Epistulae

Jérôme de Stridon · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 3 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Saint Jérôme

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PREMIÈRE CLASSE

comprenant les lettres écrites dans le désert depuis l’an 365 jusqu’à l’année 380

LETTRE 1

AU MOINE RUFIN

Que Dieu donne plus qu'on ne Lui demande, et qu'Il accorde souvent ce que l'œil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point entendu, ce que le cœur de l'homme n'a point compris, c'est une chose que je savais déjà, grâces aux volumes sacrés, et que je viens d'éprouver par moi-même, très cher Rufin. Moi, qui bornais tous mes vœux à désirer qu'un échange de lettres put entretenir en nous l'illusion d'une mutuelle présence, j'apprends que vous pénétrez dans les lieux secrets de l'Égypte, que vous visitez les chœurs des moines, et que vous parcourez ces familles qui mènent sur la terre une vie céleste. Oh ! si maintenant le Seigneur Jésus Christ me donnait soudain d'être transporté vers vous, comme le fut jadis, ou Philippe auprès de l'Eunuque, ou Habacuc auprès de Daniel en quels étroits embrassements je vous presserais cette bouche, qui jadis erra, qui jadis reconnut avec moi la vérité, avec quelle ardeur j'y collerais mes lèvres ! Mais, comme je suis indigne que Dieu me fasse une telle grâce, non pas tant pour vous rapprocher de moi, que pour me conduire à vous, et que de fréquentes maladies ont brisé ce faible corps, débile, même dans la santé, j'envoie cette lettre à ma place au-devant de vous, afin qu'après vous avoir enchaÎné dans les liens de l'amour, elle vous amène jusques à moi.

C'est notre frère Héliodore qui m'a donné, le premier, l'heureuse nouvelle de cette joie inattendue. J'étais loin de regarder comme certaine une chose dont la certitude me semblait si désirable, d'autant plus qu'il prétendait ne le savoir que par ouï-dire, et que l'étrangeté, du fait m'empêchait d'y croire.

Mon âme flottait ainsi entre le doute et le désir; un moine d'Alexandrie, que le pieux empressement du peuple avait envoyé depuis longtemps vers les confesseurs d'Égypte déjà martyrs d'affection, me confirma presque une chose dont il paraissait bien informé. J'avoue qu'alors même il me restait encore quelque incertitude. Car, quoiqu'il ignorât et votre patrie et votre nom, il semblait toutefois me donner des renseignements plus précis, puisqu’il me répétait ce qu'un autre m'avait appris déjà. Enfin, la vérité brilla dans tout son jour; une foule de voyageurs racontaient que Rufin était à Nitrie, et qu'il était allé visiter le bienheureux Macaire. Alors, disparurent tous mes anciens doutes, et je fus vraiment affligé de me trouver malade. Et, si la faiblesse d’un corps languissant ne m’eût arrêté comme par une sorte d'entrave, ni les chaleurs brulantes de l'été, ni les périls ordinaires de la navigation n'eussent pu me retenir dans mon saint empressement à vous aller voir. Croyez-moi, mon frère, il n'est point de pilote battu par la tempête qui cherche le port avec autant d'impatience; point de terre altérée qui désire la pluie avec autant d'ardeur; point de mère, assise au rivage, qui attende son fils avec autant d'inquiétude.

Quand un orage soudain m'eut arraché d'auprès de vous, quand une séparation cruelle eut rompu les liens de charité qui nous unissaient l'un à l'autre, «Tout-à-coup la tempête, apportant la terreur, sur l'onde au loin répand sa ténébreuse horreur; partout les cieux, partout les noirs gouffres de l'onde.» (Virgile Æneid. 3,193).

Enfin, après tant de pèlerinages incertains et vagabonds; après avoir parcouru, avec des fatigues inouïes, la Thrace, le Pont, la Bihynie, toute la Gallacie, la Cappadoce, et les brûlants climats de la Cilicie, la Syrie s'offrit à moi, malheureux naufragé, comme un port de salut. Là, je souffris tout ce qu'il peut y avoir de maladies, et, de deux yeux que j'avais, j'en perdis un; car, innocent, cette portion de mon âme, me fut enlevé par une fièvre soudaine et violente. Maintenant, il ne me reste, pour toute lumière, que notre cher Evagre, qui trouve dans mes continuelles infirmités un surcroît de fatigues. Nous avions aussi avec nous Hylas, serviteur de la pieuse Mélanie, et qui avait effacé, par l'innocence de ses mœurs, la tache de son esclavage il a rouvert une cicatrice qui n'était pas encore fermée. Mais, comme l'Apôtre défend de s'attrister sur ceux qui dorment, et que l'heureuse nouvelle de votre arrivée a tempéré l'excès de ma douleur, je vous écris ces choses, afin de vous les apprendre, si vous les ignorez, et pour vous faire part de ma joie, si vous les connaissiez déjà.

Votre ami Bonose, ou plutôt le mien, et, pour dire vrai, notre ami commun, monte à présent cette échelle mystérieuse que Jacob vit autrefois en songe; il porte sa croix, il ne songe point au lendemain, et. ne regarde pas en arrière. Il sème dans les larmes, pour moissonner dans la joie; il élève dans le désert le mystérieux serpent de Moïse. Que les merveilles imaginaires racontées par les Grecs et les Romains disparaissent devant ce prodige réel. Voilà qu'un jeune homme, façonné avec nous, dans les connaissances du siècle, jouissant d'une vaste opulence et d'une grande considération parmi ses égaux, délaisse une mère, des sœurs et un frère tendrement chéri, pour aller, comme un nouvel habitant du paradis, s'établir en une île battue par les flots d'une mer orageuse, que rendent si horrible des rochers âpres et découverts, et une solitude immense.

Là, pas un laboureur, pas un moine; le petit Onésime que vous connaissez et dont les embrassements lui rappelaient ceux d'un frère, n'est pas même à ses côtés, dans ce vaste isolement.

Là, solitaire, si toutefois c'est être seul que d'avoir le Christ pour compagnon, il contemple la Gloire de Dieu, que les apôtres eux-mêmes ne purent voir qu'au désert. Il n'y aperçoit pas, sans doute, des villes flanquées de tours, mais il s’est fait l'habitant d'une nouvelle cité; ses membres sont couverts d’un hideux cilice, mais de la sorte il sera mieux ravi dans les nuées au-devant du Christ. Il n'a pas le plaisir d'y voir les frais Euripes des opulents du monde, mais il puise au Sein du Seigneur une eau vive et salutaire. Qu'il soit un instant devant vos yeux, mon doux ami; tournez de ce côté-là toutes vos pensées, toute votre attention. Vous pourrez célébrer sa victoire, alors que, vous aurez contemplé ses travaux et ses combats. Une mer insensée frémit autour de l'île, et les flots, en se brisant contre les rocs anguleux, retentissent au loin. La terre ne s’y pare d'aucune verdure, et les plaines desséchées n'y offrent point d'épais ombrages. Des rochers abruptes y forment, en quelque sorte, une horrible prison. Lui, tranquille, intrépide et tout armé de l'Apôtre, tantôt il écoute Dieu en relisant les pages divines; tantôt il s'entretient avec Dieu, en priant le Seigneur; peut-être aussi, comme Jean, voit-il quelque chose de mystérieux, pendant qu'il réside en son île.

Quels pièges maintenant croyez-vous que le diable lui tende ? quelles embûches croyez-vous qu'il lui dresse ? Peut-être que, se rappelant son antique fraude, il essaiera de le troubler en son jeûne; mais on lui a déjà répondu : «L'homme ne vit pas seulement de pain.» (Mt 4,4). Peut-être, étalera-t-il à ses yeux l'opulence et la gloire du siècle, Ô mais on lui dira : Ceux qui veulent devenir riches tombent dans le piège et les tentations. Et encore : «Pour moi, toute ma gloire est en Jésus Christ.» (Phil 3,3). Il accablera sous le poids de la maladie des membres épuisés de jeûne; mais on le repoussera avec ces paroles de l'Apôtre : «Lorsque je suis faible, alors je suis fort, et la force se perfectionne dans la faiblesse.» (2 Cor 12,10). Il menacera de la mort, mais mais on lui répondra : «Je désire, être dégagé des liens du corps, et vivre avec le Christ.» (Phil 1,23). Il lancera des traits enflammés, mais ils viendront se briser contre le bouclier de la foi. En un mot, Satan l'attaquera mais Christ le protégera. Grâces te soient rendues Seigneur Jésus, de ce que j’aurai en ton grand jour, un homme qui puisse te prier pour moi. Tu le sais, (car tous les cœurs te sont ouverts, toi qui pénètres les secrets de nos âmes, et qui vois au fond de la mer le prophète enfermé dans le sein de la baleine), tu sais que lui et moi, nous grandîmes ensemble depuis l'enfance jusqu'à la fleur de l'âge; que le même sein nous allaita tous deux, que les mêmes embrassements nous étreignirent. Et, après des études achevées à Rome, lorsque sur les rives demi-barbares du Rhin, nous partagions la même nourriture, le même toit, je commençai enfin, le premier, de me donner à ton service. Souviens-toi, je te prie, que ce guerrier qui suit tes étendards, fit jadis ses premières armes avec moi. J'ai la garantie de ta majesté : «Celui qui enseignera et ne pratiquera pas, sera appelé le dernier dans le royaume des cieux; mais celui qui enseignera et pratiquera, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux.» (Mt 5,19). Qu'il jouisse donc de la couronne due à sa vertu, et que, pour son martyre de chaque jour, il marche à la suite de l'agneau, avec la robe précieuse. «Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père;» (Jn 14,2).

Et encore : «Entre les étoiles, l’une est plus éclatante que l'autre.» (1 Cor 15,41). Accorde-moi de pouvoir lever la tête au pied de tes saints; si j'ai voulu seulement les choses qu'il a accomplies, passe-moi ce que je n'ai pu remplir; donne-lui la récompense qu'il mérite. Peut-être me suis-je étendu au delà des bornes d'une lettre, mais cela m'arrive toujours, quand il faut dire quelque chose à la louange de notre cher Bonose. Et, pour en revenir à ce que je vous disais d'abord, ne perdez pas le souvenir d'un ami absent, puisqu'un ami se cherche, se trouve, se conserve avec tant de peine. Resplendisse qui voudra sous l'éclat de l'or, se plaise qui voudra à voir ce métal briller dans de pompeuses cérémonies, sur de magnifiques équipages. L’amour ne s'achète point;

l'affection n'a pas de prix. Une amitié qui peut cesser ne fut jamais une amitié véritable. Adieu dans le Christ.

LETTRE 2

À FLORENTIUS

Vous pouvez juger combien votre réputation s'est étendue parmi les peuples, puisque je commence de vous aimer, avant de vous connaître. Car, si, au dire de l'Apôtre, les péchés de certains hommes sont connus avant l'examen qu’on en pourrait faire, votre mérite, au contraire, est si généralement reconnu, que l'on serait moins louable de vous aimer, qu’on ne semblerait criminel en ne vous aimant pas. Je ne parlerai point de ce nombre infini de pauvres, en la personne desquels vous avez soulagé, nourri, vêtu, visité le Christ. Les secours par vous prodigués à notre frère Héliodore seraient capables seuls de délier la langue des muets. Avec quelle reconnaissance, avec quels éloges il me redisait votre empressement à lui adoucir les incommodités du voyage ! Et moi, malgré les langueurs intolérables qui me rongent et me rendent si pesant, je me suis hâté, avec des ailes aux pieds, pour ainsi dire, de vous saluer de cœur et d'affection, de vous embrasser même. Je vous félicite donc, et je prie le Seigneur qu'il veuille serrer les nœuds d'une amitié qui ne fait que de naître. Et, comme notre frère Rufin, qui arrive, dit-on, avec la pieuse Mélanie, d’Égypte à Jérusalem, m'est uni par les liens étroits d'une tendresse fraternelle, veuillez, je vous prie, lui donner la lettre qui se trouve jointe à la vôtre.

Ne me jugez pas d'après ses vertus; vous verrez briller en lui les caractères d'une éminente sainteté. Quant à moi, poussière, vile portion de boue, reste de cendre, il me suffit, pour le temps que je dois vivre encore, de pouvoir avec mes faibles yeux soutenir l'éclat de ses vertus. Il vient de se laver, il est pur et blanc comme la neige; moi, souillé de toutes sortes de pêchés, je tremble jour et nuit dans l'attente du moment fatal, où il me faudra rendre jusqu'à la dernière obole. Mais toutefois, comme le Seigneur brise les chaînes des captifs, qu'Il se repose sur les humbles et sur ceux qui écoutent sa parole avec une religieuse frayeur, il me dira peut-être à moi qui suis étendu dans le sépulcre des vices : Jérôme, viens dehors.

— Le saint prêtre Evagre vous salue de tout son cœur; nous saluons ensemble notre frère Martinianus, que je souhaite ardemment de voir, mais la chaîne de mes langueurs me retient. Adieu dans le Christ.

LETTRE 3

À THÉODOSE ET À D’AUTRES ANACHORÈTES

Que je voudrais être maintenant au milieu de vous et, quoique mes yeux soient indignes de vous voir combien j'aurais de joie d'embrasser votre admirable communauté ! Je verrais une solitude plus agréable que toutes les villes de la terre; je verrais des de saints se presser en des lieux inhabitables, comme en une sorte de paradis. Mais, puisque mes nombreux péchés ne me permettent pas d'entrer dans la société des justes, je vous conjure, car je ne doute pas que vous ne puissiez l'obtenir, de me délivrer, par vos prières, des ténèbres de ce siècle. Je vous l'avais déjà manifesté de vive voix, et je vous le répète aujourd'hui dans cette lettre, il n'y a rien que mon âme ambitionne avec autant d'ardeur. Maintenant, c'est à vous de faire que l'exécution suive ma volonté; c'est à moi de vouloir. Il dépend de vos prières que je veuille et que je puisse. Je suis comme la brebis malade, éloignée du troupeau. À moins que le bon pasteur ne me reporte sur ses épaules à la bergerie, mes pas chancelleront, et je tomberai au milieu de mes efforts pour me relever. Je suis ce prodigue enfant qui, après avoir dissipé la portion que le père m'avait donnée, ne me sais point encore jeté à ses genoux, et n'ai pas même commencé de repousser loin de moi les enchantements qui m'avaient séduit. Et, comme tous mes efforts pour abandonner le vice n'ont abouti jusqu'à présent qu'à d'inutiles désirs, le diable m'enlace aujourd'hui en de nouveaux filets. Me suscitant de nouveaux obstacles, il m'environne partout d'une vaste mer. Jeté au milieu des eaux, je ne veux pas reculer, et ne saurais avancer. La seule ressource qui me reste, c'est que, par vos prières le souffle de l'Esprit saint me pousse et me fasse surgir enfin au

port désiré.

LETTRE 4

À FLORENTIUS

C'est dans la partie du désert qui touche aux Sarrasins, du côté de la Syrie, que votre lettre m'a été remise. En la lisant, j'ai senti se rallumer en moi le désir d'aller à Jérusalem; et ce qui avait enflammé mon amitié a failli nuire à mes projets de solitude. Maintenant donc, autant que ma faiblesse le permet, je me fais représenter auprès de vous par cette lettre; quoique absent, je viens vous trouver par l'amour et l'affection. Je vous en conjure, que la distance des lieux ou la durée du temps ne puisse donner atteinte à une amitié naissante, cimentée par le Christ; tâchons, au contraire, d'en resserrer les nœuds par des lettres réciproques. Qu'elles soient toujours en chemin, qu'elles aillent au-devant les unes des autres, qu'elles conversent avec nous. La charité n'y perdra pas beaucoup, si nous nous entretenons de la sorte.

Notre frère Rufin, comme vous me l'écrivez, n'est pas encore venu; fût-il arrivé, je ne pourrais guère contenter mon désir, puisqu'il m'est impossible de le voir. Car il est trop éloigné de moi, pour pouvoir venir jusque ici, et moi, retenu dans les bornes de la solitude que j'ai choisie, je n'ai plus la liberté de faire ce que je veux. Je vous conjure donc, et vous supplie instamment de lui demander qu'il vous donne, pour que je les fasse transcrire, les commentaires dans lesquels le bienheureux Rheticius, évêque d'Augustodunum, a expliqué le Cantique des Cantiques avec tant d'élévation. Un vieillard, nommé Paul, de la patrie de notre frère Rufin, me mande aussi que ce dernier a chez lui son exemplaire de Tertullien; il le supplie de le lui renvoyer. Veuillez me faire transcrire par la main d’un copiste, les livres que je n'ai pas et dont vous trouverez la liste au bas de cette lettre. Je vous prie encore de m'envoyer l'interprétation des psaumes de David par saint Hilaire, et son grand Traité sur les synodes, que je copiai moi-même à Trèves pour notre ami Rufin. Vous le savez, la nourriture d'une âme chrétienne, c’est de méditer jour et nuit la loi du Seigneur. Les autres, vous leur donnez l'hospitalité, vous leur prodiguez les consolations, vous les assistez dans leurs besoins; si vous m'accordez ce que je vous demande, vous m'aurez tout donné. Et comme, grâces au Seigneur, je suis riche en exemplaires de la Bible, demandez-moi à votre tour ce qui vous plaira, et je vous l'enverrai. Mais ne croyez pas être importun, j'ai ici des élèves pour transcrire les livres.

Je ne veux rien pour les services que je vous offre. Notre frère Héliodore m'a dit que vous cherchez plusieurs ouvrages sur l'Écriture, sans pouvoir les trouver. Les eussiez-vous tous, la charité est toujours en droit de réclamer, d'exiger encore plus.

Souvent, le prêtre Evagre, pendant que j'étais encore à Antioche réprimanda devant moi le maître de votre esclave dont vous avez daigné me parler; je ne doute pas qu'il ne vous l'ait enlevé. Il répondit : «Je ne crains rien; l'esclave prétend que son maître l'a congédié. Il est ici, ajoutait-il, et si vous le jugez à propos, faites-le conduire où vous voudrez. Je ne pense pas que ce soit un crime de retenir un vagabond.» Comme la solitude où je suis confiné ne me permet pas d'exécuter vos ordres, j'ai prié mon très cher Evagre de donner tous ses soins à cette affaire, en votre considération ainsi qu'en la mienne. Je désire que vous soyez bien portant en Jésus Christ.

LETTRE 5

AU MOINE HÉLIODORE

Mon cœur seul, qui connaît votre amitié réciproque, peut savoir avec quelle affection, avec quelle ardeur je me suis efforcé de vous retenir auprès de moi dans la solitude. Cette lettre même, où vous voyez encore la trace de mes larmes, témoigne de la désolation, de la douleur, du gémissement que me coûta votre départ. Mais vous, comme un petit entant aux manières délicates, vous sûtes adoucir par vos caresses, le mépris que vous faisiez de mes prières; et moi, indécis, je ne savais alors quel parti prendre. Fallait-il me taire ? mais ce que je désirais ardemment, je ne pouvais guère le dissimuler. Fallait-il vous presser davantage ? mais vous ne vouliez plus m'entendre, parce que vous n'aimiez pas comme moi. Mon amitié dédaignée a fait tout ce qu'il lui était possible de faire. Présent, elle n'a pu vous retenir; absent, elle vous cherche sans cesse. En me quittant, vous m'engageâtes à vous écrire, pour vous encourager à venir auprès de moi, sitôt que je serais entré dans la solitude; je vous promis de le faire; je vous invite, hâtez-vous. N'allez pas vous rappeler les fâcheuses nécessités où vous faites réduit d'abord, le désert ne veut que des hommes dépouillés de tout. Ne vous laissez point épouvanter par les difficultés de votre premier voyage. Vous qui croyez en Jésus Christ, croyez aussi à sa parole. «Cherchez premièrement le royaume de Dieu, et tout le reste vous sera donné par surcroît.»

(Mt 6,33). Ne prenez avec vous ni sac, ni bâton; il est assez riche, celui qui est pauvre avec le Christ.

Mais que fais-je ? insensé que je suis, vous supplié-je encore ? Laissons là les prières, laissons là les caresses. L'amour blessé doit se mettre en collège. Vous qui avez dédaigné mes prières, peut-être écouterez-vous mes reproches. Que faites-vous dans la maison paternelle, soldat efféminé? Où est la palissade ? où est la tranchée ? où est l'hiver passé sous les tentes ? Voilà que, du haut du ciel, la trompette sonne; voilà que, sur les nuées, pour subjuguer le monde, le général tout armé s'élance;

voilà que le glaive à deux tranchants, qui sort de la bouche du roi, moissonne tout ce qu'il rencontre; et vous, d'une couche efféminée vous voudriez passer au combat; du sein des ombres apparaître au soleil ? Un corps habitué à la tunique faiblit sous le poids de la cuirasse. Une tête couverte d'un lin délicat refuse de porter le casque. Une main amollie par l'oisiveté se déchire à la dure poignée d'un glaive. Écoutez l'édit de votre roi : «Celui qui n'est pas avec Moi, est contre Moi; et celui qui n'amasse point avec Moi, disperse.» (Mt 12,30). Rappeliez-vous le jour de votre enrôlement, alors qu'enseveli dans le baptême avec le Christ, vous jurâtes, par les paroles du sacrement, de n'épargner pour lui votre mère ni votre père. Voilà que l'adversaire s'efforce, dans votre cœur, de tuer le Christ; la solde que vous recutes pour servir sous ses drapeaux, voilà que les camps ennemis gémissent de la voir entre vos mains. Quand même votre petit neveu se suspendrait à votre cou, lors même que votre mère, les cheveux épars, les vêtements déchirés, vous montrerait les mamelles qui vous allaitèrent; lors même que votre père se coucherait sur le seuil de la porte, foulez aux pieds votre père, marchez; et l'œil sec, volez aux étendards de la croix. Dans une pareille circonstance, et alors seulement, c'est une sorte de piété que d'être insensible.

Viendra, viendra le jour, où victorieux, vous retournerez dans la patrie; où vous marcherez, brave guerrier, la couronne sur la tête, au milieu de la Jérusalem céleste. Alors vous aurez avec Paul le droit de municipe; alors vous réclamerez pour vos parents le même droit de cité; alors aussi vous prierez pour moi, qui vous ai encouragé à vaincre. Au reste, je sais assez quels sont les liens dont vous vous dites embarrassé. Je n'ai point un cœur de fer, ni des entrailles insensibles; je n'ai été ni

formé dans le sein des rochers, ni allaité par les tigresses d'Hyrcanie; et moi aussi, j'ai passé par ces épreuves. Tantôt une sœur dans la viduité vous serre en ses bras caressants; tantôt ces esclaves avec lesquels vous avez grandi vous disent : À quel maître allez-vous nous laisser désormais ? Tantôt une nourrice cassée de vieillesse, et un gouverneur, cet autre père après celui que la nature vous a donné, vous crient : Nous allons mourir; attendez quelque peu, et ensevelissez- nous. Peut-être aussi votre mère, les seins pendants et le front sillonné de rides, viendra-t-elle vous répéter les chansons qui endormaient votre enfance. Que les grammairiens disent encore, s'ils veulent : «Votre illustre maison en vous seul aujourd’hui trouve, prête à tomber un salutaire appui.» (Æn. 12,59).

L'amour de Dieu et la crainte de la géhenne brisent facilement ces liens.

Vous allez me dire peut-être que l'Écriture ordonne d'obéir à ses parents ? Oui, mais quiconque les aime, au-dessus du Christ perd son âme. L'ennemi tient le glaive pour m'ôter la vie, et je m'arrêterai aux larmes d'une mère ? Je déserterai la milice du Christ à cause de mon père, quand il me faut, pour le Christ, lui refuser la sépulture, que je dois néanmoins, pour l'amour du Christ, au reste des hommes ? Le Sauveur ne regardat-Il pas comme un sujet de scandale ces timides précautions que Pierre prenait pour l'empêcher de souffrir la mort ? Paul répondit aux frères qui le dissuadaient d'aller à Jérusalem. «Que faites-vous en pleurant, et en affligeant mon cœur? car je suis prêt, non seulement à être enchaîné, mais encore à mourir dans Jérusalem pour le Nom du seigneur Jésus.» (Ac 21,13). Cette arme de la piété qui ébranle la roi, il

faut la repousser avec le bouclier de l'Évangile. «Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui accomplissent la Volonté de mon Père qui est dans les cieux.» (Lc 8,21). S'ils croient en Jésus Christ, qu'ils me soutiennent, moi qui vais combattre pour son Nom; s'ils n'y croient pas, que les morts ensevelissent leurs morts.

Cela est bon, dites-vous, quand il s'agit du martyre ? Vous vous trompez, mon frère, vous vous trompez, si vous pensez que le chrétien peut rester quelquefois sans endurer persécution; lorsqu'on se doute le moins d'être attaqué, c'est alors qu'on essuie les attaques les plus vives. Notre adversaire, comme un lion rugissant, rôde autour de nous, cherchant quelqu'un à dévorer, et vous croyez que c'est là être en paix ! Il se tient en embuscade avec les riches, pour tuer l'innocent dans l'obscurité. Ses yeux sont ouverts sur le pauvre. Il épie en secret, comme le lion dans sa caverne; il épie pour enlever le pauvre; et vous, à l'ombre d'un épais feuillage, vous goûtez un sommeil paisible, lorsque vous allez devenir la proie du lion ? D'un côté, la luxure me poursuit, de l'autre, l'avarice s'efforce de s'ouvrir un passage dans mon cœur; tantôt mon ventre veut s'ériger en Dieu à la place du Christ, tantôt la concupiscence me pousse à chasser l'Esprit saint qui habite en moi et à violer son temple. Enfin, je me vois poursuivi par un ennemi qui porte mille noms, qui possède mille secrets pour nuire. Et moi, infortuné, je me croirai vainqueur, lorsque je suis esclave !

N'allez donc pas, très cher frère, après avoir examiné et pesé tous ces délits, vous imaginer qu’elles soient moindres que le crime d'idolâtrie les choses dont nous parlons. Apprenez qu’elle est à ce sujet la pensée de l'Apôtre.

Sachez que nul fornicateur, nul impudique, nul avare, nul trompeur, dont le vice est une idolâtrie, ne sera héritier du royaume de Jésus Christ et de Dieu. Et quoique, en général, tout ce qui est relatif au démon soit contraire à Dieu; que tout ce qui appartient au démon, à qui sont consacrées toutes les idoles, soit une idolâtrie, néanmoins, en un autre endroit, l'Apôtre s'explique d'une manière spéciale et formelle, disant : «Faites mourir les membres de l'homme terrestre qui est en vous; la fornication, l'impureté, les passions déshonnêtes, les mauvais désirs et l'avarice, qui est une idolâtrie.»

(Col 3,5-6). — Ce sont ces crimes qui attirent la Colère de Dieu. Car il n'y a pas acte d'idolâtrie, seulement à jeter un peu d'encens au feu de l'autel, ou à répandre en libation du vin puisé dans une coupe. Qu'il dise que l'avarice n'est point une idolâtrie, celui qui peut appeler justice la trahison du disciple vendant le Seigneur trente pièces d'argent. Qu'il dise qu'il n'y a point de sacrilège dans la débauche, celui qui, par de continuelles prostitutions avec les victimes de la brutalité publique, a profané les membres du Christ, cette hostie vivante et agréable à Dieu. Qu'il dise que la fraude n'est pas une idolâtrie l'homme semblable à ceux des Actes des Apôtres, qui pour s’être réservé une partie du prix de leur patrimoine, furent sur-le-champ frappés de mort. Remarquez-le, mon frère, il ne vous est pas permis de rien avoir de vos richesses. «Quiconque, dit le Seigneur, n'aura pas renoncé à tout qu'il possède, ne peut être mon disciple.» (Lc 14,33). Pourquoi donc êtes-vous si lâchement chrétien ?

Voyez Pierre qui abandonne ses filets; voyez le Publicain se levant de son comptoir, et devenant aussitôt apôtre. Le Fils de l'homme n'a pas où reposer la tête, et vous vous promenez dans de vastes portiques, vous habitez dans de magnifiques palais? Vous qui attendez l'héritage du siècle, vous ne sauriez être le cohéritier du Christ. Expliquez le nom de moine, c'est-à-dire votre nom. Que faites-vous dans la foule, vous qui êtes seul ? Et si je vous donne cet avis, ce n’est pas que je n'aie point éprouvé de perte dans mon navire ou dans sa charge, et qu'habile pilote je n'aie jamais connu les flots; au contraire, jeté depuis peu sur le bord par un naufrage, ce n'est que d'une voix timide que je signale les écueils aux navigateurs. Dans ce golfe tempétueux, l'amour du plaisir, comme une autre Charybde, engloutit les passagers. Ici l'impureté, sous les traits d'une femme, séduit et captive comme Scylla, et attire la pudeur en de funestes naufrages. Ici est une côte barbare; ici le démon, tel qu'un pirate, porte avec ses compagnons les chaînes destinées à ses captifs. Soyez donc plein de défiance, tenez-vous sur vos gardes. Quoique la mer vous sourie aussi calme que la plaine d'un étang, quoique la superficie du paisible élément soit à peine ridée par un souffle léger, ces champs néanmoins recèlent de hautes montagnes; au dedans est caché le péril, au dedans est l’ennemi. Préparez les cordages, déployez les voiles. Que l'antenne de la croix s'imprime sur vos fronts; ce calme est une tempête.

Mais peut-être allez-vous me dire : Quoi donc ? tous ceux qui vivent dans les cités ne sont-ils pas chrétiens ? Votre cause n'est point la même que celle des autres. Écoutez ce que dit le Seigneur : «Si vous voulez être parfait, allez; tout ce que vous possédez, vendez-le, donnez-le aux pauvres; venez et suivez-Moi.» (Mt 19,21). Or, vous avez promis de devenir parfait; car, lorsqu'après avoir abandonné la milice du siècle, vous vous êtes fait eunuque pour le royaume des cieux, qu'avez-vous fait autre chose que suivre la vie parfaite ? Or, un parfait serviteur du Christ ne possède que le Christ; ou, s'il possède autre chose que le Christ, il n'est point parfait; et s'il n'est point parfait, après avoir promis à Dieu de le devenir, il a menti devant Dieu. Or, «la bouche qui ment tue l'âme.» (Sag 1,2). Donc, pour conclure, si vous êtes parfait, d'où vient que vous regrettez les biens paternels ? Si vous n'êtes pas parfait, vous avez trompé le Seigneur. L'Évangile crie d'une voix divine et éclatante. Vous ne pouvez servir deux maîtres; et l'on ose faire mentir le Christ, en servant le Mammon et le Seigneur ! Le Christ ne cesse de répéter : Si quelqu'un veut venir à Moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix, et Me suive. Et moi, chargé d'or, je pense que je vais à la suite du Christ ? Quiconque prétend qu'il croit en Jésus Christ, doit marcher lui-même comme le Christ a marché.

Mais si vous n'avez rien, comme je sais que vous allez me répondre, pourquoi donc étant si propre à la guerre, ne combattez-vous pas ? Est-ce, par hasard, que vous pensez pouvoir faire cela dans votre patrie, tandis que le Seigneur n'a point fait de prodiges dans la sienne ? Et pourquoi n'en a-t-Il pas fait ? En voici la raison, appuyée sur une autorité sainte : Nul prophète n’est honoré dans sa patrie. Je ne cherche point la gloire, direz-vouis; ma conscience me suffit. Le Seigneur ne la cherchait pas non plus, puisqu'Il prit la fuite pour ne point être établi roi par la foule. Mais où il n'y a point de gloire, là il y a mépris; où il y a mépris, là il y a de fréquents outrages; où il y a outrage, là aussi il y a indignation; où il y a indignation, là il n'y a point de repos; où il n'y a point de repos, là aussi l'âme abandonne souvent ses bons desseins. Or, une fois que l'inquiétude a rendu moins zélé, on perd quelque chose de ce que l'on possédait; et où il y a moins, vous ne sauriez dire qu'il y ait perfection. De tout ceci, l'on doit conclure qu'un moine, dans sa patrie, ne saurait être parfait; or, ne vouloir pas être parfait, c'est pêcher.

Mais, chassé de ce retranchement, vous vous prévaudrez de l'exemple des clercs. Oserai-je dire quelque chose à leur sujet, eux qui certainement résident dans leurs villes ? À Dieu ne plaise que j'aille parler en mal de ceux qui, succédant au ministère apostolique, produisent de leur bouche sacrée le Corps du Christ; de ceux par lesquels nous sommes chrétiens, nous autres; qui, tenant les clefs du royaume des cieux, jugent en quelque sorte avant le jour du jugement, qui conservent l'épouse du Seigneur en une sobre chasteté. Mais, je l'ai déjà dit, il n'en est pas des moines comme des clercs. Ceux-ci sont les pasteurs; moi, je suis une brebis du troupeau. Ils vivent de l'autel; et moi, je suis comme l'arbre stérile qui voit déjà la hache à ses racines, si je ne porte pas mes dons sur l'autel. Et je ne puis prétexter la pauvreté, lorsque je vois, dans l'Évangile, le Seigneur louer une veuve indigente qui jette dans le gazophylacium les deux seules pièces de monnaie qu'elle ait encore. Il ne m'est pas permis de m’asseoir en la présence d'un prêtre; il peut, si je pêche, me livrer à Satan pour me punir dans mon corps, afin que mon âme soit sauvée.

Et dans la même loi, quiconque n'avait point obéi aux prêtres, était conduit hors du camp, et lapidé par le peuple; ou bien le glaive, en faisant tomber sa tête, lavait son offense dans le sang. Mais aujourd'hui les insubordonnés, on les frappe du glaive spirituel, ou bien on les chasse de l'Église, pour qu'ils soient déchirés par les dents cruelles des démons. Que si les sollicitations pieuses des frères vous pressent de prendre le même ordre, je me réjouirai de votre élévation, mais je craindrai votre chute. «Si quelqu'un désire l'épiscopal, il désire une œuvre excellente.» (1 Tim 3,1-3). Nous savons cela, mais ajoutez ce qui suit : il faut que l'évêque soit irrépréhensible, mari d'une seule femme, sobre, pudique, prudent, grave et modeste, hospitalier, capable d'instruire. Qu’il ne soit ni adonné au vin, ni prompt à frapper, mais équitable et modéré. Après avoir expliqué ensuite ce qui regarde l'évêque, l’Apôtre n'apporte pas moins de soin pour ce qui concerne les ministres du troisième ordre. «Que les diacres de même soient pudiques; qu'ils ne soient ni doubles dans leurs paroles, ni adonnés au vin, ni avides d'un gain sordide; mais qu'ils retiennent le mystère de la foi avec une conscience pure. Ils doivent aussi être éprouvés auparavant, et admis aux fonctions du ministère, s’ils sont sans reproche.» (1 Tim 3,8-9). Malheur à celui qui, n'ayant pa la robe nuptiale, se présente au festin. Il ne lui reste qu'à s'entendre dire aussitôt : «Mon ami, comment êtes-vous entré ici ? Et alors, ne répondant rien, il entendra dire encore aux serviteurs : Prenez-le; liez-lui les mains et les pieds, jetez-le dans les ténèbres extérieures; là, seront les pleurs el les grincements de dents.» (Mt 22,12-13). Malheur à celui qui, enveloppant dans un mouchoir le talent qu'il à reçu, se contente de le mettre en réserve, tandis que les autres font valoir ce qui leur a été confié. Aussitôt ses oreilles seront frappées de ces paroles du maître indigné : «Méchant serviteur, pourquoi donc n'as-tu pas donné mon argent à la banque, afin que, revenant, je pusse l'exiger avec des intérêts ?»

(Lc 19,22-23). C'est-à-dire, vous auriez dû déposer au pied de l'autel ce que vous ne pouviez porter. Car, en gardant mon or, lâche négociateur, vous avez pris la place d'un autre, qui aurait fait profiter au double la somme confiée. De même donc qu'un fidèle ministre se rend digne d'un grade plus haut, de même «celui qui approche du calice du Seigneur indignement se rend coupable de crime contre le Corps et le Sang du Seigneur.» (1 Cor 11).

Tous les évêques ne sont point évêques. Vous regardez Pierre, mais considérez aussi Judas. Vous admirez Étienne, mais regardez aussi Nicolas, contre lequel le Seigneur, dans l'Apocalypse, proNonce sa sentence de condamnation, et qui a émis des doctrines si infâmes et si criminelles, qu'il a doNné naissance à l'hérésie des Nicolaïtes. Que chacun s'éprouve, et qu'il approche ensuite. Ce n'est pas la dignité ecclésiastique qui fait le chrétien. Le centurion Cornélius, encore païen, est purifié par le don du saint Esprit. Daniel, encore enfant, devient le juge des vieillards. Amos, cueillant des mûres sauvages, fut tout-à-coup fait prophète. David, pasteur, est choisi pour roi. C'est le plus jeune de ses disciples que Jésus Christ aime le plus. Frère, prenez la dernière place de la table, afin qu'à l'arrivée d'un convive moins distingué l'on vous fasse monter plus haut. Sur qui le Seigneur se repose-t-I ? n'est-ce pas sur l'humble, sur le pacifique, et sur celui qui tremble à ses paroles ? Plus on donne à quelqu'un, plus on exige de lui; les puissants seront puissamment tourmentés. Et que personne n'aille s'applaudir d'une pureté simplement extérieure, puisque toutes les paroles inutiles que les hommes auront dites, ils doivent en rendre compte au jour du jugement; puisqu'une parole injurieuse contre un frère devient un crime d'homicide. Il n'est pas aisé de remplir la place de Paul, d'occuper le rang de Pierre, eux qui,règnent déjà avec le Christ. N'est-il pas à craindre, par hasard, qu'il ne vienne un ange pour déchirer le voile de votre temple, pour ôter votre candélabre de son lieu ? Prêt à bâtir une tour, supputez les frais de l'entreprise. Le sel affadi n'est bon qu'à être jeté dehors et foulé par les pourceaux. Un moine, s'il tombe, le prêtre intercédera pour lui; mais qui priera pour le prêtre, s'il vient à tomber ?

Et, puisque mon discours a franchi tant de brisants

redoutables; puisqu'à travers des rochers que blanchit l'écume des flots, ma barque fragile s'est élancée dans la haute mer, il faut déployer les voiles aux vents; et, après avoir heureusement passé par les écueils des questions, entonner, comme les matelots joyeux, le céleusma de l'épilogue. Ô désert, toujours émaillé, des fleurs du Christ ! Ô solitude en laquelle naissent les pierres dont est construite, dans la cité du grand roi ! Ô retraite admise à l'intime familiarité de Dieu ! Que faites-vous dans le siècle, frère, vous qui êtes plus grand que le monde ? Jusque à quand voulez-vous de demeurer à l'ombre des maisons ? Jusque à quand voulez-vous rester emprisonné dans les villes en fumées ? Croyez-moi, la lumière a je ne sais quoi de plus brillant ici. L'on aime, ici, à déposer le poids du corps, pour s'envoler aux pures et resplendissantes régions de l'éther. Craignez-vous la pauvreté ? mais le Christ appelle bienheureux les pauvres. Etes-vous rebuté par le travail ? mais nul athlète ne reçoit la couronne, sans avoir sué. Songez-vous à la nourriture ? mais la foi ne redoute pas la faim. Appréhendez-vous de meurtrir sur la terre nue des membres épuisés déjà par les jeûnes ? mais le Seigneur y repose avec vous. Une chevelure négligée vous fait-elle horreur sur une tête malpropre ? mais le Christ est votre chef. L'immense étendue de la solitude vous fait-elle peur ? promettez-vous en esprit dans les cieux. Toutes les fois que vous y serez monté par la pensée, vous ne serez plus au désert.

Sans les bains, la peau devient âpre et ridée; mais quiconque a été une fois lavé dans le Christ n'a plus besoin de se laver une seconde fois. En un mot, écoutez ce que répond l'Apôtre à toutes vos difficultés : «Les souffrances de la vie présente, dit-il, n'ont aucune proportion avec celle gloire qui doit un jour éclater en nous.» (Rom 8,18). Vous êtes trop délicat, frère, si vous voulez goûter ici-bas les plaisirs du siècle, et régner ensuite avec le Christ.

Viendra, viendra le jour, où ce corps mortel et corruptible revêtira l'incorruptible immortalité. Heureux alors le serviteur que le maître aura trouvé veillant ! Alors, au son de la trompette, la terre sera dans l'effroi avec les peuples, et vous, vous vous réjouirez. À l'aspect du Seigneur prêt à juger, le monde poussera un mugissement lugubre; les tribus, regardant les tribus, se frapperont la poitrine. Des rois si puissants jadis, sans garde maintenant qui veille à leur côté, palpiteront de crainte. Vénus paraîtra là avec son fils; là, on verra Jupiter armé de ses feux; là aussi l'insensé Platon avec ses disciples. Les arguments d'Arisiote ne serviront de rien. Alors, vous, homme simple et pauvre, vous tressaillirez d'allégresse, vous rirez, vous direz : Voilà mon crucifié, voilà le juge qui, enveloppé de langes, poussa des vagissements dans l'étable. Voilà le Fils de l'artisan et de la femme qui gagnait sa vie avec ses mains; voilà celui qui, sur le sein de sa mère, s'enfuit en Égypte, Lui, Dieu, devant un mortel; voilà celui qui fut couvert de pourpre; voilà celui qui fut couronné d'épines; voilà ce magicien, ce démoniaque, ce samaritain. Juif, regarde ces mains que tu as percées; Romain, vois son côte qu'a déchiré la lance. Voyez si c'est bien là le même corps que vous disiez avoir été enlevé furtivement pendant la nuit par ses disciples.

L'amour que j'ai pou vous, mon frère, m'a porté à vous dire ces choses. Faites en sorte que vous soyez un jour placé au milieu de ceux qui endurent maintenant de si rudes travaux.

LETTRE 6

À JULIANUS DIACRE

Il est un vieil axiome : Les menteurs font qu'on ne les croit pas, lors même qu'ils disent vrai. Gourmandé par vous pour mon silence, je sens qu'il m’est arrivé quelque chose de semblable. Dirai-je : plusieurs fois j'ai écrit, mais il faut accuser la négligence des porteurs ? Vous me répondrez : c'est l'excuse ordinaire de tous ceux qui sont paresseux à écrire. Dirai-je que je n'ai trouvé personne pour vous faire tenir mes lettres ? Vous direz que beaucoup de voyageurs sont allés d'ici vers vous. Soutiendrai-je que je leur ai donné des lettres ? Mais, eux qui ne les ont pas remises, soutiendront le contraire; et ainsi, éloignés l'un de l'autre, nous ne saurons à quoi nous en tenir. Que ferai-je donc ? tout innocent que je suis, je réclamerai mon pardon, jugeant plus convenable, après avoir été si vivement poussé, de demander la paix, que de soutenir encore le combat de pied ferme. Au reste, une maladie continuelle et de l'esprit et du corps m'a réduit à une telle extrémité, que, voisin dut trépas, je pouvais à peine me connaître moi-même. Et, afin que vous ne doutiez point de ce que je vous dis là, j’appellerai les témoins, à la manière des orateurs, après avoir énuméré les preuves. Le saint frère Héliodore était alors ici, il voulait habiter avec moi le désert; mais, chassé par mes crimes, il s'est retiré. Toutefois, ma verbosité présente me lavera de toute faute. Car, ainsi que, le dit Flaccus, dans une satyre : «On sait de tout chanteur le caprice ordinaire. Pressez-le de chanter, il s’obstine à se taire; cessez de le prier, il ne tarira plus.»

Je vais donc vous accabler désormais de tant de lettres que vous me prierez, au contraire, de ne plus écrire.

Je me réjouis de ce que ma sœur, votre fille en Jésus Christ, persévère, comme vous me l'apprenez le premier, dans la bonne voie qu'elle a commencé de suivre. Car, aux lieux où j'en suis, non seulement j'ignore ce qui se passe dans ma patrie, mais je ne sais pas même si elle existe encore. Quoique l’hydre espagnole me déchire d'une dent cruelle, je ne craindrai pas le jugement des hommes, moi qui dois avoir mon juge; et, comme a dit un poète : «Tombe sur moi le ciel, et les débris du monde couvriront un front sans pâleur.»

Souvenez-vous donc, je vous prie du précepte de l'Apôtre, qui enseigne que nos bonnes œuvres doivent toujours subsister; préparez-vous à une récompense de la part de Dieu, en travaillant au salut de ma pauvre sœur, et rendez-moi de plus en plus joyeux, en me donnant de fréquentes nouvelles de ce qui fera votre commune gloire dans le Christ.

LETTRE 7

À CHROMATIUS, JOVINUS ET EUSEBIUS

Une lettre ne doit pas séparer ceux qu'une amitié mutuelle a unis, et je ne dois pas non plus présenter mes devoirs à chacun de vous en particulier, puisque vous avez les uns pour les autres une si grande tendresse, que l'intimité qui vous lie nous trois, n'est pas moins forte que les nœuds de la nature entre les deux frères. Bien plus, si la chose le permettait, je renfermerais en un seul nom vos noms inséparables, comme votre lettre semble m'engager à le faire, afin de voir trois personnes dans un seul ami, et trois amis dans une seule personne. Car, le saint Evagre m'ayant remis votre lettre dans cette partie du désert qui déroule sa vaste étendue entre la Syrie et le pays des Sarrasins, j'ai ressenti une joie qui a surpassé celle qu'éprouvèrent les Romains, en cet heureux jour, où, depuis la bataille de Cannes, l'armée d'Hannibal fut vaincue par Marcellus, auprès de Nola. Et quoique le cher frère me visite fort souvent, et me chérisse dans le Christ comme ses propres entrailles, néanmoins, aussi éloigné de moi qu'il l'est, il ne m'a pas laissé moins de regrets à son départ qu'il ne m’avait causé de joie à son arrivée.

Maintenant je m'entretiens avec votre lettre, je la baise; elle parle avec moi; elle seule ici sait le latin; car, aux lieux où j'habite, il faut apprendre un langage à demi barbare, ou se taire. Toutes les fois que des caractères tracés par une main connue me rappellent des visages qui me sont bien chers, alors ou je ne suis plus ici, ou vous y êtes avec moi. Croyez-en l'amitié qui dit vrai : lorsque j'écrivais cette lettre, il me semblait vous voir. Ce dont je me plains d'abord, c'est que séparés par tant de terres et de mers, vous m'ayez envoyé, une lettre si courte; peut-être ai-je mérité d'être traité de la sorte, moi qui ai négligé, comme vous me le dites, de vous écrire jusqu'à présent. Je ne pense pas que le papier vous ait manqué; l'Égypte en fournit abondamment. Et quand même Ptolémée aurait quelque part fermé les mers, le roi Attalus eût envoyé néanmoins de Pergame des parchemins, afin de suppléer à la pénurie du papier, par des peaux qui, jusqu'à ce jour, ont gardé constamment le nom de Pergamœ. Quoi donc ? irai-je croire que le porteur ait été pressé de partir ? mais c'est assez d'une seule nuit pour m'écrire la plus longue lettre. Que vous en ayez été détourné par quelque occupation ? mais aucun devoir n'est plus impérieux que celui de la charité. Restent deux choses : oui bien vous n'avez pas voulu m'écrire, ou bien je n'ai pas mérité de votre part ce témoignage d'amitié. J'aime mieux vous accuser de négligence, que de me condamner, moi qui suis innocent. Il est plus facile de se corriger de la paresse, qu'il ne l'est d'avoir de l'affection pour quelqu'un.

Bonosus, ainsi que vous me le mandez, comme un fils du poisson, se retire au sein des eaux. Moi, souillé encore de mes vieilles iniquités, je cherche, comme les basilics et les scorpions, tous les lieux les plus arides. Lui, il marche déjà sur la tête de la couleuvre;

moi, je sers encore de pâture au serpent qui, d'après la sentence de Dieu, mange la terre. Il touche déjà au dernier de ces degrés du psaume; moi, qui pleure encore sur la première marche, je ne sais si jamais il me sera donné, de dire : «J’ai levé mes yeux vers les montagnes d'où viendra le secours.»

Lui, au milieu des flots menaçants du siècle, assis dans le secret de son Île, c'est-à-dire, dans le sein de l'Église, il dévore déjà peut-être, à l'exemple de Jean, le livre mystérieux; moi, gisant dans le sépulcre de mes crimes et chargé des liens du péché, j'attends que le Seigneur me crie, comme à Lazare : Jerôme, viens dehors. Bonosus, dis-je, car, suivant le Prophète, toute la force du diable est dans les reins, a porté sa ceinture au delà de l'Euphrate, l'y a cachée dans le trou d'une pierre, et la trouvant ensuite rompue, il a chanté : Seigneur, vous avez possédé mes reins;

vous avez brisé mes fers, je vous sacrifierai une hostie de louanges. Moi, au contraire, Nabuchodonosor m'a conduit chargé de chaînes à Babylone, c'est-à-dire, à la confusion de mon âme;

là, il m'a imposé le joug de l'esclavage; là, mettant un cercle de fer à mes narines, il m'a ordonné de chanter les cantiques de Sion. Je lui ai répondu : Le Seigneur délie les captifs, le Seigneur illumine les aveugles. Et, pour terminer brièvement le parallèle que j'ai commencé, moi, je sollicite mon pardon; lui, il attend la couronne.

La vie nouvelle de ma sœur est I'œuvre du saint Julianus, dans le Christ. C'est lui qui a planté; arrosez aujourd'hui, et le Seigneur donnera l'accroissement. Jésus me l'a donnée pour me consoler de la blessure que le démon lui avait faite, et me l'a rendue vivante, de morte elle était. Comme dit un poète païen, je crains tout pour elle, même les choses sûres. Vous savez vous-même combien est glissant le chemin de l'adolescence; j'y suis tombé, moi; et ce n'est pas sans crainte que vous le traversez. Maintenant surtout qu'elle entre dans cette route, il faut que chacun l'appuie de ses avis, que chacun la soutienne de ses consolations; c'est-à-dire, qu'elle doit être affermie par les fréquentes lettres de votre sainteté. Et, parce que la charité souffre tout, engagez aussi, je vous eu conjure, le pape Valerianus à lui écrire pour la fortifier. Vous le savez, ce qui d'ordinaire consolide le plus l'âme des jeunes personnes, c'est l'intérêt qu'elles sentent que leur portent des supérieurs.

Dans ma patrie, centre de la rusticité, on se fait un Dieu de son ventre; on y vit au jour le jour, et celui-là est le plus saint qui est le plus riche. À ce vase, suivant l'axiome vulgaire, est venu s'adapter un digne couvercle. Le prêtre Lupicinus, pour me servir du mot qui, au rapport de Lucilius, est le seul dont ait ri Crassus, et qui fut dit au sujet d'un âne mangeant des chardons : Telles lèvres, telles laitues; ce prêtre donc, pilote débile, gouverne un vaisseau percé de toutes parts, et, aveugle, il conduit des aveugles dans la fosse. C'est un pasteur bien digne d'un pareil troupeau.

Votre mère, qui est aussi la mienne, qui, tout en marchant de concert avec vous dans les voies de la sainteté, vous a devancé néanmoins, en ce qu'elle a mis au monde de tels fils, et dont les entrailles peuvent être appelées vraiment précieuses, je la salue avec le respect que vous me connaissez pour elle; je salue aussi vos sœurs, si dignes de la vénération publique, elles qui ont triomphé et de leur sexe et du monde; elles qui, leurs lampes abondamment pourvues d'huile, attendent l'arrivée de l'Époux. Ô l'heureuse maison où résident la veuve Anna, les vierges prophétesses et deux Samuel élevés dans le temple ! Ô l'heureuse habitation, où l’on voit la mère des martyrs Maccabées couronnée de la gloire de son propre martyre ! Quoique chaque jour vous confessiez le Christ, en observant ses préceptes, cependant à cette gloire privée vient se joindre encore celle d'une confession publique et éclatante, puisque c'est par vous que votre ville a été préservée du venin de l'arianisme. Peut-être serez-vous surpris de ce que, à la fin de ma lettre, j'aborde un nouveau sujet. Que faire ? Je ne puis empêcher ma bouche d'exprimer les sentiments de mon cœur. Les bornes de ma lettre me forcent à me taire; le plaisir que j'éprouve avec vous me contraint de parler. Mes paroles courent à la hâte, mon discours est sans liaison, sans suite; mais l'amour ne connaît pas d'ordre.

LETTRE 8

À NICÉAS, SOUS-DIACRE D'AQUILÉE

Turpilius, poète comique, parlant du commerce des lettres, dit : C'est la seule chose qui rende présents les hommes absents. Il a dit vrai, quoique dans une matière fausse. Qu'y a-t-il, en effet, de si présent, pour ainsi dire, entre des absents, que de converser par lettres avec ceux que l'on aime, et de les entendre ? Ces peuples grossiers de l'Italie, qu'Ennius appelle Casci, et qui, au rapport de Cicéron, dans ses livres sur la rhétorique, cherchaient leur nourriture à la manière des bêtes, employaient, avant que le papier et les membranes fussent en usage, ou des tablettes de bois bien poiles, ou des écorces d'arbres, pour s'entretenir mutuellement par lettres. De là vient qu'on donnait à ceux qui portaient ces lettres le nom de Tabellarii, à ceux qui les écrivaient, celui de Librarii, du mot liber, qui signifie l'écorce des arbres. À combien plus forte raison ne devons-nous donc pas, maintenant que le monde est poli par les arts, négliger un doux commerce qu'avaient établi entre eux des hommes d'une telle grossièreté, et qui n'avaient, en quelque sorte, rien d'humain ! Voilà que le bienheureux Chromatius et le saint Eusébius, qui ne sont pas moins unis par la conformité de leurs inclinations que par les liens de la nature, m'ont prévenu par leurs lettres. Et vous, qui ne faites que de me quitter, vous déchirez une amitié, récente, plutôt que vous ne la décousez;

ce que Lælius condamne sagement, dans Cicéron. Avez-vous, par hasard, en si grande aversion l’Orient, que vous ne vouliez pas même que vos lettres y viennent? Réveillez-vous, réveillez-vous;

sortez de votre sommeil; donnez au moins un petit billet à l'amitié. Parmi les douceurs de la patrie, au milieu des pèlerinages que tous avons faits ensemble, soupirez quelquefois. Si vous m'aimez, écrivez-moi, je vous en conjure; si vous êtes fâché, ne laissez pas de m'écrire, malgré votre colère. Ce sera toujours pour moi une grande consolation, dans mes regrets, de recevoir des lettres d'un ami, fut-il même irrité.

LETTRE 9

À CHRYSOGONUS, MOINE D'AQUILÉE

Ce qu'il y a dans mon cœur d'affection pour vous, Héliodore, notre ami commun, a pu vous le dire exactement, lui qui ne vous porte pas moins d'amitié que je ne le fais moi-même. Il a pu vous dire aussi comme toujours votre nom retentit sur mes lèvres, comme dans toutes les conversations j'aime à rappeler ces heureux jours que nous avons passés ensemble; comme j'admire votre humilité, comme je loue votre vertu, comme je préconise votre charité. Mais vous, d'une nature pareille aux lynx qui, regardant par derrière, oublient ce qu'ils avaient devant les yeux, et ne songent plus aux objets qu'ils cessent de voir, vous avez tellement perdu le souvenir de notre amitié, que cette lettre écrite dans le cœur des chrétiens, au dire de l'Apôtre, vous l'avez effacée non point par une petite rature, mais, comme on dit, jusqu'au fond de la cire. Quand ces bêtes, dont je viens de parler, découvrent, sous le feuillage touffu des arbres, le chevreuil léger ou le cerf timide, ils les saisissent, déchirent d'une dent cruelle cette proie qui fuit en vain, entraînant avec elle son ennemi, et ne songent à butiner qu'autant qu'un ventre vide irrite une gueule desséchée par la faim. Mais une fois que leur férocité, repue de sang, a gorgé leurs entrailles, avec la satiété vient l'oubli;

et l'animal ne sait plus ce qu'il doit attaquer, jusqu'à ce que le besoin de manger le rappelle au souvenir de la proie. Vous qui n'êtes point encore rassasié de moi, pourquoi joindre sitôt le terme au début ? Pourquoi laisser échapper avant de tenir ? à moins, par hasard, que ne recourant à l'excuse ordinaire des paresseux, vous prétendiez n'avoir rien eu à me mander; mais c'est cela même il fallait m'écrire, que vous n'aviez rien à me mander.

LETTRE 10

À PAUL, VIEILLARD DE CONCORDIA

La brièveté de la vie humaine est la peine des péchés, et la mort qui souvent, au berceau, enlève le nouveau-né, proclame que les siècles vont se corrompant de jour en jour. Après que le premier habitant du paradis, s'étant laissé prendre dans les nœuds du serpent, eut été relégué sur la terre, et, d'immortel qu'il était, fat devenu sujet à la mort, une vie prolongée jusque à neuf cents ans et plus, qui semblait une seconde immortalité, suspendait, en quelque sorte, la sentence de malédiction prononcée contre l'homme. Puis ensuite, la recrudescence du péché se manifestant peu à peu, l'impiété des géants amena le naufrage de tout l'univers. Après cette espèce de baptême, pour ainsi dire, qui lava le monde, la vie des hommes fut resserrée en des bornes étroites. Encore, un terme si court, avec nos crimes toujours en rébellion flagrante contre le ciel, nous l'avons presque perdu. Quel est l'homme, en effet, qui dépasse l'âge de cent ans ou qui, s'il arrive jusque là, ne s'attriste pas d'y être parvenu, selon qu'il est écrit au livre des psaumes : «Les jours de notre vie sont soixante-dix années, ou quatre-vingt, le plus; a tu delà, travail et douleur ?» (Ps 71,11).

À quoi bon, direz-vous, remonter si haut, et prendre les choses de si loin ? Ne pourrait-on, pas nous appliquer avec raison la plaisanterie d'Horace : «La Muse ne prend point, tardive en son essor, La guerre d'Hion au berceau de Castor.»

C'est que je veux préconiser dignement votre vieillesse, et votre tête blanche qui ressemble à celle du Christ. Voilà que déjà se déroule le centième cercle de votre âge; et vous, toujours fidèle observateur des préceptes divins, vous essayez par anticipation la béatitude de la vie future. Vous avez la vue bonne encore, la démarche ferme et assurée, l'ouïe subtile, les dents blanches, la voix éclatante, le corps sain et vigoureux; vos cheveux blancs contrastent avec votre visage vermeil; votre vigueur dément vos années. Cette heureuse mémoire, une longue vieillesse ne l'a point affaiblie; nous voyons que le contraire arrive chez la plupart des hommes. Cette pénétrante vivacité d'esprit, les glaces du sang y ne l'ont point émoussée. Votre figure n'est point sillonnée de rides, ni votre front labouré par les ans. Votre main ne conduit pas le style, tremblante et incertaine, et ne trace pas sur la cire des routes inégales. Le Seigneur a voulu nous montrer en vous quelle sera la verdeur de nos corps, à la résurrection future, pour nous apprendre que c'est l'effet du péché, si d'autres hommes, même de leur vivant, meurent déjà dans leur chair; que c'est la recompense de la vertu, si vous montrez tout l'éclat de la jeunesse, dans un âge qui n'est pas le sien.

Et cette vigueur de santé, quoique nous la voyions quelquefois être le partage de beaucoup de pécheurs, c'est le diable qui la leur donne, pour les entretenir dans le crime; c'est le Seigneur, au contraire, qui vous la conserve, pour vous faire goûter une joie pure.

Les plus doctes parmi les Grecs (Cicéron, dans le discours pour Flaccus, dit très bien d'eux, qu'ils ont une légèreté innée et une docte vanité), faisaient à prix d'argent l'éloge de leurs rois on de leurs princes. À leur exemple, je réclame une récompense pour les éloges que je vous donne. Et ne pensez pas que j'exige peu de chose; c'est la perle de l'Évangile que je demande : Les paroles du Seigneur, paroles pures, argent éprouvé par le feu, purifié par le creuset, épuré jusqu'à sept fois, je veux dire les Commentaires de Fortunatianus, et; pour prendre connaissance des persécutions, l'histoire d'Aurélius Victor, puis en même temps les lettres de Novatianus, afin que, si je connais le poison de cet homme schismatique, je prenne plus volontiers l'antidote du saint martyr Cyprien. En attendant, je vous envoie un autre vous-même, c'est-à-dire, que j'adresse à un Paul déjà vieux un Paul plus vieux encore1 . Dans mon ouvrage, pour faire descendre mon style à la portée des simples, je me suis donné beaucoup de peine. Mais je ne sais comment un vase, fût-il même plein d'eau, conserve néanmoins l'odeur qu'il avait d'abord. Si ce petit présent peut vous plaire, j'ai d'autres choses en réserve, qui avec plusieurs marchandises d’Orient, pourvu que souffle l'Esprit saint, navigueront vers vous.

LETTRE 11

À ANTOINE, SOLITAIRE

Notre Seigneur, le Maître de l'humilité, un jour que ses disciples disputaient sur la prééminence, prit un petit enfant par la main, disant : «Quiconque d'entre vous ne deviendra pas semblable à cet enfant ne peut entrer dans le royaume des cieux.» (Mt 18,3). De peur qu'il ne parût enseigner seulement et ne point pratiquer, il donna Lui-même l'exemple, lavant les pieds à ses disciples, recevant par un baiser celui qui le trahissait, s'entretenant avec la Samaritaine, parlant du royaume des cieux, tandis que Marie était assise à ses pieds, et, après être ressuscité des enfers, apparaissant d'abord à de simples femmes. Ce qui précipita Satan de son élévation d'archange, ce n'est pas autre chose que l'orgueil contraire à l'humilité. Et le peuple juif, qui réclamait les premiers sièges et les salutations dans la place publique, après avoir eu pour successeur un peuple de gentils, regardé jusque là comme une goutte d'eau dans un vase d'airain, a été effacé de la terre. Les pécheurs Pierre et Jacques sont envoyés aussi contre les sophistes du siècle et les sages du monde. À ce sujet, l'Écriture dit : «Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles.» (1 Pier 5,5). Considérez, mon frère, quel mal c'est que le mal qui a Dieu pour adversaire; qui fait que, dans l'Évangile, le pharisien orgueilleux est méprisé, et que l'humble publicain est écouté. Déjà, si je ne me trompe, je vous ai envoyé dix lettres, pleines d'amitiés et de prières; vous ne daignez pas même, vous, répondre un seul mot. Le Seigneur parle bien avec ses serviteurs; et vous, vous ne parlez point avec un frère. C'est trop m'outrager, allez-vous dire ? Croyez-moi, si ma plume ne voulait garder quelque retenue, blessé que je suis, je vous accablerais de tant de reproches, que vous vous mettriez en devoir de me répondre, fût-ce même par colère.

Mais comme se fâcher est le propre de l'homme, et ne pas injurier le propre du chrétien, revenant à mes premières habitudes, je vous prie encore d'aimer celui qui vous aime, et serviteur de Dieu, d'accorder quelques mots à un serviteur de Dieu comme vous. Adieu dans le Seigneur.

LETTRE 12

AUX VIERGES D'HERMON

L'exiguïté de ma lettre est une preuve de mon isolement, et voilà pourquoi j'ai resserré un long discours dans un petit espace. Je voulais m'entretenir longtemps avec vous, mais le manque de papier me forçait au silence. Maintenant donc, cette ruse ingénieuse a vaincu ma pauvreté, et, si ma lettre est petite, notre causerie n'en sera pas moins longue. Et toutefois, au milieu de cet extrême dénuement, jugez de ma charité, puisque n'ayant pas de quoi vous écrire, je n'ai pas laissé néanmoins de le faire. Au reste, pardonnez, je vous en conjure, à ma douleur. Je le dis le cœur froissé, je le dis les larmes aux yeux et l’âme contristée, vous ne m'avez pas même envoyé une seule lettre, à moi qui vous ai si souvent écrit. Je sais qu'il n'y a rien de commun entre la lumière et les ténèbres, qu'il n'y a point de commerce entre les servantes de Dieu et un pécheur; cependant une courtisane lava de ses larmes les pieds du Seigneur, et les chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maÎtres. Le Sauveur Lui-même n'est pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, car ceux qui se portent bien

n'ont pas besoin de médecin; et Il aime bien mieux le repentir du pécheur que sa mort; et la brebis égarée, Il la rapporte sur ses épaules; et le fils prodigue de retour est accueilli par son père joyeux. L'Apôtre ne dit-il pas : «Ne jugez point avant le temps, car, qui êtes vous, pour oser ainsi condamner le serviteur d'autrui ? s'il tombe, ou s'il demeure ferme, cela regarde son maître. Et ailleurs : «Que celui qui est debout, prenne garde de ne point tomber.» Et ailleurs encore : «Portez les fardeaux les uns des autres. » Autrement, très chères sœurs, juge la passion des hommes, autrement juge le Christ. La sentence de son tribunal n'est pas la même que celle que l'on porte dans les repaires des médisants. Beaucoup de voies, qui aux hommes paraissent justes, sont ensuite trouvées mauvaises, et l'on cache souvent un trésor dans des vases d'argile. Pierre avait nié trois fois son Maître; des larmes amères le rétablissent dans son premier état. Celui à qui l'on remet davantage aime aussi davantage. On ne dit rien de tout le troupeau, et les anges dans le ciel se réjouissent pour le salut d'une seule brebis malade. Si quelqu'un veut condamner cela, qu'il entende dire au Seigneur : «Mon ami, le si je suis bon, pourquoi ton œil est-il mauvais.» (Mt 20,15).

LETTRE 13

À CASTORINA, SA TANTE

Jean, tout à la fois apôtre et évangéliste, dit, en une épître : «Quiconque hait son frère est homicide;» (1 Jn 3,15) et il a raison. En, effet, comme l'homicide résulte souvent de la haine, quiconque hait, quand même il ne frapperait pas du glaive, devient néanmoins homicide de cœur. À quoi bon un tel début, allez-vous dire ? C'est pour que, bannissant une vieille rancune, nous préparions à Dieu dans notre cœur une habitation pure. «Entrez en colère, dit David, et ne péchez point;» (Ps 4,5) ce qu'il faut entendre par ces mots, l'Apôtre l'explique très bien : «Que le soleil ne se couche point sur votre colère.» (Eph 4,26).

Que ferons-nous, au jour du jugement, nous sur la colère de qui un soleil accusateur s'est couché, non point un seul jour, mais durant tant d'années ? Le Seigneur dit, dans l'Évangile : «Si donc vous présentez votre offrande à l’autel, et que là vous vous souveniez que voire frère a quelque chose contre vous, laissez là votre offrande devant l'autel, et allez d'abord vous réconcilier avec votre frère, et alors revenant vous présenterez votre offrande.» (Mt 5,23). Malheur à moi, je n'ose dire malheur à vous, nous qui depuis si longtemps n'avons pas présenté de dons à l'autel, ou qui, par notre haine invétérée, avons perdu le fruit de nos offrandes ! Comment avons-nous pu dire jamais dans notre prière quotidienne : «Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons leurs dettes à nos débiteurs,» (Mt 11,12) puisque notre cœur n'allait point d'intelligence avec nos paroles, et que notre prière démentait nos actions ? Je viens donc vous conjurer, comme je l'avais déjà fait, il y a plus d'un an, d'entretenir avec moi cette paix que le Seigneur nous a laissée; que le Christ soit témoin de mon désir et de vos intentions. Bientôt devant son tribunal, notre réconciliation recevra sa récompense, ou notre rupture son châtiment. Que si vous ne voulez pas, ce qu'à Dieu ne plaise, accéder à mes vœux, je serai quitte. Cette lettre que je vous écris, m'absoudra, lorsqu'on l'aura lue.

LETTRE 14

À DAMAS, PAPE

Comme l'orient, agité de ses anciennes furies, met en lambeaux la robe du Seigneur, robe sans couture et d'un seul tissu; que les renards dévastent la vigne du Christ , et que parmi tant de citernes entrouvertes qui ne sauraient garder l'eau, il est difficile de découvrir où est la fontaine scellée et le jardin fermé, j'ai cru devoir consulter la chaire de Pierre et cette foi louée par la bouche de l'Apôtre, et chercher la nourriture de mon âme, au lieu même où jadis je reçus les vêtements du Christ. La vaste étendue du liquide élément et ce long espace de terres ne m'ont pas empêché d'y aller chercher la perle précieuse. «Partant où sera le corps, là se rassembleront les aigles.» (Lc 17,37).

Pendant que des enfants pervers dissipent leur patrimoine, vous seuls conservez intact l'héritage de vos pères. Chez vous, le sol riche et fécond, rend au centuple la pure semence du Seigneur; chez nous le froment, étouffé dans les sillons, dégénère en ivraie et en chaume. Aujourd'hui dans l'Occident se lève le soleil de justice, tandis que dans l'Orient ce lucifer qui était tombé, a établi son trône au-dessus des astres. «Vous êtes la lumière du monde, vous êtes le sel de la terre,» (Mt 5,13-14) vous êtes des vases d'or et d'argent; ici nous n'avons que des vases d'argile ou de bois qui attendent la verge de fer et les feux éternels.

Quoique votre grandeur m'effraie, votre humanité cependant me rassure. Victime, je demande au prêtre le salut; brebis, je réclame l'appui du pasteur. Loin donc l'envie calomnieuse; que la splendeur du siège romain disparaisse; je parle au successeur du pêcheur, et au disciple de la croix. Moi, qui ne veux suivre personne autre que le Christ, je communique avec votre béatitude, c'est-à-dire, avec la chaire de Pierre; je sais que l'Église est bâtie sur cette pierre. Quiconque mange l'agneau hors de cette maison est un profane. Quiconque ne se trouvera point dans cette arche de Noé périra lors du déluge.

Et comme, pour pleurer mes crimes, je me suis retiré dans cette solitude qui sépare la Syrie d'avec le pays des Barbares, et que je ne puis, vu mon grand éloignement, demander toujours de votre sainteté le saint du Seigneur, je communique ici avec les confesseurs égyptiens vos collègues, et je me cache, humble chaloupe, parmi ces vaisseaux de haut bord. Je ne connais pas Vitalis, je rejette Meletius, j’ignore ce que c'est que Paulin. Quiconque n'amasse pas avec vous dissipe, c'est-à-dire, celui qui n'appartient pas au Christ appartient à l'antichrist. Maintenant donc, ô douleur ! après la foi de Nicée, après le décret d'Alexandrie sanctionné par l'Occident, le chef des ariens et les Campenses exigent que je reconnaisse trois hypostases, moi, homme romain, pour qui ce nom est chose nouvelle. Quels apôtres, je vous prie, ont émis de pareils dogmes ?

Quel nouveau Paul, maître des gentils, a enseigné cette doctrine ? Demandons-leur ce qu'ils pensent qu'on peut entendre par trois hypostases ? Ils disent que ce sont trois personnes subsistantes; répondrons-nous que c'est là notre croyance ? Le sens ne suffit pas; ils veulent les paroles elles-mêmes, parce qu'il y a je ne sais quel venin caché sous ces mots. Nous crions : Si quelqu'un ne confesse pas trois hypostases, c'est-à-dire, trois personnes subsistantes, qu'il soit anathème. Mais, parce que nous n'usons pas de leurs termes, nous passons pour hérétiques. Que si par le mot d'hypostase, on entend la substance, et qu'on ne dise pas qu'il n'y a qu'une hypostase en trois personnes, on est séparé de Jésus Christ; c'est sur cela qu'on me reproche d'être uni avec vous par la même confession de foi. Décidez, je vous en conjure; si vous le jugez à propos, je ne craindrai pas de dire qu'il y a trois hypostases; si vous l'ordonnez, que l'on fasse une nouvelle confession de foi, après celle de Nicée, et que nous autres orthodoxes, nous nous servions pour expliquer notre sentiment, des mêmes termes que les ariens.

Toutes les écoles n'entendent, par le mot d'hypostase, autre chose que substance. Et qui donc, je vous prie, ira, d'une bouche sacrilège, proclamer trois substances ? Il n'y a dans Dieu qu'une seule nature qui existe véritablement, car ce qui subsiste ne prend rien d'ailleurs, mais tient tout de soi. Les autres qui sont créées, quoiqu'elles semblent exister, n'existent pas véritablement, parce qu'il fut un temps où elles n’existaient point; et ce qui n'était pas autrefois peut encore cesser d'être. Dieu seul qui est éternel, c'est-à-dire, qui n'a point de commencement, possède proprement le nom d'essence; c'est pour cela qu'il dit à Moïse, du milieu du buisson : «Je suis celui qui suis;» (Ex 4,14) et encore : «Celui,qui est m'a envoyé.» Les anges, le ciel, la terre, la mer existaient certainement alors. Et comment Dieu S'attribue-t-Il à Lui seul le nom d'essence, qui est commun à toutes les créatures ? Mais, puisque la Nature divine est seule parfaite, et qu'en trois personnes subsiste une seule Divinité, qui existe proprement, qui forme une seule nature, dire qu’il y a trois choses, trois hypostases, trois substances, c'est affirmer, sous un spécieux prétexte de piété, qu'il y a trois natures. Et, s'il en est ainsi, pourquoi des murs nous séparent-ils d'avec Arius, si nous sommes unis avec lui par une doctrine perfide ? Que votre béatitude ne communique-t-elle avec Ursinus; qu'Ambroise ne s'unit-il à Auxentius ? — À Dieu ne plaise que la foi romaine en vienne là, et que les cœurs religieux des fidèles embrassent cette sacrilège doctrine ! Qu'il nous suffise de dire qu'il y a une seule substance, trois personnes subsistantes, parfaites, égales, coéternelles.

Qu'on ne parle point de trois hypostases, je vous prie, et qu'on en admette une seule. Ce n'est pas un bon indice, lorsque dans un même sens, les paroles sont en désaccord. Qu'il nous suffise de la croyance dont je viens de parler.

Si néanmoins vous jugez à propos qu'il faille confesser trois hypostases, en expliquant ce que l'on entend par ces mots, nous ne nous y opposons pas. Mais, croyez-moi, le poison se cache sous le miel, et l'ange de Satan s'est transformé en ange de lumière. Ils expliquent très bien le mot d'hypostase, et, quoique je l'admette dans le sens qu'ils lui donnent, je ne laisse pas de passer pour hérétique. Pourquoi tiennent-ils si opiniâtrement à un mot seul ? Pourquoi se cachent-ils sous un langage, ambigu ? Si leur foi se trouve conforme à leurs explications, je ne condamne pas ce qu'ils soutiennent. Si ma foi est semblable à celle qu'ils feignent d'avoir, qu'ils me permettent donc d’expliquer leur sentiment avec mes expressions à moi.

C'est pourquoi je conjure votre béatitude, au Nom du Crucifié, qui a sauvé le monde, au Nom de la Trinité, qui n'a qu'une même substance, de me mander si je dois confesser ou ne confesser pas trois hypostases. Et de peur que l'obscurité du lieu où j'habite ne vienne par hasard, à tromper les porteurs, daignez adresser votre lettre au prêtre Évagre, que vous connaissez très bien; dites-moi encore avec qui je dois communiquer à Antioche, car les Campenses, unis aux hérétiques tharsiens, ne cherchent qu'à faire recevoir, appuyés qu'ils se disent sur l'autorité de votre communion, les trois hypostases, dans le sens qu'on leur donnait autrefois.

LETTRE 15

À MARC, PRÊTRE

J'avais résolu de me servir des paroles du psalmiste, qui dit : «Quand l'impie s'élevait contre moi, je me suis tu, je me suis humilié, et j'ai gardé le silence, pour ne pas répondre, même de bonnes choses.» (Ps 38,2-3). Puis encore : «Et moi, je suis comme un sourd qui n'entend pas, comme un muet qui ne peut ouvrir la bouche. Je suis comme un homme dont les oreilles sont fermées.» (Ps 37,13-14). Mais, parce que la charité s'élève au-dessus de tout, et que l'affection triomphe du dessein le mieux arrêté, je vous écris, moins pour rendre la pareille à ceux qui m'outragent, que pour répondre à votre demande. Car, chez les chrétiens, comme a dit quelqu'un, ce n'est pas celui qui souffre une injure, mais celui qui s'en rend coupable, qui est malheureux. Et d'abord, avant que je vous parle de ma foi, que vous connaissez très bien, je ne puis m'empêcher de m'élever contre la barbarie de ce lieu, en me servant de ces vers qui sont dans la bouche de tout le monde :

«Mais quel peuple cruel habite ces climats ?

Sur la rive en tremblant nous hasardions nos pas;

Sur nous se précipite une foule barbare;

D'un coin de terre inculte un est pour nous avare,

Et le fer à la main, on vient nous arracher

L'asile du naufrage et l’abri d'un rocher.

(Æneid. 1,543)

Si j'emprunte ces vers à un poète profane, c'est afin, que celui qui ne conserve pas la paix du Christ apprenne au moins d'un païen à vivre en paix. On m'appelle hérétique, lorsque je proclame une seule substance dans la Trinité. On me reproche l'impiété sabellienne, lorsque je crie, d'une incessante voix, qu'il y a trois personnes subsistantes, véritables, entières et parfaites. Si les ariens me traitent de la sorte, à la bonne heure; si les orthodoxes blâment en moi cette croyance, ils ont cessé d'être orthodoxes, ou il faut alors qu'ils me déclarent hérétique avec l’Occident, hérétique avec l'Égypte, c'est-à-dire, avec Damase et Pierre. Pourquoi, exceptant ses compagnons, condamment-ils un seul homme ? Si les eaux d'un ruisseau sont trop basses, ce n'est point la faute du lit, mais de la source. J'ai honte de le dire; du fond de nos cellules, nous condamnons l'univers. Dans le sac et la cendre, nous prononçons sur les évêques. Que fait sous la tunique du pénitent une âme royale ? Nos chaînes, notre crasse, nos cheveux, ne sont pas les ornements de la royauté, mais les marques de la pénitence. Qu'ils me permettent, de grâce, de rester dans le silence. Pourquoi déchirent-ils un homme qui ne mérite pas un pareil traitement ? Je suis hérétique. Eh, que vous importe ? Demeurez en repos, n'en parlons pas davantage. Craignez-vous que je n'aille, habile comme je le suis dans la langue syriaque ou dans la langue grecque, parcourir les Églises, séduire les peuples, créer un schisme ? Je n'ai rien pris à personne, je ne reçois rien gratuitement. Chaque jour, avec mes mains et à la sueur de mon front, je gagne ma vie, sachant que l'Apôtre a écrit : «Celui qui ne travaille pas ne doit pas manger.» (2 Th 3,10).

Avec quel gémissement, avec quelle douleur je vous écris ceci, vénérable et saint père, Jésus m'en est témoin. Je me suis tu; est-ce que je me tairai toujours, dit le Seigneur ? On ne m'accorde pas un seul coin du désert. Chaque jour on me demande ma profession de foi, comme si j'étais né de nouveau sans la foi. Je fais ma profession comme ils la veulent, elle ne leur plaît pas. Je la signe, ils ne me croient pas. Tout ce qu'ils désirent, c’est que je m'en aille d'ici. Eh bien ! je leur cède la place; ils m'ont arraché une portion de mon âme, c'est-à-dire, mes très chers frères qui veulent se retirer d'ici, qui se retirent déjà, aimant mieux vivre, disent-ils, avec des bêtes farouches qu'avec des chrétiens de ce genre. Et néanmoins, si mes infirmités et la rigueur de l’hiver ne me retenaient ici, je fuirais dès à présent. Néanmoins, jusqu'à ce que revienne le printemps, je demande qu'on m'accorde encore pour quelques mois l'asile du désert; si le temps semble trop long, je pars. «Au Seigneur appartient la terre, et tout ce qu'elle renferme.» (Ps 23,1). Que seuls ils montent aux cieux, que le Christ soit mort pour eux seuls, qu'ils aient tout, qu'ils possèdent tout, qu'ils se glorifient à leur aise. Mais quant à moi, à Dieu ne plaise que «je me glorifie en autre chose, qu’en la croix de notre Seigneur Jésus Christ, par qui le monde est crucifié pour moi, et par qui je sais crucifié pour le monde.» (Gal 6,14).

Touchant les dogmes au sujet desquels vous avez daigné m'interroger, vous saurez que j'ai donné au saint Cyrille ma profession de foi par écrit. Quiconque ne croit point ainsi n'appartient pas au Christ. Au reste, j'ai pour témoins de ma foi vos propres oreilles, et celles du bienheureux frère Zénobius, que nous saluons beaucoup, ainsi que vous, nous tous qui sommes ici.

LETTRE 16

À DAMASE, PAPE

La femme importune de l'Évangile, mérita enfin d'être écoutée, et un ami put obtenir des pains de son ami, quoique celui-ci fût fermé dans sa maison avec ses esclaves, et que l'on se trouvât au milieu de la nuit. Dieu Lui-même, qui ne saurait être dominé par aucune force, se laisse vaincre aux prières du publicain. La cité de Ninive, qui s'était perdue par le péché, se sauva par les pleurs. À quoi bon reprendre les choses de si loin ? C'est pour que, du haut de votre élévation, vous abaissiez un regard sur moi chétif; pour que, pasteur opulent, vous ne dédaigniez pas la brebis malade. Le Christ fit passer le larron de la croix en paradis. Et afin que personne jamais ne pensât qu'il est trop tard pour se convertir, il changea la peine de l’homicide en martyre. Le Christ, dis-je, embrasse avec joie l'enfant prodigue de retour, et, laissant quatre-vingt-dix-neuf brebis, ce bon pasteur rapporte sur ses Épaules une seule brebis qui était restée derrière. Paul, de persécuteur devient prédicateur; il est aveuglé des yeux de la chair, pour mieux voir des yeux de l'âme, et lui qui emmenait chargés de chaînes les serviteurs du Christ devant le tribunal des Juifs, il se fait gloire ensuite des fers qu'il porte pour l'amour du Christ.

Moi qui ai reçu à Rome, ainsi que je vous l'ai déjà mandé, la robe du Christ, je demeure maintenant sur les frontières barbares de la Syrie. Et n'allez pas croire que ce soit un autre qui m'ait condamné à cette retraite, j'ai décidé moi-même ce que je méritais; mais, comme dit un poète profane : «Nous fuyons sur les flots le chagrin qui nous presse; c'est changer de climat, et non changer d'humeur.» (Horat. Epist. 2)

Poursuivi sans cesse par un implacable ennemi, je soutiens dans la solitude des guerres plus cruelles que jamais. D'un côté frémit la rage de l’hérésie arienne, appuyée sur les puissants du jour; de l'autre, une Église divisée en trois parties, s'efforce de m'attirer à elle. L'ancienne autorité des moines voisins s'élève contre moi. Cependant, je ne cesse de crier. Quiconque est uni à la chaire de saint Pierre se trouve de mon parti. Mélétius, Vitalis et Paulinus disent qu'ils sont dans votre communion; je pourrais le croire, s'il n'y en avait qu'un seul qui l'affirmât. Maintenant, ou deux d'entre eux ou eux tous disent un mensonge.

Je conjure donc votre béatitude, par la croix du Seigneur, par la gloire nécessaire de notre foi, la passion du Christ, d'imiter par votre zèle ceux dont vous occupez le rang. Puissiez-vous, assis sur le trône, juger avec les douze disciples; puisse un autre vous ceindre dans votre vieillesse, comme on le fit à Pierre; puissiez-vous obtenir, avec Paul, le droit de cité dans le ciel ! Faites-moi savoir par votre lettre avec qui je dois communiquer dans la Syrie. Ne méprisez pas une âme pour laquelle est mort Jésus Christ.

LETTRE 17

À INNOCENTIUS

De la femme frappée sept fois

Souvent, très cher Innocentius, vous m'avez prié de ne point passer sous silence la chose merveilleuse qui est arrivée de nos jours. Comme je me refusais à cela, par une appréhension bien fondée, je l'éprouve maintenant, et que je craignais de ne pouvoir atteindre à ce que vous me demandiez, soit parce que tous les discours de l'homme sont trop impuissants pour louer les œuvres du ciel, soit parce que le repos ayant jeté sur mon esprit une sorte de rouille, j'avais vu se dessécher la faible veine de ce peu de facilité que j'avais acquise. Vous, au contraire, vous me disiez que, dans les choses de Dieu, l'on doit considérer, non point la possibilité de l'entreprise, mais le courage que l'on a, et que les paroles ne sauraient manquer à celui qui croit à la parole.

Que ferai-je donc ? ce que je ne puis accomplir, je n'ose le refuser. Je monte sur un vaisseau de charge, navigateur sans expérience. Et l'homme qui n'a pas même guidé sur un lac une barque légère, le voilà qui se confie aux flots bruyants de l'Euxin. Déjà la terre disparaît à mes yeux, partout le ciel et partout la mer; déjà les ténèbres répandent sur les eaux leurs sombres horreurs, et, sous la nuit épaisse des orages, les ondes se blanchissent d'écume. Vous m’exhortez à suspendre au mât les voiles enflées, à étendre les cordages, à prendre le gouvernail. Je vais obéir à vos ordres, et, parce que la charité peut tout, je me confierai au saint Esprit, qui m'accompagnera dans ma course; quel que soit le succès de mes voyages, il me restera de quoi me consoler. Si la tempête me jette vers le port désiré, je passerai pour un habile pilote; si, à travers les détours difficiles de ma narration, ma parole sans art vient à se perdre, vous me reprocherez peut-être mon inhabileté, mais vous ne pourrez certes, demander plus de zèle.

Or donc, Verceil est une ville des Liguriens, située presque au pied des Alpes, jadis considérable, maintenant à demi ruinée et à peu près déserte. Comme, suivant la coutume, le consulaire visitait ce pays, on lui présenta une femme avec son complice d'adultère, — c'était le crime dont l'accusait son mari — et il les fit jeter dans les horreurs d'une affreuse prison. Peu de temps après, lorsque les ongles de fer déchiraient le corps livide et sanglant du jeune homme, et que la torture allait chercher la vérité dans ses flancs sillonnés, le malheureux, jaloux, par une courte mort, d'éviter de longs supplices, accuse la femme, tandis qu'il ment contre lui-même. Cet infortuné, qui était seul à plaindre, fut justement condamné à être frappé du glaive, puisqu'il ne laissait pas à la femme innocente le moyen de nier le crime. Mais celle-ci, faible par son sexe, forte par son courage, pendant que le chevalet étendait ses membres, et que les chaînes retenaient derrière son dos ses mains que l'infection du cachot avait flétries, dirige vers le ciel ses yeux, que seuls de toutes les parties de son corps, le bourreau n'avait pu lier, et, les joues ruisselantes de pleurs : «Vous, dit-elle, Seigneur Jésus, à qui rien n'est caché; qui scrutez les reins et les cœurs, vous m'êtes témoin que si je persiste à nier, ce n'est point dans l'appréhension de la mort, mais que la crainte seule du péché m'empêche de mentir.

Et vous, malheureux jeune homme, si vous êtes pressé de mourir, pourquoi tuer deux innocents ? Moi aussi, je souhaite mourir, je souhaite me dépouiller de ce corps odieux, mais non point comme étant adultère. Je présente la gorge, j’attends sans crainte le glaive étincelant, mais j'emporterai avec moi mon innocence. Ce n'est pas mourir, que de mourir pour vivre.» Alors donc le consulaire, repaît ses yeux de ce cruel spectacle, comme une bête, qui a toujours soif du sang dont une fois elle a goûté, commande qu'on redouble la torture, et, grinçant des dents de rage, il menace le bourreau des mêmes supplices, s'il ne fait avouer à un sexe faible ce qu'une force virile n'avait pas eu le courage de nier. «Venez à mon aide, Seigneur Jésus. Quels supplices bien plus grands n'a-t-on pas inventés contre vous ?» Pendant que la femme parle ainsi, on l'attache à un poteau par les cheveux, on lie plus fortement son corps au chevalet, on place du feu sous ses pieds, le bourreau lui déchire les flancs, n'épargne pas même son sein.

La femme demeure inébranlable, et, la fermeté de son âme l'élevant au-dessus des douleurs du corps, elle jouit des joies d'une bonne conscience; et fait taire les tourments autour d'elle. Le juge cruel, comme vaincu, s'emporte de colère; la femme prie Dieu; ses membres sont rompus; elle élève les yeux au ciel; le jeune homme confesse le crime comme s'il était commun à tous deux.

Elle le nie pour lui, et, malgré son danger propre, veut secourir le jeune homme aussi en danger.

Cependant, elle ne fait que répéter : «Frappe, brûle, déchire, je suis innocente. Si l'on n'ajoute pas foi à mes paroles, viendra le jour qui éclaircira pleinement cette accusation; j'ai mon juge.» Déjà le bourreau fatigué, soupliait et gémissait, et il ne restait plus de place pour de nouvelles blessures; déjà la cruauté vaincue avait horreur d'un corps qu'elle venait de déchirer. Aussitôt, saisi de colère, l'intendant s'écrie : «Pourquoi vous étonner, vous qui êtes là, si cette femme préfère les tortures à la mort ? Assurément, pour commettre un adultère, il faut être deux, et il est plus naturel, je crois, que cette femme coupable nie le crime, qu’il ne l'est que le jeune homme innocent le confesse.»

Le juge prononce contre eux une même sentence, et le bourreau les mène au lieu du supplice. Tout le peuple accourt à ce spectacle on dirait que les citoyens abandonnent leur ville tant la foule se presse aux portes encombrées. D'abord, la tête du malheureux jeune homme tombe au premier coup de glaive, et son cadavre roule dans le sang. Mais lorsqu'on en est venu à la femme, qu'elle a fléchi le genou en terre, que le glaive étincelant a été levé sur sa tête tremblante, et que le bourreau a déployé toute la force de son bras, le fer meurtrier, dès qu'il a senti le corps, s'arrête soudain, et, effleurant à peine la peau, fait sortir d'une légère blessure quelques gouttes de sang. L'exécuteur pâlit de la faiblesse de son bras, et, honteux de voir le glaive émoussé dans sa main vaincue, s'apprête à frapper un second coup. Le glaive tombe de nouveau sans force sur la femme, et, comme si le fer eût appréhendé de la toucher, il s'amollit et s'émousse sur son cou, sans lui faire de mal. Furieux et hors d'haleine, l'exécuteur rejette son paludamentum en arrière, recueille toutes ses forces, fait tomber à terre, sans s'en apercevoir, l'agrafe qui retenait les bords de sa chlamyde, et lève son épée pour frapper. «Voilà, dit la femme, qu'une agrafe d'or vient de tomber de ton épaule; ramasse-la, crainte de perdre ce que tu n'as gagné qu'avec beaucoup de peine. »

Eh ! je vous le demande, quelle n'est pas sa sécurité ? Elle ne craint pas la mort qui est là; elle se réjouit d'être frappée; le bourreau pâlit. Elle a des yeux, non pas pour voir le glaive, mais seulement pour voir une agrafe. Et, comme si c'était peu de ne point redouter le trépas, elle rend un bon office à l'exécuteur. Déjà la protection de la Trinité avait rendu inutile un troisième coup. Déjà le bourreau tout effrayé, et ne se fiant plus à son glaive, se préparait à l'enfoncer dans la gorge de la femme, afin que le fer qui ne pouvait couper, pénétrât du moins dans le corps, sous la pression de la main. Ô merveille inouïe jusqu'alors ! le glaive se replie vers le pommeau, et, comme s'il regardait son maître, il semble lui avouer sa défaite et son impuissance.

Rappelons, rappelons ici l'exemple des trois enfants, qui, bien loin de pleurer, entonnèrent des hymnes, au milieu des tourbillons de flammes devenues froides. Le feu se jouait autour de leurs vêtements intacts et de leur sainte chevelure. Rappelons ici l'histoire du bienheureux Daniel, que des lions caressaient de leur queue, tremblant à l'aspect de celui qu'on leur avait jeté pour leur servir de proie. Que Susanne, si noble par sa foi, se retrace maintenant à tous les souvenirs, elle qui, injustement condamnée à mort, fut sauvée par un enfant rempli de l'Esprit saint. Voilà dans ces deux femmes une égale miséricorde de la part du Seigneur. L'une, délivrée par son juge, se voit soustraite au glaive; l'autre, condamnée par son juge, se voit absoute par le glaive.

Enfin, tout le peuple s'arme pour venger cette femme. Les spectateurs de tout âge, de tout sexe, forcent le bourreau à prendre la fuite, et, du sein des groupes nombreux, s'élèvent contre lui des voix accusatrices. Chacun en croit à peine ses yeux. Cette nouvelle remue toute la cité, et tous les licteurs se rassemblent. L'un d'entre eux, chargé de faire exécuter les condamnés, s'avance, et, couvrant de poussière ses cheveux blancs : «Citoyens, dit-il, que ne demandez-vous ma tête ? Que ne me prenez-vous à sa place ? Si vous êtes miséricordieux, si vous êtes cléments, si vous voulez sauver la condamnée, assurément je ne dois pas périr, moi qui suis innocent.» Les pleurs émeuvent tous les esprits, une sombre torpeur se glisse dans toutes les âmes, et, les volontés étant changées d'une manière merveilleuse, celle qu'on défendait auparavant par compatissance, on l'abandonne à la mort par un nouveau genre de compatissante.

On apporte donc une autre épée, on amène un autre exécuteur. La victime est là, défendue seulement par la protection du Christ. Frappée d'abord, elle chancelle, frappée de nouveau, elle est étourdie; frappée une troisième fois, elle est blessée et tombe. Ô merveilleuse grandeur de la puissance divine ! Celle qui avait été frappée quatre fois, sans être blessée, semble mourir peu après, afin qu'un innocent ne périsse pas pour elle.

Les clercs, chargés de cet office, enveloppent dans un linceul le cadavre sanglant, construisent une fosse en pierres, et apprêtent le tombeau, suivant la coutume. Le soleil précipite sa course vers le couchant, et, par une miséricorde spéciale du Seigneur, la nuit arrive d'une marche plus rapide encore. Soudain palpite le cœur de la femme; ses yeux cherchent la lumière, son corps se ranime et revient à la vie. Déjà elle respire, déjà elle voit, déjà elle se lève, déjà elle parle. Déjà elle peut s'écrier : «Le Seigneur est mon aide; je ne craindrai pas ce que l'homme pourrait me faire.» (Ps 117,6).

Cependant, une vieille femme, que sustentaient les aumônes de l'Église, rend son esprit à Dieu; et, comme si les choses eussent été disposées à dessein, son corps est placé dans le tombeau destiné pour une autre. Au point du jour, un licteur, possédé de l'esprit du démon, se présente, cherche le cadavre de la femme condamnée, demande qu'on lui montre son sépulcre, persuadé qu'elle vit encore, et ne pouvant comprendre qu'elle ait pu mourir. Les clercs lui montrent le tertre tout frais, et la terre tout récemment jetée sur sa tombe; puis on répond à sa demande par ces paroles : «Exhume des os ensevelis déjà, déclare une guerre nouvelle à ce tombeau; et, si ce n'est point assez, mets ce cadavre en pièces, pour en livrer les lambeaux, aux oiseaux et aux bêtes sauvages. Frappée sept fois, la malheureuse doit souffrir quelque chose de plus que la mort.»

Confus d'un tel reproche, le bourreau se retire, et la femme reçoit en secret des soins dans une maison. Et, de peur que les fréquentes visites du médecin à l'église, n'ouvrissent la voie aux soupçons, après avoir coupé les cheveux à cette femme, on la fait passer avec quelques jeunes filles dans une métairie écartée où, sous des habits d'homme, elle resta jusqu'à ce que sa blessure fût cicatrisée. Oh ! qu'il est bien vrai qu'une justice trop exacte est une souveraine injustice ! après tant de prodiges, les lois sévissent encore.

Voilà donc où m'a entraîné l'ordre de mon récit, car nous sommes arrivés à notre cher Évagre. Si je me flattais de pouvoir dire tout ce qu'il a enduré de fatigues pour le Christ, je serais peu sage. Et si je voulais garder un silence absolu, ma joie, qui éclaterait en paroles, ne me permettrait pas de le faire. Qui pourrait en effet, raconter comment Auxentius, qui opprimait les Milanais, a été, grâce à sa pieuse sollicitude, enseveli, pour ainsi dire, avant d'être mort ? comment l'évêque de Rome, presque enlacé dans les filets de la faction schismatique, a triomphé de ses adversaires, grâce encore à Évagre, et pardonné aux vaincus ?

«Mais dans l'étroit espace où je suis renfermé, D'autres pourront remplir le plan que j'ai formé.» (Virg. Georg. 4,17)

Je me contente de terminer mon récit. Évagre va trouver exprès l'empereur, le presse par ses prières, le gagne par son mérite, et obtient, par son empressement, que la femme, rendue à la vie, soit rendue aussi à la liberté.

1 Il s’agit de saint Paul l’ermite.

DEUXIÈME CLASSE

LES LETTRES ÉCRITES À ROME,

depuis l'an 380 jusqu’à l'an 385

LETTRE 18

À EUSTOCHIUM

«Écoule, ô ma fille, et vois, et prête l'oreille, et oublie ton peuple et la maison de ton père, et le roi sera épris de ta beauté.» (Ps 44,10). C'est ainsi que, dans le quarante-quatrième psaume, Dieu parle à l'âme, pour l’inviter à sortir de son pays et de sa famille, suivant l'exemple d'Abraham, à laisser les Chaldéens, dont le nom signifie semblable aux démons, puis à se fixer dans la région des vivants, que le Prophète appelle ailleurs de ses soupirs quand il dit : «Je crois que je verrai un jour les biens du Seigneur dans la terre des vivants.» (Ps 26,19). Mais ce n'est point assez de sortir de votre pays, si vous n'oubliez votre peuple et la maison de votre père, et si vous ne méprisez la chair pour vous unir aux embrassements de l'époux. «Ne regarde point derrière toi, et ne t'arrête point dans toute cette contrée, mais sauve-toi en la montagne, de peur que tu ne sois pris avec les autres.» (Gen 19,7). Il ne faut pas, après avoir mis la main à la charrue, regarder derrière soi, ni revenir des champs à sa maison, ni, après avoir revêtu la robe du Christ, descendre du toit pour prendre un autre vêtement. Chose merveilleuse ! un père exhorte sa fille à ne plus songer à son père. «Le père dont vous êtes nés est le démon, et vous voulez accomplir les désirs de votre père,» (Lc 9,61) est-il dit aux Juifs… Et ailleurs : «Celui qui commet le péché est enfant du diable.» (Jn 3,8)

Sortis d'abord d'un tel père, c’est par lui que nous sommes noirs, et, après la pénitence, avant que nous soyons montés au faîte de la vertu, nous disons : «Je suis noire, mais je suis belle, ô filles de Jérusalem.» (Can 1,5). Je suis sortie, de la maison de mon enfance, j’ai oublié mon père; je renais en Christ. Quelle récompense reçois-je pour cela ? Le voici : Et le roi sera épris de la beauté. Voilà donc le grand sacrement. «C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, el s'attachera à sa femme,» (Gen 2) et ils ne feront tous deux, non plus comme

autrefois, qu'une seule chair, mais qu'un seul esprit. Votre époux n'est ni fier, ni superbe; il a pris pour femme une éthiopienne. Dès que vous voudrez entendre les sages maximes de ce véritable Salomon, et que vous serez venue à lui, il vous avouera tout ce qu'il fait, et le roi vous introduira, dans sa chambre; il aura le secret merveilleux de changer votre couleur, et alors on pourra dire de vous : Quelle est celle-ci qui s'élève toute blanche ?

Si je vous écris ceci, chère Eustochium, ma souveraine (car je dois appeler ma souveraine l'épouse de mon maître), c'est afin de vous donner à comprendre, dès le début, que je ne veux point ici faire l'éloge de la virginité, que vous avez jugée excellente et que vous avez embrassée, ni énumérer les ennuis du mariage, ces incommodités de grossesse, ces cris d'enfants, ces jalousies inquiétantes, ces infidélités d'un époux, cet embarras du ménage, ni tant de choses regardées comme des biens, et que la mort nous enlève. Les femmes mariées occupent aussi un rang dans l'Église, elles peuvent user du mariage avec honnêteté, et conserver sans tache la couche nuptiale; mais je veux vous montrer qu'au sortir de Sodome, vous avez à craindre le malheur de la femme de Loth. Il n'y a point de flatterie dans cet écrit; un flatteur est un agréable ennemi. Je ne veux rien étaler de ces fleurs de rhétorique, ni vous placer déjà parmi les anges, ni, après vous avoir exposé le bonheur de l’état virginal, mettre le monde à vos pieds. Je ne veux pas que votre résolution vous inspire de l'orgueil, mais de la crainte. Vous marchez toute chargée d'or, vous devez éviter le voleur.

Cette vie est un stade pour les mortels; nous combattons ici pour être couronnés ailleurs. L'on ne marche jamais en sûreté parmi les serpents et les scorpions. Mon glaive, dit le Seigneur, s'est enivré de sang dans les cieux, et vous, vous espérez trouver la paix sur une terre qui produit des épines et des ronces, et que mange le serpent ! «Nous avons à combattre, non point contre des hommes de chair et de sang, mais contre les principautés et les puissances de ce monde, c'est-à-dire, de ce siècle ténébreux, contre les esprits de malice répandus dans l’air.» (Eph 6,12).

Nous sommes environnés de bataillons innombrables d'ennemis; tout en est plein. Une chair fragile, et qui bientôt sera poussière, soutient seule tous leurs assauts. Mais lorsqu'elle sera dissoute, lorsque sera venu le prince de ce monde, et qu'il n'aura rien trouvé en elle, alors, pleine de sécurité, vous entendrez le Prophète dire : «Vous ne craindrez ni les alarmes de la nuit, ni la flèche qui vole durant le jour, ni la contagion qui marche dans les ténèbres, ni les attaques du démon du midi. — Il en tombera mille à voire côté, et dix mille à voire droite, mais la mort n'approchera point de vous.» (Ps 91,6-12). Que si, troublée par leur multitude, et tremblante à chaque mouvement qu'excite la passion, vous vous disiez à vous-même dans votre pensée : Que ferons-nous ? Élisée vous répondra: «Ne craignez pas, car il y a plus de gens avec nous qu'il n'y en a avec eux;» et il priera et dira : «Ouvrez, Seigneur, les yeux de votre servante, afin qu'elle voie.» (4 Roi 6,40). Alors, ouvrant les yeux, vous verrez un char de feu, prêt à vous enlever dans les airs comme Élie; et, joyeuse, vous chanterez : «Notre âme a été délivrée, ainsi que le passereau, du filet de l'oiseleur; le filet a été rompu et nous avons été délivrés.» (Ps 123,6).

Tant que nous sommes retenus dans ce fragile corps, tant que nous avons ce trésor en des vases d'argile, tant que l'esprit désire contre la chair et la chair contre l'esprit, la victoire n'est jamais certaine. Le démon, notre adversaire, comme un lion rugissant, tourne sans cesse autour de nous, cherchant qui dévorer. «Vous amenez les ténèbres, dit le psalmiste, et voilà la nuit;

alors toutes les bêtes de la forêt passeront. — Les lionceaux rugissent pour leur proie, et demandent à Dieu leur pâture.» (Ps 103,20-21). Le diable ne veut ni les hommes infidèles, ni ceux du dehors, ni ceux dont le roi d'Assyrie a rôti les chairs dans une chaudière ardente; c'est de l'Église du Christ qu'il se plaît à arracher ses victimes. Ses mets sont choisis, comme ceux dont parle Habacuc. Il désire abattre Job; et, après avoir dévoré Judas, il demande les apôtres à cribler. Le Sauveur n'est pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive. Lucifer est tombé, lui qui se levait le matin, et celui qui était nourri dans les délices du paradis a mérité d'entendre ces terribles paroles : «Quand vous élèveriez votre nid aussi haut que l'aigle, je vous en arracherai,» (Ab 5) dit le Seigneur. Car il avait dit en son cœur : «J’établirai mon trône au-dessus des astres, et je serai semblable au Très-Haut.» (Is 14,13-14). C'est pour cela que Dieu dit chaque jour à ceux qui descendent par l'échelle que Jacob vit en songe. Je l'ai dit : «Vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut; mais vous mourrez comme des hommes, et comme un des rois vous tomberez.» (Ps 131,6-7). Le diable est tombé, en effet, le premier; et comme Dieu se trouve dans l'assemblée des dieux, et qu'il juge les dieux, étant au milieu d'eux, l’Apôtre écrit à ceux qui cessent d'être des dieux : «Puisqu'il y a parmi vous des jalousies et des disputes, n'êtes-vous pas charnels, et ne vous conduisez-vous pas selon l'homme ?» (1 Cor 3,3).

Si l'Apôtre, ce vase d'élection, choisi pour annoncer l’évangile du Christ, s'applique à réprimer dans son corps les aiguillons de la chair, le feu des passions, et le soumet à la servitude, de peur qu'en prêchant aux autres, il ne vienne lui-même à être réprouvé; s'il ne laisse pas de sentir en ses membres une loi qui combat la loi de l'esprit, et de se voir mené captif sous la loi du péché; si, après avoir souffert la nudité, les jeûnes, la faim, la prison, les fouets, les supplices, revenant à lui-même, il s'écrie : «Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ?»

(Rom 7,24). Pensez-vous que vous deviez être en sécurité ? Prenez garde, je vous prie, que Dieu ne dise un jour de vous : «La vierge d'Israël est tombée, et il n'y a personne pour la relever.» (Amos 5,2). Je le dirai hardiment : Dieu qui peut tout, ne peut pas cependant relever une vierge de sa chute. Il peut bien absoudre de la peine, mais il ne veut point couronner une vierge corrompue. Craignons de voir s'accomplir en nous cette prophétie : «Les vierges les plus sages failliront.» (Amos 8,13). Faites attention aux paroles du Prophète : Les vierges sages failliront, car il est aussi des vierges déréglées.

«Quiconque, est-il dit, aura regardé une femme pour la convoiter a déjà commis l'adultère dans son cœur.» (Mt 5,18). La virginité périt donc même par l'âme seule. Ce sont là ces vierges déréglées, ces vierges de corps et non d'esprit, ces vierges folles qui, n'ayant pas d'huile, sont exclues de la salle nuptiale.

Or, si celles qui sont vierges, ne sont pas cependant, à cause de quelques autres fautes, sauvées par la virginité du corps, qu'adviendra-t-il à celles qui ont prostitué les membres du Christ et changé le temple de l'Esprit saint en lupanar ? «Descendez, asseyez-vous dans la poussière, vierge, fille de Babylone; asseyez-vous sur la terre; il n'y a plus de trône pour la fille des Chaldéens; on ne vous appellera plus désormais tendre et délicate. — Attachée à la meule de l'esclavage, les cheveux couverts de cendre, jetez au loin celle écharpe qui orna voire épaule; dépouillez-vous de votre chaussure, passez les fleuves.» (Is 47,1-2). — Votre ignominie sera dévoilée, votre opprobre mis à découvert. Après avoir partagé la couche du Fils de Dieu, après avoir reçu les baisers de l'époux chéri, celle dont le Prophète avait dit : «La reine est restée debout à la droite, revêtue d'une robe d'or où brille une merveilleuse variété,» (Ps 44,9)

celle-là sera dépouillée; on lui mettra sous les yeux les actions honteuses qu'elle cacha; elle s'assiéra aux eaux de la solitude, son vase posé à terre; elle ouvrira ses jambes à tous les passants, et sera souillée jusque à la tête. Il eût mieux valu s'engager sous la loi d'un mari, marcher dans les lieux de plaine, que de tomber dans les profondeurs de l'enfer, pour avoir voulu s’élever trop haut. Qu'elle devienne point, je vous en conjure, une ville prostituée, la cité de Sion, de peur qu'en un lieu où résida la Trinité, les démons ne viennent faire leurs danses, les sirènes et les hérissons bâtir leurs nids. Que la bandelette pectorale ne soit pas déliée, mais, dès que la passion chatouillera les sens, ou que les feux secrets de la volupté nous brûleront d'une douce flamme, alors écrions-nous : «Le Seigneur est mon aide, je ne craindrai pas ce que l'homme pourrait me faire.» (Ps 55). Lorsque l'homme intérieur aura commencé à hésiter un peu entre le vice et la vertu, dites alors: «Pourquoi es-tu triste, ô mon âme, pourquoi me troubles-tu ? Espère au Seigneur, parce que je Lui rendrai des actions de grâce, comme à celui qui est le salut, la lumière de mon visage et mon Dieu.» (Ps 41,5). Ne laissez pas les pensées se fortifier. Qu'il ne grandisse en vous rien de ce qui est de Babylone, rien de ce qui est confusion. Pendant que l'ennemi est faible encore, tuez-le; que la malice, de peur que la zizanie ne vienne à croître, soit étouffée dans son germe. Écoutez le psalmiste disant : «Malheur à vous, fille die Babylone; heureux celui qui vous rendra les maux que vous nous avez faits ! — Heureux celui qui prendra vos petits enfants, el les brisera contre la pierre !» (Ps 136,11-12). Comme il est impossible que les feux d'une concupiscence née avec nous, et qui s'insinue jusque dans la moelle de nos os, ne viennent pas assaillir nos sens, on loue, on estime bienheureux celui qui, lorsqu'une pensée impure s'élève en son âme, la tue aussitôt et la brise contre la pierre; «or, la pierre, c'est le Christ.» (1 Cor 10,4).

Oh ! combien de fois moi-même, retenu dans le désert, et dans cette vaste solitude qui, dévorée des feux du soleil, n'offre aux moines qu'une demeure affreuse, je croyais assister aux délices de Rome ! Je m'asseyais seul, parce que mon âme était pleine d'amertume. Mes membres étaient couverts d'un sac hideux, et mes traits brûlés avaient la teinte noire d'un Éthiopien.

Je pleurais, je gémissais chaque jour, et si le sommeil m'accablait malgré ma résistance, mon corps décharné heurtait contre une terre nue. Je ne dis rien de ma nourriture ni de ma boisson, car, au désert, les malades eux-mêmes boivent de l'eau froide, et regardent comme une sensualité de prendre quelque chose de cuit. Eh bien 1! moi qui, par terreur de l'enfer, m'étais condamné à cette prison, habitée par les scorpions et les bêtes farouches, je me voyais en imagination transporté parmi les danses des vierges romaines. Mon visage était pâle de jeûnes, et mon corps brûlait de désirs; dans ce corps glacé, dans cette chair morte d'avance, l'incendie seul des passions se rallumait encore. Alors privé de tout le secours, je me jetais aux pieds de Jésus Christ, je les arrosais de larmes, je les essuyais de mes cheveux, et je domptais ma chair indocile par des jeûnes de plusieurs semaines. Je ne rougis pas de mon malheur; au contraire, je regrette de n'être plus ce que j'ai été. Je me souviens que plus d'une fois je passai le jour et la nuit entière à pousser des cris, et à frapper ma poitrine, jusqu'au moment où Dieu renvoyait la paix dans mon âme. Je redoutais l'asile même de ma cellule; il me semblait complice de mes pensées. Irrité contre moi-même, seul je m'enfonçais dans le désert.

Si je découvrais quelque vallée plus profonde, quelque cime plus escarpée, j'en faisais un lieu de prière et une sorte de prison pour ma chair misérable. Souvent, le Seigneur m’en est témoin, après des larmes abondantes, après des regards longtemps élancés vers le ciel, je me voyais transporté parmi les cœurs des anges, et triomphant d'allégresse, je chantais : «Nous courrons après vous, attirés par l'odeur de vos parfums.» (Can 1,4).

S'ils soutiennent des assauts pareils, ceux même qui, dans un corps tout abattu, ne sont assiégés que par les pensées, que ne souffre pas une jeune fille qui vit au milieu des délices ? L'Apôtre nous l'apprend : «Elle est morte, quoiqu'elle vive.» (1 Tim 5,6). Si donc je peux donner quelque conseil, si l'on veut m'en croire sur mon expérience, le premier avis que je donne, la première grâce que je demande, c'est qu'une épouse du Christ évite le vin comme un poison. Ce sont là les premières armes du démon contre la jeunesse. L'avarice ébranle moins, l'orgueil enfle moins, l'ambition séduit moins. Nous pouvons sans peine nous dépouiller des autres vices, mais celui-ci est un ennemi renfermé dans nous. Où que nous allions, nous le portons avec nous. Le vin et la jeunesse, voilà un double foyer de volupté. Pourquoi jeter de l'huile dans la flamme ? Pourquoi entretenir le feu dans un faible corps tout brûlant déjà ? Paul écrit à Timothée : «Ne buvez pas d'eau, mais usez d'un peu de vin, à cause de voire estomac et de vos fréquentes maladies.»

(1 Tim 5,23). Voyez pour quels motifs l'Apôtre permet de boire du vin. C'est dans la vue de remédier à des douleurs d’estomac et à de fréquentes maladies. Et, de peur que nous n'allassions, par hasard, nous faire de nos maladies un prétexte, il ordonne de prendre fort peu de vin, parlant plutôt en médecin qu'en apôtre, quoique, du reste, un apôtre soit un médecin spirituel, et craignant que Timothée, accablé sous le poids de ses infirmités, ne pût accomplir sa mission évangélique. D'ailleurs, il se souvenait bien d'avoir dit lui-même : «La vin est une source de dissolution.» Et encore : «Il est bon de ne point manger de chair, de ne point boire de vin.» (Rom 14,21). Noé but du vin, et s'enivra.» (Gen 9,21). Au sortir du déluge, dans un âge encore grossier, alors que la vigne venait seulement d'être plantée, peut-être ne savait-il pas que le vin enivrât. Et, afin que vous compreniez qu'en toutes choses l'Écriture est mystérieuse, (car la parole de Dieu est une perle qui peut être percée de tout côté), après l'ivresse, remarquez le bien, suivit la nudité du corps, et l'intempérance enfanta l'impureté. Le ventre s'emplit et s'étend d'abord, et par suite, les divers membres se remuent et s'agitent. «Le peuple mangea, dit l'Écriture, et il but, et ils se levèrent pour danser.» (Ex 22,6). Loth, cet ami de Dieu, qui fut sauvé sur la montagne, et qui, seul, de tant de milliers d'hommes, avait été trouvé juste, est enivré par ses filles; quoiqu'elles s'imaginassent que le monde avait péri, et qu'elles agissent ainsi plutôt dans le désir d'avoir des enfants, que par passion, cependant elles savaient bien que cet homme juste ne ferait que dans l'ivresse une telle action. Enfin, il ignora ce qu'il avait fait, et, quoique la volonté n'ait aucune part au crime, l'erreur toutefois ne laisse pas d'être coupable. De cette union vinrent les Moabites et les Ammonites, ces ennemis d’Israël qui, non pas même après la quatorzième génération n'entrèrent jamais dans l'assemblée du Seigneur.

Élie fuyait Jézabel, et, fatigue, se reposait sous un chêne dans la solitude; un ange vient à lui, le réveille et lui dit : «Lève-toi et mange. — Élie regarda, et il vit auprès de sa tête un pain cuit sous la cendre et un vase d'eau.» (4 Roi 19,5-6). Est-ce par hasard, que Dieu ne pouvait pas lui envoyer un vin délicieux, des mets choisis et des viandes assaisonnées ? Élisée invite à dîner les fils des prophètes, et, leur servant des herbes sauvages, il entend les convives s'écrier tous : «La mort est dans ce vase.» (4 Roi 4,40). L'homme de Dieu ne s'emporta point contre les cuisiniers car il n'était pas habitué à une table plus splendide mais jetant un peu de farine sur ces herbes, il en corrigea l'amertume, par la vertu du même esprit avec lequel Moïse avait adouci les eaux de Mara. Et ceux qui étaient venus pour s'emparer de lui, qu'il avait privés des yeux du corps et des yeux de l'esprit, qu'il avait introduits dans Samarie, sans qu'ils s'en doutassent, comment voulut-il qu'on les reçût ? vous allez l'apprendre : «Faites-leur servir du pain et de l'eau, afin qu'ils mangent et qu'ils boivent, et qu'ils s'en retournent vers leur maître.» (4 Roi 4,22). On pouvait servir à Daniel, avec les plats du roi de Babylone, une table plus opulente; néanmoins, Habacuc lui porte le dîner de ses moissonneurs, c'est-à-dire, une nourriture grossière. Aussi le prophète fuit-il appelé homme de désirs, parce qu'il ne mangea pas de ce pain délicieux, et qu'il ne but pas le vin de la concupiscence.

Ils sont innombrables les témoignages divins de l’Écriture, qui condamnent les mets recherchés, et qui louent les mets simples. Mais comme je n'ai pas dessein de parler ici du jeûne, et que, pour traiter la matière à fond, il faudrait un titre et un volume particuliers, que ce soit assez de ces quelques mots sur un sujet si étendu. Au reste, d'après le modèle que je viens de vous en donner, vous pourrez vous-même ramasser les passages de cette nature, et observer comment le premier homme, pour avoir obéi à son ventre plutôt qu'à Dieu, fut relégué dans cette vallée de larmes; comment, au désert, le démon tenta le Seigneur par la faim; comment l'Apôtre s'écrie : «Les aliments sont pour l'estomac, el l'estomac pour les aliments, et un jour Dieu détruira l'un et l'autre;» (1 Cor 4,13) comment il parle des hommes sensuels, qui se font un Dieu de leur ventre, car chacun adore ce qu'il aime. C'est pourquoi il faut soigneusement pourvoir à ce que le jeûne ramène dans le paradis ceux que l'intempérance en a chassés.

Mais, si vous voulez me répondre que, sortie d'une noble race, élevée dans les délices, dans la mollesse, vous ne pouvez pas vous abstenir de vin et de mets exquis, ni mener une vie si austère, je vous répondrai d'un ton ferme : Vivez donc à votre manière, vous qui ne pouvez vivre suivant la loi de Dieu. Ce n'est pas que Dieu, Créateur et Maître de toutes choses, prenne plaisir à nous voir dévorés par une faim cruelle, épuisés par de longues abstinences, consumés par des jeûnes rigoureux, mais c'est que la pudeur ne peut être en sûreté sans cela. Écoutez ce que Job, cet homme chéri de Dieu, et déclaré par Lui simple et sans tâche, pense du démon. «Sa force est dans ses reins, et sa vertu consiste dans son nombril.» (Job 14,11). Les parties génitales de l'homme et de la femme sont voilées sous d'autres termes. C'est pourquoi l'on promet à David qu'un enfant sorti de ses reins siégera sur son trône; aussi soixante-quinze personnes sorties de la cuisse de Jacob entrèrent en Égypte; mais, depuis que dans sa lutte avec le Seigneur il eut le nerf de la cuisse séché, il ne procréa plus d'enfants. C'est pour cela aussi que ceux qui faisaient la Pâque reçoivent l'ordre de ceindre et de mortifier leurs reins, avant de la célébrer. Dieu dit aussi à Job : Ceins tes reins comme un guerrier. Jean se ceignait d'une ceinture de peau. Les apôtres reçoivent ordre de se ceindre les reins, et de tenir les lampes de l’Évangile. Mais à Jérusalem qui est trouvée couverte de sang, dans le champ de l'erreur, il est dit en Ézéchiel : «On ne vous a point coupé le conduit par où vous recevez la nourriture dans le sein de votre mère.» (Ez 16,4). Toute la force du diable contre les hommes gît dans dans les reins; toute la force contre les femmes est encore dans les reins.

Voulez-vous savoir si je dis la vérité ? voici des exemples : Samson, plus fort que le lion, plus dur que le rocher, qui seul et sans armes avait poursuivi mille Philistins armés, s'amollit dans les embrassements de Dalila. David, choisi selon le cœur de Dieu, et qui tant de fois, de sa bouche sainte, avait chanté, le Christ à venir, David, se promenant sur le toit de sa maison, est séduit par la nudité de Bethsabée, et joint à l'adultère l'homicide. Ici, remarquez en passant, qu'un seul regard peut nous perdre, jusque dans notre maison. C'est pourquoi ce prince pénitent dit à Dieu : «J’ai péché contre vous seul, et j'ai commis le mal en votre présence;» (Ps 50,5) car il était roi, et ne craignait personne. Salomon, par la bouche duquel la sagesse avait rendu ses oracles, qui avait écrit sur tant de matières, depuis les cèdres du Liban, jusque à l'hysope qui naît dans les murailles, s'éloigna du Seigneur, en aimant les femmes. Et, de peur que quelqu'un ne se tienne point en garde contre les liens du sang, nous voyons Amnon brûler, pour sa sœur Thamar, d'une passion criminelle.

Je ne saurais dire sans honte combien de vierges tombent chaque jour; combien l'Église, mère affligée, en voit périr dans son sein, sur combien d’astres un ennemi superbe élève son trône, combien de rochers perce la couleuvre pour y établir sa retraite. On en trouve souvent qui sont veuves avant d'avoir été mariées, et qui cachent sous un habit modeste une conscience flétrie. Si leur grossesse, si les vagissements de leurs enfants ne les trahissaient, elles marcheraient la tête levée, et le pas affecté.

D'autres savent se rendre stériles, et commettent un homicide sur un enfant qui n'est point encore né. Quelques-unes, s'apercevant qu'elles ont conçu de leur coupable amour, cherchent des breuvages qui les fassent avorter, et comme il arrive souvent qu'elles périssent elles aussi, elles descendent aux enfers chargées de trois crimes, homicides d'elles-mêmes, adultères de Jésus Christ, parricides d'un enfant qui n'est point encore né. Voilà celles qui ont coutume de dire : «Tout est pur pour les purs;» (Tit 1,15) ma conscience me suffit; Dieu demande un cœur pur; pourquoi m'abstiendrais-je des viandes qu'il a créées pour mon usage ? Et si quelquefois elles veulent plaisanter et se mettre de belle humeur, dès qu'elles se sont gorgées de vin, joignant le sacrilège à l'ivresse, elles disent : À Dieu ne plaise que je m'abstienne de boire le Sang du Christ ! la vierge qu'elles voient pâle et triste, elles l'appellent malheureuse, moinesse, manichéenne. Elles sont conséquentes, car, avec la vie qu'elles mènent, le jeûne est une hérésie.

Voilà celles qui marchent en public d'une manière affectée;

qui, par des regards furtifs, attirent après elles une foule de jeunes gens, et qui méritent d'entendre toujours ces paroles du prophète : «Vous tous êtes fait un front de prostituée;

vous ne savez pas rougir.» (Jer 3,3). N’avoir sur leurs habits que de légers filets de pourpre, se coiffer négligemment, afin que les cheveux tombent avec plus de mollesse; porter une chaussure simple, un voile qui voltige sur leurs épaules, des manches courtes et serrées; marcher d'un pas brisé et avec nonchalance : voilà toute leur virginité. Qu'elles aient des personnes pour les louer; que, sous le nom de vierges, elles mettent à plus haut prix la perte de leur innocence; nous ne cherchons point, nous, à plaire à de pareilles femmes.

J'ai honte de le dire; ô crime ! cela est déplorable, mais vrai. Comment s'est introduit dans les l'Églises ce fléau des Agapètes ? D'où vient, hors de l'état nuptial, cet autre nom d'épouses ? Bien plus, d'où vient ce nouveau genre de concubines ? Je dirai plus : d'où viennent ces courtisanes qui se donnent à un seul homme ? Il est des gens qui ont la même maison, la même chambre, souvent aussi le même lit, et qui nous appellent soupçonneux, lorsque nous pensons quelque chose. Le frère se sépare de sa sœur, qui professe la virginité; la sœur qui est vierge, méprise son frère qui vit dans le célibat, et cherche ailleurs un autre frère; feignant l'un et l'autre d'embrasser un même genre de vie, ils cherchent des consolations spirituelles auprès de personnes étrangères, afin de lier avec elles un commerce charnel. Ce sont des gens de cette espèce que désigne Salomon, dans les Proverbes, quand il dit, en termes si méprisants : «Quelqu’un peut-il cacher du feu dans son sein, sans voir ses vêtements brûler ? — Peut-on marcher sur des charbons ardents, sans consumer ses pieds ?» (Pro 27,28).

Maintenant que j'ai démasqué et repoussé loin de nous, celles qui ne veulent pas être vierges, mais seulement le paraître, c'est à vous que, je vais adresser mon discours, à vous qui, étant la plus distinguée des vierges de Rome, devriez mettre un soin d'autant plus grand à ne pas vous priver tout à la fois et des biens présents et des biens futurs. Et certes, les chagrins de l'état nuptial, les tristes incertitudes qui s'y rattachent, vous les avez connus par un exemple domestique, puisque votre sœur Blésilla, votre aînée selon la nature,

votre inférieure selon la grâce, s'est trouvée veuve après sept mois de mariage. Ô malheureuse condition humaine et qui ne sait rien de l'avenir ! Elle a perdu la couronne de la virginité, et les douceurs du mariage. Quoiqu'elle soit maintenant dans le second degré de continence, néanmoins quelle croix pensez-vous que ce soit de temps en temps pour elle de voir en sa sœur chaque jour ce qu'elle a perdu elle-même, et de sentir que, tout en se privant avec plus de difficulté d'un plaisir qu'elle a goûté, sa continence est pourtant d'un moindre prix que la vôtre ? Qu'elle vive néanmoins sans inquiétude, sans chagrin; car le centième comme le soixantième fruit de la chasteté vint du même germe.

Je voudrais que vous n'eussiez point de liaison avec les femmes mariées; je voudrais que vous ne fréquentassiez pas les personnes de qualité; je ne voudrais pas, que vous vissiez souvent ce que vous avez méprisé pour vous consacrer à l'état virginal. Si une femme du commun se fait d'ordinaire un mérite d'avoir pour mari un juge ou un homme constitué en quelque dignité; si les courtisans se bâtent d'accourir auprès d'une impératrice, pourquoi compromettez-vous la gloire de votre époux ? pourquoi vous empressez-vous autour de la femme d'un homme mortel, vous l'épouse de Dieu ? Apprenez à montrer en ceci un saint orgueil; sachez que vous êtes au-dessus d'elles. Du reste, je ne désire pas que vous évitiez la compagnie seulement de celles qui, fières de la dignité de leurs maris, s'environnent d'un troupeau d'eunuques, et dont les vêtements sont tissus de légers fils d'or; évitez encore celles qui sont veuves par nécessité plutôt que par inclination, non pas qu'elles aient dû souhaiter la mort de leurs maris, mais parce qu'elles n'ont pas profité volontiers de l'occasion qu'elles avaient de vivre dans la continence. Satisfaites d'avoir changé d'habits seulement, elles ne changent rien à leur luxe ni à leur vanité. Une troupe, d'eunuques précède leurs superbes litières, et à les voir le visage plein et vermeil, on ne croirait pas, qu'elles ont perdu leurs époux; l'on dirait, au contraire, qu'elles cherchent à se marier. Leurs maisons sont pleines de flatteurs, pleines de festins. Les clercs, eux-mêmes qui devraient les instruire et leur inspirer une crainte respectueuse, les embrassent au front et quand ils étendent la main, comme pour les bénir, du moins vous le croiriez, c'est pour recevoir, sachez le bien, le prix de leurs indignes complaisances. Elles cependant, qui s'aperçoivent que les prêtres ont besoin de leur appui, deviennent fières. Comme elles ont éprouvé la domination maritale elles préfèrent la liberté dit veuvage, et sont appelées chastes et nonnes; puis, après des festins équivoques, elles rêvent d'apôtres.

Prenez pour compagnes celles que les jeûnes abattent, celles dont le visage est pâle, celles que recommandent et leur âge et leur vie; qui chantent tous les jours en leurs cœurs : «Où conduisez-vous vos brebis, où les faites-vous reposer au milieu du jour ?» (Can 1,7) qui disent du fond de l'âme : «Je désire d'être dégagée des liens du corps, et de me voir avec le Christ.» (Phil 1,23). Soyez soumise à vos parents; imitez votre époux. N'allez que rarement en public; cherchez les martyrs dans votre chambre; car vous ne manquerez jamais de prétexte pour sortir, si vous le faites toutes les fois que vous en aurez besoin.

Mangez avec modération, et ne remplissez jamais de viandes votre estomac. On voit plusieurs vierges, qui, prenant du vin avec sobriété, s'enivrent par l'excès des viandes. Lorsque, la nuit, vous vous lèverez pour prier, s'il vous vient quelques rapports, que ce soit d'inanition et nos pas de réplétion. Lisez souvent, apprenez le plus que vous pourrez. Que le sommeil vous surprenne les livres sacrés à la main; si votre tête s'incline sous la fatigue, qu'elle tombe sur les pages saintes. Jeûnez chaque jour, et ne mangez pas jusque à satiété. Que sert-il de s'épuiser par un jeûne de deux ou trois jours, si l'on mange ensuite avec excès, pour se dédommager de cette abstinence ? Un estomac surchargé appesantit bientôt l'âme, et, semblable à une terre mouillée, produit les épines des passions. Si jamais vous sentez l'homme extérieur soupirer après cette fleur d'adolescence; si, après avoir pris de la nourriture, la séduisante pompe des passions vient vous flatter dans votre couche, saisissez le bouclier de la foi, pour éteindre les traits enflammés du démon. «Ils sont tous adultères, et leurs cœurs sont semblables à un âtre brûlant.» (Os 8,4). Mais vous, qui marchez en la compagnie du Christ, soyez attentive à ses paroles, et dites : «Notre cœur n'était-il pas embrasé en chemin, lorsque Jésus nous découvrait les Écritures ?» (Lc 24,32).

Et encore : «Votre parole est toute brûlante et votre serviteur la chérit.» (Ps 118,140). Ii est difficile à l'âme humaine de ne pas aimer quelque chose, et il faut nécessairement que notre cœur soit entraîné à une affection quelconque. L'amour de la chair est étouffé par l'amour de l'esprit; un désir est éteint par un autre désir. Tout ce qui diminue d'un côté s'accroît de l'autre. Répétez souvent, et ne cessez de dire sur votre couche : «Durant les nuits j'ai cherché celui que chérit mon âme.» (Can 3,1). «Faites donc mourir, dit l'Apôtre, les membres de l'homme terrestre qui est en vous.» (Col 3,5). C'est pourquoi il disait encore avec confiance : «Je vis, ou plutôt ce n'est plus moi qui vis, mais c'est Jésus Christ qui vit en moi.» (Gal 2,20). Celui qui mortifie son corps, et qui passe dans le siècle ainsi que dans une ombre, ne craint pas de dire : «Je suis devenu comme une outre exposée à la gelée.» (Ps 118,83). Tout ce qu'il y avait d'humide en moi s'est desséché; mes genoux se sont affaiblis dans le jeûne, et «j'ai oublié de manger mon pain.» Ps 101,4). «À la voix de mes gémissements, ma peau s'est attachée à mes os.» (Ps 6,6).

Soyez la cigale des nuits; baignez, toutes les nuits, votre couche de vos pleurs; veillez et devenez comme un passereau dans la solitude. Chantez de cœur, chantez aussi d'esprit : «Bénissez le Seigneur, ô mon âme, et n’oubliez jamais ses nombreux bienfaits. —Il pardonne toutes vos iniquités; il guérit toutes vos langueurs. — C’est Lui qui a racheté votre vie de la mort.» (Ps 111,2-4). Et qui de nous peut dire du fond du cœur : «Je mangeais mon pain comme la cendre, et je mêlais ma boisson avec mes larmes ?» (Ps 101,9). Est-ce qu'il ne faut pas pleurer, est-ce qu'il ne faut pas gémir, puisque le serpent m'invite encore à manger du fruit défendu ? puisque, après m'avoir chassé du paradis de la virginité, il veut me vêtir de ces tuniques de peau, qu'Élie, retournant au paradis, jeta sur la terre ? Qu'ai-je de commun avec la volupté, elle qui passe si vite ? Qu'ai-je affaire de cette douce et mortelle harmonie des sirènes ? Je ne veux point être soumis à la peine qui fut portée contre l'homme :, «Vous enfanterez dans la douleur el dans les angoisses.» (Gen 3,16). Cette loi est faite pour la femme et non pour moi : «Et vous vous attacherez à votre époux.» Qu'elle donne ses affections à un mari, celle qui n'a point le Christ pour époux. Et enfin : Vous mourrez de mort. Voilà où aboutit le mariage; ma profession ne connaît point de sexe. Que celles qui sont mariées aient leur temps et leur titre; moi, ma virginité est consacrée en Marie et en Jésus Christ.

Quelqu'un dira : Quoi, vous osez calomnier le mariage qui a été béni de Dieu ? — Ce n'est pas mal parler du mariage que de lui préférer la virginité. Personne ne compare le mal avec le bien. Que les femmes mariées se glorifient aussi, puisqu'elles marchent après les vierges. Dieu dit à l'homme : Croissez et multipliez-vous, et remplissez la terre. Qu'il croisse et qu'il se multiplie celui qui doit remplir la terre; ils sont dans le ciel ceux qui marchent comme vous. Croissez et multipliez-vous; cet ordre n'a été accompli qu'après le bannissement du paradis, après la nudité, après les feuilles du figuier, qui marquaient par avance les désirs déréglés du mariage. Qu'ils se marient ceux qui mangent leur pain à la sueur de leur front, pour qui la terre ne produit que des chardons et des épines, pour qui l'herbe est étouffée sous les ronces. Ce que je sème porte du fruit au centuple. Tous n'entendent pas la parole de Dieu, mais ceux à qui il est donné de l'entendre. Qu'un autre soit eunuque par nécessité, moi, je veux l'être par mon propre choix. «Il est un temps d'embrasser, et un temps de s'éloigner des embrassements; — un temps de disperser les pierres, et un temps de les ramasser.» (Ec 3,5).

Depuis que de la dureté des nations il est sorti des enfants d'Abraham, les pierres saintes ont commencé à rouler sur la terre. Car elles passent à travers les tourbillons de ce monde; et, dans le char de Dieu, elles volent avec la célérité des roues. Qu'ils se fassent des tuniques de peaux ceux qui ont perdu la tunique sans couture, et que charment les vagissements d'un enfant qui, dès le premier instant de sa vie, pleure le malheur d'être né. Éve était vierge dans le paradis terrestre; après qu'elle eut été revêtue de tuniques de peaux, alors commença le mariage. Votre patrie est le paradis; conservez les droits de votre naissance, et dites : «Ô mon âme, rentre dans ton repos.» (Ps 114,7). Et, afin que vous sachiez que la virginité est naturelle à l'homme, que le mariage est une suite du péché, une chair vierge naît du mariage, qui donne dans le fruit ce qu'il avait perdu dans la ruine. «Un rejeton naîtra de la fige de Jessé; une fleur s'élèvera de ses racines.»

(Is 2,1). Le rejeton est la Mère du Seigneur, rejeton simple, pur, franc, qui n'est mêlé d'aucun germe étranger, et qui est fécond, dans son unité, à la manière de Dieu. La fleur du rejeton, c'est le Christ, Lui qui dit : «Je suis la fleur des champs el le lis des vallées.» (Can 2,1). C'est Lui encore qui, dans un autre endroit est figuré par «la pierre détachée d'une montagne, sans la main de l'homme,»

(Dan 2,34) le Prophète nous marquant par là qu'un homme vierge devait naître d'une femme vierge; car la main est prise pour l'action même du mariage, comme dans cet endroit : «Sa main gauche est sous ma tête, et il m'embrasse de sa droite.» (Can 2,6). Ce sens est confirmé par ce que fit Noé en introduisant deux à deux dans l'arche les animaux impurs, car le nombre impair est un nombre pur. Moïse et Jésus Nayé reçoivent l'ordre de marcher nu-pieds sur une terre sainte. Les apôtres, eux aussi, sont envoyés sans chaussure à la prédication de l'Évangile nouveau, afin que le poids et les liens des chaussures ne les embarrassent pas. Aussi, les soldats, après s'être partagé par le sort les vêtements du Sauveur, ne trouvèrent point de chaussure à prendre, car le Maître ne pouvait avoir ce qu'il avait interdit à ses serviteurs.

Je loue les noces, je loue le mariage, mais c'est parce qu'il enfante des vierges; je prends une rose dans les épines, de l'or dans la terre, une perle dans un coquillage. Est-ce que celui qui laboure labourera tout le jour ? Ne doit-il pas goûter le fruit de ses travaux ? On ne saurait mieux honorer le mariage, qu'en aimant beaucoup ce qu'il produit. Ô mère, pourquoi porter envie à votre fille ? Elle a été nourrie de votre lait, formée de vos entrailles;

elle a grandi en votre sein. Vous avez conservé sa virginité avec une pieuse sollicitude. Trouvez-vous mauvais qu'elle ait mieux aimé épouser un roi qu'un soldat ? Elle vous a rendu un grand service, car vous êtes devenue la belle-mère de Dieu. «Quant aux vierges, dit l'Apôtre, je n'ai point de commandement du Seigneur.» (1 Cor 7,25). Pourquoi ? parce que lui-même avait embrassé la virginité, non point d'après un ordre, mais d'après son propre choix. Car, il ne faut pas écouter ceux qui prétendent qu'il eut une femme, puisque, parlant de la continence, et exhortant les chrétiens à une virginité perpétuelle, il dit : «Je voudrais que tous les hommes fussent en l'état où je suis moi-même.» . Et plus bas : «Or, je dis aux personnes qui ne sont point mariées ou qui sont veuves, qu’il leur est bon de demeurer dans cet état, comme j'y demeure moi-même.»

(1 Cor 8,7). Et ailleurs : «N'avons-nous pas le pouvoir de mener partout avec nous des femmes, comme font les autres apôtres ?»(1 Cor 9,5) Et pourquoi donc n'a-t-il pas reçu de commandement du Seigneur touchant la virginité ? Parce qu'il y a plus de mérite à faire une chose sans contrainte et à l'offrir; parce que, si la virginité eût été commandée, le mariage semblait détruit. D'ailleurs, il était trop dur de forcer la nature, de contraindre l'homme à mener sur la terre une vie angélique, et de condamner en quelque sorte l'œuvre du Créateur.

Autre fut la béatitude, sous l'ancienne loi : «Heureux, disait -on, celui qui a des enfants dans Sion, et une famille dans Jérusalem !» Et : «Maudite soit la femme stérile, qui n'enfante point.» Et : «Vos enfants, comme de jeunes oliviers, environneront votre table.» Puis, l'on promettait de grandes richesses; l'on assurait qu’il n'y aurait pas de malades dans les tribus. On nous dit aujourd’hui : N'allez pas croire que vous soyez un tronc desséché; car, au lieu de fils et de filles, vous avez dans les cieux une place pour l'éternité. Aujourd'hui l'on bénit les pauvres, et Lazare est préféré au riche couvert de pourpre. Maintenant, celui qui est faible se trouve être plus fort. L'univers était vide; et, pour ne rien dire de ce qu'il y avait alors de typique, la seule bénédiction consistait dans le grand nombre d'enfants. Voilà pourquoi Abraham, déjà vieux, s'unit à Cëéthura; pourquoi aussi Lia rachète, avec des mandragores, le droit d'entrer dans la couche de Jacob; pourquoi encore la belle Rachel, figure de l’Église, se plaint de sa stérilité. Mais enfin, la moisson s'augmentant peu à peu, le moissonneur a été envoyé. Élie était vierge, Élisée était vierge, beaucoup d'entre les fils des prophètes étaient vierges aussi. Il est dit à Jérémie : «Vous, ne prenez point de femme.» (Jer 16,2). Sanctifié dans le sein de sa mère, ce prophète, à l'approche de la captivité, reçoit ordre de ne point se marier. L’Apôtre nous dit la même chose en d'autres termes : «Je crois que,» la vie célibataire «est avantageuse à l'homme, à cause des misères de la vie présente, je veux dire qu'il est avantageux à l'homme de ne se point marier.» (1 Cor 7,26). Quelle est cette fâcheuse nécessité qui nous prive des joies du mariage ? C'est que le temps est court; ainsi, «il faut que ceux mêmes qui ont des femmes soient comme s'il n'en avaient point.» (1 Cor 7,29). Nabuchodonosor approche. Le lion s'est élancé hors de sa tanière.

Que ne reviendra-t-il d'un mariage qui doit donner des esclaves à ce prince superbe ? Pourquoi mettre au monde des enfants dont le prophète déplore la destinée, disant : «La langue de l'enfant encore à la mamelle, s’est attachée à son palais, dans l’ardeur de sa soif : «Les petits enfants ont demandé du pain, et personne n’était là pour leur en donner.»

(Lam 4,4). C'était dans les hommes seulement que l'on trouvait, comme nous l'avons dit, cette vertu de continence; Éve enfantait toujours dans les douleurs. Mais, depuis qu'une vierge a conçu dans son sein, et qu'elle nous a donné cet enfant qui devait porter sur son épaule le signe de sa domination, le Dieu, le Fort, le Père du siècle futur, la femme a été affranchie de la malédiction. La mort était venue par Éve; la vie est venue par Marie.

Aussi la virginité a-t-elle brillé plus richement dans les femmes, parce qu'elle a commencé par la femme. Aussitôt que le Fils de Dieu est venu dans le monde, il S'est formé à Lui-même une nouvelle famille, afin d'avoir aussi des anges sur la terre, Lui qui était adoré par des anges dans le ciel. Alors la, chaste Judith coupa la tête d'Holopherne. Alors Aman, et ce nom veut dire iniquité, périt dans le feu qu'il avait allumé lui-même. Alors Jacques et Jean laissèrent leur père, leurs filets, leur nacelle, et suivirent le Sauveur, renonçant ainsi aux affections du sang, aux liens du siècle et aux affaires domestiques. Alors, pour la première fois, on entendit ces mots : «Si quelqu'un veut venir après Moi, qu'il renonce à lui-même, et prenne sa croix, et qu’il me suive;» (Mt 16,24) car, aucun soldat ne marche au combat avec sa femme. Le Christ ne permet pas à un disciple d'aller, suivant son désir, rendre les derniers devoirs à son père. «Les renards ont des lanières, et les oiseaux du ciel des nids, mais le Fils de l'homme n'a point où reposer sa Tête.» (Lc 9,58). C'est pour apprendre à ne pas nous attrister, si par hasard nous sommes logés à l'étroit. «Celui qui n'est point marié s'occupe du soin des choses du Seigneur el des moyens de plaire à Dieu. — Mais celui qui est marié s'occupe du soin des choses du monde et des moyens de plaire à sa femme.» (1 Cor 7,32-33). La femme est partagée; mais la vierge, elle qui n'est point mariée, s'occupe des choses du Seigneur, afin d'être sainte de corps et d'esprit. Et la femme, qui est mariée, s'occupe des choses du monde et des moyens de plaire à son mari.

Toutes les sollicitudes, tous les embarras qui accompagnent le mariage, il me semble que je les ai retracés en peu de mots, dans le livre que j'ai publié contre Helvidius, touchant la virginité perpétuelle de la bienheureuse Marie. Il serait trop long de répéter ici les mêmes choses; si quelqu'un le trouve bon, il peut recourir à ce petit traité. Mais, afin qu'on ne m'accuse pas d'omettre entièrement ces détails, je dirai que, l'Apôtre nous ordonnant de prier sans cesse, que celui qui remplit les devoirs du mariage ne pouvant pas prier, ou bien nous prions toujours, et nous sommes vierges, ou bien nous cessons de prier, pour satisfaire aux obligations du mariage. «Si une vierge se marie, dit encore l'Apôtre, elle ne pèche point; mais toutefois ces personnes-là souffrent dans leur chair des afflictions et des peines.» (1 Cor 7). Au reste, dès le commencement de cet écrit, j'ai averti que je ne dirai rien on presque rien des misères du mariage. Je répète maintenant la même chose, afin que si vous voulez savoir de combien d'embarras une vierge se trouve affranchie, à combien de peines une femme est sujette dans le mariage, vous lisiez le traité de Tertullien, adressé à un philosophe son ami, et les autres livres sur la virginité; et le bel ouvrage du bienheureux Cyprien; et les écrits du pape Damase, sur le même sujet, en prose comme en vers, et l'opuscule que notre Ambroise a récemment adresse à sa sœur, dans lequel il déploie tant d'éloquence, que tout ce qui relève la gloire de la virginité, il le recueille, le dispose, et l'exprime d'une manière admirable.

Pour nous, il nous faut prendre une autre route. Nous ne louons pas seulement la virginité, mais nous enseignons les moyens de la conserver. Et il ne suffit pas de connaître le bien, si l'on ne s'attache fortement au parti que l'on a pris, car, dans le premier cas, c'est la raison qui agit, et dans le second, c'est la constance; beaucoup savent connaître ce qui est bon, mais peu s'y attachent d'une manière durable. «Celui qui persévérera jusqu'à la fin, dit le Sauveur, celui-là sera sauvé.» (Mt 24,13). Et encore : «Beaucoups sont appelés, mais peu sont élus.» (Mt 20,16). Je vous conjure donc, et devant Dieu, et devant le Christ Jésus, et devant ses anges choisis, de ne pas facilement porter en publie les vases du temple du Seigneur, que les prêtres seuls ont la liberté de voir, et cela, de peur qu'un objet profane ne regarde le sanctuaire du Seigneur. Oza, pour avoir porté la main à l'arche, qu'il ne lui était pas permis de toucher, fut frappé d'une mort subite. Jamais toutefois un vase d'or et d'argent ne fut plus précieux, aux yeux du Seigneur, que le temple d'un corps virginal. L'ombre a disparu; c'est le règne de la vérité maintenant. Sans doute, vous parlez en toute simplicité; même, vous êtes douce et prévenante pour des inconnus, mais des yeux impudiques voient bien autrement. Ils ne savent pas contempler la beauté de l'âme, mais seulement celle des corps. Ezéchias montre aux Assyriens le trésor du Seigneur, mais les Assyriens ne devaient pas voir ce qui pouvait exciter leur convoitise. Aussi, dans les fréquentes guerres qui bouleversèrent la Judée, les vases de Dieu furent-ils pris d'abord et transportés à Babylone. Au sein de ses orgies, avec ses troupeaux de concubines (comme le comble du vice est de profaner les choses saintes), Balthazar boit dans les vases sacrés.

Ne prêtez point l'oreille aux mauvais discours. Souvent, ceux qui laissent échapper quelques paroles indécentes, ne le font que pour sonder vos sentiments, et pour voir si vous écoutez volontiers un pareil langage, si vous éclatez de rire à chaque parole plaisante. Tout ce que vous dites, ils le louent; tout ce que vous désapprouvez, ils le condamnent : ils admirent votre enjouement, votre piété, votre franchise. «Voilà, disent-ils, une véritable servante du Christ; voilà la candeur même. Elle n'est point comme cette vilaine, cette malpropre, cette grossière, cette farouche, qui peut-être n'a point de mari, seulement parce qu'elle n'en a pas trouvé.» Par un malheureux penchant qui nous est naturel, nous écoutons volontiers ceux qui nous flattent; et, tout en disant que nous sommes indignes de leurs louanges, alors même qu'une rougeur brûlante nous couvre la figure, le cœur ne laisse pas néanmoins de se réjouir à ces éloges.

L'épouse du Christ est l'arche du testament; toute dorée par dedans et par dehors, elle est dépositaire de la loi du Seigneur. Comme il n'y avait dans l'arche que les tables du testament, de même il ne doit y avoir en vous aucune pensée extérieure. C'est là, sur ce propitiatoire, comme sur les ailes des chérubins, que le Seigneur veut s'asseoir. Il vous envoie ses disciples, pour vous délier comme l'ânon de l'Évangile, et pour vous affranchir des inquiétudes du siècle, afin qu'abandonnant les pailles et les briques de l'Égypte vous suiviez Moïse dans le désert, et que vous entriez dans la terre de promission. Qu'il n'y ait personne pour vous arrêter, ni père, ni sœur, ni parents, ni frère; le Seigneur a besoin de vous. Que s'ils veulent s'opposer à vos desseins, qu'ils redoutent les fléaux qu’éprouva Pharaon, lorsque, refusant au peuple d'Israël la liberté d'aller adorer le Seigneur, il endura les calamités dont parle l'Écriture. Jésus entra dans le temple, et jeta dehors tout ce qui ne servait point au sanctuaire; car il est un Dieu jaloux, et ne veut pas que l'on fasse de la maison de son Père une caverne de voleurs. Autrement, lorsque l'on compte de l'argent quelque part, que l'on y vend des colombes, que l'on y immole la simplicité, que le cœur d'une vierge y est agité de mille soins divers et occupé des affaires du siècle, alors le voile du temple se déchire aussitôt, l'Époux se lève irrité, et dit : «Voilà que voire maison sera abandonnée.» (Mt 23,38). Lisez l'Évangile, et voyez comment le Sauveur préfère à l'empressement de Marthe le repos de Marie assise à ses pieds. Sans doute, Marthe, avec tout le zèle que demande l'hospitalité, préparait à manger au Seigneur et à ses disciples; le Seigneur cependant lui dit : «Marthe, Marthe, vous vous inquiétez et vous vous troublez de beaucoup de choses; cependant, peu de choses sont nécessaires, ou plutôt une seule chose est nécessaire; Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point ôtée.» (Lc 10,41-42).

Soyez aussi Marie, vous, et préférez à la nourriture du corps celle de l'âme. Laissez à vos sœurs l'embarras du ménage, et le soin de recevoir le Christ en leur maison. Une fois le fardeau du siècle jeté de côté, asseyez-vous aux pieds du Seigneur, et dites : «J’ai trouvé celui que mon âme cherchait; je l'arrêterai, et ne le laisserai point aller.» (Can 3,4) Et qu'il vous réponde : Ma colombe est unique, elle est parfaite; il n'y a qu'elle pour sa mère, elle est le choix de celle qui l'a engendrée,» (Can 6,8) c’est-à-dire, de la céleste Jérusalem.

Que toujours vous habitiez dans le secret de votre

chambre, que toujours votre époux y joue avec vous.

Priez-vous ? c'est à lui que vous parlez. Faites-vous quelque lecture ? c'est Lui qui s'entretient avec vous. Lorsque vous serez endormie, Il viendra par derrière la muraille, Il étendra sa main à travers les treillis, et vous vous sentirez émue à son aspect. Réveillée alors, et vous levant, vous direz : Je suis blessée d'amour. Et il vous dira de nouveau : «Vous êtes un jardin fermé, ma sœur, mon épouse,» (Can 4,12) une source scellée. Gardez-vous de sortir de votre maison, et de voir les filles d'une région étrangère, quand même vous avez pour frères les patriarches, quand même vous vous glorifiez d'avoir pour père Israël. Dina sort de chez elle, et perd son innocence. Je ne veux pas que vous cherchiez votre époux dans les places publiques. Je ne veux pas que vous alliez parcourir les détours de la ville, quand vous diriez : «Je me lèverai et je parcourrai la ville; dans les chemins, sur les places, je chercherai celui que cherche mon âme;» (Can 3,2) quand vous demanderiez : «Avez-vous vu celui que chérit mon cœur ?» (Ibid.) Personne ne daignera vous répondre. Votre époux ne peut se trouver sur les places publiques. «Il est petit, il est étroit le sentier qui conduit à la vie.» (Mt 7,14). Enfin l'on ajoute : «Je l'ai cherché, et ne l'ai' point trouvé; je l'ai appelé, et il ne m'a pas répondu.» (Can 5,6). Et plût à Dieu que vous n'eussiez d'autre chagrin, que de ne n'avoir pas trouvé ! Vous serez encore blessée, dépouillée, et vous direz dans votre douleur : «Les gardes qui parcourent la ville m'ont trouvée; ils m'ont frappée et m'ont blessée; ils m'ont enlevé mon voile.» (Can 5,2). Or. si, pour être sortie de sa maison, elle souffre de pareilles choses celle qui avait dit : «Je dors et mon cœur veille; mon bien-aimé est pour moi comme un faisceau de myrrhe; il dormira sur mon sein,» (Can 1,13) que nous arrivera-t-il, à nous, qui ne sommes encore que de jeunes filles, qui restent dehors, lorsque l'épouse entre dans la chambre de l'époux ? Jésus est jaloux, il ne veut pas que d'autres voient votre visage. Vous aurez beau Lui dire pour vous justifier : Je me suis couvert le visage de mon voile, je vous ai cherché, et j'ai dit : «Vous, que chérit mon âme, apprênez-moi où vous faites paître votre troupeau, où vous reposez au milieu du jour, de peur que, rencontrant les troupeaux de vos compagnons, je ne sois obligée de me cacher le visage.» (Can 1,7). Indigné, plein de courroux, il dira : «Si vous ne vous connaissez pas, ô la plus belle d'entre les femmes, sortez el allez sur les traces des troupeaux; conduisez vos chevreaux dans les tentes des pasteurs.» ( Ibid. 8). Quoique vous soyez belle, et que votre époux, épris de vos charmes, vous aime plus que toutes les autres femmes, néanmoins, si vous ne vous connaissez pas, si vous ne veillez à la défense de votre cœur avec tout le soin possible; si vous ne vous dérobez aux regards des jeunes gens, vous sortirez de son lit, et vous ferez paître ces boucs, qui doivent être mis à la gauche.

Ainsi donc, Eustochium, ma fille, ma souveraine, ma compagne, ma sœur, car vous êtes ma fille par l'âge, ma souveraine par le mérite, ma compagne par la profession religieuse, ma sœur par la charité, écoutez le prophète Isaïe, disant : «Mon peuple, entrez dans l'inférieur de vos maisons, fermez vos portes, tenez-vous caché quelques moments, jusqu'à ce que la Colère du Seigneur soit passée.» (Is 17,20). Que les vierges folles errent çà et là; pour vous, demeurez avec votre époux dans le secret de votre maison, parce que si vous fermez votre porte, et si, d'après le précepte évangélique, vous priez votre père dans le secret, il viendra, cet époux, il frappera à la porte, et dira : «Je suis à la porte, et je frappe;

si quelqu'un m'ouvre, j'entrerai, et je souperai avec lui, et lui avec moi.» (Apo 3,20). Vous lui répondrez aussitôt avec empressement : «C'est la voix de mon bien-aimé qui frappe à ma porte.

— Ouvrez-moi, ma sœur, mon amie, ma toute belle.» (Can 5,2). N'allez pas lui dire : «J'ai ôté ma tunique, comment la revêtir encore ? J'ai lavé mes pieds, comment les souiller encore ?» (Ibid. 3). Levez-vous aussitôt, et ouvrez, de crainte que si vous tardez, il ne passe outre, et qu'alors, affligée de son absence, vous ne disiez : «J'ai ouvert à mon bien-aimé; il était passé.» Et qu'est-il besoin de fermer la porte de votre cœur à votre époux ? Qu'elle soit ouverte au Christ, et fermée au démon, suivant ces paroles : «Si l'Esprit de celui qui a la puissance s'élève contre vous, ne quittez point votre place.» (Ec 10,4). Daniel se retirait dans le haut de sa maison, car il ne pouvait demeurer en bas, et il ouvrait sa fenêtre du côté de Jérusalem. Vous aussi, ouvrez vos fenêtres, mais d'un côté par où puisse entrer la lumière, par où vous puisiez voir la cité du Seigneur. N’ouvrez pas ces fenêtres dont il est dit : «La mort est entrée par les fenêtres.»

(Jer 9,21).

Ce que vous devez éviter encore, c'est de vous laisser prendre aux attraits de la vaine gloire : «Comment, dit Jésus y pouvez-vous croire, vous qui recherchez l'estime des hommes ?» (Jn 5,44). Voyez quel mal, c'est que celui qui met un obstacle à la foi ! Pour nous, disons : «Vous seul êtes ma louange.» (Jer 17,14). Et encore : «Que celui qui se glorifie ne se glorifie que dans le Seigneur.» (1 Cor 1,31). Et de plus : «Si je voulais encore plaire aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ.» (2 Cor 10,17). Et encore : «À Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose, qu'en la croix de notre Seigneur Jésus Christ, par qui le monde est crucifié pour moi, et par qui je suis crucifié pour le monde.» (Gal 1,10). Et encore : «Nous nous glorifierons tous les jours en vous;» (Ps 33,21). — «Mon âme se glorifiera dans le Seigneur.»

(Ibid. 43,8). Lorsque vous ferez l'aumône, que Dieu seul vous voie. Lorsque vous jeûnez, que votre visage soit joyeux. Que vos vêtements ne présentent ni une propreté étudiée, ni une saleté dégoûtante, ni une singularité bizarre, de peur que la foule des passants ne s'arrête pour vous regarder, et que l'on ne vous montre au doigt. Votre frère est mort, l'on apprête les funérailles de votre jeune sœur; prenez garde qu'en rendant souvent aux autres ces tristes devoirs, vous ne mouriez aussi vous-même. Ne désirez de paraître ni plus religieuse, ni plus humble qu'il ne fait, et ne cherchez point la gloire, tout en la fuyant. Car beaucoup de gens, soigneux de dérober aux autres la, connaissance de leur pauvreté, de leurs aumônes et de leurs jeûnes, recherchent l'approbation des hommes, par là même qu'ils semblent la mépriser davantage; de la sorte, on recherche avec une singulière avidité une gloire que l'on a l'air de dédaigner. Je trouve bien des personnes exemptes de ces passions qui livrent tour-à-tour le cœur de l'homme à la joie, au chagrin, à l'espérance, à la crainte. Il est très peu de gens qui soient étrangers à la vaine gloire; et celui-là est le meilleur qui présente, ainsi qu'un beau corps, le moins de défauts possibles. Je ne vous avertis point de ne pas vous glorifier de vos richesses, de ne pas vous vanter de l'illustration de votre naissance, de ne pas vous préférer aux autres. Je connais votre humilité, je sais que vous dites du fond de l'âme : «Seigneur, mon cœur ne s'est point enorgueilli, et mes yeux ne se sont point élevés.» (Ps 131,1). Je sais que chez vous, comme chez votre mère, cet orgueil, qui a précipité le démon, ne saurait trouver accès.

Il est donc inutile de vous écrire à ce sujet; car c'est une folie insigne de vouloir apprendre à quelqu'un ce qu'il sait déjà. Mais je vous dis cela, dans la crainte que vous ne ressentiez de l'orgueil pour avoir méprisé l'orgueil du siècle; de crainte qu'une vanité secrète ne vous porte, après avoir cessé de plaire par des vêtements enrichis d'or, à plaire encore par un extérieur négligé, de crainte que si vous veniez dans l'assemblée des frères ou des sœurs, vous ne preniez le siège le plus bas, et ne vous confessiez indigne d'une place plus honorable. N'allez pas, à dessein, et comme épuisée par les jeûnes, affecter une voix faible; ou bien, imitant la démarche d'une personne défaillante, vous appuyer sur les épaules d’un autre. Car, il y a des vierges qui «montrent un visage exténué, afin que leurs jeûnes paraissent devant les hommes.» (Mt 6,16). Sitôt qu'elles aperçoivent quelqu'un, elles gémissent, elles baissent les yeux, se cachent le visage, et découvrent à peine un œil pour se conduire. On les voit paraître avec un habit brun, une ceinture de cuire, des mains et des pieds tout sales, tandis que le ventre, qui ne saurait être aperçu, regorge de nourriture. C'est pour elles que l'on chante chaque jour ces paroles du psaume : «Le Seigneur dissipera les os de ceux qui se plaisent à eux-mêmes.» (Ps 52,6). On en voit d'autres, déposant les habits de leur sexe, prendre des vêtements d'hommes, rougir d'être nées femmes, se couper les cheveux, et, d'un visage d'eunuque, marcher effrontément la tête levée. Il en est qui revêtent des cilices, et qui portent des capes faites avec art; pour vouloir revenir à l'enfance, elles imitent les chouettes et les hiboux.

Mais, de peur que je ne semble parler des femmes seules, je vous avertis aussi de fuir ces hommes que vous verrez chargés de chaînes; qui, malgré la défense de l'Apôtre, laissent croître leurs cheveux comme les femmes, portent une barbe de boue, un manteau noir, et marchent les pieds nus au plus fort de l’hiver. Tout cela, c'est la livrée du diable. Tel fut autrefois cet Anthime, tel, a été naguère ce Sophrone, dont Rome a gémi. On voit ces sortes de gens pénétrer dans les maisons des personnes de distinction y entraîner des femmes chargées de péchés, qui apprennent toujours, et ne parviennent jamais à connaître la vérité; affecter un air de tristesse, et manger furtivement la nuit, afin de prolonger leur prétendu jeûne.

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