuilles, quand il leur a dit de les perdre? Et, quand il leur a dit de se replier sur elles-mêmes pour rester tranquillement à se reposer, comment restent-elles à se reposer? Puis, lorsque la lune croît ou décroît, lorsque le soleil arrive ou se retire, pourquoi voit-on sur la terre tant de changements, tant d'échanges des contraires? Et les plantes et nos corps se relieraient ainsi avec le grand tout et seraient en harmonie avec lui sans que cela fût plus vrai encore de nos âmes! Et nos âmes se relieraient et se rattacheraient ainsi à Dieu, comme des parties qui en ont été détachées, sans que Dieu s'aperçût de leur mouvement, qui est de même nature que le sien, et qui est le sien même! Tu pourrais, toi, appliquer ton esprit au gouvernement de Dieu, et à toutes les choses divines, en même temps qu'aux affaires humaines, recevoir tout à la fois de milliers d'objets des sensations ou des pensées, et donner ton adhésion aux unes, rejeter les autres, t'abstenir sur d'autres; tu pourrais conserver dans ton âme les images de tant d'objets divers, t'en faire un point de départ pour arriver à d'autres idées analogues à celles qui t'ont frappé les premières, passer d'un procédé à un autre, et garder le souvenir de milliers de choses; et Dieu ne serait pas capable de tout voir, d'être présent partout, d'être en communication avec tout! Le soleil serait capable d'éclairer une si grande portion de l'univers, en ne laissant dans l'obscurité que la petite partie qui est occupée par l'ombre que projette la terre; et celui qui a fait le soleil (cette partie de lui-même si minime par rapport au tout), celui qui le promène autour du monde, ne serait pas capable de tout connaître!

— Mais moi, dis-tu, mon esprit ne peut s'occuper de toutes ces choses en même temps. — Et qui est-ce qui te dit aussi que tu as des facultés égales à celles de Jupiter? C'est pour cela que (bien qu'il nous ait faits intelligents) il n'en a pas moins placé près de chacun de nous un surveillant, le Génie particulier de chacun; auquel il a commis le soin de nous garder, et qui n'est sujet ni au sommeil ni à l'erreur. A quel protecteur plus puissant et plus vigilant aurait-il pu confier chacun de nous? Lors donc que vous avez fermé votre porte, et qu'il n'y a point de lumière dans votre chambre, souvenez-vous de ne jamais dire que vous êtes seul, car vous ne l'êtes pas. Dieu est dans votre chambre, et votre Génie aussi; et qu'ont-ils besoin de lumière pour voir ce que vous faites?

Vous devriez prêter serment à ce Dieu comme les soldats prêtent serment à César. Pour prix de la solde qu'ils touchent, ils jurent de faire passer le salut de César avant toute chose ; refuserez-vous de jurer, vous, après tous les dons magnifiques que vous avez reçus! Ou, si vous jurez, ne tiendrez-vous pas votre serment? Que jurerez-vous donc? De ne jamais désobéir à Dieu, de ne jamais lui adresser de reproches, de ne jamais vous plaindre de ce qu'il vous donnera en partage, de n'être jamais mécontents de faire ou de souffrir ce qui est inévitable. Ce serment ressemble-t-il à l'autre? On jure dans l'autre de ne préférer personne à César ; on jure dans celui-ci de se préférer soi-même à tout le monde.

Quelqu'un le consultait sur les moyens de persuader à son frère de ne plus vivre mal avec lui. La philosophie ne s'engage pas, lui dit-il, à procurer à l'homme quoi que ce soit d'extérieur; autrement, elle s'occuperait de choses étrangères, à ce qui est sa matière particulière. Le bois est la matière du charpentier ; l'airain est la matière du fondeur de statue ; l'art de vivre, à son tour, a pour matière dans chaque homme la vie de cet homme même. Que dire donc de la vie de ton frère? Qu'elle relève de son savoir faire à lui; mais que, par rapport au tien, elle est au nombre des choses extérieures, ainsi que l'est un champ, ainsi que l'est la santé, ainsi que l'est la gloire. Or, sur toutes ces choses la philosophie ne s'engage à rien. Dans toutes les circonstances, dit-elle, je maintiendrai la partie maîtresse en conformité avec la nature. — Mais la partie maîtresse de qui? — De l'être dans lequel je suis. — Comment donc faire pour que mon frère ne soit plus irrité contre moi? Amène-le-moi, et je lui parlerai; mais je n'ai rien à te dire, à toi, au sujet de sa colère.

Celui qui le consultait ajouta : Je te demande encore comment je pourrai me conformer à la nature, au cas où mon frère ne se réconcilierait pas avec moi. Il lui répondit : Aucune chose considérable ne se produit en un instant, pas plus que le raisin et les figues. Si tu me disais maintenant : je veux une figue, je te dirais : il faut du temps; laisse l'arbre fleurir, puis les fruits y venir et mûrir. Et, lorsque le fruit du figuier n'arrive pas à sa perfection d'un seul coup et en un instant, tu voudrais cueillir si facilement et si vite les fruits de la sagesse humaine! Je te dirai, ne l'espère pas.

Ne vous étonnez pas que les autres êtres animés trouvent tout prêt ce qui est nécessaire à leur corps, non seulement les aliments et les boissons, mais encore le coucher; ne vous étonnez pas qu'ils n'aient besoin ni de chaussures, ni de couvertures, ni de vêtements, tandis que nous nous avons besoin de tout cela. Ces êtres ne sont pas nés pour eux-mêmes, mais pour servir; il n'était pas bon dès lors de les créer ayant besoin de quelque chose. Car vois un peu ce qui arriverait, si nous avions à nous occuper non seulement de nous-mêmes, mais encore de nos brebis et de nos ânes, pour leurs vêtements, pour leur chaussure, pour leurs aliments et pour leur boisson. Les soldats sont mis à la disposition du général, chaussés, habillés et armés (que d'embarras pour le chiliarque, s'il lui fallait courir de tous les côtés pour chausser et pour habiller ses mille hommes!) ; il en est de même des êtres nés pour notre service : la nature les a créés tout équipés, pourvus de tout, et n'ayant besoin d'aucun soin, c'est ce qui fait qu'un petit enfant conduit les brebis avec un simple bâton. Mais nous maintenant, au lieu de remercier Dieu au sujet de ces animaux, parce que nous n'avons pas à nous occuper d'eux autant que de nous-mêmes, nous l'accusons à notre sujet. Et cependant, par Jupiter et par tous les dieux, ce serait assez d'une seule créature pour révéler la Providence à un homme honnête et reconnaissant. Je n'ai que faire pour cela des grandes choses : il m'y suffit du lait qui provient de l’herbe, du fromage qui provient du lait, de la toison qui provient de la peau. Quel est celui qui a fait, qui a conçu tout cela? — Personne, dis-tu. — Quelle imprudence et quelle absurdité!

Eh bien! laissons les œuvres utiles de la nature, et contemplons ses hors-d'œuvre (apparents). Qu'y a-t-il de plus inutile que les poils qui naissent au menton? Mais quoi! la nature ne les a-t-elle pas fait servir eux aussi à l'usage le plus convenable possible? N'a-t-elle point par eux distingué l'homme de la femme? Par eux la nature de chacun de nous ne crie-t-elle pas de bien loin, Je suis un homme ; c'est de telle façon qu'il faut m'aborder, de telle façon qu'il faut me parler? Ne cherche pas ailleurs : voici mes signes. Et d'autre part, en même temps qu'elle donnait aux femmes quelque chose de plus doux dans la voix, elle les a privées de ces poils. Il n'aurait pas fallu que cela fût peut-être! Il aurait fallu que les sexes fussent laissés sans signe distinctif, et que chacun de nous eût à crier : Je suis un homme! Et ce signe n'est-il pas beau? Ne nous sied-il pas? N'est-il pas imposant? Combien il est plus beau que l'aigrette du coq! D'un plus grand aspect que la crinière du lion! Nous devions donc conserver ces signes donnés par Dieu; nous devions ne pas y renoncer, et ne pas confondre, autant qu'il est en nous, les sexes qu'il a distingués.

Sont-ce donc là les seules choses que la Providence ait faites en nous? Et quel discours pourrait suffire à louer convenablement tout ce qu'elle y a fait, ou même à l'exposer? Car, si nous avions le sens droit, quelle autre chose devrions-nous faire, tous en commun et chacun en particulier, que de célébrer Dieu, de chanter ses louanges, et de lui adresser des actions de grâces? Ne devrions-nous pas, en fendant la terre, en labourant, en prenant nos repas, chanter cet hymne à Dieu? Dieu est grand, parce qu'il nous a donné ces instruments, avec lesquels nous travaillerons la terre! Dieu est grand, parce qu'il nous a donné des mains, un gosier, un estomac ; parce qu'il nous a permis de croître sans nous en apercevoir, et de réparer nos forces en dormant!

Voilà ce que nous devrions chanter à propos de chaque chose; mais ce pourquoi nous devrions chanter l'hymne le plus grand, le plus à la gloire de Dieu, c'est la faculté qu'il nous a accordée de nous rendre compte de ces dons, et d'en faire un emploi méthodique. Eh bien! puisque vous êtes aveugles, vous le grand nombre, ne fallait-il pas qu'il y eût quelqu'un qui remplît ce rôle, et qui chantât pour tous l'hymne à la divinité? Que puis-je faire, moi, vieux et boiteux, si ce n'est de chanter Dieu? Si j'étais rossignol, je ferais le métier d'un rossignol; si j'étais cygne, celui d'un cygne. Je suis un être raisonnable; il me faut chanter Dieu. Voilà mon métier, et je le fais. C'est un rôle auquel je ne faillirai pas, autant qu'il sera en moi; et je vous engage tous à chanter avec moi.

Puisque c'est la Raison qui est la régulatrice de tout le reste, et qui en tire parti, et puisqu'elle ne pouvait être elle-même sans régulateur, quel a été ce régulateur? Il est évident que ce doit être elle-même ou un autre. Or, cet autre est une Raison à son tour, ou quelque chose de meilleur que la Raison; ce qui est impossible. Mais si c'est une raison, quel sera à son tour son régulateur? Car si elle est son régulateur à elle-même, la première pouvait l'être aussi; et, si elle ne l'est pas, cela est sans fin et sans terme.

— Soit; mais il est plus pressant de guérir (ses passions) et tout le reste. — Veux-tu donc m'écouter sur ce sujet-là? Ecoute-moi. Mais ne va pas me dire : Je ne sais pas si tu raisonnes bien ou mal; et, au cas où je prononcerais une parole ambiguë, ne me dis pas non plus : Précise. Car je ne te supporterai pas, et je te dirai : Mais il est plus pressant de..., etc. C'est en effet, je crois, pour cette raison que l'on place la logique en tête, comme nous voulons qu'on apprenne à connaître les mesures avant de se mettre à mesurer le blé. Car, si nous ne commençons pas par savoir ce que c'est qu'un boisseau et par savoir ce que c'est qu'une balance comment pourrons-nous mesurer ou peser quoique ce soit? Ici de même, si nous n'avions pas étudié et ne connaissions pas exactement ce qui nous sert à juger et à connaître tout le reste, comment pourrions-nous connaître exactement quelque autre chose? Est-ce que cela se pourrait? Non; mais un boisseau n'est que du bois stérile! Oui, mais c'est par lui que nous mesurons le blé. — La logique aussi est stérile! — C'est ce que nous verrons; mais, alors même qu'on l'accorderait, ce serait encore assez pour elle que de servir à juger et à discuter le reste, et d'y tenir lieu, pour ainsi dire, de poids et de mesure. Et qu'est-ce qui parle ainsi? N'est-ce que Chrysippe, que Zénon, que Cléanthe? N'est-ce pas aussi Antisthènes? Et quel est celui qui a écrit que le point de départ de l'éducation était l'étude des mots? N'est-ce pas aussi Socrate qui parle ainsi? Et de qui Xénophon a-t-il écrit qu'il commençait par étudier la signification des mots?

La grande chose, la chose digne d'admiration, serait-elle donc de comprendre ou d'expliquer Chrysippe? Mais qu'est-ce qui dit cela? Quelle est donc la chose digne d'admiration? C'est de comprendre la volonté de la nature. Eh bien! peux-tu la démêler par toi-même? De quoi aurais-tu besoin alors? car s'il est vrai qu'on ne faillisse jamais que malgré soi, et si tu as su découvrir la vérité, il est impossible que dès lors tout ne soit pas bien chez toi. Mais, par Jupiter, je ne sais pas découvrir la volonté de la nature. Qui donc sait l'exposer? On a dit que c'est Chrysippe. Je vais, et je cherche ce que dit cet interprète de la nature. Contrarié de ne pas comprendre ce qu'il dit, je cherche quelqu'un qui me l'explique. Vois et examine ce qui est écrit là, me dit-on, comme si ce l'était en latin.

Mais de quoi donc l'explicateur s'enorgueillit-il ici? Chrysippe lui-même n'aurait pas le droit de s'enorgueillir, s'il n'arrivait qu'à m'expliquer la volonté de la nature, sans la comprendre lui-même. A combien plus forte raison, celui qui explique Chrysippe! Car ce n'est pas pour Chrysippe lui-même que nous avons besoin de Chrysippe, mais pour comprendre la nature. Nous n'allons pas trouver le devin pour l'amour de lui-même, mais parce que nous croyons apprendre par lui l'avenir, et ce que présagent les dieux. Ce n'est pas non plus pour l'amour d'elles-mêmes que nous allons regarder les entrailles, mais pour ce qu'elles présagent. Ce n'est ni le corbeau ni la corneille que nous honorons; c'est le Dieu qui nous avertit par eux.

Je vais trouver celui qui explique tout cela, le devin, et je lui dis : Examine pour moi les entrailles; que me présagent-elles? Il les prend, les ouvre, les interprète, et me répond : O homme, tu as en toi une faculté de juger et de vouloir, dont la nature est de ne pouvoir être entravée ni contrainte ; voilà ce qui est écrit ici, dans ces entrailles. Je te le montrerai d'abord au sujet du jugement. Quelqu'un peut-il t'empêcher d'adhérer à la vérité? — Personne. — Quelqu'un peut-il te forcer à recevoir pour vrai ce qui est faux? — Personne. — Vois-tu que sur ce terrain ton libre arbitre est au-dessus de toute entrave, de toute contrainte, de tout empêchement? Eh bien! sur le terrain du désir et de la volonté, en est-il autrement? Qu'est-ce qui peut triompher d'une volonté si ce n'est une autre volonté? D'un désir ou d'une aversion, si ce n'est un autre désir ou une autre aversion? — Mais, dis-tu, si tu emploies la crainte de la mort, tu me contraindras. — Ce n'est pas ce que j'emploierai qui te contraindra, mais c'est que tu juges qu'il vaut mieux faire telle chose que de mourir. C'est donc ton jugement qui t'aura contraint, c'est-à-dire que c'est ton libre arbitre qui aura contraint ton libre arbitre. Car, si Dieu eût fait que cette partie spéciale, qu'il a détachée de lui-même pour nous la donner, pût être contrainte par lui ou par d'autres, il ne serait pas Dieu, et n'aurait pas de nous le soin qu'il en doit avoir. Voilà (dit le devin) ce que je trouve dans les victimes; voilà ce qu'elles t'annoncent. Si tu le veux, tu es libre; si tu le veux, tu n'accuseras personne, tu ne feras de reproche à personne. Tout arrivera conformément à ta volonté et à celle de Dieu tout ensemble. Voilà la réponse en vue de laquelle je vais trouver le devin et le philosophe; et ce n'est pas devant lui que je m'incline à cause de son talent d'explication, mais devant les choses qu'il m'explique.

S'il est réel, comme le disent les philosophes; qu'il n'y a aux affirmations des hommes qu'une seule cause, la conviction que telle chose est vraie; une seule à leurs négations, la conviction que telle chose est fausse; une seule à leurs doutes, la conviction que telle chose est incertaine; une seule à leurs vouloirs, la conviction que telle chose est convenable; une seule à leurs désirs, la conviction que telle chose leur est utile; s'il leur est impossible de désirer autre chose que ce qu'ils jugent utile, et de vouloir autre chose que ce qu'ils jugent convenable, pourquoi nous emporter contre la plupart d'entre eux? — Ce sont des filous et des voleurs, dis-tu! — Qu'est-ce donc que les filous et les voleurs? Des gens qui se trompent sur ce qui est bon et sur ce qui est mauvais. Par suite est-ce l'indignation ou la pitié qu'ils doivent t'inspirer? Montre leur qu'ils se trompent, et tu verras comment ils cesseront de faire mal. S'ils ne voient pas leur erreur, ils n'ont rien qu'ils puissent préférer à leur opinion.

— Quoi donc! ce voleur et cet adultère ne devraient-ils pas périr? — Ne parle pas ainsi ; mais dis plutôt : Cet homme qui s'égare et qui se trompe sur les sujets les plus importants, cet homme aveuglé, non dans ces yeux du corps qui distinguent le blanc du noir, mais dans ces yeux de l'esprit qui distinguent le bien du mal, ne devrait-il pas périr! Et si tu parles ainsi, tu reconnaîtras combien ton dire est inhumain, combien il ressemble à celui-ci : Cet homme aveugle et sourd ne devrait-il pas périr? Car si le plus grand de tous les dommages est d'être privé des plus grands biens, et si le plus grand de tous les biens est un jugement droit, pourquoi t'emporter encore contre celui qui en est privé? O homme, il ne faut pas que les torts des autres produisent sur toi un effet contraire à la nature ; aie pitié d'eux plutôt. Laisse là ces mots de colère et de haine, ces exclamations de la multitude : Quelle canaille! Quel être odieux! Es-tu donc, pour ta part, devenu sage en un jour? Te voilà bien sévère! Pourquoi donc nous emportons-nous? Parce que nous attachons du prix à ce qu'on nous enlève. N'attache pas de prix à ton manteau, et tu ne t'emporteras pas contre son voleur; n'attache pas de prix à ta femme, si belle qu'elle soit, et tu ne, t'emporteras pas contre son amant. Sache que le voleur et l'amant n'ont pas de prise sur ce qui est à toi, qu'ils n'en ont que sur les choses qui ne sont pas à toi, et qui ne dépendent pas de toi. Si tu te détaches de ces choses-là et n'en fais aucun cas, contre qui auras-tu encore à t'emporter? Tant que y attacheras quelque prix, c'est de toi que tu devras être mécontent, et non pas des autres.

Vois un peu : tu as de beaux vêtements, tandis que ton voisin n'en a pas; tu as une fenêtre; veux-tu les y mettre à l'air? Il ne sait pas quel est le bien de l'homme, et s'imagine que c'est un bien d'avoir de beaux vêtements; ce que tu crois toi-même; et il ne viendrait pas te les prendre! Tu montres un gâteau à des gourmands, et tu le manges seul; et tu veux qu'ils ne te l'arrachent pas! Ne les tente pas; n'aie pas de fenêtre; ne mets pas à l'air tes vêtements. Moi, avant hier, j'avais une lampe de fer devant mes dieux pénates ; j'entendis du bruit à ma porte; je courus, et je trouvai qu'on avait enlevé ma lampe. Je me dis que celui qui l'avait volée n'avait pas fait une chose déraisonnable. Qu'arriva-t-il donc? Je dis : Demain tu en trouveras une de terre cuite. On ne perd jamais que ce que l'on a. J'ai perdu mon manteau! — C'est que tu avais un manteau. — J'ai mal à la tête! — Est-ce que tu as mal aux cornes? Pourquoi te fâcher? On ne perd que ce que l'on a; on ne souffre que dans ce que l'on a.

Mais le tyran va mettre dans les fers? — Quoi ta jambe. — Mais il va m'enlever? — Quoi? la tête. Qu'est-ce qu'il ne pourra ni mettre dans les fers ni t'enlever? Ton libre arbitre. C'est là précisément la raison du précepte ancien : Connais-toi toi-même. Il fallait, par tous les dieux, t'exercer dans les petites choses, commencer par elles, pour passer à de plus grandes. — La tête me fait mal — Ne dis pas, hélas! — L'oreille me fait mal. — Ne dis pas, hélas! Je ne prétends point qu'il ne t'est pas permis de pousser un gémissement; mais ne gémis pas dans ton for-intérieur. Si ton esclave est lent à t'apporter tes bandelettes, ne crie pas, ne te mets pas hors de toi, ne dis pas : Tout le monde me hait! Qui, en effet, ne haïrait pas un pareil individu! Marche droit et libre, en mettant désormais ta confiance dans ces principes, et non dans ta force corporelle, comme un athlète. Car ce n'est pas comme d'un âne que nul ne doit venir à bout de toi.

Quel est donc l'homme dont rien ne vient à bout? Celui que ne tire de son calme rien de ce qui est en dehors de son libre arbitre. Cela posé, j'énumère toutes les occasions possibles; et, comme on dit, en parlant d'un athlète : Il a vaincu le premier sur lequel le sort l'a fait tomber; mais en eut-il vaincu un second? Eût-il vaincu, s'il eût fait chaud? S’il eût été à Olympie? de même ici je dis: Si tu mets de l'argent devant lui, il en fera fi; mais une jeune fille, et de nuit? Mais la gloriole? Mais les insultes? Mais les éloges? Mais la mort? Pourrait-il en triompher également? Et s'il avait la fièvre? Et s'il était pris de vin? Et s'il était dans une humeur noire? Voilà pour moi l'athlète qui ne serait jamais vaincu.

Quiconque a un avantage sur les autres ou croit en avoir un, quoiqu'il n'en ait pas, s'enorgueillira nécessairement, s'il est sans culture. Tout d'abord le tyran dit : Je suis plus puissant que tous les autres. — Eh! que peux-tu me donner? Peux-tu faire que mes désirs ne trouvent point d'obstacles? Comment le pourrais-tu? Toi-même réussis-tu toujours à éviter ce que tu veux fuir? Es-tu infaillible dans tout ce que tu essaies de faire? Et d'où te viendrait cet avantage? Sur un navire, en qui as-tu confiance, en toi ou dans les hommes du métier? En qui sur un char, si ce n'est encore dans les hommes du métier? Et quand il s'agit de tout autre art? même chose. Que peux-tu donc par toi-même? — Quels soins tout le monde a de moi (dis-tu)? — J'ai bien soin de ma planchette, moi! Je la lave et je l'essuie; j'enfonce aussi des clous pour accrocher ma burette à huile. Ma planchette et ma burette seraient-elles donc supérieures à moi? Non ; mais elles me servent pour quelque usage, et c'est pour cela que j'en prends soin. Est-ce que je ne prends pas soin de mon âne? Est-ce que je ne lui lave pas et ne lui nettoie pas les pieds? Ne vois-tu donc pas que c'est de lui-même que tout homme a soin, et qu'on n'a des soins pour toi que comme on en a pour son âne? Qui donc en effet a des soins pour toi à titre d'homme? Montre-moi celui-là. Qu'est-ce qui veut te ressembler? Qu'est-ce qui veut marcher sur tes traces comme sur celles de Socrate? — Mais je puis te faire couper la tête! —Tu as raison; j'oubliais qu'il me fallait des soins vis-à-vis de toi comme vis-à-vis de la fièvre et du choléra ; et que je devais t'élever un autel comme il y a dans Rome un autel élevé à la fièvre.

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