Epistulae ad familiares (page 3)

Cicéron · Lettres

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 5 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

F. VI, 6. Je crains de vous un reproche : une liaison fondée comme la nôtre sur des services mutuels, sur la conformité des goûts, m'imposait des devoirs, et je crains, je le répète, que vous n'accusiez mon silence. Vous auriez reçu depuis longtemps des lettres de moi, et plus d'une, si je n'avais attendu de jour en jour, dans l'espérance d'avoir à vous adresser des compliments plutôt que des consolations. Le moment de vous féliciter n'est pas loin d'ailleurs, je l'espère. Mais attendons pour aujourd'hui qu'il soit venu. Je veux en ce moment que ma voix, qui est celle du plus aimant, si ce n'est du plus sage des hommes, fasse un appel à votre constance, à votre courage, qui sont, au surplus, me dit-on, et je le crois, bien loin de faiblir. Je ne vous parlerai pas comme à un malade désespéré. Je n'ai pas plus de doute sur votre rétablissement que vous n'en aviez vous-même sur le mien; car lorsque je fus chassé de la république, qu'on ne croyait pas pouvoir renverser sans m'avoir d'abord mis à terre, tous les voyageurs venant de l'Asie où vous étiez, me disaient, je m'en souviens, que vous parliez sans cesse de mon rappel comme d'un événement certain et qui me couvrirait de gloire. — Si cette science d'Étrurie, à laquelle vous a initié votre très noble et très excellent père, ne vous égara point alors, mon talent pour la divination ne m'abuse pas davantage aujourd'hui. Ce talent, je le dois aux traditions et aux préceptes des savants, à une longue étude de la matière, vous le savez, et surtout à ma grande habitude des affaires, et à cette variété infinie de phases que j'ai parcourues. C'est dans cette dernière espèce de divination que je place le plus de confiance; elle ne m'a pas trompé une seule fois au milieu des complications les plus obscures et les plus embrouillées. Je vous dirais toutes les prédictions que j'ai faites, si je ne craignais pas qu'elles vous parussent arrangées après coup. Plus d'un témoin existe pourtant qui m'a entendu conjurer Pompée, d'abord de ne pas faire alliance avec César, et ensuite de ne pas rompre cette alliance. Je voyais l'influence du sénat se détruire par leur union, et la guerre civile sortir de leur rupture. J'étais lié avec César, j'honorais Pompée. Le conseil était d'un ami de Pompée, mais dans l'intérêt de l'un autant que de l'autre. — Je laisse de côté une foule de prophéties. Je dois beaucoup à César, et je ne veux pas le laisser penser que j'ai donné à Pompée des conseils qui, si on les avait suivis, auraient fait de César le plus illustre et le premier des citoyens pendant la paix, mais l'auraient empêché d'arriver au degré de richesse et de puissance où nous le voyons. Plus tard, je conseillai à Pompée d'aller en Espagne; s'il l'eût fait, il n'y aurait pas eu de guerre. J'ai lutté ensuite pour qu'on tînt compte à César de son absence. Ce n'était point pour favoriser César, c'était pour l'honneur d'une décision du peuple provoquée par le consul lui-même. La guerre devait avoir bientôt un motif : ai-je encore ménagé 433 mes avertissements et mes cris pour faire comprendre que la paix même la plus mauvaise valait mieux que la guerre même la plus juste? — Les conseils de mon expérience furent repoussés moins par Pompée qui en fut ébranlé, que par des hommes qui croyaient pouvoir ne douter de rien sous un tel chef, et qui avaient besoin de la guerre et de la victoire pour leur fortune et leur ambition. La lutte commença; je restai neutre. Elle fut transportée hors de l'Italie; je n'y pris point de part encore. A la fin, des scrupules me vinrent, qui furent plus forts que mes tristes pressentiments. J’eus peur de ne pas f:aire pour Pompée ce que naguère il avait fait pour moi. En un mot, je cédai, que sais-je? au devoir, au bon renom du parti, à la honte peut-être ; et j'allai de propos délibéré me jeter volontairement, comme l'Amphiaraüs de la fable, dans le précipice que je voyais béant et prêt à m'engloutir. Depuis, il n'y a pas eu une seule des malheureuses péripéties de cette fatale guerre que je n'aie prédite. — Maintenant donc qu'a la manière des augures et des astrologues, moi, qui suis augure aussi, je vous ai prouvé par des faits ma science augurale et divinatoire, vous ne pouvez vous dispenser de croire à ma prédiction nouvelle. Je n'ai pas consulté le vol des oiseaux, je n'ai pas examiné si, suivant les règles sacramentelles de la discipline, leur chant vient de la gauche; je ne me suis arrêté ni aux miettes qui tombent, ni au son qu'elles rendent. J'ai consulté des signes qui, sans être absolument certains, permettent pourtant d'aller un peu moins à. Tâtons et trompent moins souvent que les autres. Je donne à ma divination deux points de départ, dont l'un est César, l'autre la nature des temps et la condition des discordes civiles. Du côté de César, voici les observations : son caractère est doux et généreux. Il est tel que vous l'avez dépeint dans votre beau livre des Gémissements. Il a une prédilection toute particulière pour les esprits supérieurs de la trempe du vôtre. Plein d'égards pour les intentions droites et les convictions généreuses, il est sans oreilles pour les sollicitations légères ou intéressées. Le cri de l'Étrurie tout entière ne manquera pas de le toucher. Mais pourquoi en avez-vous ressenti si peu d'effet? parce qu'une fois votre pardon prononcé, et c'est contre vous qu'il est le plus en colère, il n'y a plus de barrière pour personne. Mais s'il est en colère, qu'espérer de lui? Il comprend qu'en pressant votre main, une abondante rosée de louanges va bien vite adoucir les légères égratignures que cette même main lui a faites. Enfin César a de l'esprit et voit de loin. Il sait à merveille que le plus noble et le premier personnage d'une contrée de l'Italie qui n'est pas à dédaigner, qu'un homme placé d'ailleurs aussi haut que qui que ce soit dans l'estime du peuple romain pour ses talents, son crédit et son importance, ne peut pas demeurer toujours en dehors des affaires, et il voudra que votre retour soit un bienfait de César et non pas un bienfait du temps. — Voila pour César. Je passe maintenant à l'examen des temps et à la nature des circonstances. Le plus grand ennemi de la cause que Pompée avait embrassée, hélas! avec plus de courage que de moyens de résistance, n'oserait pas dire que nous sommes de mauvais citoyens et des hommes pervers. C'est en cela surtout que j'admire le ton de César, la droiture de son esprit, sa sagesse : il ne prononce jamais le nom de Pompée qu'avec des expressions de respect Le nom, oui, direz-vous; mais la personne, avec quelle dureté ne l'a-t-il pas traitée! Ceci est le fait de la guerre et de la victoire : ce n'est pas le 434 fait de César. Voyez ! ne nous a-t-il pas tous recherchés? De Cassius il fait son lieutenant, il donne les Gaules à Brutus, à Sulpiicius la Grèce, et Marcellus, contre qui son irritation était si vive, Marcellus a retrouve ses honneurs et son rang. Qu'en conclure? Il est dans la condition des choses et des discordes civiles, il est dans la nécessité des affaires, la direction actuelle changeant ou non, qu’on ne fasse point une condition et une fortune diverse aux partisans de la même cause, et que des gens de coeur, de bons citoyens dont la vie est sans tache, ne se voient pas fermer l'accès d'une ville qui a ouvert ses portes à tant de misérables flétris par les lois. — Tel est mon pronostic : si je n'y avais pas foi, je ne vous le dirais point, et voici le dilemme que j'adresserais à un homme de coeur : Ou c'est en croyant à la victoire que vous avez pris les armes pour la république, et vous n'en êtes que plus digne d'éloges; ou sachant combien les armes sont journalières et la fortune des combats douteuse, vous avez fait entrer la défaite dans vos prévisions. Eh bien! dans l'un ou l'autre cas, vous devez savoir vous résigner au rôle de vaincu, vous qui pensiez à jouer le rôle de vainqueur. Je chercherais avec vous tout ce qu'au sein de l'adversité on peut trouver de consolation dans le témoignage de sa conscience et de charme dans le commerce des Muses. Je vous rappellerais les extrémités cruelles où furent réduits autrefois d'illustres guerriers, et même dans ces derniers temps vos propres chefs et vos compagnons d'armes. Je joindrais a cette liste des noms célèbres empruntés aux nations étrangères : car c'est un adoucissement aux maux dont on souffre, que le tableau des infortunes d'autrui et des misères attachées à l'humanité. Je vous dirais enfin comment on vit ici, au milieu de quelle confusion, dans quel chaos. Je vous montrerais, au lieu d'une république florissante, une république en poudre: et vous soupireriez avec moins de douleur après la patrie absente. Mais ce langage n'est point de saison. Vous allez bientôt nous être rendu; j'en ai le pressentiment, la certitude. Jusque la, vous pouvez, vous et votre digne et excellent fils, cette image fidèle des traits et de l'âme de son père, vous pouvez tous deux, vous de loin, lui de près, compter sur moi, comme vous en avez déjà fait l'épreuve. Je mets a votre service tout ce que peuvent le dévouement, le devoir, l'activité, les efforts de toute sorte. Je le fais avec d'autant plus de confiance aujourd'hui que César me recherche et me choie chaque jour davantage, et que son entourage est pour moi ce qu'il n'est pour personne. Tout ce que j'obtiendrai de crédit et de faveur sera pour vous. En attendant, courage et confiance! soutenez-vous par là.

486. — DE CÉCINA A CICÉRON.

F. VI, 7. Si j'ai tardé à vous envoyer mon livre, pardonnez à mes scrupules et prenez pitié de ma position. Mon fils craint non sans raison la publicité. Qu'importe, en effet, le sentiment dans lequel il est écrit, si tout dépend des dispositions du lecteur auquel on s'adresse? et cette seconde publication ne va-t-elle pas sottement encore envenimer mon mal, quand je suis déjà tout meurtri de la première? Étrange destinée que la mienne! un auteur fait une faute, il l'efface, et c'est fini. Un autre publie un sot ouvrage, il n'encourt d'autre peine que la publicité : mais moi, on me punit d'une erreur par l'exil, moi dont tout le crime est d'avoir, dans le combat, souhaité du mal à mon ennemi. Il n'y a pas un seul de nous, je pense, qui n'ait adressé des vœux pour le triomphe de son parti ; pas un qui, offrant des sacrifices aux Dieux, même pour d'autres objets, n'ait mêlé à ses invocations d'ardents souhaits pour la défaite de César. S'il ne le croit pas, il est bien heureux. S'il le sait, s'il n'en peut douter, comment expliquer la persévérance de sa colère pour quelques lignes contre lui, et son indulgence envers les hommes qui ont tant de fois invoqué les Dieux pour sa perte? — Mais, pour en revenir au début de ma lettre, je craignais de vous envoyer mon livre, et voici pourquoi. J'y ai peu parlé de vous, et je n'en ai parlé qu'en peureux. Je n'ai pourtant pas rétracté les louanges que je vous avais données dans mon premier 440 écrit, mais j'ai l’air de ne les reproduire qu'a regret . Or, qui ne sait qu'il faut avoir ses coudées franches pour aborder un genre qui veut de l'entraînement et une certaine élévation? L'auteur d'un pamphlet semble pouvoir hardiment se donner carrière; encore faut-il qu'il ne pousse pas la satire jusqu'au dévergondage. Il est, au contraire, bien embarrassant de se louer soi-même sans se faire accuser d'outrecuidance. Le champ ne sera-t-il donc parfaitement libre que pour l'éloge d'un autre? Oui, si on loue sans réserve; car à la moindre restriction, voilà le panégyriste accusé d'impuissance ou d'envie. Je ne sais ni si vous reconnaîtrez l'opportunité, ni si vous approuverez le résultat des efforts que j'ai faits pour voguer a travers tant d'écueils. Le mieux eût été sans doute de ne pas braver un péril dont je ne pouvais me tirer avec honneur. Le moins mal ensuite était de le proportionner à ma faiblesse. Aussi ai-je tenu en bride l'ardeur qui m'y entraînait. Que de teintes j'ai affaiblies! que de traits j'ai sacrifiés ! que de lacunes je n'ai pas même essayé de remplir! Représentez-vous un escalier, dont on aurait supprimé plusieurs degrés, rompu quelques-uns ça et là, laissé d''autres mal joints et vacillants, escalier qui servirait moins à monter qu'il ne serait propre à faire tomber, Voilà mon livre. Pauvre auteur chargé d'entraves et brisé en tous sens, comment trouverais-tu assez de verve pour éveiller l'attention et commander l'intérêt? — Mais c'est bien pis, lorsque le nom de César arrive : alors je tremble de tous mes membres ; ce n'est pas sa vengeance, c'est son jugement qui me fait peur. Moi, je ne connais pas à fond César : jugez donc des perplexités d'un auteur qui se parle ainsi à lui-même : « Ceci plaira; ce mot sera mal pris : si je le changeais? Mais ne sera-ce point pis? Passons : voici l'éloge d'un autre : ne s'en choquera-t-il point? quand il s'en choquerait, que faire s'il ne veut rien entendre? On s'acharne contre l'auteur soldat et combattant : qu'espérer pour l'auteur vaincu et proscrit? » Mes craintes redoublent quand je vous vois, vous, dans votre Orateur, mettre Brutus en avant, et vous excuser en quelque sorte à la faveur de sa complicité. Si le patron officiel des autres en est réduit là, qu'attendre pour son ancien client, aujourd'hui le client de tout le monde? Quand on a peur de chaque mot ; quand on tremble à chaque ligne; quand, au lieu de suivre le mouvement de sa pensée, on doit se régler sur la pensée d'un autre qu'on ne connaît qu'imparfaitement, il est bien difficile de sortir de l'épreuve à son honneur. Vous n'avez peut-être jamais éprouvé cet embarras, vous qui, avec la souplesse et la supériorité de votre esprit, vous jouez de tous les écueils. Mais moi, j'en fais la dure expérience. Je n'en avais pas moins dit à mon fils de vous lire mon livre, puis de me le rapporter, même de vous le laisser, mais à charge par vous de le revoir ou même de le refaire. —Je renonce au voyage d'Asie, et malgré les plus impérieux motifs, je me rends à vos observations. Qu'ai-je besoin de nie recommander à vous? Vous voyez vous-même que le moment est venu où l'on va prendre un parti. Eh bien, mon cher Cicéron, ne vous en rapportez en rien à mon fils. Il est jeune : dans l'excès de son zèle, dans l'inexpérience de son âge, au milieu de ses anxiétés, il ne saurait penser à tout. Chargez-vous du fardeau entier. En vous seul est mon espoir. Vous êtes pénétrant : vous savez comment on plaît à César, par quelle voie on arrive à son coeur : que tout vienne de vous, que jusqu'à la fin tout se fasse par vous. Vous avez une grande influence sur lui, une plus grande encore sur son entourage. Il ne faut que vous persuader à vous-même qu'il ne s'agit pas seulement de faire inci- 441 demment telle ou telle démarche qui vous serait demandée, ce qui déjà d'ailleurs serait immense, mais qu'il s'agit de prendre seul la conduite et la responsabilité de mon affaire. Alors le succès viendra, je n'en doute pas; à moins toutefois que le malheur ne m'aveugle, ou que ma téméraire amitié ne passe la mesure de ses exigences. Sous ce double rapport, je trouverais mon excuse dans les habitudes de votre vie. Vous avez si bien accoutumé vos amis à vous voir préoccupé de ce qui les touche, qu'ils se croient en droit non seulement d'attendre, mais encore d'exiger tout de votre bonté. J'en reviens à mon livre : mon fils vous le remettra; mais de grâce, ne le laissez point paraître, ou corrigez-le, et ôtez tout ce qui pourrait nuire.

484. - CÉCINA. Rome.

F. VI, 8. J'ai rencontré l'autre jour Largus: c'est un des hommes qui s'occupent le plus de vous. Il me dit qu'on ne vous avait laissé que jusqu'aux kalendes de janvier. Comme je sais que César ratifie tout ce que Balbus et Oppius font en son absence, j'ai été leur demander pour vous la permission de demeurer en Sicile au delà de ce terme, et aussi longtemps que nous le jugerions nécessaire. Quand il n'y a pas d'objections à mes demandes, ils me répondent toujours oui; s'ils disent non, ils m'expliquent leurs motifs. Cette fois, ils crurent devoir attendre ; mais la journée n'était point passée que je les revis. Vous resterez en Sicile tant que vous voudrez. César ne s'en formalisera point, ils en font leur affaire. Vous voilà donc libre, mais il faut examiner ce qui convient le mieux. — Je venais de faire ces démarches, lorsque j'ai reçu la lettre où vous me demandez conseil, et me priez de décider si vous resterez en Sicile, ou si vous irez achever vos affaires en Asie. Ceci ne s'accorde point avec les paroles de Largus. A l'entendre, le séjour en Sicile vous était absolument interdit. Votre question implique le contraire, et vous hésitez seulement sur le parti à prendre. Mais, dans un cas comme dans l'autre, mon avis est que vous demeuriez en Sicile. La proximité permet l'échange plus fréquent des lettres et des courriers, elle favorise ainsi le succès. Si on réussit, et j'y compte, le retour est plus prompt ; enfin on sait plus tôt à quoi s'en tenir. Demeurez donc, c'est mon avis, tout à fait mon avis. — Je vous recommanderai très particulièrement à T. Furfanius Postumus, qui est mon ami; et à ses lieutenants, tous mes amis (le même. On les attend. Ils sont à Modène. Ce sont des gens parfaits, bons pour tous ceux qui sont dans votre position; et notre liaison est intime. Si je vois quelque chose à faire dans votre intérêt, je le ferai sans attendre qu'on me le dise. Si quelque chose m'échappe, qu'on m'avertisse, et je me mettrai en quatre. Je compte parler à Furfanius en des termes qui m'eussent dispensé de lui écrire; mais votre famille souhaite que vous ayez une lettre de moi à lui remettre. Je me rends à ce voeu. Voici la lettre.

485. — A T. FURFANIUS, proconsul. Rome.

F. VI, 9. Je suis lié avec A. Cécina d'une amitié sans égale. J'ai été lié d'abord fort étroitement avec son père, homme de beaucoup de distinction et de caractère. Je pris de bonne heure une haute idée des sentiments et du mérite du fils. Nous ne nous quittions pas, tant nous étions attires l'un vers l'autre par le penchant de nos coeurs et la conformité de nos goûts. Enfin je l'aime si tendrement que je n'ai pas vraiment de meilleur ami. Je n'en dirai pas davantage. Ce peu de mots suffit pour vous faire comprendre que je dois m’intéresser à son sort et le défendre de toutes mes forces. Je sais parfaitement quel est le fond de votre pensée sur la situation des gens de bien et les malheurs de la république; d'avance vos bonnes dispositions sont acquises à Cécina. Mais soyez meilleur encore pour lui que pour les autres : je vous le demande afin qu'il sache ce que vous avez de déférence et de bouté pour moi. Rien ne peut vous donner plus de droits â ma reconnaissance.

540. — A TRÉBIATUS. Rome.

.F. VI, 10, 1e part. Mon cœur me rend témoignage des sentiments que je vous porte et vous ai toujours portés, ainsi que de ceux que j'ai toujours aussi trouvés chez vous. Avec quel chagrin n'ai-je pas vu le hasard, votre volonté peut-être, vous retenir si longtemps au milieu des partis armés! Et si votre réintégration dans vos biens et vos dignités tarde trop aujourd'hui au gré de la justice et de mes vœux, n'eu suis-je pas tourmenté comme vous l'étiez jadis de mes disgrâces? J'ai ouvert mon cœur à Postumulénus, à Sextius, à Atticus surtout, à Theudan votre affranchi. Ils savent tous combien je serais heureux de vous être utile à vous et à vos enfants. Je le leur ai dit cent fois, et je vous prie de répéter à votre famille que je suis prêt à faire pour vous tout ce qui dépend de moi; et, par exemple, des démarches, des conseils, des sacrifiées, des garanties ne leur manqueront jamais de ma part. Si j'avais autant de crédit et d'influence que je le devrais, après les services que j'ai rendus à la république, on vous verrait bientôt redevenir ce que vous étiez, c'est-à-dire en passe d'arriver à tout, et assurément le premier de votre ordre. Mais nous sommes tombés l'un et l'autre, en même temps, dans la même lutte, et je ne puis vous offrir que ce qui est encore à moi, je viens de vous le dire tout à l'heure, outre peut-être quelque débris qui surnage de mon ancienne prépondérance. Il est certain que César n'a pas d'éloignement pour moi, beaucoup d'indices me le prouvent. Il n'est d'ailleurs aucun de ses intimes qui ne soit mon obligé d'autrefois, et qui ne me prodigue maintenant des marques de considération et d'attachement. Si donc je vois quelque jour pour la restitution de vos biens ou plutôt pour votre rappel , car tout est là, croyez que je m'y emploierai de toutes mes forées; et ce que j'entends augmente chaque jour mes espérances. Je n'entre, dans aucun détail. Mon esprit et ma pensée ne sont occupés que de vous : c'est tout dire. Seulement il m'importe que votre famille ne l'ignore point. Veuillez le lui écrire. Il faut qu'ils sachent que Cicéron est tout entier à Trébianus, et qu'ils se persuadent surtout que pour vous servir je trouverais du charme même aux démarches les plus pénibles.

538. — A TRÉBIANUS. Rome.

F.VI, 10, 2e part. Je vous aurais écrit plus tôt si j'avais su quel langage vous tenir. Dans les circonstances où nous sommes, on attend de ses amis des consolations ou des espérances ; des consolations , je n'avais pas à vous en offrir. Tout le monde parle du courage et de la philosophie que vous opposez à l'injustice du temps, et des compensations puissantes que vous trouvez dans les témoignages de votre conscience. S'il en est ainsi, vous vous faites la meilleure application de ces excellentes études dont je vous sais toujours occupé. Persévérez, je vous y engage plus que jamais , et retenez bien ceci : je parle à l'homme qui a le plus d'expérience personnelle, qui a le mieux observé son époque, le plus étudié l'antiquité. Moi, je ne saurais passer pour novice. Mais j'ai donne moins de temps que je n'ai voulu à l'étude, plus au contraire aux affaires, à la pratique des hommes et des choses. Eh bien! j'ose prédire que cette période d'injustices et de persécutions ne durera point. Déjà ce pouvoir excessif d'un seul semble reprendre insensiblement le niveau, et notre cause est si bien liée à celle de la république, dont l'abaissement ne peut être sans terme, que nous devons nécessairement nous relever et revivre avec elle. Chaque jour voit éclore des nouvelles plus douces et plus conformes à l'esprit de liberté, comme le moment propice nait souvent de rien. Je serai aux aguets, et je ne laisserai pas passer la plus petite occasion de vous aider et de vous servir. — J'avais parlé d'espérances : c'est le second texte de ma lettre. Eh bien! la pente des choses vous favorise, et bientôt, je pense, j'aurai même des assurances positives a vous donner. Vous pouvez déjà compter, et je ne le dis pas à la légère, que vous avez plus d'amis qu'aucun de ceux qui se trouvent ou se sont trouves dans votre position, et vous n'en avez aucun de plus dévoué que moi. Restez fidèle aux courageuses et nobles inspirations de votre cœur : cela dépend de vous. Quant à ce qui dépend de la fortune, le temps amènera les occasions dont mon zèle saura profiter.

655. — A TRÉBATIUS; peut-être à TORQUATUS. Rome.

F. VI, 11. Jusqu'ici j'ai été l'ami de Dolabella; je n'étais pas son obligé , n'ayant jamais eu besoin de lui , tandis qu'il me devait, lui , de m'avoir trouvé dans le danger. Mais aujourd'hui qu'il vient de sauver votre fortune et notre vie, je me sens tellement entraîné par la reconnaissance qu'il n'est personne à qui je me croie plus obligé qu'à lui. Je vous félicite , et ma joie en est si grande que je vous demande aussi des félicitations plutôt que des remercîments. Des remerciements me déplairaient. Des félicitations, vous pouvez m'en adresser. A présent que vos vertus et votre considération vous rouvrent le chemin de vos foyers , il est d'un sage , il est d'une âme forte d'oublier ce que vous perdez pour ne songer qu'à ce qui vous est rendu. Vous vivrez au milieu des vôtres au milieu de nous; vous avez acquis en estime plus que vous n'avez perdu en fortune. La fortune! quelle jouissance peut-elle offrir, quand la république n'existe plus? — Notre ami Vestorius m'écrit que vous lui avez parlé dans les termes le plus vifs de votre gratitude. Ce besoin de votre cœur de s'expliquer sur moi me touche, et vous parleriez encore de vos sentiments à notre ami Syron, par exemple, que je ne saurais m'en offenser. Dans tout ce qu'on fait on tient à obtenir l'approbation des hommes graves. J'ai hâte de vous voir.

522. — A AMPIUS BALBUS. Rome.

F. VI, 12. Réjouissez-vous, mon cher Balbus , réjouissez-vous sans crainte. Je ne suis pas homme à vous donner une fausse joie pour vous exposer a un fâcheux retour et vous faire retomber ensuite tout à plat. Je me suis mis en avant plus peut-être qu'il ne convenait à ma position. Mais en dépit de la fortune, ces sentiments d'affection et de dévouement que vous avez su si bien entretenir en moi, ont fait ce que mon crédit ne pouvait plus faire. Votre rappel est promis, avec sûreté pour votre personne, promis, confirmé , ratifié. J'ai veillé, assisté, présidé à tout. Fort heureusement, je me trouve avec les familiers de César dans les rapports les meilleurs et les plus intimes, si bien que pour eux , après César, c'est moi. Tels sont Pansa , Hirtius, Balbus , Oppius, Matius, Postumius, tous mes amis, aucun ne s'en cache. Eût-il fallu faire personnellement quelques concessions aux circonstances, ma conscience politique ne s'en fût pas fait scrupule; mais je n'ai eu à payer aucun tribut de ce genre; je n'ai eu qu'à invoquer les droits d'une vieille amitié, et c'est à quoi je m'étais attaché sans relâche. Dans le résultat, mettez l'influence de Pansa en première ligne. Son amitié est grande pour vous et il tient fort à la mienne. Il peut tout sur quelqu'un qui l'aime vivement et ne le considère pas moins. J'ai beaucoup à me louer aussi de Cimber Tillius. On obtient plus de César en faisant parler le cœur que les sollicitations officielles. Cimber était en position, et il a réussi pour vous mieux qu'on ne fera jamais pour un autre. — Cependant le diplôme n'est pas encore délivré, parce que la malveillance a de merveilleux raffinements, et qu'il y a des gens furieux de votre grâce, disant partout que c'est un nouveau tocsin de guerre civile. Ne dirait-on pas à les entendre qu'ils ont été désolés de la guerre? Toujours est-il qu'il a fallu user de discrétion et ne pas rendre officiel ce qui est déjà fait. Mais l'attente ne sera pas longue, et je suis convaincu même qu'au moment ou vous lirez cette lettre tout sera fini. Pansa, homme grave et qui ne s'avance pas a la légère, m'en a donné l'assurance, et, qui plus est, m'a dit qu'il saurait bien enlever sur-le-champ le diplôme. Je n'attends pas pour vous donner ces nouvelles; les confidences d'Eppuleia et les larmes d'Ampia m'ont appris que vous êtes moins résigné que ne le témoignent vos lettres. Elles sont persuadées que leur éloignement a dû ajouter beaucoup à votre abattement. Aussi est-ce en vue d'adoucir vos tourments et vos angoisses que je m'empresse de vous donner d'avance pour certain ce qui certainement se fera. Jusqu'ici, vous le savez, je me suis adressé à votre constance et à votre philosophie sans vous flatter d'aucun espoir. Je n'en voyais en effet pour vous que dans le retour de l'ordre, après que l'effervescence du moment serait calmée. Rappelez-vous vos propres lettres. N'y voyais-je pas toujours le langage d'une âme forte, préparée et résignée à tout? Cela me paraissait tout simple de la part d'un homme mêlé aux affaires publiques dès ses plus jeunes années, et dont les magistratures ont coïncidé avec les époques les plus critiques et les plus grands périls de l'Etat, d'un homme qui n'a pas tiré l'épée, sans un parti pris d'accepter la victoire avec joie ou la défaite avec résignation. J'ajoute qu'occupé sans cesse comme vous l'êtes à retracer dans vos écrits l'histoire des grands hommes , vous devez veiller soigneusement à ne pas mettre votre conduite en contradiction avec les exemples que vous célébrez. Mais nous voila sorti des temps où ces indexions auraient été plus de mise. Préparez-vous seulement à souffrir avec nous les temps où vous entrez. Si l'on pouvait y porter remède, je ne ferais faute de vous le dire, mais je n'en vois pas d'autre que l'étude et les lettres, notre occupation habituelle, charme de la vie dans les beaux jours et aujourd'hui notre seul ancre de salut. — Je finirai par où j'ai commencé : Ne doutez pas de votre rappel avec toutes garanties de sûreté, c'est chose faite et parfaite.

473. - A LIGARIUS. Rome, septembre.

F. VI, 13. Mon amitié doit à vos malheurs des consolations et des conseils. Si je ne vous ai point écrit jusqu'à ce moment, c'est que je cherchais en vain des paroles pour adoucir vos maux et des secrets pour les guérir. J'ai aujourd'hui plus d'une raison de croire que vous nous serez bientôt rendu, et je ne puis me défendre de vous parler de mes espérances et de mes voeux. César ne vous tiendra pas rigueur, je le devine et le vois. La nature de ses griefs, le temps, l'opinion publique, et même, à ce qu'il me semble, son propre caractère, tout contribue à lui inspirer chaque jour plus de modération. J'en ai la conviction pour les autres. Quant à vous personnellement, ses amis les plus intimes me l'assurent, et depuis les premières nouvelles d'Afrique, je ne cesse de les harceler de concert avec vos frères. Leur courage, leur vertu, leur incomparable tendresse, leur activité toujours éveillée, ont si bien fait, que César n'est plus, selon moi, en situation de nous rien refuser. Si la décision tarde au gré de nos voeux, c'est qu'il est assiégé de toutes parts, et qu'on a bien de la peine à arriver à lui. Il faut dire de plus que les affaires d'Afrique l'ont piqué au vif, et il n'est pas fâché sans doute de faire un peu languir ceux à qui il impute la prolongation de ses embarras et de ses luttes. Mais on s'aperçoit que déjà même là-dessus il se calme et se modère. Croyez-moi donc, et mettez-vous bien dans l'esprit que le terme de vos tourments approche. Telle est ma confiance : quant à mes voeux et mes sentiments, je vous les prouverai par des effets plutôt que par des discours. Si j'avais la puissance que je devrais avoir dans une république dont vous dites que j'ai si bien mérité, vous auriez été, oui vous-même, vous auriez été affranchi de tous ces désagréments. N'est-ce point par la même cause que votre existence est compromise et que mon rôle s'est effacé? Pour peu qu'il me reste encore une ombre de ce que je fus jadis et quelques débris de mon influence, vos excellents frères peuvent compter sur moi, sur mes conseils, mes démarches, mon crédit; ma fidèle amitié ne leur fera faute en rien. Courage donc ! courage! vous voyez que de motifs pour en avoir! D'ailleurs, après ce que vous avez fait, voulu, tenté pour la république, c'est pour vous une obligation de compter sur un meilleur avenir, ou du moins de vous résigner a l'adversité en homme qui n'a failli à aucun devoir, à aucune prévision, et qui a sa fermeté et son courage à opposer aux coups du sort.

483. — A LIGARIUS. Cumes.

F. VI. 14. Je vous consacre tous mes efforts, toutes mes démarches, tous mes soins, toutes mes 438 pensées. Quand je ne vous aimerais pas comme je vous aime, le touchant dévouement et la pieuse tendresse de vos frères, que j’affectionne aussi très-tendrement, ne me permettraient pas de laisser échapper l'occasion et la bonne fortune de vous servir. Mais il vaut mieux que vous sachiez par eux que par moi ce que j'ai fait et ce que je ferai. Je veux seulement vous faire part de mes réflexions, de mes espérances, de mes découvertes. S'il y a un homme au monde qui doute dans les grandes et épineuses circonstances, un homme toujours plus disposé à craindre un revers qu'à croire à un succès, c'est moi : est-ce un défaut? Je m'en accuse. Eh bien! le 5 des kalendes, dans les premiers jours intercalaires, j'allai le matin, à la demande de vos frères, trouver César; après les ennuis sans nombre et les difficultés indignes qu'il faut essuyer pour arriver jusqu'à lui, je l'abordai; vos frères et vos proches étaient à ses pieds ; je dis tout ce qu'on peut dire dans un pareil moment. César n'eut que de douces et généreuses paroles; j'observai son regard, l'expression de sa physionomie, une foule d'autres signes qu'il est plus facile de saisir que de préciser, et je sortis convaincu que votre rétablissement était désormais hors de doute. Ainsi, courage ! courage et fermeté ! vous avez conservé votre sang-froid pendant la tempête, vous pouvez vous réjouir en voyant le calme prêt à renaître. Je n'en veillerai pas moins comme si toutes les difficultés subsistaient, et je continuerai de tourmenter César et ses amis, qui sont tous les miens.

688. — A BASILIUS. Rome , mars.

F. VI, 15. Très-bien! très-bien! Que je suis aise ! je vous aime ! Je suis à vous , à tout ce qui vous appartient; et vous, m'aimez-vous ? que devenez-vous? que fait-on? je veux le savoir.

689. — DE BITHYNICUS A CICÉRON. Sicile.

F. VI, 16. Si je n'avais mille raisons meilleures les unes que les autres pour compter sur votre amitié, je remonterais à l'amitié de nos pères pour m'en faire un titre auprès de vous; mais je laisse cette ressource à ceux qui n'ont cimenté par aucun témoignage personnel d'attachement l'héritage des affections paternelles. Pour moi, je m'en tiens à nos sentiments propres , et je vous demande avec confiance de veiller, pendant mon absence, à tous mes intérêts. Soyez bien persuadé, que jamais la reconnaissance d'un service rendu ne s'éteint dans mon cœur.

705. — A BITHYNICUS Pouzzol.

F. V1, 17. J'ai bien des raisons pour souhaiter que la république se rassoie; mais, en lisant votre lettre, j'y trouve un motif de plus encore, puisque vous me dites qu'alors nous pourrions vivre ensemble. C'est une perspective qui me charme. Je reconnais là votre amitié, et aussi la bonne opinion que l'un de nos premiers citoyens, que votre illustre père avait conçue de moi. Parmi les hommes qui, grâce à vos bienfaits, ont eu de l'influence, il en est qui par calcul peuvent être pour vous des amis plus utiles; de plus attachés, jamais. Je vous sais donc à la fois bien bon gré, et du souvenir que vous gardez de notre amitié, et du dessein que vous avez d'eu resserrer les liens.

534. — A LEPTA . Rome.

F. VI, 18. A la réception de la lettre que Séleucus m'a remise de votre part, j'ai écrit un mot à Balbus pour connaître les dispositions de la loi. Il me répond que les crieurs en exercice ne peuvent pas être décurions, mais qu'il n'en est pas de même des crieurs qui n'exercent plus. Ainsi, que vos amis et les miens se rassurent. Il serait par trop fort aussi qu'au moment où le sénat compte dans son sein des aruspices, on fût exclu du décurionat des villes municipales, pour avoir été crieur public. — Point de nouvelles d'Espagne. On sait seulement que Pompée est à la tête de forces considérables. Une lettre de Paciécus dont César nous a fait passer copie, parle de onze légions. De plus, Messalla a écrit à Q. Salassus que Pompée venait de faire mettre à mort, en présence de sou armée, son frère P. Curtius, convaincu d'avoir conspiré contre lui avec quelques Espagnols. Ou devait s'emparer de Pompée au moment où il entrerait dans je ne sais quelle ville pour s'y procurer des vivres, et on l'aurait livré à César. — J'attendrai le retour de Galba pour conférer avec lui de la garantie que vous avez donnée à Pompée, et dont il s'est également rendu caution. Galba ne s'entend pas à demi en affaires d'intérêts. Nous verrons s'il y a moyen de sortir d'embarras; il paraissait n'en pas douter. — Je suis vraiment charmé que vous fassiez si grand cas de mon Orateur. Tout ce que j'ai pu acquérir de saines notions sur l'art oratoire, je crois l'avoir résumé dans cet ouvrage. S'il est en effet tel que vous le dites, je puis me flatter de compter pour quelque chose. Si non, ma réputation comme juge en cette matière doit nécessairement tomber dans une proportion égale au discrédit du livre. Je souhaite que notre cher Lepta prenne déjà goût à ce genre de lectures. Quoique l'âge ne l'ait pas encore mûri, il n'est pas hors de propos d'habituer déjà ses jeunes oreilles à ces formes de langage. — Les couches de ma Tullie m'ont retenu à Rome. Je la crois bien maintenant; mais je suis forcé d'attendre que les agents de Dolabella m'aient remis la première partie de sa dot. Puis je ne suis plus aussi allant qu'autrefois. Mes constructions et le repos sont maintenant tous mes plaisirs. Ma maison de Rome ne le cède à aucune de nos villas, et j'y suis plus tranquille qu'au fond d'un désert. Mes occupations y suivent paisiblement leur cours; le travail y est sans trouble et je m'y livre sans interruption. Aussi vous verrai-je ici,je gage, plus tôt que vous ne me verrez là-bas. Que votre charmant Lepta sache Hésiode par cœur et qu'il répète sans cesse ces vers :

La vertu , la vertu, etc.

646. — A LEPTA. Asture.

F. VI, 19. Je suis bien aise que Macula ait fait son devoir. Sa maison de Falerne m'a toujours paru offrir un gîte convenable, en admettant que le local soit suffisant pour mon monde. Le lieu d'ailleurs ne me déplaît point. Je ne renonce pas pour cela à votre Pétrinum dont l'habitation et le paysage sont plus délicieux pour un séjour prolonge que pour un simple passage. C'est à Oppius que j'ai parlé, pour vous faire confier la direction d'une partie des fêtes (Les jeux qui devaient être donnés en l'honneur de César). Quant à Balbus , je ne l'ai pas vu depuis votre départ : ses douleurs de goutte sont si vives qu'il ne reçoit personne. Tout bien considéré , vous ferez mieux, selon moi, de laisser cela de côté. Vous prendrez beaucoup de peine , et vous n'arriverez pas au luit. Car telle est la multitude d'amis intimes, qu'il y a plus de chance de la voir diminuer que se grossir de nouveaux venus; surtout si ceux qui recherchent ce titre ne peuvent rendre que de ces sortes de services pour lesquels le maître se croit moins obligé qu'il n'oblige, si même il en sait quelque chose. L'occasion peut se présenter devons mettre en évidence. Autrement il vaut mieux , je le répète , s'abstenir et même se dérober. Je crois que je resterai à Asture jusqu'à l'arrivée du grand personnage.

647. A TORANIUS. Asture, fin d'août.

F. VI, 20. J'ai remis il y a trois jours aux esclaves de Cn. Plancius une lettre pour vous. Je serai moins long cette fois. Je voulais d'abord vous consoler. Je veux seulement aujourd'hui vous donner des conseils. Je ne vois rien de mieux pour vous que de rester dans votre retraite jusqu'a ce que vous puissiez agir en connaissance de cause. Vous évitez par là les dangers d'une longue navigation en hiver et sans possibilité de relâche; et ce qui n'est pas d'un médiocre avantage, vous pouvez toujours partir au premier avis certain. Quelle nécessité d'ailleurs de montrer votre visage aux arrivants? J'ai aussi beaucoup d'autres craintes dont je me suis ouvert à notre ami Cilon. Que vous dirai-je? Je ne connais pas, je le répète, dans ces détestables temps, de meilleure position que celle d'où l'on peut, le plus facilement et le plus vite, se porter partout où l'on veut. Si le grand personnage revient, vous arriverez bien à temps. Si (tout est possible) il survient empêchement ou retard, vous êtes à portée de savoir ce qui se passe ; et voilà surtout ce qui me plaît. Je vous redirai, quant au reste , ce que je vous ai déjà dit : soyez sûr que vous n'avez dans ce grand débat rien à redouter qui ne vous soit commun avec la patrie. La situation est affreuse sans doute. Mais quand on a vécu comme nous et quand on est parvenu à l'âge où nous sommes, on doit s'armer d'une courageuse résignation contre les maux qu'on n'a pas à se reprocher. - Tout ce qui vous appartient est en bonne santé : c'est avec les sentiments les plus vifs qu'on s'inquiète de vous, qu'on vous chérit , qu'on vous honore. — Tâchez de vous bien porter et surtout ne vous déplacez pas imprudemment.

612 - A TORIANUS. Tusculum, juillet.

F. VI, 21. Au moment où je vous écris, on approche du dénouement de cette fatale guerre; peut-être même y a-t-il quelque chose de décidé. Je ne laisse pas toutefois de me rappeler chaque jour que parmi cette multitude en armes nous étions seuls du même avis, vous du mien, moi du vôtre ; que tous deux nous avons été seuls à comprendre ce qu'il y a de terrible dans cette lutte d'où aucune paix ne peut sortir, où la victoire même est une calamité , ou l'on n'a devant soi que cette alternative : vaincus, la mort; vainqueurs, la servitude. J'étais un peureux, disaient alors ces grands cœurs, ces fortes têtes, les Domitius, les Lentulus. Eh! sans doute j'avais peur, peur de ce qui est arrivé. Aujourd'hui je n'ai plus peur de rien : je suis préparé à tout. Quand la prudence était de saison , je gémissais de voir qu'elle fût négligée. Maintenant que tout est perdu, qu'il ne reste rien à faire à la prudence, il n'est plus qu'un parti à suivre, celui de la résignation. La mort n'est-elle pas la fin de tout? Et n'ai-je pas à me rendre ce témoignage, que j'ai combattu pour conserver l'honneur de la république tant qu'elle a eu un honneur à défendre , et pour l'empêcher de périr du moins tout entière, quand l'honneur a été perdu? Ne voyez pas ici , je vous prie , l'envie de parler de moi ; je ne veux que faire naître chez vous les mêmes réflexions, puisque j'ai toujours trouvé en vous une conformité parfaite d'opinions et de vœux. C'est en effet pour chacun de nous une grande consolation que de pouvoir se dire : L'événement est contre nous, mais nous avions vu juste, et nous avons marché droit. Plaise aux Dieux que la république parvenant à se rasseoir d'une manière quelconque, nous puissions un jour nous revoir, et nous rappeler ensemble nos pressentiments et nos alarmes, alors qu'on nous accusait de peur, parce que nous disions que ce qui s'est accompli ne pouvait manquer d'arriver. Au reste, je vous garantis qu'en dehors des malheurs de la république, vous n'avez rien de particulier à craindre ; puis ayez de moi cette idée qu'en tout ce que je puis je suis et serai toujours à votre service et à celui de vos enfants.

440 — A DOMITIUS. Rome.

F. VI, 22. Si je ne vous ai pas écrit depuis votre retour en Italie, ce n'est point parce que vous ne m'écrivez pas vous-même. Mais quel secours porter à autrui, quand on est dans le dénûment? Quel conseil donner, quand on ne sait quel parti prendre ? Quelle consolation offrir, quand on ne voit que des maux autour de soi? Voila ou j'en suis toujours. Les choses vont même de mal en pis. Cependant j'aime mieux vous adresser quelques mots vides de sens que de ne pas vous écrire du tout. — Si je vous supposais le dessein de tenter pour la république d'inutiles efforts, je vous dirais de préférer plutôt la position qu'on nous laisse, et que la nécessité nous a faite. Mais votre raison s'est résignée à l'arrêt de la fortune, en déposant spontanément les armes le jour où a fini la lutte des deux partis. Je puis donc librement m'autoriser de nos longs rapports et des droits d'une vieille amitié; je puis sans scrupule vous conjurer, par tout ce que nous nous portons d'intérêt l'un à l'autre, de vous conserver pour moi, pour votre mère, pour votre femme, enfin pour tout ce qui vous aime. Oui, songez maintenant à vous, à ceux dont l’existence est attachée à la vôtre; faites aux circonstances l'application de vos doctrines et des principes que vous avez étudiés dès l'enfance, et reçus de la tradition des sages, des principes que votre raison comprenait si bien; supportez, en un mot, avec modération {je ne vous dirai point avec un farouche courage) la perte de tant d'hommes illustres, vos amis et vos soutiens. J'ignore si je puis quelque chose, ou plutôt je sais que je puis bien peu ; je vous promets néanmoins que dans tout ce qui pourra toucher votre position et votre dignité, j'agirai pour vous avec la même ardeur que je vous ai toujours vue pour moi; je m'en suis expliqué avec votre mère, cette femme supérieure qui vous aime tant. Si vous m'écrivez vos intentions, je m'efforcerai de les remplir. Si vous gardez le silence, je n'en ferai pas moins avec zèle et dévouement tout ce que je croirai pouvoir vous être utile. Adieu.

120. — A M. MARIUS. Rome.

F. VII, 1. Si c'est à cause de votre mauvaise santé, ou par suite d'indisposition, que vous n'êtes pas venu aux jeux, c'est du bonheur plutôt que de la sagesse. Mais si vous méprisez ce que le vulgaire admire, et si, bien portant, vous restez chez vous par volonté et par choix, je me réjouis tout ensemble de votre bonne santé comme de votre bon goût, et je vous loue de vos dédains pour ces objets d'une admiration saus cause. Seulement vous avez, j'espère, mis à profit vos loisirs; et vous étiez à cet égard en merveilleuse liberté, puisqu'on vous avait laissé à peu près seul dans votre charmante habitation. Aussi, sur ce lit de repos, d'où vous découvrez Misène, grâce à votre belle percée à travers les bois de 125 Stabies, vous passiez, j'en suis sûr, vos matinées à de douces lectures, pendant que vos déserteurs assistaient, ù moitié dormant, à des farces de carrefour. Le reste du jour vous pouviez l'employer encore à des divertissements de votre choix, tandis qu'il nous a fallu supporter tout ce qu'il a plu à Sp. Mécius d'honorer de son approbation. Représentations à grand fracas, si vous voulez le savoir,' mais bien peu faites pour vous plaire. Je juge de votre goût par le mien. D'abord, on a vu reparaître, en l'honneur de la scène, des gens que, pour l'honneur de la scène, on avait selon moi fort sagement congédiés. Ensuite Ésope, vos amours, s'est montré tel qu'il y aurait eu aussi unanimité pour sa retraite. En commençant le serment, à ces mots : Si Sciens Fallo, la voix lui a manqué. C'est assez de ces détails; vous savez le reste. En vérité, on n'y a pas même trouvé l'agrément des jeux ordinaires. Un luxe d'appareil à ôté tout le plaisir du spectacle, et dont sans doute vous vous consolerez aisément d'avoir été privé. Où est le beau, je vous le demande, de voir défiler six cents mulets dans Clytemnestre, de passer en revue, soit trois mille coupes dans le Cheval de Troie, soit encore, dans je ne sais quel combat, toutes les armes diverses de la cavalerie et de l'infanterie; attirail qui a fait ouvrir de grands yeux au peuple, mais qui n'eût pas eu de grands charmes pour vous? Pour peu que vous ayez eu votre Protogène, et qu'il vous ait lu autre chose que mes discours, vous avez certes passé votre temps bien mieux qu'aucun de nous. Il n'y a pas d'apparence que vous regrettiez les jeux grecs ni les jeux osques. Les jeux osques, vous pouvez vous en donner le plaisir en plein sénat ; quant aux jeux grecs, vous êtes si peu amateur de tout ce qui est grec, que vous évitez même la voie grecque pour aller à votre campagne. Les athlètes, vous ne vous en souciez pas beaucoup non plus sans doute, vous qui avez fait fi des gladiateurs. Pompée confesse lui-même y avoir perdu sa peine et son huile. Le reste de la fête a consisté en deux chasses, qui ont duré cinq jours, et qu'on a unanimement trouvées magnifiques. Mais quel plaisir pour un esprit délicat que la vue ou d'un pauvre homme déchiré par quelque bête monstrueuse, ou d'un noble animal que l'épieua percé d'outre en outre? Etait-ce chose à voir? vous l'avez vue cent fois. Et nous, qui en avons eu le spectacle, nous n'y avons rien trouvé de neuf. On avait réservé les éléphants pour le dernier jour. Grande admiration du vulgaire et de la foule; mais de plaisir, point. Que dis-je? c'était plutôt un sentiment de compassion , naissant de l'idée que l'instinct de cet animal le rapproche de l'homme. Du reste, n'allez pas croire que j'ai été tout au plaisir et en parfaite liberté d'esprit durant ces jours de fêtes et ces jeux scéniques. Non. Je me suis époumoné à plaider pour votre ami Gallus Caninius. Que si j'avais affaire à un public aussi facile pour moi que pour Ésope, je laisserais là le métier de grand cœur, et j'irais vivre avec vous et ceux qui nous ressemblent. Il me pesait dans le temps même que j'étais stimulé par l'âge et l'ambition, et que rien ne me forçait à me charger des causes qu'il me répugnait de défendre. Qu'est-ce aujourd'hui où la vie est finie pour moi ? Je n'attends aucun fruit de mes efforts ; et souvent, par condescendance pour des gens à qui j'ai des obligations, je me vois forcé d'en défendre d'autres à qui je n'en ai guère. 126 Aussi je cherche toute sorte de misons pour vivre enfin à ma guise : et vous faites, vous, très bien de ne songer qu'à prendre du bon temps. Seulement vous en employez trop peu à me venir voir; mais je ne veux pas trop m'en plaindre; car, si vous étiez à Rome, ces malheureuses occupations qui m'absorbent, ne nous laisseraient pas la liberté de jouir, moi de vous, vous de moi, si tant est que vous trouviez en moi un peu de cet attrait que je trouve en vous. Mais que ma chaîne vienne un jour à se relâcher (je ne demande pas à la rompre tout à fait) et je prétends vous apprendre l'art de bien vivre, à vous qui pourtant, depuis tant d'années, ne vous occupez d'autre chose. Continuez seulement, je vous en conjure, à avoir de grands ménagements, de grands soins pour cette santé si délicate, afin que nous puissions ensemble visiter nos villas, et faire bien des excursions en litière. — Si je vous en écris aujourd'hui plus long que d'habitude, ce n'est pas excès de loisir; c'est pure amitié. J'ai une certaine lettre, vous en souvenez-vous? où vous m'avez doucement insinué de vous raconter quelque chose là qui pût vous dédommager de ne pas voir les jeux. Si j'ai réussi, tant mieux; sinon, je m'en consolerai en pensant que vous serez désormais forcé de venir vous-même, que j'aurai ainsi la joie de vous voir, et que vous ne placerez plus en mes lettres l'espérance de vos plaisirs. Adieu.

187. — A M. MARIUS. Rome, décembre.

F. VII, 2. J'accomplirai fidèlement vos prescriptions. Mais vous êtes habile en vérité de choisir pour mandataire un homme qui a précisément intérêt à ce qu'on vende le plus cher possible. Au moins est-ce de la prévoyance que de m'avoir donné votre mot. Si vous m'aviez laissé pleins pouvoirs, par pure amitié pour vous, j'aurais arrangé l'affaire avec les cohéritiers. Maintenant que je sais votre prix, j'aposterai un enchérisseur plutôt que de laisser vendre au-dessous. Mais trêve de plaisanteries. Je m'occuperai sérieusement de cette affaire. — La condamnation de Bursa vous a réjoui, je n'en doute pas. Cependant vous êtes bien réservé dans vos compliments; c'est un homme si abject, direz-vous, que ma joie ne peut pas être bien grande. Je vous assure moi que je me félicite de ce jugement plus que de la mort de mon ennemi (Clodius). D'abord justice vaut mieux que voie de fait ; et parlez-moi d'un succès qui soit glorieux pour vos amis, sans entraîner leur ruine. Enfin ce qui me charme par-dessus tout, c'est la sympathie des gens de bien, dans cette incroyable lutte où se mêlait un homme aussi illustre et aussi puissant (Pompée.) — De plus, je vous dirai, dussiez-vous ne pas me croire, que je déteste ce misérable plus encore que je ne détestais Clodius. J'avais attaqué celui-ci ; celui-là je l'avais défendu. Le premier, pour avoir ma tête, mettait en péril toute la république; il y avait du moins de la grandeur dans ses projets. D'ailleurs il n'agissait pas d'instinct. Il était poussé par des gens qui se sentaient perdus, s'ils ne me perdaient ; au lieu que ce petit singe m'avait pris spontanément pour point de mire. Si bien que mes ennemis s'étaient flattés de l'avoir toujours sous main pour le lancer sur moi. Sautez donc de joie, mon cher Marius, je vous l'ordonne ; c'est un grand point de gagné. Il a fallu chez les juges un courage comme on n'en a jamais vu, pour oser prononcer une condamnation en dépit de la puissance même qui les avait choisis; et ils ne l'eussent jamais fait, s'ils ne s'étaient associés à mes ressentiments, comme à des injures personnelles. — Nous avons ici, pour nous récréer, tant de causes célèbres et tant de nouvelles lois que, dans l'impatience de vous voir, nous faisons tous les jours des vœux pour qu'il n'y ait point d'intercalation cette année.

460. — A M. MARIUS. Rome, juillet.

F. VII, 3. Je songe sans cesse à la longue suite des calamités qui nous accablent, et qui ne sont hélas ! pas près de finir ; et il m'arrive souvent, au milieu de mes réflexions de me reporter à l'époque où j'ai commencé à vous connaître. J'ai retenu jusqu'au jour où je vous vis pour la première fois; c'était le 3 des ides de mai, sous le consulat de Lentulus et de Marcellus. J'étais allé le soir à Pompéi. Vous vîntes m'y trouver en grande alarme. Vous croyiez mon honneur et ma vie en péril. En restant en Italie, disiez-vous, je trahissais mon devoir; en partant pour la guerre, vous étiez effrayé des dangers que je courais. Mon trouble était si grand, vous l'avez vu, que je ne savais pas distinguer le bon parti : cependant je fus moins touché des exigences de mon salut que des scrupules de l'honneur et du cri de l'opinion. Je ne tardai pas à m'en repentir, non pour mes dangers personnels; mais j'avais été chercher un si déplorable spectacle des troupes peu nombreuses et mal aguerries, des hommes, je parle des grosses tètes, des hommes qui tous, à l'exception du chef d'un très petit nombre, ne respiraient que le pillage ; des discours à faire d'autant plus frémir, que la victoire pouvait les convertir en réalités; pas un personnage considérable qui ne fût criblé de dettes : que demandez- vous de plus? II n'y avait rien, absolument rien de bon, si ce n'est la cause que l'on servait. Devant ce tableau je désespérais naturellement de la victoire, et je reparlais de la paix que j'avais toujours conseillée. Pompée fut sourd à toute idée de dénouement pacifique. Je voulus alors lui persuader de traîner du moins la guerre en longueur : il entrait quelquefois dans cette vue; il paraissait disposé à l'adopter; et je l'y aurais amené tout à fait, sans je ne sais quel coup de main heureux qui lui fit prendre une confiance aveugle en ses troupes. Depuis ce moment, il n'y eut plus rien du guerrier dans ce grand homme. De pauvres recrues, une armée composée de toutes pièces fut mise aux prises avec des bataillons formidables. Honteusement vaincu, forcé jusque dans son camp, il s'échappa seul et sans suite. Ce fut pour moi le signal de la retraite. J'avais jugé les chances inégales avant le combat : pouvaient-elles nous revenir après la défaite ? Je quittai une partie qui ne m'offrait d'autre alternative que de périr les armes à la main, ou de tomber dans une embûche ; de devenir la proie du vainqueur, ou d'aller demander secours à Juba ; de me condamner a l'exil, ou de me donner la mort. A moins de se soumettre et de se fier au vainqueur, il n'y avait pas d'autres partis. Le plus tolérable, surtout pour un homme qui n'avait rien à se reprocher, eût été l'exil, où l'honneur restait sauf; l'exil, il ne faut pas l'oublier, qui éloignait d'une ville ou tout était sujet de douleur. Mais à l'exil je préférai ma famille et mon chez moi, si on peut dire aujourd'hui qu'il y a un chez soi au monde. Vous le voyez, j'avais tout prédit, 419 tout prévu. J'arrivai dans mes foyers: je n'avais pas l'espoir d'y être heureux, mais avec l'ombre seule de la république je m'y serais cru dans ma patrie ; sinon, dans l'exil. Je ne vis pas de raison suffisante pour me donner la mort, quoique j'en visse mille pour la désirer. Il y a longtemps qu'on a dit pour la première fois que « qui déchoit ne peut plus aimer la vie. » Mais pourtant je trouve une grande consolation à sentir ma conscience nette, surtout quand j'ai deux points d'appui tels que ma passion pour les lettres et la gloire de mon nom. La première, je ne la perdrai qu'avec la vie; la mort même ne me dépouillera pas de la seconde. Si je vous en distant et si je vous importune, mon excuse sera dans l'affection que je vous connais pour moi et pour la république. Je tenais a vous montrer l'enchaînement de ma conduite, et vous savez maintenant qu'à aucune époque je n'ai voulu pour personne de pouvoir au-dessus du pouvoir de la république tout entière; que j'ai désiré la paix, quand j'ai vu toute résistance impossible contre un homme que quelqu'un avait comme à plaisir rendu puissant; qu'après la perte de l'armée et de son chef, notre seule espérance, j'ai persisté à désirer la paix pour tout le monde; que mes cris n'ayant pu prévaloir, j'ai mis fin à la lutte en ce qui me concernait. Maintenant, si Rome est Rome encore, je suis citoyen; sinon, je suis un exilé ; autant vaut l'être ici qu'a Rhodes ou à Mitylenes. J'aurais préféré vous donner ces détails de vive voix. Mais il eût fallu trop attendre. Les voilà par écrit. Vous avez de quoi répondre à ceux qui m'attaquent. On me fait un crime de vivre, mais ma mort n'eût en rien servi la république. Ne voit-on donc point, hélas! qu'il n'en a péri que trop déjà, qui vivraient si on m'eût écouté? On nous eût fait de dures conditions, mais l'honneur eût été sauf. Nous n'avions pas la force, mais nous avions le droit. Je crains, je le répète, que ma lettre ne vous paraisse bien longue. Prouvez-moi le contraire, en m'en écrivant une plus longue encore. Si je puis finir quelques affaires qui me retiennent, j'espère ne pas être longtemps sans vous voir.

466. — A M. MARIUS. Cumes, août.

F.VII, 4. Le 9 des kalendes, je suis arrivé à Cumes, avec Libon votre ami et le mien. Je pense déjà à aller à Pompéï. Je vous dirai le jour à l'avance. Vous vous portez bien, j'espère! Je le désire toujours, mais plus encore pendant que je suis ici. Qui peut dire quand nous nous reverrons plus tard ? Aussi, si vous avez quelques comptes à régler avec la goutte, ajournez-les. Adieu, et comptez sur moi d'ici à deux ou trois jours.

133. — A CÉSAR IMPERATOR. Rome, février.

F.VII, 5. Voyez si je ne vous regarde point comme un autre moi-même, non-seulement pour mes intérêts personnels, mais encore pour ceux de mes amis. J'avais résolu, quelque part que je dusse aller, d'emmener C. Trébatius et de ne le ramener à Rome qu'après avoir réalisé tout le bien que je lui veux. Le séjour de Pompée s'est prolongé plus longtemps que je ne le pensais ; et par suite d'une hésitation dont vous n'ignorez pas la cause, il est possible que je ne parte point ou que je parte trop tard. Eh bien ! voyez quelle pensée s'est logée dans ma tête : tout ce que je voulais pour Trébatius, j'ai imaginé qu'il pourrait l'obtenir de vous, et par Hercule, je lui ai dit que les effets de votre généreuse bienveillance n'étaient pas moins sûrs que les promesses de mon amitié. — Mais voici un incident curieux qui a justifié, comme à point nommé, ma confiance, et qui me garantit vos bontés. J'étais chez moi à causer avec Balbus, notre ami, et je lui parlais sérieusement de mes vues pour Trébatius ; on me remet une lettre de vous. Or voici ce que j'y lis à la fin : « Puisque vous me recommandez M. Oriius, j'en ferai le roi des Gaules, à moins que vous n'aimiez mieux eu faire le lieutenant de Lepta. Avez-vous quelque autre fortune à faire, je m'en charge. » Balbus et moi d'élever les mains au ciel. Une coïncidence si extraordinaire nous parut, je ne dirai pas un jeu du hasard , mais une faveur des dieux. Je vous envoie donc Trébatius non plus seulement de propos délibéré., mais d'après votre invitation formelle. — Choyez-le, je vous en prie, mon cher César, avec la bonté qui vous caractérise, et réunissez sur lui la somme entière de bienveillance que je puis attendre de vous pour tous mes amis ensemble. Je vous réponds de loi, comme je vous ai répondu de Milon, non plus dans ce langage suranné dont vous vous êtes moqué si justement ; c'est en bon latin, comme parlent les honnêtes gens, que j'affirme qu'il n'y a pas d'homme plus essentiellement honnête et bon, ni plus réservé. Ajoutez que pour le droit civil il fait école ; que sa mémoire est merveilleuse, et son savoir, immense. Je ne vous demande pour lui ni tribunat de légion, ni préfecture, ni aucun autre emploi déterminé. Je vous demande votre bienveillance et votre généreuse amitié, sans m'opposer d'ailleurs à ce que, si tel est votre bon plaisir, il reçoive de vous ces témoignages de confiance et de faveur qui flattent toujours l'amour-propre. Enfin je fais passer Trébatius, comme on dit, de mes mains dans vos mains, dans vos victorieuses et fidèles mains. J'insiste trop peut-être; avec vous je ne le devrais pas. Mais je vois d'ici que vous me le pardonnerez. Ayez soin de votre santé, et aimez-moi comme vous savez aimer.

135. — A TRÉBATIUS. Rome, avril.

F. VII, 6. Je n'adresse pas une lettre à César ou à Balbus, sans y mettre un mot pour vous, non pas un mot banal, mais de ces mots significatifs qui disent hautement tout le bien qu'on veut aux gens. De votre côté, point de faiblesses, point de regrets frivoles de Rome et de ses habitudes. Vous êtes parti avec un but : mettez-y de la suite, du courage, et arrivez. Vos amis vous pardonnent votre absence, comme pardonnèrent autrefois à Médée « les riches et puissantes matrones de la haute ville de Corinthe,» à qui elle sut persuader par artifice qu'elles ne devaient pas lui faire un crime de s'être éloignée de sa patrie. Que de fois n'a-t-on pas été utile à soi et à ses concitoyens loin de sa patrie ! que de fois n'a-t-on pas trouvé la honte sur le sol natal ! C'est ce qui vous attendait, si nous ne vous eussions chassé de Rome. Je reviendrai une autre fois sur ce texte. En attendant, vous qui enseignez si bien aux autres à prendre leurs sûretés, prenez les vôtres contre les chariots bretons, et puisque j'ai déjà fait parler Médée, souvenez-vous toujours de son conseil : « n'est sage que qui sait être sage à son profit. » Ayez soin de votre santé.

139. — A TRÉBATTOS. Rome, mai.

F. VII ,7. Je ne cesse d'écrire pour vous. Quel est l'effet de mes recommandations? C'est à vous que je le demande. J'espère beaucoup de Balbus ; il reçoit à chaque instant des lettres de moi toutes plus pressantes les unes que les autres. Ce qui m'étonne, c'est de ne pas avoir des nouvelles de vous chaque fois que j'en ai de mon frère. Cette Bretagne n'a donc ni mine d'or ni mine d'argent. S'il en est ainsi, prenez un de ses chariots, et revenez-nous bien vite. Mais si ce que nous voulons pour vous ne peut se faire qu'en Bretagne, arrangez-vous alors pour gagner l'amitié de César. Mon frère vous y aidera puissamment, et Balbus aussi. Mais croyez-moi, votre probité et votre travail y feront encore plus. Tout concourt à vous servir. Vous avez en César le plus généreux des patrons; vous êtes dans l'âge le plus propice, et recommandé, si on le fut jamais. Ne redoutez qu'une chose, c'est de ne pas savoir profiter de tous ces avantages.

142. A TRÉBATIUS. Rome, mars.

F. VII, 8. César m'écrit, avec toute sorte de bontés, qu'il n'a pas encore fait entièrement votre connaissance ; que ses occupations en sont cause ; mais que cela viendra. Je lui réponds qu'il ne peut rien faire de plus agréable pour moi que de vous accorder, dans la plus large mesure, attachement , bienveillance et faveur. Mais je vois, par votre lettre, que votre impatience passe toute raison, et j'admire que vous ayez fait fi des avantages du tribunat, surtout lorsque l'on vous dispensait des fatigues du service militaire. Je m'en plaindrai à Vacerra et à Manilius. Quant à Cornélius , je ne lui en dirai mot. H est trop compromis par cette étourderie d'un homme qui fait profession d'être son disciple. Pourquoi donc ne pas saisir une occasion que vous ne retrouverez jamais si sûre et si belle? J'ai fait ce que vous me demandez pour le fameux jurisconsulte Précianus ; je ne cesse de vous recommander à lui. Il m'a écrit en effet que vous lui deviez des remercîments. De quoi s'agit-il, je vous prie? Mandez-le-moi. Je compte que vous m'écrirez de votre Bretagne. Adieu.

146. — A TRÉBATIUS. Rome, août.

F. VII, 9. Il y a un siècle que je ne sais plus ce que vous devenez. Vous ne m'écrivez point; et voilà deux mois que je ne vous ai écrit moi-même. Vous n'êtes pas avec mon frère Quintus, et je ne sais ni où ni par qui vous écrire. Dites-moi donc ce que vous faites et où vous comptez passer l'hiver. Je voudrais que ce fût avec César. Dans l'affliction où il se trouve, je n'ose lui écrire ; mais j'ai écrit à Balbus. Songez à vos intérêts. Ne revenez pas si vite, et revenez les mains pleines. Rien ne vous presse, surtout depuis la mort de Battara. Mais vous n'avez pas besoin de conseil. Mandez-moi seulement le parti auquel vous vous serez arrêté. Vous avait un ami qu'on appelle, je crois, Cn. Octavius, ou peut-être Cn. Cornélius, gi;rand homme d'ailleurs, et de la plus haute origine , un fils de la terre enfin. Ce quidam , qui sait que je suis votre ami , ne cesse de m'inviter à souper. Je ne me suis pas encore rendu à son invitation , mais je n'y suis pas moins sensible.

148. - A TREBATIUS. Rome, août.

F. VII, 10. Je lis votre lettre, et je vois que vous passez pour un très-grand jurisconsulte aux yeux de César. Applaudissez-vous d'être dans un pays où l'on vous tient pour savoir quelque chose. Que n'êtes-vous allé aussi en Bretagne ! On eût fait le tour de cette grande île avant de trouver un plus habile que vous. Je vous dirai toutefois (laissez-moi rire un peu, à votre exemple) que je suis tant soit peu jaloux de vous voir appelé si souvent chez un homme dont personne ne peut approcher, tant il est occupé, non pas certes, tant il est fier. — Pourquoi, s'il vous plaît, ne me donner aucun détail? vous savez, par Hercule, que vos affaires me touchent autant que si elles m'étaient personnelles. J'ai bien peur que vous ne geliez dans vos quartiers d'hiver : mettez double bûche au foyer ; ainsi pensent Mucius et Manilius ; d'autant que votre garde-robe est assez légère. D'un autre côté pourtant, on dit qu'il fait assez chaud maintenant là où vous êtes ; et je me suis mis à trembler pour vous à cette nouvelle.

Heureusement, vous êtes moins aventureux à la guerre qu'au barreau, nageur passionné à qui l'eau salée fait peur, vous qui avez si peu d'amour pour les chars bretons, et qu'on ne pouvait ici arracher aux andabates. Mais trêve de raillerie. — Vous savez très-pertinemment en quels termes j'ai écrit à César : combien de fois, moi seul je le sais. J'avais à la fin mis un temps d'arrêt pour ne pas paraître douter des bonnes dispositions du plus généreux et du plus affectueux des hommes. Cependant il m'a paru bon de glisser un souvenir dans ma dernière lettre. Dites-moi ce que ce mot aura produit et parlez-moi en même temps de votre position et de vos projets. Je désire connaître ce que vous faites, ce que vous espérez et combien de temps doivent durer, d'après vos calculs, votre absence et notre séparation. Croyez, je vous prie, que ma seule consolation de ne pas vous avoir ici, est de penser que votre intérêt l'exige. S'il en était autrement, ce serait une folie sans pareille à nous deux, à moi de ne pas vous rappeler vite à Borne, à vous de ne pas prendre des ailes pour y arriver. Je fais, parbleu, plus de cas d'une causerie badine ou sérieuse avec vous que de tous les peuples étrangers ensemble , et même de nos frères les Éduens. Mettez-moi donc bien vite au courant de tout ce qui vous touche. — « Faut-il vous aider de mes consolations, de mes conseils ou de ma bourse?

172. — A TRÉBATIUS. Rome.

F.VII, 11. Si vous n'aviez déjà quitté Rome, à coup sûr vous voudriez en être dehors aujourd'hui ; car à quoi sert un jurisconsulte au milieu de tant d'interrègnes? Pour moi, j'engage tout débiteur à réclamer deux remises à chaque interroi. Heim! mon maître, ne trouvez-vous point que votre élève est d'une assez jolie force en droit civil? Mais, peste! qu'arrivé-t-il et quelle métamorphose ? de la gaieté, des plaisanteries, dans vos lettres! Voilà qui a bonne mine. J'en voudrais dire autant de mes statues de Tusculum. Mais je veux être au fait. On dit que César vous consulte; j'aimerais mieux qu'il consultât votre intérêt. S'il a l'intention de s'occuper de vous, ou si déjà même il s'en occupe, résignez-vous à ce maudit service militaire et demeurez. Je me consolerai de votre absence en pensant qu'elle est utile à votre fortune. Si nos efforts n'aboutissent ù rien, revenez. Il faudra bien qu'un jour il y ait ici quelque chose à votre convenance. Au pis aller, est-ce qu'un de nos entretiens ne vaut pas toutes les Samarobrives du monde? De plus, considérez qu'un prompt retour ne permettrait pas aux mauvais plaisants de mordre ; mais qu'en prolongeant votre absence sans résultat, je ne vous réponds point des lardons de Labérius, peut-être même de notre ami Valérius. Au fait, ce serait une bonne figure à mettre en scène qu'un jurisconsulte breton. — Vous riez : moi, je ne ris pas. Je badine pour n'en pas perdre l'habitude. Au fond je parle sérieusement. Voici donc, plaisanterie à part, ce que je vous conseille eu ami : si ma recommandation atteint son but, point de regrets. Ne songez qu'à votre fortune, à votre réputation. Si l'effet ne répond pas aux promesses , revenez auprès de nous. Mais je me persuade que, si vous le voulez bien, on ne refusera rien à votre mérite et à mon amitié.

175. — A TRÉBATIUS. Rome.

F. VII, 12. Je ne pouvais m'expliquer votre silence. Pansa me dit que vous êtes devenu épicurien. Le beau résultat de votre campagne ! Que serait-il donc arrivé si je vous^avais envoyé à Tarente, au lieu de vous envoyer à Samarobrive? Je n'aimais déjà pas trop à vous voir dans les mêmes eaux que mon ami Séius. Que va devenir votre droit civil, maintenant que vous rapportez tout à votre intérêt, rien à l'intérêt de vos clients? Que va devenir chez vous cet axiome de la bonne foi : Bien agir avec les gens de bien? Est-ce être homme de bien que de ne songer qu'à soi, comme vous l'allez faire? Quel droit ferez-vous présider aux partages des biens communs, vous qui ne reconnaissez de communauté avec personne, et qui ne prenez que le plaisir pour guide et pour mesure? Comment ferez-vous pour jurer, une pierre à la main, par Jupiter, puisque vous savez d'aujourd'hui que Jupiter ne se fâche jamais contre personne? Enfin , que vont devenir vos clients d'Ulubre, puisque vous faites profession de ne pas vous mêler de politique? Sérieusement, si vous nous désertez, je m'en afflige; si votre épicuréisme n'est au contraire qu'un calcul de flatterie pour Pansa, je vous le pardonne. Seulement mandez moi de temps en temps ce que vous faites, et ce que je puis moi-même ici faire, ou faire faire pour vous.

176. — A TRÉBATIUS. Rome, 4 mars.

F. VII, 13. Moi me fâcher contre vous, parce que vous avez peu de persévérance et trop d'envie de revenir! moi ne pas vous écrire par humeur ! pouvez-vous me croire si injuste? Votre première lettre montrait de l'inquiétude d'esprit, et je m'en suis affligé. Si j'ai interrompu ma correspondance, c'est que j'ignorais absolument où vous étiez. Il n'y a pas d'autre cause. Cependant vous me poursuivez encore et vous n'acceptez pas mon excuse. Répondez-moi, mon cher Testa, d'où vous viennent ces façons superbes? De ce que vous êtes riche, ou de ce que \'Imperator vous consulte? J'en jure sur ma tête, à vos airs glorieux, vous aimez mieux être consulté qu'enrichi par César. Mais si l'un et l'autre vous arrive, qui pourra désormais vous supporter, excepté moi qui supporte tout? Revenons. Vous ne vous déplaisez point là-bas, et j'en suis aussi charmé, que j'étais triste du contraire. Je crains seulement que vous n'y tiriez pas grand fruit de votre science ; car d'après ce que j'en entends dire, « ce n'est point par le droit, c'est par le glaive qu'on y soutient ses prétentions.» Or votre habitude à vous n'est pas de procéder par voie de fait; et vous ne risquez guère qu'on vous applique les termes de l'édit du préteur, attendu que l'agression est constatée ; car jamais je ne vous connus bien querelleur. Cependant il faut que je vous donne un avis sur les sûretés que vous avez à prendre. Gardez-vous bien des Trévirs. Il y va aussi de (a tête avec eux, dit-on ; j'aimerais mieux pour vous que ce fût des Trévirs d'or, de cuivre et d'argent (Triple Jeu de mois sur les Trévirs habitants de Trêves ; les Trévirs ou Triumvirs chargés des prisons (capitales) ; et les Trévirs qui présidaient aux monnaies.). Mais assez debadlnage. Ne me laissez rien ignorer, je vous prie, de toutes ces choses.

182. — A TRÉBATIUS. Rome.

F. VII, 14. Sans Chrysippus Vettius, l'affranchi de l'architecte Cyrus, qui vient de m'apporter vos compliments, je croirais que vous m'avez entièrement oublié. Vous êtes donc devenu un bien grand personnage, que vous ne pouvez plus écrire vous-même, surtout quand l'homme qui part est presque de ma maison. Si vous ne savez plus écrire, heureux vos clients 1 Ils perdront un peu moins souvent leurs procès. Si vous m'oubliez, gare que je ne tombe sur votre dos, avant que mon souvenir ne soit tout à fait effacé chez vous. Enfin si c'est la peur d'une campagne qui vous utiles forces, trouvez quelque défaite comme pour l'expédition de Bretagne. Quoi qu'il en soit, j'ai appris avec bien du plaisir par Chrysippe, l'intimité de vos rapports avec César. Mais j'aurais mieux aimé, et vous conviendrez qu'il eût été plus juste que je fusse constamment informé par vousdecequi vous touche. Certes, vous n'y auriez pas manqué, si vous étiez aussi fort sur les droits de l'amitié que sur le droit civil. Je badine, vous le voyez, à votre exemple, et un peu aussi à ma manière. Je ne vous en aime pas moins. Je veux que vous m'aimiez de même; et vous m'aimez, je m'en flatte.

177. - A TREBATIUS. Rome.

F. VII, 15. Voulez-vous voir par un seul trait comme on est maussade quand on aime? je vous savais fâché d'être là-bas, et j'étais triste; vous m'écrivez que vous vous plaisez là-bas, et je m'afflige encore. Je voyais avec peine ma recommandation stérile pour votre bonheur, et je suis au supplice que vous soyez heureux sans moi. Pourtant j'aime mieux mes regrets que de ne pas vous voir obtenir tout ce que je vous souhaite. Vous vous êtes lié avec C. Matius, le plus aimable et le plus savant des hommes : je ne puis vous dire combien j'en suis joyeux. Faites qu'il vous aime le plus possible. Croyez-moi, il n'y a, dans toute votre province, rien de meilleur que son amitié. Bonne santé.

150. — A TREBATIUS. Rome, septembre.

F. VII, 16. Vous savez ce qu'on dit à la fin du Chenal de Troie (Tragédie de Livius Andronicus) : «Les voilà sages un peu tard.» Tard, n'est pas le mot pour vous, cher petit vieillot; car tout d'abord vous avez eu de petites boutades de dépit passablement ridicules. Puis, vous ne vous êtes pas montré grandement curieux de voir la Bretagne, et je ne vous en blâme pas trop. Enfin vous voilà sans doute enfoncé dans quelque quartier d'hiver, puisque vous ne donnez signe de vie.— « Ah ! soyons toujours sages. La sagesse est. le meilleur bouclier. » — Si je soupais en ville, je n'aurais pas manqué d'aller chez Cn. Octavius votre ami. Cependant , à ses fréquentes invitations, j'ai quelquefois répondu : « Ami, quel est ton nom?» Plaisanterie à part, sur ma parole, c'est un homme charmant. Que ne l'a vez-vous emmené avec vous ! — Ne manquez pas de me tenir au courant de ce que vous faites, et dites-moi si vous revenez en Italie cet hiver. Balbus m'a encore assuré que vous alliez devenir riche. Mais comment l'entend-il? est-ce à la romaine, c'est-à-dire cousu d'or ; ou à la façon des stoïciens qui appellent riche quiconque jouit du ciel et de la terre? c'est ce que la suite m'apprendra. Les gens qui viennent d'où vous êtes, vous accusent de fierté ; ils disent que vous ne répondez plus à personne. Et en vérité, vous avez de quoi être content de vous-même. Chacun sait qu'il n'y a pas dans tout Samarobrive un jurisconsulte plus habile que vous.

153. — A TRÉBATIUS. Rome, octobre.

F. VII, 17. D'après votre dernière lettre, j'adresse des remercîments à mon frère Quintus et je vous félicite vous-même de ce que vous paraissez avoir enfin un parti arrêté. Je ne vous cache point que, dans les premiers mois, vos lettres me désespéraient. Je voyais, soit dit sans vous fâcher, bien de la légèreté dans vos regrets de Borne et des choses de Rome; puis vous montriez peu de vigueur et de goût pour le service militaire; souvent même enfin vous preniez des airs de fatuité qui vont mal à votre caractère. Vous me faisiez l'effet d'un homme chargé d'une traite à recevoir et non d'une lettre pour un général, et qui, l'argent en poche, n'a de cesse qu'il ne soit de retour. Pensez donc que ceux qui vont à Alexandrie avec de bons billets au porteur, en sont encore à attendre aujourd'hui le premier écu. — Certes, à ne voir que mon intérêt, je ne souhaiterais rien tant que de vous avoir près de mol. J'étais heureux de nos rapports, de vos conseils, de vos bons offices; mais, depuis votre début dans la carrière, vous avez mis votre affection et votre confiance en 156 moi, et je considère comme un devoir de ne me préoccuper que de votre avancement et de votre fortune. Ainsi, lorsque je songeais à partir pour la province, vous savez quelles offres je m'empressai de vous faire; plus tard, je changeai d'avis. César me traitait avec honneur, avec affection. Je connaissais la merveilleuse générosité de son âme et la sûreté de ses sentiments. Je voulus vous donner à lui et je vous recommandais dans les termes les plus vffs et les plus significatifs. L'accueil qu'il fit à mon vœu, les lettres qu'il m'adressa, le langage qu'il vous tint, ses procédés pour vous, tout a prouvé le prix qu'il attachait à ma recommandation. Puisque vous êtes en de telles mains, ayez foi en mou expérience et en mon amitié, et gardez-vous de quitter la partie. Et si votre susceptibilité s'alarmait de quelque froideur apparente, effet de la préoccupation ou d'une autre cause, armez-vous de patience et attendez la fin ; elle sera bonne et profitable, je m'en porte garant. — Il est inutile d'insister. Une fois l'occasion perdue, vous ne vous retrouverez plus ni avec un protecteur aussi généreux et aussi illustre, ni dans une aussi belle province, ni dans un âge aussi favorable pour profiter de tous ces avantages. Ainsi le pensait, c'est la formule de vos livres de droit, ainsi le pensait Q. Cornelius. Vous avez bien fait de ne pas aller en Bretagne. C'est beaucoup de fatigue de moins, et puis il n'y a pas de merveilles à en raconter. Où comptez-vous passer l'hiver? qu'espérez-vous? comment vous trouvez-vous?

178. — A TRÉBATIOS. Pomptinum, 8 avril.

F.VII, 18. J'ai reçu d'un seul coup plusieurs de vos lettres écrites à des dates différentes; elles m'ont toutes causé un grand plaisir. Je vois que vous vous faites au service, que vous devenez un homme, et que vous mettez de la tenue dans vos idées. Vous m'avez bien paru d'abord en manquer un peu. Mais je vous accusais moins de faiblesse d'âme que d'un excès d'impatience de nous revoir. Voilà un premier pas de fait. Il faut continuer. Tenez bon contre les fatigues de la campagne. Vous irez loin maintenant, croyez-moi. Je renouvellerai mes recommandations pour vous, mais en temps et lieu. Autant que vous, j'ai à cœur que notre séparation vous profite le plus possible. Et pour meilleure sûreté, en voici l'obligation en grec écrite de ma main. En revanche, je vous demande des détails sur votre guerre des Gaules. Eu fait d'informations de ce genre, je me fie surtout aux poltrons. Pour en revenir à vos lettres, où tout est bien d'ailleurs, j'admire qu'écrivant soi-même on ait le courage de se recopier tant de fois. Des palimpsestes! Bon! voilà de l'économie. Mais que contenait donc cette petite page que vous avez effacée pour récrire dessus? quelque formule de droit peut-être? car je ne veux pas supposer que vous vous serviez de mes lettres, et qu'à la place de mon écriture vous mettiez la vôtre. Cela signifie-t-il que vos affaires n'avancent point, qu'on vous oublie et qu'on vous laisse même manquer de papier? N'en accusez que vous : pourquoi emporter votre modestie, au lieu de la laisser chez nous ? — Je vous recommanderai à Balbus , avant son départ, et cela, à la romaine. Ne vous étonnez pas d'être quelque temps sans lettres. Je serai absent tout le mois d'avril. 'Je vous écris de Pomptinum, où je suis venu chez Métrilius Philémon. J'entends ici le bruit que fout tous les clients que vous m'avez procurés, car c'est un remue-ménage universel des grenouilles d'Ulubre, en l'honneur de ma venue. Bonne santé.— J'ai déchiré la lettre, fort innocente d'ailleurs, que L. Arruntius m'a remise de votre part. Il ne s*y trouvait rien qu'on ne pût sans inconvénient lire tout haut en plein forum. Mais Arruntius m'en a prié de votre part, et vous me le marquiez vous-même. Soit, mais je m'étonne que vous ne m'ayez point écrit depuis, quand il y a tant de nouvelles.

769. — A TRÉBATIUS. Rhégium, 28 juillet.

F. VII, 19. Voyez combien je vous aime ! rien de plus juste sans doute, puisque vous m'aimez aussi. Mais, en vérité, je n'étais pas engagé envers vous absent, quand en face je vous avais presque dit non, quand, certes, je ne vous avais pas dit oui. Enfin, en quittant Vélie, où l'on vous chérit si tendrement, je me suis piqué d'émulation, et j'ai composé des Topiques à la manière d'Aristote : je vous les envoie de Rhégium où je suis. J'ai taché d'y mettre toute la clarté que le sujet comporte ; si cependant vous trouvez encore de l'obscurité dans quelques passages, songez qu'il ne suffit pas de lire pour apprendre, qu'il faut encore être guidé et travailler soi-même la matière. Vous n'irez pas loin pour en avoir la preuve. Votre droit civil, par exemple, croyez-vous qu'on puisse l'apprendre dans les livres? Il y a une foule d'ouvrages sur le droit; mais ce sont lettres mortes sans le secours d'un maître. Cependant lisez mon livre avec attention, revenez-y plusieurs fois, et vous arriverez tout seul à le comprendre, c'est infaillible, et même avec un peu d'exercice, à trouver sur-le-champ le lieu qui convient à toute question donnée. Je me charge de vous soutenir dans cette voie, si nous revenons tous deux sains et saufs à Rome, et si nous y revenons la république saine et sauve comme nous.

768. — A TRÉBATIUS. Vélie, 20 juillet.

F. VII, 20. J'ai vu qu'on vous aimait à Vélie, et Vélie m'a paru charmante. Qui ne vous aimerait, je vous le demande? On regrette votre Rulion , je vous le jure, autant que s'il était un de nous. Je ne vous fais pourtant point un reproche de l'avoir mis à la tête de vos constructions. Vélie vaut certes bien le Lupereal, mais j'aime mieux que vous bâtissiez au Lupereal qu'ailleurs. Si vous m'en croyez, vous qui m'écoutez toujours, vous conserverez les possessions de vos pères. Les Véliens ont conçu je ne sais quelle inquiétude à ce sujet. N'abandonnez ni le noble fleuve Halès, ni la maison de Papirius, ni ce petit bois si cher aux voyageurs, quoiqu'en le faisant couper vous eussiez une vue bien plus belle. Un motif plus important que tout cela, surtout dans les circonstances ou nous sommes, c'est d'avoir un abri, d'abord dans une ville dont les habitants vous chérissent, puis dans une maison qui est vôtre, dans des terres qui vous appartiennent, le tout à l'écart et au milieu d'une contrée aussi salubre que riante. Il me semble bien que j'y ai aussi quelque intérêt, mon cher Trébatius. Mais songez par-dessus tout à vous bien porter. Occupez-vous de mes affaires, et comptez, les Dieux aidant, que vous me reverrez avant l'hiver. J'ai extorqué à Sextus Fadius, disciple de Nicon, le livre qui a pour titre : Traité de la Gourmandise. Ô le charmant médecin, et que je serai docile à ses conseils! Notre ami Balbus m'avait caché cet ouvrage ; il ne paraît pas avoir été si discret avec vous. Les brises commencent à se faire sentir; ne négligez pas les précautions pour votre santé.

677. — A TRÉBATIUS.

F.VII, 21. Je vous ai expliqué l'affaire de Silius : depuis, il est venu me voir. Je lui ai dit que, dans votre opinion, nous ne courrions aucun risque à consigner, en le faisant dans ces termes : Si l'édit du préteur Q. Cépion ne l'a pas envoyé en possession des liens de Turpilia. Il prétend, sur l'autorité de Servius, que tout testament est nul quand son auteur n'a pas droit de tester. Oflilius, dit-il, est du même avis. Du reste, il a ajouté qu'il ne vous en avait pas encore dit un mot , et il m'a prié de vous recommander lui et son affaire. Il n'y a pas, mon cher Testa, d'homme meilleur ni plus mon ami que Silius, vous excepté toutefois. Je vous saurai un gré infini si vous avez la bonté de prévenir vous-même sa démarche el de lui donner de bonnes paroles, le plus tôt possible, je vous prie. Je vous le demande avec les plus vives instances.

678. A TRÉBATIUS.

F.VII, 22. Vous m'avez plaisanté hier à table pour avoir dit que c'était une question de savoir si un héritier a le droit de poursuivre pour un vol commis avant l'ouverture de la succession. Quoique rentré fort tard et ayant bu raisonnablement, j'ai voulu rechercher le chapitre qui contient la discussion à ce sujet. Je l'ai noté et je vous l'envoie; vous y verrez que l'opinion qui , à vous entendre , n'était celle de personne , est défendue par Sex. Elius, M'. Manilius et M. Brutus. Néanmoins , je me range à l'avis de Scévola et de Testa.

124. — A M. FABIUS GALLUS.

F. VII, 23. J'arrivais de ma campagne d'Arpinum, lorsqu'on m'a remis votre lettre, ainsi qu'une autre d'Avianius, lequel m'écrit de la manière la plus aimable que nous réglerons à son arrivée, et qu'il me laisse maître des termes. Mettez-vous un moment à ma place, je vous prie. Puis, dites-moi, si vous ne vous feriez pas et si je ne dois pas me faire conscience de demander une année de délai et plus, après n'avoir d'abord sollicité que quelques jours. Je n'éprouverais pas le moindre embarras, mon cher Gallus, si vous n'aviez acheté que ce dont j'ai besoin, et au prix que je voulais. Ce n'est pas que je ne ratifie le marché dont vous me rendez compte, et que je ne vous en aie delà reconnaissance. Je vois bien que dans votre zèle et votre amitié, vous vous êtes laissé séduire par une foule de belles choses, et que les jugeant avec votre goût, qui est le plus distingué en tout que je connaisse, vous les avez déclarées dignes de m'appartenir. Puisse seulement Damasippe n'avoir pas changé d'avis 1 car il n'y a pas une seule de ces statues à laquelle je tienne absolument ; et vous, par un malentendu, vous avez dépensé pour en avoir quatre ou cinq, plus que je ne donnerais, moi, pour tout ce qu'il y a de statues au monde. Quoi I vous comparez des Bacchantes aux Muses de Métellus ! Quel rapport, je vous prie, entre les Muses et des Bacchantes? D'abord, je ne voudrais pas, à ce prix, même des Muses de Métellus, et les neuf Sœurs seraient à l'unanimité de mon avis. Ensuite, les Muses allaient a ma bibliothèque et convenaient à mes travaux. Mais des Bacchantes, où voulez-vous que je les place? Elles sont charmantes, dites-vous. Je lésais, je les ai vues cent fois, et si elles m'eussent plu, je vous les aurais spécialement désignées. Je n'achète des statues que pour orner, à la manière des gymnases grecs, le lieu qui me sert de palestre. Et le dieu Mars, quelle figure ferait-il aussi, je vous le demande, chez le partisan déclaré de la paix? Il est bien heureux encore que vous ne m'ayez pas eu de Saturne. Je me serais dit : voilà à coup sûr des dettes! que. n'avez-vous pris un Mercure ! J'aurais du moins la chance d'amener à plus heureuse fin ma négociation avec Avianius. — Il y a un trapézophore que vous désirez vous réserver. Gardez-le, s'il vous fait plaisir. Si l'envie vous en passe, laissez-le. Certes, j'aurais bien mieux aimé employer tout cet argent à acheter un pied à terre à Terracine, afin de n'être pas toujours à charge à l'hôte qui 123 me reçoit. La faute en est à mon affranchi, à qui j'avais bien expliqué mes intentions, et aussi à Junius, que vous connaissez, je crois ; l'ami d'Avianius. J'ai ajouté quelques exhèdres nouveaux à mon joli portique de Tusculum. J'y voulais mettre des tableaux. En fait d'ornement, il n'y a que la peinture que j'aime. Enfin s'il faut que toutes ces statues me restent, je voudrais savoir où elles sont, à quelle époque on les livrera, et par quelle voie elles arriveront. Si Damasippe change d'avis, je trouverai bien quelque singe de Damasippe pour m'en défaire, fût-ce même à perte. — Quant à cette maison dont vous me parlez, j'avais pu laisser des instructions à ma chère Tullie avant mon départ, car j'ai reçu votre première lettre au moment même où je partais. J'ai parlé aussi à votre ami Nicias, qui est fort lié, comme vous le savez, avec Cassius. Mon premier soin, à mon retour, avant d'avoir lu votre dernière lettre, fut de savoir de Tullie où elle en était. Elle s'était adressée à Licinia. Mais, si je ne me trompe, Cassius se soucie assez peu de sa sœur. Puis Licinia aurait craint, je crois, de s'éloigner à l'insu de son mari, qui est absent. Décius est, en effet, parti pour l'Espagne. Je vous sais un gré infini du prix que vous mettez à établir avec moi des relations intimes et une sorte de communauté. Quoi ! c'est pour être près de moi, c'est pour habiter en quelque sorte avec moi que vous avez pris cette maison, et vous ne hâtez tant votre voyage que pour en jouir plus tût! Au surplus, votre empressement n'est pas plus vif que le mien, je vous le jure sur ma tête. Je veux de mon côté que rien ne fasse obstacle à ce dessein. J'y ai trop d'intérêt, nous en avons trop tous deux. Je vous tiendrai au courant. Répondez-moi sur tous les points, et marquez-moi, si vous le pouvez, quel jour je dois vous attendre.

651. — A M. FABIUS GALLUS. Tusculum, septembre.

F. VII, 24. Je ne fais point un seul pas, sans trouver un preuve de votre amitié. Témoin encore l'affaire de Tigellius, car j'ai vu par vos lettres combien vous y aviez mis de chaleur. Ces bonnes dispositions me sont chères. Quant à l'affaire, quelques mots : c'était Cipius, je crois, qui disait un jour : je ne dors pas pour tout le monde. Je dis de même : je ne suis pas l'homme de tout le monde. Comment l'entendez-vous? Eh bien ! lorsque jadis ou m'accusait de régner, personne n'avait pour moi les égards que me témoignent aujourd'hui les amis de César, tous, à l'exception de cet homme. Il est vrai que c'est tout profit pour moi, de n'avoir pas sur les bras cette peste pire cent fois que l'air empesté de son pays. Au surplus les Hipponaetes de Cal us Licinius l'ont mis à son prix. Or, savez-vous un peu d'où lui vient cette belle colère? Je m'étais chargé de la cause de Phaméa, et purement par intérêt pour lui; car nous étions vraiment liés ensemble. Il vient me voir et me fait part du jour désigné par le juge. C'était précisément celui où l'on devait aller aux voix pour P. Sextius. Je lui réponds que, malgré toute ma bonne volonté, plaider m'est absolument impossible, j'ajoute qu'il peut compter sur moi pour tout autre jour. Mais, lui , tout fier apparemment d'avoir un neveu fort habile , joueur de flûte et teinturier assez distingué, partit avec une humeur visible. Voilà bien nos gens de Sardaigne, espèce vénale, rivalisant d'infamie à qui mieux mieux ! Vous savez maintenant l'affaire et le grand sujet de pique de ce nouveau Salacon. Envoyez-moi votre Caton, je veux le lire : c'est une honte pour vous et pour moi que je ne l'aie pas encore lu.

654. — A M. FABIUS GALLUS. Tusculum, septembre.

F. VII, 25. Cessez de vous tourmenter au sujet de cette lettre que vous avez cru déchirée. Elle est intacte. Vous pourrez la prendre chez moi, quand il vous plaira. Je vous sais d'ailleurs un gré infini de vos observations. Veuillez m'en adresser toujours de semblables. Vous paraissez craindre que l'homme en question ne nous fasse rire que du bout des lèvres; mais chut ! garde à nous ! voilà le maître, nous ne l'attendions pas sitôt. Moi, je crains que les catoniens ne finissent à la Caton. Rien de mieux, mon cher Gallus, que le passage de votre lettre qui suit ces mots : Le reste passe. Cela soit dit entre nous, et que votre Apella même n'en sache rien ; personne au monde , excepté nous deux , n'oserait parler comme nous parlons. Faisons-nous bien? Faisons-nous mal? c'est ce qu'on verra. Toujours est-il que ce langage, quel qu'il soit, est tout à fait nôtre. Poursuivez donc et ne changez pas votre manière. L'autre est passé maître dans l'art de bien dire. Mais je m'aperçois que déjà la nuit me gagne ; adieu.

91. — A GALLUS. Tusculum.

F. VII, 26. Voilà dix jours que je souffre d'une violente colique; et comme je ne puis persuader aux gens qui ont besoin de moi que je ne suis pas bien, parce qu'ils me voient sans lièvre, je me suis réfugié à Tusculum. Depuis deux jours, j'observe une diète si sévère, que je n'ai pas même avalé une goutte d'eau. Aussi dans l'état de malaise et d'épuisement où je suis, Il me semble qu'un témoignage d'intérêt de vous à moi eût été beaucoup plus naturel que de moi à vous. Je redoute en général toutes les maladies, surtout celles dont se plaint votre Épicure , les rétentions d'urine et la dysenterie, et qui donnent aux Stoïciens de si mauvaises idées sur son compte; car ils attribuent, l'une à la gourmandise, l'autre à une intempérance plus honteuse encore. Franchement, j'ai craint la dysenterie. Mais soit changement d'air, soit repos d'esprit, soit le temps qui use le mal , je me trouve mieux. -- N'allez pas chercher le hasard ou l'imprudence qui ont pu causer mon indisposition. C'est la loi somptuaire , cette loi toute de frugalité, qui m'a fait tomber dans un piège. Vous savez qu'un de ses articles fait exception pour les fruits de la terre. Eh bien! nos gourmets ont imaginé de remettre ces fruits en honneur, et ils ont inventé pour les champignons, pour les petits choux, pour tous les légumes en général , des assaisonnements qui en font ce qu'il y a de plus délicieux. Je suis tombé sur un de ces plats au repas augurai , chez Lentulus ; et la diarrhée m'a pris si bien, que je commence aujourd'hui seulement à en espérer la fin. Voyez ! moi à qui il en coûte si peu de m'abstenir d'huîtres et de murènes , me voilà pince comme un sot pour des cardons et des mauves ! Avertissement pour l'avenir. Vous qui aviez su mon état par Anicius, lequel m'a vu dans la crise, comment n'avez-vous pas envoyé ou n'êtes-vous pas venu vous-même . Mon intention est de rester ici jusqu'à mon entier rétablissement. J'ai perdu la force et l'embonpoint. Mais que je me débarrasse seulement du mal, et je réponds qu'ensuite l'embonpoint et les forces ne tarderont pas à revenir.

475. — A GALLUS. Rome.

F. VII, 27. Je m'étonne de vos reproches; il ne vous appartient pas de me parler ainsi ; en eussiez-vous le droit, cela vous siérait mal encore, vous m'avez servi, dites-vous, pendant mon consulat, et vous allez me servir prés de César. Vous êtes fort en paroles, mais personne ne vous croit. Vous prétendez que c'est pour moi que vous re- 429 cherchez le tribunat. Bons dieux ! que n'êtes-vous toujours tribun ! vous n'auriez pas à vous mettre en quête d'un répondant. Vous m'aviez mis au défi de vous répondre : est-ce que cette réponse a toutes vos inconvenantes demandes ne vous semble pas assez ferme? Je me mets à votre ton; vous comptiez sur le succès de ce langage auprès de moi. J'ai voulu vous montrer que vous n'y entendiez rien. Si vous aviez mis de la politesse dans vos plaintes, j'y aurais répondu de grand coeur, et je n'aurais pas de peine à me justifier. Je vous sais gré de la manière dont vous vous êtes conduit, mais la manière dont vous m'écrivez me blesse. Moi qui ai agi envers tout le monde d'une manière si libérale que chacun m'a dû d'être libre, je n'ai pas, dites-vous, agi assez libéralement envers vous : je ne vous comprends pas. Vous m'avez donné beaucoup d'avis. S'ils étaient faux, puis-je vous en avoir obligation ? Et s'ils étaient vrais, ne savez-vous pas mieux que personne combien le peuple romain me doit de reconnaissance?

480. - A CURIUS. Rome.

F. VIl, 28. Je me souviens que naguère vous me me sembliez fou d'aimer mieux vivre avec les Grecs qu'avec nous. Je trouvais que Rome, alors le centre de l'urbanité romaine, était, cent fois plus que le Péloponnèse et mille fois plus que Patras, le fait d'un homme aussi poli et aussi aimable que vous. Mais aujourd'hui que notre situation est presque désespérée, il m'est évident que vous lisiez dans l'avenir, lorsque vous prîtes la résolution de vous retirer en Grèce; et vous avez montre, à ce moment, autant de sagesse que de bonheur, si toutefois, par le temps qui court, on peut être heureux, quand on est sage. Vous étiez libre de tous vos mouvements et vous pouviez aller chercher des lieux où ni le nom des Pélopides, ni.... Vous savez le reste; mais moi, j'ai dû me procurer la même liberté par un autre moyen. Ce moyen c'est d'aller me cacher au milieu de mes livres, aussitôt après avoir reçu les visites de mes amis; visites ou la foule est plus grande que de coutume, parce qu'on court après un bon citoyen presque comme après un merle à blanc plumage. Vous jugez si je travaille, et de quelle façon, vous qui, me voyant un jour triste et découragé, me disiez que mes livres vous auraient donné une plus haute idée de mon courage. Mais alors, de par tous les dieux, je pleurais sur la république, que ses bienfaits et mes services me rendaient si chère : je pleure encore sur elle, et, en dépit de la raison qui devrait me retenir, en dépit du temps, cette banale consolation du vulgaire, oui, je pleure avec désespoir sur des maux désormais sans remède. La faute n'en est pas à celui qui a la puissance, si ce n'est qu'il n'aurait pas dû la vouloir. Nos malheurs sont en partie le fait du hasard, en partie notre propre ouvrage, et nous n'avons pas le droit d'accuser le passé. Je le répète, il n'est plus d'espérance, et je reviens à mon début : si votre départ fut un acte de prudence, je loue votre sagesse; si ce fut un effet du hasard, je loue votre bonheur.

663. — DE CURIUS A CICÉRON. 29 octobre.

F.VII, 29. Oui, vous avez sur moi droit d'usage et Atticus droit de propriété. A vous la jouissance, à lui le fonds. Mais quelle propriété! Un vieil esclave de rebut à vendre en bloc et de peu de défaite. Que l'annonce serait autre, si je disais que tout en que je suis, que tout ce que je possède, que ce qu'on m'estime, que tout cela provient de vous! Continuez-moi donc, mon cher Cicéron, votre protection tutélaire, et signalez-moi de la bonne façon aux successeurs de Sulpicius. Je me trouverai ainsi en meilleure position pour exécuter vos ordres , pour me préparer la joie de vous voir au printemps , et pour ramasser ce que j'ai et le transporter sans risque ailleurs. Mais gardez-vous, cher et illustre ami, gardez-vous de montrer ma lettre à Atticus. Laissez-lui son illusion , laissez-lui croire que je suis un honnête

680. — A CURION. Rome.

F. VII, 30. Ce n'est pas moi qui vous conseillerai, qui vous solliciterai de revenir. Que n'ai-je plutôt des ailes pour aller moi-même au bout du monde, là où on n'entende plus parler des Pélopides et de tout ce qu'ils font! Vous ne sauriez imaginer à quel point je rougis d'assister à ce qui se passe. Ah! que vous avez été pénétrant de voir les choses venir de si loin et de vous retirer à temps! Le seul récit de tant d'excès est odieux; mais combien n'est-il pas plus supportable que la vue même des choses? Vous n'étiez pas, par exemple, au champ de Mars, lorsqu'à la deuxième heure, les comices étant ouverts pour l'élection des questeurs, on apporta le siège de Q. Maximus, le prétendu consul, et qu'on le remporta un moment après, en annonçant qu'il était mort. Le grand homme qui avait pris les auspices pour les comices par tribus, ne laissa pas de tenir les comices par centuries; et à la septième heure il proclama un consul qui ne devait rester en charge que jusqu'aux kalendes de janvier, c'est-à-dire jusqu'au lendemain malin. Vous saurez donc que sous le consulat de Caninius personne n'a dîné. Cependant voilà un consul à qui l'on n'aura pas de mal à reprocher. Sa vigilance a été si prodigieuse, qu'il n'a pas fermé l'œil un seul instant pendant toute la durée de sa magistrature. Cela vous paraît risible. C'est tout simple: vous n'êtes pas ici. Mais si vous y étiez , vous auriez peine à ne pas pleurer; et si je vous contais le reste! Les faits de ce genre abondent. Pour moi , je n'y tiendrais pas sans ma philosophie , dont je me fais comme un port dans la tempête ; et sans notre cher Atticus, le fidèle compagnon de mes études. A propos d'Atticus , vous lui appartenez, dites-vous, en propre; mais pour le fonds et la nue-propriété seulement, et vous m'attribuez à moi la jouissance et les fruits. Eh bien ! soit. Mon lot n'est pas mauvais. Je ne connais de propriété que ce dont on peut user et jouir; je reviendrai plus tard sur ce sujet. — Aeilius, qu'on envoie en Grèce avec des légions me doit beaucoup. Deux fois je l'ai défendu et sauvé dans des accusations capitales. Ce n'est point un ingrat. Il est impossible de m'être plus attaché. Je viens de lui écrire pour vous, et je vous envoie ma lettre. Vous me direz comment il l'aura reçue, et les paroles qu'il vous aura données.

684. -- A CURIUS. Rome, février.

F. VII, 31. Votre lettre prouve deux choses que j'ai toujours eues fort à cœur : que je suis haut placé dans votre estime , et que vous savez combien je vous aime. Au point où nous en sommes, il ne nous reste plus qu'à faire l'un et l'autre assaut de bons procédés; et, dans ce combat, peu m'importe d'être vainqueur ou vaincu. Vous avez pu vous dispenser de remettre ma recommandation à Acilius, tant mieux. Je vois aussi que vous n'avez pas eu besoin de recourir à Sulpicius, votre bagage étant si bien arrangé, qu'on n'y voyait, comme vous le dites , sortir ni pieds ni tête. Mais à propos de pieds , que n'en avez-vous qui vous ramènent ici ! car vous voyez que toute urbanité disparait chez nous. C'est au point que le conseil d'Atticus est plus applicable que jamais: Conservons du moins entre quelques-uns de nous les glorieuses traditions attiques. En fait d'hommes attiques , après vous c'est Atticus, et moi après lui. Arrivez donc, je vous prie, pour que la semence de l'atticisme ne se perde pas avec la république.

234. - A VOLUMSIUS. Cilicie, décembre.

F.VII, 32. Vous n'aviez pas mis votre prénom c'est tout simple ; vous m'écrivez sans cérémonie Mais moi, j'ai cru d'abord que la lettre était de Volumnius le sénateur, avec qui j'ai des rapports fréquents. Je vous ai reconnu aux grâces de votre style. Votre lettre me charme de tous points ; sauf votre indifférence à défendre la propriété de mes salines; vous mon intendant! Quoi! depuis mon départ, si je vous en crois, tout le sel, tous les bons mots de la ville, autant de 'mis sur mon dos? jusqu'à ceux de Sextius? Est-il possible! et vous le souffrez ! Et vous ne me défendez pas ! Et vous lâchez pied ! Je croyais, je l'avoue, qu'on ne pouvait se méprendre à mon cachet. Mais puisqu'à Rome on est encroûté à ce point qu'il ne paraît rien de si gauche où l'on ne trouve bon air; pour l'amour de moi, pour ma défense et tout ce qui n'est pas équivoque fine, élégante hyperbole, piquante allusion, trait vif et inattendu ; enfin pour tout ce qui n'est pas dans le goût de ce que je prête à Antoine au chapitre de la plaisanterie, deuxième livre de l'Orateur, jurez hardiment que ce n'est pas de moi. Vous pleurez sur le barreau. Eh! que m'importe? Périssent tous les accusés! Triomphe le talent de Sélius; jusqu'à prouver qu'il est libre! Bagatelles que tout cela! mais le sceptre de l'esprit et de l'urbanité, je vous en conjure, conservez-le-moi par toutes les voies de droit. Vous seul pourriez me le disputer. Je me ris de tous les autres. Vous croyez que je vous raille. Bon! je vois que le goût vous vient. Mais, plaisanterie à part, votre lettre est, sur ma foi, pleine d'esprit et de grâce. Vous y racontez les choses les plus gaies du monde, qui pourtant, de l'humeur où je suis, ne sauraient me faire rire. Je voudrais à notre ami (Curion) un peu plus de tenue sous sa robe de tribun. Je le voudrais, d'abord pour lui, qui est une de mes passions, puis pour la république, cette ingrate qu'on ne peut se défendre d'aimer. Allons, mon cher Volumnius, vous avez fait le premier pas et vous en voyez le succès. Eh bien ! continuez, écrivez-moi souvent; tenez-moi au courant des propos de la ville et des affaires de la république. C'est une si agréable causerie que celle de vos lettres ! Déplus, je vous recommande Dolabella que je vois très désireux de mon amitié, et dans les plus tendres dispositions pour moi. Entretenez -le dans ces bons sentiments et arrangez-vous pour me gagner son cœur tout à fait. Il n'y manque rien peut-être, mais on croit n'en jamais faire assez quand on désire vivement.

479. — A VOLUMNIUS. Rome.

F. VII, 33. Non, vous ne perdez rien à ne plus m'entendre ; et ne dites point que vous seriez jaloux d'Hirtius, si vous ne l'aimiez tant : jaloux de son mérite, a la bonne heure, mais non pas de sa présence à mes exercices. Je ne suis plus rien, mon cher et aimable Volumnius. Privé des fidèles amis qui m'animaient par leur présence, privé de vos applaudissements, je ne puis plus me contenter moi-même; et si parfois encore Cicéron trouve de dignes paroles, il gémit, comme le Philoctète d'Accius, de voir « que ses traits vont tomber sans gloire sur des corps de plume et non sur des corps de fer. » Venez, venez ! vous embellirez tout ici : malheureusement vous arriverez, vous le savez, au moment des plus grandes complications. Puissé-je une fois en sortir! Alors je dis adieu pour jamais au forum, au sénat, et j’rai vivre avec vous et ces amis qui nous adorent, avec mon Dolabeiia, avec mon Cassius aussi, qui tous deux partagent nos goûts, et qui tous deux me charment également par leur esprit. Venez. Nous avons besoin de vos jugements si délicats et si fins, et de ces discussions philosophiques où vous ne prenez jamais la parole sans me faire sentir le besoin de plus de sévérité pour moi-même. Oui, c'en est fait: pour peu que César le permette ou le tolère, j'abandonne le rôle politique auquel il a souvent applaudi, et, me cachant au sein de l'étude et des lettres, je goûterai, près de vous et d'amis qui vous ressemblent, les plus beaux loisirs du monde. Mais quoi ! n'allez-vous pas craindre que la longueur de vos lettres m'effraie? Désabusez-vous, de grâce. Les plus longues sont les meilleures.

722. — A CASSIUS. Rome, mai.

F. XII, 1. Pas un seul instant, mon cher Cassius, que je ne pense à vous, à Brutus, à la république tout entière, qui n'a d'espérance qu'en vous, en lui, en Décimus. J'augure mieux des affaires, depuis les admirables mesures prises par Dolabella. La fermentation de Rome gagnait de proche en proche, et bientôt il n'y aurait plus eu de sécurité ni de repos dans son enceinte. D'ignobles et dégoûtantes tentatives ont été comprimées vigoureusement, et nous voilà, selon toute apparence, pour jamais à l'abri de pareilles scènes. Sans doute il reste beaucoup à faire, et le plus difficile. Mais tout roule sur vous. Tachons de dénouer les difficultés successivement et vite. Nous sommes délivrés du tyran, nous ne le sommes pas de la tyrannie. On l'a tué, mais on maintient les actes de son bon plaisir. Il ya plus : une foule de choses qu'à coup sûr il n'eût jamais faites s'il eût vécu, on lui en prête la pensée, et cela suffit. Impossible de dire où l'on s'arrêtera dans cette voie. On suspend des tables d'airain ; on accorde des immunités; on lève d'énormes impôts; on rappelle des exilés ; on produit de faux décrets, si bien que la haine d'un pervers et la honte de l'esclavage s'effacent, et la république reste comme anéantie dans le bouleversement où César l'avait précipitée. La réparation de tant de maux sera votre ouvrage. Ne vous dites pas à vous-même que vous avez assez fait pour la république. Vous avez fait plus qu'on n'eût jamais osé espérer; mais la patrie n'est point satisfaite, et elle ne mesure qu'à la grandeur de votre courage et de vos bienfaits ce qu'elle attend encore de vous ! Vous avez lavé ses affronts dans un sang impur : rien de plus. A-t-elle retrouvé l'honneur? Le retrouvera-t-elle en obéissant au tyran mort, quand elle n'a pu le supporter virant? Le retrouvera-t-elle en respectant des chiffons de papier, quand il y a des tables d'airain qu'elle devrait mettre au néant? Nous l'avons, il est vrai, ainsi voulu et décrété. Oui, sous l'impérieuse contrainte de cette loi du moment, qui a tant de puissance dans le gouvernement des empires. Hélas! avec quelle impudeur, avec quelle ingratitude n'abuse-t-on pas de notre facilité? Mais nous traiterons bientôt ces questions et d'autres encore. En attendant, vous savez combien j'ai toujours chéri la république et combien je vous aime. Ne doutez pas de ma vive sollicitude pour tout ce qui vous touche. Adieu.

774. — A CASSIUS. Rome, septembre.

F. XII, 2. Je vois avec la joie la plus vive que ma démarche et mon discours ont votre suffrage. S'il était possible d'éclairer plus souvent ainsi l'opinion, on n'aurait pas de peine a rétablir la liberté et la république. Mais ce furieux, qui n'a plus rien à perdre, cet infâme, pire, mille fois pire que celui dont vous avez dit : « Le pire des hommes est tué, » cherche maintenant à organiser le massacre, lui me signalant comme l'instigateur du meurtre de César, il n'a d'autre but que d'appeler sur moi les vengeances des vétérans. Je ne me préoccupe guère au surplus d'un danger qui établirait une solidarité entre ma gloire et la vôtre. Déjà il n'y a sûreté au sénat, ni pour Pison qui le premier l'a pris à partie, sans que sa voix trouvât un seul écho, ni pour moi qui, trente jours après, ai renouvelé l'attaque, ni pour P. Servilius qui a suivi mon exemple. Le gladiateur veut du sang, et le 13 des kalendes d'octobre, il devait commencer par moi. C'est pour s'y préparer qu'il avait été faire retraite pendant plusieurs jours à la villa Métella. Excellent prélude en effet que la débauche et le vin ! Aussi, comme je vous l'ai mandé, paraissait-il non parler, mais vomir, ainsi que d'habitude. Vous espérez, dites-vous, qu'un peu de bien pourra être produit par l'autorité de ma parole: oui, un peu de bien a été obtenu; mais le mal est si grand ! Ainsi le peuple romain comprend aujourd'hui qu'il y a trois consulaires qui, pour avoir bien pensé et parlé librement sur l'état des affaires , ne peuvent plus, sans péril, venir an sénat. Il le comprend, mais c'est tout. Votre allié (Lépide, qui venait de marier son fils avec une fille d'Antoine.) est dans la joie du lien nouveau qu'il a formé : aussi sa passion pour les jeux est-elle bien affaiblie, (Les Jeux donnés par Brutus, dont Lépide avait épousé: la sœur.) Les applaudissements infinis donnés à votre frère lui font mal au cœur. Quant à votre autre allié, (C. Marcellus?) de nouveaux papiers trouvés chez César l'ont singulièrement adouci. Passe encore pour cela ; mais ce qu'on ne peut tolérer, c'est qu'il y ait quelqu'un qui songe à faire son fils consul dans votre année et qui, pour y réussir, se déclare hautement l'homme de ce bandit. Mon ami intime, L. Cotta, a presque cessé de paraître au sénat; il désespère et cède, dit-il, à la fatalité. L. César, le meilleur et le plus courageux des citoyens, est retenu chez lui par sa santé. Ser. Sulpicius qui a tant d'influence et dont les sentiments sont si admirables, n'est pas ici. Comptez encore les deux consuls désignés (Hirtius et Pansa) et permettez-moi de ne point citer le reste des consulaires. Voilà tous les chefs des délibérations publiques, nombre bien faible même en des temps heureux; qu'en dire pour la crise où nous sommes? Il n'y a plus d'espoir qu'en vous : encore, si pour votre propre sûreté, vous croyez devoir rester au loin, cet espoir même s'évanouit. Méditez-vous au contraire quelque dessein digne de votre gloire? Puissé-je y trouver la vie sauve ! Mais qu'à cela ne tienne! pourvu que bientôt la république vole par vous ses droits rétablis. Je ne manque ni ne manquerai jamais a ceux qui vous appartiennent, qu'ils viennent ou ne viennent pas à moi. Vous pouvez compter sur mes sentiments et ma fidélité.

775. — A CASSIUS. Rome, octobre.

F. XII, 3. Le délire de votre ami (Antoine) va s'augmentant de jour en jour. Il vient de placer au bas de la statue qu'il a fait élever aux rostres cette inscription : Au meilleur des pères. C'est vous signaler non-seulement comme meurtriers, mais encore comme parricides : que dis-je, vous? c'est nous que je devrais dire. A entendre ce furieux, votre glorieuse entreprise n'a eu que moi pour chef. Plût au ciel ! Nous ne l'aurions pas aujourd'hui sur les bras. A vous la faute. Elle est sans retour; mais que ne puis-je du moins vous donner un bon conseil! Hélas! je ne sais me conseiller moi-même. Que faire sans force contre la force? Ils n'ont qu'une pensée : venger César. Le 6 des nones d'octobre, il s'est fait présenter à la tribune par Canutius; il s'y est plus que jamais sali. Mais il n'en a pas moins parlé des sauveurs de la patrie comme on parlerait de traîtres à la patrie. Quant à moi, c'est incontestablement mon conseil qui vous a fait agir et ferait agir Canutius. Voulez-vous savoir d'ailleurs ce dont ils sont capables? un trait suffira. Ils ont dépouillé votre lieutenant de l'argent qu'il venait de recevoir du trésor, et sous quel prétexte, croyez-vous? Cet argent allait à l'ennemi. Ô opprobre! nous n'avons pu souffrir un maître, et nous sommes esclaves de qui fut esclave comme nous ! Tout mon espoir, et je désire plus que je n'espère, réside dans votre courage; mais vos troupes, où sont-elles? Je n'ajoute pas de réflexions. Je ne pourrais vous dire que ce que vous vous dites à vous-même.

806. — A CASSIUS. Rome, janvier.

F. XII, 4. Que ne m'invitiez-vous au festin des ides de mars ! il n'y aurait pas eu de restes, je vous jure. Ce sont ces restes aujourd'hui qui me donnent tant de tablature, à moi plus qu'à tout autre. Nous avons d'admirables consuls; mais les consulaires, quels misérables ! On trouve du courage dans le sénat, mais en raison inverse du rang que chacun y occupe. On n'est pas plus ferme, on n'est pas meilleur que le peuple par toute l'Italie; mais les deux députés Philippe et Pison sont ce qu'il y a de plus vil et de plus criminel. On les charge d'ordres précis du sénat pour Antoine, et, sur son refus d'y obéir, ils ne font aucune difficulté de nous rapporter de sa part les propositions les plus intolérables. Aussi revient-on à moi de tous côtés, et me voilà devenu populaire pour une bonne cause; mais j'ignore ce que vous faites, ce que vous avez en vue, et jusqu'aux lieux où vous êtes. On vous dit en Syrie ; sur quel fondement? on ne sait. Brutus n'est pas si loin. Cela fait qu'on accorde plus de confiance à ce qui nous revient sur son compte. Des plaisants d'assez bon goût gourmandent fort Dolabella de son impatience à vous succéder en Syrie, quand vous avez à peine trente jours d'exercice. Ils sont d'avis qu'il ne faut pas l'y recevoir. Vous et Hrusus êtes portés aux nues pour avoir, dit-on, trouvé le moyen de former nue armée contre toute espérance. Je vous en dirais davantage, si je savais à quoi m'en tenir sur le fait et les circonstances. Je ne parle que sur des présomptions et des ouï-dire. J'attends de vos nouvelles avec impatience.

808 - A CASSIUS. Rome, février.

F. XII, 5. C'est l'hiver, je le suppose, qui nous prive de vos nouvelles, et nous laisse dans l'ignorance non-seulement de ce que vous faites, mais même des lieux où vous vous trouvez. On dit partout cependant, sans doute parce qu'on le désire, que vous êtes en Syrie et que vous y avez des troupes; et on le croit, parce qu'en effet la chose est vraisemblable. Notre cher Brutus s'est acquis une merveilleuse gloire; il a fait de grandes choses, et d'une manière si inopinée, que la satisfaction qu'elles inspirent s'accroit de tout ce qu'il y a de mérite et de prix dans la promptitude de l'exécution. Si, de votre côté, vous possédez les ressources qu'on vous suppose, la république se trouve en fonds pour se défendre. Des extrêmes rivages de la Grèce aux confins de l'Egypte, nous avons pour appui deux gouverneurs, excellents citoyens, et toutes les troupes du pays. Cependant, ou je me trompe grandement sur l'ensemble de la situation, ou ce sera D. Brutus qui décidera tout. S'il réussit, comme nous l'espérons, à faire une sortie de Modène, la guerre est terminée. Les forces qui l'assiègent sont peu nombreuses, parce qu'Antoine en a renfermé de considérables dans Bologne. Notre Hirtius est à Claterne, et César à Forum-Cornelii, chacun avec une bonne armée; et Pansa recrute de grandes forces parmi les levées d'Italie. L'hiver a empêché jusqu'ici les opérations. Hirtius me mande qu'il n'entreprendra rien qu'à bon escient. Outre Bologne, le Rhégium de Lépide, Parme, toute la Gaule tient en notre faveur. Vos clients d'au-delà du Pô font cause commune avec nous. Le sénat est très ferme, aux consulaires près. Parmi eux il n'y a que L. César qui marche droit. La mort nous a fait perdre un bien bon appui en Ser. Sulpicius. Le reste se compose d'imbéciles et de pervers. Quelques-uns voient avec envie la gloire et la faveur publique qui s'attachent à certains noms. D'ailleurs il y a une admirable unanimité parmi le peuple et dans toute l'Italie. Voilà à peu près ce que j'avais à vous dire. Je n'ai maintenant à vous exprimer qu'un vœu, c'est de voir votre gloire faire à son tour resplendir l'Orient d'un nouvel éclat.

822. — A CASSIUS. Rome, avril.

F. XII, 6. C. Tidius Strabon vous dira quelle est notre situation au moment où je vous écris. C'est un homme de bien. Ses sentiments pour la république sont admirables. Comment parler autrement d'un homme qui, dans l'impatience de son dévouement à votre personne, abandonne sa fortune et sa maison uniquement pour vous rejoindre? Je ne vous le recommande point, sa présence le recommande suffisamment. Croyez et persuadez-vous bien, mon cher Cassius, qu'en cas de revers (ce que je me plais à croire impossible) il n'y a pour les gens de bien de ressource qu'en vous et Brutus. Au moment où je vous écris, une catastrophe est imminente. Brutus est serré de près dans Modène. S'il se maintient, la victoire est à nous; sinon.... (ah ! que les Dieux nous préservent d'un tel malheur!) l'émigration sera générale auprès de vous. Élevez votre courage et vos forces au niveau des besoins de la république; elle ne peut être sauvée qu'à ce prix. Adieu.

817. — A CASSIUS. Rome, mars.

F. XII, 7. Votre correspondance, vous dira avec quelle chaleur mon amitié vous a servi au sénat et devant le peuple, et j'aime mieux que vous le sachiez par d'autres que par moi. Au sénat, j'aurais d'emblée emporté les suffrages, sans l'opposition obstinée de Pansa. Après y avoir aussi soutenu mes propositions, je fus présenté à la tribune aux harangues par Servilius; j'y parlai avec toute la force dont je suis capable. Ma voix remplissait l'étendue du forum. Jamais je ne vis de semblables applaudissements et de plus unanimes transports. Vous me pardonnerez de n'avoir pas écouté les scrupules de votre belle-mère. Celte femme craintive redoutait par-dessus tout d'irriter Pansa. Or, il avait avancé à la tribune que votre mère elle-même et votre frère n'étaient pas d'avis de mes propositions. Que m'importait? ce n'est pas là ce qui me préoccupait, c'est la république que je vois partout, c'est votre honneur et votre gloire. Je me suis avancé au sénat et près du peuple sur un point pour lequel j'ai besoin que vous dégagiez ma parole. J'ai dit, j'ai solennellement déclaré que vous n'aviez pas attendu, que vous n'attendriez point les décrets du sénat pour agir, et que vous prendriez sur vous de faire tout ce que vous croiriez utile à la défense de la république. J'étais pourtant sans nouvelles, je ne savais pas même où vous étiez, ni quelle était la force de vos troupes. Je n'en ai pas moins posé en fait que vous étiez maître de toutes les ressources, de toutes les troupes de la contrée, et que je ne doutais pas qu'au moment où je parlais, l'Asie ne fût rentrée sous notre domination. Vous le voyez, une nouvelle moisson de lauriers vous attend. C'est à vous à vous surpasser. Adieu.

878. — A CASSIUS. Rome, juin.

F. XII, 8. Je sais positivement qu'on vous envoie les actes officiels, et vous connaissez par conséquent le crime de votre parent Lépide, suite de l'inconstance sans égale et de la légèreté de son caractère. Ainsi, nous regardions la guerre comme terminée, et voici que nous recommençons une guerre nouvelle. Nous mettons aujourd'hui tout notre espoir en D. Brutus et en Plancus. Mais, à vrai dire, c'est sur vous et sur mon cher Brutus queje compte réellement comme notre refuge en cas de malheur, ce qu'à Dieu ne plaise, et comme les seuls hommes d'ailleurs capables de reconstituer la liberté d'une manière durable. On dit que vous en avez fini avec Dolabella : malheureusement ce ne sont que des on dit, et l'on ne peut remonter à la source. Ce qu'il y a de certain, mon cher Cassius, c'est qu'on vous tient pour un homme de premier ordre, et pour ce que vous avez déjà fait, et pour ce que vous pouvez faire encore. Que cette pensée vous soit toujours présente, et vous irez loin. Il n'y a rien dont le peuple romain ne vous croie capable et qu'il n'attende de vos généreux efforts. Adieu.

879. — A CASSIUS. Rome, Juin.

F. XII, 9. Vous êtes si bref dans vos lettres, que je ne puis être long dans mes réponses. Et franchement il ne me vient guère à vous dire. Tous nos actes passent sous vos yeux, et nous sommes ici dans une complète ignorance des vôtres. L'Asie nous semble fermée, il ne nous en vient aucune nouvelle; il a couru pourtant un bruit de la défaite de Dolabella, et ce bruit a pris quelque consistance; mais on n'a pu jusqu'ici remonter à sa source. Quant à nous, nous avions cru la guerre terminée, et voilà, grâce à votre parent Lépide, toutes nos alarmes qui recommencent. N'oubliez donc pas que vous êtes, vous et vos troupes, la principale ressource de la république. Nous avons des armées excellentes. Cependant nous avons besoin de vous pour que tout aille" bien, car la république est bien malade. Ce serait trop de dire qu'elle est désespérée, mais il est certain que ses destinées dépendent de votre consulat. Adieu.

883. — A CASSIUS. Rome, Juillet.

F. XII, 10. Suivant un sénatus-consulte rendu à l'unanimité le 30 des ides de juin, Lépide, votre parent et mon ami, vient d'être déclaré ennemi public, ainsi que tous ceux qui se sont associés à sa défection. On leur donne jusqu'aux kalendes de septembre pour venir à résipiscence : le sénat ne manque pas de vigueur, vous le voyez; mais il en a parce qu'il voit en vous un appui. Au moment où je vous écris, le cercle de la guerre s'est bien agrandi par la trahison et la légèreté de Lépide. On répand chaque jour d'excellentes nouvelles au sujet de Dolabella; mais ce ne sont que des bruits, et on ne peut remonter à la source. Au milieu de ces rumeurs, votre lettre, datée de votre camp le jour des nones de mai, a persuadé à tout le monde que vous en aviez fini avec Dolabella, et que vous étiez en marche vers l'Italie, vous et votre armée, pour nous aider soit de vos conseils et de votre influence, si la guerre est finie; soit de vos troupes, s'il reste, encore quelque chose à faire sur les champs de bataille. Vous pouvez compter sur moi pour vos soldats; mais il sera temps de s'occuper d'eux lorsqu'on saura ce qu'ils peuvent pour la république, ou quels services ils ont rendus. On parle beaucoup de leurs bonnes et brillantes dispositions , mais aucun résultat encore. Je me persuade toutefois qu'à l'heure qu'il est tout est décidé, ou que le moment approche. Il n'y a rien au-dessus de votre courage et de votre grande âme. Aussi n'aspirons-nous qu'à vous posséder en Italie. Pour nous vous êtes la république personnifiée. Hélas ! quel triomphe était le nôtre, sans l'asile qu'Antoine vaincu, désarmé, fugitif, a trouvé, près de Lépide? Aussi y a-t-il à Rome plus d'acharnement contre Lépide que contre Antoine lui-même. C'est au milieu des agitations les plus violentes que l'un a fait la guerre ; c'est du sein de la victoire et de la paix que l'autre vient d'en ranimer les brandons. Nous lui opposerons les consuls désignés; mais, quelque confiance qu'ils nous inspirent, nous n'en sommes pas moins dans l'incertitude. Les armes sont si journalières ! C'est par vous et par Brutus, par vous seuls, croyez-le bien, que la question sera décidée. On vous attend l'un et l'autre, Brutus plus impatiemment encore. Si, comme je l'espère, nos ennemis sont vaincus avant votre arrivée, votre présence nous sera bien nécessaire pour redonner de la vie à la république et lui rendre un peu d'assiette; car même après avoir mis un terme aux attentats de ses ennemis, il y aura bien des plaies à guérir. Adieu.

811. — C. CASSIUS, PROCONSUL, A CICÉRON. Du camp de Tarichée (Ville très-forte, dont parle Josèpbe, liv. xi, 23 et suiv.en Judée) 7 mars.

F. XII, 11. Apprenez que je viens de rejoindre en Syrie les généraux L. Murcus et Q. Crispus. Hommes de cœur autant que bons citoyens, ils m'ont remis leurs armées, à la première nouvelle des événements de Rome. De leurs personnes, ils s'associent avec ardeur à mes efforts pour la direction des affaires. Apprenez de plus que la légion dont Cécilius Bassus avait le commandement s'est réunie à moi. Apprenez enfin que A. Alliénus m'a livré les quatre légions qu'il avait ramenées d'Egypte. Inutile, je pense, après cela, d'ajouter un seul mot pour vous engager à défendre de toutes vos forces la république en notre absence. Je veux seulement que vous sachiez que le sénat et vous , vous avez de vigoureux soutiens, et que vous pouvez maintenant en toute confiance prendre cœur à la défense de la république. L. Cartéius, mon ami, vous dira le reste. Adieu. Le jour des nones de mars.

842. — CASSIUS A SON CHER CICÉliON. De l'Asie, 7 mai.

F. XII, 12. J'ai lu votre lettre, et je vois combien vous m'aimez : ce ne sont plus les simples mouvements de cet intérêt qui ne m'a jamais manqué non plus qu'à la république, c'est une préoccupation énergique et active sur tout ce qui se passe de ce côté, c'est une vive inquiétude sur moi personnellement. Je savais bien d'avance que vous ne me croiriez pas capable d'assister, les bras croisés, à la ruine de la république, et que vous ne pourriez me supposer engagé dans des entreprises, sans éprouver des alarmes pour ma sûreté, et pour le succès de mes desseins. A peine eus-je reçu les légions que A. Alliénus a ramenées d'Egypte, que je vous ai écrit et que j'ai expédié des courriers à Rome. J'ai écrit aussi au sénat, avec ordre de vous communiquer mes dépêches avant de me les remettre. J'espère qu'on n'y aura pas manqué. Si elles ne vous sont point parvenues, ce ne peut être que du fait de Dolabella, qui, étant maître de l'Asie depuis l'abominable assassinat de Trébonius, peut arrêter les courriers et intercepter les lettres. J'ai réuni sous mes ordres toutes les troupes de Syrie. S'il y a eu un peu de retard dans mes opérations, c'est que j'avais des engagements avec les soldats et qu'il fallait y pourvoir. Mais je suis maintenant en mesure. J'ai la confiance que vous voudrez être mon patron à Rome; vous êtes témoin que mon patriotisme n'a reculé devant aucun effort, devant aucun péril, pour le salut de la république ; que c'est sur vos conseils et à votre instigation que j'ai pris les armes contre ces infâmes brigands; que j'ai formé une armée pour défendre la république et la liberté, et que cette armée je l'ai enlevée à d'abominables oppresseurs. Si je m'étais laissé prévenir par Dolabella, le bruit de son arrivée, l'idée et l'espérance d'un renfort, auraient suffi pour redonner de la vie à Antoine. — Devenez donc, je vous en conjure, par tous ces motifs, devenez le protecteur de mes soldats. Vous comprenez ce que leur dévouement à la patrie a d'admirable. Faites qu'ils ne se repentent pas d'avoir préféré la république à l'appât du vol et du pillage. Ne manquez pas surtout de faire valoir la belle conduite de Murcus et de Crispus, imperators. Ce misérable Bassus refusait de me livrer sa légion ; et si ses soldats ne m'eussent envoyé une députation malgré lui, il m'aurait fallu emporter de vive force Apamée, dont il avait fermé les portes. C'est au nom de la république que je vous parle, mon cher Cicéron; de la république que vous avez toujours tant aimée. Je vous parle aussi au nom de l'amitié, qui a, je ne l'ignore pas, tant de pouvoir sur votre âme. Mon armée est l'armée du sénat, l'armée des gens de bien, la vôtre surtout. Elle entend parler sans cesse de vos bons sentiments pour elle, et elle apprend ainsi à s'attacher à votre nom, à le chérir. Pour elle, c'est déjà tout que de vous avoir pour défenseur et pour ami. — Ma lettre écrite, j'apprends l'arrivée de Dolabella en Cilicie avec ses troupes. Je pars pour l'y rejoindre. J'aurai soin de vous informer aussi vite que possible de mes opérations. Puissé-je être assez heureux pour bien mériter de la république! Portez-vous bien et aimez-moi toujours.

880. —CASSIUS, QUESTEUR, A CICÉRON. Crommyu-acris, île de Chypre, 13 juin.

F. XII, 13. Ma joie est au comble;

voilà la république sauvée et votre gloire qui renaît plus belle. Ce qui me charme et me surprend tout ensemble, c'est que vous ayez pu vous surpasser, et que le consulaire soit plus grand que le consul. II y a je ne sais quelle fatalité attachée à votre vertu : ce n'est pas d'aujourd'hui que nous l'éprouvons. Votre toge a fait ce que n'ont pu nos armes; c'est elle qui vient d'arracher des mains de l'ennemi la république à moitié vaincue, et de la rendre à nos vœux. Enfin nous serons libres. Le plus grand des citoyens, celui que je chéris tant, a pu me juger durant les jours d'épreuve. Il a été témoin de mon dévouement pour lui et pour la république , dont il est désormais inséparable. Il m'a souvent dit qu'il serait muet tant que durerait la servitude, mais qu'il saurait me rendre justice en temps et lieu. Je ne vous demande pas de me 673 tenir parole, mon cher Cicéron; je vous demande de me conserver vos bontés. Il m'importe moins d'être signalé par vous à l'estime publique que d'avoir et de mériter votre propre estime, afin que vous n'imputiez pas ma conduite à quelques mouvements passagers de jeunesse et d'exaltation, mais aux principes que vous m'avez toujours connus, et afin que vous me classiez parmi les hommes de quelque valeur sur qui la patrie peut compter. Mon cher Tullius, vous avez des enfants et des proches qui sont dignes de vous, et vous avez raison de les aimer. Après eux, vous devez chérir encore vos émules de dévouement à la république, et puisse le nombre en être aussi grand que je le souhaite ! mais la foule n'en est pas telle, je pense, que vous ne puissiez me recevoir parmi eux, et disposer de moi en tout et pour tout. Je crois avoir donné peut-être quelques preuves de courage; quant à mes talents, si faibles qu'ils soient, un long asservissement a dû les faire paraître plus faibles encore qu'ils ne sont réellement. — Les cotes de l'Asie et les îles m'ont fourni tout ce qu'on pouvait en tirer de vaisseaux, et, malgré la résistance des villes, j'ai effectué assez lestement une levée de matelots. J'ai voulu courir après la flotte de Dolabelln ; Lucilius son commandant annonçait à chaque instant son arrivée ; mais il s'en tenait aux paroles, et en définitive il a fait voile pour Corycum, où il se tient enfermé dans le port. J'ai jugé à propos de l'y laisser. Comme le plus pressé était d'arriver au camp, et comme j'avais d'ailleurs derrière moi une flotte sous les ordres du questeur Turulius, cette flotte qu'il y a un an Tillius Cimber rassembla en Bithynie, j'ai cinglé vers Cypre. J'arrive, et je me hâte de vous envoyer les nouvelles que je viens d'apprendre. A l'exemple de nos infidèles alliés de Tarse, ceux de Laodicée , bien plus pervers encore, ont appelé à eux Dolabella, qui a pu rassembler dans ces deux villes un certain nombre de soldats grecs et s'en faire une sorte d'armée. 11 campe sous les murs de Laodicée, qu'il a rasés en partie, pour que son camp ne fit qu'un avec la ville. Notre cher Cassius, avec dix légions, vingt cohortes d'auxiliaires et quatre mille chevaux, occupe Paltos, qui en est à vingt milks. Il espère vaincre sans combat, car le blé vaut déjà douze drachmes au camp de Dolabella ; et si les navires Laodicéens ne parviennent à le ravitailler, il faut nécessairement qu'il y meure de faim. Or, il nous sera facile d'empêcher le ravitaillement avec la nombreuse flotte de Cassius commandée par Sextius Rufus, et les trois autres que Turulius, Patiscus et moi avons amenées. Courage donc! nous allons ici mettre ordre aux affaires, comme vous là-bas. Adieu. Le jour des ides de juin.

869. LENTULUS A SON CHER CICERON. Perga, 29 mai.

F. XII, 14. Ayant acquis dans ma visite à Brutus la certitude qu'il n'irait pas prochainement en Asie, j'y suis retourné pour terminer mes opérations et expédier au plus vite les fonds a Rome. Là, j'ai su que la flotte de Dolabella était clans les eaux de Lycie, qu'elle comptait plus de cent vaisseaux de transport en état de recevoir à bord toute son armée, ce qui était effectivement la destination de tout ce matériel. Le plan de Dolabella était, s'il échouait en Syrie, de repasser la mer, et de venir en Italie se joindre à Antoine et aux autres brigands; je frémis à cette idée, et toute affaire cessante, malgré l'infériorité de mes bâtiments en nombre et en force, je résolus d'aller sur-le-champ présenter le combat à sa flotte. Sans la conduite des Rhodiens, mon coup demain avait peut-être un plein succès. L'ennemi du moins a reçu une rude atteinte. Sa flotte est dispersée ; chefs et soldats, à mon approche tout s'est enfui, et les transports de Dolabella sont tombés entre mes mains, depuis le premier jusqu'au dernier. Je suis donc rassuré sur un point capital : Dolabella ne peut maintenant se rendre en Italie et aller accroître les difficultés de votre position, par la force qu'il prêterait à ses complices. Vous verrez, par ma dépêche officielle, à quel point les Rhodiens ont manqué à leurs devoirs envers moi et la république. C'est sur quoi même je n'insiste peut-être pas suffisamment. Que voulez-vous? ils sont fous, et mes injures personnelles ne m'ont jamais touché : leur mauvaise disposition pour moi, leur partialité pour nos ennemis leur mépris ob- 663 stiné pour les hommes les plus honorables, auraient pourtant bien mérité un châtiment. Ce n'est pas que je les croie tous également mauvais : mais il arrive, comme par fatalité, que ceux qui ont refusé de recevoir mon père alors fugitif, L. Lentulus, Pompée et tant d'autres citoyens illustres, sont encore aujourd'hui eu possession du pouvoir, ou disposent à leur gré de ceux qui le possèdent. Ils ont la même insolence dans leur méchanceté. Il sera bon d'avoir raison d'une si détestable audace, et de ne pas laisser le mal s'accroître par l'impunité; l'intérêt de la république le réclame. — Je recommande de nouveau les intérêts de ma gloire à votre sollicitude, et je compte aujourd'hui comme toujours qu'au sénat et ailleurs votre appui ne me manquera pas. Puisque le gouvernement d'Asie est décerné aux consuls avec faculté de s'y faire remplacer jusqu'à ce qu'ils puissent s'y rendre, engagez-les , je vous prie, à me donner la préférence, et à me charger de leurs pouvoirs ici jusqu'au moment de leur arrivée. Rien ne les oblige d'y venir pendant la durée de leur magistrature , ou d'y envoyer une armée. Dolabella est en Syrie, et, comme vous l'avez prophétiquement annoncé, avant qu'il puisse être ici, Cassius aura raison de ce misérable. Il s'est vu fermer les portes d'Antioche et repousser dans toutes ses tentatives d'attaque; et, comme il ne pouvait espérer d'être plus heureux devant aucune autre ville, il s'est jeté du côté de Laodicée, place maritime de Syrie. Je ne doute pas qu'il n'y reçoive sous peu le châtiment de ses crimes; car, d'une part, il ne lui reste plus de retraite, et, de l'autre, il n'est pas en état de résister longtemps à une aussi puissante armée que celle de Cassius. Je me flatte que c'est une affaire faite, et que déjà il est écrasé. Aussi je crois qu'Hirtius et Pansa ne sont pas bien pressés d'aller promener leurs faisceaux dans la province, et qu'ils aimeront mieux exercer leur consulat à Rome. Point de doute, en conséquence, que vous n'obteniez leurs pouvoirs en mon nom pour l'Asie, si vous voulez bien les leur demander ; d'ailleurs Pansa et Hirtius me l'ont promis positivement, me parlant à moi-même, et ils me l'ont écrit depuis mon départ. De plus, Pansa a assuré notre ami commun Verrius que je n'aurais pas de successeur pendant toute la durée du consulat, et qu'il en faisait son affaire. Au reste, ce n'est pas, sur ma parole, l'amour du pouvoir qui me fait tenir à cette prolongation. Je n'ai trouvé ici que labeurs, périls et dommages personnels. Je voudrais que tout cela ne fût pas en pure perte, et qu'il me restât la satisfaction de finir ce que j'ai commencé ; c'est là ce qui m'occupe. Si j'avais pu vous envoyer tout l'argent que j'ai perçu, je serais le premier à demander un successeur ; mais je voudrais remplacer les fonds dont je me suis mis à découvert pour Cassius, et tout ce qui a été perdu par le meurtre de Trébonius, par les pillages de Dolabella et par l'infidélité des mandataires, traîtres envers l'État; et il me faut du temps pour en venir à bout. Faites, je vous prie, que je vous aie cette obligation, et mettez-y votre zèle ordinaire. — Je crois avoir assez bien mérité de la république pour prétendre, je ne dirai pas seulement à obtenir le gouvernement de cette province, mais à être traité sur le même pied que Cassius et les Brutus, comme ayant pris part à leur glorieuse entreprise et à leurs dangers, et comme identifié à leurs vues et à leurs sentiments politiques. Le premier, j'ai sapé les lois d'Antoine ; le premier, j'ai fait passer la ca- 664 valerie de Dolabella du côté de la république, et je l'ai livrée a Cassius ; le premier, j'ai fait des levées pour nous défendre tous contre une conspiration détestable; seul j'ai mis aux ordres de Cassius et de la république la Syrie et les armées qui s'y trouvaient. Certes, si je n'avais pas fourni à Cassius tant de secours en argent et en soldats, et si je n'avais pas mis la célérité que j'y ai mise, il n'eût pas osé mettre le pied en Syrie, et la république n'aurait pas aujourd'hui moins à craindre de Dolabella que d'Antoine. Et quand j'ai fait tout cela, j'étais le compagnon et l'ami de Dolabella; les liens du sang m'attachaient de très-près aux Antoines, je leur étais même redevable de mon gouvernement; mais il n'est rien que je préfère à la patrie, et j'ai commencé par déclarer la guerre à tous les miens. Quoique je n'aie pas jusqu'ici obtenu de grands résultats, je ne désespère point, et je sens que rien ne peut refroidir mon amour pour la liberté, non plus que mon ardeur et mon courage. Cependant, si, grâce aux bonnes dispositions du sénat et à l'appui des gens de bien, quelque beau témoignage assurément bien mérité venait stimuler mon zèle, j'aurais une action plus puissante sur les esprits, et je n'en pourrais que mieux servir la république. Je n'ai pu voir votre fils, lorsque j'ai été trouver Brutus; ii était déjà parti pour les quartiers d'hiver avec la cavalerie. Sur ma parole, on parle de lui de manière à me causer une vive joie pour vous, pour lui, et surtout pour moi-môme; car il est né de vous et. digne de vous, et je le regarde comme un frère. Portez-vous bien.

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