Epistulae ad familiares (page 2)

Cicéron · Lettres

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 5 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

F. III, 12. Les félicitations d'abord ; c'est l'ordre. Plus tard, je parlerai de moi. Je vous félicite, et bien vivement, du résultat de votre procès de brigue. Je ne parle pas de votre absolution dont personne n'a douté un instant. Mais plus vous êtes bon citoyen, homme illustre, ami fidèle, plus votre vertu, vos talents, ont d'éclat et de lustre, et plus il faut admirer que l'envie n'ait glissé dans les secrets de l'urne aucun bulletin contre vous. Voilà qui n'est certes ni de notre temps, ni des hommes, ni des mœurs d'aujourd'hui. Jamais je ne fus plus étonné.— Pour parler de moi, mettez-vous un instant à ma place, et figurez-vous que vous êtes Cicéron. S'il vous est facile alors de trouver des paroles, allez, et soyez sans pitié pour mon embarras. Puisse-t-il se réaliser l'aimable vœu que votre amitié exprime ! Puissions-nous, moi et ma Tullie, nous bien trouver de ce que les miens ont fait a mon insu ! Et puisse la coïncidence n'avoir rien que d'heureux ! Je le souhaite et je l'espère ; mais à cet égard, je compte moins sur les circonstances que sur votre raison et sur votre bonté. Me voilà enragé dans des réflexions dont je ne sais plus comment sortir. Je ne puis rien dire de fâcheux d'un événement dont vous voulez bien tirer l'augure le plus heureux. Cependant il me reste encore un scrupule: je crains que vous n'ayez pas bien compris que tout s'est fait par des intermédiaires; et qu'attendu mon éloignement, ceux-ci a\aient reçu de moi pouvoir d'agir, sans m'en référer, d'après ce qu'ils jugeraient convenable. Ici on peut m'objecter, mais, vous présent, qu'eussiez-vous dit? Oui, quant au fait. Quant à l'époque, je n'eusse agi qu'avec votre aveu et par vos conseils. Vous le voyez; depuis une heure je sue sang et eau pour défendre les points défendables de la cause, sans vous donner sujet d'irritation. De grâce, venez à mon aide. Jamais plaidoirie ne me coûta davantage. Écoutez cependant ce que j'ai a vous dire. J'ai rempli jusqu'à présent à votre égard les devoirs d'une amitié attentive; et l'on pouvait, je crois, défier mon zèle d'aller plus loin ; cependant, à la nouvelle de cette alliance, je sentis le besoin, non pas de faire pour vous davantage, mais de donner à ce que je fais plus d'éclat, plus de publicité— J'étais en route (mon année de gouvernement venant d'expirer), et je débarquais à Sida, vers les noues d'août; Servilius était avec moi, quand je reçus de ma famille la lettre qui me donnait avis de tout. Je dis aussitôt à Servilius, qui paraissait assez ému, que mes obligations envers vous venaient de grandir. Que vous dirai-je? Mon affection ne 272 s'est pas accrue sans doute, mais je tiendrai bien plus a vous en fournir les preuves. Déjà j'étais excité par le souvenir môme de nos différends, ù ne pas souffrir que de ma part la réconciliation parût suspecte. Eh bien ! cette alliance est pour moi un avertissement nouveau, et je ne permettrai à personne de croire que mes sentiments en aient reçu la moindre altération.

282 — A APPIUS PULCHER. août.

F. III, 13. Était-ce par pressentiment, et pour me créer un titre à la réciprocité de vos bons offices, que je me dévouais avec tant de zèle à vous faire rendre les honneurs qui vous sont dus pour votre administration? Cependant je dois à la vérité de le dire ; vous aviez moins reçu que vous n'avez donné. De quel côté ne m'est-il pas revenu que vous n'aviez rien laissé à faire pour personne, et par l'autorité de votre parole, et par votre suffrage (je n'eusse pas demandé plus d'un homme tel que vous ), que dis-je? par votre coopération personnelle, par vos conseils, par vos démarches ; jusqu'à venir chez moi, aller vous-même trouver mes amis? De pareils témoignages valent plus à mes yeux que l'avantage même qu'ils m'ont procuré. Il n'est pas rare d'obtenir, sans être vertueux, les distinctions de la vertu. Mais ce n'est que pour la vertu qu'un homme comme vous se passionne ainsi. Aussi, je ne me propose d'autre prix de notre amitié que cette amitié même ; amitié qui fructifie si heureusement quand on a les goûts que nous avons tous deux. Oui, je vous le déclare, la conformité de nos sentiments pour la république nous a rendus amis politiques. Mais l'amitié de tous les moments est liée du rapport de nos esprits et de nos études. Je n'ai qu'un vœu à adresser à la fortune : c'est qu'elle vous donne un jour pour tous les miens les mêmes dispositions que j'ai moi-même pour les vôtres. Si j'en crois je ne sais quelle divination qui se manifeste en moi, je ne dois pas en désespérer. Mais je ne puis rien vous demander à cet égard. C'est une conquête dont j'ai seul à faire les frais. Soyez seulement convaincu, je vous en conjure, que cette alliance nouvelle, loin d'altérer mes sentiments pour vous, ne fait au contraire que les accroître, chose que j'aurais crue impossible. Au moment où je vous écris, vous êtes censeur, j'espère. J'abrège donc ma lettre ; on ne saurait trop s'observer avec le magistrat des mœurs.

371. — A SER. SULPICIUS. Avril.

F. IV, I. Je sais par mon ami C.

Trébatius que vous vous êtes informé prés de lui du lieu ou je me trouvais. Votre triste santé, me dit-il, vous fait regretter de n'avoir pu me voir, quand je me suis approché de Rome; et, si je m'en rapprochais encore, vous tiendriez beaucoup, dans les circonstances actuelles, à vous entendre avec moi sur ce que l'honneur et le devoir exigent de nous deux. Ah ! que ne nous a-t-il été donné, mon cher Servius, de nous entendre avant que tout ne fût perdu, car tout est perdu ! Nous aurions arrêté la république sur le bord de l'abîme. Je n'ai pas ignoré dans mon absence que, voyant de loin l'orage, vous ne cessiez de prêcher la paix pendant et après votre consulat. Hélas! j'ai fait de même, je partageais vos convictions; mais vains efforts! il était trop tard. J'étais seul; je me trouvais comme dépaysé et je ne voyais autour de moi que des fous ne parlant que guerre et batailles. Aujourd'hui il ne reste plus rien à faire pour la république; mais il y a peut-être quelque chose à faire pour nous, non pas afin de garder des positions qui nous échappent, mais afin de conserver du moins quelque dignité dans nos maux. Il n'est personne au monde avec qui je désirasse plus me mettre d'accord qu'avec vous qui connaissez si bien et les grands exemples que nous devons imiter, et qui n'oubliez pas ces maximes des sages dont vous avez toujours fait la règle de votre vie. J'ai failli vous écrire : c'était lors de cette assemblée du sénat ou plutôt de cette assemblée de sénateurs à laquelle vous avez assisté. Je voulais vous dissuader d’une démarche inutile; mais j'ai craint de blesser un personnage qui me proposait votre conduite comme modèle. Quand il me parla de son désir de me voir au sénat, je ne lui cachai pas au surplus que j'y dirais tout ce que vous y avez dit vous-même sur la paix et sur l'Espagne. Vous voyez ce qu'ils ont fait; après s'être partagé le gouvernement, ils ont mis l'univers en feu. Plus de lois, ni do justice, plus de droits ni d'honneur, et Rome est laissée eu proie à la dévastation et à l'incendie. J'ai beau me creuser la tête : je ne vois nulle part d'espérance et je n'ose pas même former un vœu. Mais si vous croyez utile que nous nous voyions, vous qui êtes le plus sage des hommes, parlez. Je voulais m'éloigner encore de cette ville dont le nom seul me fait mal; mais je me rapprocherai. Je mande à Trébatius de se charger de vos commissions. Remettez-lui une lettre, je vous en supplie, ou bien envoyez-moi un homme sûr; nous n'aurions ainsi, ni vous, ni moi, à nous déplacer. J'ai une haute idée de votre sagesse, je ne me crois pas non plus tout a fait dépourvu de prudence, et si, en mettant nos idées en commun, il en pouvait jaillir quelque chose d'utile au salut de tous, je ne doute pas d'avance que notre plan n'obtînt l'assentiment général. Adieu.

377. — A SERV. SULPICIUS. Cume, avril

F. IV, 2. J'étais à Cumes le 3 des kalendes de mai, lorsque j'ai reçu votre lettre. Je trouve Philotime assez mal avisé, venant de votre part et avec vos commissions expresses pour moi, de ne pas me l'avoir remise en mains propres. Elle n'était si courte que parce qu'il devait me l'apporter lui-même. Toutefois, à peine en avais-je achevé la lecture, que votre chère Postumia et votre bon Servius sont arrivés. Ils désirent beaucoup que vous veniez à Cumes et ils m'ont engagé à vous l'écrire. Vous me demandez mes conseils : mais de la manière dont je vois les choses, je puis bien arrêter pour moi-même un plan et ne pas oser le conseiller à un autre. Puis, conseiller un homme tel que vous, de tant de sagesse et de raison! Cherchons-nous ce que veut le devoir? Cela saute aux yeux. Ce que veut l'intérêt? Je n'y vois qu'incertitude. Sommes-nous ce que nous devons être, c'est-à-dire ne regardons-nous comme utile que ce qui est droit et honorable? Il n'y a pas à hésiter sur le parti à suivre. Vous dites que mon sort et le vôtre sont liés. Il est certain que tous deux, avec les meilleures intentions, nous 364 nous sommes grandement trompés. Toutes nos vues aboutissaient a la paix ; la paix faisait évidemment les affaires de César, et nous avons cru qu'en travaillant pour elle, nous nous mettrions bien avec lui. Vous voyez quelle a été notre illusion, et ou en sont maintenant les choses. Vous voyez ce qui se passe, quels faits sont déjà consommés, et ce que l'avenir nous promet encore. Il faut, ou approuver, ou rester témoin de ce qu'on n'approuve pas : ignominie d'un côté, péril de l'autre. Reste, il est vrai, le parti de la fuite. Mais le moyen de partir, et où se retirer? Autre embarras. Jamais situation pire, jamais complication plus grande. Je ne trouve aucun parti qui ne soulevé une difficulté. Voici pourtant mon avis, que je vous livre. Si déjà vous avez arrêté un plan qui ne s'accorde pas avec les vues que vous me connaissez, épargnez-vous la peine de venir ; si au contraire vous désirez vous concerter avec moi, je vous attends. Le plus tôt sera le mieux, si vous le pouvez : c'est l'avis de Servius et de Postumia. Adieu.

469. — A SERVIUS SULPICIUS. Rome, septembre.

F. IV, 3. Il ne se passe pas de jour qu'on ne me parle de votre trouble et de votre désespoir au sujet des calamités publiques. Je ne m'en étonne point, et dans le portrait qu'on me fait je reconnais mon image. Cependant je m'afflige de voir qu'avec une si haute raison vous oubliiez les biens qui vous sont propres, et que vous vous préoccupiez de maux qui ne vous sont pas personnels. Certes, l'état déplorable et horrible de la république m'est sensible et douloureux plus qu'à personne; pourtant je trouve quelque consolation dans le souvenir des conseils que je donnais. J'avais vu comme d'un lieu d'observation la tempête se former : j'en fus plus frappé encore quand je vous entendis donner l'éveil et signaler le nuage. J'ai passé loin de Rome une grande partie de 423 votre consulat. Mais je connaissais votre opinion sur cette guerre affreuse qui s'approchait, disiez-vous, et dont vous vouliez nous garantir. J'étais là d'ailleurs dans les premiers jours de votre consulat, lorsque, passant en revue l’histoire de nos guerres civiles, vous engageâtes le sénat à se faire un effroi de ces souvenirs, et à se persuader que si, à une époque où elle était nouvelle, la tyrannie n'en fut pas moins affreuse, l'oppression armée qui viendrait ensuite serait mille fois plus abominable; car si, dans cette carrière, on ne manque jamais de s'autoriser des exemples du passé, on y ajoute et on y met toujours du sien. Que d'insensés, hélas! ont péri, vous le savez, pour n'avoir voulu écouter ni votre expérience, ni vos conseils, et qui vivraient aujourd'hui par votre sagesse ! « Mais, direz-vous, qu'est-ce que toutes ces réflexions eu présence des ténèbres de notre situation et des ruines de la patrie? » Sans doute il n'y a presque qu'à gémir sur nos maux. Tant de débris à terre! si peu d'espoir de les relever! Cependant quelle est la pensée de Cé.ar, quelle est l'opinion de tous les citoyens sur vous? C'est que quand tous les astres de l'empire ont disparu de l'horizon, vous seul brillez encore comme un flambeau par l'éclat de votre noble vie, par la maturité de votre raison, par la dignité de votre caractère. C'est là un grand contre-poids à bien des chagrins. Si vous êtes séparé des vôtres, ne vous en plaignez pas: que de déboires vous sont épargnés mais je m'en fais scrupule, quand je songe que l'avantage de vivre loin des scènes qui se passent sous nos est précisément ce qui rend votre condition meilleure que la nôtre. — Ma tendre amitié ne se méprend pas, j'ose le croire, en vous indiquant ces moyens de procurer quelque adoucissement à vos douleurs. Mais vous trouverez en vous-même d'autres consolations qui ne me sont pas non plus étrangères, et dont je connais trop bien la force pour les regarder comme indifférentes; après l'épreuve que j'en ai faite, je n'hésite pas à dire que je leur dois en quelque sorte la vie. Pour vous, je n'ai pas oublié que, dès vos jeunes ans, vous étiez avide d'apprendre, et que vous vous nourrissiez des traditions et des préceptes des sages sur la science de la vie. Même au sein d'une existence prospère, ces traditions et ces préceptes ne sont pas sans utilité ni sans charme ; mais dans des temps comme les nôtres, on ne trouve de repos que dans leur étude. Je ne sortirai point de ma réserve habituelle : ce n'est pas un homme aussi riche des dons de la nature et des fruits de l'étude que j'irai rappeler à des principes qui ont occupé sa vie depuis son enfance. Je n'ai qu'une observation à vous soumettre, et vous la goûterez, j'espère : du moment où j'ai vu qu'il n'y avait plus place à la curie ni au forum pour l'art auquel je m'étais consacré, j'ai reporté sur la philosophie mes loisirs et mon intelligence. Vous aussi, vous n'avez plus d'occasion d'exercer vos rares et admirables talents. C'est ce qui me porte, non à vous donner des conseils, mais à croire que vous cultivez ces mêmes études, qui, fussent-elles d'ailleurs moins utiles, auraient du moins pour effet de vous distraire de vos chagrin. Voire Servius, qui n'est étranger à aucune occupation libérale, excelle surtout dans la science ou je vous ai dit que j'allais maintenant puiser le calme. Aussi je l'aime ce bon Servius comme je n'aime personne, si ce n'est son père. 424 Il me le rend de tout coeur, et je vois dans ses soins pour moi, dans ses témoignages de déférence et de respect, qu’il pense vous être agréable à vous-même.

477. — A SERVIUS SULPICIUS. Rome.

F. IV, 4. J'accepte vos explications sur ces lettres de vous qui semblaient si souvent sortir du même moule; mais je ne les accepte qu'en tant que la négligence ou l'infidélité des messagers a pu rendre des duplicata nécessaires. Quant à la pauvreté d'imagination (c'est votre mot), dont vous vous faites une excuse pour vos fréquentes répétitions, je ne sais ce que vous voulez dire, et c'est une défaite que je repousse. Par un badinage que j'entends a merveille, à cette pauvreté vous opposez mes richesses : pourquoi ne conviendrais-je pas que je ne me sens pas en effet trop à la gène pour exprimer mes pensées? Mais en même temps comment pourrais-je me dispenser de rendre à la vérité un hommage plus juste encore, en déclarant qu'en fait de richesses de ce genre, le fonds chez vous et la forme valent mieux cent fois que chez moi ? — C'est fort bien fait a vous de ne pas refuser la mission d'Achaïe. J'en ai toujours été partisan, et je le suis plus que jamais après avoir lu votre dernière lettre. Rien de plus fort que les motifs que vous y déduisez avec cette autorité de raison qui vous est propre. Malheureusement, dites-vous, l'événement a trompé vos calculs. Je suis loin d'en convenir. Partout la perturbation et la confusion sont si grandes, cette horrible guerre a si bien tout bouleversé et renversé, qu'il n'est personne qui ne se croie plus malheureux et plus à plaindre que son voisin. Voilà ce qui vous fait pousser des soupirs ; mais pendant que vous nous regardez comme heureux d'être à Rome, nous pensons, nous, sans vous croire tout à fait exempt de tourments, que vous êtes comparativement bien mieux ou vous êtes. Vous avez au moins cela de bon, qu'en écrivant vous ne vous contraignez point pour épancher votre bile; cette liberté n'est pas ici sans danger. Il ne faut pas s'en prendre au vainqueur, qui est le plus modéré des hommes. Le mal est dans la victoire même, qui, comme dans toutes les guerres civiles, ne peut se contenir. — Nous avons eu sur vous un avantage, un seul : c'est de connaître un peu plus tôt la grâce de Marcellus votre collègue; et, par Hercule, j'ai eu la joie de voir de mes yeux comment tout s'est passé. Je vous jure que c'est la première bonne chose dont nous sommes témoins depuis nos misères, c'est-à-dire depuis que le glaive a pris la place du droit. César, après s'être plaint du caractère intraitable de Marcellus (c'est son mot ), et avoir loué dans les termes les plus flatteurs votre modération et votre sagesse, se ravise tout à coup, et déclare, comme on s'y attendait le moins, que, malgré ses justes griefs, il n'a rien à refuser au sénat, ni à son intercession en faveur de Marcellus. En effet, au premier mot de L. Pison sur Marcellus, C. Marcellus s'était jeté aux pieds de César; le sénat s'était levé tout entier comme un seul homme, tendant vers lui les bras. Je vous le dirai franchement, ce jour m'a paru si beau que j'ai cru y voir comme une nouvelle aurore de la république. Pas un sénateur, appelé à la parole avant moi, qui ne crût devoir un hommage à César; pas un, excepté Volcatius, qui prétendit que Marcellus devait refuser. Mon nom étant venu à son tour, je pris soudain ma résolution; je m'étais promis de garder à jamais le silence, non certes par faiblesse, mais par un secret retour sur ce que je fus jadis. Mais je fus vaincu par la magnanimité de César et l'entraînement du sénat. Je prononçai un discours tel, que je crains d'y avoir dit adieu au repos, ou je trouvais une sorte de compensation à mes peines. Cependant comme César aurait été fondé à s'offenser de mon silence, et à y voir une protestation en faveur de la république toujours exilée, je pourrai désormais, sans m'aliéner sa bienveillance, me tenir sur la réserve et m'abandonner à mes goûts pour la retraite et l'étude. Car quoique, dès mes premiers ans, je m'appliquasse avec passion aux arts, aux sciences, surtout à la philosophie, il arrive aujourd'hui, soit par l'âge qui mûrit la raison, soit par une réaction des calamités publiques sur moi-même, il arrive que cette passion s'accroît chez moi de jour en jour, et qu'elle fait ma seule consolation. — Je vois par vos lettres que des détails d'affaires ne vous laissent guère de moments pour l'étude; vous vous dédommagerez en dérobant quelque chose au repos de la nuit. Votre Servius (je dirai plutôt notre Servius) me comble de prévenances ; j'aime en lui l'heureux assemblage de toutes les qualités, et cette haute raison, à laquelle il joint tant de science et de goût. Il vient souvent me confier ses réflexions sur la prolongation de votre absence ou les conséquences de votre retour. Moi, je suis toujours d'opinion que nous ne devons en rien devancer les désirs exprès de César. Excepté votre famille, vous ne verriez d'ailleurs à Rome rien qui pût vous plaire : et César est encore le meilleur de tous. Hommes choses, tout Rome est si bien à l'avenant, que pour qui en a le choix, il vaut mille fois mieux les voir de loin que de près. Je vous donne là un bien mauvais conseil pour nous, qui avons soif de vous revoir. Mais votre intérêt avant tout.

571. — SERV. SlXPICIUS A CICÉRON. Athènes.

F. IV, 5. La mort de Tullie votre fille, dont on vient de me donner la nouvelle, devait me porter un coup rude et pénible; et je m'en suis afflige comme d'un malheur commun. Si j'eusse été à Rome, j'aurais couru près de vous et je vous aurais dit ma douleur. Sans doute il y a quelque chose de triste et d'amer dans ces consolations qui nous viennent de nos proches et de nos amis, tout empreintes du sentiment de peine qui les inspire, qu'on ne peut donner sans fondre soi-même eu larmes et sans montrer le besoin d'être affermi, plutôt que la force de soutenir les autres, .le veux pourtant vous soumettre en peu de mois quelques réflexions qui me sont venues; je sui: sûr qu'elles ne vous ont pas échappé : mais dans le trouble de votre âme vous n'en avez pas été assez frappé peut-être. Comment se peut-il qu'un chagrin domestique agisse sur vous avec tant de violence? Voyez comme la fortune nous a déjà traites: à tous elle a ravi ce que chacun doit aimer a l'égal de ses enfants, la patrie, l'honneur, les distinctions, les dignités. Qu'est-ce donc qu'une disgrâce déplus peut ajouter à la mesure de nos douleurs? Après tant d'assauts, comment ne pas se sentir abattu, et comment mettre encore du prix à quelque chose? Est-ce le sort de votre fille que vous déplorez,? mais que de fois, comme nous, n'avez-vous pas dû réfléchir qu'à l'époque ou nous vivons, l'échange tranquille de la vie contre la mort n'est pas le pire destin? Qu'y avait-il dans ces tristes temps qui pût lui rendre chère l'existence? quel présent? quel avenir? quelle consolante pensée? Était-ce dans le bonheur de passer ses jours unie à un époux jeune et distingué? Sans doute votre position vous permettait de choisir parmi notre brillante jeunesse des gendres à qui confier sans crainte le sort de vos enfants ! Était-ce dans la douceur de posséder à son tour des enfants, sortis de son propre sein; de jouir de leur prospérité, de penser qu'ils recueilleraient un jour l'héritage paternel; qu'ils arriveraient à leur tour aux honneurs, et qu'ils useraient de leurs droits d'hommes libres pour servir la république et pour protéger leurs amis? Mais lequel de ces biens dont on ne soit depuis longtemps privé? C'est un malheur sans doute de perdre ses enfants; mais un malheur plus grand peut-être, c'est d'avoir à souffrir et à endurer tant de maux ! — .le veux vous faire part d'une réflexion qui m'a été d'un grand secours, et ou vous puiserez peut-être quelque force. Je revenais d'Asie, laissant Égine et me dirigeant vers Mégare. Je me mis à considérer au loin les pays qui m'environnaient. Derrière était Égine; devant, Mégare; à droite, le Pirée; à gauche, Corinthe; ces villes autrefois si florissantes n'offraient à mes regards que désolation et ruines: cette vue me fit faire un retour su: moi-même. Eh quoi! me dis-je, pauvre espèce que nous sommes, nous dont la loi est de vivre comparativement si peu, jetterons-nous toujours les hauts cris en voyant mourir ou souffrir un de nos semblables, quand sur un seul point tant de cadavres de villes gisent amoncelés? Ne voudras-tu point, ô Servius, descendre en toi-même et reconnaître la condition de ton existence? Croyez-moi, Cicéron, cette réflexion ne fut pas pour moi d'un médiocre effet. Placez le même spectacle devant vos yeux, et faites-en vous-même l'épreuve. Une foule d'hommes illustres ont péri; l'empire a perdu sa grandeur et sa force; il n'est pas une province qui ne soit ébranlée jusqu'en ses fondements; et quand le faible souffle qui animait une faible femme vient à s'éteindre, vous en ressentez une telle commotion ! Supposé que son dernier jour ne fût pas encore venu, il ne lui en aurait pas moins fallu mourir dans quelques années, puisqu'elle appartenait à l'humanité. Éloignez donc de ce sujet votre esprit et votre pensée, et songez plutôt à soutenir la dignité de votre caractère ! Songez que la vie lui a été exactement mesurée; qu'elle a vu son père préteur, consul, augure ; que sa couche a été partagée par ce que la jeunesse de Rome a de plus illustre; qu'elle a presque épuisé la coupe du bonheur; et qu'enfin, je le répète, elle a quitte la vie au moment où la république rendait le dernier soupir. Quelles plaintes avez-vous donc l'un ou l'autre à élever contre la fortune? Ah ! rappelez-vous ce que vous êtes, mon cher Cicéron; n'oubliez pas que c'est de vous que le reste des hommes est accoutumé à recevoir l'impulsion et l'exemple. Répudiiez le rôle de ces mauvais médecins qui prétendent posséder l'art de guérir les autres, mais qui ne savent pas se guérir eux-mêmes ; et, retraçant à votre esprit les prescriptions que vous avez si souvent proclamées infaillibles, sachez vous y soumettre avec confiance et vous les appliquer à votre tour. Il n'y a pas de chagrin que le temps ne diminue et n'adoucisse à la longue. Eh bien! pour vous, c'est une honte d'attendre votre guérison du temps, et de ne pas la demander à la raison. D'ailleurs si tout sentiment ne s'éteint pas aux enfers, elle a trop de piété filiale, elle aime trop les siens, pour ne pas condamner l'état où vous vous réduisez. Au nom de votre fille qui n'est plus, au nom de vos amis, de vos clients que votre douleur afflige, au nom de la patrie elle-même, redevenez donc capable d'agir et de penser pour elle! Enfin, puisque la fortune nous met dans la position d'avoir cette crainte, craignez de laisser croire que ce n'est pas votre fille, et que c'est le malheur du temps, c'est le triomphe de nos ennemis qui fait couler vos larmes. Je me fais scrupule d'insister davantage : ce serait me délier de votre sagesse. Je n'ajoute qu'une réflexion, et je me tais : On vous a vu admirable dans la prospérité, et il vous en revient une gloire éternelle. Montrez maintenant que l'adversité n'a pas le pouvoir de vous abattre, et que le poids dont elle pèse sur vous n'est pas au-dessus de vos forces. Il ne faut pas que, de toutes les vertus, celle-là seule paraisse vous manquer. Quand vous serez plus calme, je vous entretiendrai de ce qui se passe et de l'état de ma province. Adieu.

579. — A S. SULPICIUS. Asture, mai.

F. IV, 6. Et moi aussi, mon cher Servius, j'aurais voulu vous avoir auprès de moi dans mon affreux malheur. Que de secours n'aurais-je pas tirés de vos consolations et même de vos larmes! J'en juge par le bien que me fait la simple lecture de votre lettre. C'est que vous dites tout ce qui est capable de me consoler, et qu'il n'y a pas en même temps une seule de vos consolations qui ne témoigne d'une vive douleur. Votre bon Servius, par son empressement dans cette triste circonstance, m'a montré combien il a de déférence, pour moi, et combien il attache de prix à ce qu'il suppose devoir vous plaire. Les témoignages que j'ai si souvent reçus de lui m'ont été quelquefois plus agréables ; jamais ils ne m'inspirèrent plus de gratitude. Quant à vous, ce ne sont pas seulement vos réflexions et la sympathie de votre douleur qui me consolent, c'est encore le caractère d'autorité qui appartient à votre langage. Oui, je comprends qu'il serait honteux pour moi de supporter mon malheur autrement que ne l'entend votre haute raison; mais il y a des moments ou la douleur m'accable, ou la force m'abandonne ; c'est que je n'ai pas les ressources qui ne manquèrent point dans une semblable infortune aux pères dont je propose l'exemple. Car enfin quand Q. Maximus perdit un fils consulaire, honoré par de brillantes qualités et de grandes actions; quand L. Paullus vit mourir deux enfants en sept jours, lors du malheur de votre ami Gallus; et quand M. Caton se vit enlever ce fils dont l'esprit était si distingué et la vert « si haute, c'était à une époque ou le caractère qu'ils tiraient de leur position dans la république était un dédommagement aux peines de leur cœur. Mais moi qui ai perdu ces distinctions que vous énumérez et que j'avais conquises par tant d'efforts, il ne me restait plus qu'une consolation, et elle m'est ravie. Rien ne vient distraire ma pensée, ni les intérêts de mes amis à défendre, ni les affaires de la république a gérer. Je m'étais interdit le forum. Je ne pouvais plus regarder la curie. Je considérais comme entièrement perdus et le fruit de mes travaux et les avantages de ma fortune. Mais lorsque je réfléchissais sur ces malheurs, qui nous sont communs et que tant d'autres partagent; lorsque je sentais mon âme brisée, et que je me faisais violence pour me vaincre, je savais au moins ou trouver un refuge, ou reposer mon triste cœur, ou goûter dans des entretiens pleins de charme l'oubli de mes soucis et de mes maux. Le coup horrible qui me frappe aujourd'hui rouvre mes blessures qui commençaient a se fermer. Tout ne m'était pas sensible autrefois. Dans mes chagrins politiques, mon intérieur me gardait des dédommagements; dans mes chagrins d'intérieur, la république me servait de refuge et le spectacle de son état prospère reposait mon âme. Maintenant il faut que je sorte à la fois et de ma maison cl du forum; de ma maison, qui n'a rien à me donner en échange des peines que me cause la république ; du forum, qui n'a point à m'offrir de consolation dans mes chagrins domestiques. Voilà pourquoi je vous appelle avec tant d'instance; pourquoi je suis si impatient de vous voir, rien ne me consolera mieux que votre amitié et la douceur de vos entretiens, Je me flatte que le moment de votre retour approche. Une foule de motifs, vous le concevez, me font désirer votre présence. Nous aurons d'abord à nous entendre sur la ligne de conduite qu'il convient d'adopter pour un temps ou tout se fait par la volonté' d'un homme sage, généreux, que je ne crois pas mal disposé pour moi, et qui me semble avoir beaucoup de penchant pour vous. Mais en prenant tout cela en considération, ce n'en est pas moins encore une grande affaire que de savoir quelle marche suivre, non pas pour jouer un rôle, mais pour vivre en repos, avec sa permission et sous son bon plaisir. Adieu.

472. — A M. MARCLLUS. Rome.

F. IV, 7. Vous êtes encore dans le même ordre d'idées, je le vois bien. Je ne vous en blâme point, quoique j'aie moi-même changé de route. L'opinion que j'ai de votre sagesse ne me permet pas de croire mes raisons meilleures que les vôtres. Quoi qu'il en soit, je viens, sous l'inspiration de ma vieille amitié et des souvenirs de vos bontés depuis mon enfance, vous faire part de quelques réflexions sur la manière dont je conçois votre salut sans porter atteinte à votre caractère. Je me rappelle à merveille que vous aviez vu longtemps d'avance poindre le mal qui nous dévore, et que sous votre consulat vous aviez imprime aux affaires la plus salutaire et la plus noble direction ; mais je sais aussi que le plan de la campagne, que les ressources de Cn. Pompée, que l'organisation de l'armée n'avaient ni votre approbation ni votre confiance; là-dessus nous étions d'accord, vous le savez. Aussi nous a-t-on vus l'un et l'autre, vous, ne prendre que rarement part au mouvement, et moi, m'en tenir éloigné le plus possible. Nos armes n'étaient pas celles qui font vaincre; nous n'étions forts que par la raison, le bon droit, l'équité; et il s'agissait d'une lutte brutale et a forée ouverte, que nous n'étions pas de taille à soutenir. Enfin nous voila vaincus, ou s'il y a des hommes dont on ne peut jamais dire qu'ils sont vaincus, du moins nous voila renversés et par terre! On ne peut s'empêcher de rendre hommage a votre prudence. En voyant l'espérance du triomphe nous échapper, vous avez abandonne toute idée de lutte, montrant ainsi qu'un homme sage, qu'un bon citoyen peut bien, à son corps défendant, s'engager dans une guerre civile qui commence, mais qu'il ne doit pas y persister jusqu'à en faire un combat à mort. — Je divise en deux parts les hommes qui ont adopté une marche différente de la vôtre : d'un côté ceux qui se sont efforcés de recommencer la guerre et qui ont passé en Afrique, de l'autre ceux qui comme moi se sont fiés au vainqueur. Entre cette résignation et cet acharnement, vous avez pris un terme moyen. Je reconnais que presque partout, que partout on vous approuve comme ayant fait acte de sagesse, que même beaucoup de personnes voient dans votre conduite une nouvelle preuve de la grandeur de vos sentiments et de la force de votre âme. Cependant je crois qu'il y a des bornes à tout, d'autant que, pour rentrer dans tous les avantages de votre position, il ne vous manque absolument que la volonté. S'il y a encore de l'hésitation chez celui de qui tout dépend, c'est qu'il craint de ne pas trouver de reconnaissance chez vous : inutile de m'expliquer là-dessus, ma conduite parle assez haut. Quand déjà vous auriez pris en vous-même la résolution de subir une 427 absence perpétuelle plutôt que vous soumettre au pouvoir que vous avez combattu, vous n'en devriez pas moins réfléchir qu'il n'y a pas un seul lieu en dehors de la puissance que vous vouiez fuir; et si on doit vous laisser tranquille et libre là où vous êtes sans patrie et sans biens, certes il y a lieu d'examiner si, quelle que soit d'ailleurs la situation des affaires, il n'est pas préférable de vivre à Rome et dans sa maison, plutôt qu'à Mytilène ou à Rhodes. Car enfin la puissance que nous redoutons s'étendant sur tout l'univers, pourquoi n'être pas chez soi sans dangers plutôt qu'ailleurs environné de périls? Pour moi, la mort me fût-elle en perspective, j'aimerais mieux l'attendre au milieu des miens et dans ma patrie, qu’au loin sur des bords étrangers. Il n'y a là-dessus qu'une seule opinion parmi ceux qui vous aiment; et grâce à l'éclat de vos vertus, le nombre n'en est pas petit. — Votre fortune ne doit pas non plus rester à l'abandon. Sans doute les dommages qu'elle recevrait ne seraient pas éternels. Celui qui gouverne, et la république, ne le souffriraient pas. Mais je ne veux pas que des brigands viennent s'abattre sur vos biens. Cette bande, je vous nommerais ceux qui la composent, si vous ne les deviniez de reste. — Vous avez ici votre excellent frère, mais vous n'avez plus que lui. Ses tourments, sa sollicitude, ses pleurs parlent vivement pour vous. On ne me voit ni moins de chagrin, ni moins de préoccupations. Quanta mes démarches, si j'y mets moins d'activité, c'est qu'ayant eu besoin de solliciter pour moi-même, mes coudées ne sont pas franches. Je n'ai que le crédit d'un vaincu. Toutefois mon expérience des choses et mon dévouement ne manqueront jamais à Marcellus. Je ne suis appuyé, sollicité par aucun des vôtres, mais je suis prêt à tout pour vous servir.

474. - A MARCELLUS. Rome.

F. IV, 8. Comment vous donner un conseil, à vous qui êtes la sagesse même? Ou comment vous parler de résignation, à vous qui êtes doué d'une âme si forte et de tant de courage? Quant à des consolations, je ne saurais vous en offrir. D'abord, avec ce qu'on raconte de la situation de votre esprit, j'aurais à me réjouir de votre vertu plus qu'à m'affliger de vos douleurs; et s'il se pouvait, au contraire, que les maux de la république eussent jeté le découragement dans votre âme, où trouverais-je des consolations pour vous, moi qui ne peux pas en trouver pour moi-même? Je n'ai donc qu'une chose à faire; j'agirai, je m'emploierai pour vous servir; je répondrai à tous les appels de vos amis ; et je veux si bien faire pour une cause à laquelle je me dois tout entier, qu'on me verra pour elle aller même jusqu'à l'impossible. — Prenez ce que je vais vous dire pour un avis que je vous donne, pour une opinion que j'exprime, ou pour l'inspiration d'une amitié qui ne peut se taire, peu m'importe : mais persuadez-vous bien, comme j'en suis moi-même convaincu, que s'il y a une république, vous en êtes nécessairement, de fait et de droit, le premier citoyen, quoique soumis comme les autres à la nécessité du temps; et que s'il n'y a plus de république, c'est encore dans son sein que vous trouverez le meilleur exil. Est-ce la liberté que nous cherchons? Il n'y a pas un coin du monde à l'abri de la servitude. Est-ce une retraite? Il n'est rien de mieux que d'être chez soi. Croyez-moi, l'homme du jour a un faible pour les intelligences supérieures; et autant que sa situation et son intérêt le lui permettent, il honore la noblesse dans la conduite, et la dignité dans le caractère. En voila plus long que je ne voulais. Je finis en vous répétant que je suis à vous, que je m'unirai aux vôtres, si les vôtres se mettent en avant : sinon, que je n'en ferai pas moins pour vous, seul et sans eux, tout ce que me commandent nos anciens rapports et tout ce que l'amitié m'inspire. Adieu.

476. — A MARCELLUS. Rome, septembre.

F. IV, 9. Il y a très peu de jours que j'ai remis pour vous à Q. Mucius une assez longue lettre où je vous parle de vous, de votre position, et de ce que je pense de ses exigences. Mais voici votre affranchi Théophile qui part; je connais sa fidélité et son dévouement, et je veux qu'il vous porte encore un mot de moi. Je persiste plus que jamais dans mes observations; et quelle que soit cette république où nous sommes, j'insiste pour que vous rentriez au plus tôt dans son giron. Sans doute vous verrez beaucoup de choses que vous ne voudriez point voir; mais vous les entendez raconter. Certes, vous n'êtes pas de ces hommes chez qui les émotions n'arrivent que par les yeux, et les récits, qui surtout grossissent toujours les objets, ne frappent sans doute pas, impunément vos oreilles. Mais il vous faudra quelquefois dire ce que vous ne pensez pas ou faire ce que vous blâmez? D'abord, c'est une règle de sagesse pour tous les temps de céder aux circonstances, c'est-à-dire de se soumettre à la nécessité. Mais jusqu'à présent du moins le mal que vous redoutez n'est pas à craindre. Peut-être n'est-on pas toujours libre de dire ce qu'on pense; on peut du moins toujours se taire. Tout se concentre dans un homme. Cet homme n'admet personne à son conseil, pas même ses amis ; mais en serait-il beaucoup autrement, je vous le demande, si la victoire s'était prononcée pour celui dont nous avons suivi la fortune? Pendant la guerre, au milieu des dangers que nous partagions avec lui il n'agissait qu'à sa tête, et vous savez de quelles médiocrités il s'entourait : croyez-vous donc qu'après la victoire, nous l'eussions trouvé plus communicatif que pendant les incertitudes de la lutte? Et si durant votre consulat vos sages avis furent repoussés ; si durant le consulat de votre frère qui ne fit que continuer le vôtre, il vous dédaigna tous deux, croyez-vous qu'an faîte de la puissance il eût fait grand cas de vos conseils ? — Tout est funeste dans une guerre civile. Nos ancêtres en ont fait quelquefois l'épreuve et notre siècle n'a eu que trop d'occasions de s'en convaincre; mais ce qui est funeste par-dessus tout, c'est la victoire. Même dans le juste parti elle exalte les têtes et pousse les plus honnêtes gens au-delà des bornes. En dépit de leur nature, la nécessité les entraîne. Le vainqueur a si souvent 430 la main forcée par ceux qui l'ont fait vaincre! Que de fois n'avons-nous pas ensemble gémi sur les inévitables cruautés qui auraient ensanglanté notre triomphe ! Eh bien ! est-ce que vous auriez alors quitté votre patrie pour vous épargner la douleur de les voir? » Non, direz-vous, parce que je n'aurais pas perdu mon rang, ma fortune et mes dignités. Mais que sont ces bagatelles pour un caractère comme le vôtre, auprès de la république et des préoccupations qu'elle commande? Ou voulez-vous aller en définitif? On applaudit à votre conduite et même à votre bonheur, en tant qu'il peut y avoir de bonheur dans une telle bagarre : à votre conduite, parce que vous avez pris les armes, comme vous le deviez, au début de la guerre, et parce que vous avez eu la sagesse de les déposer avant la dernière extrémité; à votre bonheur, parce que vous vous êtes tenu depuis dans une neutralité honorable, et que vous avez su sauver ainsi votre position et la dignité de votre caractère. Maintenant quel lieu pourrait vous être plus doux que la patrie? Faut-il moins la chérir à cause des blessures qui l'ont défigurée? Ne faut-il pas bien plutôt la plaindre ; et devez- vous la priver d'un de ses enfants dans le veuvage de tant d'illustres citoyens? — Enfin, s'il y a eu du courage a ne pas aller se jeter en suppliant devant le vainqueur, il y aurait trop d'orgueil a repousser aujourd'hui sa générosité : s'il a pu être sage de quitter sa patrie, il serait inhumain de ne pas la regretter. Il serait insensé de se priver même des douceurs de la vie privée, parce qu'on ne peut jouir des douceurs de la vie publique. Voici une observation capitale. J'admets que votre existence actuelle vous convienne mieux ; mais elle vous offre bien moins de sécurité. La licence du glaive est partout; cependant c'est sur les bords étrangers que les attentats se renouvellent le plus effrontément. Dans mes préoccupations pour vous, je marche a légal ou tout au moins à la suite immédiate de votre frère Marcellus. Pesez les circonstances et songez à votre position, à votre vie, à votre fortune.

608. — A M. MARCELLUS. Rome.

F. IV, 10. Rien de nouveau à vous apprendre. J'attends, au contraire, une lettre de vous, ou plutôt je vous attends vous-même : cependant Théophile prie, et je ne veux pas le laisser aller sans lui donner un mot. Arrivez donc le plus tôt possible. Ce n'est pas seulement nous, je veux dire vos amis, c'est tout le monde qui vous désire. J'appréhende quelquefois que vous ne preniez plaisir à reculer sans cesse votre départ. Si vous n'aviez d'autre sens que la vue, je vous pardonnerais de ne vouloir pas souffrir la vue de certaines personnes. Mais ce qu'on entend n'est pas beaucoup plus gai que ce qu'on voit. D'ailleurs, ou je me trompe fort, ou les intérêts de votre fortune exigent impérieusement votre retour. Sous tous les rapports, votre présence ici est essentielle, et c'est ce dont Je regarde comme un devoir de vous avertir. C'est mon avis. Mais voyez dans votre sagesse ce qui vous reste à faire. Seulement écrivez-moi l'époque pour laquelle nous pouvons compter sur vous. Adieu.

488. — DE MARCELLUS A CICÉRON. Mitylène.

F. IV, 11. Voici qui peut vous persuader que j'ai toujours accordé à vos paroles une grande autorité dans toutes les occasions, et particulièrement dans celle-ci. Mon frère C. Marcellus, qui 442 est le plus tendre des frères, avait beau me conseiller, me presser; je résistais : mais votre lettre arrive, et je me soumets. Votre avis et le sien feront ma loi. le trouve avec plaisir dans vos deux lettres des détails sur la manière dont tout s'est passé. Je suis bien sensible à vos félicitations, parce que je sais qu'elles partent du coeur. Mais il y a quelque chose qui me charme et me touche davantage encore : c'est que parmi les amis, les proches, les intimes, en si petit nombre, hélas ! qui se sont véritablement intéressés à moi. Il n'en est aucun qui m'ait témoigné plus de dévouement que vous, et qui m'ait servi avec une amitié plus parfaite. .l'ai supporté sans peine et sans murmure ce que le malheur du temps m'imposait de sacrifices et de privations : mais quelle que soit ma fortune, bonne ou mauvaise, je ne résisterais pas à la douleur de perdre de tels amis. Leur coeur est à moi, et voila ce dont je me félicite. Vous avez obligé l'homme qui vous aime le plus au monde. Sa conduite vous le prouvera.

580. — S. SULPICIUS A CICÉRON. Athènes, mai.

F. IV, 12. J'ai à vous annoncer une nouvelle bien fâcheuse : mais puisque les accidents fortuits et la fragilité de la vie sont une des premières conditions de notre être, il faut bien que je vous raconte ces tristes détails, au risque du chagrin qu'ils peuvent vous faire. J'arrivai par mer au Pirée le dixième jour avant les kalendes de juin, venant d'Epidaure. Là, je trouvai Marcellus, mon ancien collègue, et je m'arrêtai un jour pour avoir le plaisir de le passer avec lui. Le lendemain, je le quittai. J'avais à me rendre d'Athènes en Béotie, afin d'achever ma tournée judiciaire. Il allait, lui, me dit-il, s'embarquer pour l'Italie au-dessus de Malée. Le jour suivant, comme je me disposais à partir d'Athènes vers la dixième heure de la nuit, arrive P. Postumius, l'un des habitués de sa maison, qui m'annonce que Marcellus a été poignardé, la veille, après souper, par P. Magius Cilon, l'un de ses intimes; qu'il a reçu deux blessures, l'une dans l'estomac, l'autre à la tète le long de l'oreille; que néanmoins son état n'est pas désespéré ; qu'a présent le coup Mugius s'est tué; qu'il venait de la part de Marcellus lui-même pour m'informer de l'événement, et me demander des médecins. J'en envoyai chercher, et je partis sur leurs pas à la pointe du jour. A peu de distance du Pirée je rencontre un esclave d'Acidinus, porteur d'un billet de son maître : .Marcellus avait succombé quelques moments avant le jour, et Acidinius m'en faisait part. Ainsi vient de périr d'une manière tragique, sous les coups d'un scélérat, l'un de nos plus illustres citoyens; et l'homme dont le beau caractère avait désarmé ses ennemis trouve un ami pour lui donner la mort. Je ne laissai pas de poursuivre jusqu'à sa tente. J'y trouvai deux affranchis et un très-petit nombre d'esclaves. Les autres, disaient-ils, s'étaient enfuis, effrayés des conséquences de l'attentat, leur maître ayant été lue au devant de sa tente. Je fus forcé de faire placer le corps dans la litière même qui m'avait amené, et de le faire reconduire à la ville par mes propres porteurs. Là, je fis célébrer ses funérailles en grande pompe, eu égard à ce qu'on trouve de ressources en ce genre à Athènes. Je ne pus obtenir la permission de l'enterrer dans l'intérieur de la ville : les Athéniens m'objectèrent les prohibitions de leur culte, prohibitions auxquelles on n'a jamais dérogé pour personne. A cela près, ils me firent toutes les concessions possibles, en mettant à ma disposition celui de leurs gymnases qui me conviendrait le mieux pour placer la sépulture. Je choisis le plus célèbre de l'univers, le gymnase de l'Académie. On y brûla le corps, et je donnai ensuite des ordres pour que sur le lieu même les Athéniens lui élevassent un tombeau de marbre. Ainsi tous les devoirs qu'il dépendait de moi de rendre à un collègue, à un parent, je les lui ai rendus après sa mort comme pendant sa vie. Athènes, la veille des kalendes de juin.

471. — A P. NIGIDIUS FIGULUS. Rome.

F. IV, 13. Je veux depuis longtemps vous écrire, mais aucun sujet ne s'offre a mon esprit, et je cherche même en vain le fonds d'une lettre ordinaire. Le temps nous a ravi ce qui alimentait notre correspondance aux moments heureux du passé. La parole et jusqu'à la pensée nous sont aujourd'hui interdits par la fortune. Je pourrais, il est vrai, vous écrire une lettre bien lugubre et bien lamentable, une lettre de la couleur des circonstances ; mais il faudrait au moins y joindre quelque antidote et quelques consolations. C'est impossible : je n'ai rien à vous faire espérer. Comme vous battu par la tempête, je ne soutiens ma famille que par les ressources d'autrui; et je suis plus prés de pleurer sur ma triste existence que de me réjouir de vivre encore. Ce n'est pas que personnellement j'aie à me plaindre, ni même que César n'ait été au-devant de mes désirs. Mais je souffre un chagrin cruel,parce que je me reproche la vie comme un crime. Je n'ai plus d'amis particuliers : la mort ou l'émigration m'en séparent. Les amis politiques ont disparu de même : je parle des hommes dont la république, sauvée par mes soins et les vôtres, m'avait assuré la bienveillance. Je me vois seul au milieu des débris de leur naufrage et du pillage de leurs biens. Ah ! si le récit en est affligeant, le spectacle en est cent fois plus douloureux encore! Sous mes yeux, on partage les dépouilles de ceux dont le concours me servit naguère à conjurer l'incendie qui a fini par nous dévorer; et là, dans la ville ou la faveur publique, l'ascendant du caractère et la gloire m'avaient environné de tant d'éclat, Cicéron compte pour rien. César pousse à l'excès la bouté; mais la bonté de César est faible contre le mouvement des choses et la transformation des temps. Privé des biens dont ma nature, mes goûts et mes habitudes m'avaient fait un besoin, je sens que je déplais, et je me déplais à moi-même. Né pour jouer un rôle, je n'ai plus la faculté d'agir ni de penser; après avoir fait jadis descendre ma protection sur des hommes obscurs, quelquefois sur des criminels, je n'ose aujourd'hui m'avancer en rien, même pour un homme tel que P. Nigidius, esprit si sage, coeur si pur; pour Nigidius, naguère au faite de la faveur, et certes l'un des hommes qui m'aiment le plus au monde. Vous voyez qu'il n'y a rien là pour fournir matière à des lettres. Je pourrais, il est vrai, chercher des consolations et vous indiquer des remèdes à vos souffrances. Mais s'il y a un homme capable de se faire une raison et de consoler les autres, n'est-ce pas vous? Je ne vous parlerai donc point de ce qu'on peut demander à la raison et à la science ; vous le savez, et vous verrez ce qui sied aujourd'hui à un citoyen courageux et à un sage; vous verrez ce qu'exigent et la gravité de votre caractère et l'élévation de votre âme, et votre passé, et vos penchants, et tous ces dons par ou vous excelliez dés l'enfance. Ce que je pressens, parce que je suis à Rome, examinant et observant tout, et ce que j'ose vous garantir, c'est que ce qu'il y a de cruel dans votre situation particulière ne durera point, mais que les malheurs qui nous sont communs à tous seront peut-être sans terme. En premier lieu, l'homme en qui réside la toute-puissance est très bien pour vous. Je n'en parle pas à la légère. Moins je le vois, plus je mets de soin à le pénétrer. Ce n'est que pour rester plus longtemps armé de sévérité contre les autres qu'il vous fait languir. Mais ses intimes, ceux qui sont le plus avant dans sa faveur, ont pour vous un langage et des sentiments admirables. Comptez de plus sur le voeu qui se manifeste parmi le peuple, ou plutôt comptez sur l'opinion publique tout entière. La république, aujourd'hui sans pouvoir, mais qui ne peut manquer d'en retrouver un jour, emploiera pour vous ce qu'elle a de force auprès de ceux qui la tiennent asservie, et sous peu, croyez-moi, ses efforts seront couronnés de succès. Mais voilà que je vous donne des espérances, après avoir dit que je n'en avais point à vous donner. Ses amis me chérissent, ils passent avec moi leur vie. Je vais m'attachera eux, et, secouant la honte qui m'a retenu jusqu'à ce moment, je m'insinuerai même dans son intimité. I! n'y aura pas un chemin que je ne batte pour arriver à notre but ; je ferai plus même que je n'ose écrire. Le zèle des amis les plus empressés, vous le trouverez chez moi, et bien au delà. Persuadez-vous d'abord que tout ce que je possède est à vous, à vous plus qu'à moi. Si je ne vous fais pas là-dessus des protestations plus étendues, c'est que j'aime mieux me persuader que vous rentrerez bientôt dans la jouissance de vos biens. Je vous conjure en finissant de ne pas perdre courage. Remettez-vous sans cesse en l'esprit et les exemples des grands hommes, et les principes que vous avez puisés clans l'étude et la méditation, rassemblez ainsi toutes vos forces : l'espérance vous sera plus douce, et l'avenir vous trouvera plus résigné. Mais je vous dis ce que vous savez mieux que moi, mieux que tout autre. J'emploierai à vous servir tout ce que j'ai d'affection et de zèle. Je tiens à montrer que je n'oublie pas ce que vous fîtes pour moi, à l'époque de mes cruelles épreuves.

524. — A PLANCIUS. Rome.

F. IV, 14. J'ai reçu vos deux lettres datées de Corcyre, l'une de félicitations sur la position prépondérante qui m'est, vous a-t-on dit, rendue ; l'autre de vœux pour le succès de tout ce que je puis entreprendre. S'il ne faut que du patriotisme et l'approbation des hommes de bien pour être prépondérant, certes je suis tout ce que j'étais jadis; mais s'il faut de plus le pouvoir de mettre en pratique ce qu'on pense, ou la liberté de penser tout haut, il n'y a plus rien chez moi de l'homme du passé. Je cherche à me ménager et à supporter patiemment les maux présents et à venir : voilà ce qu'on appelle maintenant de la dignité. Cette conduite, il est vrai, n'est pas facile encore dans un conflit au bout duquel se trouve en perspective un massacre ou la servitude. Au milieu de nos dangers, une seule réflexion me console, c'est que j'ai tout prévu; je n'ai que trop dit, hélas ! que, succès ou revers, tout nous serait fatal, et que tout était à redouter quand on remettait à la décision du glaive des questions politiques. J'avais compris qu'avec le triomphe des hommes dont j'ai suivi les rangs, non par amour de la guerre, mais dans des vues toutes pacifiques, leur âge, leur cupidité, leur désir effréné de vengeance, devraient rendre notre victoire bien cruelle. S'ils étaient vaincus, je voyais, du même coup, à quel massacre seraient exposés les plus illustres et les meilleurs citoyens. Et quand je prophétisais des désastres, quand je mettais le doigt sur les moyens de s'en garantir, on aimait mieux m'accuser de timidité que de croire à ma sagesse. — Vous me félicitez du parti que j'ai pris, et je connais la sincérité de vos vœux. Ce n'est pas dans un aussi triste temps que j'aurais songé à de nouveaux liens, si, à mon retour, je n'avais trouvé du désordre dans ma maison, autant que dans l'État. Mais quand j'eus vu, que grâce à la trahison des hommes à qui les immortels bienfaits de mon consulat imposaient la loi de m'aimer et de me défendre, mes foyers domestiques ne m'offraient plus de sécurité ; que partout des embûches étaient dressées autour de moi ; il a bien fallu me faire un nouvel intérieur et chercher dans des affections plus fidèles une garantie contre la perfidie des anciennes. C'est assez et trop vous parler de moi. — Je reviens à vous : voyez votre position telle qu'elle est, c'est-à-dire, n'offrant aucun danger. Si la république reprend une forme quelconque, tout péril disparaîtra pour vous. Déjà vos ennemis se calment. La masse ne vous a jamais été contraire. Je ne sais que trop ce que je suis et ce que je peux dans le temps actuel. Mais vous connaissez mes sentiments : comptez-y et soyez sûr que partout où je verrai jour à vous servir, mes démarches, mes conseils et mon dévouement ne failliront pas à vos intérêts, à votre nom, à votre salut. Tenez-moi, je vous prie, très-exactement au courant de ce que vous faites et de ce que vous projetez.

441. - A CN. PLANCUS. Rome.

F. IV, 15. J'ai reçu votre courte lettre, où je n'ai pas trouvé ce que j'avais besoin de savoir, et où vous m'apprenez ce que je sais parfaitement. J'ai vainement cherché à y voir comment vous supportiez nos communes misères. Elle me prouve seulement que vous m'aimez, ce dont je ne doutais pas. Si vous m'aviez écrit d'une manière plus explicite, je vous répondrais en conséquence. Quoique je vous aie déjà tout dit, je vous répéterai en peu de mots qu'aucun danger particulier ne vous menace. Le péril est grand, mais le péril est pour tous; et vous ne prétendez pas sans doute ni que la fortune fasse une exception pour vous, ni qu'elle vous sépare du sort commun. Soyons l'un pour l'autre ce que nous avons toujours été. Je compte sur vous et je vous réponds de moi. Adieu.

13. - DE Q. METELLUS, FILS DE Q. METELLUS CELER, PROCONSUL, A M. T. CICÉRON. De la Gaule intérieure.

F. V, 1. Si votre santé est bonne, j'en suis charmé, Je croyais entre nous à une réciprocité de sentiments et à un retour d'affection qui devraient me mettre à l'abri de vos sarcasmes en mon absence; et je ne vous supposais pas capable d'aller, pour un mot, attaquer mon frère Métellus dans son existence et dans sa fortune. Au cas où vous jugeriez ne rien lui devoir, l'honneur de notre famille, mon dévouement pour la vôtre et pour la république, auraient pu du moins lui servir d'égide. Ainsi le voilà poursuivi et traqué, et. moi je suis abandonné par ceux sur qui nous devions compter le plus. On me blesse, on me flétrit, moi qui suis à la tête d'une province, qui commande une armée, et qui dirige en chef les opérations de la guerre. Ah ! votre conduite est un outrage à la raison, à l'antique générosité de nos ancêtres, et l'on ne s'étonnera pas s'il vous en arrive, malheur. Changer à ce point pour moi et pour les miens! c'est ce que je n'aurais jamais pu croire. Quant à moi, ni les chagrins domestiques, ni les injustices des autres ne me détourneront de mes devoirs envers la république.

14. M. T. CICERON A Q. METELLUS. Rome.

F. V, 2.. Si vous et votre armée êtes en bonne santé, j'en suis charmé. Vous croyiez, dites-vous, à une réciprocité de sentiments entre nous et à un retour d'affection qui devaient vous mettre 9 à l'abri de mes sarcasmes. Je ne sais pas ce que vous entendez parla. Je soupçonne que vous faites allusion à un propos que j'ai tenu au sénat : je parlais des regrets de certaines gens, au sujet de la république sauvée par mon courage ; je vous citai comme ayant fait à des proches, auxquels vous ne pouviez rien refuser, le sacrifice de ce que vous deviez dire à ma louange au sénat; j'ajoutai que l'oeuvre du salut commun avait été partagée entre nous; que j'avais défendu la ville contre les trahisons du foyer domestique et les dangers de l'intérieur, pendant que vous la gardiez au dehors des attaques ouvertes et des attentats cachés de ses ennemis ; mais que cette grande et glorieuse confraternité avait été brisée par vos proches le jour où ils avaient eu peur que même le plus faible hommage de votre part vint répondre aux témoignages solennels que je vous avais rendus. Je racontai comment je m'étais fait une grande attente de vos éloges, et comment cette attente avait été déçue. On trouva l'observation piquante, et on se mit à rire, modérément toutefois, et beaucoup moins d'ailleurs de vous que de ma déconvenue et de la candeur de mes aveux sur le prix que j'attachais à vos éloges. Certes, il y a quelque chose d'honorable pour vous dans mon regret de n'avoir pu, au comble de l'honneur et de la gloire, recevoir un compliment de vous. —Vous parlez d'une réciprocité de sentiments. Je ne sais ce qu'en amitié vous nommez réciproque. Moi j'appelle ainsi les bons offices que l'on rend et que l'on reçoit tour à tour. Si je vous disais que je me suis démis de ma province pour l'amour de vous, vous auriez raison de ne pas me croire : c'étaient des motifs personnels qui m'y portaient, et je m'applaudis chaque jour d'une résolution si bien dans mes intérêts et dans mes goûts. Mais à peine m'en fus-je démis dans l'assemblée du peuple, que je cherchai à vous avoir pour successeur. Je ue parle pas du tirage au sort. Mais persuadez-vous bien que mou collègue n'a rien fait que d'accord avec moi, et rappelez-vous ce qui a suivi; comme je me pressai d'assembler le sénat après le tirage ; en quels termes je parlai de vous, jusqu'à vous faire dire à vous-même que de tels éloges étaient une satire contre vos collègues. Tant que subsistera le sénatus-consulte rendu en ce jour, mes sentiments pour vous ne pourront être mis en doute. Plus tard, lorsque vous partîtes, vous savez ce que je fis au sénat ; le langage que je tins dans les assemblées publiques; les lettres que je vous écrivis; et, la balance à la main, jugez vous-même si, lors de votre dernier voyage à Rome, il y a eu dans votre conduite réciprocité. Vous parlez de retour d'affection; je ne comprends pas ce terme pour une amitié qui n'a jamais souffert d'atteinte.— Je ne devais pas, pour un mot, dites- vous, faire une si rude guerre à votre frère Métellus. J'approuve avant tout, je le dis tout haut, la chaleur que vous mettez à le défendre; j'approuve ces inspirations du coeur et ces mouvements de piété fraternelle. En outre, si j'ai soutenu quelques combats avec Métellus, il faut me le pardonner en faveur de la république qui n'a pas d'ami plus chaud que moi. Mais s'il était vrai que je n'ai fait que repousser l'agression la 10 plus cruelle', ne me sauriez-vous pas quelque gré de ne vous avoir pas porté mes plaintes contre lui? En le voyant décide à tourner à ma ruine tout l'effort de la puissance tribunitienne dont il était revêtu, je fus trouver Claudia, votre épouse, et votre soeur Mucia, dont j'ai éprouvé, en toutes sortes d'occasions, les bontés, par suite de mes liaisons avec Pompée; je cherchai par leur entremise à le détourner de ses mauvais desseins. Sa conduite, la veille des kalendes de janvier, vous est sans doute connue. Jamais pareille insulte n'avait encore été faite à un magistrat, fût-il même le plus mauvais des citoyens. Je venais, consul, de sauver la république, et je sortais de charge. Je me défendit de haranguer le peuple ; mais je sus faire tourner cette circonstance à ma gloire. On ne m'avait accordé la parole que pour prononcer le serment; je le fis d'une voix éclatante, ce serment si vrai et si beau, et la grande voix du peuple répéta avec acclamations que j'avais dit la vérité. Malgré cet insigne outrage, j'envoyai, le jour même, des amis communs prés de Métellus, pour tâcher de le ramener. «Il est trop tard, " répondit-il. Il avait déclaré eu effet quelques jours auparavant, en pleine assemblée du peuple, qu'il ne fallait pas laisser parler celui qui avait condamné des citoyens sans les entendre. Ainsi le châtiment qu'aux applaudissements de tous les gens de bien le sénat a infligé à des hommes qui voulaient incendier Rome, massacrer les magistrats et les sénateurs, et tout mettre en conflagration, il en juge digne l'homme par qui la curie a été sauvée du massacre ;la ville, de l'incendie;et l'Italie tout entière, de la guerre civile. Voilà pourquoi j'ai dû, à mon tour, résister de front à votre fère. Le jour des kalendes de janvier, il s'éleva une discussion au sénat sur les affaires publiques, et je le menai de manière à lui faire sentir qu'il avait affaire à un homme de coeur et de résolution. Le troisième jour des noms, nouvelle attaque de sa part, nouvelles menaces. Ce n'est plus par la justice ou la raison, c'est par la violence et l'intimidation qu'il procède. Si mon courage eût faibli devant son audace, qui n'eût été fondé à faire honneur de la vigueur de mon consulat au hasard des circonstances plutôt qu'au caractère du consul? — Si vous avez ignoré les sentiments de votre frère à mon égard, concluez qu'il a dérobé les faits les plus graves à votre connaissance. S'en était-il ouvert avec vous? Vous devez me trouver plein de douceur et de patience de ne pas m'en être plaint à vous. Vous comprenez à présent, que ce n'est pas pour un mot de Métellus, comme vous le dites, que je me suis ému; que c'est pour des pensées et des projets hostiles. Rendez donc hommage à ma bonté ; si c'est bonté que tant d'abnégation et de mollesse, après une telle injure. Je n'ai jamais ouvert d'avis contre votre frère ; toutes les fois qu'il s'est agi de lui, j'ai voté de ma place avec ses meilleurs amis; et même dans une circonstance d'un très médiocre intérêt pour moi, assurément, loin de lui faire de l'opposition comme a un ennemi, j'ai contribué à faire passer un sénatus-consulte dont il avait besoin. — Ainsi je n'ai pas attaqué votre 11 frère ; je me suis défendu de ses attaques, et mon coeur a si peu changé qu'il vous est resté fidèle même quand vous m'abandonniez. Dans ce moment encore ou vous m'écrivez presque avec menace, je reste calme, et non seulement je pardonne à vos ressentiments, mais j'y applaudis, parce qu'il y a dans mon coeur quelque chose qui me dit combien est vif et puissant le sentiment qui nous attache à un frère. Je vous demande seulement déjugera votre tour mes ressentiments avec la même équité. Si j'ai été attaqué par vos proches de la manière la plus injuste, la plus cruelle, sans aucune ombre de raison, reconnaissez que, loin de céder sans résistance, j'aurais été en droit de requérir contre eux votre secours et celui de votre armée. J'ai toujours désiré votre amitié; je me suis appliqué, dans toutes les occasions, à vous prouver la mienne; je garde mes sentiments, je les garderai tant que vous le trouverez bon, et, pour l'amour de vous, je cesserai de haïr votre frère plutôt que de souffrir que rien porte atteinte à notre mutuel attachement.

112. Q. MÉTELLUS NÉPOS A CICÉRON. Espagne.

F. V, .3. Vos bons procédés me consolent des outrages dont le plus odieux de tous les hommes m'accable journellement à la face du peuple. Ils sont sans portée, venant d'un pareil personnage, et je les veux compter pour rien. C'est de grand coeur que je vous offre la place d'un frère dans mes affections. Il me semble que déjà vous m'en tenez lieu. Quant à l'autre, je ne veux pas lui conserver même un souvenir, moi qui l'ai pourtant deux fois sauvé malgré lui. Pour ne point vous accabler de lettres, j'ai écrit en détail à Lollius sur ce qui me touche. Il a mes instructions touchant les comptes de la province, et je le charge de vous les communiquer. Tâchez d'avoir toujours pour moi la même bienveillance.

86. — A Q. MÉTELLUS, CONSUL. Dyrrhachium.

F. V, 4. Les lettres de Quintus, mon frère, et de T. Pomponius, mon ami, m'avaient persuadé que je pouvais compter sur votre secours comme sur celui de votre collègue. C'est sur cette assurance que je vous écrivis. Ma triste fortune me faisait un devoir de vous exprimer ma gratitude, et de vous prier de me garder jusqu'au bout vos bonnes dispositions. Depuis, j'ai su par ma correspondance, et surtout par les voyageurs, que vous aviez changé; et je n'ai plus osé vous importuner de mes lettres. — Aujourd'hui Quintus, mon frère, méfait part du discours favorable que vous avez prononcé dans le sénat, et j'en suis si touché, que je prends sur moi de vous écrire. Ah ! si telle est votre pensée, unissez-vous à moi dans l'intérêt des vôtres, plutôt que de servir leur cruelle animosité contre moi. Vous qui avez su vous vaincre et faire à la patrie le sacrifice de vos ressentiments, iriez-vous épouser la haine d'autrui au détriment de la république? Si votre générosité me sauve, vous pourrez disposer de moi en toute chose; je vous le promets de nouveau. Que si la violence sous laquelle nous avons succombé, moi et la république, tient encore enchaînés les magistrats, le sénat et le peuple, prenez garde qu'un jour, quand vous voudrez revenir sur vos pas, il ne soit trop tard, et que vous n'ayez plus personne à conserver.

17. — A C. ANTOINE, lMPERATOR. Rome.

F. V, 5. J'avais résolu de ne vous écrire désormais qu'autant qu'on me demanderait ma recommandation ; non que je la croie fort puissante sur votre esprit, mais pour ne laisser voir à personne qu'il y a du refroidissement entre nous. Cependant voici T. Pomponius qui part; c'est le confident de tout ce que j'ai senti et fait pour vous; c'est mon ami intime. Il désire être le vôtre. J'ai donc cru devoir, en cette occasion, vous écrire un mot, d'autant que je ne pouvais faire autrement sans mécontenter mon ami. Je vous demanderais les plus importants services, que chacun le trouverait tout simple. Jamais mon assistance ne vous a manqué quand il s'est agi pour vous d'intérêts, d'honneurs politiques, de dignité personnelle ; et tout cela, sans retour aucun. Qui lésait mieux que vous? Loin de là, certains traits vous sont échappés; de tous côtés, il m'en revient quelque chose. Je ne dirai pas que je l'ai découvert, pour ne pas employer un mot dont vous faites, dit-on, contre moi un usage assez perfide. J'aime mieux que ces propos, dont Pomponius n'est pas moins affligé que moi, passent par sa bouche que par mes lettres. J'ai pour témoins de mon zèle officieux et le sénat et le peuple romain. Comment avez-vous reconnu tout cela? je m'en rapporte à vous-même. Comment deviez-vous le reconnaître? c'est ce dont tout le monde peut juger. — Quand j'ai agi pour vous, j'ai suivi d'abord une impulsion naturelle, puis j'ai continué parce que j'avais commence. Mais ce qui reste à faire, n'en doutez pas, exige bien autrement de dévouement, de réflexion et de travail : je poursuivrai volontiers la tâche, pour peu qu'il me soit prouvé que ce n'est pas autant de perdu; mais si je dois n'avoir affaire qu'à un ingrat, je ne veux pas vous autoriser à ne voir en moi qu'un insensé. Pomponius vous donnera là-dessus toutes les explications nécessaires. Je n'ai plus qu'à vous recommander les intérêts qui l'appellent auprès devons. Je sais bien que Pomponius se recommande tout seul; cependant, s'il vous reste un peu d'amitié pour moi, veuillez me le témoigner en faisant tout pour le succès de son affaire; il n'y a rien dont je puisse vous savoir plus de gré.

15. — A. D. P. SESTIUS, PROQUESTEUR. Rome.

F. V, 6. Décius, votre secrétaire, est venu me voir et me prier d'employer mes soins pour qu'on ne vous donnât pas encore de successeur quoique je le regarde comme un honnête homme et comme votre ami, ma mémoire se rappelait ce que vous m'aviez écrit précédemment, et malgré le témoignage d'un homme aussi réfléchi, je doutais d'un changement si complet de résolution. Cependant, depuis une visite que votre Cornélie a faite àTérentia, et un entretien que j'ai eu moi-même avec Q. Cornélius, je me suis arrangé pour me rendre au sénat toutes les fois qu'il y a eu séance, et je me suis mis en quatre pour persuader à Q. Fufius, tribun du peuple, et à tous ceux à qui vous avez écrit, de s'en rapporter à moi plutôt qu'à vos lettres. On ne s'occupera de rien absolument avant le mois de janvier. Nous réussirons. — En me félicitant, il y a quelque temps, d'avoir acheté la maison de Crassus, vous m'avez décidé; car c'est seulement après avoir reçu votre compliment que je l'ai achetée moyennant trois millions cinq cent mille sesterces. Aussi je me vois maintenant criblé de dettes, au point que je cherche à entrer dans quelque conspiration, si on daigne m'y recevoir. Malheureusement, parmi les conspirateurs, les uns ne veulent pas de moi, parce qu'ils me détestent et au 'ils ont eu exécration le punisseur des traîtres ; les autres soupçonnant ma sincérité, craignent de tomber dans un piège, et ne peuvent s'imaginer qu'on manque d'argent, quand on a délivré tant de riches capitalistes des dangers d'un pillage. Il n'y a de richesse que pour ceux qui prêtent à cinquante pour cent. Quant à moi, je n'ai recueilli de tout ce que j'ai fait d'autre avantage qu'un nom désormais honorablement connu. J'ai visité en détail votre maison et toutes vos constructions; elles sont parfaitement bien. Vous savez qu'Antoine n'a jamais rien fait pour moi; c'est une remarque qui est dans la bouche de tout le monde: je ne l'en ai pas moins défendu au sénat avec chaleur et zèle. Mon discours a produit sur l'assemblée une impression profonde.

12. — A CN. POMPÉE LE GRAND, FILS DE CNEIUS, IMPERATOR. Rome.

F. V, 7, J'ai partagé l'indicible et universelle joie que vos lettres officielles ont causée. Les assurances que vous nous donnez d'une paix prochaine ne l'ont que. confirmer Imitée que, dans ma confiance en vous, je n'ai cessé de prédire. Mais vous saurez que votre lettre a été comme la foudre pour les espérances de certaines gens, vos ennemis autrefois., aujourd'hui vos bons amis; ils en sont atterrés. Le mot que vous m'avez adressé en particulier,quoique bien peu de chose, est un témoignage de votre bienveillance, qui m'a fait plaisir, car je mets tout mon bonheur dans la conscience des services que je rends; et s'il arrive qu'où ne m'en tienne pas compte, je m'accommode assez de penser qu'on est en reste avec moi. Si j'ai peu gagné sur vous par mon entier dévouement à votre personne, je ne doute pas que bientôt l'intérêt public ne nous rapproche et ne nous unisse étroitement. — Et pour que vous ne vous mépreniez pas sur ce que je croyais trouver dans votre lettre, je vous le dirai franchement, comme il convient à mon caractère et à nos relations : j'ai assez fait pour qu'il me fût permis d'attendre de votre amitié, et par considération pour la république, quelques mots de félicitations. Votre réserve tient peut-être à la crainte de blesser quelqu'un. Mais vous saurez que l'applaudissement du monde entier a sanctionne ce que j'ai fait pour le salut de la patrie. Vous allez revenir à Rome ; alors vous jugerez ce qu'il m'a fallu déployer de prudence et de force d'âme; et le Scipion de nos jours, plus grand encore que l'Africain, ne refusera plus à Léiius, ou du moins a qui n'est pas tout a fait indigne de ce nom, une place a à côté de lui dans la république et dans son amitié.

131. — A M. LICIMUS CRASSUS. Rome, janvier.

F. V, 8. Vos amis, en vous écrivant, n'ont pas manqué, je le suppose, de vous dire quel zèle j'ai fait éclater pour vous servir, vous défendre ou vous honorer. Mes actes n'ont été ni faibles, ni obscurs, ni de ceux enfin dont on ne dit rien. J'ai été en lutte ouverte avec les consuls et avec plus d'un consulaire. Jamais pour personne je ne soutins de pareils assauts. C'était un combat de tous les instants pour chacune de vos prérogatives. J'avais une vieille dette d'amitié à payer. Une foule de circonstances se sont longtemps mises à la traverse : mais enfin me voilà quitte et largement. Ce n'est pas au moins qu'à aucune époque la volonté de vous plaire ou de vous servir m'ait manqué. Mais il y a des hommes, véritables pestes sociales, que tout éclat blesse. Ils avaient réussi à vous indisposer contre moi, et même pour un temps à me changer moi-même à votre égard. Enfin un moment très-désiré, peu espéré, est venu, et j'ai pu, nu sein même de vos prospérités, vous montrer que mes sentiments ne sont pas de ceux que le temps efface, et que mon amitié est sûre. Mon bonheur a Voulu que Rome tout entière, non pas seulement votre famille, vit que vous n'avez pas de meilleur ami que moi. Aussi, le modèle 128 de toutes les femmes, votre noble épouse; aussi, vos chers Crassus, ces fils si tendres, si distingués, si aimables, se reposent-ils de tout aujourd'hui sur mes avis et mes conseils, sur mon dévouement et mes démarches. Aussi encore, le sénat et le peuple romain savent-ils que Crassus absent peut, en toute occasion, pour toute espèce de service, compter sur mes efforts, mon activité, ma sollicitude et mon crédit. — Mais votre correspondance de famille vous aura mis au courant de ce qui s'est passé et de ce qui se prépare. N'allez pas croire, je vous en supplie, que cette chaleur de zèle pour vos intérêts soit née d'un caprice ou du hasard. Le jour où j'ai mis le pied au forum, j'ai aspiré à une liaison intime avec vous. Dès lors, et ma mémoire est fidèle, nous n'avons, ni l'un ni l'autre, failli aux occasions de nous témoigner, moi la plus respectueuse déférence, vous, toutes sortes de grâces et de bontés. La confiance a pu s'altérer entre nous; mais il n'y eut que des nuages, point de torts réels. Arrachons de nos cœurs, effaçons de notre mémoire ces fâcheux souvenirs. Deux hommes, avec le caractère que vous avez, avec celui que je prétends avoir, se rencontrant à la même époque, ne peuvent mieux faire, dans l'intérêt de leur gloire mutuelle, que de rester étroitement unis.—Ce que j'ai droit d'attendre de vous, je vous le laisse à vous-même à régler. Vous n'aurez pour moi que d'honorables pensées, j'en suis sûr. De mon côté, il n'est rien de ce qui pourra contribuer d'une manière quelconque à votre honneur et gloire que mon zèle ne vous promette et ne vous engage solennellement. Dans cette carrière, j'aurai beaucoup d'émulés sans doute, mais pas un égal ; j'en ferai juge vos chers Crassus eux-mêmes, que je chéris tous deux si passionnément, avec cette nuance toutefois qu'aimant du même cœur Marcus, j'ai un faible, je l'avoue, pour Publius, qui, depuis son enfance, et surtout dans ces derniers temps, me respecte et me chérit comme un second père. — Que cet écrit soit plus qu'une lettre, qu'il devienne entre nous un pacte d'alliance. Vous avez mes engagements et mes promesses; je vous jure d'y être fidèle, et de les accomplir religieusement. L'œuvre que j'ai commencée en votre absence, je la continuerai désormais, autant pour l'honneur de la foi donnée que pour la satisfaction de mon cœur. Qu'il me suffise donc de vous déclarer ici que j'irai de moi-même au devant de vos désirs et de tout ce que je croirai dans l'intérêt de votre fortune ou de votre grandeur ; et vous verrez au premier avis de vous ou des vôtres, qu'aucun mot de votre part, qu'aucune prière de la leur ne peut m'être adressé en vain. Regardez-moi dès ce moment, je vous prie, comme l'ami le plus dévoué, et ne m'épargnez ni dans les détails, ni dans les questions importantes, ni pour le courant des affaires. Démarches, conseils, crédit, influence, je mets tout à votre service et à celui de vos amis, de vos hôtes, de vos clients, qu'il s'agisse d'intérêts publics ou privés, du forum ou du toit domestique, de quoi que ce soit enfin. Voilà le mot d'ordre qu'il faut donner à tout le monde. Je veux que, grâce à mes soins, vos affaires aient le moins possible à souffrir de votre absence.

614.— VATINIUS, IMP., A SON CHER CICÉRON. Narone en Dalmatie, 11 juillet.

F. V, 9. Si vous avez conservé vos habitudes de patronage envers vos anciens clients, voici P. Vatinius qui vient vous demander de plaider pour lui. L'assistance qu'il reçut de vous aux jours du péril, vous ne la refuserez pas sans doute dans la poursuite d'une distinction honorifique ((Vatinius demandait une supplication). A qui pourrait-il recourir, à qui s'adresser, si ce n'est à celui dont une fois déjà l'égide l'a protégé? Quand il s'agissait de ma personne, vous n'avez pas craint de tenir tête à une coalition puissante; aujourd'hui qu'il s'agit d'honneurs à me rendre, puis-je douter que vous ne renversiez, que vous n'écrasiez une méchante cabale et de misérables pygmées? Si donc votre affection pour moi est toujours la même, couvrez-moi de vos ailes, et, prenant les charges comme les bénéfices du patronage, faites tout ce qu'exigent les intérêts de ma dignité. Vous ne l'ignorez point, ma fortune m'a, je ne sais pourquoi, et sans que je le mérite, je le jure, fait des ennemis; mais qu'importe la cause, si le fait existe et si le sort l'a voulu ? Dans le cas où il s'élèverait contre moi une opposition quelconque, j'attends de la générosité habituelle de votre cœur que vous preniez en main la défense d'un absent. Vous trouverez ci-après une copie du compte que je rends au sénat de ma conduite. — J'apprends l'évasion du lecteur, votre esclave, qui s'est réfugié chez les Vardes. Vous ne m'en aviez rien dit. Je n'en ai pas moins donné des ordres pour qu'on le recherchât sur terre et sur mer. Je vous réponds de le découvrir, à moins qu'il n'ait passé en Dalmatie; et encore me fais-je fort de l'y déterrer tôt ou tard. Conservez-moi votre amitié et portez-vous bien. Le 5 des ides de juillet, du camp de Narone.

682. — DE VATINUS A CICÉRON. Mitylène.

F. V 10, 1ere part. Aucun indice encore de votre Dionysius. Je suis arrêté, il est vrai, par le froid de Dalmatie, qui, après m'avoir chassé d'où j'étais, se fait sentir même ici. Mais je n'aurai de cesse que je ne l'aie déterré. D'un autre côté, vos exigences sont bien dures. Qu'est-ce qu'une si chaude intercession, par exemple, pour un Catilius? Fi de vos recommandations à vous et à Servilius, que j'aime pourtant beaucoup aussi ! Sont-ce là vos clients? sont-ce la vos causes? Un homme dont la cruauté est sans égale; qui partout a tué, enlevé, ruiné par milliers les hommes libres, les mères de famille, les citoyens romains; qui a porté la désolation dans tous les pays! un horrible singe qui n'appartient qu'à demi à la nature humaine! Il me fait la guerre, et je le prends les armes à la main. Maintenant, mon cher Cicéron, que puis-je faire? vos désirs, vous le savez, sont pour moi des ordres. Eh bien ! quoiqu'il soit mon prisonnier, je dépose entre vos mains ma juste indignation, et je renonce à lui infliger le supplice qui lui est dû. Mais que répondrai-je à ceux qui demandent justice et réparation pour la spoliation de leurs biens, le pillage de leurs vaisseaux, le meurtre de leurs frères, de leurs enfants, de leurs pères? Non, je le jure, quand j'aurais le front d'Appius mon prédécesseur, je ne soutiendrais pas leur présence. N'importe ! je ferai exactement ce que je sais être votre volonté. Il aura pour défenseur votre élève Volusius. Puisse cette circonstance faire tomber les accusations! c'est là ma seule espérance. En retour, si j'ai besoin qu'on me défende à Rome, je compte sur vous. — César est toujours injuste pour moi. Le voilà qui retarde son rapport sur mes supplications et sur mes opérations en Dalmatie, comme si je n'avais pas, des ce moment, d'incontestables droits à l'honneur du triomphe. Est-ce qu'on veut attendre que la guerre soit absolument terminée? Mais il y a en Dalmatie vingt villes antiques, avec lesquelles sont liguées plus de soixante autres. Exiger que je les prenne toutes avant qu'on ne m'accorde des supplications, c'est me traiter comme on n'a jamais traité un général.

664. DE VATIMUS A CICÉRON. Narone, 5 décembre.

F.V, 10, 2eme part. Aussitôt après le vote des supplications (Il y en avait de deux sortes : les unes en entrant en campagne, les autres après le succès. II s'agit ici des premières.), je suis parti pour la Dalmatie. J'ai emporté d'assaut six villes, dont une place très-forte, qui a été, en quelque sorte, prise quatre fois. Car j'ai eu à forcer successivement quatre tours, quatre murailles, puis la citadelle tout entière, d'où le froid, la neige et la glace m'ont ensuite chassé. Oui, mon cher Cicéron, j'ai eu la mortification d'abandonner une ville conquise et une guerre on peut dire terminée. Justifiez-moi donc près de César, si le cas l'exige. Vous le pouvez hardiment sur tous les points. Pensez qu'il s'agit de l'homme qui vous aime le plus au monde.

662. — A VATINIUS, IMPÉRATOR. Rome.

F. V, 11. Vous êtes touché de ce que j'ai fait pour vous ; je ne m'en étonne point. Je sais que vous êtes le plus reconnaissant des hommes, et je ne cesse de le dire hautement; mais c'était peu de montrer de la reconnaissance, vous m'en avez comblé : aussi comptez de ma part sur les mêmes dispositions et le même zèle pour tout ce qui pourrait vous intéresser encore. Vous m'avez recommandé Pompéia, votre illustre épouse. Je me suis entendu avec Sura aussitôt après la lecture de votre lettre; il est chargé de lui dire de ma part qu'elle ait à me faire connaître ses volontés, et que je serai aussi empressé que fidèle a les accomplir. Ainsi ferai-je. Je me rendrai même auprès d'elle, s'il en est besoin. Vous me ferez plaisir de l'assurer que, pour la servir, il n'est rien que je trouve trop difficile ou trop peu digne, rien qui me semble au-dessus ou au-dessous de moi. Quand il s'agit de vos intérêts, toute peine s'allège et tout soin s'ennoblit. — Faites-moi le plaisir d'en finir avec Dionysius. Quelques promesses que vous lui donniez, je les ratifie; mais s'il continue de faire le récalcitrant, envoyez-le poings liés à mon char de triomphe. — Maudits soient ces Dalmates qui vous donnent tant de tracas ! mais vous en aurez bientôt raison, dites-vous : et ce sera un nouveau lustre sur vos belles actions; car c'est un peuple qui a toujours passé pour belliqueux.

108 — A L. LUCCÉIUS, FILS DE QUINTUS. Mai.

F. V, 12. J'ai eu souvent la bouche ouverte pour vous faire un aveu ; mais toujours une sotte honte m'a retenu : maintenant que vous êtes loin, je parlerai avec plus de confiance. Une lettre ne rougit point. Je suis tourmenté d'un désir dont il est impossible de se faire une idée, et qu'en vérité je ne crois pas un crime ; c'est que vous vouliez bien répandre sur mon nom le prestige et l'éclat de votre talent. Vous m'avez souvent témoigné l'intention d'écrire mon histoire. Eh bien ! pardonnez à mon impatience. Vos ouvrages, dont je me faisais une haute idée, ont tellement dépassé mon attente, m'ont tellement subjugué, transporté, que je brûle de voir associer ma gloire aux monuments de votre génie. Ce n'est pas seulement dans l'espérance d'un peu d'immortalité que je souhaite une mention de vous près des siècles à venir : je voudrais aussi jouir, de mon vivant, soit de l'autorité de votre témoignage, soit de cette marque de votre bienveillance, ou de ce charme de votre style. — En exprimant ce voeu, je n'ignore pas que vous pliez sous le poids de vos travaux et des engagements que vous avez pris avec vous-même. Mais je considère que vous venez de finir ou à peu près l'histoire de la guerre Italique et celle de la guerre civile ; et suivant ce que vous m'avez dit, vous êtes au moment d'aborder l'époque qui vient après. Or je ne veux point me faire le tort de ne pas au moins vous demander s'il convient de comprendre ce qui me concerne dans la narration des autres événements, ou s'il ne vaudrait pas mieux, à l'exemple des Grecs qui ont des histoires générales et des histoires particulières pour les guerres, telles que la guerre de Troie, de Callisthènes; la guerre de Pyrrhus, de Timée; la guerre de Numance, de Polybe ; s'il ne vaudrait pas mieux, dis-je, séparer la conjuration de Catilina de l'histoire des guerres extérieures et étrangères de la république. Au fond, je ne vois pas que ma gloire y soit très intéressée. Mais mon impatience l'est bien un peu à vous voir anticiper sur l'ordre des temps, et arriver de plein saut au fait spécial et à la période qui me touchent. J'imagine d'ailleurs que n'ayant à s'occuper que d'une époque et que d'un personnage, l'écrivain traite son sujet avec plus de verve et s'y joue avec plus de grâce. — Je ne me dissimule pas ce qu'il faut d'indiscrétion pour vous proposer un fardeau semblable ; car déjà vos occupations se refusent à tout surcroît de charge; ce qu'il en faut surtout pour oser vous demander, comme je le fais, de célébrer ma vie. Suis-je seulement si vous trouvez le sujet digne devons inspirer? — Après tout, en fait d'indiscrétion, la limite une fois passée, on ne doit pas être effronté à demi : je vous demanderai donc sans détour déchanter mes actions, et de les faire valoir au delà même de ce qu'elles méritent peut-être à vos yeux, et sans trop vous asservir aux lois sévères de l'histoire. Et si vous sentiez, un peu pour moi de cette prévention dont vous parlez avec tant d'agrément dans une préface, où vous déclarez qu'elle n'a pas eu plus de prise sur vous que la volupté sur l'Hercule de Xénophon, n'y résistez pas, je vous prie; et dût-il en coûter un peu à la vérité, laissez-vous aller à ce que votre coeur vous dira pour moi. Si je puis vous décider une fois à commencer, je suis persuadé que le sujet plaira à votre riche et brillante imagination. Il me semble qu'en prenant les choses, depuis le commencement de la conjuration jusqu'à l'époque de mon retour, vous trouvez la matière d'un beau petit volume. Vous avez une connaissance parfaite des modifications successives qu'a subies notre constitution. Vous pourrez expliquer les causes des innovations diverses, signaler le remède a appliquer aux désordres. Vous blâmerez Ce qui est mal ; vous direz comment et pourquoi vous louez ce qui vous semble bien. Enfin, si vous restez fidèle à la franchise habituelle de votre caractère, vous aurez à stigmatiser bien des perfidies, des surprises, des trahisons. Les événements de ma vie ont été si divers qu'il en résultera nécessairement de la variété dans l'ouvrage, de cette variété pleine de charme qui commande jusqu'au bout l'attention et l'intérêt des lecteurs. Il n'y a pas, en général, de tableau plus attachant que celui des vicissitudes humaines et des retours de la fortune. Il eût sans doute mieux valu pour moi n'en pas faire la triste expérience ; mais le récit ne m'en déplaira point : car il y a de la douceur au souvenir de ce qu'il a souffert. Quant aux indifférents, à ceux qui voient, d'un lieu sûr, les épreuves des autres, le spectacle d'une grande infortune les intéresse et les touche. Quel est celui d'entre nous qui ne se sent saisi d'une pitié délicieuse à la vue d'Épaminondas frappé à Mantinée, et inquiet de son bouclier seulement, ne laissant arracher le fer de sa blessure que quand on vient lui dire (pie son bouclier est sauvé, et faisant voir en ce beau trépas une vertu plus haute que la douleur et la mort? Quel est le lecteur dont l'attention ne soit frappée vivement du récit de la fuite et du retour de Thémistocle? La succession méthodique des années ne fait trouver qu'un plaisir médiocre dans le dénombrement des fastes. Mais dans la vie d'un grand homme, dans ses phases et ses péripéties diverses, quelle variété d'émotions! Stupeur, anxiété, joie, tristesse, espérance, terreur; et si la catastrophe a quelque chose d'extraordinaire, le plaisir de l'esprit est au comble. — Voila pourquoi je souhaite si ardemment que vous sépariez du corps de votre histoire ce que j'appellerai le drame de mes actions et des événements qui s'y rapportent. C'est en effet un drame en plusieurs actes, à grands mouvements de scène, où la conduite et la fortune se partagent l'intérêt. Je ne crains pas qu'on me reproche d'user près de vous d'une petite manoeuvre de flatterie pour surprendre votre amour-propre, quand je dissimule si peu combien je désire vous avoir, vous et vous seul, pour panégyriste et pour chantre. Vous n'êtes point de ceux qui ignorent ce qu'ils sont, et vous ne regardez pas plus comme des envieux ceux qui ne vous admirent pas que comme des flatteurs ceux qui vous louent. Je ne suis pas non plus assez c'est simple pour vouloir être recommandé à la postérité par un écrivain qui n'aurait pas de gioire à prétendre de ce qu'il entreprendrait pour la mienne, Le grand Alexandre ne voulait avoir son portrait que de la main d'Apelles,et sa statue, que de Lysippe . Était-ce seulement pour leur plaire? Non. C'était préférence pour le talent, par qui le héros s'associe à la gloire de l'artiste. Cependant la peinture et la statuaire se bornent à reproduire l'image des héros ; et nous n'aurions ni portraits ni statues des grands hommes, que leur gloire n'en serait pas moindre. Agésilas de Sparte ne voulut jamais poser devant peintre ni statuaire. Faut-il l'estimer moins que ceux qui ont tenu à nous conserver leurs traits? Le petit livre de Xénophon sur ce roi a fait bien plus pour sa renommée que ne feraient tous les portraits et toutes les statues du monde. Or ce qui donnera tant de joie à mon coeur et de relief à ma gloire, si mon nom vient à prendre place en vos écrits, c'est que non seulement je proliférai du génie de l'écrivain, comme Timoléon de celui de Timée, et Thémistocle de celui d'Hérodote, mais que je pourrai me prévaloir de l'autorité de l'homme d'État célèbre et respecté, dont les preuves ont été faites dans les temps les plus critiques, et qui est sorti de toutes les positions avec honneur. Heureux Achille, disait Alexandre à Sigée, d'avoir été chanté par Homère! Aussi heureux moi-même, j'aurai de plus le bonheur d'être jugé par un grand et illustre citoyen. J'aime l' Hector de Névius, qui est ravi d'être loué, surtout, ajoute-t-il, par ceux que tout le monde loue. Si vous me refusez, c'est-à-dire, s'il va des obstacles insurmontables à l'accomplissement démon voeu ( un refus de votre part ne peut s'expliquer autrement), j'en serai réduit à une nécessité qui n'est pas du goût de tout le monde. Je serai forcé d'écrire moi-même mon histoire. Il y en a de nombreux exemples, et d'illustres. Mais vous n'ignorez pas la fausse position où l'on se trouve : on doit parler avec timidité de ce qu'on a fait de bien, et passer sur ce qu'on a fait de mal. Le lecteur manque de confiance, et le livre, d'autorité. Enfin les adversaires de ce genre d'écrits disent que, pour se faire historien de soi-même, il faut avoir moins de vergogne que les hérauts des jeux publics qui, après avoir couronné les vainqueurs, et proclamé les noms à haute voix, font eux-mêmes proclamer leurs prix par la voix d'un héraut pour n'avoir pas à se couronner de leurs propres mains. Voilà ce que je voudrais éviter, et il dépend de vous que je l'évite. Consentez donc, je vous en conjure, et ne vous étonnez pas de la répétition et de la vivacité de mes instances, après que vous-même m'avez tant de fois annoncé l'intention de consigner dans un écrit de vous, mes actions et les événements auxquels j'ai été mêlé. Je vous l'ai dit : mon naturel est ardent, et je meurs d'impatience de voir de mon vivant ceux qui ne me connaissent pas apprendre de vous à me connaître, et de jouir au moins avant ma mort du peu de gloire que j'ai mérité. — Je ne voudrais pas vous déranger le moins du monde ; cependant veuillez me faire savoir ce que vous aurez décidé. Si vous dites oui, j'achèverai les notes que j'aurai a vous remettre. Si vous m'ajournez à un autre temps, nous en reparlerons. Ne suspendez rien jusque-la ; revoyez ce que vous faites, cl surtout ne cessez pas de m'aimer.

572. — A LUCCEIUS, FILS DE QUINTUS. Asture, avril.

F. V, 13. Les consolations que vous m'adressez me touchent vivement. Elles respirent a la fois une exquise bonté et une haute raison. Mais ce dont je vous remercie le plus, c'est de m'y avoir montré un vertueux mépris des choses humaines, une âme préparée et comme armée contre les coups de la fortune. Ce que je prise surtout dans le sage, c'est son indépendance, c'est l'isolement absolu où il se place de toute influence extérieure, dans le jugement du bien et du mal. Cette manière d'être, je ne l'ai pas tout à fait perdue; elle avait en moi de trop profondes racines. Mais elle a reçu de rudes atteintes au milieu de tant de bouleversements, de tant d'assauts de tous les genres. Vous avez voulu la raffermir, j'en vois l'intention dans votre lettre, et j'en sens déjà les heureux, effets. Aussi, je vous le répète, et je ne saurais trop souvent et trop hautement vous le dire, jamais plus douce émotion ne toucha mon cœur. Quelque consolantes que soient les réflexions nombreuses et choisies que vous vous êtes plu à rassembler pour me les offrir, il n'y a rien d'aussi consolant pour moi que la contemplation de tout ce que votre âme possède d'énergie et d'élévation. Vous me donnez là un exemple que je rougirais de ne pas suivre. Mais il est uu point sur lequel je me crois plus de courage que vous qui m'en don nez des leçons : je vois que vous espérez un meilleur avenir. Voilà le sens de toutes vos comparaisons tirées des combats de gladiateurs et des vicissitudes qu'ils présentent: c'est là que tendent tous vos raisonnements. Je m'explique votre courage, si l'espérance le soutient; mais je ne m'explique pas l'espérance. Il n'est rien qui ne soit ébranlé nu point de menacer d'une chute prochaine. Regardez autour de vous, vous qui connaissez les ressorts de la république : en trouvez-vous un seul qui ne soit brise ou détendu ? Je ferais l'énumération de nos maux, si vous ne les connaissiez aussi bien que moi, cl si un pareil sujet n'était pas trop douloureux au moment ou vous me reprochez ma douleur. Ainsi que vous l'ordonnez, je saurai supporter mes chagrins domestiques; et quant aux malheurs de la patrie, je veux leur opposer un courage meilleur même que le vôtre, puisque l'espérance l'ait votre force, et que. j'aurai la même force sans la moindre espérance. Vous me retracez de bien doux souvenirs en rappelant les actions que j'ai faites, et aux» quelles vos conseils, je dois le proclamer, eurent tant de part. J'ai fait pour la patrie, je ne dirai pas plus je que ne devais, mais plus assurément qu'on n'a jamais exigé du courage ou de la prudence d'aucun homme, pardonnez-moi de parler ainsi de moi-même : c'est pour adoucir mes maux que vous avez voulu reporter mon esprit sur le passé, et je trouve du charme à m'y arrêter a mon tour. Je suivrai votre conseil ; j'écarterai, autant que possible, de ma pensée les images qui la blessent ou la déchirent. Je l'appliquerai uniquement aux objets qui embellissent la vie dans la prospérité et qui la consolent dans les revers. Je veux être avec vous autant que le permettent nos âges et nos santés ; et si une nécessité plus forte que mon penchant s'oppose trop souvent à l'accomplissement de. ce vœu, le rapport de nos esprits et la conformité de nos études ne nous laisseront jamais du moins un seul moment tout à fait séparés.

582.— LUCCÉIUS A CICÉRON. Rome

F. V, 14. Si votre santé est bonne, je m'en réjouis. La mienne est comme à l'ordinaire; pourtant un peu moins bonne. Je me suis souvent informé de vous. Je voulais vous voir. Lorsque j'ai su que vous n'aviez point paru à Rome, depuis votre malheur, mon étonnement a été grand; et je n'en reviens pas encore. A quels motifs attribuer votre retraite? Si c'est au goût de la solitude, aux exigences de quelque composition et au charme de nos études favorites, je vous en félicite, loin de vous en blâmer. C'est effectivement ce qu'il y a de mieux et dans les temps de deuil et de désastres, et dans les jours de calme et de prospérité. Cette vérité vous est doublement applicable, à vous dont l'esprit a besoin de se reposer de tant de grands travaux, et dont la pensée est si féconde dans l'intérêt de nos jouissances et de votre réputation. Si au contraire vous vous abandonnez encore comme au moment de votre départ, à la tristesse et aux larmes, je gémis sans doute de vous savoir en proie à la douleur et aux angoisses. Mais permettez-moi de laisser échapper ma pensée, et de vous dire que vous êtes bien coupable. Eh quoi ! avec cette pénétration qui découvre les choses les plus cachées, vous ne voyez pas ce qui frappe tous les yeux ! Vous ne comprenez pas que vous ne gagnez rien a répéter chaque jour les mêmes plaintes! Vous ne comprenez pas que vous ne faites que redoubler vos ennuis, quand votre sagesse devrait prendre à tâche de les diminuer. Je cherche à vous persuader par la raison ! si la raison ne peut rien, laissez-vous du moins gagner par mes prières. Pour l'amour de moi, rompez, rompez ces tristes liens; cessez de fuir la société de vos amis, et revenez aux habitudes que je partage avec vous, aux habitudes qui vous sont chères. Je ne voudrais pas vous fatiguer de mes obsessions, dans le cas où le zèle qui m'inspire vous déplairait. Je voudrais jeter un scrupule dans voire âme, et vous arrêter dans la voie fatale on vous êtes. Et comme ces deux choses contradictoires me troublent beaucoup, puissiez-vous ou me donner satisfaction sur l'une, ou ne pas vous offenser de l'autre !

583. — A LUCCÉIUS, FILS DE QUINTUS. Antium, juin.

F. V, 15. Il n'y a pas une ligne dans votre dernière lettre où votre affection pour moi ne se révèle tout entière. Cette affection m'était connue, mais les témoignages que vous m'en donnez, et que mon cœur attendait, n'en excitent pas moins ma gratitude : je dirais même qu'ils sont un bonheur pour moi, si je n'avais perdu à jamais le droit de me servir de ce mot. Le mal n'est pas seulement, comme vous semblez le croire, dans ce qui vous donne lieu de former contre moi, avec les termes, il est vrai, les plus doux et les plus tendres, une accusation au fond très-grave : il vient à la fois de ce que je porte une plaie profonde, et de ce. que je suis privé de tout moyen d'en adoucir l'amertume. Quelle ressource me reste-t-il? Des amis? presque tous les miens étaient les vôtres. Les uns ont disparu de la vie ; et, je ne sais pourquoi, le cœur des autres s'est glacé. Je puis, il est vrai, vivre avec vous, et je le souhaiterais ardemment. Conformité d'âge, de penchant, d'habitudes, de goûts; que de gages d'une union solide! Ne pouvons-nous donc pas nous rapprocher? je ne vois absolument rien qui s'y oppose. Pourtant nous ne l'avons pas fait, quand nous étions voisins à Tusculum et à Pouzzol. Je ne parle pas de Rome, où la vie commune du forum dispense d'autre rapprochement. J'ignore par quelle fatalité il se l'ait qu'au moment ou notre existence devrait être si brillante, nous en soyons au point de rougir même de vivre. Dépouillé comme je le suis de tout ce qui fait le charme et la consolation de la vie, soit au foyer domestique, soit au forum, où trouver un refuge? dans l'étude sans doute. L'étude, qui l'ail mon occupation continuelle et que rien ne pourrait remplacer, l'étude même, le croirez-vous? me refuse asile et repos. Elle me représente sans cesse, en quelque sorte, comme un reproche, cette existence que je conserve, et qui n'est qu'une prolongation de misères. Et vous seriez surpris de me voir éloigné d'une ville où je n'ai plus qu'une habitation dépouillée de sa parure, où le temps, les hommes, le forum, le sénat, tout m'est odieux! Cependant je me livre à l'étude; je lui donne toutes mes journées. Ce n'est pas, il est vrai, dans l'espoir de guérir mes maux pour toujours, c'est pour pouvoir un moment les oublier un peu. Si nous avions fait ce qui ne nous est pas même venu dans la pensée, à cause de nos continuelles alarmes, nous nous serions rapprochés l'un de l'autre, et nous n'aurions à nous tourmenter, ni moi de votre état de souffrance, ni vous de ma tristesse. Eh bien ! réalisons ce projet autant qu'il nous est possible. Car qu'y a-t-il de mieux pour vous et pour moi? Je compte donc vous voir au premier jour.

437. — A TITIUS.

F. V, 16. Personne au monde n'est moins en état que moi de vous offrir des consolations. J'en aurais besoin moi-même, tant je suis touché de vos peines! Cependant comme la douleur que j'éprouve ne peut sous aucun rapport se comparer à l'amertume infinie de la votre, je regarde comme un devoir de l'amitié de rompre un silence que j'ai trop longtemps gardé. Je chercherai donc à vous offrir quelques-unes de ces consolations qui soulagent du moins un moment le coeur, si elles sont impuissantes à en guérir les blessures. Voici, par exemple, des sentences bien vulgaires, bien rabattues, qu'il faut avoir sans cesse à la bouche et présentes à la pensée. Nous ne devons pas oublier que nous sommes hommes ; que la loi de notre naissance est de vivre en butte à toutes les épreuves ; que nous n'avons pas le droit de 402 refuser la condition sous laquelle nous naissons et vivons; que nous ne devons pas surtout nous roidir contre ces coups de la fortune que nulle prévoyance humaine ne peut conjurer; qu'en se rappelant ce qui est arrivé à autrui, on se convainc qu'il n'y a rien que d'ordinaire dans ce qui nous arrive à nous-mêmes. Ces maximes et d'autres du même genre ont été respectées par les plus grands philosophes, et la tradition en est dans tous les livres. Mais je les crois moins propres à agir sur vous que l'état présent de la république, et la longue suite de mauvais jours auxquels nous sommes condamnés. Qu'ils sont heureux ceux qui n'ont jamais eu d'enfants! et combien le malheur de perdre les siens serait plus affreux sous un gouvernement régulier; disons mieux, sous un gouvernement quelconque ! Est-ce de votre propre chagrin que vous gémissez, et dans vos afflictions ne considérez-vous que vous-même? Alors il est moins facile de tarir vos larmes : mais si votre peine a sa source dans un sentiment tendre, si vous pleurez seulement la destinée de ceux que vous avez perdus, je ne vous dirai pas ce que j'ai si souvent lu et si souvent entendu répéter, que la mort n'est point un mal; que si le sentiment survit, la mort est l'immortalité; et que si le sentiment périt avec elle, il n'y a point de mal, puisqu'on ne le sent point. Mais je vous représenterai plutôt, parce que je parle ici avec la force d'une conviction inébranlable, que les nuages menaçants qui s'accumulent, que les tempêtes à chaque instant suspendues sur la république, ne permettent pas de plaindre ceux qui la quittent, comme si on leur faisait tort des jours qui leur sont dus. Où sont depuis longtemps, je vous le demande, la pudeur, la probité, la vertu, les droites pensées, les ambitions légitimes? Ou est la liberté? Ou est même la garantie de l'existence? Oui, j'en jure par Hercule, je n'ai pas vu mourir un seul jeune homme, un seul enfant dans cette année de désastres et de malédiction, que je ne me sois dit : Encore un à qui la bonté des dieux immortels épargne un avenir de misère, et l'amertume d'une existence intolérable. Si vous parveniez à ôter de votre esprit l'idée que ceux qui vous étaient chers sont malheureux, vous vous sentiriez à l'instant soulagé d'un grand poids. Votre douleur, réduite à un simple sentiment personnel, cesserait de se prendre à ceux qui ne sont plus, et se concentrerait sur vous seul. Dans ce cas, serait-il conforme à l'esprit de réflexion et de sagesse que vous montriez dès vos plus jeunes années, de ne pas garder de mesure dans une disgrâce toute personnelle, dans une disgrâce dégagée de toute idée de malheur et de souffrance pour ceux que vous aimiez? Songez à ce que vous avez été jusqu'ici comme homme privé et comme homme public. Vous ne devez ni démentir votre caractère, qui est grave, ni devenir infidèle à votre propre courage. S'il n'est point de douleur que le temps ne tarisse à la longue, ne vaut-il pas mieux s'adresser à la réflexion et à la philosophie? La femme, même la plus faible, qui a perdu ses enfants, suspend quelquefois ses larmes; et, nous, nous ne saurions pas avancer par la réflexion le bénéfice du temps! et nous, nous attendrions de la succession des années le remède que nous pouvons demander à la raison ! Si ces observations ne sont pas sur vous sans quelque influence, j'aurai atteint mon but, 403 et je le souhaite ardemment : si elles sont impuissantes, j'aurai rempli le devoir de l'amitié; car vous avez en moi un ami, un ami tendre, et qui le sera toujours.

181. — A P. SEXTIUS. Rome.

F. V, 17. Ce n'est ni par indifférence ni par oubli que je suis resté si longtemps sans vous écrire. D'abord je n'en avais pas la force dans l'abattement où m'ont plongé les désastres de la république et .les miens. Ensuite vos injustes et cruelles disgrâces sont encore venues me paralyser. Mais enfin l'intervalle dure depuis assez longtemps sans doute; votre fermeté, votre grandeur d'âme reviennent frapper ma pensée, et je ne crois pas me montrer inconséquent avec moi-même, en vous écrivant aujourd'hui. Au commencement de cette trame ourdie par l'envie en votre absence, lors de l'accusation dont vous devîntes l'objet, je vous ai défendu, mon cher Sestius; et quand, sous le coup d'une accusation grave, les périls de votre ami furent devenus les vôtres, je me suis employé pour vous, pour votre cause, avec tout le dévouement dont je suis capable. Récemment encore, presqu'à mon retour, les choses assurément n'étaient plus les mêmes et n'allaient pas comme si je fusse resté à Rome ; cependant, en aucun cas, mon assistance ne vous a manqué, et lorsque vers la même époque le mécontentement causé par la cherté des vivres, l'animosité de vos ennemis, qui s'en prenait même à vos amis, la corruption de la magistrature; lorsque toutes ces causes et mille autres non moins déplorables se furent réunies pour accabler le droit et étouffer la vérité, alors j'ai mis à la disposition de votre fils mes services, mes conseils, ma recommandation, mou crédit. Après m'être ainsi fidèlement et religieusement acquitté de tous les devoirs que l'amitié impose, il m'en reste un encore à remplir, c'est de vous rappeler que vous êtes homme, homme de courage ; que comme tel vous devez vous résigner aux chances communes de l'humanité, et supporter en sage ce qu'il n'é- 177 était au pouvoir de personne de prévenir ou de détourner; qu'il faut vous raidir contre la douleur, contre les coups du sort; ne pas oublier enfin que chez nous, comme dans toutes les villes qui se gouvernent par elles-mêmes, rien n'est plus commun que de voir les hommes les plus recommandables froissés par des jugements iniques. J'ajouterai, et plût aux dieux que.je ne disse pas vrai ! qu'il n'y a plus rien dans la république qu'un homme de sens puisse voir avec satisfaction. — J'ai besoin maintenant de vous parler de votre fils, pour ne pas dérober à sa haute vertu le témoignage qu'elle mérite; mais je ne vous dirai pas tout ce que je pense. Je craindrais de renouveler votre douleur et vos regrets. Vous ne pouvez faire mieux cependant que de, penser sans cesse à ses rares qualités, à sa tendresse, à son courage, à l'activité de son esprit, et de vous dire que partout où vous serez, tout cela est à vous et avec vous. Ce que l'imagination nous retrace, nos yeux le voient en quelque sorte. Aussi quelle consolation pour vous qu'une vertu, une piété filiale comme la sienne ; que notre attachement à nous tous qui vous aimons, qui ne cesserons jamais de vous aimer pour vous et non pour votre fortune : quelle consolation surtout que cette conscience qui vous dit que vous n'avez point mérité votre sort, et qui vous apprend que le sage doit s'affliger de la honte et non des revers, des fautes personnelles et non de l'injustice d'autrui 1 Quant à moi, le souvenir toujours présent de notre vieille amitié, la vertu de votre fils et les égards qu'il me témoigne, vous sont garants des efforts que je ne cesserai de faire pour adoucir votre sort ou pour le faire changer. S'il vous plaît de me donner quelques ordres, soyez sûr que je ne les aurai pas reçus en vain.

184. — A T. FADIUS. Rome.

F. V, 18. Je veux vous consoler et j'aurais besoin moi-même de consolation, car depuis longtemps rien ne m'avait été aussi pénible que le contrecoup de vos tribulations. Je ne laisserai pas pourtant de vous demander, de vous supplier par toute l'amitié que je vous porte, de montrer de l'énergie et d'agir en homme. Songez à la condition commune de l'humanité et aux malheurs des temps. Vous devez à votre vertu plus que ne vous a enlevé la fortune. Vous avez acquis ce qu'il est donné à bien peu d'hommes nouveaux d'acquérir, et vous ne perdrez que ce qu'ont souvent perdu les plus illustres citoyens. Avec les lois, les magistrats et la république d'aujourd'hui, il faut s'estimer heureux d'en être quitte à ce prix. — Vous avez une fortune, des enfants, des amis, omme moi et bien d'autres, qui vous sont attachés par une longue habitude et par une tendre affection. Vous pourrez, et c'est là un avantage immense, vous pourrez vivre au milieu de nous et des vôtres. Enfin, de tant de jugements rendus, l'opinion n'en réprouve qu'un seul, celui qui vous condamne ; et ce jugement n'a tenu qu'à une voix peureuse, dominée par une puissante influence. Voilà bien des motifs pour adoucir l'amertume de votre disgrâce. Quant à mes sentiments pour vous et vos enfants, ils seront toujours tels qu'ils doivent être et que vous pouvez les désirer.

372. — A RUFUS. Cumes, avril.

F.V, 19. Je n'ai jamais douté que je ne vous fusse cher, mais j'en suis chaque jour plus convaincu, et j'en trouve une preuve nouvelle dans ce que vos lettres m'avaient déjà fait pressentir : c'est que votre zèle pour moi, étant plus libre à Rome, y serait plus vif que dans ma province, où pourtant vous ne m'aviez rien laissé a désirer. J'ai été charmé au dernier point, d'abord de cette première lettre toute empreinte de la joie de votre âme à l'annonce de mon arrivée, et remplie de si bons sentiments au sujet d'une résolution qui n'est pourtant pas d'accord avec vos idées. Puis, dans la dernière, j'ai retrouvé avec bonheur vos principes et votre dévouement pour moi : vos principes, en ce que vous ne regardez comme utile que ce qui est juste et honorable, et tout homme de tête et de cœur doit penser ainsi; votre dévouement, en ce que vous ne voulez pas vous séparer de moi, quelque soit le parti que je prenne. Nulle conduite ne peut me toucher plus, ni, je crois, vous faire plus d'honneur. Depuis longtemps ma résolution est prise ; si je ne vous en ai rien écrit jusqu'à ce moment, ce n'est pas par mystère, c'est parce qu'au milieu des circonstances où nous sommes une pareille communication a l'air d'un conseil pour celui à qui on l'adresse, peut-être même d'un appel explicite à une communauté d'efforts et de dangers. Mais puisque je trouve en vous des dispositions de bienveillance et de sympathie si bien arrêtées, je m'en empare de grand cœur; toutefois en ce sens seulement (car je veux rester fidèle à ma réserve habituelle ) que si vous accomplissez votre promesse, je vous en saurai un gré infini, et que si vous ne l'accomplissez point, je ne vous en ferai point un crime. Je me dirai, dans cette hypothèse, que vous avez de justes craintes; dans l'autre, que vous ne savez rien me refuser. La question en effet est grave. Ce que veut le devoir est assez clair, ce que veut l'intérêt l'est un peu moins. Toutefois, si nous sommes ce que nous devons être, c'est-à-dire, si nous nous montrons dignes de tout ce que nous ont appris l'étude et les lettres, nous ne douterons pas que ce qui est le plus juste ne soit aussi le plus avantageux. Si donc le projet vous en plaît, venez me trouver sans perdre un moment. Si, la chose étant de votre goût, vous ne pouvez pourtant pas me rejoindre ici, ni partir sur-le-champ, je ferai en sorte de vous informer de tout. Quoique vous fassiez, je vous tiens pour mon ami, pour mon meilleur ami, si vous faites ce que je souhaite.

307. — A RUFUS. Formies, janvier.

F. V, 20. De façon ou d'autre, je serais venu vous joindre, si vous eussiez tenu à votre rendez-vous. Vous vous êtes fait scrupule de me déplacer pour votre convenance. Mais soyez bien jusqu'au moindre avis je n'eusse pas manqué de préférer un désir de vous à ma commodité. Quant au sujet de votre lettre, je serais mieux en mesure de répondre article par article, si j'avais là M. Tullius mon secrétaire. Mais je me porte garant qu'en fait de comptes, (je ne puis rien affirmer quant au reste) il n'a sciemment rien fait de préjudiciable, soit a vos intérêts, soit à votre considération. J'ajouterai que, si le droit ancien et l'antique usage subsistaient encore, je n'aurais remis les comptes qu'après en avoir conféré, et les avoir arrêtés de bon accord et avec les procédés que comportent nos relations intimes. Ce que j'eusse fait à Rome, suivant cet ancien mode, j'ai dû, sous le régime de la loi Julia, le faire en province, y déposer mes comptes, et en rapporter seulement au trésor des copies conformes. Par là, je n'ai point prétendu vous mettre à ma merci. Je vous ai fait au contraire toutes les concessions possibles, et je n'en aurai jamais de repentir. J'ai mis sans réserve à votre disposition ce même secrétaire qui vous est, je le vois, devenu suspect aujourd'hui; vous lui avez adjoint M. Mindius votre frère. Les comptes ont été dressés avec vous en mon absence; je n'y ai pris d'autre part que celle de les lire. J'ai reçu les cahiers des mains d'un homme à moi, de mon secrétaire, comme si la remise m'en eût été faite par votre frère. De quelque manière qu'on prenne ce procédé; comme témoignage d'honneur, je ne pouvais vous en donner un plus grand; comme marque de confiance, je vous en ai montré plus en quelque sorte que je n'en aurais eu en moi-même. Dira-t-on que je devais veiller à ce qu'il ne se glissât dans les comptes rien qui fût préjudiciable a votre honneur ou à vos intérêts? A qui pouvais-je donc confier cette mission à plus juste titre qu'à l'homme que j'ai choisi? Il fallait bien exécuter les prescriptions de la loi ; on a déposé dans deux 396 villes les comptes dûment arrêtés et collationnés; et j'ai choisi, aux termes de la loi, les deux plus considérables, Laodicée et Apamée. Je vous répondrai donc en premier lieu que bien que j'eusse mes raisons pour presser la remise au trésor, je n'eusse pas laissé de vous attendre, si je n'avais regardé les comptes comme aussi définitifs, une fois laissés dans la province, qu'après le dépôt effectué. — Ce que vous me dites de Volutius est en dehors de la question. J'ai consulté des hommes fort habiles, et le plus habile de tous C. Camillus, mon ami intime. Tous m'ont dit que le transport de Valérius a Volusius était inadmissible, et qu'il ne libérait pas les cautions du premier. D'ailleurs, il ne s'agissait pas de trois millions de sesterces, comme vous le dites, mais de dix-neuf cent mille, car nous avions touché du délégué de Valérius une partie de la somme, et je n'ai fait écriture que du solde. — Ainsi vous m'enlevez dans cette occasion le triple mérite de la générosité, de la diligence, et, (c'est a quoi je tiens le moins) de quelque intelligence eu affaire. De la générosité; vous faites, à mon détriment, honneur à mon secrétaire de n'avoir pas voulu que mon lieutenant et mon préfet Q. Lepta encourussent une responsabilité grave et surtout étrangère à leurs obligations. De la diligence; vous supposez qu'une opération si délicate, et pouvant entraîner pour moi de telles conséquences, n'a pas obtenu de moi un coup d'oeil, un moment d’attention; et que, sans même en entendre lecture, j'ai abandonné la reddition de mes comptes à un secrétaire pour y mettre ce qui lui plairait. De l'intelligence, enfin ; voici une affaire qui n'a pas été maladroitement conduite; vous n'accordez pas à la mienne d'y avoir pris la moindre part. C'est a mes soins qu'est due la libération de Volusius. Si les cautions de Valérius, si T. Marius lui-même a échappé au payement d'une amende considérable, c'est moi qui en indiquai le moyen. En cela, ma conduite est universellement approuvée, et même applaudie, et si vous voulez savoir la vérité, il n'y a que mon secrétaire à qui elle n'ait pas plu infiniment. Mais je regarde, moi, comme le devoir d'un honnête homme, une fois l'intérêt public à couvert, de protéger la fortune privée de ses amis ou de ses concitoyens. — Quant à l'argent de Luccéius, voici comme les choses se sont passées : c'est de l'avis de Pompée que cet argent a été placé dans le temple, bien que j'aie reconnu que le dépôt avait été fait par mes ordres. Pompée ensuite s'est servi de cet argent, comme Sextius avait fait du vôtre. Mais ceci est étranger à ce qui vous concerne. Je regretterais beaucoup de n'avoir pas mentionné dans le compte l'ordre de dépôt émané de moi, s'il n'était pas établi par les témoignages les plus concluants et les plus authentiques, comment et à qui l'argent a été remis; et en exécution de quel sénatus-consulte, en vertu de quelles lettres de vous et de moi, il a été délivré à P. Sextius. Voyant le fait constaté de façon à rendre toute erreur impossible, j'ai cru pouvoir en omettre la mention qui n'a nulle importance pour vous. Je regrette toutefois la suppression, puisqu'elle vous contrarie. — Quant aux termes dans lesquels l'article doit figurer dans vos comptes, je suis de votre avis, et ils ne présenteront sur ce point aucune dissidence avec les miens. Vous exprimez, il est vrai, que c'est par mon ordre, circonstance dont je n'ai pas 297 parlé. Mais je n'ai pas de motif de désaveu, et j'en aurais même, que j'y renoncerais pour vous complaire. Pour les neuf cent mille sesterces, par exemple, n’ai-je pas écrit ce que vous ou votre frère avez voulu? S'il se trouve encore quelque chose qui vous chagrine et qu'il soit possible de modifier dans les comptes qu'il me reste à rendre, comme je n'ai point usé du bénéfice du sénatus-consulte, il faudra voir ce qu'à cet égard la loi permet. Sur l'article des impôts, vous n'étiez pas fondé à vous fâcher si fort, si j'en juge bien toutefois; car il en est de plus habiles. Mais ce dont vous ne doutez pas, c'est que pour vous servir ou seulement pour vous agréer, je sois disposé à faire tout ce qui est faisable. — J'arrive à l'article des gratifications; sachez que je n'y ai compris que les tribuns militaires, les préfets et les gens de ma maison. J'ai même commis une erreur. Je croyais avoir toute latitude quant au temps. Depuis j'ai su que la proposition devait en être rigoureusement faite dans les trente jours de la reddition des comptes. Je suis très-fâché que cet article ne vous ait pas été réservé. Vous avez à vous ménager des amis pour l'avenir de votre carrière, et moi je n'y songe plus. Heureusement que les choses sont dans leur entier en ce qui concerne les centurions et les gens des tribuns militaires, car la loi est muette à l'égard de ces derniers. — Il me reste à parler des cent mille sesterces. Je me souviens d'avoir reçu une lettre de vous datée de Myrina au sujet de cette erreur, qui est vôtre plutôt que mienne ; car s'il y a un reproche à faire à quelqu'un, il me semble que c'est à votre frère et à Tullius. Il n'était plus temps de corriger les comptes, le dépôt en ayant été fait avant mon départ de la province. Mais vous avez eu une réponse de moi et vous savez tout ce que je vous ai écrit dans la chaleur de mon coeur; et me fondant sur les espérances que j'avais alors, je ne me regarde point comme strictement obligé par des expressions toutes de bienveillance, mais je ne considère point non plus votre lettre d'aujourd'hui comme l'un de ces billets douloureux que l'on est par le temps qui court si fâché de recevoir. — Faites attention, s'il vous plait, que je déposai à Éphèse entre les mains des publicains toute une somme qui m'appartenait très légitimement, vingt-deux millions de sesterces, et que Pompée a fait main basse sur le tout. J'en ai pris mon parti; bien ou mal, n'importe. Vous devez faire de même à l'égard des cent mille sesterces, et vous figurer, par exemple, que c'est autant à rabattre de vos profits sur les vivres ou de mes libéralités. Enfin, eussiez-vous porté les cent mille sesterces à mon débit, vous êtes trop juste et trop bon pour en exiger le payement aujourd'hui, car je ne puis vous payer quand je le voudrais. Mais tout ceci n'est qu'un badinage de ma part comme de la vôtre sans doute. Toutefois aussitôt que Tullius sera revenu des champs, je vous l'enverrai, et vous examinerez ce qu'il y a à faire. Au reste, je ne vois pas ce qui m'empêche de mettre cette lettre en morceaux.

446. — A L. MESCIMUS. Rome.

F. V, 21. Votre lettre me charme, elle exprime bien votre empressement de me voir. Je n'en doutais point, mais je n'y suis pas moins sensible, et vous prie de croire que mou impatience ne le cède pas à la vôtre. Oui, aussi vrai que je soupire après vous, puissent tous mes autres vœux s'accomplir! Dans le temps où se pressaient autour de moi plus en foule qu'aujourd'hui les caractères forts, les bons citoyens, les hommes aimables et les amis empressés de me plaire, il n'y avait personne que je visse avec plus de plaisir que vous, presque personne môme avec un plaisir égal. Les uns ont péri, les autres se sont éloignés, d'autres ont changé pour moi ; et maintenant je donnerais avec joie, pour un seul jour passé près de vous, tout le temps que je passe au milieu de ceux avec qui je suis forcé de vivre. Ne doutez pas que je ne trouvasse mille fois plus de charme dans la solitude dont il ne m'est pas donné de jouir, que dans les entretiens des hommes qui fréquentent ma demeure, un seul excepté, deux au plus. Je me console par les lettres, nos bien-aimées, et aussi par le témoignage de ma conscience, double refuge ou vous pouvez 408 recourir comme moi. .le puis dire (ce que vous croirez sans peine) que je n'ai jamais fait passer mon intérêt avant celui de mes concitoyens, et que si je n'eusse excité l'envie d'un homme (Pompée ou Caton?) que vous n'aimâtes jamais, car vous m'aimiez, il serait heureux, lui et tous les gens de bien. Je puis encore dire que je n'ai pas voulu que la violence, de quelque part qu'elle vînt, prévalût sur le repos avec l'honneur. Quand j'ai vu l'esprit de discorde et de guerre, que je redoutais tant, devenir plus puissant que l'opinion des gens de bien, dont l'accord était mon ouvrage, j'ai cherché à quelque prix que ce fût la paix, plutôt que de m'exposer a un combat inégal. Sur tout cela, et sur bien d'autres choses encore, nous causerons, j'espère, avant peu. — Un seul motif me retient à Rome : je veux savoir ce qui se passera en Afrique. La crise approche, et le dénouement peut ne m’être pas indifférent, ce me semble. Je ne sais pas bien en quoi, il est vrai; quoi qu'il en soit, je veux me tenir à portée des conseils de mes amis. La situation est telle, en effet, que s'il y a une grande différence entre les combattants, il n'y en aura pas une bien grande dans les suites de la victoire, quel que soit le vainqueur. J'ai faibli peut-être tant que le résultat a été douteux. Aujourd'hui que tout est désespéré, je sens mon courage renaître. Je dois beaucoup sous ce rapport à votre dernière lettre, et à la force avec laquelle vous souffrez l'injustice, et je me fais une leçon du profit que je vous vois tirer de votre caractère et de vos études. Je dirai la vérité: je ne vous croyais pas d'une pareille trempe, ni vous ni aucun de ceux qui, comme vous, n'aviez connu de la vie que ce qu'elle a de douceurs dans une patrie heureuse et libre. Mais nous avons joui de la prospérité avec modération; supportons avec fermeté, je ne dirai pas le changement, mais le renversement complet de notre fortune. Même quand on est heureux, on doit mépriser la mort, précisément parce que la mort est l'absence de tout sentiment. Dans l'excès de nos maux, instruisons-nous non seulement à la mépriser, mais encore à la désirer. Gardez-vous, croyez-moi, de renoncer à vos doux loisirs, et soyez-en bien convaincu : hors le vice, hors le mal dont vous êtes, dont vous serez toujours bien loin, il n'est rien sur la terre qui doive inspirer a l'homme de l'horreur ou de l'effroi. Si je le puis sans inconvénient, j'irai vous trouver bientôt; s'il survient quelque incident qui m'en empêche, je vous le ferai savoir. Que votre impatience de me voir ne vous porte pas surtout à risquer un déplacement dans l'état de faiblesse où vous êtes. Écrivez-moi d'abord et consultez-moi, je vous prie. Mon voeu est surtout que vous m'aimiez toujours, et que vous ne négligiez rien pour garder votre santé et votre repos.

530. — A AULUS TORQUATUS. Rome.

F.VI, I. On se trouve partout si mal à l'aise au milieu de cette perturbation universelle, qu'il n'est homme a qui son sort ne pèse, et qui n'aime mieux être ou il n'est pas : mais le pire séjour pour un homme de bien, selon moi, c'est Rome. En tous lieux, sans doute l'âme souffre et le cœur se serre à cette commune destruction de la chose publique et des fortunes privées. Mais la vue ajoute au supplice. Ailleurs on n'a que des récits; à Rome le mal est sous les yeux, et ne laisse pas un moment de relâche aux désolations de la pensée. Vous n'avez, hélas ! que trop de sujets de peines ; mais votre plus grand chagrin, me dit-on , est de ne pas vous trouver à Rome. Ah! sur ce point, mettez-vous l'esprit en repos. Si pénible que soit la privation de votre famille et de vos biens, du moins ces objets de votre sollicitude demeurent en l'état ou ils étaient, et ne courant aucun risque particulier, ne gagneraient rien à votre présence ni ne sou firent en rien de votre absence. Votre préoccupation pour les vôtres ne peut aller jusqu'il vouloir qu'on vous fasse une condition exprès pour vous, et en dehors du sort commun. Quant à vous personnellement, mon cher Torquatus, votre rôle est de rassembler toute votre énergie, et de vous roidir contre ces conseils du désespoir et de la crainte ; Tel fut à votre égard injuste à l'excès , qui déjà manifeste un retour à des sentiments plus doux. LUI-MEME enfin, tout arbitre qu'il est de nos destinées, a-t-il une position bien nette et bien assurée? tout est incertitude à la guerre : mais que son parti triomphe encore, votre danger individuel n'est que celui de tout le inonde : que l'autre ai t le dessus ; je sais de bonne part que vous n'avez rien à en redouter. Reste donc le commun péril de la république qui fait votre suppliée , et qui, selon moi, par cela même qu'il est commun, devrait vous inspirer plus de. résignation. Pour ce mal, je le crains bien , quoiqu'on disent les philosophes, il n'y a qu'une seule consolation, qui toute dépend de ce qu'on a de ressorts et de vigueur dans l'âme, s'il est vrai que pour vivre bien et heureusement il ne faille que bien penser et bien agir. Il n'est pas permis, ce me semble, d'appeler celui-là malheureux qui a pour lui le témoignage de sa conscience. Était-ce, dites-moi, pour les avantages de la victoire que nous avons naguère abandonné et nos fortunes et nos familles? non. Nous voulions accomplir un devoir sacré, payer une dette d'honneur à la patrie, et certes nous n'étions pas insensés au point de regarder alors le triomphe comme une perspective assurée. Si donc il n'est rien arrivé que dans l'ordre des chances prévues au moment de l'entreprise, il ne faut pas nous laisser abattre après coup, comme si le sort nous frappait au delà de toute prévision. Tenons-nous-en à cette règle de raison et de vérité, qu'il faut avant tout se conserver exempt de reproche, et qu'une fois en paix avec sa conscience, il n'est point de mal sur terre qu'on ne puisse aisément supporter. J'en conclus qu'au milieu même d'un naufrage universel, la vertu seule est encore une planche de salut. Mais si les maux communs de la patrie permettent une espérance, acceptez-la, quelle que soit la situation qui en doive sortir. — Une réflexion me frappe : c'était vous autrefois qui gourmandiez ma faiblesse, vous dont la parole, grave accusait mes hésitations et mes défiances; alors pourtant je ne blâmais que les moyens et non le but. Je trouvais qu'il était trop tard pour s'attaquer à une puissance armée que nous avions depuis longtemps nous-mêmes fortifiée et applaudie; je gémissais de voir des questions de droit public remises à la décision du glaive et de la lance, au lieu de l'être à celle de la raison et de l'autorité. Quand je prédis ce (pie depuis on a vu s'accomplir, je ne me piquais point d'être devin ; mais je l'étais des conséquences possibles : je les voyais funestes, et je craignais. Si j'avais eu à parier pour ou contre, j'aurais parié à coup sûr pour ce qui est arrivé. Nous avions l'avantage sur nos adversaires en tout ce qui ne sert de rien sur un champ de bataille, mais ils l'emportaient sur nous par l'habitude de la guerre et la force des soldais. Aujourd'hui ayez à votre tour le courage que vous vouliez me voir alors. — Si je vous parle ainsi, c'est que votre Philargyre, que j'ai questionné, et qui m'a répondu, si je ne me trompe, sous l'inspiration d'un profond dévouement pour vous, ne m'a pas laissé ignorer l'excès de trouble qui vous saisissait quelquefois. C'est ce dont il faut vous défendre. De deux choses l'une, persuadez-vous le-bien : ou nous conserverons la république, et vous y aurez votre place ; ou elle sera détruite, et votre condition ne sera pas pire que celle de tout le monde. Dans ce temps de consternation et d'alarme universelle, une circonstance doit vous rendre la résignation plus facile; la ville que vous habitez (Athènes) est le berceau et l'école de la sagesse pratique et de la philosophie, et, de plus, vous avez près de vous Ser. Sulpicius que vous aimez tendrement, et dont la raison et l'amitié doivent vous offrir les plus douces consolations. Si nous avions écouté son expérience et son avis, nous serions sous nos toges devant un homme puissant, il est vrai, mais nous n'aurions pas a subir la loi d'un vainqueur. En voilà plus long qu'il n'est besoin. Peut-être je m'étendrai moins sur ce qui me touche bien plus : je n'ai à personne plus d'obligations qu'a vous. Ceux à qui je devais, vous le savez, une égale reconnaissance, le sort de la guerre me les a ravis. Je sais juger ma position actuelle. Mais, comme on n'est jamais si bas qu'on ne puisse encore beaucoup en tendant à un but unique, et en s'y appliquant tout entier, je vous prie de disposer absolument de moi; mes conseils, mes efforts, mes pensées, tout est à vous et à vos enfants.

573. — A TORQUATUS. Asture, avril.

F. VI, 2. N'imputez pas a oubli, je vous en conjure, la rareté inaccoutumée de mes lettres. Il faut vous en prendre au mauvais état de ma santé, qui pourtant commence à se rétablir, et à mon éloignement de la ville, qui m'empêche d'être au courant des occasions. Sachez, une fois pour toutes, que je garde votre souvenir avec la plus tendre affection, et (pie ce qui vous touche me préoccupe autant que ce qui me touche moi-même. Si votre affaire éprouve plus de vicissitudes qu'on ne l'eût souhaité ou pu prévoir, croyez-moi, eu égard au temps, c'est un mal a prendre en patience. De trois choses l'une : ou la république sera en proie à des déchirements sans fin, ou les luttes seront suivies de quelques intervalles de repos, ou enfin tout s'écroulera de fond en comble. Si l'état de guerre continue, vous n'avez à craindre ni ceux de qui vous aurez reçu un refuge, ni ceux à qui vous aurez prêté votre appui. Qu'on dépose les armes par accommodement, que la lassitude les fasse tomber des mains, ou que la victoire les arrache aux partis, alors la cité respirera, et vous retrouverez à la fois rang et fortune. Si, au contraire, tout est bouleversé sans ressource, et si nous devons assister à ce jour funeste dont s'effrayait déjà M. Antonius, lorsque sa sage perspicacité pressentait l'orage épouvantable qui devait éclater sur nos têtes, j'avoue que je n'ai à vous offrir qu'une consolation qui est misérable, surtout pour un citoyen et un homme tel que vous, mais qui cependant est la seule : c'est qu'on ne doit pas s'affliger pour soi d'un malheur qui frappe également sur tous. Je n'ajouterai rien de plus : si vous réfléchissez, comme je n'en doute pas, au sens profond de ce peu de mots ; vous en conclurez, sans que je vous le dise, qu'il y a pour vous des motifs suffisants d'espérer, et que, dans l'une comme dans l'autre des hypothèses ou j'ai placé la république, il n'y a pas pour vous de quoi prendre l'alarme. Enfin, je le répète, si tout périt, comme vous ne voudrez ni même ne pourrez survivre à la république, vous devez vous résigner d'autant mieux que votre conscience est sans reproche. J'en ai dit assez. Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et dites-moi où vous comptez aller, afin que je sache ou vous écrire, et au besoin où vous joindre.

537. — A AULUS TORQUATUS. janvier.

F. VI, 3. C'est le besoin d'épancher mon cœur qui a rendu ma dernière lettre si longue. Le sujet ne l'exigeait pas. Avec une âme comme la vôtre, vous n'avez que faire de mes exhortations, et le rôle de consolateur ne convenait guère à ma propre fortune, ni à la détresse où je suis moi-même plongé. Aujourd'hui je serai plus court; car si la prolixité alors était inutile, elle ne l'est pas moins maintenant; et si je n'ai rien dit de trop, j'en ai du moins assez dit en une fois, les choses n'ayant nullement changé. Ce n'est pas que chaque jour n'apporte ses nouvelles, que vous savez, je pense, aussi bien que nous; mais, en somme, nous marchons toujours au même résultat. Je vois ce résultat comme s'il était devant mes yeux, et ce qui frappe mes regards n'échappe pas aux vôtres. Sans doute il n'est donné à personne de deviner le sort d'une bataille ; mais je n'en prévois pas moins l'issue de la guerre, et quand je ne rencontrerais pas absolument juste, comme il faut de toute nécessité que l'un des deux partis ait la victoire, je me fais assez bien l'idée de ce qu'on doit attendre de l'un et de l'autre vainqueur. Après tout, nous pouvons réduire à rien le pis dont on nous menace. Il ne faut que savoir l'anticiper. Vivre comme il faudrait vivre alors, c'est là le plus grand des maux. Aucun sage n'a dit que la mort fût un mal même pour l'homme heureux ; c'est ce que les murs même de la ville où vous êtes, (Athènes) vous diraient bien mieux et bien plus éloquemment que moi. Je me Rome donc, quoique la misère d'autrui soit une triste consolation, je me borne à vous affirmer de nouveau que vous n'êtes pas dans une position plus critique que qui que ce soit des nôtres, qu'il ait quitté le parti ou soit demeuré sous son drapeau. Les uns ont à combattre un ennemi, les autres à redouter un vainqueur; mais c'est là, je le répète, une triste consolation. En voici une meilleure : faites-en, comme moi, votre profit. Tant qu'on respire, si on n'a rien à se reprocher, on ne doit se tourmenter de rien. Quand on n'est plus, on est insensible a tout. Mais moi, vous parler ainsi ! me. voici donc encore envoyant des hiboux à Athènes. Ma sollicitude est grande pour vous et les vôtres, ainsi que pour tout ce qui vous touche ; elle sera la même tant que je vivrai.

539. — A AULUS TORQUATUS. Rome, janvier.

F. VI, 4. On ne sait rien encore. Si ou savait quelque chose, votre famille, j'en suis sûr, ne manquerait pas de vous écrire. Qu'arrivera-t-il? C'est ce qu'il est toujours assez difficile de dire avec certitude. Cependant on peut quelquefois approcher du vrai par conjecture, surtout dans une situation dont le dénouement semble prévu. J'augure déjà que la guerre n'aura point de durée : d'autres, il est vrai, en jugent autrement. Pour moi, je suis persuadé, sans avoir là-dessus de renseignements, qu'au moment où je vous écris, quelque chose se décide. Mais en quel sens? j'aurais peine à le dire. A la guerre, on a toujours des chances à courir, et les armes sont journalières. D'après ce qu'on rapporte des forces considérables des deux camps et de l'ardeur des troupes de part et d'autre, la victoire, de quelque côté qu'elle se prononce, ne surprendra personne. Mais s'il y a quelque distinction à faire entre les principes des combattants, il n'y en aura pas beaucoup dans les conséquences de la victoire; voilà ce dont on doit chaque jour se convaincre davantage. Nous savons déjà par expérience à quoi nous en tenir à peu près dans une hypothèse; dans l'autre, ignore-t-on ce qu'il faut craindre d'un vainqueur irrité? Voilà un tableau bien sombre, et je ne devrais vous présenter que des images consolantes. Mais j'avoue que je ne vois pas de consolation dans des maux comme les nôtres; ou plutôt il en est une, une immense, quand on sait s'en emparer, et dont j'apprécie mieux les effets de jour en jour : c'est d'opposer aux revers le témoignage de sa conscience, et de songer que, quand on est sans reproche, on ne peut jamais être malheureux. Loin d'avoir mal agi, je sens que j'ai mieux vu que personne, et que si le résultat me condamne, ma conduite pourtant est inattaquable, .l'ai fait mon devoir, et j'attends les événements avec calme. .le ne prétends pas d'ailleurs que vous trouviez en ces réflexions de quoi vous consoler des malheurs de la patrie. Il faudrait plus d'esprit que je n'en ai pour vous les peindre autrement qu'ils ne sont, et il faut un courage au-dessus du vulgaire pour s'y résigner. Mais ce que le premier venu peut démontrer, c'est que vous n'avez pas plus de raison de vous plaindre que tout le inonde. Malgré le retard que met certaine personne (César) à vous tendre les bras, je n'ai pas au fond le moindre doute sur ses intentions. Celles des autres vous sont bien indifférentes, je le suppose. Vous n'avez qu'un seul chagrin, cet éloignement prolongé de tout ce qui vous est cher. Je comprends ce qu'il y a là de cruel, surtout pour un père qui a des enfants si aimables. Mais, je vous l'ai déjà dit, nous vivons dans un temps où chacun se croit plus malheureux que son voisin, et voudrait être loin du lieu ou il est. Moi qui suis à Rome, je ne connais pas de séjour plus misérable, et parée qu'on est toujours plus sensible aux maux que l'on voit qu'à tous les récits, et parce qu'on est ici plus exposé qu'ailleurs aux vicissitudes des révolutions. C'est au point que moi qui cherche à vous consoler, je suis parvenu à me calmer plutôt par la longueur du temps que par le secours des lettres, dont le culte m'a toujours trouvé si fidèle. Vous vous rappelez dans quel état vous m'avez laissé. Eh bien ! j'avais mieux vu que les autres, lorsque je demandais à tout prix le maintien de la paix. Cela commence à me consoler. Quoique je ne sois pas devin et que le hasard seul ait tout fait, je ne laisse pas que de tirer vanité de cette prévision inutile. Nous pouvons ensuite nous dira en commun que si le dernier moment est venu , la république du sein de laquelle on nous arrachera ne vaut pas qu'on la pleure. D'ailleurs la mort ne laisse pas même le sentiment de la séparation. L'âge aussi me vient en aide. Arrivé au terme de la carrière, je suis sensible à la satisfaction de l'avoir bien parcourue, et fortin-différent aux violences qui avanceraient de si peu le terme de la nature. Enfin, quand un si grand homme et tant d'autres ont péri dans cette guerre, il y aurait honte, si tel est l'arrêt du sort, à refuser de partager leur destin. J'ai prévu toutes les chances. Il n'y a pas de malheur assez grand pour me surprendre. Mais comme la crainte est un mal pire que le mal même, je m'en suis rendu maître en réfléchissant que le destin suspendu sur nos têtes, loin d'être accompagné de douleur, est la lin de toute douleur. En voilà assez, el trop peut-être. Cependant ce n'est point un vain babil, c'est l'amitié seule qui allonge ainsi mes lettres. — J'apprends avec chagrin que Sulpicius a quitté Athènes. Ce devait être un bonheur pour vous de le voir tous les .jours, et de pouvoir tous les jours goûter l'entretien d'un ami si cher et d'un homme si sage et si bon. C'est en vous, en vous seul que je vous exhorte à chercher de la force; le devoir l'exige, et vous en connaissez la pratique. Comptez d'ailleurs sur mes soins et mon zèle pour tout ce que vous pouvez désirer, comme pour tout ce qui touche à vos intérêts et à eeux de vos enfants. Votre amitié m'a donné l'exemple, je le suivrai, tout en restant bien en arrière de vous. Adieu.

487— A CÉCINA. Rome.

F. VI, 5. Chaque fois que je vois votre fils (et je le vois presque tous les jours), je lui répète qu'il peut compter, sans restriction, sur mon dévouement et mes démarches, quels que soient la peine, le travail et le temps ; mais que je ne lui promets pas de même, sans restriction, mon crédit et mon influence, parce que je ne puis m'engager que pour ce que je vaux et ce que je puis. J'ai lu et relu votre livre, et je le garde avec soin. Votre affaire et vos intérêts me préoccupent plus que je ne saurais dire : le terrain devient chaque jour plus facile et meilleur. On s'occupe de vous de beaucoup de côtés. Mais vous devez savoir par votre fils ce que font vos amis et ce qu'ils espèrent. Je ne prétends pas que, pour une appréciation conjecturale des faits, mon coup d'oeil soit plus sûr et plus pénétrant que le vôtre. Cependant il est possible que votre esprit soit moins calme, et c'est pourquoi je crois bien faire en vous disant ma pensée : la force des choses et le cours des événements amèneront bientôt du changement dans votre position et dans toutes les positions analogues; c'est infaillible, et la mauvaise fortune ne persécutera pas toujours une si bonne cause et d'aussi bons citoyens. Oui, je suis plein de confiance pour vous; et cette confiance repose non seulement sur la considération de votre rang et de votre caractère, ce sont là des titres que vous partagez avec d'autres, mais aussi sur des considérations qui vous sont plus particulières encore : je veux parler de cet esprit divin et de ces rares talents pour lesquels je vous jure que celui de qui nous dépendons tous a un faible étonnant. Vous n'auriez pas même eu de lui une égratignure, si vous n'aviez pas fait servir ces dons heureux, qu'il apprécie, à le blesser lui-même. Mais son irritation se calme tous les jours, et, si j'en crois ses confidents, l'idée qu'il a de votre mérite est votre meilleur avocat près de lui. Courage donc! courage ! votre naissance, votre éducation, votre savoir, l'opinion qu'on a de votre caractère, vous font du courage un devoir; et ce que je vous dis n'est-il pas fait pour vous rassurer? Enfin je veille à tout, soyez-en convaincu, vous et vos enfants ; notre vieille amitié, mes façons avec mes amis, et les bons offices que vous m'avez si souvent rendus, m'en font une obligation.

478. — A CÉCINA. Rome.

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