Epistulae (page 3)
Lorsque vivait Damase, de sainte mémoire, nous écrivîmes contre Helvidius un traité sur la virginité perpétuelle de la bienheureuse Marie, dans lequel nous fûmes obligés, pour relever le bonheur des vierges, de dire beaucoup de choses touchant les maux et les chagrins du mariage. Cet homme distingué, cet homme habile dans les Écritures, et qui était vierge et docteur de l'Église vierge, trouva-t-il rien à reprendre dans notre ouvrage ? En un livre adressé à Eustochium, nous avons écrit sur le mariage des choses beaucoup plus dures, et personne n'en a été choqué. Ami de la chasteté, Damase en écoutait attentivement l'éloge. Lisez Tertullien, lisez Cyprien, lisez Ambroise, et condamnez-moi ou justifiez-moi avec eux. Il s'est rencontré des gens de la famille de ceux que Plaute met en scène, gens qui sont habiles seulement à médire des autres, qui font consister leur science à décrier les ouvrages de tout le monde, et qui, nous enveloppant, mon adversaire et moi, dans une même condamnation, prétendent que nous avons tort l'un et l'autre, bien qu'il soit nécessaire que l’un des deux ait raison.
Lors parlant de ceux qui se marient en secondes et en troisièmes noces, nous avons dit : «Il vaut mieux ne connaître qu’un seul homme, même en secondes et en troisièmes noces, que d'en connaître plusieurs, c’est-à-dire, il est plus pardonnable de s'abandonner à un seul homme que de se prostituer à plusieurs.» Ne nous sommes-nous point expliqué aussitôt, quand nous avons ajouté : «En effet, à cette Samaritaine qui, dans l'évangile, dit qu'elle compte son sixième mari, le Seigneur prouve, que cet homme n’est point son mari véritable ?» Je le déclare hautement encore, l’Église ne condamne ni les secondes, ni les troisièmes noces, et ainsi elle permet d'épouser un cinquième, un sixième mari et plus encore, de même qu'elle permet d'en épouser un second; mais comme on ne condamne pas ces sortes de mariages, aussi ne veut-on pas les approuver: Ils sont un allégement pour notre faiblesse, mais ils de font point honneur à la continence. Voilà pourquoi j'ai dit ailleurs : «Quand on se marie plus d'une fois, il importe peu qu'on aille aux secondes et aux troisièmes noces, puisqu'il n'y a plus monogamie. Tout est permis, mais tout n'est pas avantageux. (1 Cor 6,12). Je ne condamne ni les secondes, ni les troisièmes, ni même, si cela peut se dire, les huitièmes noces; qu'une femme donc épouse, si elle veut, un huitième mari, plutôt que de vivre dans le libertinage.»
Venons au reproche que l'on me fait d'avoir écrit que, dans le texte hébreu, il n'est pas dit du second jour de la création comme du premier, du troisième et des autres : Dieu vit que cela était bon, puis d'avoir ajouté que l'Écriture nous donne ainsi à entendre que le nombre deux n'est pas bon, parce qu'il détruit l'unité et qu'il est la figure du mariage; que c'est la raison pour laquelle les animaux impurs entrèrent par couples dans l'arche de Noé, les animaux purs étant en nombre impair.»
Quant à ce que j'ai dit du second jour, je ne vois pas ce que l'on peut y reprendre. Me blâme-t-on de n'avoir pas dit que les paroles citées se trouvent dans l'Écriture; ou, si j'ai dit qu'elles s'y trouvent, de les avoir expliquées autrement que ne le permet la simplicité de l'Écriture ?
Non, il n'est pas dit du second jour : Dieu vit que cela était bon; que l'on s'en rapporte là-dessus, non point à mon témoignage, mais à celui de tous les Hébreux et des autres interprètes, j'entends aux témoignages d'Aquila, de Symmaque, de Théodotion. Que si cela ne se trouve point dit du second jour, tandis qu'il en est autrement pour les autres, que l'on m'apporte une meilleure raison de ce silence, ou lien, si l'on n'en aucune, que l’on se rende, bon gré, à celle que j’ai donnée.
Et quant aux animaux qui furent dans l'arche de Noé, si ceux qui entraient par couples étaient impurs, tandis que ceux qui entraient en nombre pair étaient des animaux purs, et tout le monde convient que cela est écrit, alors que l'on nous dise pourquoi; si on ne le fait pas, alors il faut que l'on reçoive, bon gré, malgré, la raison que j'en ai donnée. Ou servez de meilleurs mets et recevez-moi pour convive, ou bien soyez content dé ma table, quelque frugale qu'elle soit. Me faut-il énumérer tous les auteurs ecclésiastiques qui ont écrit sur le nombre impair, Clément, Hippolyte, Origènes, Dionysius, Eusèbe, Didymus, et parmi les nôtres Tertullien, Cyprien, Victorinus, Lactance, Hilaire. Quant à Cyprien, en quels termes, avec quelle étendue il à parlé du nombre sept, je veux dire du nombre impair, c’est ce que l'on voit assez par son livre adressé à Fortunatus. Faut-il, par hasard, citer ici tout ce que Pythagore, Architas de Tarente et Publius Scipion, au sixième livre de la république disent du nombre impair ? Si mes détracteurs ne veulent pas écouter ces illustres personnages, je leur ferai crier par les écoles des grammairiens :
Du nombre impair les dieux sont réjouis.
Virgile Ect. 8,59
Crime affreux ! les églises sont renversées, l'univers est indigné, si nous disons que la virginité est quelque chose de plus pur que le mariage; si nous préférons le nombre impair au nombre, pair; si nous montrons que les figures de l'Ancien Testament ont servi à la vérité évangélique.
Tout ce que l'on trouve encore de répréhensible dans mon livre, je le crois peu important, ou bien analogue aux explications déjà données; c'est pourquoi je n'ai pas voulu y répondre, crainte de dépasser les bornes d’une lettre, crainte aussi de paraître n'avoir pas assez foi en vos talents, vous en qui j'ai trouvé le défenseur de ma cause, avant même que je vous priasse de l'être. Donc, en finissant, je proteste que je n'ai pas condamné le mariage et que je ne le condamne pas, mais que j'ai voulu répondre à un adversaire, sans appréhender les embûches des miens. Si j'élève jusqu’aux cieux la virginité, ce n'est pas que je l'aie conservée, mais je suis pénétré d'une admiration plus grande pour un bien que je ne possède plus. Il y a de l'ingénuité et de la candeur à louer dans les autres ce que l'on n'a plus soi-même. Parce que le poids de mon corps me retient attaché à la terre, est-ce donc que je n'admirerai pas
le vol des oiseaux, je ne vanterai pas la colombe
Qui nage mollement, et, dans un air tranquille,
Soutient l'agilité de son vol immobile.
Aeneid. 217
Que nul ne se trompe lui-même, ou ne se jette dans le précipice creusé par un insidieux louangeur. La première virginité date de la première naissance; la seconde virginité date de la seconde naissance. Ce n'est pas moi qui dit cela; il y a longtemps qu'il est écrit : Personne ne peut servir deux maîtres, (Mt 6,2) la chair et l'esprit. La chair a des désirs contraires à ceux de l’esprit, l'esprit en a de contraires à ceux de la chair; ils sont opposés l’un à l’autre, en sorte que nous ne faisons pas ce que nous voudrions faire. (Gal 5,17).
Lorsque vous trouvez, dans mon ouvrage, quelque chose de trop sévère, prenez-vous-en, non point à mes paroles, mais à l'Écriture, d'où elles sont tirées. Le Christ est vierge; la Mère du Dieu vierge fut vierge toujours, mère el vierge tout à la fois. Jésus entra, les portes étant fermées; puis, dans son sépulcre, qui était neuf et taillé dans le roc vif, personne n'a été déposé, ni avant ni après Lui. Il est ce jardin fermé, cette fontaine scellée, et d'où, selon Joël, (Jo 3,18) tire sa source, le fleuve qui arrose le torrent des liens ou des épines : — des liens du péché qui jadis nous tenaient captifs; — des épines qui étouffent la semence du père de famille. Il est cette porte orientale, dont parlait Ézéchiel, (Ez 44,44) cette porte toujours fermée, toujours brillante, qui cache ou dévoile le Saint des saints, et par laquelle entre et sort le soleil de justice, notre pontife suivant l'ordre de Melchisédech. Que l'on me dise comment Jésus entra, les portes étant fermées, lorsqu'il présenta ses mains à toucher, son côté à examiner, qu'il montra ses os et sa chair, afin que l'on ne prit pas un corps réel pour une ombre, et, moi je dirai comment la sainte Marie est tout à la fois mère et vierge, vierge après l'enfantement, et mère avant le mariage.
Ainsi, comme nous avions commencé de le dire, le Christ vierge, Marie vierge ont consacré la virginité dans l'un et dans l'autre sexe. Les Apôtres furent vierges, ou gardèrent la continence dans le mariage. Les évêques, les prêtres, les diacres doivent être, lors de leur élection, ou vierges ou veufs; du moins faut-il que, après leur ordination, ils se vouent à une éternelle chasteté. Pourquoi nous faisons-nous illusion à nous-mêmes, et trouvons nous mauvais que, si nous brûlons toujours de feux impurs, l'on nous refuse les récompenses destinées à la chasteté ? Nous voulons user de mets somptueux et recherchés, nous délecter eux embrassements de nos épouses, et après cela, régner avec le Christ parmi les vierges et les veuves ! La même récompense attend-elle donc la faim et la bonne chère, le vêtement négligé et le vêtement pompeux, le rude sac et la soie moelleuse ? Lazare a reçu les souffrances pendant sa vie, et ce riche, couvert de pourpre, toujours plongé dans l'opulence et la splendeur, a joui, pendant sa vie, de tous les biens de la chair; mais après leur mort, ils occupent l'un et l'autre une place bien différente; la misère est échangée contre les plaisirs, et les plaisirs contre la misère. Il est en notre pouvoir de suivre ou Lazare, ou le riche.
Source : http://perso.club-internet.fr/orthodoxie/ecrits/peres/jerome/lettres.htm
Traduites par J.-F. Grégoire et F. Z. Collomet 1837