Epistulae (page 2)
J'ai honte de dire le reste, dans la crainte de sembler faire une satire, et non pas donner des conseils. Il y en a d'autres, et je parle de ceux de ma profession, qui recherchent le sacerdoce et le diaconat, pour voir plus librement les femmes. La parure fait tout leur soin; ils veillent à ce que leurs habits soient parfumés, et que la peau de leurs pieds soit bien unie. Leurs cheveux sont bouclés avec le fer; leurs doigts brillent du feu des diamants; et, de crainte de l'humidité, à peine si leur pied effleure la terre. Vous croiriez voir de jeunes époux, plutôt que des prêtres. Quelques-uns font toute leur étude et leur occupation de savoir les noms, la demeure et la manière de vivre des matrones. Je vais vous décrire exactement, en peu de mots, un de ces clercs, qui est le roi dans cet art, afin que, par le caractère du maître, vous reconnaissiez les disciples. Dès que le soleil commence à paraître, il se lève en toute hâte, règle l'ordre de ses visites, choisit les chemins les plus courts, et cet importun vieillard pénètre presque vers la couche des personnes endormies. Voit-il un coussin, une nappe élégante, ou quelque meuble de ce genre, il le loue, l'admire, le touche, et, se plaignant de manquer de ces choses-là, il arrache plutôt qu'il n'obtient; car chaque matrone craint de blesser le courrier de la ville. Il est ennemi de la chasteté, ennemi des jeûnes; il juge d'un dîner par l'odeur des viandes; il est très friand du mets qu'on appelle communément pappezo. Il a une langue cruelle, sans honte; sa bouche est toujours ouverte à la médisance. Où que vous alliez, c'est le premier objet qui s'offre à vos yeux. Existe-t-il des nouvelles ? c'est lui ou qui les débite, ou qui enchérit sur ce que disent les autres. À chaque heure, il change de chevaux, et il les a si élégants, si fiers, que vous le croiriez parent du roi de Thrace.
Un ennemi rusé nous tend des embûches de tout genre. «Le serpent était le plus rusé de tous les animaux que le Seigneur avait placés sur la terre;» (Gen 3,1) ce qui fait dire à l'Apôtre : «Nous connaissons ses artifices.» (2 Cor 2,2). Trop de recherche, on trop de négligence dans les habits messied également à un chrétien. Si vous ignorez quelque chose, si vous doutez de quelque chose dans les Écritures, consultez un homme que sa vie recommande, que son âge mette à l'abri des soupçons, que la renommée ne repousse pas, et qui puisse dire : «Je vous ai fiancés à cet unique époux, qui est le Christ, pour vous présenter à Lui comme une vierge toute pure.» (Ibid. 11,2). Si vous ne trouvez personne qui puisse vous éclairer, il vaut mieux ignorer quelque chose et être en sûreté, que de s'instruire en courant du danger. Songez que vous marchez au milieu des pièges, et que plusieurs vierges, qui avaient vieilli dans une chasteté inviolable, ont vu, sur le seuil même du trépas, la couronne échapper de leurs mains. Si vous avez pour compagnes dans votre nouvelle carrière quelques vierges d'une condition servile, ne vous élevez pas contre elles, ne vous enflez point comme étant leur maîtresse. Vous avez commencé d'avoir un même époux, vous psalmodiez ensemble. Vous recevez ensemble le Corps du Christ, pourquoi n'auriez-vous pas la même table ? Tâchez de conquérir encore des âmes. Que la gloire des vierges serve d'encouragement à d'autres vierges. Si vous en voyez quelqu'une qui soit faible dans sa foi, accueillez-la; cherchez à la consoler, à la caresser, et faites en sorte que sa pureté devienne un gain pour vous. Si quelqu'autre, pour s'affranchir de la servitude, déguise ses pensées, représentez-lui ouvertement ce que dit l'Apôtre : «Il vaut mieux se marier que de brûler.» (1 Cor 11,2). Mais ces vierges et ces veuves, oisives et curieuses, qui, de maison en maison, visitent les matrones, et qui surpassent en impudence les parasites de théâtre, repoussez-les comme une chose contagieuse. «Les mauvais entretiens corrompent les bonnes mœurs.» (1 Cor 15,33). Elles n'ont soin que de leur ventre, et de ce qui le concerne de plus près. Ces femme-là ont coutume de donner des conseils, et de dire : Ma chère enfant, usez de ce que vous possédez, profitez de la vie; réservez-vous quelque chose à vos enfants ? Adonnées au vin et au plaisir, elles conseillent tout ce qu'il y a de mal, et amollissent, pour les plier à la volupté, les âmes les plus fermes. Quand elles ont mené une vie sensuelle et secoué le joug du Christ, elles veulent se marier, ayant leur condamnation, en ce qu'elles ont faussé leurs premiers serments.
Ne vous piquez pas d'érudition, n'allez pas non plus traiter en vers lyriques des matières joyeuses. N’imitez pas la molle délicatesse de quelques femmes, qui affectent de ne parler qu'entre leurs dents et du bout des lèvres, qui bégaient sans cesse, et ne prononcent les mots qu'à demi, regardant comme grossier tout ce qui est naturel, et par là se plaisant à corrompre jusqu'au langage même. «Quelle union peut-il y avoir entre la lumière el les ténèbres ? —«Quel accord entre le Christ et Bélial ?» (2 Cor 6,14-15). Que fait Horace avec le psautier, Virgile avec les Évangiles, Cicéron avec l'Apôtre ? Est-ce que votre frère n'est pas scandalisé de vous voir assise dans un lieu consacré aux idoles ? Et, quoique tout soit pur pour ceux qui sont purs, que l'on ne doive rien rejeter de ce qui se mange avec action de grâces, cependant nous ne pouvons pas boire en même temps le calice du Christ et le calice des démons. Je vous rapporterai l'histoire de mon malheur.
Il y a quelques années, qu'ayant quitté ma maison, les auteurs de mes jours, ma sœur, mes proches, et, ce qui coûte plus à laisser que tout cela, une table où j'avais coutume de faire bonne chère, j'allais à Jérusalem pour entrer dans la sainte milice; je ne pus me passer des livres que j'avais réunis à Rome avec beaucoup de soin et de travail. Ainsi, homme faible et misérable, je jeûnais avant de lire Cicéron. Après plusieurs nuits passées dans les veilles, après les larmes abondantes que le souvenir de mes faites passées arrachait du fond de mon cœur, je prenais Plaute. Lorsque ensuite, revenant à moi, je m'attachais à lire les prophètes, leur langage me semblait rude et négligé. Aveugle que j'étais et incapable de voir la lumière, je ne m'en prenais point à mes yeux, mais au soleil. Pendant que l'antique serpent m'abusait ainsi, une fièvre violente, pénétra, vers le milieu du carême, jusque dans la plus intime partie de mon corps tout épuisé, et, sans me laisser de repos, chose incroyable, elle consuma tellement ces membres malheureux, que mes os se tenaient à peine entre eux. Cependant, on apprête mes funérailles; un reste de chaleur vitale, tant mon corps était déjà froid, ne se faisait plus sentir que dans les palpitations d'un cœur tiède encore. Alors, je me crus transporté en esprit devant le tribunal du juge suprême :
là, je fuis tellement ébloui de l'éclat dont brillaient tous ceux qui étaient présents, que, prosterné contre terre, je n'osais pas regarder en haut. Interrogé sur ma profession, je répondis que j'étais chrétien. Et le juge alors : Tu mens, dit-il; tu es cicéronien et non pas chrétien, car, où «est ton trésor, là aussi est ton cœur.»
(Mt 6,21). Je me tus aussitôt, et, au milieu des coups de verges, car il avait ordonné qu'on me frappât, j'étais déchiré plus encore par les remords de ma conscience, en songeant à ce verset du psaume : «Qui est-ce qui vous confessera dans le sépulcre ?» (Ps 6,5). Je me mis à crier, et à dire en gémissant : Ayez pitié de moi, Seigneur, ayez pitié de moi. Ces paroles retentissaient au milieu des coups de verges. Enfin, ceux qui étaient présents, s'étant jetés aux pieds du juge, le priaient de pardonner à ma jeunesse, et de me donner le temps de me repentir d'une faute, dont il pourrait me punir plus tard, si jamais je lisais les livres des auteurs païens. Pour moi, qui, dans une si fâcheuse extrémité, aurais voulu promettre bien davantage encore, je commençai à jurer par son Nom, à le prendre à témoin, et à dire : Seigneur, s'il m'arrive jamais d'avoir ou de lire des livres profanes, que je passe pour un homme qui vous a renié. Remis en liberté, après un tel serment, je revins sur cette terre; et, au grand étonnement de tous ceux qui m'entouraient, j'ouvris des yeux baignés de larmes si abondantes que les plus incrédules étaient convaincus de ma douleur. Et ce n'avait point été là un de ces songes vains, qui souvent nous abusent. J'en atteste ce tribunal devant lequel je me suis prosterné; j'en atteste ce jugement redoutable, qui m'a épouvanté si fort. Fasse le ciel que je ne sois jamais appliqué à une telle question ! J'avais les épaules meurtries, je sentais encore les coups à mon réveil; aussi devins-je plus passionné pour la lecture des livres saints que je ne favais été pour celle des œuvres profanes.
Un vice que vous devez éviter encore, c'est l'avarice; je ne vous dis pas de ne point convoiter le bien qui ne vous appartient pas, car les lois publiques punissent un tel délit, mais de ne point conserver vos biens qui sont à d'autres. » Si vous n'avez pas été fidèle, dit le Sauveur, en ce qui appartient à autrui, qui vous donnera ce qui est vôtre ?» (Lc 16,12).
Des amas d'or et d'argent, voilà des biens qui nous sont étrangers; il n'y a que les biens spirituels qui soient en notre possession, suivant ce qu'il est dit ailleurs : «L'homme trouve, dans ses propres richesses, de quoi se rançonner.» (Pro 13,8) — «Nul ne peut servir deux maîtres; car, ou il haïra l’un et aimera l'autre, ou il supportera l’un et méprisera l'autre.» (Mt 6,24). — «Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon,» (Ibid. 6,24) c'est-à-dire les richesses, car, dans la langue des Syriens, on les appelle du nom de mammon. Les soins que l'on prend pour sa nourriture sont des épines qui étouffent la foi, une racine qui produit l'avarice, une occupation païenne. Mais vous dites : Je suis une jeune fille délicate, et je ne saurais travailler de mes mains. Si j'arrive à la vieillesse, si je tombe malade, qui est-ce qui aura pitié de moi ? Écoutez Jésus disant aux apôtres : «Ne vous inquiétez point, en votre cœur, de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, comment vous vous vêtirez. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel; ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit.» (Ibid. 6,25-26).
Manquez-vous de vêtements, considérez les lis. Avez vous faim, songez que l'on appelle heureux les pauvres et ceux qui ont faim. Etes-vous affligée de quelque maladie, écoutez l'Apôtre : «Je me complais dans mes infirmités.» Et : «Un aiguillon a été donné à ma chair, comme un ange de Satan, pour me donner des soufflets,» (2 Cor 12,10) de crainte que je ne me laisse aller à l'orgueil. Réjouissez-vous dans tous les jugements de Dieu. «Les filles de Juda ont tressailli de joie, à cause de vos jugements, ô Seigneur.» (Ps 47,16). Que ces paroles retentissent toujours sur vos lèvres : «Je suis sorti nu du sein de ma mère, et j'y retournerai nu.» (Job 1,21). Et encore : «Nous n'avons rien apporté en ce monde, et il est certain que nous ne pouvons non plus en rien emporter.» (1 Tim 6,7).
Nous voyons néanmoins aujourd’hui la plupart des femmes remplir d'habits leurs garde-robes, changer chaque jour de tunique, et cependant ne pouvoir les garantir de la teigne. Celles qui sont plus religieuses n'ont qu'un seul vêtement, et, avec des coffres pleins, se couvrent de haillons. Pour elles, des membranes se colorent de pourpre, l'or se fond en lettres, les livres se revêtent de pierreries, et le Christ se meurt nu devant leurs portes. Lorsqu'elles ont tendu la main à l'indigent, elles sonnent de la trompette. Lorsqu'elles appellent aux agapes, elles ont un crieur à gage. J'ai vu naguère une des matrones romaines les plus distinguées, je ne la nomme point, de peur qu'on ne prenne ceci pour une satire, se faisant précéder dans la basilique du bienheureux Pierre, d'une troupe d'eunuques, donner de sa propre main, pour paraître plus charitable, une pièce de monnaie à chaque pauvre. Cependant, une vieille femme chargée d'années et couverte de haillons, courant, comme on sait que cela arrive souvent aux pauvres, se placer plus haut, afin de recevoir une seconde fois l'aumône, la matrone, arrivée près d'elle, lui donne un coup de poing au lieu d'une pièce de monnaie, et la met tout en sang, pour la punir d'un si grand crime. «L'avarice est la racine de tous les maux;» (1 Tim 6,10) aussi l'Apôtre l'appelle-t-il une idolâtrie. (cf. Col 3,5). «Cherchez d'abord le royaume de Dieu, et toutes ces choses vous seront données par surcroît.» (Mt 6,33). «Le Seigneur ne laissera pas périr l'âme du juste. J'ai été jeune, et j'ai vieilli, et je n'ai pas vu le juste abandonné, ni ses enfants mendier leur pain.»
(Pro 10,4). Élie est nourri par le ministère des corbeaux;
la veuve de Sarepta, sur le point de mourir avec ses enfants, endure la faim pour nourrir le prophète. Mais le vase à huile s'étant rempli d'une manière merveilleuse, elle reçoit de la nourriture de celui qui en venait chercher auprès d'elle. L'Apôtre Pierre disait : «Je n'ai ni or ni argent; mais ce que j'ai, je le le donne. Au nom du Seigneur Jésus, lève-toi, et marche.» (Ac 3,6). Bien des gens disent aujourd'hui, non pas de bouche, mais par leurs œuvres: Je n'ai ni foi, ni charité; mais ce que j'ai, mon or et mon argent, je ne vous le donne pas. «Ayant de quoi nous nourrir et de quoi nous couvrir, nous devons être contents.» (1 Tim 6,8). Écoutez ce que Jacob demande en sa prière : «Si le Seigneur Dieu est avec moi, et me préserve en ce chemin dans lequel je marche, et me donne du pain pour me nourrir et des vêtements pour me couvrir, je serai satisfait.» (Gen 28,20). Il ne demande que les choses nécessaires à la vie, et, après vingt années d'absence, riche en serviteurs, plus riche en enfants, il revient à la terre de Chanaan. L'Écriture nous fournit une infinité d'exemples, qui nous apprennent qu'il faut fuir l'avarice.
Mais, parce que j'en ai cité déjà quelques-uns, et que je me réserve, si le Christ me le permet, de traiter cette matière dans un ouvrage spécial, je rapporterai seulement ce qui s'est passé à Nitrie, il y a peu d'années. L'un des frères, plus ménager qu'avare, et qui ne savait pas que le Sauveur a été vendu trente deniers, laissa en mourant cent pièces d'or, qu'il avait gagnées à tisser du lin. Les moines, qui habitaient en ce lieu, au nombre d'environ cinq mille, dans des cellules séparées, tinrent conseil sur ce qu'ils avaient à faire. Les uns disaient qu'il fallait distribuer cet or aux pauvres; les autres, qu'il fallait le donner à l'Église; quelques-uns, qu'il fallait l'envoyer aux parents du défunt. Macaire, Pambo, Isidore et les autres que l'on nomme pères, le saint Esprit parlant en eux, décidèrent qu'on l'enterrerait avec le mort, et dirent : «Que ton argent périsse avec toi !» (Ac 8,20). Et qu'on ne s'imagine pas que cette conduite ait quelque chose de trop cruel; car, une si grande épouvante s'empara de tous les solitaires de l'Égypte, que c'est un crime, parmi eux, de laisser une seule pièce d'or, en mourant.
Mais, puisque nous avons fait mention des moines, et que d'ailleurs, je le sais, vous entendez avec plaisir ce qui est saint, prêtez un moment l'oreille. Il y a, en Égypte, trois sortes de moines, les Cénobites, que l'on appelle, dans la langue du pays, Sauses, ce que nous pourrions rendre par vivant en commun. — Les anachorètes, qui habitent seuls, dans les déserts, et qui sont ainsi appelés, parce qu'ils se sont séparés du reste des hommes. — La troisième espèce, est de ceux que l'on nomme Remoboth, gens fort déréglés et méprisés; ce sont les seuls que nous ayons dans notre, province, ou du moins y tiennent-ils le premier rang. lls habitent ensemble deux à deux, ou trois à trois, rarement en plus grand nombre, vivant dans l'indépendance et au gré de leurs désirs.
Une partie de ce qu'ils ont gagné avec le travail de leurs mains, ils l'apportent en commun, pour fournir aux dépenses de la table qui est commune entre eux. Le plus grand nombre demeure dans les villes ou dans les bourgs; et, comme si c'était leur industrie qui fût sainte, et non pas leur vie, ce qu'ils vendent, ils le vendent à un prix plus élevé que les autres. Ils ont souvent des querelles entre eux, parce que vivant à leurs dépens, ils ne veulent relever de personne. Ils ont coutume de se disputer la gloire du jeûne; et, ce qui devrait être une chose secrète, devient un sujet d'ostentation. Tout est affecté parmi eux; ils portent de vastes manches, des souliers larges, des habits grossiers; ils soupirent fréquemment, visitent les vierges, médisent des clercs, et, les jours de fêtes, se gorgent de mets jusque à vomir.
Rejetant donc loin de nous ces moines-là comme des fléaux contagieux, parlons de ceux qui sont en plus grand nombre, qui habitent en commun, et que nous avons dit être appelés cénobites.
Le premier lieu de leur association, c'est d'obéir à leurs anciens, et de faire tout ce qu'ils ordonnent. Ils sont distribués par décuries et par centuries, de manière qu'un décurion commande à neuf moines, et qu'un centurion ait sous ses ordres dix décurions. Ils habitent séparément, mais en des cellules voisines les unes des autres. Jusque à la neuvième heure, suivant les règles, nul religieux ne peut aller vers un autre; les décurions seuls peuvent visiter leurs subordonnés, afin que si quelqu'un d'entre eux flotte en des pensées affligeantes, ils puissent le consoler par leurs allocutions. Après la neuvième heure, on se réunit, on chante des psaumes, on lit, suivant l'usage, les Écritures. Les prières achevées, et tous étaient assis, celui qu'ils nomment père se place au milieu d'eux, et se met à les instruire. Pendant qu'il parle, il se fait un si profond silence que personne n'ose ni lever les yeux, ni cracher. L'éloge de son éloquence est dans les pleurs de ceux qui écoutent.
Des larmes silencieuses sillonnent leurs joues, et la componction n'éclate pas même en sanglots. Mais, lorsqu'il se met à leur parler du royaume du Christ, de la future béatitude, et de la gloire à venir, tous alors, avec des soupirs, et les yeux levés au ciel, disent en eux-mêmes : «Qui me donnera des ailes comme à la colombe, et je m'envolerai, et je me reposerai !» (Ps 44,6). Après cela, ils se séparent, et chaque décurie, avec son chef, va se mettre à table; ils y servent tour-à-tour, chacun sa semaine. Point de bruit, point de conversation pendant le repas. Ils n'ont pour nourriture que du pain, des légumes et des herbes, dont le sel fait tout l'assaisonnement. Les vieillards seuls boivent du vin; souvent on leur donne à dîner, comme aux plus jeunes, et par là on soutient l'âge avancé, des uns, et l'on n'affaiblit pas les années naissantes des autres. Ils se lèvent ensuite, chantent l'hymne d'action de grâces, et retournent à leurs cellules. Là, jusque aux vêpres, ils s'entretiennent chacun avec les leurs, et disent : Avez-vous remarqué de combien de faveurs le ciel a prévenu celui-ci ? quel parfait silence observe celui-là ? combien est grave la démarche de cet autre ? S'ils voient un faible, ils le consolent; et celui qui est fervent dans l'amour de Dieu, ils l'exhortent à la perfection. Et comme, la nuit, lorsqu'on ne prie pas en publie, chacun veille en particulier dans sa chambre, il en est qui parcourent les cellules, et qui, prêtant l'oreille, examinent soigneusement ce que font les autres. Celui qu'ils ont surpris dans la tiédeur, ils ne le réprimandent pas; mais, dissimulant ce qu'ils savent, ils le visitent plus souvent; et, commençant les premiers, ils l'engagent plutôt qu'ils ne le forcent à la prière. La tâche du jour est réglée; quand l'ouvrage est fini, on le rend au décurion, qui le porte à l'économe, et celui-ci va, tous les mois, avec une crainte respectueuse, rendre compte au père de tous. C'est l'économe encore qui goûte les mets, quand ils sont apprêtés. Et, comme il n'est permis à personne de dire : Je n'ai pas de tunique, pas de saie, pas de natte, l'économe règle toutes choses de manière à ce que l'on ne demande rien, à ce que l'on ne manque de rien. Si quelqu'un tombe malade, on le transporte dans une chambre plus spacieuse, et les vieillards en prennent un tel soin qu'il n'a lieu de regretter ni les délices des villes, ni l’affection d'une mère. Les dimanches, on vaque seulement à la prière et à la lecture; ce que l'on fait d'ailleurs, en tout temps, une fois le travail achevé. Chaque jour on apprend quelque chose des Écritures. Le jeûne, pour toute l'année, est le même, excepté pour la Quadragésime, où l'on est libre de redoubler d'austérité. Depuis la Pentecôte, on change le souper en dîner, soit pour se conformer à la tradition de l'Église, soit pour ne se point trop charger l'estomac, en faisant deux repas. Tels étaient ces Esséniens dont parle Philon, cet imitateur du langage de Platon, et que Josèphe, le Tite-Live des Grecs, nous dépeint, dans son second livre de la captivité des Juifs.
Mais puisque, en vous parlant des vierges, je ne vous ai déjà que trop entretenu des moines, je passe à la troisième espèce de solitaires, qu'on appelle anachorètes, et qui, sortant des monastères, n'emportent avec eux, au désert, que du pain et du sel. Paul est le fondateur de cet ordre, Antoine en est la gloire; et, si l'on remonte à la source, Jean-Baptiste en est le chef. C'est un personnage de ce genre que le prophète Jérémie nous dépeint, lorsqu'il dit : «Heureux l'homme qui porte le joug, dès sa jeunesse. — Il sera assis solitaire, et il se taira, parce qu'il l'a posé sur lui. — Il tendra la joue à celui qui le frappe; il sera rassasié d'opprobres. — Le Seigneur ne s'éloigne pas à jamais.» (Lam 3,27-31). Une autre fois, si vous le voulez, je vous parlerai plus au long et de leurs travaux, et de la vie toute céleste qu'ils mènent dans un corps de chair. Je reviens maintenant à mon sujet; car, en partant de l'avarice, je m'étais laissé aller à vous entretenir des moines. Si vous voulez suivre leur exemple, vous mépriserez, je ne dis pas seulement l'or, l'argent et toutes les richesses, mais encore la terre et le ciel; plus, unie au Christ, vous chanterez : «Le Seigneur est ma part.» (Ps 72,25).
Quoique l'Apôtre nous ordonne de prier sans cesse — quoique le sommeil lui-même soit pour les saints une sorte d'oraison — nous devons néanmoins partager en différéntes heures le temps destiné à la prière, afin que s'il arrive que nous soyons retenus par quelque ouvrage, le temps lui-même nous rappelle un devoir à remplir. Qu'il faille prier à la troisième heure, à la sixième; à la neuvième, le matin et le soir, il n'est personne qui ne le sache. On ne doit point prendre de nourriture sans avoir prié d'abord, ni sortir de table, sans rendre des actions de grâces au Créateur. La nuit, il faut se lever deux ou trois fois, et repasser dans sa mémoire les endroits des Écritures que l'on sait par cœur. Au sortir de notre demeure, que la prière nous serve d'armure; lorsque nous sommes revenus de la place publique, prions encore avant de nous asseoir, et que le corps ne se repose pas, avant que l’âme ait pris sa nourriture. À chaque action, à chaque démarche, que notre main retrace sur notre corps la croix du Seigneur. Ne parlez mal de personne, et ne tendez point de piège au fils de votre mère. «Qui êtes-vous donc, vous, pour condamner ainsi le serviteur d'autrui ? S'il tombe, ou s'il demeure ferme, cela regarde son maître, mais il demeurera ferme, parce que Dieu est tout puissant pour le soutenir.» (Rom 14,4). Quand vous jeûnerez deux jours, trois jours, n'allez pas vous croire meilleur que ceux qui ne jeûnent point. Vous jeûnez, mais vous êtes emporté; celui-ci ne jeûne pas, et peut-être qu'il est doux. Les peines de votre âme et la faim de votre corps, vous les digérez, pour ainsi dise, parmi les plaintes et les murmures; celui-ci, plus modéré dans sa nourriture, rend grâces à Dieu. De là vient que le prophète Isaïe crie sans cesse : «Je n'ai point choisi un tel jeûne,» (Is 58,5) dit le Seigneur. Et encore : «En vos jours de jeûne, vous suivez vos caprices, et vous fatiguez tous ceux qui sont sous votre domination. — Vous jeûnez parmi les procès et les querelles; vous frappez les petits avec une violence impitoyable.» (Ibid. 3,4). Pourquoi jeûnez-vous pour moi ? Quel jeûne peut faire celui qui nourrit des sentiments de colère, je ne dis pas jusqu'à la nuit, mais durant, des mois entiers ? Attentive à vous-même, ne vous glorifiez pas dans la chute des autres, mais glorifiez-vous dans vos œuvres.
Ne vous proposez point pour modèle ces vierges qui, n'ayant soin que de la chair, supputent éternellement les revenus de leurs biens et les dépenses quotidiennes de leur maison. La trahison de Judas n'ébranla pas les onze apôtres; lorsque Phygélus et Alexandre firent naufrage dans la foi, les autres ne faillirent point avec eux. Et ne dites pas : Celle-ci jouit de son bien; elle est généralement honorée; les frères et les sœurs viennent la visiter; a-t-elle pour cela cessé d'être vierge ? — D'abord, il est douteux que cette personne soit véritablement vierge; car Dieu ne voit pas comme l'homme voit. L'homme voit sur le front, mais Dieu voit dans le cœur. Ensuite, fût-elle vierge de corps, je ne sais si elle est vierge d'esprit. L'Apôtre définit ainsi une vierge : «Il faut qu'elle soit sainte de corps et d'esprit.» (1 Cor 8,34). Au surplus, qu'elle jouisse de la vaine estime des hommes, qu'elle démente le sentiment de Paul, qu'elle goûte les délices du siècle et conserve la vie de l'âme; pour nous; suivons l'exemple de ceux qui valent mieux.
Proposez-vous pour modèle la bienheureuse Marie, qui fut si pure qu'elle mérita d'être la Mère du Seigneur. L'ange Gabriel étant descendu vers elle, sous la forme d'un homme, et lui ayant dit : «Salut, ô pleine de grâce, le Seigneur est avec vous,» (Lc 1,28) surprise et alarmée, elle ne sut que répondre, car jamais un homme ne l'avait saluée. Enfin, elle apprend le sujet du message, et parle. Et cette vierge qui tremblait devant un homme, n'appréhende pas de s'entretenir avec un ange. Vous pouvez, vous aussi, devenir la mère du Seigneur. Prenez ce grand livre, ce livre nouveau du prophète, et écrivez en traits ineffaçables : HÂTEZ-VOUS D'ENLEVER LES DÉPOUILLES; et, lorsque vous vous serez approchée de la prophétesse, que vous aurez connu et enfanté un fils, dites à Dieu : «Par votre crainte, Seigneur, nous avons conçu, nous avons senti les douleurs de l'enfantement, et nous avons mis au monde l'esprit de votre salut, que nous avons répandu sur la terre.» (Ibid. 26,18). Alors votre fils vous répondra et dira : «Voici ma mère et mes frères.» (Mt 12,49). Et, par un prodige étonnant, celui que vous aviez peu auparavant décrit dans l'étendue de votre cœur, que vous aviez gravé avec le burin dans une âme nouvelle, après qu'il aura enlevé les dépouilles de ses ennemis, après qu'il aura mis à nu les principautés et les puissances, après qu'Il les aura attachées à la croix, il grandira, et, parvenu à l'âge mûr, vous prendra pour épouse, de mère que vous étiez.
Il est difficile, mais il est bien méritoire d'être ce que furent les martyrs, ce que furent les apôtres, ce que fut le Christ. Tout cela devient utile, quand on le fait dans l'Église, quand on célèbre la Pâque dans une même maison, quand on entre dans l'arche avec Noé; quand, Jéricho tombant en ruines, Rahab, courtisane justifiée, nous donne asile chez elle.
Mais les vierges, telles qu'elles sont dans les diverses hérésies, telles qu'on les trouve encore, dit-on ? chez l'impur manichéen, doivent être regardées comme des prostituées, et non pas comme des vierges. En effet, si c'est le démon qui a formé leur corps, quel respect peuvent-elles avoir pour l'ouvrage de leur ennemi ? Mais, parce elles savent que le nom de vierge est glorieux, elles cachent des loups sous des peaux de brebis. L'antichrist simule le Christ, et couvre d'un nom faussement honorable l'infamie de leurs mœurs. Réjouissez-vous, ma sœur; réjouissez-vous, ma fille; réjouissez-vous, vierge du Christ, car ce que les autres feignent d'être, vous l'êtes véritablement.
Tout ce que nous venons de dire, semblera dur à ceux qui n'aiment pas le Christ; mais ceux qui regardent comme de la boue toute la pompe du siècle, et comme une vanité tout ce qui est sous le soleil, afin de gagner le Christ; ceux qui, étant morts avec le Seigneur et ressuscités avec Lui, auront crucifié leur chair, ainsi que ses passions et ses désirs, ceux-là diront hautement : «Qui donc nous séparera de l'amour du Christ ? Sera-ce l'affliction, ou les angoisses, ou la faim, ou la nudité, ou les périls, ou le glaire ?» Et encore : «Je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les choses futures, ni la violence, — ni tout ce qu'il y a de plus haut ou de plus profond, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l'Amour de Dieu dans le Christ Jésus notre Seigneur.» (Rom 8,35-39). Le Fils de Dieu S'est fait fils de l'homme, pour notre salut. Pendant dix mois, Il attend, au sein de sa mère, l'heure de sa naissance; Il y souffre mille dégoûts; Il en sort tout ensanglanté; on L'enveloppe de langes, on Le flatte, on le, caresse, et celui qui tient l'univers en sa main, Se renferme dans les étroites limites d'une étable. Je ne dis pas que, satisfait de la pauvreté de ses parents, Il mène jusqu’à trente ans une vie obscure; qu'on le frappe, et qu'Il Se tait; qu'on le crucifie, et qu'Il prie pour ses bourreaux. «Que rendrai-je donc au Seigneur, pour tous les biens dont Il m'a comblé ? (Ps 115,3). «Je recevrai le coupe du salut, et j'invoquerai le Nom du Seigneur. — La mort des saints, dit Seigneur est précieuse à ses Yeux.» La seule digne rétribution, c'est de donner sang pour sang, et, après avoir été rachetés au prix de la vie du Christ, de mourir volontiers pour Lui. Quel est celui des saints qui ait été couronné sans avoir combattu ? L'innocent Abel est mis à mort; Abraham court risque de perdre sa femme. Je ne m'étends pas davantage sur ce sujet; examinez vous-même, et vous verrez que tous les justes ont eu les adversités en partage. Salomon seul a vécu dans les délices, et peut-être ont-elles été la cause de sa chute; car le Seigneur châtie celui qu’Il aime, et Il frappe de verges tous ceux qu'Il reçoit parmi ses enfants. N'est-il pas mieux de combattre un peu de temps, de se retrancher, de demeurer sous les armes, de suer sous la cuirasse, et de goûter ensuite les fruits de la victoire, que de s'engager dans une peine éternelle, s’affranchir d'une peine passagère ?
Rien ne coûte quand on aime, rien n'est difficile à quiconque désire une chose. Voyez combien de travaux Jacob essuie pour Rachel, qui lui avait été promise ! «Il servit, dit l'Écriture, sept ans pour Rachel; et ces années ne lui semblaient que peu de jours parce qu’il l'aimait.» (Gen 29,20). Aussi dit-il lui-même dans la suite : «J'étais exposé à la chaleur pendant le jour, et au froid pendant la nuit.» (Gen 31,40). Aimons donc le Christ, cherchons ses Embrassements, et tout ce qui est difficile nous semblera facile; blessés des traits de son Amour, nous dirons à chaque instant : «Malheur à moi, car mon exil a été prolongé ! Les souffrances de la vie présente n'ont aucune proportion avec celle gloire qui doit un jour éclater en nous; car l'affliction produit la patience; la patience, l'épreuve; et l'épreuve, l'espérance. Or, cette espérance n'est pas trompeuse.»
Lorsque le poids de vos peines vous semblera trop lourd, lisez alors la seconde Épître aux Corinthiens : «J'ai essuyé beaucoup de travaux, j'ai reçu un grand nombre de coups, enduré souvent la prison; je me suis vu plus d'une fois près de la mort. — J'ai reçu des Juifs jusqu'à cinq fois trente-neuf coups de fouet. — J'ai été battu de verges par trois fois, j'ai été lapidé une fois. J'ai fait naufrage trois fois, j'ai passé un jour et une nuit au fond de la mer. — Souvent en péril dans les voyages, sur les fleuves, en péril parmi les voleurs ou au milieu des miens, en péril parmi les gentils, en péril dans les cités, en péril dans la solitude, en péril sur la mer, en péril parmi les faux frères; — dans les travaux et les chagrins, dans les veilles, dans la faim et la soif, dans les jeûnes, dans le froid el la nudité.» (2 Cor 11,23-27). Quel est celui de nous qui peut réclamer seulement la moindre partie des vertus ici énumérées ? Ce sont ces vertus qui lui faisaient dire plus tard, avec tant de confiance : «J'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi. Il ne me reste qu'à attendre la couronne de justice, que le Seigneur, comme un juste juge, me donnera en ce grand jour.»
Nos mets sont-ils mal apprêtés, nous entrons en mauvaise humeur, et nous pensons faire quelque chose d'agréable à Dieu, si nous buvons notre vin avec un peu d'eau. On brise les coupes, on renverse la table, on frappe les esclaves, et l'on se venge par l'effusion de leur sang de l'eau que l'on a bue. «Le royaume des cieux souffre violence, et les violents seuls le ravissent.» (Mt 11,12). Si vous ne faites violence, vous n'emporterez jamais le royaume des cieux. Si vous ne frappez avec importunité, vous ne recevrez pas le pain du sacrement. Ne vous semble-t-il pas que ce soit une violence, quand la chair veut être ce qu'est Dieu; quand, pour juger les anges, elle monte aux lieux d'où ils ont été précipités ?
Sortez un moment, je vous prie, de votre prison, et représentez-vous la récompense des peines présentes, récompense que l'œil n'a point vue, que l'oreille n'a point entendue, que le cœur de l'homme n'a point comprise. Quel jour ne sera-ce pas, que celui où Marie, Mère du Seigneur, viendra au-devant de vous, accompagnée des chœurs des vierges; lorsque, après le passage de la mer Rouge, Pharaon, se trouvant submergé avec son armée, Marie, sœur d'Aaron, tiendra le tympanum dans sa main, et entonnera ce cantique de triomphe : «Chantons le Seigneur, parce qu'Il a fait éclater sa Gloire. Il a précipité dans la mer le cheval et le cavalier. Alors Thécle volera, joyeuse, dans ses embrassements. Alors aussi votre époux lui-même viendra à votre rencontre, et dira : «Lève-toi, ma bien-aimée, ma toute belle, ma colombe; car l'hiver s'est éloigné, et les pluies ont cessé.» (Can 2,10-11). Alors les anges seront saisis d'étonnement, et diront : «Quelle est celle-ci qui s'avance comme l'aurore naissante ? belle comme la lune, éclatante comme le soleil ?» (Can 6,9). Les filles vous verront, les reines vous loueront, et les autres femmes publieront votre gloire. D'un autre côté, un chœur de femmes chastes viendra à votre rencontre : Sara paraîtra avec les femmes mariées; Anne, fille de Phanuel, avec les veuves. Celle- qui furent vos mères selon la chair et selon l'esprit se verront en différents chœurs. Celle-là se réjouira de vous avoir mise au monde;
celle-ci, de vous avoir élevée. Alors véritablement le Seigneur s'assiéra sur une ânesse, et entrera dans la Jérusalem céleste. Alors, les petits enfants dont le Sauveur a dit, dans Isaïe : «Me voici, moi et les enfants que le Seigneur m'a donnés,» (Is 8,18) portant les palmes de la victoire, chanteront d'une voix unanime : «Hosanna au plus haut des cieux ! Béni soit celui qui vient au Nom du Seigneur, hosanna au plus haut des cieux !» (Mc 11,10). Alors, les cent quarante-quatre mille, qui se tiennent devant le trône et devant les vieillards, prendront leurs harpes, et chanteront un cantique nouveau, et personne, si ce n'est le nombre défini, ne pourra chanter ce cantique : «Voilà ceux qui ne se sont pas souillés avec les femmes, parce qu'ils sont demeurés vierges. Voilà ceux qui suivent l'Agneau partout où Il va.» (Apo 14,4) Toutes les fois que la vaine ambition du siècle aura charmé votre cœur, toutes les fois que vous aurez vit dans le monde quelque chose de brillant, élevez-vous en esprit jusqu'au ciel, commencez à être ce que vous serez un jour, et votre époux vous dira :
«Mets-moi sur ton cœur comme un sceau; comme un sceau sur ton bras;» (Can 8,6) votre corps et votre esprit se trouvant à couvert, vous direz : «Les grandes eaux n'ont pu éteindre l’amour, les fleuves ne pourront l’étouffer.» (ibid.)
LETTRE 19
À MARCELLA
Sur la maladie de Brésilla
Abraham est tenté dans son fils, mais Dieu le trouve plus fidèle encore. Joseph est vendu pour l'Égypte, mais c'est afin de nourrir son père et ses frères. Ezéchias, effrayé des approches de la mort, verse un torrent de larmes, et le Seigneur lui prolonge la vie de quinze ans. Pierre, l'apôtre, chancelle dans la passion du Seigneur, mais ses pleurs amers lui méritent ce paroles : «Pais mes brebis.» (Jn 21,17). Paul, ce loup ravisseur, ce jeune Benjamin, perd, dans une extase, la vue du corps, afin de trouver celle de l'âme, et, du milieu des ténèbres épaisses dont il est soudainement environné, il appelle son Seigneur celui que naguère il persécutait comme un homme.
Et nous aussi, ma chère Marcella, nous avons vu notre chère Blésilla livrée, durant trente jours environ, aux ardeurs d'une fièvre incessante; mais c'était pour qu'elle apprît à ne pas nourrir dans les délices un corps qui devait être bientôt la pâture des vers. Le Seigneur Jésus est venu vers elle; Il a touché sa main, et voilà que, se levant, elle le sert. Il perçait en elle je ne sais quelle négligence; enlacée dans les liens des richesses, elle gisait dans le tombeau du siècle. Mais Jésus a frémi, Il s'est troublé en Lui-même, et, criant, Il a dit : Blésilla, viens dehors. Elle s'est levée à cet appel, et, sortie du tombeau, elle mange avec le Seigneur. Que les Juifs menacent et s'irritent, qu'ils cherchent à faire mourir celle qui a été ressuscitée, que les Apôtres seuls triomphent. Elle sait qu'elle doit sa vie à Celui qui la lui a rendue. Elle sait qu'elle embrasse les pieds de Celui dont naguère elle appréhendait le jugement. Son corps était étendu presque inanimé, et les approches de la mort ébranlaient ses membres haletants. Où étaient alors les secours de ses parents ? Où étaient ces paroles plus vaines que la fumée ? Elle, ne vous doit rien, ô ingrate famille, celle qui est morte au monde, et qui est ressuscitée pour le Christ. Que celui qui est chrétien se réjouisse; quiconque s'indigne montre par là qu'il n'est pas chrétien.
La veuve qui est dégagée du lien martial ne doit penser qu'à persévérer. Mais quelqu'un se scandalise-t-il de lui voir un vêtement brun ? que l'on se scandalise donc aussi de ce que Jean, lui qui fut le plus grand parmi les enfants des hommes, lui qui fut nommé l'ange, et qui baptisa le Seigneur Lui-même, portait un habit de poil de chameau, et se ceignait d'une ceinture de cuir. Trouve-t-on mauvais qu'elle use d'une nourriture simple ? mais rien de plus commun que des sauterelles. Ah ! que plutôt un œil chrétien se scandalise de ces femmes qui peignent leurs joues et leurs yeux de vermillon, et de je ne sais quel autre fard; dont les visages de plâtre, défigurés par trop de blanc, ressemblent à des idoles; qui, laissant par hasard échapper quelques larmes involontaires, en conservent la trace et les sillons; qui ne peuvent pas même apprendre des autres qu'elles sont déjà vieilles; qui élèvent par étage sur leur tête des cheveux empruntés; qui veulent faire revivre sur des fronts ridés une jeunesse envolée; qui, chancelantes déjà, prennent des airs de jeunes filles, devant une foule de petits-fils et de neveux. Qu'elle rougisse, la femme chrétienne, si elle violente la nature pour paraître belle; si elle prend soin de la chair, pour éveiller la concupiscence, qu'on ne peut suivre, au dire de l'Apôtre, sans déplaire au Christ.
Notre veuve s'ajustait autrefois avec une affectation puérile, et tout le jour demandait à son miroir ce qu'il manquait dans sa parure. Aujourd'hui, elle dit avec confiance : «Nous tous qui contemplons la Gloire du Seigneur sans avoir de voile sur le visage, nous sommes transformées en sa ressemblance, et nous avançons de clarté en clarté, par l’illumination de l'Esprit du Seigneur.» (2 Cor 8,18). Alors ses femmes arrangeaient ses cheveux avec art, et sa tête innocente était pressée sous des mîtres de frisure; maintenant elle néglige sa coiffure, et sait qu'il suffit à sa tête qu'elle soit voilée. Alors, les lits de plume lui semblaient encore trop durs, et à peine pouvait-elle reposer sur une couche délicate; maintenant, elle se lève en toute hâte pour prier, et, d'une voix sonore, entonnant l'Alléluia avant toutes les autres, elle commence la première à louer son Seigneur. Elle s'agenouille sur la terre nue, et des larmes abondantes lavent une figure que salissaient naguère le fard et la céruse. Après la prière, elle chante des psaumes, et sa tête fatiguée, ses genoux chancelants, ses yeux accablés de sommeil, peuvent à peine, si grande est sa ferveur, obtenir un peu de repos. Avec une tunique de couleur sombre, elle appréhende moins de se salir, quand elle se prosterne. Sa chaussure est modeste; et le prix des souliers dorés, elle le distribue aux indigents. Sa ceinture ne brille plus d'or, ni de pierreries, mais elle est d'une laine simple et commune, et peut serrer ses vêtements plutôt que de les couper. Si le serpent jaloux de son choix de vie, veut l'engager, par un langage flatteur, à manger encore du fruit défendu, il faut qu'elle l'écrase par son anathème, et que, le voyant expirer dans sa poussière, elle lui dise : «Retire -toi, Satan;»
(Mc 8,33) ce nom veut dire ennemi. Car, celui-là est un ennemi du Christ et un antichrist qui ne peut souffrir les préceptes de Jésus. Je vous le demande, qu'avons-nous fait, pour que l'on ait droit de se scandaliser, qui approche de ce que les Apôtres ont fait ? Ils abandonnent leur vieux père, leur barque et leurs filets. Le publicain se lève de son comptoir, et suit le Sauveur. Le disciple veut retourner chez lui, et dire adieu aux siens; la voix du Maître l'en empêche. Un autre ne peut rendre les derniers devoirs à son père : c'est une sorte de piété que d'être cruel envers ses parents pour obéir au Seigneur. Nous, parce que nous ne sommes pas vêtus de soie, on nous traite de moines; parce que nous ne sommes point portés à l'ivrognerie, et que nous ne rions point avec excès, on nous regarde comme des gens incommodes et d'une humeur chagrine. Si notre tunique n'est pas d'une blancheur éblouissante, on trouve aussitôt ces paroles banales : C'est un imposteur et un Grec. Qu'ils nous plaisantent d'une manière plus spirituelle encore, qu'ils déchaînent contre nous des hommes de bonne chère; notre Blesilla se rira d'eux, et ne craindra pas d'entendre les coassements impurs des grenouilles, elle qui sait que son Seigneur a été appelé Béelzebub.
LETTRE 20
À MARCELLE
Sur la mort de Léa
Lorsque, vers la troisième heure de ce jour, nous avions commencé à lire le psaume soixante et douzième, c'est-à-dire, le commencement du troisième livre, et que nous étions forcé de faire observer qu'une partie du titre même tient à la fin du second livre, que l'autre partie doit être placée au commencement du troisième livre, que ces mots : «Ici se terminent les hymnes de David, fils de Jessé,» sont la fin du premier livre; que ces autres mots : «Psaume d'Asaph», forment le commencement du livre suivant, et que nous en étions venus à cet endroit où le juste s'exprime ainsi : «Je disais : Si je raconte ces choses, voilà que la génération de vos enfants me nommera prévaricateur,» (Ps 72,15) ce qui ne se trouve pas de la même manière dans les manuscrits latins, alors on est venu nous apprendre tout-à-coup que la très sainte Lea était sortie de ce monde. À cette nouvelle, je vous ai vu devenir si pâle, que j'ai connu qu'il est peu d’âmes, ou qu'il n'en est pas du tout qui ne se contristent, envoyant se briser ce vase d'argile. Pour vous, si vous étiez chagrine, ce n'était pas qu'il vous vint des doutes sur sa destinée, mais vous regrettiez de ne lui avoir pas rendu les derniers devoirs. Enfin, au milieu de nos entretiens, nous avons appris encore que ses restes avaient été déjà transportés à Ostia.
Vous allez me dire : À quoi bon me rappeler toute ceci ? Je vous répondrai, par les paroles de l'Apôtre, que ces détails sont avantageux en toute manière. Premièrement, parce que chacun doit se réjouir de la mort de Léa, elle qui, après avoir triomphé du démon, a reçu déjà la couronne que nul ne peut lui ravir. Secondement, parce que nous vous ferons ainsi connaître sa vie en peu de mots. Troisièmement, parce que nous vous montrerons que ce consul désigné, qui riait de la chaussure de Léa, est enseveli dans les enfers. Et, certes, qui pourrait dignement louer la conduite de notre Léa, qui pourrait dire comment on l'a vue se donner toute entière au Seigneur, gouverner un monastère, devenir la mère des vierges; comment, après avoir été accoutumée à la mollesse des habits, elle déchirait ses membres avec un rude cilice, passait les nuits en prières, et instruisait ses compagnes, plus par ses exemples que par ses paroles ? Elle était d'une humilité si grande et si profonde qu'on l'eût prise pour la servante de tous, elle qui jadis avait commandé à beaucoup de personnes; mais elle était plus véritablement la servante du Christ, en ne paraissant pas dominer sur les hommes. Ses habits étaient grossiers, sa nourriture commune, sa coiffure négligée; et toutefois, elle pratiquait ces vertus de manière à éviter l'ostentation, de peur de recevoir sa récompense en ce monde.
Maintenant donc, pour de courtes souffrances, elle jouit d'une béatitude sans fin; elle est admise dans les chœurs des anges; elle se repose dans le sein D'Abraham, et, avec Lazare autrefois pauvre, elle voit ce riche couvert de pourpre, ce consul couvert non plus de la palmée, mais d'un vêtement de deuil, demander que, du petit doigt de Léa, une goutte d'eau tombe sur sa langue. Oh ! quel étrange changement ! Cet homme que naguère précédaient les insignes de toutes les dignités; qui montait au capitole, comme pour triompher des ennemis subjugués; cet homme que le peuple romain accueillait avec des applaudissements et des acclamations; cet homme, à la mort duquel toute la ville s'est émue, désolé maintenant et dépouillé de tout, bien loin de siéger dans les palais étoilés du ciel, comme se l'imagine faussement sa malheureuse épouse, est enseveli dans d'horribles ténèbres. Cette femme, au contraire, qui se retranchait dans le secret d'une chambre solitaire, et qui semblait pauvre et obscure, dont la vie passait pour une folie, marche maintenant à la suite du Christ, et dit : «Tout ce qui nous avait été annoncé nous l'avons vu dans la cité de notre Dieu,» (Ps 47,8) et le reste.
C'est pourquoi je vous préviens et vous en conjure, avec pleurs et gémissements : pendant que nous cheminons sur la route de ce monde, n'ayons pas deux tuniques, c'est-à-dire, deux sortes de foi. Ne nous chargeons pas de souliers, c'est-à-dire, d'œuvres mortes; que le poids des richesses ne nous entraîne point vers la terre. Ne cherchons pas l'appui d'un bâton, c'est-à-dire, de la puissance du siècle. Ne nous efforçons pas de posséder en même temps et le Christ et le siècle; mais faisons en sorte que des biens éternels succèdent, à des biens caducs et de courte durée. Et, puisque chaque jour nous mourons, je parle du corps ne nous flattons pas d'être immortels quant au reste afin que nous puissions jouir de l'éternelle béatitude.
LETTRE 21
À MARCELLA
Éloge d'Asella
L'on ne doit pas me blâmer si, dans mes lettres je vante ou je censure quelques personnes; parce que reprendre le vice c'est corriger les méchants, et que louer les gens de bien c'est inspirer aux autres l'amour de la vertu. Dernièrement, j'avais dit quelques mots de Léa, d'heureuse mémoire. J'éprouvai aussitôt un remords, et il me vint en pensée que je ne devais pas me taire au sujet d'une vierge, après avoir parlé d'une chasteté du second ordre. Je vais donc décrire en peu de mots la vie de notre Asella, mais je vous prie de ne lui pas lire cette lettre, car elle ne peut souffrir qu'on la loue; montrez-la plutôt aux jeunes filles, afin que, se modelant sur son exemple, elles regardent sa conduite comme la règle d'une vie parfaite.
Je ne dis point qu'elle a été bénie dans le sein de sa mère, avant sa naissance; que son père la vit, durant le sommeil, dans une fiole de verre plus pur et plus éclatant qu'une glace, emblème de sa future virginité. Je ne dis pas qu’enveloppée encore des langes de l'enfance, et dépassant à peine sa dixième année, elle a été consacrée au Seigneur et embellie déjà des prérogatives de la béatitude future. Imputons à la grâce toutes les faveurs dont elle a été comblée, avant de pouvoir combattre, quoique, au reste, Dieu qui sait l'avenir, sanctifie Jérémie dans le sein maternel, fasse tressaillir Jean dans le ventre de sa mère, et, avant la création du monde, réserve Paul pour l'Évangile de son Fils. J'en viens à ce qu'elle a fait elle-même depuis sa douzième année; au genre de vie qu'elle a choisi, embrassé et suivi avec persévérance; aux devoirs qu'elle s'est imposés et qu'elle a remplis.
Renfermée dans les bornes étroites d'une petite cellule, elle jouissait de la vaste étendue du paradis. La terre nue lui servait à la fois d’oratoire et de lieu de repos. Le jeûne était son plaisir, et la faim son aliment. Ce n'était pas pour contenter un désir naturel, c'était pour satisfaire les besoins du corps qu'elle se laissait entraîner à prendre de la nourriture; du pain, du sel et de l'eau froide, tels étaient les aliments qui servaient plutôt à irriter sa faim, qu'à l'apaiser. J'oubliais presque ce que je devais vous dire d'abord. Aussitôt qu'elle eut embrassé ce genre de vie, elle vendit, à l'insu de ses parents, son collier d'or, que l'on appelle communément une murène, parce qu'il est composé de plusieurs petits filets d'or entrelacés les uns dans les autres, et qui s'allongent en serpentant. Puis, elle se revêtit d'une tunique de couleur brune, qu'elle ne pouvait obtenir de sa mère, et, par un pieux début de renoncement au monde, elle se consacra tout-à-coup au Seigneur, de manière que toute sa parenté comprit que l'on ne pouvait obtenir autre chose de celle qui, dans ses vêtements, avait déjà condamné les vanités du siècle.
Or, comme j'avais commencé de le dire, elle se conduisit toujours avec tant de régularité, et mit tant de soins à se cacher dans le secret de sa cellule, que jamais on ne la vit paraître en publie, jamais parler à un homme; et, ce qu'il y a de plus merveilleux, c'est qu'ayant une sœur vierge aussi, elle se contentait de l'aimer, et se privait du plaisir de la voir. Elle travaillait de ses mains, sachant qu'il est écrit : «Que celui qui ne travaille pas ne mange pas.» (2 Th 3,10). Elle s'entretenait avec l'Époux céleste, ou par l'oraison, ou par la psalmodie. Elle allait visiter les tombeaux des martyrs, sans presque se laisser voir. Au milieu des jouissances que lui procurait son genre de vie, elle trouvait son plus grand plaisir à n'être connue de personne. Un jeûne continuel faisait sa nourriture durant toute l'année; souvent même elle vivait ainsi deux, trois jours, mais c'était en carême surtout qu'elle déployait l’ardeur de son zèle, passant de la sorte, et l'air joyeux, presque toutes les semaines. Ce que l'on regarderait peut-être comme impraticable, si la grâce de Dieu ne l'eût rendu possible, c'est qu'elle a vécu de cette manière jusqu'à cinquante ans, sans éprouver aucune douleur d’estomac, ni d'entrailles; sans que ses membres se crispassent à coucher sur la terre nue, sans contracter, dans le sac dont sa peau était déchirée, ni malpropreté, ni odeur fétide; le corps toujours sain, l'esprit plus vigoureux encore, elle faisait de la solitude toutes ses délices, et savait trouver au milieu d'une ville bruyante le calme des moines au désert. Au reste, ces détails vous sont mieux connus qu'à moi, puisque vous m'avez appris le peu que j'en sais; pu vous avez vu de vos yeux le calus, pareil à celui des chameaux, qu'elle a contracté à force de prier. Moi, je dis ce que je peux savoir. Rien de plus enjoué que sa gravité, rien de plus grave que son enjouement; rien de plus triste que sa douceur, rien de plus doux que sa tristesse. La pâleur de son visage est telle que, en étant un indice de ses austérités, elle n'a rien qui sente l'ostentation. Elle parle sans rien dire, et ce silence même est éloquent. Sa démarche n'est ni précipitée, ni lente. Toujours le même maintien. Ses vêtements sont d'une propreté simple et sans recherche d'une élégance sans ornements.
Par la seule égalité de sa vie, elle a mérité que, dans une ville de luxe, de plaisirs et de délices, où l'humilité passe pour misère, les gens de bien la comblent d'éloges, et les méchants n'osent la calomnier; que les veuves et les vierges l'imitent; que les matrones la respectent; que les femmes de mauvaise vie la redoutent, que les prêtres l'admirent.
LETTRE 22
À PAULA
Sui, la Mort de Blésilla, sa fille
«Qui donnera de l’eau, à ma tête, et à mes yeux une source de larmes, et je pleurerai,» non pas, comme dit Jérémie, «les morts de mon peuple;» (Jer 9,1) ni, comme Jésus, les malheurs de Jérusalem; mais je pleurerai la sainteté, la miséricorde, l'innocence, la chasteté; je pleurerai toutes les vertus ensevelies dans un même tombeau avec Blésilla.
Ce n'est pas qu'il faille donner des pleurs à celle qui s'en est allée, mais l'on ne saurait trop s'affliger de ce que nous avons cessé de voir une personne d'une si haute perfection. Comment, en effet, se rappeler, sans répandre des larmes, cette jeune femme de vingt ans, qui porta l'étendard de la croix avec une foi si ardente, et qui regretta plus la perte de sa virginité que la perte de son époux ? Comment redire, sans gémissements, et son assiduité à la prière et la grâce de son langage, et la fidélité de sa mémoire et la pénétration de son esprit ? À l'entendre parler grec, on eût pensé qu'elle ne connaissait pas la langue latine. Si elle se mettait à parler la langue romaine, son discours n'offrait aucun accent étranger. Et même, ce que toute la Grèce admire dans ce fameux Origènes, elle avait surmonté si bien les difficultés de la langue hébraïque, je ne dis pas en peu de mois, mais en peu de jours, qu'elle rivalisait avec sa mère pour l'intelligence et le chant des psaumes. La pauvreté de ses habits n'était point en elle, comme chez la plupart des femmes, l'indice d'une vanité secrète; mais, comme son humilité était tout intérieure, il n'y avait, pour les vêtements, aucune différence entre elle et les vierges qui la servaient, si ce n'est qu'on la reconnaissait plus aisément à une démarche plus négligée. La maladie avait rendu ses pas chancelants; son cou décharné, soutenait à peine sa tête pâle et tremblante; et cependant elle avait toujours dans les mains ou un prophète, ou l'Évangile. Mes joues sont baignées de larmes, les sanglots étouffent ma voix, et mes entrailles émues, retiennent ma langue enchaînée.
Alors que l'ardeur de la fièvre brûlait le faible corps de la sainte, et que mourante, elle avait autour de son humble couche un cercle de parents, elle exprimait ainsi ces dernières volontés : «Priez le Seigneur Jésus de me pardonner, parce que je n'ai pu accomplir ce que je voulais.» Ne craignez rien, ma Blésilla, en pensant que vous avez toujours eu des vêtements blancs. La blancheur des habits c'est la pureté d'une virginité perpétuelle. Nous croyons certain ce que nous avançons; jamais la conversion ne vient trop tard. Ces paroles ont été consacrées pour la première fois dans la personne du larron : «En vérité, Je te le dis, tu seras aujourd'hui en paradis avec Moi.» (Lc 23,43).
Mais aussitôt que, débarrassée de son enveloppe charnelle, l'âme se fut envolée vers son auteur, et que, après un long pèlerinage ici-bas, elle fut rentrée dans son antique héritage, on apprêta, suivant la coutume, les funérailles de Blésilla. Des personnes de distinction marchaient en ordre devant le cercueil qui était couvert d'un voile d'or. Il me sembla qu'elle me criait, du haut des cieux : «Je ne reconnais pas ces habits, ce vêtement n'est pas le mien, ces ornements ne m'appartiennent pas.»
Mais que faisons-nous là ? Je veux arrêter les larmes d'une mère, et je pleure moi-même. Je ne puis dissimuler mes sentiments; ce livre est écrit tout entier avec mes larmes. Jésus lui aussi pleura Lazare, parce qu'Il l'aimait. Celui-là n'est point un consolateur efficace qui succombe à sa propre douleur, et dont les entrailles sont émues, dont la voix est entrecoupée par les sanglots. Ma chère Paula, j'en atteste et Jésus que Blésilla suit maintenant, et les saints anges en la société desquels elle se trouve, je ressens les mêmes douleurs que vous; j’étais son père selon l'esprit, son nourricier selon la charité, et je ne puis ne pas dire quelquefois : «Périsse le jour où je suis né.» (Job 3,3). Et encore : «Malheur à moi, ô ma mère, pourquoi m'as-tu engendré pour que je fasse un homme de contradiction et de discorde dans toute la terre ?» (Jer 15,19). Et encore : «Vous êtes juste, Seigneur, cependant je vous adresserai mes justes plaintes. Pourquoi les méchants prospèrent-ils en leurs voies ?» Et encore : «Mes pieds se sont presque égarés, mes pas ont presque chancelé, parce que je me suis indigné contre les pécheurs, en voyant la paix des impies.» - Et j'ai dit : «Dieu les voit-il ? Le Très-Haut en a-t-il connaissance ? Voilà que ces pécheurs, ces heureux du siècle, ont multiplié leurs richesses.» (Ps 72,2-3). Mais en même temps ces paroles me reviennent à l'esprit : «Si je raconte ces choses, voilà que la génération de vos enfants me nomme prévaricateur.» (Ibid. 15).
Combien de fois ces pensées orageuses ne sont-elles
pas venues traverser mon âme ? Pourquoi des hommes qui ont vieilli dans le crime jouissent-ils des richesses du siècle ? Pourquoi des jeunes gens qui ont encore toute leur innocence, qui sont sans péché, sont-ils moissonnés à la fleur de l'âge ? D'où vient que souvent des enfants de deux ans, de trois ans et encore à la mamelle, sont possédés du démon, couverts de lèpre, dévorés par la jaunisse ? Pourquoi, au contraire, voit-on des hommes impies, adultères, homicides, sacrilèges, jouir en paix d'une heureuse santé, et blasphémer contre Dieu, alors surtout que l'iniquité du père ne retombe pas sur le fils, et que l'âme qui a péché meurt elle-même ? Ou si l'antique sentence subsiste encore, et si les enfants doivent être punis des péchés
de leurs pères, n'est-il pas inique de faire tomber sur un enfant innocent les crimes innombrables d'un père chargé d'années ? Et j'ai dit : «C'est donc en vain que j'ai purifié mon cœur, et que j'ai lavé mes mains parmi les innocents, — et que j'ai été frappé de verges durant tout le jour.» (Ps 72,13-14). Et, lorsque je songeais à toutes ces choses, j'ai appris à dire avec le Prophète : «J'ai médité pour savoir, et mes yeux n’ont vu qu'un grand travail; — jusqu'à ce que je sois entré dans le sanctuaire de Dieu;» (ibid. 16) car les jugements du Seigneur sont un abîme impénétrable, el que j’aie compris la fin des pervers. Et, encore : «Ô profondeur des trésors de la sagesse, et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables !» (Rom 11,13).
Dieu est bon, et tout ce que fait un être bon doit être bon nécessairement. Si je perds un mari, je déplore cette perte; mais parce qu'il plaît ainsi au Seigneur, je supporterai cet accident sans murmurer. La mort m'a-t-elle ravi un fils unique e cette disgrâce est cruelle sans doute, mais supportable néanmoins, parce que Dieu a repris ce qu'il avait donné. Si je deviens aveugle, la lecture faite par un ami sera ma consolation. Si mes oreilles me refusent la faculté d'entendre, je serai à couvert de la corruption, et je ne songerai à rien autre chose qu'au salut. Si, pour comble de malheur, je me vois encore en butte à la dure pauvreté, au froid, à la maladie et à la nudité, j’attendrai que la mort y vienne mettre un terme, et tous les maux de la vie présente me sembleront courts, dans l'attente d'une vie plus heureuse.
Considérons ce que dit ce psaume d'une si haute morale : «Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont droits.» (Ps 118,137). De telles paroles ne peuvent sortir que de la bouche d'un homme qui, dans toutes ses souffrances, bénit le Seigneur, et qui, attribuant à ses péchés les maux qu'il endure, ne cesse, au milieu des adversités, de louer la Clémence divine. Les filles de Juda ont tressailli de joie à cause des jugements du Seigneur. Si Juda se traduit par louange, si toute âme croyante loue le Seigneur, il est nécessaire que celui qui prétend croire au Christ se réjouisse dans tous les jugements du Christ. Me porté-je bien, je rends grâce au Créateur. Suis-je malade, en cela encore je bénis la Volonté de Dieu; «car lorsque je suis faible alors je suis fort, et la force de l'esprit se perfectionne dans la faiblesse» (2 Cor 12,9-10) de la chair. L'Apôtre souffre, lui aussi, ce qu'il ne voudrait pas, et par trois fois il conjure le Seigneur de l'en affranchir, mais on lui répond : «Ma grâce te suffit, parce que la force se perfectionne dans la faiblesse.» (Ibid. 9). Afin de réprimer l’orgueil qu'il aurait pu concevoir de ses révélations, on lui donne un esprit de malice qui le fasse ressouvenir de la faiblesse humaine; de même que dans les triomphes, on plaçait derrière le char du triomphateur un homme qui lui disait, à chaque acclamation des citoyens : Souviens-toi que tu es homme.
Mais pourquoi trouver dur, ce qu'il faut souffrir une fois enfin ? Pourquoi, pleurer la mort de quelqu'un ? Sommes-nous donc nés pour rester ici-bas éternellement ? Abraham, Moïse, Isaïe, Pierre, Jacques, Jean, Paul, ce vase d'élection, et par-dessus tout le Fils de Dieu, ont été sujets à la mort. Et nous nous indignons, lorsque nous voyons abandonner son enveloppe mortelle à une personne qui a été enlevée peut-être, «de crainte que le mal ne changeât son cœur, car son âme était agréable au Seigneur. C'est pour cela qu'il s'est hâté de la retirer du milieu des iniquités,» (Sag 4,11-16) afin que, dans ce long pèlerinage de la vie, elle n'allât pas s'égarer en des sentiers écartés.
Que l'on pleure un mort, mais un mort que la géhenne reçoit, que le tartare dévore, et pour le châtiment duquel brûlent des feux éternels. Nous que les bataillons, des anges escortent au sortir de ce monde; nous, à la rencontre de qui se présente le Christ, soyons bien plutôt affligés d'habiter plus longtemps ces tabernacles de mort, car, pendant que nous demeurons ici-bas, nous sommes éloignés du Seigneur. Que ce désir, que ces paroles soient toujours dans notre âme : «Malheur à moi, car mon exil a été prolongé ! J'ai habité sous les tentes de Cédar; mon âme y a été étrangère.»
(Ps 119,5). Comme le mot Cédar signifie ténèbres, et que ce monde est enveloppé de ténèbres, parce que la lumière luit dans les ténèbres, et que les ténèbres ne l'ont point comprise, applaudissons à notre chère Blésilla, qui a passé des ténèbres à la lumière, et qui, par l'ardeur d'une foi naissante, a mérité la couronne d'une vertu consommée. Si, en effet, pendant qu'elle aurait été occupée des désirs du siècle, Dieu veuille préserver les siens d'un pareil malheur ! si, pendant qu'elle n'aurait songé qu'aux délices de cette vie, une mort prématurée fût venue l'enlever, alors il faudrait la pleurer et répandre sur elle des torrents de larmes. Mais puisque, grâces au Christ, elle a su trouver, il y a quatre mois, comme un second baptême dans les résolutions qu'elle avait prises, et que dès lors elle a vécu de manière à ce que, foulant aux pieds le monde, elle eût toujours sa pensée vers le monastère, ne craignez-vous pas que le Sauveur vous dise : Pourquoi t'irriter, ô Paula, de ce que ta fille est devenue la mienne ? Pourquoi t'indigner contre mes jugements, et, avec des larmes rebelles, M'outrager, parce que je possède Blésilla ? Peux-tu pénétrer les desseins que j'ai sur toi, que j'ai sur le reste de ta famille ? Tu, te refuses la nourriture, non point par un jeûne louable, mais par une douleur excessive. Je n'aime point cette frugalité-là. Ces jeûnes sont ceux de mon ennemi. Je ne reçois aucune âme qui se sépare du corps contre ma Volonté. Que la philosophie insensée du siècle se glorifie de pareils martyrs. Qu'elle se glorifie d'un Zénon, d'un Cléombrotus, d'un Caton. «Mon esprit ne Se repose que sur les humbles et les pacifiques, et sur ceux qui écoutent mes paroles avec tremblement.» (Is 66,2). Est-ce donc là ce que tu promettais dans le monastère ? Est-ce pour cela que, te distinguant du reste des matrones par un costume particulier, tu semblais faire profession d'une vie plus religieuse ? Cette âme qui pleure est bien digne d'un corps vêtu de soie. Te voilà défaillante et à demi morte; et, comme si tu ne devais pas tomber entre mes Mains, tu me fuis comme un juge cruel. Ce prophète, dont l'âme était si grande, Jonas, avait autrefois voulu se dérober à mes poursuites, mais il fut à Moi dans les gouffres mêmes de la mer. Si tu croyais que ta fille est vivante, jamais tu ne pleurerais de l'avoir vu passer à une condition meilleure. Est-ce là ce que j'avais ordonné par mon Apôtre, de ne point s'attrister, à la manière des gentils, sur ceux qui dorment ? Rougis donc : une femme païenne te surpasse. La servante du démon vaut mieux que la mienne. Celle-là se flatte que son mari, qui était païen, a été transporté dans le ciel; et toi, ou bien tu ne peux croire que ta fille habite avec Moi, ou bien tu ne le veux pas.»
Vous me direz : Pourquoi me défendre de pleurer, puisque Jacob, lui aussi, couvert d'un sac, pleura Joseph, et ne voulut pas recevoir les consolations de ses proches, qui s'étaient tous rassemblés auprès de lui ? «Je descendrai, disait-il, vers mon fils en pleurant jusqu’au tombeau;» (Gen 37,35) puisque David, la tête couverte, pleura la mort d'Absalon, en répétant ces paroles : «Mon fils Absalon, Absalon mon fils, qui me donnera de mourir pour toi, mon fils Absalon ?» (2 Roi 18,33) puisque les funérailles de Moïse, d'Aaron et des autres saints furent célébrées par un deuil solennel ? — Il est aisé, de répondre à cela : Jacob pleura son fils, qu'il croyait tué, auprès duquel il devait bientôt lui-même descendre au sépulcre, disant : «Je descendrai tout en pleurs vers mon fils dans le tombeau;» parce que le Christ n'avait point encore forcé la porte du paradis, parce que son Sang n'avait pas encore éteint ce glaive de feu que brandissent les chérubins. De là vient qu’Abraham, quoique placé dans un lieu de rafraîchissement, nous est représenté néanmoins, comme étant dans les enfers avec Lazare. David avait raison de pleurer un fils parricide; mais, un autre fils, à qui ses prières n'avaient pu conserver la vie, il ne le pleura point, parce qu'il savait que ce fils n'avait pas péché. Que les funérailles de Moïse et d'Aaron aient été, suivant l'ancienne coutume, célébrées par un grand deuil, il n'y a rien là d'étonnant, puisque, dans les Actes des apôtres, l'on voit que, dès les premiers jours de l'Évangile, les frères de Jérusalem célébrèrent les funérailles d'Étienne avec un grand deuil; ce qui doit s'entendre, non pas comme vous le pensez, de la douleur excessive des frères, mais de la pompe des obsèques et de la foule prodigieuse qui s'y trouvait. Enfin, l'Écriture parle ainsi de Jacob : «Et Joseph monta ensevelir son père; tous les serviteurs de Pharaon, et les anciens de sa maison, et les anciens de toute l'Égypte, et toute la maison de Joseph et ses frères montèrent avec lui.»
(Gen 50,7) Et un peu après : «Il y eut aussi des chars et des cavaliers qui le suivirent, et il trouva là une grande multitude.» (Ibid. 9) Et ensuite : «Ils célébrèrent les funérailles de Jacob avec beaucoup de pleurs et de grands cris.» (Ibid. 10). Ce deuil solennel ne témoigne pas des larmes et de la tristesse des Égyptiens, mais de la pompe des funérailles. Il est manifeste aussi qu'Aaron et Moïse furent pleurés de la même manière. Je ne saurais assez louer les mystères de l'Écriture, et assez admirer le sens divin qu'elle présente sous des fermes simples en apparence. D'où vient que Moïse est pleuré, et que le saint homme Jésus, fils de Navé, fut enseveli sans être pleuré cependant ? C'est que, du temps de Moïse, je veux dire, dans l'ancienne loi, tous les hommes étaient enveloppés dans la condamnation prononcée contre le péché d'Adam, et qu'il était naturel de donner des larmes à ceux qui descendaient aux enfers, suivant ce que dit l'Apôtre : «La mort a régné depuis Adam jusqu’à Moïse, même sur ceux qui n'avaient pas péché.» (rom 5,4). Mais sous l’Évangile, c'est-à-dire, sous Jésus, par qui nous a été ouvert le paradis, on célèbre avec joie les funérailles des morts. Aujourd'hui encore les Juifs donnent des larmes à ceux qui meurent, et, les pieds nus, se roulent sur la cendre, se couchent sur le cilice. Puis, afin que rien ne manque à cette superstitieuse cérémonie, ils ont coutume, d'après une vaine tradition des pharisiens, de prendre des lentilles pour première nourriture, faisant voir par là que ce mets fatal leur a fait perdre le droit d'aînesse. Mais leur aveuglement est mérité;
car, ne croyant pas à la résurrection du Seigneur, ils ne peuvent attendre que la venue de l'antichrist. Mais nous, qui avons été revêtus du Christ, et qui sommes devenus, suivant l'Apôtre, une race royale et sacerdotale, nous ne devons pas nous affliger sur les morts. «Et Moïse dit à Aaron, et à Eldazar et à Ithamar, ses fils qui étaient restés : Vous ne découvrirez point votre tête, vous ne déchirerez point vos vêtements, de peur que vous ne mouriez, et que la colère ne vienne sur tout le peuple.» (Lev 10,6). N'allez pas, dit-il, déchirer vos vêtements, ni étaler un deuil de gentil, de peur que vous ne mouriez. Notre mort, c'est le péché. Et, ce qui semblera peut-être dur à quelqu'un, mais qui néanmoins est nécessaire à la foi, le même Lèvitique défend au grand-prêtre d’approcher du cadavre de son père, de sa mère, de ses frères ou de ses enfants, de peur sans doute qu'une âme occupée d’offrir des sacrifices à Dieu et de méditer ses mystères, ne trouve une distraction dans des affections quelconques. La même chose n'est-elle pas recommandée en d’autres termes dans l'Évangile, lorsque le disciple reçoit ordre d'abandonner sa maison, de ne pas accorder la sépulture au cadavre de son père ? Et il (le grand-prêtre) «ne sortira pas des lieux saints, afin qu'il ne souille pas le sanctuaire du Seigneur; car il a sur la tête l'huile de l'onction sainte de son Dieu.» (Ibid. 21,12).
Assurément, dès que nous croyons au Christ, et que, après avoir reçu l'huile de son onction, nous le portons en nous, il ne faut pas que nous sortions du temple, c'est-à-dire, de la voie de la perfection chrétienne, ni que nous allions dehors pour prendre part à l'incrédulité des gentils; mais nous devons toujours rester au dedans, c'est-à-dire, observer la Volonté du Seigneur. Je vous ai dit ces choses, de peur que, ne comprenant pas l'Écriture, vous ne vous en servissiez comme d'une autorité dans votre deuil, et que vous ne justifiassiez ainsi votre égarement. Et encore ne vous ai-je parlé jusqu'à présent que comme à une chrétienne ordinaire. Mais, puisque je sais que vous avez renoncé au monde entier, et que, après avoir dédaigné et foulé aux pieds les délices du siècle, vous vaquez chaque jour à la prière, au jeûne, à la lecture; puisque, à l'exemple dAbraham, vous souhaitez de sortir de votre pays et de votre parenté, d'abandonner la Chaldée et la Mésopotamie, pour entrer dans la terre de promesse; puisque, morte au monde avant même de mourir, vous avez distribué vos biens aux pauvres et à vos enfants, je m'étonne que vous fassiez des choses qui, dans les autres personnes, seraient dignes de blâme. Il vous souvient toujours de la conversation de Blésilla, de ses caresses, de ses paroles, de sa compagnie, et la perte de tout cela vous semble insupportable.
Nous excusons les larmes d'une mère, mais nous voulons des bornes dans la douleur. Si je songe que vous êtes mère, je ne vous fais pas un crime de vos pleurs. Si je me rappelle que vous êtes chrétienne et religieuse, je dis que ces deux noms excluent celui de mère. La plaie est récente, et, quelque précaution que ma main prenne pour la toucher, elle l'irrite plutôt qu'elle ne la guérit. Cependant, un mal que le temps doit adoucir, pourquoi ne pas en triompher par la raison ? Noémi, pour se défendre contre la famine, s'étant réfugiée dans la terre de Moab, y perdit son époux et ses fils. Et, lorsqu'elle était privée du secours des siens, Ruth, quoique étrangère, ne s'éloigna pas de ses côtés. Voyez quel mérite ce fut d'avoir consolé une personne délaissée ! Le Christ naît de la race de Ruth. Considérez quelles disgrâces Job a essuyées, et vous verrez que vous êtes trop délicate, pendant que lui, les yeux levés au ciel, au milieu des ruines de sa maison, avec les douleurs de son ulcère, après des pertes infinies, et en face des embûches de son épouse, fait preuve d'une patience invincible. Je sais ce que vous allez répondre : Toutes ces calamités ne fondirent sur cet homme juste que pour éprouver sa vertu. De deux choses, choisissez donc celle que vous voudrez : ou vous êtes sainte, et alors vous êtes éprouvée; ou vous êtes pécheresse, et alors vous vous plaignez injustement; car vous souffrez moins que vous ne méritez de souffrir.
Que parlé-je d'exemples anciens ? Imitez ceux que vous avez sous les yeux. La sainte Mélanie, cette véritable illustration chrétienne de nos temps (puisse le Seigneur, en son grand jour, nous accorder, à vous et à moi, une part avec elle !) pendant que le corps de son mari était encore chaud, et n'avait pas reçu les derniers devoirs, perdit en même temps deux fils. Je vais dire une chose incroyable; mais, le Christ n'en est témoin, c'est la vérité. Qui ne penserait qu'alors Mélanie, comme une furieuse, les cheveux épars, les vêtements en lambeaux, n’allât se déchirer le sein ? Elle ne répandit pas une seule larme, se tint immobile; et, prosternée aux pieds du Christ, elle sourit, comme si elle l’eût tenu dans ses bras. Je vais, Seigneur, vous servir avec plus de liberté, puisque vous m’avez déchargée d’un fardeau si pesant. Mais peut-être a-t-elle été vaincue par sa tendresse pour ses autres enfants ? Jugez de son détachement, par la manière dont elle en agit avec le seul qui lui restât; car, après lui avoir donné tous ses biens, elle s’embarqua, au commencement de l’hiver, pour aller à Jérusalem.
Epargnez-vous, je vous en conjure; épargnez votre fille qui déjà règne avec le Christ; épargnez du moins votre Eustochium, dont l'âge tendre encore, dont l’âge l’enfance encore extrême est guidée par vos enseignements. Aujourd'hui, le démon frémit de rage; et, parce qu'il a vu triompher une de vos filles, irrité d'avoir été vaincu, il s'efforce de ressaisir en celle qui reste, la victoire qu'il a perdue dans, celle qui est aux cieux. Trop de tendresse envers des enfants est une impiété envers Dieu. Abraham immole avec joie son fils unique, et vous voyez avec chagrin que, sur plusieurs de vos enfants, l’un reçoive la couronne ?
Je ne saurais exprimer sans gémissement ce que j'ai à vous dire. Lorsque, du milieu du convoi, l'on vous rapportait à demi-morte, le peuple murmurait tout bas : N'est-ce pas là ce que nous disions souvent ? Elle s'attriste de ce que sa fille, tuée par les jeûnes, ne lui a pas laissé de petits-fils, même d'un second mariage. Que ne chasse-t-on enfin de la ville cette race détestable des moines ? Pourquoi ne pas les lapider ? Pourquoi ne pas les précipiter dans les flots ? Ils ont séduit cette pauvre matrone, qui n’a embrassé que malgré elle, la vie monastique, on le voit bien, car jamais païenne ne pleura de la sorte ses enfants.
Quelle pensez-vous qu'ait été la tristesse du Christ, à de
tels discours ? Quelle joie n'a-ce pas été pour Satan, qui s'efforce aujourd'hui, de vous ravir votre âme, et qui, sous le prétexte spécieux d'une pieuse douleur, pendant que l'image de votre fille est sans cesse devant vos yeux, désire tout à la fois tuer la mère de celle qui a triomphé de lui, et envahir la solitude d'Eustochium, sa sœur délaissée ? Je ne dis point ceci pour vous alarmer, et le Seigneur m'est témoin que je vous parle avec autant de sincérité que si j'étais devant son tribunal. Elles sont abominables, pleines de sacrilèges, plus remplies encore d'incrédulité, ces larmes qui n'ont pas de mesure, et qui vous conduisent presque jusque au tombeau. Vous poussez des hurlements, des cris continuels; et, devenue comme furieuse, vous vous faites, autant qu'il est en votre pouvoir, homicide de vous-même. Dans l'état où vous vous trouvez, Jésus avec douceur s'approche de vous, et vous dit : «Ne pleurez point, votre fille n'est pas morte, mais elle dort.» (Mc 5). Que les assistants se rient de ces paroles; ils imitent l'infidélité des Juifs. Vous encore, si vous voulez vous livrer à la douleur sur le tombeau de votre fille, vous entendrez ces reproches de l’ange : «Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celle qui est vivante ?» (Ibid. 24,5) C’est ce que faisait Marie Madeleine; mais aussitôt qu'elle reconnut la voix du Seigneur qui l'appelait, elle se prosterna à ses Pieds, et le Christ lui dit : «Ne me touchez pas, car Je ne suis pas encore monté vers mon Père;» (Jn 20,17) c'est-à-dire, vous ne méritez pas de me toucher à présent que je ressuscite, puisque vous me croyez enseveli dans le sépulcre.
Quels supplices, quels tourments pensez-vous que ce soit pour notre Blésilla de voir le Christ un peu irrité contre vous ? Elle vous crie maintenant, à vous qui pleurez : Si jamais tu m'as aimée, ô ma mère; si j'ai sucé tes mamelles; si j'ai grandi au milieu de tes avertissements, ne m'envie point ma gloire, ne fais pas que nous soyons à jamais séparées l'une de l'autre.
Penses-tu que je sois seule ? J'ai, pour te remplacer, Marie, Mère du Seigneur. Je vois ici beaucoup de saintes personnes que je ne connaissais pas encore. Oh ! combien cette société est préférable ! J'ai ici Anna, cette prophétesse de l'Évangile; et, ce qui doit redoubler ta joie, j'ai obtenu en trois mois, la gloire qui lui a coûté, à elle, tant d'années d'un pénible travail. Nous avons reçu la même palme de chasteté.
Me plains-tu d'avoir quitté le monde ? Je vous plains aussi, vous que la prison du siècle retient encore; vous qui chaque jour combattez, et qu'entraînent dans une ruine fatale, tantôt la colère, tantôt l'avarice, tantôt la volupté, tantôt les charmes des vices divers. Si tu veux être ma mère, aies soin de plaire au Christ; je ne reconnais pas pour mère celle qui déplaît à mon Seigneur. Blésilla vous dit encore beaucoup d'autres choses, que je passe sous silence; elle prie le Seigneur pour vous, et m’obtient, car je connais ses sentiments, le pardon de mes fautes, en reconnaissance des avis que je lui ai donnés, des exhortations que je lui ai faites, du zèle avec lequel j'ai encouru la haine de ses proches, afin d’assurer son salut.
Ainsi, tant qu'un faible souffle animera mes membres, tant que je poursuivrai le pèlerinage de cette vie, je m'y engage, je le promets, je le jure, c'est Blésilla que ma voix célébrera; c'est à elle que seront consacrés mes travaux, pour elle que se fatiguera mon esprit. Aucune page, dans mes livres, qui ne parle de Blésilla. En quelque lieu que parviennent mes ouvrages, elle voyagera avec eux. Les vierges, les veuves, les moines, les prêtres liront ses traits gravés dans mon âme. En dédommagement d'une courte vie, elle obtiendra une éternelle renommée. Celle qui vit dans les cieux avec le Christ vivra aussi dans la bouche des hommes. Le siècle présent passera; viendront les siècles futurs qui la jugeront sans amour et sans haine. Je la placerai entre le nom de Paula et celui d'Eustochium; elle vivra éternellement dans mes écrits; elle m'entendra toujours parlant d'elle avec sa sœur, avec sa mère.
LETTRE 23
À EUSTOCHIUM
C'est un présent léger, en apparence, mais précieux par la charité qui l'accompagne, que des bracelets, une lettre et des colombes venant d'une vierge. Mais, comme dans les sacrifices on n'offrait point de miel à Dieu, vous avez en l'art de tempérer la trop grande douceur de vos dons, et de les assaisonner de l'austérité du poivre, si je puis parler ainsi. Les choses les plus agréables, les plus douces selon Dieu, paraissent fades, à moins qu'on ne les relève par les traits d’une vérité un peu piquante. La Pâque du Christ se mange avec des assaisonnements amers. C'est aujourd'hui un jour de fête, et il faut, en célébrant le triomphe du bienheureux Pierre, montrer une gaieté plus grande que de coutume, de manière néanmoins à ce que l'enjouement de nos paroles ne s'éloigne pas trop de la ligne tracée par les Écritures, et que nous n'allions pas nous écarter de nos pratiques accoutumées.
Jérusalem, dans Ézéchiel, est ornée de bracelets; Baruch reçoit une lettre de Jérémie; l'Esprit saint descend sous la forme d'une colombe. Ainsi, pour assaisonner une lettre de quelque chose de vif et de piquant, pour vous rappeler celle que je vous écrivis autrefois, je vous dirai : Gardez-vous de dédaigner la parure des bonnes œuvres qui doivent vous servir de bracelets; gardez-vous de déchirer la lettre qui est écrite dans votre cœur, de suivre l'exemple du prince impie qui coupa avec un canif celle que lui avait donnée Baruch; prenez garde enfin qu'Osée ne vous dise comme à Ephraïm: «Vous êtes devenue semblable à une colombe sans intelligence.» (Os 7,2). Mon style, répondrez-vous, est trop austère, et ne convient point à un jour de fête ? Vous m'avez provoqué vous-même par vos dons, en mêlant les choses douces aux choses amères; vous recevrez la pareille, et je mêlerai un peu d'aigreur à mes éloges.
Mais, pour ne point paraître déprécier vos présents, je vous remercie de la corbeille de cerises que vous m’avez envoyée; elles m'ont semblé si fraîches et si colorées de pudeur virginale que j'ai cru qu'elles venaient d'être seulement apportées par Lucullus. Car ce fut lui qui, après avoir subjugué le Pont et l'Arménie, apporta le premier de Cérasonte à Rome cette espèce de fruit; de là vient que l'arbre a pris son nom du pays où il croît. Ainsi donc, puisque l'Écriture parle d'une corbeille pleine de figues, mais qu'elle ne dit rien des cerises, j'appliquerai à celles-ci ce qu'elle dit de celles-là. Je souhaite que vous deveniez comme ces figues qui étaient devant le temple de Dieu, et dont le Seigneur disait : «Celles qui sont bonnes sont très bonnes.» (Jer 3) Le Sauveur, en effet, ne veut rien de médiocre; et comme, sans rejeter les âmes de glace, Il fait ses délices de celles qui sont toutes de feu, de même aussi Il nous assure, dans l'Apocalypse, qu'Il vomit les tièdes. Ce jour solennel nous devons donc avoir grand soin de le célébrer, non pas tant par l'abondance des mets que par une joie toute spirituelle; car, c'est une chose absurde que de vouloir honorer, par la bonne chère, un martyr que l'on sait avoir été agréable à Dieu par les jeûnes. Il vous faut toujours manger de telle sorte, que la prière et la lecture puissent succéder à vos repas. Cela, déplaît-il à quelqu'un ? dites-lui avec l'Apôtre : «Si je voulais encore plaire aux hommes je ne serais pas la servante du Christ.» (Gal 1,10).
LETTRE 24
À MARCELLA
Si je ne vous ai pas écrit plus au long, c'est pour un double motif : d'abord, le porteur était sur son départ, et, comme je me trouvais occupé d'un autre ouvrage, je n’ai pas voulu l'interrompre. Vous demandez quel est cette chose si grande, si importante, qui m’arrache au plaisir d'une causerie épistolaire. — Depuis longtemps je collationne avec le texte hébraïque l'édition d'Aquila, afin de voir si la synagogue, dans sa haine pour le Christ, n'y aurait pas fait quelque changement; et j'y trouve, il faut l'avouer à une personne amie beaucoup de choses bien capables de consolider notre foi.
Après avoir scrupuleusement revu les Prophètes, Salomon, le psautier et les livres des Règnes, j'en suis à l'Exode, que les Hébreux appellent ELLE SEMOTH, après quoi je passerai au Lévitique. Vous voyez donc bien qu'il ne faut rien préférer à un ouvrage de cette importance. Cependant, de peur que notre courrier ne fît inutile, j'ai voulu joindre à ce petit billet deux lettres que j'adresse à votre sœur Paula et à sa fille Eustochium; vous pouvez les lire, et si, vous y trouvez quelque chose qui vous instruise et vous plaise, regardez comme écrit à vous-même ce qui est écrit pour d'autres.
Je désire que notre mère Albina se porte bien, je parle de la santé du corps pour l'esprit, je n'ignore pas comment il se porte. Je vous conjure de la saluer, et de lui rendre tous les devoirs de piété que nous lui devons, comme à une chrétienne et à une mère.
SUITE DE LA DEUXIÈME CLASSE, COMPRENANT LES LETTRES ÉCRITES À ROME DEPUIS L’AN 380 JUSQU’À L’ANNÉE 385
LETTRE 25
À MARCELLA.
Depuis ma dernière lettre, dans laquelle je vous expliquais quelques mots hébreux, j'ai appris soudainement que certaines personnes s'acharnent à me décrier, et se plaignent de ce que, au mépris de l'autorité des anciens et de l'opinion générale, j’ai eu la témérité de corriger quelques endroits dans les évangiles. Je pourrais fort bien mépriser ces sortes de gens, car il est inutile de jouer de la lyre devant un âne; mais, de peur que, suivant leur coutume, ils ne m'accusent d'orgueil, je répondrai que je ne suis ni assez inepte, ni assez stupide (eux font consister toute leur sainteté dans la sottise et l'ignorance, disant qu'ils sont disciples des pécheurs, comme s'ils étaient saints parce qu'ils ne savent rien), pour croire, ou qu'il y a quelque chose à corriger dans les paroles du Seigneur, ou que tout n'est pas inspiré dans les évangiles. J'ai voulu seulement, d'après l'original grec, sur lequel mes censeurs eux-mêmes avouent que les versions ont été faites, corriger les exemplaires latins qui sont altérés, comme cela se prouve par les différences que l'on voit dans tous les livres. Si mes adversaires dédaignent de puiser à une source très pure, qu'ils boivent l'eau bourbeuse des ruisseaux; qu'ils n'apportent pas, dans la lecture des Livres saints, l'attention spéciale qu'ils mettent à savoir en quelles forêts se trouvent les oiseaux les plus
délicats, sur quel rivage l'on pèche les meilleures huîtres; qu’ils ne montrent de la simplicité que pour dire que les paroles du Christ sont impolies, et que tant de sublimes esprits qui ont travaillé, depuis tant de siècles, à chercher le véritable sens de chaque parole, l'ont deviné bien plus qu'ils ne l'ont expliqué; qu'ils accusent d'ignorance l'Apôtre, lui à qui l'on disait que
son grand savoir lui faisait perdre le sens.
Je n'ignore point qu'en lisant ces lignes, vous froncerez le sourcil; que vous craindrez que ma liberté d’expression ne devienne un nouveau sujet de querelles, et que vous voudriez s'il était possible, mettre votre doigt sur ma bouche, pour m’empêcher de dire ce que les autres ne rougissent pas de faire. Je le demande, que m'est-il donc échappé de trop libre ? Ai-je fait graver dans des bassins les images des faux dieux ?
Parmi des convives chrétiens, ai-je exposé aux yeux des vierges les embrassements des Bacchantes et des Satyres ? Ai-je parlé jamais de quelqu'un avec trop d'aigreur ? Ai-je déclamé contre ceux qui, de pauvres, sont devenus riches ? Ai-je blâmé ces héritages pris sur la mort ? Malheureux ! j'ai dit seulement que les vierges devraient être plutôt avec des femmes qu’avec des hommes, et voilà que j'ai encouru l'indignation de toute la ville, voilà que tous me montrent au doigt. Ils sont plus nombreux que les cheveux de ma tête, ceux qui me haïssent sans motifs, — et je suis devenu pour eux un sujet de risée, (Ps 68,5) et vous pensez que je dirai quelque chose encore ?
Mais, de peur que Flaccus n’aille rire de moi et dire :
Tu promis une coupe, ignorant ouvrier,
Et ta roue, en tournant, donne un vase grossier
(Horat. Epist. ad Pisones)
revenons à nos ânes bipèdes, et, au lieu de jouer de la harpe devant eux, sonnons de la trompette à leurs oreilles. Qu'ils s'obstinent à lire: Réjouissez-vous dans votre espérance, accommodez-vous au temps; pour nous, lisons : Réjouissez-vous dans votre espérance, servez le Seigneur. Qu'ils disent que l'on doit recevoir les accusations contre un prêtre; pour nous, lisons : Ne recevez d'accusation contre un prêtre que sur la déposition de deux ou trois témoins. (Rom 12,12) — Reprenez devant tout le monde ceux qui pèchent. (1 Tim 5,19) Qu’ils approuvent cette leçon : C’est un discours humain et digne d’être reçu avec une soumission parfaite; pour nous, dussions-nous errer, attachons-nous aux exemplaires grecs et à l'Apôtre qui a dit en grec : C'est une vérité certaine et digne d'être reçue avec toute la soumission possible. (ibid. 1,15). Enfin, qu'ils se plaisent à soutenir que le Christ monta sur un de ces chevaux qui viennent des Gaules; quant à nous, aimons à dire qu'il prit cet ânon dégagé de tout lien, préparé, suivant Zacharie, pour le Sauveur, et, qui, en servant de monture au Christ, justifia cette prophétie d’Isaïe : Heureux celui qui sème sur les bords de toutes les eaux, où travaillent le bÏuf et l’âne ! (Is 32,20).
LETTRE 26
À MARCELLA.
Au sujet d'Onasus.
Les médecins, que l’on nomme chirurgiens, passent pour des gens cruels; moi, je les trouve malheureux. N'est-ce pas être malheureux, en effet, que de toucher sans miséricorde les blessures d’autrui, et de porter un fer impitoyable sur des chairs mortes; de traiter de sang-froid une chose que le malade lui-même ne peut regarder sans horreur, et de passer pour un ennemi ? Tel est le caractère de l'homme : la vérité lui semble amère, et le vice a des attraits pour lui. Isaïe, pour figurer la captivité à venir, n'a pas honte de marcher nu. Jérémie est envoyé du sein de Jérusalem vers l'Euphrate, fleuve de Mésopotamie afin de cacher, au milieu de peuples ennemis, chez l'Assyrien et dans le camp du Chaldéen, sa ceinture, et l'y laisser pourrir. Ézéchiel reçoit ordre de manger un pain, cuit d'abord sous des excréments humains, puis sous de la bouse, et composé de plusieurs espèces de grains. Il voit, d'un Ïil sec, mourir sa femme. Amos est chassé de Samarie. Pourquoi, je le demande ? Si ce prophète est banni, c'est que les chirurgiens spirituels, qui emploient le fer pour guérir les plaies faites par le péché, exhortent à la pénitence. L'apôtre Paul a dit : Je suis devenu votre ennemi, parce que je vous ai dit la vérité. (Gal 4,16). Et comme les discours du Sauveur semblaient trop durs à ses disciples, plusieurs d'entre eux L'abandonnèrent.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner, si, déclamant contre le vice, j'offense beaucoup de gens. Je veux couper un nez qui sent mauvais; c'est à ceux, qui ont les écrouelles de trembler. Je veux rabattre le caquet de la corneille; que la corneille reconnaisse qu'elle n'est qu'une babillarde. Ny a-t-il dans Rome qu'un seul homme à qui l'on ait coupé le nez et défiguré le
visage ? N’y a-t-il que le seul Onasus de Ségeste qui, d'une voix emphatique, pèse gravement comme dans une balance, des mots sonores et enflés outre mesure ? Je dis que certaines gens, à l'aide du crime, du parjure et du mensonge, sont parvenus à je ne sais quelles dignités. que te fait cela, toi qui te sens innocent ? Je ris à d’un avocat qui a besoin de patron; je me moque de son éloquence de bas aloi; que te fait cela, toi qui es disert ? Je veux m'élever contre des prêtres amis de l’or; toi, qui n'es pas riche, quel sujet as-tu de te fâcher ? Je veux enfermer Vulcain, et le consumer dans ses propres feux; es-tu son hôte ou son voisin, toi qui t'efforces d'écarter l'incendie des temples de l'idole ? Il me plaît à moi de tourner en dérision les larves, le chat-huant, le hibou et tes monstres du Nil; tout ce que je dis, tu crois qu'on te l'applique. Dès que ma plume s'efforce de stigmatiser un vice, tu vas criant que c'est à toi qu’on en veut. Là-dessus, tu me prends à partie, et tu m'accuses sottement de faire des satires en prose. Te semble-t-il que tu sois beau parce que tu as un nom qui porte quelque chose d'heureux ? Comme si l'on ne donnait pas à un bois le nom de lucus, parce que la lumière ne peut y pénétrer; aux déesses qui président à la vie, le nom de ParcÏ, justement parce qu'elles n'épargnent personne; aux furies, celui d'Eumènides, parce qu'elles sont loin d'être bienveillantes; aux Éthiopiens, celui d'hommes argentés ! Que si toujours tu te fâches, quand on décrit des objets hideux, je te dirai avec Perse :
Puissent un roi et une reine désirer de t'avoir pour gendre ! Puissent les jeunes filles se disputer ta main ! Que les roses naissent en foule sous tes pas !
(SAT 2,37-38)
Je te donnerai néanmoins un conseil, et te dirai ce qu'il faut que tu caches, afin de paraître plus beau. Que l’on ne voie pas ton nez au milieu de ton visage; que l'on n'entende pas le son de ta voix; tu pourras sembler alors et beau et éloquent.
LETTRE 27
A MARCELLA.
Un certain sectateur de Montanus a voulu vous objecter des passages de l'évangile de Jean, dans lesquels notre Sauveur parle de retourner vers son Père, et promet d'envoyer le Paraclet. Pour quel temps a été faite cette promesse, en quel temps elle a été accomplie, c'est ce que nous apprennent les Actes des Apôtres. Il est raconté que dix jours après l'ascension du Seigneur, c'est-à-dire, cinquante jours après sa résurrection, le saint Esprit descendit, et que les croyants parlèrent diverses langues, en sorte que chacun d’eux s'exprimait dans la langue de tous les peuples. Alors, quelques hommes d’une foi encore faible prétendaient qu'ils étaient ivres de vin nouveau, mais Pierre, se levant au milieu des apôtres et de toute l'assemblée, dit : Hommes de la Judée, et vous tous qui habitez Jérusalem, considérez ceci, et prêtez l'oreille à mes paroles; — car, ceux-ci ne sont pas ivres, comme vous pensez, puisqu'il n'est que la troisième heure du jour. — Mais c'est ce qui a été dit par le prophète Joël : — Il arrivera dans les derniers jours, dit le Seigneur : Je répandrai mon Esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront, et vos jeunes gens verront des visions, et vos vieillards auront des songes. — En ces jours-là, je répandrai mon esprit sur mes serviteurs et sur mes servantes. (Joël 2,28).
Si donc l’apôtre Pierre, sur qui le Seigneur a fondé l'Église, affirme que la prophétie et la promesse dit Seigneur ont eu leur accomplissement en ce temps-là, comment pouvons -nous assigner un autre temps ? Mais si les montanistes veulent répondre que les quatre filles de Philippe ont prophétisé ensuite, — qu'il s'est trouvé un prophète Agabus, — que, dans le dénombrement des dons de l’Esprit, Paul à placé aussi des prophètes parmi les apôtres et les docteurs, — que lui-même a prédit beaucoup de choses touchant les hérésies futures et la fin du siècle; si les montanistes nous objectent cela, qu'ils sachent que nous ne rejetons pas une prophétie scellée par la passion du Seigneur, mais que nous n'avons point de communion avec ceux qui refusent de se rendre à l’autorité de l'ancienne et de la nouvelle Écriture. D'abord, nous différons quant aux règles de la foi. Nous disons que le Père, le Fils et le saint Esprit sont des personnes distinctes, tout en, n'ayant qu'une même substance mais les montanistes, suivant la doctrine de Sabellius resserrent la Trinité dans les bornes étroites d'une seule personne.
Nous permettons les secondes noces, plutôt que nous ne les autorisons, selon le précepte de Paul qui veut que les jeunes veuves se remarient; eux, au contraire, regardent les secondes noces comme quelque chose de si criminel qu'ils traitent d'adultère quiconque se marie une seconde fois. Nous ne jeûnons, avec tout l'univers chrétien qu'un seul carême, suivant la tradition des apôtres; les montanistes font trois carêmes par an, comme si trois Sauveurs avaient souffert. Ce n'est pas qu'il ne soit permis de jeûner pendant toute l'année, excepté les jours de la Pentecôte; mais autre chose est d'offrir un présent par nécessité, autre chose de l'offrir de son propre mouvement.
Chez nous, les évêques tiennent le rang des apôtres; chez les montanistes, l'évêque n'occupe que la troisième place. Ils mettent au premier rang leurs patriarches de Pépusa en Phrygié; au second, ceux qu'ils appellent Cenonas, et dès lors les évêques sont relégués au troisième, c'est-à-dire presque au dernier rang, comme s'ils relevaient l'éclat de leur religion, on rejetant chez eux à la dernière place ceux qui chez nous occupent la première.
Ils ferment les portes de l'Église, presque pour chaque faute; nous autres, nous lisons chaque jour : J’aime mieux la pénitence du pécheur que sa mort; (Ez 18,23) et encore : Celui qui tombe ne se relèvera-t-pas, (Jer 8,4) dit le Seigneur ? et encore : Revenez à moi, enfants rebelles, et je guérirai vos plaies. (Ibid. 22) S'ils sont rigides ce n'est pas qu'ils ne pèchent plus grièvement eux-mêmes; la différence entre nous et eux, c'est qu'ils rougissent de confesser leurs péchés, comme se croyant justes; tandis que nous, en faisant pénitence, nous obtenons plus facilement le pardon.
Je ne dis rien de ces mystères criminels où ils emploient le sang d'un enfant à la mamelle, qui doit être regardé comme un martyr. Oui, j'aime mieux n'y pas croire; tenons pour faux tout ce qui est sanguinaire. Ce que nous devons confondre, c'est le blasphème qui leur fait dire ouvertement que Dieu avait voulu d'abord, dans l'Ancien Testament, sauver le monde par Moïse et les prophètes; mais, que n'ayant pu le faire, il a pris un Corps dans le sein de la Vierge, qu'Il à prêché, qu'Il est mort pour nous dans le Christ, sous la figure du Fils; que, n'ayant pu sauver le monde par ces deux degrés, Il est descendu enfin par l'Esprit saint dans Montanus, Prisea et Maximilla, ces deux femmes insensées, et que Montanus, cet efféminé, ce demi-homme, a reçu la plénitude que Paul n’a pas eue, puisqu'il dit : Nous ne connaissons, nous ne prophétisons qu’en partie; et encore : Nous voyons maintenant comme en un miroir, et en énigme. (1 Cor 13,9-12). Voilà des choses qui n'ont pas besoin d'être relevées; c'est confondre leurs erreurs, que de les dévoiler. Il n'est pas nécessaire non plus, dans une courte lettre, de chercher à détruire toutes les rêveries qu'ils débitent, puisque, possédant très bien les Écritures, vous n'avez pas été ébranlée par leurs arguments, et que vous avez simplement voulu me demander ce que j'en pense.
LETTRE 28
À ASELLA
Si je croyais pouvoir me reconnaître envers vous, je serais un insensé. Dieu seul est capable de rendre à votre sainte âme ce qu'elle mérite. Indigne que je suis de votre affection, je n'ai jamais dû penser, ni espérer de votre part une si grande amitié en Jésus Christ. Et, quoique certaines gens me prennent pour un scélérat, pour un homme plongé dans tous les crimes, ce qui est fort peu de chose encore en comparaison de mes péchés, vous faites bien toutefois de juger bons ceux mêmes qui sont méchants dans votre pensée; car il est dangereux de condamner le serviteur d'autrui, et l'on obtient difficilement le pardon, quand on parle mal des gens de bien. Viendra, viendra le jour où nous gémirons tous deux de ce que tant de personnes brûleront dans les feux.
Je suis un infâme, un fourbe et un artificieux, un menteur et un homme qui trompe avec l'art de Satan. Lequel est préférable, d'avoir cru cela, ou de l'avoir imaginé contre des innocents, ou même de ne l'avoir pas voulu croire touchant des coupables ? Quelques uns me baisaient les mains, et déchiraient ma réputation avec leurs langues de vipère; ils me plaignaient des lèvres, et se réjouissaient au fond du cÏur. Le Seigneur les voyait et se riait d'eux, et moi, son pauvre serviteur, il me réservait avec eux pour son jugement futur. Celui-ci calomniait ma démarche et mon rire, celui-là médisait de mon visage, et cet autre suspectait ma simplicité. J'ai vécu de la sorte près de trois ans avec eux. Souvent un cercle nombreux de vierges m'environnait. J'expliquais souvent les livres divins à quelques-unes, le mieux qu'il m'était possible. Cette étude avait occasionnée l'assiduité, l'assiduité donnait lieu à l familiarité, la familiarité avait fait naître la confiance. Qu'elles disent si jamais elles ont observé en moi quelque chose qui ne fût pas digne d’un chrétien. Ai-je reçu de l'argent de l'une d'elles ? Les dons, soit grands, soit petits, ne les ai-je pas dédaignés ? L'or d'autrui a-t-il jamais retenti dans mes mains ? mes discours ont-ils été équivoques ? mon regard a-t-il été passionné ? On ne m'objecte que mon sexe, et encore ne me l'objecte-t-on que lorsque Paula se rend à Jérusalem. Soit : ils ont ajouté foi à la calomnie; pourquoi n'en croiraient-ils pas à la dénégation ? C'est le même homme que d'abord; il avoue mon innocence, lui qui depuis, longtemps me disait criminel; et certes, la vérité se trouve bien mieux dans les tortures que dans les plaisanteries; mais peut-être croit-on plus facilement des impostures, parce qu'il y a plus de plaisir à les entendre, et qu'on force les autres à les débiter.
Avant que je connusse la maison de la sainte Paula, Rome entière m'avait en haute estime. Au jugement de presque tout le monde, j'étais regardé comme digne du souverain sacerdoce. Damasus, de bienheureuse mémoire faisait le sujet de mes discours. On me disait saint on me disait humble et disert. Suis-je entré dans la demeure de quelque femme peu régulière ? Est-ce que des vêtements soyeux, des pierreries éclatantes, un visage fardé, l'amour de l’or ont pu m'entraîner et me séduire ? N’y avait-il donc, parmi les matrones romaines, d'autre femme capable de subjuguer mon cÏur qu’une femme pénitente et mortifiée, négligée dans son extérieur, presque aveuglée par les larmes; une femme qui passait les nuits à fléchir la Miséricorde du Seigneur, et que le soleil trouva plus d'une fois en prière; une femme qui n'avait pour toute chanson que les psaumes, pour tout entretien que l'évangile, pour tout plaisir que la continence, pour toute nourriture que le jeûne ? Nulle autre femme ne pouvait-elle me séduire, que celle que je ne vis jamais manger ? Ravi de sa chasteté merveilleuse, à peine avais-je commencé de lui vouer mon respect, mon admiration, que toutes mes vertus m'abandonnèrent !
Ô envie, qui toujours te déchires toi-même la première ! Ô astuce de Satan, qui attaques toujours la sainteté ! De toutes les matrones romaines, les seules qui soient devenues la fable de la ville, c'est Paula et Mélanie, elles qui, méprisant leurs richesses, abandonnant leurs enfants, ont arboré la croix du Seigneur comme une sorte d'étendard de piété. Si elles allaient à Baies, si elles usaient de parfums exquis, si elles se faisaient de leur opulence et de leur veuvage un moyen de luxe et de liberté, on leur prodiguerait les titres de respect, on les appellerait saintes. Mais elles veulent, dit-on, paraître belles sous le sac et la cendre, et descendre dans la géhenne avec leurs jeûnes et leurs mortifications; apparemment elles ne peuvent se perdre en même temps que la foule, au milieu des applaudissements publics. Si des Gentils, si des Juifs condamnaient ce genre de vie, elles auraient la consolation de ne déplaire qu'à ceux à qui le Christ ne plaît pas. Mais, ô crime, ce sont des chrétiens qui, négligeant de soigner leurs propres affaires, et d'arracher une poutre de leurs yeux, cherchent une paille dans l'Ïil d'autrui, blâment un projet de vie religieuse, en s'imaginent que c'est un remède à leurs maux, s'il n'y a personne de saint, si l'on calomnie tout le monde, si la foule de ceux qui se perdent se grossit, si la multitude de ceux qui pèchent va s'augmentant.
Vous aimez à prendre le bain chaque jour; un autre regarde comme quelque chose de sale cette sorte de propreté. Vous êtes rassasié de francolins, et vous vous faites gloire d'avoir mangé de l'esturgeon; moi, c'est de fèves que je me nourris. Vous vous plaisez au milieu des rires d'un cercle de bouffons; ce qui m'enchante, moi y ce sont les larmes de Paula et de Mélanie. Vous désirez ce qui est à autrui; elles méprisent ce qui est à elles. Vous savourez les vins mêlés de miel; elle, trouvent l'eau froide plus agréable. Vous croyez perdre tout ce que vous ne possédez pas, tout ce que vous ne mangez pas, tout ce que vous ne dévorez pas dès à présent; elles désirent les biens futurs, et regardent comme vrai ce qui est écrit. Je le veux : qu'elle soit ridicule et vaine, cette conduite, fondée sur l'espérance de la résurrection des corps; que vous importe ? Pour nous, au contraire, votre vie nous déplaît. Soyez donc rempli d'embonpoint; ce qui me charme, c’est la maigreur et la pâleur. Vous vous persuadez que de tels gens sont malheureux; nous vous croyons bien plus malheureux encore. Nous nous rendons la pareille, et nous nous traitons l'un l'autre d'insensés. Ceci, noble Asella, je vous l'écris à la hâte, triste et les yeux pleins de larmes, au moment de m'embarquer; je rends grâces à mon Dieu d'avoir été digne d'être haï par le monde.
Obtenez-moi par vos prières que je puisse retourner de Babylone à Jérusalem, et avoir pour maître, non point Nabuchodonosor, mais Jésus, fils de Josédech. Vienne Ezras, et qu'il me reconduise en ma patrie. Insensé ! je voulais chanter le cantique du Seigneur sur une terre étrangère, et, abandonnant le mont Sinaï, je mendiais le secours de l'Égypte. Je ne me rappelais pas l'Évangile, qui nous apprend qu’au sortir de Jérusalem, on tombe aussitôt dans les mains des voleurs, on est dépouillé, blessé, tué. Mais, bien que le prêtre et le lévite me méprisent, il reste ce miséricordieux Samaritain qui, lorsqu'on lui disait : Vous êtes Samaritain, vous êtes possédé du démon, (Jn 20) rejeta le nom de possédé, et ne refusa pas celui de Samaritain; car ce qui est appelé gardien chez nous, est appelé Samaritain par les Hébreux. — Quelques-uns m'accusent de Magie; serviteur du Christ, je reconnais le titre de ma foi. Les Juifs donnent à mon Maître le nom de magicien; l'Apôtre, lui aussi, a été traité de séducteur. Dieu veuille que je ne sois exposé qu'à des tentations humaines et ordinaires 1! Quelle part ai-je encore prise aux angoisses du Christ, moi qui combats sous l'étendard de la croix ? On a jeté sur moi la honte d'un faux crime; mais je sais qu'à travers la bonne et la mauvaise renommée, on arrive également au royaume des cieux.
Saluez Paula et Eustochium, qui sont toujours, en dépit du onde, mes sÏurs dans le Christ. Saluez notre mère Albina, notre sÏur Marcella, ainsi que Marcellina et la sainte Félicité; dites-leur : Nous serons tous un jour devant le tribunal du Christ, où chacun montrera la conscience qu'il eut pendant sa vie. Souvenez-vous de moi, ô modèle admirable de pudeur et de virginité, et, par vos prières, apaisez les flots sur ma route.
LETTRE 29
À PAULA.
L'antiquité admire Marcus Térentius Varro, parce qu’il a doté les Latins d'un nombre si prodigieux d'écrits. Les Grecs composé plus de livres que nul de nous ne pourrait, de sa main, en copier d’un auteur. Comme il serait assez inutile, chez des Latins, de donner un catalogue d'ouvrages grecs, je dirai quelques mots de l'auteur qui à écrit en latin; nous comprendrons alors que nous dormons le sommeil d'Épiménide, et que ce qu’ils mirent de zèle à s'instruire dans les lettres profanes, nous le mettons, nous, à amasser des richesses.
0r, Varro a écrit quarante-cinq livres sur les Antiquités, quatre livres sur la Vie du peuple romain...
Mais à quoi bon parler de Varro et de Chalcentérus ? C'est pour en venir à Adamantius, notre Chalcentérus, qui a étudié les saintes Écritures avec tant de courage et d'ardeur, qu'il a reçu bien justement le nom d'Adamantius. Voulez-vous savoir combien il a laissé de monuments de son génie ? La liste suivante vous l'apprendra. Il a écrit :
Sur la Genèse treize livres.
De mystiques Homélies, deux livres.
Sur l'Exode des fragments.
Sur le Lévitique des fragments.
É
Plus des Monobiblia.
Peri archon quatre livres.
Sur la Résurrection deux livres.
Encore sur la Résurrection douze dialogues.
É
Voyez-vous et les Grecs et les Latins surpassés par un seul écrivain ? Car, où est l'homme qui ait pu jamais autant lire que celui-là a écrit ? Or, pour de semblables travaux, quelle récompense reçut-il ? Il est condamné par l'évêque. Démétrius, quoique défendu par les prêtres de Palestine, d'Arabie, de Phénicie et d'Achaïe. La ville de Rome souscrit à cette condamnation; elle suscite le sénat contre lui, non point à cause de quelque dogme nouveau, non point à cause d'une hérésie, comme le prétendent aujourd'hui les chiens qui aboient contre lui, mais parce qu'on ne lui pardonnait pas l'éclat de son éloquence et de son savoir, et que, devant sa parole tous paraissaient muets.
Comment il s’est fait que j'aie écrit ces lignes, à la faible lueur d'une modeste lampe, et avec plus de rapidité que de circonspection, c'est ce que vous pourrez comprendre, si vous songez aux Epicure et aux Aristippe.
LETTRE 30
À PAMMACHIUS
Apologétique de Jérôme, prêtre, à Pammachius, pour les livres contre Jovinianus.
Si j'ai différé jusqu’à présent de vous écrire, votre silence en a été cause; car je craignais, en l'interrompant, de vous causer plus d'importunité que de plaisir. Maintenant, prévenu par votre douce lettre, par une lettre qui m’invite à philosopher sur un de nos dogme je reçois à bras ouverts, comme on dit, un ancien condisciple, mon camarade et mon ami. Je cherche à faire de vous le défenseur de mes faibles ouvrages; mais auparavant je voudrais en vous fléchir mon juge, ou plutôt instruire mon avocat de tous les griefs dont on me charge; car, ainsi que le dit Tullius, votre compatriote, et que l'avait déjà dit Autonius, dans un petit ouvrage, le seul qu'il ait composé : «Le premier moyen d'assurer le gain d'une cause, c'est de l’étudier avec soin.»
Quelques uns donc me blâment d'avoir, dans les livres contre Jovinianus, trop élevé la virginité, et trop abaissé le mariage. Ils disent que c'est, en quelque façon, condamner le mariage que de louer si fort la chasteté, de manière à mettre une énorme différence entre une vierge et une femme mariée. S'il m'en souvient bien y le sujet de mes débats avec Jovinianus consiste en ce qu'il égale le mariage à la virginité, tandis que je mets la virginité au-dessus du mariage; qu'il trouve peu de différence ou qu'il n'en trouve point, tandis que j'en trouve une très grande, entre l'un et l'autre état. Enfin, et c'est de quoi nous vous sommes redevables à vous, après le Seigneur, il n'a été condamné que pour avoir osé égaler le mariage à la virginité perpétuelle.
Mais, s'il n'y a point de différence entre une vierge et une femme mariée, pourquoi donc Rome n'a-t-elle pu entendre professer une doctrine aussi impie ? L'homme engendre les vierges, mais les vierges n'engendrent pas l'homme. Point de milieu : il faut être, ou de mon sentiment ou de celui de Jovinianus. Si l'on me blâme de mettre le mariage au-dessous de la virginité, on doit le louer de les mettre sur le même rang; mais puisqu'il a été condamné pour cela, sa condamnation doit autoriser mon ouvrage. Si les gens du monde ne peuvent souffrir qu'on les place dans un rang inférieur à celui des vierges, je m'étonne que des clercs, des moines et des hommes voués à la continence ne fassent pas l'éloge de la profession qu'ils ont embrassée. Ces derniers s'abstiennent de leurs épouses pour garder la chasteté comme les vierges, et cependant ils ne mettent aucune différence entre les femmes mariées et les vierges. Qu'ils reprennent donc leurs femmes qu'ils avaient abandonnées; ou, s'ils persistent à s'en tenir éloignés, leur silence même fera bien connaître que l'état qu'ils préfèrent au mariage est le meilleur.
Suis-je si peu versé dans les Écritures, et si novice dans les pages sacrées, que je n'aie pu suivre une ligne, et le plus faible enchaînement de paroles entre la virginité et le mariage ? Sans doute, j'ignorais qu'il est écrit : Ne sois pas trop juste; (Ec 7,017) et, en me tenant en garde d'un côté, je me suis laissé blesser à l'autre. Je m'explique : est-ce que par hasard, en combattant de pied ferme contre Jovinianus, je me suis laissé blesser par derrière au manichéen ? Dès le commencement du livre, n'ai-je pas dit : «Je ne vais point, à l'exemple de Marcion et du manichéen, déclamer contre le mariage, ni regarder comme impure toute union des deux sexes, me laissant prendre aux erreurs de Tatianus chef des encratites, qui condamne et réprouve, non seulement le mariage, mais encore les viandes que Dieu a créées pour l'usage des hommes. Nous savons que, dans une grande maison, il se trouve, non seulement des vases d'or et d'argent, mais, aussi des vases de bois et d'argile; (21 Cor 3,10-12) et, sur les fondements du Christ, fondements que l'architecte Paul a jetés, les uns bâtissent avec de l'or, de argent et des pierres précieuses, les autres, au contraire, avec du foin, du bois et de la paille. Nous n'ignorons point que le mariage est chose respectable, et que la couche nuptiale est sans tâche. Nous avons lu le premier commandement de Dieu : Croissez, multipliez, et remplissez la terre. (Gen 1,28) mais si nous approuvons le mariage, nous lui préférons néanmoins la virginité, qui en est le fruit. Est-ce que l'argent cessera d'être argent, parce qu'il est moins précieux que l'or ? Est-ce faire injure à l'arbre et au blé que de préférer les fruits à la racine et aux feuilles le froment à la tige et à l’épi ? De même que les fruits proviennent de l'arbre, le froment de la tige, de même la virginité est produite par le mariage. Le grain qui donne cent pour un, celui qui donne simandre, celui qui donne trente, ne laisse pas, quoiqu'il provienne d'une même terre, d'une même semence, de différer beaucoup en nombre. Le nombre trente a rapport au mariage; car l'union même des doigts, qui s'enlacent et s'allient comme en une sorte de doux baiser, représente l’union du mari et de la femme. Le nombre soixante se rapporte aux veuves, et on le désigne en mettant un doigt sur un autre; car elles sont dans les angoisses et les tribulations; mais plus il leur est pénible, d'être privés d'un plaisir qu'elles goûtèrent jadis, plus aussi leur récompensé sera grande. Pour le nombre cent, — faites bien attention à ceci, lecteur, — on passe de la main gauche à la droite, puis, avec les mêmes doigts dont, à la main gauche, où s'était servi pour désigner l'état des personnes mariées et des veuves, on forme un cercle qui représente la couronne de la virginité.
Or, je vous prie, parler de la sorte est-ce condamner le mariage P? Nous avons comparé la virginité à l'or, le mariage à l'argent. Nous avons dit que les grains dont, les uns rendent cent pour un, les autres soixante et les autres trente, sont produits de la même terre et de la même semence,bien qu'ils diffèrent beaucoup en nombre. Et quel lecteur sera donc assez peu équitable pour me condamner, non point d'après mes paroles, mais d'après sa propre pensée ? Assurément, nous avons été, à l’égard du mariage, beaucoup plus indulgents que la plupart des docteurs grecs et latins, qui appliquent aux martyrs le nombre cent, aux vierges le nombre soixante, aux veuves le nombre trente, et qui, par là, excluent le mariage de la bonne terre et du champ que le père de famille a ensemencé. Mais, afin qu’il ne semblât pas que, après avoir été réservé dans le commencement de mon livre, je ne gardais plus de bornes par la suite, n'ai-je pas eu soin, une fois les division, établies, et prêt à entrer en matière, de dire aussitôt : «Je vous en conjure, vierges de l'un et de l'autre sexe, et vous qui vivez dans la continence, et vous qui êtes engagés dans le mariage ou même dans de secondes noces, aidez mes efforts par vos
prières, c’est de vous tous que Jovinianus est l’ennemi.» Ceux dont les prières me sont nécessaires, que je réclame pour soutiens de mon Ïuvre, ai-je pu, me laissant aller aux erreurs des manichéens, condamner leur profession ?
Poursuivons, car les bornes étroites d'une lettre ne me permettent pas de m'arrêter longtemps à chaque chose l'une après l’autre. En expliquant ce passage de Paul : Le corps de la femme n'est point à elle, mais à son mari; de même le corps du mari n'est point à lui, mais à sa femme, (1 Cor 7,4) nous avons ajouté : «Toute cette question ne regarde que les hommes engagés dans le mariage, et il s'agit de savoir s'il leur est permis de renvoyer leur femme, ce que le Seigneur a défendu dans l'Évangile. C'est pour cela que l’Apôtre dit : Il est avantageux à l’homme de ne s'approcher d'aucune femme, (Ibid. 1) comme s'il y avait du danger à toucher une femme, et que l'on pût s'en approcher sans se perdre. De là vient que Joseph, lorsque cette Égyptienne voulait le toucher, s'échappa de ses mains et lui abandonna son manteau. Mais, comme celui qui s'est une fois marié ne peut, sans le consentement de sa femme, vivre dans la continence, ni la répudier sans motif, il faut qu'il lui rende le devoir conjugal, parce qu'il s'est engagé, volontairement à être obligé de le lui rendre.» Celui qui dit que c'est un précepte du Seigneur de ne pas répudier une femme, et que l'homme ne doit pas, sans un mutuel consentement, séparer ce que Dieu a uni, peut-on dire que celui-là condamne le mariage ?
L'Apôtre dit ensuite : Mais chacun a son don particulier, selon qu'il le reçoit de Dieu, celui-ci une manière, celui-là d'une autre. (1 Cor 7) En expliquant ce passage, nous avons ajouté : «Il est facile, dit l'Apôtre, de voir ce que je demande.
Mais, comme dans l'Église, les dons sont divers, je permets le mariage, pour qu'il ne semble pas que je condamne la nature. Remarquez encore ceci : Autre est le don de la virginité, autre celui du mariage; car, si la récompense du mariage et de la virginité était la même, l'Apôtre, après avoir conseillé de garder la continence, n'eût point ajouté : Mais chacun a son don particulier, selon qu'il le reçoit de Dieu, celui-ci d'une manière, celui-là d’une autre. Là où chacun a son don spécial, là se trouve diversité de dons. J'avoue que le mariage est aussi un don de Dieu, mais entre un don et un don il y a, une grande différence. Enfin, l'Apôtre, parlant d'un incestueux qui faisait pénitence : Pardonnez-lui plutôt, dit-il, et tâchez de le consoler. — Ce que vous lui accorderez, je l'accorde aussi. (2 Cor 2,7-10). Et, de peur que nous ne pensions que l'on puisse faire cas d'un don qui vient de l'homme, il ajoute : Car, si j'ai accordé quelque chose, je l'ai accordé à cause de vous, et devant Jésus Christ. (Ibid.).
Les dons du Christ ne sont pas tous de même nature. Voilà pourquoi Joseph, qu’était le type du Sauveur, avait une robe de couleurs diverses. Nous lisons aussi dans le psaume quarante-quatrième : La reine est restée debout à votre droite, ayant un habit enrichi d'or, et étant couverte de ses divers ornements. (Ps 44,10). L'apôtre saint Pierre dit encore : Comme cohéritiers de la grâce infinie de Dieu, (Pi 3,7) ce que le grec exprime d'une manière plus forte et plus énergique, par le mot pikilis, qui signifie varié.»
Je vous le demande, qu’elle opiniâtreté n'est-ce pas de ne vouloir point ouvrir les yeux à la plus éclatante lumière ? Nous avons dit qu'il est, dans l'Église, plusieurs sortes de dons, que le don de la virginité diffère de celui du mariage; nous avons ajouté un peu après : Oui, le mariage est un don de Dieu; mais entre un don et un don il y a une grande différence. Et ce que je proclame à haute voix, comme un don de Dieu, l'on m'accuse de le condamner ? Or, si Joseph est le type du Seigneur, cette robe de couleurs diverses dont il était revêtu nous représente aussi les divers états des vierges, des veuves, de ceux qui vivent dans la continence ou qui sont engagés dans le mariage. Puis-je donc avoir regardé comme profanes ceux qui appartiennent à la tunique du Christ, surtout quand j'ai dit que la reine elle-même, c'est-à-dire, l'Église du Seigneur, qui est revêtue d'un habit d'or, est aussi environnée de divers ornements ? Parlant ensuite du mariage, toujours nous avons professé la même opinion. «Cet endroit, avons-nous dit, ne fait rien à notre sujet;
car saint Paul nous apprend par là, suivant les enseignements du Sauveur, qu'un mari ne doit point, hors le cas de fornication, répudier sa femme, et qu’une femme répudiée ne peut, du vivant de son mari, épouser un autre homme; mais qu'elle doit, au contraire, se réconcilier avec son époux. Et dans un autre endroit :
La femme est liée à la loi du mariage, tant que son mari est vivant; mais si son mari meurt, elle est affranchie de cette loi : qu'elle se marie à qui elle voudra, pourvu que ce soit selon le Seigneur, (1 Cor 7,39) c'est-à-dire, qu'elle se marie à un chrétien. Celui qui permet les secondes et les troisièmes noces, pourvu, qu’elles se fassent dans le Seigneur, défend-il les premières noces avec un païen ?» Que mes détracteurs ouvrent les oreilles, je les en conjure, et qu'ils voient que j'ai permis le secondes et les troisièmes noces, pourvu qu'elles se fassent dans le Seigneur. Moi, qui n'ai pas condamné les secondes, ni les troisièmes, ai-je donc pu condamner les premières ?
Lorsque j’ai expliqué ce passage de l’Apôtre : Un homme est-il appelé, à la foi, étant incirconcis, qu'il n'affecte point de paraître incirconcis. Un autre y est-il appelé, n'étant pas circoncis, qu'il ne se fasse point, circoncire, (1 Cor 7,18) alors, quoique certains interprètes, fort versés dans les Écritures, prétendent que ceci doit s'appliquer à la circoncision et à la servitude de la loi, n’en ai-je pas fait clairement l'application au mariage, et n'ai-je pas dit : «Si un homme est appelé à la foi, étant incirconcis, qu’il ne se fasse pas circoncire.» En d'autres termes, vous aviez une épouse quand, vous fûtes appelé à la foi, ne croyez pas que la foi du Christ soit pour vous, un motif de séparation. Ce n'est rien d'être circoncis ou d'être incirconcis, mais observer les commandements de Dieu c'est tout. (Ibid. 19). Le célibat, comme le mariage, ne sert à rien, sans les Ïuvres, puisque la foi même, apanage particulier des chrétiens, est une foi morte, si elle n'est soutenue par les Ïuvres; autrement, l'on pourrait mettre au nombre des saintes et les vierges de Vesta, et les femmes qui, après un premier Avez-vous été appelé à la foi, étant esclave ? que cela ne vous trouble point; mais faites-en un bon usage, quand même vous pourriez être libre. (1 Cor 7,25). En d'autres termes, si vous êtes marié et attaché à une femme; si vous lui rendez le devoir conjugal, parce que, votre cÏur n'est pas en votre puissance; ou, pour mieux dire, si vous êtes esclave de votre femme, ne vous attristez point pour cela, et ne regrettez pas la perte de votre virginité. Et quand même vous pourriez trouver quelque motif de séparation, afin de vivre librement en continence, ne compromettez pas le salut de votre épouse pour faciliter le vôtre; gardez encore un peu votre épouse ne la devancez pas, attendez qu'elle vous suive; et si vous montrez quelque patience, votre épouse deviendra votre sÏur.»
Dans cet endroit aussi où nous avons expliqué ce passage de Paul : Quant aux vierges, je n'ai point reçu de commandement du Seigneur, mais voici le conseil que je donne, comme ayant reçu de Dieu la grâce d'être son fidèle ministre, (1 Cor 7,25) nous avons préféré la virginité en conservant la prérogative du mariage. «Si le Seigneur, disions-nous, eût fait un précepte de la virginité, Il aurait semblé condamner le mariage et détruire cette source de génération qui produit les vierges elles-mêmes. S'il avait coupé la racine de l'arbre, comment pourrait-Il cueillir des fruits ? S'il n'eût d'abord jeté les bases, comment élèverait-Il l’édifice et y mettrait-Il le comble ?» Puisque j'ai dit que le mariage c'est la racine, que la virginité ce sont les fruits; que le mariage c'est le fondement, et que la chasteté perpétuelle c'est l'édifice ou le comble, qui sera donc assez rongé par l'envie, assez aveuglé par le désir de décrier, pour ne pas vouloir, là où il se trouve un édifice ou un comble, reconnaître qu'il y a un fondement qui supporte le tout ?
Après avoir, en un autre endroit, cité ce passage de l'Apôtre : Êtes-vous lié avec une femme ? ne chercher point à vous délier. N'avez-vous point de femme ? ne cherchez pas a vous marier, (1 Cor 7,27) nous avons aussitôt ajouté : «Chacun de vous a ses limites; rendez-moi ce qui m’appartient, et gardez ce qui est à vous. Si vous êtes lié avec une femme, ne la répudiez pas; si vous ne l’êtes pas, n'en cherchez point une autre. Comme je ne prétends pas, moi, délier ceux qui sont unis par les liens du mariage, n'entreprenez pas non plus de lier ceux qui sont dégagés de tout lien.»
J'ai déclaré aussi dans un autre endroit, et de la manière la plus formelle, ce que je pense de la virginité et du mariage. «L'Apôtre, ai-je dit, ne veut pas nous surprendre ni forcer nos inclinations; mais il nous conseille ce qu'il y a d'honnête et de saint, nous exhorte à servir Dieu du fond de notre âme, à considérer attentivement ce qu'il exige de nous, à être toujours prêts à faire sa Volonté, afin que, s'Il nous ordonne quelque chose, nous l'exécutions sur-le-champ: pareils, à des soldats généreux, qui sont toujours sous les armes, et que nous ne nous embarrassions pas de ces frivoles soins qui, suivant l'Ecclésiaste, font la seule occupation des gens du monde.
Après avoir comparée l'état des vierges avec celui des personnes mariées, nous avons fini par ces mots: «Là où il est un bon et un meilleur état, il ne saurait y avoir une même récompense pour chacun de ces états. Or, si la récompense ne peut être la même, il à faut bien que les dons soient différents aussi. Il y a donc autant de différence entre le mariage et la virginité qu'il y en a entre ne pas pécher et faire le bien, ou, tout au moins entre ce qui est bon et ce qui est meilleur.
Et dans la suite, lorsque nous disons: «L'Apôtre, après avoir achevé d’examiner la question du mariage et de la virginité avec une telle sagesse, une telle réserve dans les préceptes, qu'il ne s'écarte ni à droite ni à gauche., mais qu'il marche par la voie royale, et suit le conseil du Sage : Ne sois pas juste à l’excès, (Ec 7,17) l'Apôtre compare de nouveau la monogamie à la bigamie, et de même qu'il avait préféré la virginité au mariage, de même il préfère les premières noces aux secondes,» ne Écritures, que la gauche, ce que c'est que la droite, et ce qu'il faut entendre par ces mots : Ne sois pas juste à l'excès ? En effet, c’est aller à gauche que de s'abandonner, comme les Juifs et les Gentils, à la fougue de la passion, et de soupirer toujours pour de honteux plaisirs. C'est aller à droite que de suivre les erreurs des manichéens, et, sous le voile d'une chasteté simulée, de se laisser prendre aux filets de l'impureté. C'est aller par la voie royale que d'aspirer à la virginité, sans condamner le mariage.
En outre, qui donc jugera mes faibles écrits d'une manière assez peu équitable pour prétendre que je condamne les premières noces, moi surtout qui, parlant des secondes, ai dit en termes formels : «L'Apôtre permet les secondes noces, mais aux personnes qui veulent se marier, mais à celles qui ne peuvent garder la continence, de peur que, après avoir vécu avec mollesse, elles ne secouent le joug du Christ, et ne veuillent se remarier, encourant ainsi la condamnation, parce qu'elles ont rendu vaine la foi qu'elles lui avaient donnée, (1 Cor 7,40) et s'il fait cette concession, c’est que beaucoup d'entre elles sont retournées en arrière, et ont suivi Satan. — Au reste, elles seront plus heureuses, si elles demeurent veuves. (1 Tim 5,11). Et aussitôt il s'appuie de l'autorité apostolique : C'est ce que je leur conseille. Mais, dans la crainte que l'autorité de l'Apôtre, comme celle d'un homme ordinaire, ne semblât pas avoir assez de poids, il ajoute : Or, je crois que j'ai aussi Esprit de Dieu. Lorsqu'il exhorte à la continence, il donne un conseil qui vient, non pas de l'homme, mais de l'Esprit de Dieu; et, lorsqu'il permet de se marier une seconde fois, il n'en appelle pas à l'esprit de Dieu, mais il use d'une prudence merveilleuse, sachant proportionner les obligations aux forces de chacun.»
Après donc avoir cité les passages dans lesquels l'Apôtre permet les secondes noces, nous avons aussitôt ajouté : «De même qu'aux vierges il permet le mariage comme une sauvegarde contre la fornication, et rend excusable un état qui, de soi, ne leur offre aucun attrait, de même il permet aux veuves un second mariage, comme un préservatif contre un danger semblable; car il vaut mieux ne connaître qu'un homme, quoique en secondes ou en troisièmes noces, que d'en connaître plusieurs, c'est-à-dire, qu'il est plus pardonnable de se prostituer à Un seul homme qu’à plusieurs.
Loin d'ici la calomnie. Nous avons, en cet endroit, parlé des secondes, des troisièmes, et même, si l'on le veut, des quatrièmes noces, mais, non pas des premières. Et, pour montrer que, lorsque nous avons dit qu'il est plus pardonnable de se prostituer à lun seul homme qu’à plusieurs, nous n'avons point voulu parler des premières noces, puisqu'il ne s’agissait que des secondes et des troisièmes, voici comment nous avons terminé la question de la bigamie et de la trigamie : «Tout est permis, mais tout n'est pas expédient. Je ne condamne point ceux qui se marient deux fois, trois même, si cela se peut, huit fois. Je dis plus encore : Je suis loin de repousser un débauché qui se repent. Il faut juger également de ce qui est également permis.»
Qu’il rougisse donc mon détracteur, lui qui m'accuse de condamner les premières noces, qu’il rougisse en lisant ces mots : «Je ne condamne point ceux qui se marient deux fois, trois fois, et même, si cela se peut, huit fois.» Il y a de la différence entre ne pas condamner une chose et la louer, entre excuser des faiblesses et vanter des vertus. Si l'on me trouve trop sévère lorsque je dis «qu'il faut juger également de ce qui est également permis», on ne me trouvera pas, je pense, cruel et rigide, quand on verra que j'assigne une place à la virginité et au mariage, une autre place à ceux, qui se marient trois fois, ou même huit fois, une autre place enfin à ceux qui se repentent.
Notre langage a montré, dans les pages suivantes, que le Christ est vierge selon la chair, et, selon l'esprit, marié une seule fois, puisqu'Il n'a qu'une épouse, qui est l’Église; puis, après cela, on nous accuse de condamner le mariage ? L'on prétend que je condamne le mariage, moi qui m'exprime en ces termes : «Nul doute que les prêtres de l’ancienne loi ne soient descendus d'Aaron, d'Eléazar et de Phinées; or, comme ceux-ci furent mariés, l'on pourrait avec raison se prévaloir contre nous de leur exemple, si, professant l'erreur des Encratites, nous prétendions qu'il faut condamner le mariage.» Quoi ! nous combattons Tatianus, chef des Encratites, qui rejette le mariage et nous sommes censés nous-mêmes le rejeter aussi ! D’ailleurs, en comparant les vierges avec les veuves, je montre bien ce que je pense du mariage, et j’ai placé dans trois classes différentes les vierges, les veuves ou les personnes continentes, puis les personnes mariées; c'est ce que prouvent assez les lignes suivantes : «Je ne nie pas que les veuves ne soient heureuses, si, après le baptême, elles demeurent dans leur état. Je ne veux pas non plus diminuer le mérite des femmes qui vivent chastement avec leurs maris. Toutefois, comme les veuve sont, aux yeux de Dieu, plus dignés de récompense que les femmes asservies au devoir conjugal, elles ne doivent pas trouver mauvais que l'on préfère la virginité au veuvage.»
Ayant encore cité ces paroles de l'Apôtre aux Galates : Nul homme ne sera justifié par les Ïuvres de la loi, (Gal 2,16) voici comment nous les avons expliquées : «Le mariage est aussi une Ïuvre de la loi; c'est pour cette raison qu'elle maudit les femmes qui n'ont pas d'enfants. Que si l'évangile même, permet le mariage, autre chose est néanmoins de compatir à la faiblesse, autre chose de promettre des récompenses à la vertu. Ainsi, nous avons dit clairement que la loi èvangélique permet le mariage, mais cependant que les personnes mariées, qui pourtant remplissent les devoirs de leur état, ne peuvent obtenir la gloire due à la virginité.» Que si un tel sentiment révolte les gens mariés, ce n'est pas à moi qu’ils doivent s'en prendre, mais aux saintes Écritures, mais aux évêques, aux prêtres, aux diacres, à tout l’ordre sacerdotal et lévitique, parce que ceux-ci, savent bien qu'ils ne peuvent offrir des sacrifices, et être en même temps asservis aux obligations conjugales. Et à l’occasion d'un passage de l'Apocalypse, que nous avons cité, n’avons-nous pas déclaré manifestement ce que nous pensons des vierges, des veuves et des personnes mariées ? Ce sont là ceux qui chantent ce cantique nouveau, que nul ne peut chanter, s'il n'est vierge. Ce sont là les prémices de Dieu et de l’Agneau, et ils sont sans tâche. (Ap 14,4). «Si les vierges sont les prémices que l'on offre à Dieu, les veuves et ceux qui, dans le mariage, gardent la continence, seront donc après les prémices, c’est-,à-dire, au second et au troisième rang. Nous mettons au second et au troisième rang les veuves et les personnes mariées, et l'on dit que, par une fureur d'hérétiques, je condamne le mariage.»
Il est, dans notre livre, beaucoup d'autres choses, que nous avons dites avec une sage réserve, touchant les vierges, les veuves et les personnes mariées. Jaloux d'être bref, je ne rapporterai plus qu'un passage; et il n'y a, je pense, qu'un ennemi déclaré ou un fou, qui puisse y trouver à redire. Ayant doue rappelé que le Seigneur S'était trouvé aux noces de Cana,
en Galilée, voici ce que j’ajoutai après quelques autres raisons : «Celui qui n'assista qu'une fois à des noces, enseigne qu’il ne faut non plus se marier qu'une fois. Ce serait nuire peut-être au mérite de la virginité que de ne pas mettre le mariage au troisième rang, c’est-à-dire, après la virginité, après la chasteté des veuves. Mais comme il n'appartient qu'à des hérétiques de condamner le mariage, nous les écoutons volontiers, car l’Église ne condamne pas le mariage, mais elle lui préfère le veuvage et la virginité;
elle ne le rejette pas, mais elle le met au rang qui lui convient, comme je l'ai dit, que dans une grande maison il n’y a pas seulement des vases d’or et d’argent, mais qu’il y en a aussi de bois et de terre, et les uns sont pour des usages honorables, et les autres pour des usages vils et honteux. — Celui qui se purifiera deviendra un vase d'honneur, un vase nécessaire et propre à toutes sortes de bonnes Ïuvres.
(2 Tim 2,20-21). Tous les éloges que l’on peut faire du mariage nous les écoutons donc volontiers. Nous entendons volontiers louer le mariage, et l’on nous accuse de le condamner ! L'Église ne condamne pas le mariage, mais elle lui préfère le veuvage et la virginité.; que vous le vouliez, que vous ne le vouliez pas, les personnes mariées sont au-dessous des vierges et des veuves. L'Église ne condamne pas le mariage, quand il reste dans ses limites naturelles, mais elle lui préfère le veuvage et la virginité; elle ne le rejette pas, mais elle le met au rang qui lui convient. Il ne tient qu'à vous si vous le voulez, de vous élever au second rang de la chasteté; pourquoi vous indigner de n’être qu'au troisième rang, si vous ne voulez pas monter plus haut ?
Donc, puisque j’ai marché, voyageur circonspect, avec tant de prudence, de l'un à l'autre mille du chemin, et que j’ai si souvent averti le lecteur que j'approuve le mariage, de manière cependant à lui préférer les personnes vouées à la continence, les veuves et les vierges, un lecteur sage et bienveillant aurait dû, par tout le reste juger, de ce qui lui semblait sévère, et ne pas m’accuser d’avoir professé, dans un même livre, des opinions contraires. Où trouver, en effet, un homme assez stupide, assez peu versé dans l'art d’écrire, pour louer et blâmer à la fois une même chose, pour abattre ce qu’il a élevé, pour élever ce qu’il a abattu, enfin, pour se blesser lui-même de sa propre épée, après avoir triomphé de son adversaire ? Si les hommes grossiers et sans aucune teinture de la rhétorique ou de la dialectique, déchiraient, ma réputation, j'excuserais volontiers leur manque de savoir, et je ne m’irriterais pas d'une attaque où il y aurait plus d’ignorance que de méchanceté. Maintenant, puisque ce sont des hommes instruits et versés dans les belles lettres, qui aiment mieux flétrir mes écrits que de se donner la peine de les comprendre, je leur réponds en deux mots qu’ils doivent apporter remède aux fautes, et non pas les blâmer seulement. Le champ est ouvert, l'ennemi est en présence; la pensée de l'adversaire est manifeste; et, pour me servir des paroles de Virgile, il faut regarder en face celui qui, défie; qu'ils viennent donc lui répondre, qu'ils se présentent dans la lice d’une manière convenable, et non pas la verge à la main, comme dans leurs écoles; qu’ils me montrent ce que j'ai pu ajouter à leurs écrits, ou bien en retrancher. Je n’écoute pas des censeurs, je suis docile à des "maîtres. C'est une manière d'enseigner molle et efféminée que de venir, du haut des remparts, apprendre au soldat qui combat comment il doit porter ses coups quand on est embaumé de parfums, on a mauvaise grâce à taxer de lâcheté un guerrier tout inondé de sang.
Et lorsque je parle de la sorte, je ne dois point être accusé de vanité, comme si je disais que j'ai combattu seul pendant que les autres dormaient. Je dis seulement que ceux-là peuvent combattre avec moins de péril qui m’ont vu couvert de blessures. Je ne veux pas vous voir dans un combat où vous n'ayez qu'à vous défendre, et où, laissant oisive la main droite, vous parez de la gauche, avec le bouclier, les coups de l'ennemi. Il faut, ou frapper, ou mourir; je ne puis vous proclamer vainqueur, si je ne vois votre adversaire étendu mort. Nous aussi, très docte personnage, nous avons hanté les écoles; nous aussi, nous nous sommes imbus des ces préceptes que l'on doit à Aristote, ou qui viennent de Gorgias, savoir, qu'il est plusieurs manières d'écrire, et que dans ces manières diverses, autre chose est d'écrire d'un style déclamatoire, autre chose d'écrire d'un style dogmatique. Dans le premier cas, on parle d’une façon vague, et, en répondant à l'adversaire, l'on propose tantôt ceci, tantôt cela; on raisonne comme l'on veut : on dit une chose, et l'on en fait une autre; on présente du pain, comme dit le proverbe, et l'on tient une pierre. Dans le second cas, il faut de la droiture et de la bonne foi. Autre chose est de proposer une question, autre chose est de définir d'un côté : l'on attaque, de l'autre l'on instruit. Pendant que je suis aux prises, et que ma vie se trouve en danger, vous me dites avec l'empressement d'un maître officieux : Ne porte pas tes coups obliquement et par où l'on ne s'attend point à les recevoir; frappe en avant; il est honteux pour toi de vaincre l'ennemi par le stratagème, et non point par la force.» — Comme si ce n'était point le comble de l'art, en combattant, de menacer un endroit, et de frapper à un autre. Lisez, je vous prie, Démosthène, lisez Cicéron; ou si les rhéteurs vous déplaisent, parce qu’ils s'appliquent à dire des choses vraisemblables plutôt que des choses vraies, lisez Platon, Théophraste, Xénophon, Aristote, et les autres philosophes qui sont sortis de l'école de Socrate, comme autant de ruisseaux venus d'une même source. Qu’y a-t-il chez eux qui respire la franchise et la simplicité ? Comme ils savent accommoder les paroles à leurs sentiments ! Comme ils savent leur donner un sens favorable Origène, Méthodius, Eusébius, Apollinaire ont beaucoup écrit contre Celse et Porphyre; voyez de quels arguments, de quelles subtilités ils se servent pour combattre des erreurs inventées par l'esprit du démon ! Comme ils sont amenés quelquefois à dire non pas ce qu'ils pensent, mais ce qu'il faut dire; ils parlent contre ceux que l'on nomme Gentils. Je ne dis rien des auteurs latins, de Tertullien, de Cyprien, de Minutius, de Victorinus, de Lactance, d'Hilaire, de peur qu'il ne semble que j'accuse les autres, au lieu de me défendre. Je citerai l'apôtre Paul; car, toutes les fois que je le lis, je crois entendre, non pas des paroles, mais des coups de tonnerre. Lisez ses Épîtres, celles principalement qu'il adresse aux Romains, aux Galates, aux Ephésiens, et dans lesquelles il est tout entier à la polémique; vous verrez, dans les témoignages qu'il emprunte à l'ancien Testament, quelle habileté, qu’elle prudence, qu’elle finesse il met à déguiser le but qu'il se propose. Certaines paroles ont un air simple, et paraissent venir d'un homme sans malice et sans culture, qui est aussi inhabile à tendre des pièges qu'à éviter ceux qu'on lui tend;
mais, où que vous jetiez les yeux, vous apercevez la foudre. Il s’attache à un sujet, il s'empare de tout ce qu'il aborde, tourne le dos pour vaincre, et fait semblant de fuir pour tuer. Efforçons-nous donc de le calomnier, et disons-lui :
Les passages dont, vous vous êtes servi contre les Juifs et contre les hérétiques n'ont pas, dans les lieux d'où vous les tirez, le même sens que dans vos Épîtres. Nous trouvons des exemples réduits, pour ainsi dire, en captivité; vous faites servir à votre triomphe des choses qui, dans les volumes où vous les puisez, sont inaptes au combat. — Cet Apôtre ne nous dit-il pas comme le Sauveur : Autre est mon langage avec les étrangers, autre avec ceux de la maison. La foule reçoit les paraboles, les disciples entendent la vérité. Le Seigneur propose des questions aux pharisiens, et ne les explique pas. Autre chose est d'instruire un disciple, autre chose de combattre un ennemi. Mon secret est pour moi, dit le Prophète; mon secret est pour moi et pour les miens. (Is 24,16).
Vous vous irritez contre moi de ce que j'ai vaincu Jovinianus, et ne l'ai point instruit; je veux dire qu'ils s'irritent ceux qui sont fâchés de le voir anathématisé, et qui, en vantant ce qu'ils sont, accusent ce qu'ils feignent d'être. Comme si j'avais dû le prier de me céder la victoire; comme si, malgré son opiniâtre résistance, je n'avais pas dû l'enchaîner dans les liens de la vérité ! C'est là ce que je dirais si, dans le désir de vaincre, je m'étais écarté, en quelque chose, du sens des Écritures, et, comme font d'ordinaire les hommes éminents, je contrebalancerais ma faute par mes services antérieurs. Mais, parce que je suis interprète de l'Apôtre, que je ne donne point mon opinion personnelle, et que je me borne à remplir les fonctions de commentateur, tout ce qui peut sembler trop sévère on doit l'attribuer à l'auteur que j'explique, plutôt qu'à moi qui le commente, à moins, par hasard, qu'il ne tienne un autre langage, et que, par une maligne interprétation je n’aie altéré le sens naturel de ses paroles. Que celui qui m'accuse vienne me convaincre, les Écritures à la main.
Nous avons dit : «S’il est bon de ne pas toucher de femme, c'est donc mal d'en toucher quelqu'une, car il n'y a d'opposé au bien que le mal; or, si c'est mal de toucher une femme, et si cela se pardonne, on ne le passe que pour éviter, quelque chose de pire.» Ainsi de suite jusqu'au chapitre suivant. Noue nous sommes exprimé de la sorte, parce que l’Apôtre avait dit : Il est avantageux à l'homme de ne s’approcher d'aucune femme; néanmoins pour éviter la fornication, que chaque homme vive avec sa femme et chaque femme avec son mari. (1 Cor 7,1-2). En quoi mes paroles diffèrent-elles du sens de l'Apôtre ? Peut-être en ce qu'il prononce, tandis que je doute; en ce qu'il décide tandis que je propose une question; en ce qu'il dit formellement : Il est avantageux à l’homme de ne s'approcher d'aucune femme, tandis que je demande avec réserve s'il est avantageux à l'homme de ne s'approcher d'aucune femme. Le mot si est d'un homme qui doute, et non pas d'un homme qui affirme. L'Apôtre dit : Il est avantageux de ne s'approcher d'aucune femme; et moi je ne fais qu'ajouter ce qui peut être opposé à ce bien dont il parle. Je dis encore immédiatement après : «Il faut remarquer la prudence de l'Apôtre; car il n'a pas dit : Il est bon que l'homme n'ait pas de femme, mais : Il est bon de ne point toucher de femme, comme s'il y avait du danger à en toucher tune, et qu'on ne pût le faire sans se perdre.» Vous le voyez donc, j'ai voulu parler, non pas des personnes mariées, mais simplement des devoirs du mariage; ce qui n'est autre chose que comparer le mariage lui-même avec la continence et la virginité, qui nous rendent semblables aux anges, et faire voir qu'il est bon à l'homme de ne toucher aucune femme.
Vanité des vanités, et tout est vanité, (Ec 1,2)
dit l'Ecclésiaste. Si toutes les créatures sont bonnes, en tant que sorties des mains d'un créateur qui est bon, comment tout n'est-il que vanité ? Si la terre est vanité, est-ce que les cieux, les anges, les trônes, les dominations, les puissances et les vertus le sont également ? — Les choses qui sont bonnes, en tant que sorties des mains d’un créateur qui est bon, sont appelées vanité, quand on les compare à des choses qui valent mieux : par exemple, comparée à un flambeau, une lampe n'est rien;
comparé à une étoile, un flambeau n'a point d'éclat;
une étoile, comparée à la lune, est obscure; rapprochez la lune du soleil, elle n'aura pas de clarté; mettez en parallèle le Christ et le soleil, celui-ci ne sera que ténèbres. Je suis celui qui est, (Ex 3,14) dit le Seigneur; toutes les créatures, comparées à Dieu, sont, donc un pur néant. Seigneur, dit Esther, ne livre point voire héritage à ceux qui ne sont rien, (Es 14,11) c'est-à-dire, aux idoles et aux démons.
Cependant ils existaient ces démons et ces faux dieux auxquels Esther conjurait le Seigneur de ne pas livrer son peuple. Nous voyous aussi, dans Job, que Baldad, en parlant de l'impie, s'exprime en ces mots : Que les choses dans lesquelles il mettait sa confiance soient arrachées de sa maison, et que la mort, comme un roi, le foule aux pieds; — que ses compagnons habiteront la demeure où il n'est plus. (Job 18,14) Nul doute qu'il ne s'agisse du diable, qui, tout en ayant des compagnons, — et il n’en aurait point, s'il n'existait, pas, — se trouve cependant considéré comme n'existant point, parce qu'il est, en quelque sorte, perdu pour Dieu. C'est dans ce sens que nous avons dit, sans néanmoins faire mention des femmes mariées, que c'est un mal de toucher une femme, parce que c'est un bien de ne point en toucher. Voilà pourquoi nous avons comparé ensuite la virginité au froment, les noces à l'orge, et la fornication au fumier. Sans doute, le froment et l'orge sont des créatures de Dieu; néanmoins, dans l'évangile, la foule la plus nombreuse est nourrie avec des pains d'orge, et la moins nombreuse avec des pains de froment. Seigneur, dit le Prophète, vous sauverez les hommes et les animaux. (Ps 35,7). C'est là précisément ce que nous avons dit en d'autres termes, lorsque nous avons comparé la virginité à l'or, les noces à l'argent; lorsque nous avons parlé des cent quarante-quatre mille vierges marqués du signe, lesquels ne se sont point souillés avec des femmes, et qu'ainsi nous avons voulu montrer que tous ceux quine sont pas demeurés vierges, sont, en quelque sorte, souillés, si l'on compare leur état à une vie pure et chaste comme celle des anges et de notre Seigneur Jésus Christ.
Que si l'on trouve quelque chose de trop dur dans mes paroles, et si l'on me blâme d'avoir mis entre le mariage et la virginité autant de distance qu'il y en a entre le froment et l'orge, qu'on lise le livre de saint Ambroise, concernant les veuves, et l'on verra que, en parlant de la virginité et du mariage, il dit entre autres choses : «L'Apôtre ne loue pas tellement le mariage qu'il étouffe dans les cÏurs l'amour de la virginité; mais, conseillant d'abord de garder la continence, il donne ensuite des remèdes contre l'incontinence. Après avoir montré aux forts quelle récompense est réservée à leur vocation sublime, il ne laisse néanmoins défaillir personne en route, et, s'il applaudit ceux qui marchent les premiers, il ne
méprise pas ceux qui viennent ensuite; car il avait appris lui-même que le Seigneur Jésus donna aux uns du pain d'orge, crainte qu'ils ne tombassent de faiblesse dans le chemin, aux autres son Corps, afin qu'ils marchassent vers le royaume.» Et un peu après : «Il ne faut donc pas s'abstenir du mariage comme d'une action criminelle, mais il faut l'éviter comme un joug qui nous assujettit à de nombreuses nécessités; car la loi condamne la femme à enfanter dans le travail et dans la tristesse, à se tourner vers son mari, et à se soumettre à son empire. Ce sont donc les femmes mariées, et non pas les veuves, que la loi condamne à enfanter dans le travail et dans la douleur; ce sont les femmes mariées, et non pas les veuves, que la loi condamne à enfanter dans le travail et dans la douleur; ce sont les femmes mariées, et non pas les vierges, qui doivent se soumettre à l'empire d’un mari.» Dans un autre endroit, expliquant ce passage de l’Apôtre : Vous avez été achetés bien cher, n’allez pas vous rendre esclaves des hommes, (1 Cor 7,2-3) il dit : «Vous voyez clairement que le mariage est une servitude.» puis un peu après : «Si donc le mariage, quelque bon qu’il soit, n’est qu'une servitude, que doit-ce être d’un mauvais mariage, où, loin de se sanctifier mutuellement, l'on ne travaille qu’à se perdre.
Tout ce que nous avons dit assez longuement sur la virginité et le mariage, Ambroise l'a resserré dans des bornes étroites, renfermant beaucoup de choses en peu de mots. Il appelle la virginité une exhortation à la chasteté, et le mariage un remède contre l'incontinence; puis d'une manière significative, descendant des choses les plus élevées à celles qui le sont moins, il montre aux vierges qu’elle récompense est réservée à leur vocation sublime, et il console les femmes mariées, crainte qu'elles ne défaillent en route; il loue les uns, sans mépriser les autres. Il compare le mariage à l'orge, et la virginité au Corps de Jésus Christ. Or, il y a, ce me semble, beaucoup moins de différence entre le froment et l'orge, qu'entre l'orge et le Corps de Jésus Christ. Enfin, il dit qu'il faut éviter le mariage comme un joug qui assujettit à de nombreuses nécessités, et qu'il est la définition d'une servitude manifeste. Il dit beaucoup d'autres choses, et assez au long dans ses trois livres concernant les vierges.
D'après cela, il est manifeste que je n'ai rien dit de nouveau touchant les vierges ou les femmes mariées, et que j'ai en tout suivi le sentiment des anciens, d'Ambroise comme des autres auteurs, qui ont développé les dogmes ecclésiastiques, et dont j'aime beaucoup mieux imiter l'heureuse négligence que l'exactitude obscure de certains rigoristes. Que les hommes mariés s'irritent contre moi parce que j'ai dit : «Comment, je vous prie, peut-on appeler un bien ce qui nous empêche de prier et de recevoir le Corps du Christ ? Quand je remplis les devoirs d'un homme marié, je ne remplis pas, ceux d'un homme continent. Le même Apôtre, dans un autre endroit, nous ordonne de prier sans cesse. S'il faut prier toujours, il ne faut donc jamais user du mariage, car, lorsque je remplis le devoir conjugal, je ne saurais prier.» Il est évident que j'ai dit cela, parce que j'expliquais ce passage de l'Apôtre : Ne vous refusez point l'un à l'autre le devoir conjugal, si ce n'est du consentement de l'un et de l’autre, pour un temps, afin de vaquer à la prière.
(1 Cor 7). L’apôtre Paul assure que, lorsqu'on remplit le devoir conjugal, on ne saurait prier. Si donc l'usage du mariage nous empêche de vaquer à une chose moins importante c'est-à-dire de prier, à combien plus forte raison ne nous empêche-t-il point de vaquer à une chose plus importante, c'est-à-dire, de recevoir le Corps du Christ ? Pierre nous exhorte à la continence, afin que nos prières ne soient pas interrompues. Quel est en ce point, je vous prie, le péché que je commets ? de quoi peut-on m'accuser ? quelle est ma faute ? Si les eaux d'une rivière sont troubles et bourbeuses, c'est la faute, non pas de la rivière, mais de la source. Mon crime est-il d'avoir osé ajouter de moi-même :
«Comment peut-on appeler un bien ce qui nous empêche de recevoir le Corps du Christ ?» À cela je répondrai en peu de mots : Qu'est-ce qui vaut le mieux, prier, on recevoir le corps de Jésus Christ? Assurément c'est de recevoir le Corps du Christ ? Si donc l'usage du mariage nous empêche de vaquer à ce qui est moins important, à plus forte raison nous empêche-t-il de vaquer à ce qui l'est davantage.
Nous avons dit dans le même traité, que David et ses compagnons n'auraient pu, suivant la loi, manger les pains de proposition, s'ils n'avaient répondu qu'ils n'avaient vu, depuis trois jours, aucune femme; je n'entends pas des courtisanes, ce qui était défendu par la loi, mais je parle de leurs propres épouses, dont il leur était permis d'approcher. J'ai dit encore que, les Israélites étant près de recevoir la loi sur le mont Sinaï, il leur fut défendu d'approcher de leurs femmes durant trois jours. Je sais qu'il est d'usage, à Rome, que les fidèles reçoivent tous les jours le Corps de Jésus Christ, et je ne veux ni blâmer ni approuver cela, car chacun abonde en son sens; mais j'en appelle à la conscience de ceux qui communient le jour même où ils ont usé du mariage, et qui, suivant l'expression de Perse : Purifient leur nuit dans le courant des eaux. Pourquoi n'osent-ils pas approcher des tombeaux des martyrs ? Pourquoi n'entrent-ils pas dans les églises ? Autre est donc le Christ qu'on adore en publie, autre celui que l'on adore chez soi ? Ce qui n'est pas permis dans l'église, ne l'est pas non plus dans la maison. Rien n'est caché à Dieu, les ténèbres mêmes sont lumineuses pour lui. Que chacun donc s'éprouve et approche ainsi du Corps de Jésus Christ. Ce n'est pas que, en différant un ou deux jours de communier, on devienne meilleur chrétien, ni que, ce que je n'ai pas mérité aujourd'hui, je le mérite davantage demain ou après-demain; mais il faut que la douleur que j'ai de n'avoir point participé au Corps du Christ m'engage à me priver pour un temps de l'usage du mariage, et qu'à l'amour d'une femme je préfère celui du Christ. Cela est dur, cela n'est pas supportable, direz-vous ? Quel homme, dans le siècle, pourrait s'astreindre à cette loi ? Que celui qui peut le faire le fasse; que celui qui ne le peut pas prenne le parti qu’il voudra. Je ne me soucie point de ce que chacun peut ou veut faire, mais je parle suivant ce qu'ordonnent les Écritures.
On me blâme encore d'avoir dit, en mes commentaires sur le même Apôtre : «Mais, de peur que quelqu'un ne s'imagine que, par les paroles suivantes : Afin que vous puissiez vaquer à l'oraison, et ensuite vivre ensemble comme auparavant. L'Apôtre veut qu'on use du mariage, tandis qu'il n'en permet l'usage qu'afin de prévenir une plus grande ruine, Paul ajoute aussitôt : Crainte que Satan ne vous tente à cause de votre incontinence. Il dit après cela : Vivez ensemble comme auparavant. La merveilleuse indulgence de permettre ce qu'on n'ose pas même nommer, ce que l'on préfère aux tentations de Satan, ce qui a pour pause l'incontinence. Nous nous donnons beaucoup de peine, comme pour expliquer l'obscurité de ce passage, tandis que celui-là même qui l'écrivit l'explique en ces termes : Au reste ce que je vous dis, c'est par condescendance, et je n'en fais point un commandement. (1 Cor 7,5). Et nous hésitons encore à dire que le mariage est une indulgence, et non pas un précepte, comme si l'on ne permettait pas de même les secondes et les troisièmes noces et le reste.
Ou'ai-je dit ici que n'ait pas dit l'Apôtre ? Est-ce donc ceci : «Il a honte de nommer ce qu'il permet ?» Je pense, moi, que lorsqu'il dit : Vivez comme auparavant, sans parler de la chose même, il n'indique pas ouvertement l’usage du mariage, mais le désigne en des termes honnêtes. Seraient-ce les paroles suivantes : «Il préfère aux tentations de Satan ce qui a pour cause l'incontinence ?» Mais l'Apôtre ne dit-il pas la même chose en d'autres termes : De peur que Satan ne vous tente à cause de votre incontinence ? Est-ce enfin parce que j'ai dit : «Et nous hésitons encore à dire que le mariage est une indulgence, et non point un précepte ?» Si cela paraît trop dur, qu'on s'en prenne à l'Apôtre qui dit : Je vous parle ainsi par indulgence, et ne vous fais point un commandement. Et qu'on ne vienne pas m'accuser, moi qui, si j'ai renversé l'ordre des choses, n'ai rien changé au sens ni aux paroles.
Passons au reste, car je suis resserré dans les bornes étroites d’une lettre. Or, dit l'Apôtre, je déclare aux personnes qui ne sont point mariées, ou qui sont veuves, qu'il leur est bon de rester dans cet état comme j’y reste moi-même. — Que si elles ne peuvent garder la continence, qu'elles se marient, car il vaut mieux se marier que de brûler. (1 Cor 7,8-9). Voici comment nous avons expliqué ce passage : «Après avoir accordé aux personnes mariées l'usage du mariage, et leur avoir montré ce qu'il exigeait, ou ce qu'il permettait, l'Apôtre en vient aux célibataires et aux veuves, puis se propose lui même pour exemple, et les appelle heureuses, si elles peuvent persévérer en cet état. Mais, si elles ne peuvent garder la continence, il leur ordonne de se marier, répétant ce qu'il avait dit plus haut : À cause de la fornication, et encore : De peur que Satan ne vienne à vous tenter, à cause de votre incontinence. Puis il expose le motif pour lequel il a dit : Si elles ne peuvent garder la continence, qu’elles se marient, car il vaut mieux se marier que de brûler. Il vaut mieux se marier parce que c’est un plus grand mal de brûler. Éteignez les feux de la passion, et l'Apôtre ne dira pas qu'il vaut mieux se marier. Quand on dit qu'une chose est meilleure, c'est toujours par rapport à une chose pire, et non point à une chose absolument bonne d'elle-même. C'est comme si l'Apôtre disait : Il vaut mieux n'avoir qu'un Ïil que de n’en point avoir.» Ensuite, ayant adressé la parole à l'Apôtre, j'ai ajouté :
«Si le mariage est bon de lui-même, gardez-vous de le comparer à un embrasement; bornez-vous à dire : Il est bon de se marier. Je me défie de la bonté d’une, chose que la grandeur d'un autre mal me contraint seule de regarder comme un moindre mal; car, pour moi, je veux, non point ce qui est moins mauvais, mais ce qui est absolument bon.»
L'Apôtre veut que les célibataires et les veuves ne sortent pas de leur état; il les exhorte à suivre son exemple, et les, appelle heureuses si elles peuvent vivre de la sorte; mais, si elles ne peuvent garder la continence et qu'elles veuillent éteindre les feux des désirs, moins par la continence que par la fornication, alors il vaut mieux pour elles se marier que de brûler. À cela nous avons ajouté : «Il vaut mieux se marier, parce que c'est quelque chose de moins mauvais que de brûler;» ne donnant pas mon propre sentiment, mais interprétant ces paroles de l'Apôtre : Il vaut mieux se marier que de brûler, c'est-à-dire, il vaut mieux prendre un mari que de se livrer à la fornication. Si vous me faites voir que c'est bien de brûler ou de forniquer, alors ce que l’on aura préféré à ce bien sera quelque chose de meilleur; mais le mariage ne passe pour meilleur que par rapport à ce qui est mauvais, il ne saurait égaler cette pureté chaste et sainte, qui nous rend semblables aux anges. Si je dis que la virginité est préférable au mariage, alors je préfère ce qui est meilleur à ce qui est bon; mais si je viens à dire ensuite : Le mariage est préférable à la fornication, alors je ne préfère pas ce qui est meilleur à ce qui est bon, mais ce qui est bon à ce qui est mauvais. Il y a une grande différence entre ce qui est meilleur par rapport au mariage, et ce qui est meilleur par rapport à l'impureté.
Or, je vous prie, qu'y a-t-il à reprendre dans cette explication ? Mon dessein était, non pas de plier les Écritures à ma pensée, mais de développer le sens que je voyais dans les Écritures. Le devoir du commentateur, c'est d'exposer, non point ce qu'il pense, lui, mais ce que pense l'auteur qu'il interprète, Le faire parler autrement qu'il n'a pensé, c'est être bien moins interprète que l'adversaire de celui que l'on s’efforce d'interpréter, Oui lorsque je n'explique pas les Écritures, mais que je parle en toute liberté, d'après ma pensée, que l'on me fasse voir que j'ai dit quelque chose contre le mariage; mais, si l'on ne peut le prouver, alors ce que l'on trouvera de trop austère et de trop dur en mes livres, qu'on l'attribue à l'écrivain sacré et -non pas à son interprète.
Qui donc pourrait souffrir que l'on me blâme de ce que, en expliquant les chapitre où l'Apôtre parle ainsi des gens mariés : Ces personnes-là souffriront, dans leur chair, des peines et des afflictions, (1 Cor 7,28) — j'ai dit : «Ignorants que nous sommes nous nous imaginons que, dans le mariage, on goûte du moins les plaisirs qui peuvent flatter la chair; mais si les gens mariés ont a souffrir des tribulations dans les plaisirs mêmes qui semblent faire tout le bonheur de leur état, quel attrait le mariage pourra-t-il encore avoir pour eux, puisque l'esprit, le cÏur et la chair y trouvent leur torture ?» Est-ce condamner le mariage que de dire que, les vagissements et la mort des enfants, que les fausses couches, que les malheurs domestiques et diverses calamités sont des peines inséparables du mariage ?