Epistulae Morales (page 2)
Lettre 17 (suite)
Je pourrais clore ici ma lettre, mais je t’ai gâté. Il n’est permis de saluer les rois parthes qu’avec un présent ; toi, l’on ne peut te dire adieu sans payer. Qu’ai-je sur moi ? Empruntons à Épicure : « Que d’hommes pour qui la richesse conquise n’a pas été la fin, mais le changement de leur misère ! » Je n’en suis pas surpris : ce n’est point dans les choses qu’est le mal, c’est dans l’âme. Ce qui lui rendait la pauvreté si lourde fait que les richesses lui pèsent. Comme il est indifférent que l’homme qui souffre soit déposé sur un lit de bois ou sur un lit d’or : n’importe où tu l’as transféré, ses douleurs y passent avec lui ; de même, place un esprit malade dans la richesse ou dans la pauvreté, partout son mal le suit.
LETTRE XVII.
40.
Quand le glaive est tiré, quand la trompette sonne,
Les haillons bravent tout et le riche frissonne.
(Pétrone, xv.)
41.
C’est posséder les biens que savoir s’en passer.
(Regnard, le Joueur.)
↑ Id est omni sæculo quod sat est : test Lemaire. Les Mss. sont altérés ici. Fickert en tirait: idem autem est … Je lis: idem est.
Lettre 18
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 40-42).
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Lettre 19 ►
LETTRE XVIII.
Les Saturnales à Rome. – Frugalité du sage.
Nous voici en décembre, où plus que jamais Rome sue à se divertir ; le plaisir sans frein est de droit public ; tout retentit des vastes apprêts de la fête, comme si rien ne distinguait les Saturnales des jours de travail. La différence a si bien disparu que, ce me semble, on n’a pas eu tort de dire : « Autrefois décembre durait un mois, à présent c’est toute l’année. » Si je t’avais ici, je causerais volontiers avec toi sur ce qu’à ton sens on doit faire : faut-il ne rien changer à nos habitudes de chaque jour ou, pour ne pas paraître faire opposition à l’usage général, faut-il égayer un peu nos soupers, et dépouiller la toge ? Car, ce qui n’avait lieu jadis qu’au temps de troubles et de calamité publique, maintenant pour le plaisir, pour des jours de fête, le costume romain est mis bas. Si je te connais bien, tu ferais le rôle d’arbitre et ne nous voudrais ni tout à fait pareils à cette foule en bonnet phrygien ; ni de tous points dissemblables ; à moins peut-être qu’en ces jours plus que jamais il ne faille commander à son âme de s’abstenir seule du plaisir alors que tout un peuple s’y vautre. Elle obtient la plus sûre preuve de sa fermeté, lorsqu’elle ne se porte ni d’elle-même ni par entraînement vers les séductions attirantes de la volupté. S’il y a bien plus de force morale, au milieu d’un peuple ivre et vomissant, à garder sa faim et sa soif, il y a plus de mesure à ne se point isoler ni singulariser, sans toutefois se mêler à la foule, et à faire les mêmes choses, non de la même manière. On peut en effet célébrer un jour de fête sans orgie.
Au reste, je me plais tellement à éprouver la fermeté de ton âme que, comme de grands hommes l’ont prescrit, à mon tour je te prescrirai d’avoir de temps à autre certains jours où te bornant à la nourriture la plus modique et la plus commune, à un vêtement rude et grossier, tu puisses dire : « Voilà donc ce qui me faisait peur ! » Qu’au temps de la sécurité l’âme se prépare aux crises difficiles ; qu’elle s’aguerrisse contre les injures du sort au milieu même de ses faveurs42. En pleine paix, sans ennemis devant soi, le soldat prend sa course, fiche des palissades et se fatigue de travaux superflus pour suffire un jour aux nécessaires. Celui que tu ne veux pas voir trembler dans l’action, exerce-le avant l’action. Voilà comme ont fait les hommes qui, vivant en pauvres tous les mois de l’année, se réduisaient presque à la misère, pour ne plus craindre ce dont ils auraient fait souvent l’apprentissage. Ne crois pas qu’ici je te conseille ces repas à la Timon, ni ces cabanes du pauvre43, ni aucune de ces fantaisies raffinées, dont la richesse amuse son ennui44. Je veux pour toi un vrai grabat, un sayon, un pain dur et grossier. Soutiens ce régime trois et quatre jours, quelquefois plus : n’en fais pas un jeu, mais une épreuve. Alors, crois-moi, Lucilius, tu tressailliras de joie quand pour deux as tu seras rassasié, tu verras que pour être tranquille sur l’avenir on n’a nul besoin de la Fortune ; car elle nous doit le nécessaire, même dans ses rigueurs. Ne te figure pas toutefois que tu auras fait merveille : tu auras fait ce que tant de milliers d’esclaves, tant de milliers de pauvres font. À quel titre donc te glorifier ? C’est que tu l’auras fait sans contrainte, et qu’il te sera aussi facile de le souffrir toujours que de l’avoir essayé un moment. Exerçons-nous à cette escrime, et pour que le sort ne nous prenne pas au dépourvu, rendons-nous la pauvreté familière. Nous craindrons moins de perdre la richesse, si nous savons combien peu il est pénible d’être pauvre. Le grand maître en volupté, Épicure, avait ses jours marqués où il fraudait son appétit, afin de voir s’il lui manquerait quelque chose pour la parfaite plénitude de la jouissance, ou combien il lui manquerait, et si ce complément valait toute la peine qu’il aurait coûtée. C’est du moins ce qu’il dit dans les lettres qu’il écrivit, sous l’archonte Charinus, à Polyænos. Et il ajoute avec orgueil : « Moins d’un as suffit pour me nourrir ; Métrodore n’est pas aussi avancé : il lui faut l’as entier. » Crois-tu qu’un tel régime puisse rassasier ? – On y trouve même une jouissance, et une jouissance non point légère, d’un moment, et qu’il faille toujours étayer, mais stable et assurée. Ce n’est pas en soi une douce chose que l’eau claire et la bouillie, ou un morceau de pain d’orge ; mais c’est un plaisir suprême d’en pouvoir retirer encore du plaisir et de s’être restreint à ce que ne saurait nous ravir le plus inique destin. On nourrit d’une main plus libérale le prisonnier ; ceux qu’on réserve pour la peine capitale sont traités avec moins d’épargne par l’homme qui les doit mettre à mort. Qu’elle est grande l’âme qui sait descendre spontanément au-dessous même de ce qu’auraient à craindre des condamnés au dernier supplice ! Voilà désarmer d’avance la Fortune. Commence donc, cher Lucilius, à suivre la pratique de ces sages : prescris-toi certains jours pour quitter ton train ordinaire et t’accommoder de la plus mince façon de vivre ; commence, fraternise avec la pauvreté,
Ose mépriser l’or, ô mon hôte ! et d’un dieu
Fais-toi le digne émule…[1]
Nul autre ne peut l’être que le contempteur de l’or. Je ne t’en interdis pas la possession, mais je veux t’amener à le posséder sans alarmes ; et tu n’as, pour y parvenir, qu’un moyen : te convaincre que tu vivras heureux sans la richesse, et la voir toujours comme prête à t’échapper.
Mais il faut songer à plier ma lettre. « Auparavant, dis-tu, paye ta dette. » Je te renverrai à Épicure : c’est lui qui te soldera. « L’extrême colère engendre la folie. » Pour bien sentir cette grande vérité, il suffit d’avoir eu un esclave ou un ennemi45. C’est contre les hommes de tous rangs que cette fièvre s’allume : elle naît de l’amour, elle naît de la haine, au milieu des choses sérieuses comme parmi les jeux et les ris. Le point essentiel n’est pas la gravité de ses motifs, mais le caractère où elle entre. Ainsi peu importe qu’un feu soit plus ou moins actif ; la matière où il tombe fait tout : il est des corps massifs que la plus vive flamme ne pénètre pas, comme il en est de tellement secs et combustibles qu’une étincelle même s’y nourrit jusqu’à former un incendie. Oui, cher Lucilius, l’extrême colère aboutit au délire ; et il faut la fuir moins encore pour garder la mesure que pour sauver notre raison.
LETTRE XVIII.
42. Voy. Horace, II, Sat. ii.
De loin contre l’orage un nautonnier s’apprête ;
Avec le vent en poupe il songe à la tempête.
(Piron, École des pères, acte III.)
43. Voy. Lettre c. Tels étaient naguère encore dans nos jardins ces ermitages construits de bois non écorcé et de mousse, à peu de distance du château.
44.
Plerumque gratœ divitibus vices
Mundæque parvo sab lare pauperum
Cœnæ, sine aulæis et ostro,
Sollicitam explicuere frontem. (Horat., III, Ode xxix.)
45. Voy. de la Colère, III, ii. Tous les rangs, omnes personas, vrai sens ici de persona.
↑ Énéide, VIII, 364.
Lettre 19
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 43-45).
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Lettre 20 ►
LETTRE XIX.
Quitter les hauts emplois pour le repos.
Je tressaille de joie chaque fois que je reçois de tes lettres : elles me remplissent d’un bon espoir ; ce ne sont plus des promesses, ce sont des garanties. Persévère, je t’en prie, je t’en conjure : car qu’ai-je de mieux à demander à un ami que de le prier pour lui-même ? Dérobe-toi, s’il est possible, au tracas des affaires ; sinon, romps avec elles. Voilà bien assez de jours gaspillés : commençons, vieux que nous sommes, à plier bagage. Sera-ce faire ombrage à personne ? Nous avons vécu dans la tourmente, allons mourir au port1. Non que je te conseille la retraite comme moyen de renommée : il n’y faut mettre ni gloire ni mystère. Jamais en effet je ne te réduirai, tout en condamnant la folie des hommes, à chercher un antre et l’oubli : tâche que ton renoncement n’ait pas trop d’éclat, mais se laisse voir. D’autres, dont le choix à cet égard est libre et encore à faire, verront s’il leur convient de passer leur vie dans l’obscurité. Pour toi cela n’est plus possible : te voilà produit au grand jour par la vigueur de ton génie, par tes écrits si pleins de goût, par de nobles et illustres amitiés. La célébrité s’est emparée de toi ; fusses-tu plongé et comme perdu dans la retraite la plus reculée, tes premières traces te décèleraient encore. Tu ne peux plus jouir des ténèbres ; tu emporteras, n’importe où tu fuiras, presque tout l’éclat de ton passé. Tu peux prétendre au repos sans que personne t’en veuille, sans regrets ni remords de conscience. Que quitteras-tu dont l’abandon puisse être amer à ta pensée ? Tes clients ? Aucun ne te suit pour toi-même, tous pour quelque chose à tirer de toi. Tes amis ? Jadis on recherchait l’amitié ; maintenant on court à la proie. Des vieillards qui ne te verront plus changeront leurs testaments ? Tes flatteurs iront saluer d’autres seuils ? Un grand bien ne saurait coûter peu. Calcule à quoi tu veux renoncer : à toi-même, ou à une portion de ce qui est à toi ? Que ne te fut-il donné de vieillir dans la sphère modeste où tu pris naissance ; et pourquoi la Fortune t’a-t-elle porté si haut ? Tu as perdu de vue l’existence salutaire à l’âme, emporté par tes rapides avantages, gouvernement de province, intendance et tout ce que promettent ces titres ; de plus grandes charges encore t’invitent, et après celles-là, d’autres. Quel sera le terme ? Qu’attends-tu pour t’arrêter ? Ce moment n’arrivera jamais. Il est, disons-nous, une série de causes dont la trame forme le destin ; ainsi s’étend la chaîne des désirs : ils naissent de la fin l’un de l’autre2. Telle est la vie où tu es plongé, que jamais d’elle-même elle ne terminera tes misères et ta servitude. Dérobe au joug ta tête meurtrie ; mieux vaudrait qu’elle fût tranchée une fois qu’incessamment courbée. Si tu reviens à la vie privée, tout y sera sur une moindre échelle, mais te satisfera pleinement, ce que ne font pas aujourd’hui les torrents de jouissances qui affluent chez toi de toutes parts. Préfères-tu donc, à une pauvreté qui rassasie, une abondance famélique ? La prospérité est avide, et en butte à l’avidité d’autrui. Tant que rien ne t’aura suffi, toi-même tu ne suffiras point aux autres. « Comment sortir de cette position ? » Comme tu pourras. Songe combien de hasards l’argent, combien de travaux les honneurs t’auront fait braver ; ose enfin quelque chose pour le repos ; sinon, condamné aux soucis des gouvernements de provinces, puis des magistratures urbaines, tu vieilliras dans le tracas, dans des tourmentes toujours nouvelles ; il n’est réserve ni douceur de mœurs assez heureuses pour y échapper. Qu’importe en effet que tu veuilles le repos ? Ta fortune ne le veut pas. Et si tu lui permets de grandir encore ? À quelques progrès qu’elle s’élève, il y aura progrès dans ta crainte. Je veux ici te rapporter un mot de Mécène qui, dans les tortures de la grandeur, poussa ce cri de vérité : « Oui, leur hauteur même foudroie les sommets. » Tu demandes dans quel livre il a dit cela ? Dans celui qui a pour titre Prométhée. Il a voulu dire : « Les hauteurs ont leurs sommets foudroyés. » Est-il pouvoir au monde au prix duquel tu voulusses afficher une telle ivresse de style ? Mécène avait du génie ; il eût enrichi d’un grand modèle l’éloquence romaine si sa haute fortune ne lui eût ôté sa force, disons le mot : sa virilité[1]. Voilà ce qui t’attend, si tu ne te hâtes de plier la voile et, ce qu’il a voulu trop tard, de raser le rivage.
J’aurais pu, moyennant cette sentence de Mécène, balancer mes comptes avec toi ; mais tu me chercheras chicane, si je te connais bien ; tu ne voudras ton remboursement qu’en pièces de beau relief et de bon aloi. Selon l’usage, c’est sur Épicure que je dois tirer : « Examine bien, dit-il, avec qui tu dois manger et boire, avant de penser à ce que tu boiras et mangeras. Car manger la victime sans un ami, c’est vivre comme les lions et les loups. » Un ami ! Tu ne l’obtiendras que dans la retraite : ailleurs, tu auras des convives triés et classés par le nomenclateur dans la foule qui vient te saluer. Il se méprend fort celui qui cherche des amis dans son antichambre et qui les éprouve à sa table. Il n’est pire malheur pour l’homme obsédé d’occupations et de richesses que de croire à l’amitié de gens qui n’ont point la sienne, ou à l’efficacité de ses bienfaits pour se la concilier ; souvent plus on nous doit, plus on nous hait. Une légère dette fait un débiteur, une lourde somme un ennemi3. « Eh quoi ! les bienfaits n’engendrent pas l’amitié ! » Si fait, quand on peut choisir à qui l’on donne, quand on les place, qu’on ne les sème point au hasard. Ainsi, tandis que tu travailles à t’appartenir complètement, mets toujours à profit ce conseil des sages : attache plus d’importance au caractère de l’obligé qu’à la nature de l’obligation.
LETTRE XIX.
1. Admirablement imité par Racan :
Tircis, il faut songer à faire la retraite ;
La course de nos jours est plus qu’à demi faite ;
L’âge insensiblement nous conduit à la mort.
Nous avons assez vu sur la mer de ce monde
Errer au gré des vents notre nef vagabonde,
Il est temps de jouir des délices du port.
2. Voy. Brièveté de la vie, xvii. Spes spem excitat. « Il y a dans le cœur humain une génération perpétuelle de passions, en sorte que la ruine de l’une est presque toujours l’établissement d’une autre. » (La Rochefoucauld., Max. x.)
3. Voir Lettres, xix, lxxxi, et des Bienfaits, VI, xxxiv, et Tacite, Ann., IV, xviii.
↑ Voy. sur Mécène la Providence, III; Lettres XCII et CXIV
Lettre 20
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 45-48).
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Lettre 21 ►
LETTRE XX.
Même sujet. – Inconstance des hommes.
Si ta santé est bonne, et si tu te crois digne de devenir quelque jour ton maître, je m’en réjouis ; et ce sera ma gloire si j’ai pu te sauver de ce gouffre où tu flottais sans espoir d’en sortir. Mais je te prie d’une chose, cher Lucilius, et je t’y exhorte : ouvre à la philosophie les plus intimes parties de ton âme et prends pour mesure de tes progrès non tes discours ni tes écrits, mais l’affermissement de tes principes et la diminution de tes désirs. Prouve tes paroles par tes actes. Bien différent est le but de ces déclamateurs qui ne veulent que capter les suffrages d’une coterie, de ces ergoteurs qui amusent les oreilles de la jeunesse et des oisifs en voltigeant d’un sujet à l’autre avec une égale volubilité. La philosophie enseigne à faire non à parler : ce qu’elle exige, c’est que tous vivent d’après sa loi ; que la vie ne démente point les discours et que la teinte de toutes nos actions soit une[1]. Voilà le premier devoir de la sagesse et son plus sûr indice : la concordance du langage avec la conduite, et que l’homme soit partout égal et semblable à lui-même. Qui remplira cette tâche ? Peu d’hommes, mais enfin quelques-uns. La chose est difficile, et je ne dis point que le sage ira toujours du même pas : mais il tiendra la même route. Prends donc bien garde si ton costume ne contraste point avec ta demeure ; si, libéral pour toi-même, tu n’es point avare pour les tiens ; si, frugal dans tes repas, tu ne bâtis point somptueusement. Une fois pour toutes, fais choix de la règle où l’ensemble de ta vie doit s’adapter. Tel se restreint dans son particulier qui s’étend et représente largement au dehors, vicieuse disparate, symptôme d’un esprit vacillant qui n’a point encore son assiette. Un autre motif que je vais donner d’une telle inconséquence et de cette bigarrure entre les actes et les volontés, c’est que nul ne se propose bien ce qu’il veut ; ou, s’il le fait, il n’y persiste point et passe outre ; puis changer ne suffit plus : il revient sur ses pas et retombe dans ce qu’il vient de fuir et de condamner.
Laissant donc de côté les anciennes définitions, et pour embrasser tout le système de la vie humaine, je puis me borner à dire : En quoi consiste la sagesse ? À toujours vouloir ou ne vouloir pas la même chose. Il n’est pas besoin d’ajouter la brève condition : pourvu que nos vouloirs soient justes ; car la même chose ne peut toujours plaire au même homme, si elle n’est juste. Or le vulgaire ne sait ce qu’il veut qu’au moment où il le veut : nul n’a une bonne fois décidé ce qu’il voudra ou ne voudra pas. Nos jugements, d’un jour à l’autre, varient et se contredisent : chacun presque traite la vie comme un jeu de hasard. Tiens donc ferme à ton œuvre ébauchée, et peut-être atteindras-tu à la perfection ou à ce degré que toi seul sentiras ne pas être la perfection. Tu t’inquiètes de ce que deviendra la foule de tes familiers ! N’étant plus nourrie par toi, elle se nourrira elle-même ; et ce que tout seul tu ne démêlerais point, la pauvreté te l’apprendra. Elle retiendra près de toi les sûrs, les vrais amis, tandis que s’éloigneront tous ceux qui cherchaient en toi autre chose que toi. Et ne saurait-on aimer la pauvreté, même à ce seul titre qu’elle nous fait voir qui nous aime ? Oh ! quand viendra le jour où nul ne mentira plus pour te faire honneur ! Voici donc où doivent tendre tes réflexions, tes soins, tes souhaits, en quittant Dieu de tout le reste : vivre content de toi-même et des biens que tu puiseras en toi. Est-il un bonheur plus à ta portée ? Descends à l’humble rang d’où la chute n’est plus possible4, et pour que tu le fasses de meilleur cœur, je rattacherai à mon texte le tribut de cette lettre que j’acquitte à l’instant. Dusses-tu m’en vouloir, c’est encore Épicure qui se charge de l’avancer pour moi : « Tes discours imposeront bien plus, crois-moi, prononcés de ton grabat et sous les haillons : ce ne seront pas des mots seulement, mais des exemples. » Moi du moins je suis bien autrement frappé de ce que dit notre Démétrius, quand je le vois nu et couché sur ce qui n’est pas même un chétif matelas : il n’est plus précepteur de la vérité, il en est le vivant témoin. « Quoi ! ne suffit-il donc pas, quand on a les richesses, de les mépriser ? » Pourquoi non ? Celui-là aussi a l’âme grande qui, les voyant affluer autour de lui, frappé d’une longue surprise, ne peut que rire de ce qu’elles lui soient venues et entend dire qu’elles lui appartiennent plutôt qu’il ne s’en aperçoit. Il est beau de n’être pas gâté par la compagnie des richesses ; il y a de la grandeur à rester pauvre au milieu d’elles, mais plus de sécurité à ne les avoir pas. « Je ne sais, diras-tu, comment ce riche supportera la pauvreté, s’il y tombe. » Ni moi, comment ce pauvre, cet émule d’Épicure, s’il vient à tomber dans la richesse, la méprisera. C’est donc chez tous les deux l’âme qu’il faut apprécier : il faut démêler si l’un se complaît dans la pauvreté, si l’autre ne se complaît pas dans sa richesse. Autrement, faible preuve d’une résolution franche qu’un grabat ou des haillons, s’il n’est pas évident que c’est par choix, non par nécessité, qu’on s’y est réduit. Au reste il est d’une âme généreuse, sans y courir comme à un état meilleur, de s’y préparer comme à une chose facile. Oui, facile, cher Lucilius, agréable même quand on l’aborde après longue et mûre réflexion. Car là se trouve un bien sans lequel rien ne nous agrée, la sécurité. C’est pourquoi j’estime nécessaire, comme je t’ai écrit que de grands hommes l’ont fait, de prendre par intervalles quelques jours où, par une pauvreté fictive, on s’exerce à la véritable, ce qu’il faut pratiquer d’autant plus que la mollesse a détrempé tous nos ressorts, et nous fait tout juger dur et difficile. Ah ! réveillons-nous de notre sommeil, aiguillonnons notre âme et lui rappelons quel fonds modique la nature constitue à l’homme. Nul n’est riche en naissant : quiconque vient à la lumière est tenu de se contenter de lait et d’un lambeau de toile. Et après de tels commencements, des royaumes sont pour nous trop étroits !
LETTRE XX.
4. Charles Ier, condamné à mort, se consolait en répétant ce vers d’Alain Delisle :
Qui decumbit humi non habet unde cadat.
Couché par terre on n’a plus d’où tomber.
↑ Voy. Lettres X et CVIII, et Cie. Tusc. II, IV. Je lis avec Fickert et un Mss.: ut unus sit omnium actionum color . Lemaire : ut ipsa inter se vita unius, sine actionum dissensione, coloris sit.
Lettre 21
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 48-50).
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Lettre 22 ►
LETTRE XXI.
Vraie gloire du philosophe. – Éloge d’Épicure.
Tu as fort à faire, penses-tu, contre les obstacles dont parle ta lettre ? Ta plus grande affaire est avec toi-même, c’est toi qui te fais obstacle. Incertain de ce que tu veux, tu sais mieux approuver ce qui est honorable que le suivre : tu vois où réside la félicité, mais tu n’oses aller jusqu’à elle. Ce qui t’arrête, tu ne t’en rends pas bien compte ; je vais te le dire. Tu trouves grand le sacrifice que tu vas faire ; et quand tu t’es donné pour but la sécurité à laquelle tu es près de passer, tu es retenu par tout cet éclat d’une vie qui va recevoir tes adieux, comme si de là tu devais tomber dans une obscure abjection. Erreur ! Lucilius : de ta vie à la vie du sage on ne peut que monter. Comme la lumière se distingue de ses reflets, car elle émane d’un foyer certain qui lui est propre, et ceux-ci ont un éclat d’emprunt ; ainsi la vie dont je parle diffère de la tienne. Ce qui brille en la tienne, c’est du dehors qu’elle l’a reçu ; la moindre interposition l’éclipse et l’obscurcit soudain : la vie du sage resplendit de ses seuls rayons. De tes études en sagesse viendra ton vrai lustre, ton anoblissement. Rapportons ici un mot d’Épicure. Dans une lettre à Idoménée, que des vaines pompes de sa charge il rappelait à la fidèle et solide gloire, il disait à ce ministre d’un pouvoir inflexible, à cet homme qui tenait les rênes d’un grand empire. « Si c’est la gloire qui te touche, tu seras plus connu par ma correspondance que par toutes ces grandeurs que tu courtises, et pour lesquelles tu es courtisé. » Et n’a-t-il pas dit vrai ? Qui connaîtrait Idoménée, si Épicure n’avait buriné ce nom dans ses lettres ? Tous ces grands, ces satrapes et le grand roi lui-même duquel Idoménée empruntait son relief, un profond oubli les a dévorés5. Les lettres de Cicéron ne permettent pas que le nom d’Atticus périsse : il ne servait de rien à Atticus d’avoir eu pour gendre Agrippa, pour mari de sa petite-fille Tibère, Drusus César pour arrière-petit-fils ; au milieu de ces noms célèbres nul ne parlait de lui, si le grand orateur ne se l’était associé. L’océan des âges viendra s’amonceler sur nous ; quelques génies élèveront leurs têtes, et avant de mourir un jour ou l’autre dans le même silence, lutteront contre l’oubli et sauront longtemps se défendre6. Ce qu’Épicure a pu promettre à son ami, je te le promets à toi, Lucilius. J’aurai crédit chez la postérité : il m’est donné de faire durer les noms que j’emporte avec moi7. Notre Virgile a promis à deux jeunes hommes une mémoire impérissable et il tient parole :
Couple heureux ! si mes vers sont faits pour l’avenir,
Jamais ne s’éteindra votre doux souvenir,
Tant que le Capitole à sa roche immortelle
Enchaînera le monde et la ville éternelle[1].
Tous les hommes que la Fortune a poussés sur la scène, tous ceux qui furent les dépositaires et les bras du pouvoir ont vu leur crédit prospère, leurs palais hantés de flatteurs tant qu’eux-mêmes sont restés debout ; après eux leur mémoire s’est promptement éteinte. Mais le génie ! sa gloire croît sans cesse ; et en outre de nos hommages que lui-même recueille, tout ce qui se rattache à sa mémoire est bienvenu. Il ne faut pas qu’Idoménée soit gratuitement arrivé sous ma plume ; il payera le port de ma lettre. C’est à lui qu’Épicure adresse cette remarquable pensée, pour le dissuader d’enrichir Pythoclès par la voie ordinaire, toujours douteuse : « Si tu veux enrichir Pythoclès, n’ajoute point à son avoir, retranche à ses désirs. » Pensée trop claire pour qu’on l’interprète, trop bien rendue pour qu’on l’appuie de réflexions. Je ne te ferai qu’une observation : ne crois pas que ce mot soit dit seulement pour les richesses ; à quoi qu’on l’applique, il aura la même force. Veux-tu rendre Pythoclès honorable, n’ajoute point à ses honneurs, retranche à ses désirs. Veux-tu que Pythoclès jouisse perpétuellement, n’ajoute pas à ses jouissances, retranche à ses désirs. Veux-tu que Pythoclès arrive à la vieillesse et à une vie pleine, n’ajoute point à ses années, retranche à ses désirs. Ne crois pas que ces maximes appartiennent en propre à Épicure : elles sont à tout le monde. Ce qui se fait souvent au sénat doit se faire aussi, ce me semble, dans la philosophie. Quelqu’un ouvre-t-il un avis que je goûte en partie : « Divisez-le, lui dis-je, et je suis pour vous quant au point que j’approuve. » Si je cite volontiers toute noble parole d’Épicure, c’est surtout pour les gens qui se réfugient dans sa doctrine séduits par un coupable espoir, s’imaginant trouver là un voile à leurs vices[2] : je veux leur prouver que, n’importe le camp où ils passent, il leur faut vivre vertueusement. Lorsqu’ils approcheront de ces modestes jardins, de l’inscription qui les annonce : « Passant, tu feras bien de rester ici ; ici le suprême bonheur est la volupté ! » il sera obligeant le gardien de cette demeure, hospitalier, affable ; c’est avec de la bouillie qu’il te recevra ; l’eau te sera largement versée, et il te demandera si tu te trouves bien traité. « Ces jardins, dira-t-il, n’excitent pas la faim, ils l’apaisent ; ils n’allument pas une soif plus grande que les moyens de la satisfaire : ils l’éteignent par un calmant naturel et qui ne coûte rien. Voilà dans quelle volupté j’ai vieilli. » Je ne parle ici que de ces désirs qui n’admettent point de palliatif, auxquels il faut quelque concession pour qu’ils cessent. Pour ceux qui sortent de la règle, qu’on peut remettre à plus tard, ou corriger et étouffer, je ne dirai qu’un mot : cette volupté, bien que dans la nature, n’est point dans la nécessité ; tu ne lui dois rien : si tu lui fais quelque sacrifice, il sera bénévole. L’estomac est sourd aux remontrances : il réclame, il exige son dû ; ce n’est pas toutefois un intraitable créancier ; pour peu de chose il nous tient quittes : qu’on lui donne seulement ce qu’on doit, non tout ce qu’on peut.
LETTRE XXI.
5. « Il faut l’avouer, le présent est pour les riches, l’avenir pour les vertueux et les habiles. Homère est encore, et sera toujours : les receveurs de droits, les publicains ne sont plus, ont-ils été ? etc. » (La Bruyère, Biens de fortune.)
6.
Tu sais de quel linceul le temps couvre les hommes ;
Tu sais que tôt ou tard dans l’ombre de l’oubli
Siècles, peuples, héros, tout dort enseveli ;
Qu’à cette épaisse nuit qui descend d’âge en âge
À peine un nom par siècle obscurément surnage,
Que le reste, éclairé d’un moins haut souvenir.
Disparaît par étage à l’œil de l’avenir.
(Lamartine, Souven. d’enf.)
7. Voy. Properce, III, Éleg. I.
Je pourrais sauver la gloire
Des yeux qui me semblent doux,
Et dans mille ans faire croire
Ce qu’il me plaira de vous.
Chez cette race nouvelle
Où j’aurai quelque crédit,
Vous ne passerez pour belle
Qu’autant que je l’aurai dit. (Corneille, Stances.)
Et Lamartine, IIIe Méditat. :
Heureuse la beauté que le poète adore !
Heureux le nom qu’il a chanté !…
↑ Nisus et Euryale, Énéide, IX, 446
↑ Voy. La Vie heureuse, XII, XIII ; et Cic. in Pisonem XXVIII.
Lettre 22
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 50-53).
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Lettre 23 ►
LETTRE XXII.
Manière de donner les conseils. — Quitter les affaires. — Peur de la mort.
Tu sens déjà mieux le besoin de te dérober aux brillantes misères de ta charge ; mais comment y parvenir ? Tu le demandes : il est des avis qu’on ne donne que sur place. Un médecin ne saurait préciser par lettres l’heure du repas ou du bain ; il faut qu’il tâte le pouls du malade. Un vieux proverbe dit : « Le gladiateur prend conseil sur l’arène. » Le visage de l’adversaire, un mouvement de main, la moindre inclinaison du corps avertissent sa vigilance. Sur les usages et les devoirs on peut d’une manière générale ou mander ou écrire : tels sont les conseils qu’on adresse aux absents et même à la postérité ; mais l’à-propos, la façon d’agir ne se prescrivent jamais à distance : c’est en face des choses même qu’il faut délibérer. Il faut plus qu’être là, il faut être alerte pour ne pas manquer l’occasion fugitive ? Sois-y donc des plus attentifs : paraît-elle, saisis-la ; prends tout ton élan, applique toutes tes forces à te dépouiller de tes devoirs de convention. Et ici écoute bien le jugement que je porte, vois le dilemme : ou change de vie, ou renonce à vivre. Mais je pense aussi qu’il faut prendre la voie la plus douce, que, mal à propos engagé, tu dois dénouer plutôt que rompre, sauf toutefois, si dénouer est impossible, à rompre net. Y a-t-il homme si timide qui aime mieux rester toujours suspendu sur l’abîme que tomber une fois8 ? En attendant, comme premier point, ne t’engage pas plus avant ; borne-toi aux embarras où tu es descendu, dirai-je, comme tu aimes mieux le faire croire, où tu es tombé ? Pourquoi tenterais-tu d’aller plus avant ? Tu n’aurais plus d’excuse, et visiblement ta servitude serait volontaire. Rien de plus faux que ces phrases banales : « Je n’ai pu faire autrement ; quand je n’aurais pas voulu, j’étais forcé. » Nul n’est forcé de suivre la Fortune à la course : il est déjà beau, sinon de lui résister, du moins de faire halte, de ne point presser le mouvement qui nous emporte.
T’offenseras-tu si, non content de me présenter à ton conseil, j’y appelle des sages assurément plus éclairés que moi, auxquels je soumets tous mes sujets de délibération ? Lis sur cette question une lettre d’Épicure à Idoménée qu’il prie « de fuir en toute hâte et de toutes ses forces, avant qu’une puissance majeure n’intervienne qui lui en ôte la faculté. » Au reste il ajoute : « Ne tente rien qu’à propos et en temps utile : mais cette heure longtemps épiée une fois venue, prends ton élan. » Il ne veut pas qu’on s’endorme quand on songe à fuir, et du pas le plus difficile il espère une sortie heureuse, à moins qu’on ne se presse avant le temps, ou qu’on ne se ralentisse au moment d’agir. Maintenant, je pense, tu veux l’avis des stoïciens. Nul n’est en droit de les taxer auprès de toi de témérité : leur prudence surpasse encore leur courage. Peut-être attends-tu qu’ils te disent : « Il est honteux de plier sous le faix ; une fois aux prises avec le devoir accepté par toi, ne cède pas. Ce n’est pas l’homme de cœur et d’action qui fuit la fatigue : loin de là, son courage croît par les difficultés. » Ainsi te diront-ils, si « un digne motif soutient ta persévérance, si tu n’as à faire ou à supporter rien dont rougisse l’honnête homme ; » car celui-ci ne s’userait point en d’ignobles et déshonorantes fonctions, et ne resterait point aux affaires pour les affaires mêmes9. Il ne fera même pas ce que tu penses qu’il ferait ; embarqué dans les grands emplois, il n’en souffrira pas perpétuellement les tourmentes. Voyant sur quels bas-fonds il roule sans avancer, tant d’incertitudes, tant d’écueils, il reculera, mais sans tourner le dos, il regagnera peu à peu le rivage. Or il est facile, cher Lucilius, d’échapper aux affaires quand on compte pour rien ce qu’elles rapportent. Car voilà ce qui nous arrête et nous retient : « Eh quoi ! renoncer à de si belles chances ! au moment de recueillir, m’éloigner ! plus personne à mes côtés ! point de cortège à ma litière ! mon antichambre déserte ! » Oui, c’est de tout cela qu’on a peine à s’arracher : on aime les fruits de ses misères, en maudissant ces misères mêmes. On se plaint de l’ambition comme on ferait d’une maîtresse ; et, à scruter nos vrais sentiments, ce n’est point haine, c’est bouderie. Sonde bien ces gens qui déplorent ce qu’ils ont convoité et qui parlent de fuir ce dont ils ne peuvent se passer : tu les verras volontairement, obstinément rester dans ce qu’ils nomment leur gêne et leur supplice. Oui, Lucilius, l’homme se cramponne à la servitude plus souvent qu’elle ne s’impose à lui ; mais si tu es résolu à déposer ta chaîne, et franchement ami de l’indépendance, si tu ne réclames de délai que pour t’épargner des regrets sans fin et rompre heureusement, toute la cohorte stoïcienne pourrait-elle ne pas t’applaudir ? Tous les Zénons, tous les Chrysippes ne te donneront que des conseils modérés, honorables, dignes de toi[1]. Mais si tes tergiversations tendent à bien t’assurer de tout ce que tu emporteras avec toi, et de combien d’argent comptant tu approvisionneras ton loisir, jamais tu ne trouveras à faire retraite. Nul nageur n’échappe avec ses bagages. Aborde au port d’une meilleure vie : les dieux te sont propices, mais non point comme à ceux auxquels, avec un visage riant et serein, ils accordent de magnifiques infortunes, faveurs cuisantes et douloureuses, que justifient seuls les vœux qui les ont arrachées10.
Déjà j’imprimais le sceau sur ma lettre ; il faut la rouvrir pour qu’elle n’arrive pas sans le petit présent d’usage et qu’elle porte avec elle quelque mémorable parole. En voici précisément une dont je ne puis dire si elle est plus vraie qu’éloquente ; de qui ? demandes-tu ; d’Épicure ; j’en suis encore à faire les honneurs du bien d’autrui : « Il n’est personne qui ne sorte de la vie tel que s’il venait d’y entrer. » Prends le premier passant, jeune, vieux, entre les deux âges, tu trouveras chez tous même frayeur de la mort, même ignorance de la vie. Ils n’ont rien mené à fin : ils ont tout reporté sur l’avenir. Rien ne me paraît plus piquant dans le mot d’Épicure que ce reproche d’enfance fait aux vieillards : « Nous ne sortons pas de la vie, dit-il, autres que nous n’y sommes entrés ; » et il est au dessous du vrai : nous en sortons pires. C’est notre faute, ce n’est point celle de la nature. Elle a droit de se plaindre et de nous dire : « t Pourquoi murmurer ? Je vous ai engendrés purs de passions, purs de craintes, de superstition, de perfidie, de tous les poisons de l’âme : tels vous êtes venus, partez de même. Il a cueilli les fruits de la sagesse, celui qui meurt comme je l’ai fait naître, sans rien appréhender. » Mais nous, tous nos sens frémissent quand la crise approche ; le cœur nous manque, nos traits pâlissent, d’inutiles pleurs tombent de nos yeux. Ô honte ! les angoisses nous assiègent au seuil même de la sécurité. Et pourquoi ? C’est que vides de tous biens, le regret de la vie nous travaille encore ; c’est que la vie n’a laissé rien d’elle auprès de nous : elle a passé, elle s’est écoulée tout entière. Nul ne s’inquiète de bien vivre ; on cherche à vivre longtemps ; tandis que bien vivre est loisible à tous, et vivre longtemps à personne.
LETTRE XXII.
8. Voy. Montaigne, II, c. XXXII, où il donne la substance de cette lettre de Sénèque.
9. « Ils ne cherchent la besogne que pour embesognement. » (Montaigne, III, X.)
10.
Evertere domos magnas optantibus ipsis
Di faciles. (Juvénal, Sat. des vœux.)
↑ Deux mss. : et tua. Alias et tuta; Lemaire : et vera.
Lettre 23
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 53-55).
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Lettre 24 ►
LETTRE XXIII.
La philosophie, source des véritables jouissances.
Tu attends que je te mande à quel point l’hiver en a usé doucement avec nous, cet hiver court et tempéré ; si le printemps est avare de beaux jours ; si le froid ne dément pas la saison, et autres futiles propos de gens qui cherchent à parler. Eh bien non : j’entends que toi et moi nous profitions de ce que je vais t'écrire. Et que sera-ce, sinon des encouragements à la sagesse ? Mais la base de la sagesse, quelle est-elle ? De ne pas te réjouir de choses vaines. Voilà la base, qu’ai-je dit ? voilà le comble de la sagesse. Voilà où est monté l’homme qui sait où placer sa joie et ne remet point son bonheur à la discrétion d’autrui. Il est soucieux et incertain de lui-même si un espoir quelconque le pousse en avant, la chose fût-elle sous sa main, peu difficile à saisir, et n’eût-il jamais espéré en vain. Avant tout, ô Lucilius, apprends de quoi il faut te réjouir. Te figures-tu que je t’enlève bien des satisfactions, moi qui t’interdis les dons du hasard, moi qui crois devoir te défendre l’espérance, la plus aimable des enchanteresses ? Ah ! bien au contraire : je veux que jamais la joie ne t’abandonne. Je veux qu’elle naisse sous ton toit, c’est-à-dire en toi-même. Les vulgaires hilarités ne remplissent pas le cœur : elles ne dérident que le front, la surface11 ; à moins que pour toi l’homme heureux ne soit l’homme qui rit. À l’âme seule appartient l’allégresse, l’assurance, le courage qui domine le sort. Crois-moi, c’est quelque chose de sérieux que la véritable joie12. Penses-tu qu’un seul de ces hommes à face épanouie et, comme disent nos efféminés, à l’œil riant, sache mépriser la mort, ouvrir sa porte à la pauvreté, tenir en bride ses goûts sensuels et s’aguerrir à la souffrance ? L’âme qui s’exerce à tout cela jouit d’un contentement profond, mais qui chatouille peu les sens. Voilà celui dont je veux te voir possesseur : il ne tarira plus, dès que tu en auras trouvé la source. Les mines les plus pauvres se trouvent à la surface du sol ; les plus riches cachent leurs filons à une grande profondeur, sauf à récompenser bien mieux ceux qui les fouillent assidûment. Ainsi ce qui charme la foule ne présente qu’une écorce et qu’un vernis de satisfaction, et toutes les joies de l’extérieur manquent de base ; mais la joie dont je parle, où je m’efforce de te conduire, est substantielle et garde intérieurement ses plus riches trésors. Prends, je t’en conjure, ô mon cher Lucilius, la seule voie qui te puisse mener au bonheur ; jette au loin, foule aux pieds toute pompe du dehors, tout ce que te promettent les hommes, aspire au vrai bien et sois heureux de ton propre fonds. Or ce fonds quel est-il ? Toi-même et la meilleure partie de toi. Quant à ce corps fragile, bien que rien ne puisse s’opérer sans lui, regarde-le comme nécessaire, mais n’en fais point grand cas. De lui ne viennent que plaisirs faux, passagers, suivis de repentirs et qui, si une grande modération ne les tempère, tournent à la douleur. Oui : le plaisir est sur une pente rapide, il glisse vers la souffrance s’il ne se tient sur la limite ; et s’y tenir est difficile à qui se croit dans le bon chemin. La soif du vrai bien, si vive qu’elle soit, est sans risque. Tu veux savoir en quoi il consiste, quels en sont les éléments ? Les voici : une bonne conscience, d’honnêtes résolutions, des actions droites, le mépris des dons du hasard, la marche paisible et non interrompue d’une vie qui suit toujours la même ligne. Ces hommes qui s’élancent de projets en projets ou qui même, sans élan spontané, s’y laissent pousser comme par le hasard, comment auraient-ils un sort fixe et durable, eux, flottants et mobiles ? Peu de gens, soit au dehors soit au dedans d’eux-mêmes, s’ordonnent selon les plans de la raison : la multitude, comme ces objets qui suivent le courant des fleuves, ne marche pas, mais est entraînée. Les uns sont retenus sur une onde paisible qui les berce mollement ; d’autres cèdent à des flots plus rapides ; ceux-ci s’en vont, d’un cours languissant, à la rive la plus proche où ils sont déposés ; d’impétueux courants rejettent ceux-là dans la haute mer. À nous donc à déterminer ce que nous voulons, et à savoir y persévérer. C’est ici le lieu d’acquitter ma dette. Et je puis te renvoyer le mot de ton cher Épicure comme affranchissement de cette lettre : « Il est fâcheux d’en être toujours au début de sa vie. » ou, si ce tour est plus expressif : « C’est vivre mal que de toujours commencer à vivre. » Comment cela ? dis-tu ; car le mot demande explication. – C’est qu’alors la vie est toujours inachevée ; or qui peut se tenir prêt à mourir, s’il ne fait que la commencer ? Il faut agir de telle sorte qu’on ait toujours assez vécu : et nul ne s’en flatte au moment où il ébauche son existence. Ne t’imagine point que peu d’hommes soient dans ce cas : c’est le sort de presque tous. Certains commencent à vivre au moment où il faut cesser. Cela t’étonne ? Je vais t’étonner davantage : d’autres ont cessé de vivre avant d’avoir commencé.
LETTRE XXIII.
11. « Les joyes artificielles durent peu : pour être longues et asseurées, il faut qu’elles viennent de source, et que la nature soit contente. Il faut que le contentement ait sa racine dans le cœur : autrement ce n’est que fard sur le visage ; le moindre accident l’efface, et l’apparence tombe au premier rayon de la vérité. Aussi ces sortes de joyes sont-elles mises aux enfers par notre Virgile qui les appelle de mauvaises joyes. » (Balzac, Socr. chrét., disc. VIII.)
« Le vrai contentement n’est ni gai, ni folâtre… etc. » (J. J. Rouss., Émile, liv. IV.)
12. « Cette joie dont je parle est sévère, chaste, sérieuse, solitaire. » (Bossuet, 4e Serm. sur la circonc.)
Lettre 24
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 56-61).
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LETTRE XXIV.
Craintes de l’avenir et de la mort. – Suicides par dégoût de la vie.
Tu es inquiet, à ce que tu m’écris, sur l’issue d’un procès qu’un ennemi furieux te suscite, et tu comptes que je t’engagerai à mieux augurer de ta cause et à reposer ta pensée sur la chance qui te flatte le plus. Car est-il besoin d’aller au-devant de maux qui se feront sentir assez vite, d’anticiper sur leur venue et de perdre le présent par crainte de l’avenir ? Il y a certainement folie, parce qu’on sera un jour malheureux, de l’être dès à présent13 ; mais je veux te mener à la sécurité par une autre voie. Veux-tu dépouiller toute sollicitude ? quelque événement que tu appréhendes, tiens-le pour indubitable ; petit ou grand, mesure-le par la réflexion et fais le tarif de tes craintes, tu verras certes que la cause est bien frivole ou bien passagère. Si pour t’enhardir il faut des exemples, ils ne seront pas longs à recueillir : chaque siècle a eu les siens. Sur quelque époque de l’histoire ou nationale ou étrangère que tu portes tes souvenirs, tu trouveras des caractères grands par l’étude, ou par l’élan de leur nature. Peut-il t’arriver, si l’on te condamne, une peine plus cruelle que d’être envoyé en exil, ou conduit à la prison ? Peut-on craindre pis que le bûcher, qu’une mort violente ? Représente-toi chacune de ces épreuves, puis évoque ceux qui les bravèrent : tu auras moins à chercher qu’à choisir. Rutilius reçut sa condamnation en homme qui n’y voyait de déplorable que l’injustice de l’acte. Métellus supporta l’exil avec fermeté, Rutilius avec une sorte de joie. L’un fit à la République la concession de son retour ; l’autre refusa le sien à Sylla auquel alors on ne refusait rien. Socrate disserta dans sa prison ; il pouvait fuir, on lui offrait de le sauver, il ne le voulut pas et resta, pour ôter aux hommes leurs deux grandes terreurs, qui sont la mort et la prison. Mucius plongea sa main dans les feux. Le supplice du feu est cruel, combien plus cruel pour qui se fait tout ensemble le bourreau et le patient ! Voilà un homme étranger à la science, qui n’est armé d’aucun précepte contre la mort ou la souffrance et qui, fort de son seul courage de soldat, se punit lui-même d’avoir manqué son entreprise14. Il regarde sa main se fondre au brasier de Porsenna, et il tient ferme, et il ne retire ces os dépouillés et cette chair fluide que quand le réchaud lui est enlevé par l’ennemi. Il eût pu agir dans ce camp avec plus de bonheur, non avec plus d’héroïsme. Vois combien le courage est plus ardent à voler au-devant des épreuves que la barbarie à les lui imposer. Il fut plus aisé à Porsenna de pardonner à Mucius son projet homicide qu’à Mucius de se pardonner son insuccès.
« On est rebattu, vas-tu dire, dans toutes les écoles de ces histoires-là. Puis quand viendra l’article du mépris de la mort, tu nous raconteras Caton. » Et pourquoi ne raconterais-je pas la dernière veillée du grand homme lisant le livre de Platon, son épée sous son chevet, double ressource dont il s’était muni pour les cas extrêmes ? l’une lui donnait la volonté, l’autre le moyen de mourir. Donc ayant mis aux affaires de la République tout l’ordre qu’on peut mettre à des débris et à des ruines, il crut ne devoir laisser à personne la faculté de tuer Caton ou l’honneur de le sauver, et, tirant cette épée qu’il avait jusqu’à ce jour conservée pure de sang humain, il s’écria : « Tu n’as rien gagné, ô Fortune, à traverser toutes mes entreprises ; jusqu’ici ce n’est pas pour mon indépendance, c’est pour celle de tous que j’ai combattu. Ce que j’ai voulu si opiniâtrement, ce n’était pas de me rendre libre, mais de vivre au milieu d’hommes libres : maintenant que le salut du monde est désespéré, Caton va assurer le sien. » Et il pesa de tout son corps sur la pointe meurtrière. La plaie bandée par les médecins, il a perdu de son sang et de ses forces, mais point de son courage ; ce n’est plus à César seul, c’est à lui-même qu’il en veut ; il plonge ses mains désarmées dans sa blessure, et son âme généreuse, impatiente de tout despotisme, il ne la fait pas sortir, il la jette dehors.
Je n’entasse point ici les exemples comme exercice d’imagination, mais pour t’aguerrir contre ce qui paraît le plus terrible à l’homme. Plus aisément réussirai-je, si je te montre que les gens de cœur ne sont pas les seuls qui subirent avec indifférence cette crise où s’exhale notre dernier souffle ; que des hommes d’ailleurs pusillanimes ont égalé en cela les plus intrépides. Témoin le beau-père de Pompée, Scipion, qui, rejeté sur l’Afrique par un vent contraire, et voyant son navire au pouvoir de l’ennemi, se perça de part en part avec son épée, et à cette demande : « Où est le général ? » répondit : « Le général est en lieu sûr. » Ce mot a fait de lui l’égal de ses pères, et n’a point permis que la gloire prédestinée aux Scipions en Afrique s’interrompît en sa personne. Il était beau de vaincre Carthage ; vaincre la mort fut sublime. Le général est en lieu sûr ! Un général, et le général de Caton, devait-il mourir autrement15 ? Je ne te renvoie point aux récits de l’histoire et ne relèverai pas de siècle en siècle la liste si longue des contempteurs de la mort : jette les yeux sur notre époque même, accusée par nous de mollesse et de sensualité, tu verras des hommes de tout rang, de toute condition, de tout âge, qui ont coupé court au malheur par le suicide. Crois-moi, Lucilius, loin que le trépas soit à craindre, nous lui devons de ne plus craindre rien. Entends donc sans alarme les menaces de ton ennemi ; et quoique ta conscience te rassure, comme parfois, en dehors de la cause, bien des influences prévalent, tout en espérant pleine justice, prépare-toi à la plus criante iniquité. Mais avant tout souviens-toi d’ôter aux choses leur fracas, de voir ce que chacune est en soi : tu n’y trouveras d’effrayant que ta propre terreur. Ce que tu vois arriver aux petits enfants, nous l’éprouvons, grands enfants que nous sommes : ils ont peur des personnes qu’ils aiment, auxquelles ils sont faits, qui jouent avec eux, s’ils les voient masquées16. Ce n’est pas seulement aux hommes, c’est aux choses qu’il faut enlever tout masque et rendre leur vrai visage. Pourquoi ces glaives et ces feux dont tu me menaces et ton cortège de bourreaux frémissants ? Écarte cet attirail qui te cache et qui terrifie l’insensé. Tu n’es que la mort ; et hier mon esclave, ma servante te bravaient17. Quoi ! encore tes fouets, tes chevalets que tu m’étales en grand appareil, et tes instruments de torture adaptés chacun à chaque jointure de mes membres, et tes milliers d’autres machines pour déchirer l’homme en détail ! Laisse là ces épouvantails, fais taire ces gémissements, ces accents de douleur, l’horreur de ces cris qu’arrachent les supplices. Tout cela n’est que la douleur dont tel goutteux ne se met pas en peine, qu’un mauvais estomac endure au sein des orgies, que supporte une faible femme dans l’enfantement. Douleur légère si je la puis souffrir, qui passe vite si je ne le puis pas. Médite ces vérités mille fois entendues, mille fois répétées par toi : mais les as-tu franchement entendues, franchement répétées ? que les effets le prouvent. Car le plus honteux reproche est celui qu’on nous fait d’avoir une philosophie de paroles, non d’actions. Eh quoi ! sais-tu d’aujourd’hui seulement que la mort, que l’exil, que la douleur planent sur toi ? C’est pour tout cela que tu es né. Pensons que tout ce qui peut arriver arrivera : ce que je te recommande là, je suis sûr que tu l’as fait. Je te recommanderai maintenant de ne point abîmer ton âme dans les soucis de ce procès ; elle s’émousserait et aurait moins de vigueur au moment de se relever. Oublie ta cause pour celle où sont engagés tous les hommes, dis : « Je n’ai qu’un corps, mortel et fragile ; les sévices ou la violence de plus puissant que moi ne sont pas les seules douleurs qui le menacent ; ses plaisirs même se changent en tourments. Ses repas lui apportent l’indigestion ; l’ivresse, des engourdissements, des tremblements de nerfs ; l’incontinence lui contourne les pieds, les mains, toutes les articulations. Deviendrai-je pauvre ? je serai du grand nombre. Exilé ? je me croirai né où l’on m’enverra. On me garrottera ? eh quoi ! suis-je maintenant sans entraves ? Ce corps est le bloc pesant où la nature m’a rivé. Je mourrai ? je cesserai, veux-tu dire, d’être en butte à la maladie, en butte aux geôliers, en butte à la mort. »
Il serait trop fade de reprendre ici le refrain usé d’Épicure : « Que la crainte des enfers est chimérique, qu’il n’y a point d’Ixion tournant sur sa roue, point de Sisyphe poussant de ses épaules un roc jusqu’au haut d’une montagne, point d’entrailles qui puissent renaître et se voir rongées quotidiennement[1]. » Nul n’est assez enfant pour craindre un Cerbère, un royaume des ombres, et ces âmes squelettes marchant tout d’une pièce avec leurs ossements décharnés. La mort anéantit ou affranchit l’homme. Affranchi, la meilleure partie de son être demeure : son fardeau lui est enlevé ; anéanti, rien de lui ne reste : biens et maux, tout a disparu. Souffre qu’ici je rappelle un de tes vers, en t’invitant d’abord à reconnaître que tu l’as écrit pour toi-même aussi bien que pour les autres ; car s’il est honteux de dire une chose et de penser le contraire, combien ne l’est-il pas plus d’écrire autrement qu’on ne pense ? Je me souviens qu’un jour tu développais cette idée que l’homme ne tombe pas tout d’un coup dans la mort, qu’il s’y achemine pas à pas, que nous mourons chaque jour, car chaque jour nous dérobe une portion de vie18, et alors même que nous croissons, la somme de nos années décroît. La première enfance nous a échappé, puis le second âge, puis l’adolescence ; y compris hier, tout le temps écoulé n’est plus, et ce jour même que nous vivons nous le disputons pied à pied au néant. Comme ce n’est pas la dernière goutte d’eau qui vide la clepsydre, mais tout ce qui a fui précédemment, ainsi l’heure dernière, où nous cessons d’être, ne fait pas la mort à elle seule, mais seule elle la consomme. Alors nous arrivons au terme, mais dès longtemps nous y marchions. Ce qu’ayant esquissé, avec ta verve ordinaire et ces grands traits qui jamais toutefois ne pénètrent mieux que quand tu prêtes à la vérité ton langage, la mort c’est, disais-tu :
L’œuvre de tous nos jours, qu’un dernier jour achève.
Relis-toi plutôt que ma lettre, et il te sera démontré que cette crise redoutée par nous est notre dernière mort, mais n’est pas la seule.
Je vois où se portent tes yeux : tu cherches ce que j’ai enchâssé dans cette lettre, de quel homme j’y cite une parole généreuse, un utile précepte. La matière même que je viens de toucher me fournira mon envoi. Épicure ne gourmande pas moins ceux qui souhaitent de mourir que ceux qui en ont peur. « Il est ridicule, dit-il, de courir à la mort par dégoût de la vie, quand c’est notre manière de vivre qui nous fait courir à la mort. » Ailleurs encore : « Quoi de plus ridicule que d’invoquer la mort, quand tu as détruit le repos de ta vie par la crainte de mourir ! » Et ceci, frappé au même coin : « Telle est l’imprévoyance des hommes ou plutôt leur démence, que l’effroi de la mort pousse certaines gens à se la donner19. » Quelle que soit celle de ces paroles que tu veuilles méditer, tu y puiseras force et courage pour subir la mort ou porter la vie. Car c’est double courage et double force qu’il nous faut pour ne pas trop aimer l’une, ni trop abhorrer l’autre. Lors même que la raison conseille d’en finir avec l’existence, ce n’est pas à la légère ni d’un mouvement brusque qu’il faut s’élancer. L’homme de cœur, le sage doit non pas s’enfuir de la vie, mais prendre congé. Et surtout gardons-nous d’une maladie qui s’est emparée de bien des gens, la passion du suicide. Car entre autres manies, cher Lucilius, il y a vers la mort volontaire une tendance irréfléchie de l’âme qui souvent saisit les caractères les plus généreux, les plus indomptables, comme aussi les plus lâches et les plus abattus : ceux-là parce qu’ils méprisent la vie, ceux-ci parce qu’elle les écrase. Il en est que gagne la satiété de faire et de voir les mêmes choses : vivre leur est non pas odieux, mais fastidieux : on glisse sur cette pente, poussé par la philosophie elle-même, quand on se dit : « Quoi ! toujours les mêmes impressions ! toujours me réveiller, dormir, me rassasier, avoir faim, avoir froid, avoir chaud ; rien qui finisse jamais ! Tout cela fait cercle et s’enchaîne, se fuit et se succède.
La nuit chasse le jour, et le jour la nuit ; l’été se perd dans l’automne, l’automne est pressé par l’hiver que le printemps vient désarmer : tout ne passe que pour revenir. Rien de nouveau à faire, rien de nouveau à voir. De cette routine aussi naît à la fin le dégoût. » Pour plusieurs, ce n’est pas que la vie leur semble amère, c’est qu’ils ont trop de la vie20.
LETTRE XXIV.
13. Voy. Lettres v, xiii, lxxiv, lxxviii. Montaigne, III, xii. Massillon, Mystères. Soumiss. à la vol. de Dieu.
Je ne suis point de moi si mortel ennemi
Que je m’aille affliger sans sujet ni demi.
Pourquoi subtiliser et faire le capable
À chercher des raisons pour être misérable ?
Sur des soupçons en l’air je m’irais alarmer !
Laissons venir la fête avant de la chômer.
(Molière, Dépit amour., I, sc. I.)
14.
Voilà pour me punir d’avoir manqué ta chute,
Et comme je prononce et comme j’exécute.
(Th. Corn., Max., tragédie.)
15. Florus, pour raconter la mort de Caton et celle de Métellus Scipion, a presque copié Sénèque.
16. « Ce n’est pas nous qui craignons la mort, mais il pourrait bien y avoir en nous un enfant qui la craignît ; tâchons donc de lui apprendre à ne pas en avoir peur comme d’un masque difforme. » (Plat., Phédon. Voy. Montaigne, Apolog. de Raymond.)
« Les enfants qui s’effrayent du visage qu’ils ont barbouillé sont des enfants ; mais le moyen que ce qui est si foible étant enfant soit bien fort étant plus âgé ? On ne fait que changer de foiblesse. » (Pascal, Pens., IIe part. , xvii. Voy. aussi Bacon, de Morte.)
17.
Mourir n’est rien, c’est achever de naître.
Un esclave hier mourut pour divertir son maître.
(Cyrano, Agrippine, trag.)
18. « Nous mourons tous les jours ; chaque instant nous dérobe une portion de notre vie et nous avance d’un pas vers le tombeau, etc. » (Massill., Grand carême. Sur la mort.)
« As-tu remarqué par quelle gradation tu as passé successivement, du berceau à l’enfance, puis à l’adolescence, puis à l’âge mûr, de là enfin à la vieillesse ? Nous mourons et nous changeons à toute heure, et cependant nous vivons comme si nous étions immortels. Le temps même que j’emploie ici à dicter, il faut le retrancher de mes jours. Nous nous écrivons souvent, mon cher Héliodore ; nos lettres passent les mers, et à mesure que le vaisseau fuit, notre vie s’écoule ; chaque flot en emporte un moment. » (Saint Jérôme, Lettr. à Héliodore.) Voy. Buffon, de la Vieillesse, et Deshoulières, Réflex. diverses.
19.
Songeons-y bien, Romains, cette chaleur mouvante
Est peut-être en plusieurs l’instinct de l’épouvante.
Souvent de la terreur les courages pressés
Vont au-devant des maux dont ils sont menacés ;
Ne pouvant de l’effroi longtemps souffrir l’atteinte,
Ils hâtent les périls pour accourcir leur crainte.
(Brébeuf, Pharsale.)
Et Quinte-Curce, V, XXV, et Pline le Jeune, I, Lettre XXII.
20. Voy. Lucrèce, III, vers 949 et 1092. Delille, Imagin., III. Young, 5e Nuit. Baour, 4e Veillée. Saint Lambert, Saisons, ch. IV. Début.
Qu’ai-je à présent à faire dans le monde ?
À voir lever et coucher le soleil ?
Je l’ai tant vu sortir du sein de l’onde,
Je l’ai tant vu s’y plonger tout vermeil,
Que quelque grand et quelque magnifique
Que soit toujours un spectacle si beau,
Il n’a plus rien désormais qui me pique :
Il me faudrait un opéra nouveau…
Quant à passer du repos au réveil,
Puis ne rien faire, et redormir encore
En attendant le retour de l’aurore,
Autant vaudrait dormir d’un long sommeil.
(Régnier-Desmarais.)
↑ Voy. Consol. à Marcia, XX, et Lettres I, IV, VIII, CXX
Lettre 25
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 61-62).
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LETTRE XXV.
Dangers de la solitude. — Se choisir un modèle de vie.
À l’égard de nos deux amis, deux routes diverses sont à prendre : il y a dans l’un de vicieux penchants à réformer, dans l’autre il les faut rompre. J’userai avec celui-ci d’une liberté entière : je ne l’aime pas, si je crains de le heurter. « Comment ! vas-tu dire ; tenir en tutelle un pupille de quarante ans, y songes-tu ? Considère son âge qui n’est plus souple ni maniable : le repétrir est impossible ; on ne façonne que ce qui est tendre. » J’ignore à quel point je réussirai, mais j’aime mieux manquer de succès que de confiance. Ne désespère pas de guérir le malade même qui l’est depuis le plus longtemps, si tu tiens ferme contre tout écart de régime, si tu le forces, malgré mainte répugnance, à faire et à se laisser faire. Quant au premier des deux, il me laisse peu de motifs de confiance, sauf qu’il rougit encore de ses fautes. Il faut entretenir ce reste de pudeur : tant qu’elle survivra dans cette âme, il y aura lieu de bien augurer. Le second, plus endurci, veut plus de ménagement, je crois, de peur qu’il ne vienne à désespérer de lui-même ; et jamais instants ne furent plus propices que ces intervalles de raison où il a l’air d’un homme guéri. Ces intermittences en ont imposé à d’autres ; moi je n’en suis pas dupe : je m’attends au retour de la fièvre avec redoublements, car je sais qu’elle sommeille et qu’elle n’a pas fui. Je donnerai quelques jours à son traitement, j’essayerai si l’on peut ou non faire quelque chose.
Toi, continue à te montrer homme de décision et réduis tes bagages. De toutes ces choses qui forment notre avoir nulle n’est indispensable. Retournons aux lois de la nature : la vraie richesse est sous notre main. Ce qu’il faut à l’homme ne coûte rien ou presque rien. Du pain, de l’eau, voilà ce qu’exige la nature ; nul n’est pauvre pour ces deux choses, « et qui borne là ses désirs peut disputer de félicité avec Jupiter lui-même, » comme dit Épicure dont tu peux lire la recommandation ci-incluse : « Agis en tout comme si Épicure te regardait. » Il est utile sans doute de s’être imposé un surveillant, d’avoir un modèle à contempler, qui intervienne et se fasse sentir dans toutes tes pensées. Il est bien plus admirable encore de vivre comme en la présence continuelle et sous les yeux de quelque homme de bien ; mais, selon moi, c’est assez déjà d’agir en tout ce que l’on fait comme sous les yeux d’un témoin quelconque. La solitude encourage à tout ce qui est mal. Quand tu auras fait assez de progrès pour te pouvoir révérer toi-même, libre à toi de congédier ton directeur : jusque-là il te faut quelque autorité qui te maintienne21. Que ce soit ou Caton, ou Scipion, ou Lælius, ou tout autre dont la présence au milieu des gens les plus perdus de vices couperait court aux désordres ; mais travaille à former en toi l’homme en face duquel tu n’oserais mal faire. Quand tu en seras là, quand tu commenceras à être toi-même en quelque honneur auprès de toi, je t’accorderai peu à peu comme droit ce dont Épicure a fait un conseil : « Sois plus que jamais seul avec toi-même, quand tu seras forcé d’être avec la foule22. »
Il faut te faire autre que le grand nombre. Jusqu’à ce que tu puisses sans risque te recueillir ainsi, regarde tous ces hommes : pas un qui ne gagne plus à être avec autrui qu’avec soi. « Sois plus que jamais seul avec toi-même quand tu seras forcé d’être avec la foule ; » oui, si tu es homme de bien, si tu es calme, tempérant : sinon, cherche dans la foule un asile contre toi-même. Seul, tu es trop près d’un méchant[1].
LETTRE XXV.
21. « Retirez-vous en vous, mais préparez-vous premièrement à vous y recevoir : ce seroit folie de vous fier à vous-mesme, si vous ne sçavez vous gouverner. Il y a moyen de faillir en la solitude comme en compaignie. » (Montaigne, I, XXXIX.)
22 Scipion l’Africain aimait à répéter qu’il ne faisait jamais mieux que lorsqu’il ne faisait rien, et qu’il n’était jamais moins seul que dans la solitude. » (Cic., Republ., I, XVII.) Magna civitas, magna solitudo. (Bacon, de Amicit.) « Je me mêlais à la foule, vaste désert d’hommes. » (Chateaubr., René.)
↑ Voy. Lettre X.
Lettre 26
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 63-64).
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LETTRE XXVI.
Éloge de la vieillesse.
Naguère je te disais que j’étais en présence de la vieillesse : j’ai déjà peur de l’avoir laissée derrière moi. Ce n’est déjà plus le nom qui convient à mon âge ou du moins à mon être physique ; car on appelle vieillesse l’époque de la lassitude, non celle où la force est brisée. Compte-moi parmi les décrépits, parmi ceux qui touchent à leur fin. Toutefois, entre nous, je me rends grâce ; au moral je ne sens point l’injure des ans, bien que mon corps la ressente ; je n’ai de vieilli que mes vices et leurs organes. Mon âme, dans toute sa force, et ravie de n’avoir plus grand démêlé avec le corps, a déposé une bonne partie de son fardeau : elle est allègre et me conteste ma vieillesse : c’est pour elle la fleur de l’âge. Croyons-la donc ; qu’elle jouisse de son beau moment.
Entrons dans l’examen de ce phénomène : distinguons, dans ce calme et cette retenue de mœurs, ce que je dois à la sagesse, ce que je dois à l’âge ; rendons-nous bien compte de ce que je ne puis plus comme de ce que je ne veux plus faire, et si je puis encore certaines choses que je ne veux pas. Car pour ce que je[1] ne puis plus, je m’applaudis de mon impuissance. Quel motif de plainte en effet, quel désagrément y a-t-il, si ce qui doit cesser est tombé de soi-même ? « Le pire désagrément, dis-tu, c’est de décroître, de dépérir et, à proprement parler, de se voir fondre. Au lieu d’un choc soudain qui nous terrasse, c’est l’âge qui nous mine ; et chaque jour nous vole quelque chose de nos forces. » Peut-on mieux sortir de la vie que quand la nature en dénoue la chaîne et nous laisse glisser vers le terme ? Non que ce soit un mal d’être enlevé d’une façon brusque et imprévue ; mais c’est une allure commode de se sentir doucement emmené.
Pour moi, comme si je touchais au moment de l’épreuve, et que le jour qui doit juger toutes mes années23 fût déjà venu, je m’examine et dis à part moi : « Non, jusqu’ici tes actes ni tes paroles n’ont rien prouvé. Légers et trompeurs garants de ta valeur morale, trop d’illusions les enveloppèrent : tes vrais progrès, la mort me les certifiera. » Je me dispose donc, sans le craindre, à ce jour où, dépouillant tout fard et tout subterfuge, je vais, juge de moi-même, savoir si mon courage est de paroles ou de sentiment ; s’il n’y avait que feintes et mots de théâtre dans tous ces défis dont j’apostrophais la Fortune. Arrière l’opinion des hommes, toujours problématique et partagée en deux camps. Arrière ces études cultivées durant toute ta vie : la mort va prononcer sur toi. Il faut le dire : ni discussions philosophiques, ni entretiens littéraires, ni mots empruntés aux maximes des sages, ni langage érudit ne montrent la vraie force de l’âme : souvent les plus timides parlent avec le plus d’audace. On saura quels combats tu auras rendus, quand tu rendras[2] le dernier souffle. « J’accepte la condition et n’ai point peur de comparaître[3]. » Voilà ce que je me dis ; prends que je te l’ai dit à toi-même. Tu es plus jeune ? Qu’importe ? La mort ne compte pas les années. Ne sachant pas où elle t’attend, c’est partout que tu dois l’attendre.
Je voulais finir ma lettre, et ma main s’apprêtait à la fermer, mais il faut que le rite s’accomplisse jusqu’au bout et que ma missive ait de quoi faire sa route. Quand je ne te dirais pas d’où je tirerai mon emprunt, tu sais dans quel coffre je puise. Attends quelque peu, et je te payerai sur mes fonds ; d’ici là j’ai pour prêteur Épicure : « Cherche bien, dit-il, lequel est plus commode, que la mort vienne à nous, ou nous à elle. » Sa pensée est claire : il est beau de s’étudier à mourir. Tu jugeras superflu peut-être d’apprendre un secret qui ne sert qu’une fois ; c’est pour cela même qu’on doit l’approfondir : il faut apprendre constamment ce qu’on ne peut s’assurer de bien savoir. Étudie-toi à mourir ! c’est me dire : « Étudie-toi à être libre. » Qui sait mourir ne sait plus être esclave : il se place au-dessus ou du moins hors de tout pouvoir. Que lui font les prisons, les gardes, les barreaux ? Il a toujours une porte libre. Une seule chaîne nous retient captifs, l’amour de la vie24. Il faut non pas le répudier, mais tellement le restreindre qu’au besoin rien ne nous arrête et ne nous empêche de faire résolument et sur l’heure ce que tôt ou tard il faut faire.
LETTRE XXVI.
23. Alius dealio judicat die, tamen supremus de omnibus. (Pline, Hist. nat., VII, XL.) « À ce dernier rôle de nous il n’y a plus à feindre ; il faut montrer ce qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot. » (Montaigne.) « C’est le maistre jour, c’est le jour juge de tous les autres. » (Id., I, XVIII.) Voir Lettre CII de Sénèque.
24. « La crainte de la mort est une anse par où l’homme est saisi et contraint d’obéir au plus fort. » (Arrien.) Nimium timemus exsilium, paupertatem , mortem, écrivait Brutus à Cicéron.
↑ Texte altéré. Je lis comme Ruhkopf : possim-ne aliquid quod nolim. Nam si quid non possum…
↑ Quid egeris apparebit quum animam ages.
↑ Paroles admirables quand on songe à la mort de l’auteur.
Lettre 27
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 65-66).
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LETTRE XXVII.
Il n’est de bonheur que dans la vertu. – Ridicules de Sabinus.
Ces avis que je te donne, tu demandes si moi-même je me les suis donnés. Me suis-je corrigé, moi, pour avoir le droit et le loisir de réformer autrui ? — Je n’ai pas la présomption, malade que je suis, d’aller me mêlant de la cure des autres ; mais couché comme toi dans la salle de douleurs, je t’entretiens de nos infirmités communes et te communique mes recettes. Écoute-moi donc comme si je me parlais à moi-même : je t’initie aux secrets de mon âme et t’appelle en tiers à mon interrogatoire. « Fais le calcul de tes années, m’écrié-je, et rougis de vouloir encore ce que tu voulais enfant, de faire les mêmes projets. Ose enfin t’être utile avant de mourir ; que tes vices meurent avant toi. Congédie ces plaisirs désordonnés que tu expieras chèrement : ils ne sont pas venus qu’ils nuisent déjà, ils sont partis qu’ils nuisent encore. Tout comme les angoisses du crime, ne l’eût-on pas pris sur le fait, ne passent point avec le crime même, ainsi, aux plaisirs déshonnêtes survit encore le repentir. Ils ne sont point solides, point fidèles, et, lors même qu’ils ne nous nuisent pas, ils nous délaissent. Ah ! plutôt cherche autour de toi quelque bien qui dure ; et en est-il d’autre que celui que l’âme tire d’elle-même ? La vertu seule donne une joie constante et libre de crainte : les obstacles qui lui surviennent sont des nuages qui glissent au-dessous d’elle et n’éclipsent jamais sa lumière. Quand te sera-t-il donné d’atteindre à cette félicité ? Tu n’as point encore ralenti le pas, mais hâte-toi[1]. Il te reste beaucoup à faire, et il te faut y consacrer tes veilles, tes travaux, et payer de ta personne, si tu veux réussir. Ce n’est pas chose qui se laisse faire par délégués. Ailleurs, en littérature, les substituts sont admis. Il y eut de nos jours un Calvisius Sabinus25, un richard, qui avec la fortune d’un affranchi en avait le caractère. Je ne vis jamais homme d’une richesse plus impertinente. Sa mémoire était si mauvaise qu’il oubliait tantôt le nom d’Ulysse, tantôt celui d’Achille, tantôt celui de Priam, gens qu’il prétendait connaître comme l’enfant son pédagogue. Jamais vieux nomenclateur, forgeant les noms au lieu de les dire, ne qualifia tout de travers ses tribus de visiteurs, comme celui-ci les Troyens et les Grecs. Avec cela se donnant des airs d’érudit ; et voici quel moyen expéditif il imagina. Il acheta à poids d’or des esclaves dont l’un savait par cœur Homère, l’autre Hésiode, neuf autres eurent les lyriques pour département. J’ai dit à poids d’or, et que cela ne te surprenne : ne les trouvant pas tout faits, il les avait commandés. Quand sa troupe fut toute recrutée, il se mit à harceler ses convives. Il la tenait postée à ses pieds pour qu’elle lui fournît de temps en temps des citations de vers, mais souvent il restait court au milieu d’un mot. Satellius Quadratus, l’un de ces rongeurs qui vivent de la sottise des riches, par conséquent leurs rieurs et, à ce double titre, aussi leurs railleurs, l’engageait à prendre des grammairiens pour lui ramasser les paroles. « Mais, dit Sabinus, ceux-ci me coûtent déjà cent mille sesterces[2] pièce ! — Vous auriez eu à moins, reprit l’autre, autant d’étuis à manuscrits. » Néanmoins notre homme s’était mis en tête qu’il savait ce que savaient tous ses gens. Le même Satellius lui conseillait de s’exercer à la lutte, lui maladif, pâle, tout grêle : « Et le moyen ? objecta Sabinus ; à peine ai-je le souffle. — Ne dites point cela, je vous prie ; voyez tous ces robustes valets : leur vigueur n’est-elle pas à vous ? »
Le bon sens ne se prête, ni ne s’achète ; et, je pense, il serait à vendre qu’il n’aurait point d’acheteur. La folie en trouve tous les jours.
Reçois maintenant ce que je te dois, et je prends congé. « C’est une richesse que la pauvreté qui se règle sur la loi de la nature26. » Voilà ce que répète Épicure de mille et mille manières ; mais on ne saurait assez redire ce qu’on ne peut assez retenir27. Aux uns il suffit d’indiquer les remèdes ; à d’autres il faut les faire prendre de force.
LETTRE XXVII.
25. Ce Calvisius Sabinus est un des types comiques qui ont fourni à Pétrone certains traits de la physionomie de son Trimalchion, (Satyricon, c. LIX et passim.)
26. De mon peu de besoins je forme mon trésor.
(Delille, Imagin.)
27. « Comme les hommes ne se dégoûtent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de le leur reprocher ; ils seroient peut-être pires, s’ils venoient à manquer de censeurs ou de critiques : c’est ce qui fait que l’on prêche et que l’on écrit. » (La Bruyère, ch. I.)
↑ Les Mss. et Lemaire : festinatur. Je lis avec Ruhkopf: festinetur.
↑ 20 379 francs.
Lettre 28
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 67-68).
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Lettre 29 ►
LETTRE XXVIII.
Inutilité des voyages pour guérir l’esprit.
Il n’est arrivé, penses-tu, qu’à toi seul, et tu t’en étonnes comme d’une chose étrange, qu’un voyage si long et des pays si variés n’aient pu dissiper la tristesse et l’abattement de ton esprit. C’est d’âme qu’il faut changer, non de climat28. Vainement tu as franchi la vaste mer ; vainement, comme dit notre Virgile.
Terre et cités ont fui loin de tes yeux[1],
tes vices te suivront, n’importe où tu aborderas. À un homme qui faisait la même plainte Socrate répondit : « Pourquoi t’étonner que tes courses lointaines ne te servent de rien ? C’est toujours toi que tu promènes. Tu as en croupe l’ennemi qui t’a chassé. » Quel bien la nouveauté des sites peut-elle faire en soi, et le spectacle des villes ou des campagnes ? Tu es ballotté, hélas ! en pure perte. Tu veux savoir pourquoi rien ne te soulage dans ta triste fuite ? Tu fuis avec toi. Dépose le fardeau de ton âme : jusque-là point de lieu qui te plaise. Ton état, songes-y, est celui de la prêtresse que Virgile introduit déjà exaltée et sous l’aiguillon, et toute remplie d’un souffle étranger :
La prêtresse s’agite et tente, mais en vain,
De secouer le dieu qui fatigue son sein[2].
Tu cours çà et là pour rejeter le faix qui te pèse ; et l’agitation même le rend plus insupportable. Ainsi sur un navire une charge immobile est moins lourde : celle qui roule par mouvements inégaux fait plus tôt chavirer le côté où elle porte. Tous tes efforts tournent contre toi, et chaque déplacement te nuit : tu secoues un malade[3]. Mais, le mal extirpé, toute migration ne te sera plus qu’agréable. Qu’on t’exile alors aux extrémités de la terre ; n’importe en quel coin de pays barbare on t’aura cantonné, tout séjour te sera hospitalier. Le point est de savoir quel tu arriveras, non sur quels bords : et c’est pourquoi notre âme ne doit s’attacher exclusivement à aucun lieu. Il faut vivre dans cette conviction : « Je ne suis pas né pour un seul coin du globe ; ma patrie c’est le monde entier. » Cela nettement conçu, tu ne serais plus surpris de ne point trouver d’allégement dans la diversité des pays où te pousse incessamment l’ennui de ce que tu vis d’abord ; le premier endroit t’aurait su plaire, si tu voyais en tous une patrie. Mais tu ne voyages pas, tu te fais errant et passif, et d’un lieu tu passes à un autre quand l’objet tant cherché par toi, le bonheur, est placé partout. Y a-t-il quelque part si bruyant pèle-mêle qu’au forum ? Là encore on peut vivre en paix, si l’on est contraint d’y loger. Mais si le choix m’est laissé libre, je fuirai bien loin l’aspect même et le voisinage du forum. Comme en effet les lieux malsains attaquent le plus ferme tempérament ; ainsi pour l’âme bien constituée, mais qui n’a point encore atteint ou recouvré toute sa vigueur, il est des choses peu salubres[4]. Je ne pense point comme ceux qui s’élancent au milieu de la tourmente et qui, épris d’une vie tumultueuse, luttent quotidiennement d’un si grand courage contre les affaires et leurs difficultés. Le sage supporte ces choses, il ne les cherche pas : il préfère la paix à la mêlée. On ne gagne guère à s’être affranchi de ses vices, s’il faut guerroyer avec ceux d’autrui. « Trente tyrans, dis-tu, tenaient Socrate bloqué de toute part, et ils n’ont pu briser son courage. » Qu’importe le nombre des maîtres ? Il n’y a qu’une servitude ; et qui la brave, quelle que soit la foule des tyrans, est libre.
Il est temps de finir ma lettre, mais pas avant le port payé. « Le commencement du salut, c’est la connaissance de sa faute. » Excellente parole d’Épicure, à mon sens. Car si j’ignore que je fais mal, je ne désire pas me corriger ; et il faut se prendre en faute avant de s’amender. Certaines gens font gloire de leurs vices. Crois-tu qu’on songe le moins du monde à se guérir, quand on érige ses infirmités en vertus ? Donc, autant que tu pourras, prends-toi sur le fait : informe contre toi-même ; remplis d’abord l’office d’accusateur, puis de juge, enfin d’intercesseur, et sois quelquefois sans pitié.
LETTRE XXVIII.
28 Cœlum, non animum mutant, qui trans mare currunt.
(Horat.)
↑ Énéide, III, 71.
↑ Énéide, VI, 78.
↑ Voy. Lettres II et CIV.
↑ Voy. Lettre LI.
Lettre 29
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 69-71).
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Lettre 30 ►
LETTRE XXIX.
Des avis indiscrets. — Que le sage plaise à lui-même, non à la foule.
Tu me questionnes sur notre ami Marcellinus et tu veux savoir ce qu’il fait. Rarement il vient nous voir, et rien ne l’en empêche que la crainte d’entendre la vérité. De ce côté-là il est en sûreté : car la vérité ne doit se dire qu’à ceux qui veulent l’entendre. Aussi Diogène, et avec lui les autres cyniques qui usaient indistinctement de leur franc parler et faisaient des remontrances à tout venant, nous laissent en doute s’ils eurent raison d’agir ainsi. Que penser d’un homme qui réprimanderait un sourd, un muet de naissance ou par maladie ? « Pourquoi, dis-tu, être avare de paroles ? Elles ne coûtent rien. Je ne puis savoir si je rends service à l’homme que j’avertis : mais je sais que je rendrai service à quelqu’un, si j’en avertis plusieurs. Semons à pleine main : il ne se peut faire qu’on ne réussisse quelquefois quand on multiplie les essais. » Voilà, Lucilius, ce qu’à mon sens une âme élevée ne doit pas faire : elle énerverait son crédit et n’aurait plus assez d’influence sur ceux qu’en se prodiguant moins elle pourrait corriger. Ce n’est pas de temps à autre qu’un archer doit frapper le but, mais de temps à autre il le peut manquer. Il n’y a point d’art quand c’est le hasard qui amène le succès. La sagesse est un art : elle doit tendre au certain, choisir les âmes capables de progrès, quitter celles dont elle désespère, mais ne les pas quitter trop vite, et lors même qu’elle perd l’espérance, tenter les suprêmes remèdes. Marcellinus, pour moi, n’est pas encore désespéré. On peut le sauver encore, à condition qu’on lui tende promptement la main. On risque, il est vrai, si on la lui tend, de se voir entraîné : car il y a dans cet homme une grande vigueur d’esprit, mais avec tendance vers le mal. Néanmoins je courrai ce risque : j’oserai lui dévoiler ses plaies. Il fera comme toujours, il s’armera de ces plaisanteries qui feraient rire l’affliction même ; il se moquera de lui d’abord, puis de nous : tout ce que j’ai à lui dire il le dira d’avance. Il fouillera dans nos écoles et objectera aux philosophes leurs salaires, leurs maîtresses, leur bonne chère, me montrera l’un en commerce adultère, l’autre à la taverne, un autre à la cour29. Il me montrera le jovial philosophe Ariston[1] dissertant en litière (car il s’était réservé ce moment pour produire sa doctrine), Ariston, sur la secte duquel on interrogeait Scaurus qui répondit : « À coup sûr il n’est pas péripatéticien[2]. » Et Julius Græcinus, homme de mérite, sollicité de faire connaître son sentiment sur ce même philosophe : « Je ne sais qu’en dire, car j’ignore ce qu’il sait faire à pied ; » comme s’il s’agissait d’un gladiateur qui combat sur un char. Puis il me jettera à la tête ces charlatans qui, pour l’honneur de la philosophie, eussent mieux fait de la laisser là que d’en trafiquer. N’importe : je suis résolu à essuyer ses brocards. Qu’il me fasse rire : peut-être le ferai-je pleurer ; ou, s’il persévère dans son rire, je me réjouirai, autant qu’on peut le faire auprès d’un malade, qu’il ait gagné une folie gaie. Mais cette gaieté-là ne tient guère ; observe bien : tu verras les mêmes hommes passer à très-peu d’intervalle de leurs accès de rire à des accès de rage. Je me suis proposé d’entreprendre Marcellinus et de lui faire voir qu’il valait beaucoup mieux, quand bien des gens l’estimaient moins. Si je n’extirpe point ses vices, j’arrêterai leurs progrès ; ils ne cesseront pas, mais auront leurs intermittences ; peut-être même cesseront-ils, si ces intermittences passent en habitude. Ce résultat n’est pas à dédaigner, car aux affections graves d’heureux moments de relâche tiennent lieu de santé. Tandis que je me prépare à cette cure, toi qui as force et intelligence, qui sais d’où et jusqu’où tu es parvenu, qui par là pressens à quelle hauteur tu dois monter encore, achève de régler tes mœurs, de relever ton courage, tiens bon contre les terreurs de la vie et ne considère pas le nombre de ceux qui t’inspirent la crainte. Ne serait-ce pas folie, dis-moi, de craindre la foule en un lieu où l’on ne passe qu’un à la fois ? De même il n’y a point accès en toi pour plus d’un meurtrier, bien que plusieurs te menacent. Ainsi la nature l’a réglé : un seul homme pourra t’arracher la vie, tout comme un seul te l’a donnée.
Si tu avais quelque discrétion, tu me ferais remise de mon dernier tribut : moi du moins je ne lésinerai pas sur un reliquat d’intérêt, et ce que je te dois le voici : « Jamais je n’ai voulu plaire au peuple ; ce que je sais n’est pas de son goût ; et ce qui serait de son goût, je ne le sais pas. » Qui a dit cela ? demandes-tu ; comme si tu ne connaissais plus qui je charge de payer pour moi ! C’est Épicure. Mais tous te crieront la même chose dans toutes les écoles ; péripatéticiens, académiciens, stoïciens, cyniques. Est-il un homme, si la vertu lui plaît, qui puisse plaire au peuple ? C’est par de méchantes voies que s’obtient sa faveur : il faut se rendre semblable à lui : il ne t’approuve pas, s’il ne se reconnaît en toi. Or le plus important de beaucoup est le jugement de ta conscience, non l’opinion d’autrui. On ne se concilie que par de honteux moyens l’amour de ceux qui ont perdu toute honte. Mais quel bien devras-tu à cette philosophie tant vantée, si préférable à tous les arts et à toutes les choses de la vie ? Tu lui devras d’aimer mieux plaire à toi-même qu’à la foule, de peser les suffrages, non de les compter, de vivre sans crainte devant les dieux comme devant les hommes, de vaincre tes maux ou d’y mettre fin. Oui, si j’entendais autour de toi les acclamations du vulgaire, si ton apparition provoquait les cris de joie, les battements de mains, l’accueil bruyant qu’on décerne à des pantomimes, si les enfants et les femmes chantaient tes louanges par la ville, pourrais-je n’avoir pas pitié de toi, quand je sais quelle voie mène à cette popularité30 ?
LETTRE XXIX.
29. « Je ne scay quels livres, disait la courtisane Laïs, quelle sapience, quelle philosophie, mais ces gens-là battent aussi souvent à ma porte qu’aucuns autres. » (Montaigne, III, IX.)
30. « Malheur à vous quand les hommes vous loueront ! » (Saint Luc, VI, XXVI.)
↑ Contemporain de Sénèque. Ne pas le confondre avec Ariston de Chio, disciple de Zénon.
↑ Ou promeneur à pied, surnom des disciples d'Aristote qui donnait ses leçons en se promenant
Lettre 30
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 71-74).
◄ Lettre 29
Lettre 31 ►
LETTRE XXX.
Attendre la mort de pied ferme, à l’exemple de Bassus.
Je viens de voir Bassus Aufidius31, excellent homme, battu en brèche par le temps contre lequel il lutte avec vigueur ; mais la charge devient trop forte pour qu’il se puisse relever ; la vieillesse est venue l’assaillir tout entière et de tout son poids. Tu sais qu’il fut toujours d’une complexion débile et appauvrie : longtemps il l’a maintenue et, pour dire plus vrai, rajustée : elle vient de manquer tout à coup. Quand l’eau s’infiltre dans un navire par une ou deux voies, on y remédie ; mais s’il s’entrouvre et cède en plusieurs endroits, si ses flancs éclatent de toutes parts, tout secours devient impossible : ainsi un corps vieillissant trouve des supports momentanés pour étayer sa décadence; mais si le ruineux édifice se disjoint dans toute sa charpente ; si, quand on le soutient d’un côté, un autre se détache, il faut chercher par où faire retraite. Notre Bassus n’en garde pas moins tout l’enjouement de son esprit. C’est à la philosophie qu’il le doit : en présence de la mort il est gai : quel que soit son état physique, il est courageux et serein, et ne s’abandonne pas quand ses organes l’abandonnent. Un bon pilote tient encore la mer avec sa voile déchirée ; dégarni même de ses agrès, il radoube encore ces débris pour de nouvelles courses. Ainsi fait notre Bassus : il voit venir sa fin avec une sécurité d’esprit et de visage qui, s’il regardait de même celle d’autrui, passerait pour insensibilité. C’est une grande chose, Lucilius, et qui demande un long apprentissage, que de savoir, quand arrive l’heure inévitable, partir sans murmure. Aux autres causes de trépas se mêle encore de l’espérance. Une maladie cesse, un incendie se laisse éteindre ; un écroulement qui semblait devoir nous écraser, nous porte mollement jusqu’à terre ; le flot qui nous engloutissait nous rejette par cette même force d’absorption sains et saufs sur la rive ; le soldat a baissé son glaive devant la tête qu’il allait trancher ; mais plus d’espoir pour l’homme que la vieillesse traîne à la mort : auprès d’elle seule point d’intercession possible. C’est la plus douce mais aussi la plus longue façon de mourir. Bassus me semblait suivre ses propres obsèques et s’enterrer, et comme se survivre, et agir en sage qui se regrette sans faiblesse. Car la mort est son texte ordinaire ; et il met tous ses soins à nous persuader que s’il y a du dommage ou de la crainte à éprouver dans cette affaire, c’est la faute du mourant, non de la mort ; qu’il n’y a en elle rien de fâcheux, pas plus qu’après elle. Or on est aussi fou de craindre un dommage qui n’aura pas lieu qu’un coup qu’on ne sentira point. Peut-on croire qu’il nous arrivera de sentir ce par quoi nous ne sentons plus ? « Oui, dit-il, la mort est tellement exempte de tout mal, qu’elle l’est même de toute crainte de mal. »
Ces vérités, je le sais, se sont dites souvent, se rediront souvent encore ; mais elles ne m’ont jamais tant profité ni dans les livres, ni dans la bouche de gens qui blâmaient la crainte d’un mal dont ils se voyaient loin. Combien plus d’autorité prennent sur moi les discours d’un homme parlant de sa fin toute prochaine ! Et pour dire ce que je pense, je crois qu’on est plus ferme dans l’agonie qu’aux premières approches de la mort. Présente, elle donne aux âmes les moins exercées le courage de ne plus éviter l’inévitable. Ainsi le gladiateur qui dans toute la lutte fut le plus timide, tend la gorge à l’adversaire et y dirige le fer incertain. Mais l’idée d’un trépas voisin, infaillible surtout, exige un courage aussi soutenu qu’énergique ; or il est rare et ne peut s’obtenir que du sage. Aussi avec quelle avidité je l’écoutais m’énoncer en quelque sorte son arrêt sur la mort et me révéler un mystère qu’il avait sondé de plus près ! Il aurait sur toi, j’imagine, plus de créance et plus de poids, le récit d’un homme revenu à la vie pour t’affirmer sur son expérience que la mort n’est nullement un mal. Quant aux approches de cette mort et aux angoisses qu’elle apporte, qui peut mieux te les décrire que ceux qui furent avec elle en présence, qui la virent venir et lui ouvrirent leur porte ? Tu peux mettre Bassus de ce nombre : il a voulu nous désabuser. Craindre le trépas, nous dit-il, est aussi absurde qu’il le serait de craindre la vieillesse. Tout comme la vieillesse succède à un age plus jeune, ainsi la mort à la vieillesse. C’est n’avoir pas voulu vivre que de ne vouloir pas mourir. La vie, en effet, nous fut donnée sous la condition de la mort : elle nous y achemine. Craindre de mourir est donc une folie : car on doit attendre le certain, le douteux seul s’appréhende. La mort est une égale et invincible nécessité pour tous. Qui peut se plaindre d’une fatalité dont nul n’est exempt32 ? La base première de l’équité c’est l’égalité33. Mais il est superflu de justifier ici la nature qui n’a imposé à l’homme d’autre loi que la loi qu’elle subit elle-même. Tout ce qu’elle a formé elle le décompose, et le décompose pour former de nouveau. Mais l’homme assez heureux pour se voir doucement congédié par la vieillesse qui, au lieu de l’arracher tout d’un coup à la vie, l’en retire pas à pas, ne doit-il pas des actions de grâce à tous les dieux pour l’avoir conduit rassasié de jours jusques au repos si nécessaire à l’humanité, si agréable à la fatigue ? Tu vois des gens souhaiter la mort avec plus d’ardeur que les autres ne demandent la vie. Je ne sais lesquels à mon sens nous encouragent le plus, de ceux qui sollicitent la mort ou de ceux qui l’attendent gaiement et en paix ; chez les premiers, en effet, c’est parfois un transport furieux, un dépit soudain ; chez les seconds c’est le calme d’une décision ferme. On peut courir à la mort dans un accès de fureur contre elle ; mais nul ne l’accueille d’un front serein que celui qui, de longue main, s’y est disposé. Je l’avoue donc : j’ai multiplié mes visites chez cet homme qui m’est cher, et je l’ai fait pour plus d’un motif ; je voulais savoir si chaque fois je le trouverais le même, si avec ses forces physiques ne baisserait pas sa vigueur d’âme ; mais elle croissait visiblement, tout comme l’allégresse du coureur qui touche au septième stade et à la palme. Il disait, fidèle aux dogmes d’Épicure : « D’abord, j’ai l’espoir que le dernier soupir n’a rien de douloureux ; sinon, le mal est du moins un peu allégé par sa brièveté même : car point de longue douleur qui soit grande. Et puis je me représenterai, dans cette séparation même de l’âme et du corps, que si elle n’a pas lieu sans souffrance, après celle-là nulle autre douleur n’est possible. Ce dont je ne doute pas, au reste, c’est que l’âme du vieillard est sur le bord de ses lèvres, et qu’il ne lui faut pas grand effort pour s’arracher de sa prison. Le feu qui s’est pris à une matière solide ne peut être éteint que par l’eau et quelquefois par l’écroulement de ce qu’il dévore ; celui qui n’a plus d’aliments tombe de lui-même. »
C’est avec charme, Lucilius, que j’écoute ces paroles, non comme nouvelles, mais comme me mettant en présence de la crise réelle. – Quoi ! n’ai-je donc pas été témoin d’une foule de trépas volontaires ? – Oui, je l’ai été ; mais il a bien plus d’autorité sur moi l’homme qui se présente à la mort sans haine de la vie, l’homme qui l’accueille sans l’aller chercher. « Si nous la ressentons comme un tourment, disait-il, c’est notre faute : nous prenons l’alarme dès que nous la croyons proche de nous. Eh ! de qui n’est-elle pas proche ? Partout et toujours elle est là. Considérons donc, poursuivait-il, alors qu’une cause de mort quelconque semble venir à nous, combien d’autres sont plus voisines que nous ne craignons pas ! » Un homme était menacé de la mort par son ennemi : une indigestion la prévint. Si nous voulons démêler les motifs de nos frayeurs, nous les trouverons tout autres qu’ils ne semblent. Ce n’est pas la mort que l’on craint, c’est l’idée qu’on s’en fait ; car, par rapport à elle, nous sommes toujours à même distance, Oui, si elle est à craindre, elle l’est à chaque instant, car quel instant est privilégié contre elle ?
Mais je dois appréhender que de si longues lettres ne te semblent plus haïssables que la mort : c’est pourquoi je finis. Toi seulement, songe toujours à cette dernière heure pour ne la craindre jamais.
LETTRE XXX.
31. Bassus Aufidius vivait sous Tibère et avait fait l’histoire des Guerres civiles de Rome et des Guerres de Germanie. Ces livres sont perdus. Sénèque le rhéteur cite un beau fragment de lui sur la mort de Cicéron.
32. « Si de tous les hommes les uns mouroient, les autres non, ce seroit une désolante affliction que de mourir. » (La Bruyère, de l’Homme.)
33. « L’égalité est la première pièce de l’équité. » (Montaigne,) « L’égalité est l’esprit de la justice. » (Sapient., XV.)
Lettre 31
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 75-77).
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LETTRE XXXI.
Dédaigner les vœux même de nos amis et l’opinion du vulgaire.
Je reconnais mon Lucilius : il commence à se montrer tel qu’il l’avait promis. Suis cet élan de l’âme vers tout ce qui fait sa richesse, en foulant aux pieds ce que le vulgaire appelle biens. Je ne te souhaite ni plus grand ni meilleur que tu n’aspirais à l’être. Tes plans furent jetés sur de larges assises ; remplis seulement la tache que tu t’es faite, et mets en œuvre les matériaux que tu portes avec toi. En deux mots, tu feras sagement si tu te bouches les oreilles, non pas avec de la cire, c’est trop peu ; il faut quelque chose de plus ferme et de plus compacte que ce qu’Ulysse employa, dit-on, pour son équipage. Cette voix qu’il redoutait était séduisante, mais n’était pas celle de tout un peuple : la voix qu’il te faut redouter, ce n’est pas d’un seul écueil, c’est de tous les points du globe qu’elle t’assiège et retentit. Tu dois côtoyer plus d’une plage suspecte où la volupté tend ses pièges ; toute cité est à fuir : sois sourd pour ceux qui t’aiment le plus. Ils forment du meilleur cœur les plus funestes vœux ; et si tu veux être heureux, prie les dieux qu’ils ne t’envoient rien de ce qu’on te souhaite. Ce ne sont pas des biens que toutes ces choses dont on voudrait te voir comblé : il n’est qu’un bien qui donne et consolide la vie heureuse : être sûr de soi. Or celui-là ne peut nous échoir, si nous ne méprisons la fatigue et ne la mettons au rang de ce qui n’est ni bien, ni mal. Car il ne peut se faire qu’une chose soit tantôt mauvaise, tantôt bonne, tantôt légère et supportable, tantôt horrible à envisager. Ce n’est pas la fatigue qui est un bien ; où donc est le bien ? Dans le mépris de la fatigue. Aussi blâmerai-je toute activité sans but ; quant aux hommes qui se portent vers l’honnête, plus ils font effort, sans se laisser ni vaincre ni arrêter en leur chemin, plus je les admire et leur crie : « Redoublez de courage, faites provision de souffle et franchissez la montagne, s’il se peut, tout d’une haleine. La fatigue est l’aliment des fortes âmes. » Ne va donc pas, dans les vœux jadis formés par tes parents, choisir ce que tu voudras obtenir et souhaiter pour toi : et, après tout, un homme qui a traversé de si hauts postes doit rougir d’importuner encore les dieux. Qu’est-il besoin de vœux ? Fais-toi heureux toi-même ; et tu le seras, si tu reconnais pour vrais biens ceux qu’accompagne la vertu, et pour déshonnête tout ce à quoi la méchanceté s’allie. De même que sans un mélange de lumière il n’est rien de brillant, et rien de sombre s’il ne porte en soi ses ténèbres ou n’attire quelque obscurité : de même que sans l’auxiliaire du feu il n’est point de chaleur, et sans l’air point de froid ; ainsi l’honnête ou le honteux naissent de l’alliance de la vertu ou de la méchanceté.
Qu’est-ce donc que le bien ? La science. Qu’est-ce que le mal ? L’ignorance. L’homme éclairé dans l’art de vivre sait rejeter ou choisir, selon le temps. Mais il ne craint point ce qu’il rejette, il n’admire point ce qu’il choisit, s’il a l’âme grande et invincible. Je ne veux pas que la tienne fléchisse et s’abatte. Ne pas refuser le travail est trop peu : implore-le. « Mais quel est le travail frivole et superflu ? » Celui où t’appellent des motifs peu nobles. Il n’est pas mauvais par lui-même, pas plus que le travail consacré à de nobles choses, parce que c’est là proprement la patience de l’âme qui s’excite aux rudes et difficiles entreprises, qui se dit : « Pourquoi languir ? Est-ce à un homme à craindre les sueurs ? » Joins à l’amour du travail, pour que la vertu soit parfaite, une égalité de vie soutenue et conforme en tout à elle-même, accord impossible sans le bienfait de la science, sans la connaissance des choses divines et humaines. Voilà le souverain bien : sache le conquérir, et tu deviens le compagnon des dieux, non plus leur suppliant. « Comment, dis-tu, parvenir aussi haut ? » Ce n’est ni par l’Apennin ou l’Olympe, ni par les déserts de Candavie ; point de Syrtes, ni de Scylla, ni de Charybde à affronter, bien que tu aies traversé tout cela au prix d’une chétive mission. Elle est sûre, elle est pleine de charmes, la route pour laquelle t’a approvisionné la nature. Soutenu de ses dons, si tu n’y es pas infidèle, tu t’élèveras au niveau de Dieu. Or ce niveau, ce n’est pas l’argent qui t’y place : Dieu ne possède rien ; ce n’est pas la prétexte : Dieu est nu34 ; ce n’est ni la renommée, ni l’ostentation de tes mérites, ni ta gloire au loin répandue chez les peuples : nul ne connaît Dieu, beaucoup en pensent mal et impunément ; ce n’est pas non plus cet essaim d’esclaves qui vont portant ta litière par la ville et dans tes voyages : ce Dieu, le plus grand et le plus puissant des êtres, porte lui-même l’univers. Ni la beauté ni la force ne sauraient faire ton bonheur : ni l’un ni l’autre ne résiste au temps. Il faut chercher ce qui ne se détériore pas de jour en jour, ce à quoi rien ne fait obstacle. Que sera-ce donc ? L’âme, mais l’âme dans sa droiture, sa bonté, sa grandeur. Peux-tu voir en elle autre chose qu’un Dieu qui s’est fait l’hôte d’un corps mortel35 ? Cette âme peut tomber dans un chevalier romain, comme dans un affranchi, comme dans un esclave.
Qu’est-ce, en effet, qu’un chevalier, un affranchi, un esclave ? Qualifications créées par l’orgueil ou l’usurpation. On peut s’élever vers le ciel du lieu le plus infime ; eh bien,
Qu’un élan généreux
Te transforme à ton tour en digne fils des dieux[1].
Mais se transformer ce n’est point reluire d’or et d’argent : on ne peut avec cette matière reproduire la ressemblance divine36 : songe qu’au temps où ils nous furent propices les dieux étaient d’argile[2].
LETTRE XXXI.
34. « Combien tous les arguments sont-ils éloignés de la force de ces deux mots : J.-C. est pauvre, un Dieu est pauvre, » (Bossuet, Serm. sur la Nativ.)
35. « Vous êtes le temple de Dieu, et l’esprit de Dieu habite en vous. » (Saint Paul, I, Corinth., XII, 27.)
36. « Nous ne devons pas estimer la chose divine semblable à l’or, à l’argent, à la pierre, à la matière façonnée par l’art. » (Act. Apost., XVII, XXIX.)
↑ Éneid., VIII, 364.
↑ Voy. Consol. à Helvia, X, et la note.
Lettre 32
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 77-78).
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LETTRE XXXII.
Compléter sa vie avant de mourir.
Je m’informe de toi et je demande à tous ceux qui viennent de tes parages ce que tu fais, où et avec qui tu demeures. Tu ne saurais me payer de mots : je suis avec toi. C’est à toi de vivre comme si j’allais apprendre tous tes actes ou plutôt les voir. Veux-tu savoir, dans tout ce qu’on me dit de toi, ce qui me charme le plus ? Que l’on ne m’en dit rien, que la plupart de ceux que j’interroge ignorent ce que tu fais. Voilà qui est salutaire, de ne pas vivre avec qui ne nous ressemble point et a des goûts différents des nôtres. Oui, j’ai la confiance qu’on ne pourra te faire dévier et que tu persisteras dans tes plans, en dépit des sollicitations qui t’assiègent en foule. Que te dirai-je ? Je ne crains pas que l’on te change, mais qu’on embarrasse ta marche. C’est beaucoup nuire déjà que d’arrêter : cette vie est si courte ! et notre inconstance l’abrège encore en nous la faisant recommencer sans cesse. Nous la morcelons en trop de parcelles, nous la déchiquetons. Hâte-toi donc, cher Lucilius, et songe combien tu redoublerais de vitesse, si tu avais l’ennemi à dos, si tu soupçonnais l’approche d’une cavalerie lancée sur les pas des fuyards. Tu en es là ; on te serre de près ; fuis plus vite et trompe l’ennemi. Ne t’arrête qu’en lieu sûr, et considère souvent que c’est une belle chose à l’homme de compléter sa vie avant de mourir, puis d’attendre en sécurité ce qui lui reste de jours à vivre, fort de sa propre force et en possession d’une existence heureuse qui ne gagne pas en bonheur à être plus longue. Oh ! quand verras-tu l’heureux temps où tu sentiras que le temps ne t’importe plus, où tranquille et sans trouble, insoucieux du lendemain, tu auras à satiété joui de tout ton être ! Veux-tu savoir ce qui rend les hommes avides de l’avenir ? C’est que pas un ne s’est appartenu. Tes parents à coup sûr ont fait pour toi d’autres vœux que le mien ; car au rebours de leurs souhaits, je veux te voir mépriser tout ce qu’ils voulaient accumuler sur toi. Leurs désirs dépouillaient quantité d’hommes pour t’enrichir : tout ce qu’ils transportaient à leur fils, c’est à d’autres qu’on l’aurait pris. Je le souhaite la disposition de toi-même, et que ton âme agitée de vagues fantaisies puisse enfin se rasseoir et se fixer, qu’elle sache se plaire, et qu’arrivée à l’intelligence des vrais biens, intelligence que suit aussitôt la possession, elle n’ait pas besoin d’un surcroît d’années. Il a enfin franchi les épreuves de la nécessité, il est émancipé, il est libre celui qui vit encore après que sa vie est achevée.
Lettre 33
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 78-81).
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LETTRE XXXIII.
Sur les sentences des philosophes. Penser à son tour par soi-même.
Tu désires que, pour appendice à mes lettres, je te donne comme précédemment un choix de sentences de nos grands maîtres. Ce n’est pas de bleuets qu’ils se sont occupés : tout le tissu de leur œuvre est d’une beauté mâle ; c’est la preuve d’un génie inégal de ne briller que par saillies. On n’admire point un arbre isolé quand la forêt s’élève toute à la même hauteur37. Ces sortes de sentences abondent dans les poètes, abondent dans les historiens. Je ne veux donc pas que tu en fasses honneur à Épicure : elles sont à tout le monde et notamment à notre école. Mais chez lui on les remarque mieux parce qu’elles y apparaissent à intervalles rares, qu’elles sont inattendues, et que de fermes paroles étonnent venant d’un homme qui fait profession de mollesse. Car c’est ainsi que presque tous le jugent ; pour moi Épicure est un homme de cœur, bien qu’il ait des manches à sa robe[1]. Le courage et l’action, et le génie de la guerre peuvent se trouver chez les Perses comme chez les peuples à toge relevée. N’exige donc plus de ces traits détachés et pris çà et là : il y a chez nous continuité de ce qui fait exception chez les autres. Aussi n’avons-nous point d’étalage qui frappe les yeux ; nous n’abusons point l’acheteur pour ne lui offrir, une fois entré, rien de plus que la montre suspendue au dehors. Nous laissons chacun prendre à son choix ses échantillons. Quand nous voudrions, dans cette multitude de pensées heureuses, en trier quelques-unes, à qui les attribuerions-nous ? À Zénon ? à Cléanthe ? à Chrysippe ? à Panætius ? à Posidonius ? Nous ne sommes pas sujets d’un roi : chacun relève de soi seul. Chez nos rivaux, tout ce qu’a dit Hermachus, tout ce qu’a dit Métrodore s’impute au même maître. Tout ce qui fut traité par le moindre disciple sous la tente épicurienne l’a été par l’inspiration et sous les auspices du chef. Nous ne pouvons, je le répète, quand nous l’essayerions, extraire rien d’un si grand nombre de beautés toutes égales.
Pauvre est celui dont le troupeau se compte[2].
N’importe où tu jetterais les yeux, tu tomberais sur des traits dignes de remarque, s’ils ne se lisaient pêle-mêle avec d’autres semblables.
Ainsi ne compte plus pouvoir en l’effleurant goûter le génie des grands hommes : il faut le sonder dans toute sa profondeur, le manier tout entier. Ils font une œuvre de conscience : chaque fil tient sa place dans la contexture du dessin : ôtes-en un seul, toute l’ordonnance est détruite. Je ne te défends point d’analyser tel ou tel membre, mais que ce soit sur l’homme lui-même. Une belle femme n’est point celle dont on vante le bras ou la jambe, mais bien celle chez qui les perfections de l’ensemble absorbent l’admiration que mériteraient les détails. Si toutefois tu l’exiges, je ne serai pas chiche avec toi, je te servirai à pleine main. La matière est riche et s’offre à chaque pas : on n’a qu’à prendre, sans choisir. Là tout coule non pas goutte à goutte, mais à flots : tout est continu, tout se lie. Je ne doute pas qu’un tel recueil ne profite beaucoup aux âmes encore novices et aux auditeurs non initiés, vu qu’on retient plus aisément des préceptes concis et comme enfermés dans un vers. Si l’on fait apprendre même aux enfants des sentences et de ces apophtegmes que les grecs appellent χριάς, c’est que tout cela est à portée de leur naissante intelligence qui ne peut rien saisir au delà dont l’utilité soit certaine.
Il est peu digne d’un homme d’aller cueillant de menues fleurs, de s’appuyer d’un petit nombre d’adages rebattus, de se guinder sur des citations. Qu’il s’appuie sur lui-même, que ce soit lui qui parle, non ses souvenirs. Honte au vieillard et à l’homme arrivé en vue de la vieillesse qui n’a pour sagesse que de remémorer celle d’autrui. Zénon a dit ceci ; — Et toi ? Cléanthe a dit cela ; — Et toi ? Ne t’ébranleras-tu jamais qu’à la voix d’un autre ? Chef à ton tour, dis-nous des choses qui se retiennent, tire de ton propre fonds. Oui, tous ces hommes, jamais autorités, toujours interprètes, tapis à l’ombre d’un grand nom38, selon moi n’ont rien de généreux dans l’âme, n’osant jamais faire une fois ce qu’ils ont appris mille. Ils ont exercé sur l’œuvre d’autrui leur mémoire ; mais autre chose est le souvenir, autre chose la science. Se souvenir, c’est garder le dépôt commis à la mémoire ; savoir, au contraire, c’est l’avoir fait sien, ne pas être en face de son modèle un écho, ni tourner chaque fois les yeux vers le maître39. Tu me cites Zénon, puis Cléanthe. Eh ! mets donc quelque différence entre toi et le livre. Quoi ! toujours disciple ! il est temps que tu fasses la leçon. Ai-je besoin qu’on me récite ce que je puis lire ? — Mais la parole fait beaucoup. — Non pas certes quand je la prête aux phrases qui ne sont pas de moi et que je joue le rôle de greffier. Ajoute que ces hommes, toujours en tutelle, d’abord suivent les anciens dans une étude où pas un ne s’est risqué, qui ne s’écartât du devancier, étude où l’on cherche encore la vraie voie ; or jamais on ne la trouvera si l’on se borne aux découvertes connues. Et d’ailleurs qui se fait suivant ne découvre, ne cherche même plus rien. « Pourquoi donc n’irais-je pas sur les traces de mes prédécesseurs ? » Oui, prenons la route frayée ; mais si j’en trouve une plus proche et plus unie, je me l’ouvrirai. Ceux qui avant nous ont remué le sol de la science ne sont pas nos maîtres, mais nos guides. Ouverte à tous, la vérité n’a point jusqu’ici d’occupant : elle garde pour nos neveux une grande part de son domaine[3].
LETTRE XXXIII.
37. « À ces bonnes gens il ne falloit point d’aiguë et subtile rencontre : leur langage est tout plein, et gros d’une vigueur naturelle et constante : ils sont tout épigramme, non la queuë seulement, mais la teste, l’estomach et les pieds. Tout y marche d’une pareille teneur. » (Montaigne, III, V.)
38. « Qu’ils s’eschaudent à injurier Sénèque en moi. Il faut musser (masquer) ma foiblesse sous ces grands crédits. » (Montaigne, II, X.)
39. « Sçavoir par cœur n’est pas sçavoir : c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa mémoire. Ce qu’on sçait droitement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers le livre. Fascheuse suffisance, qu’une suffisance pure livresque ! » (Id., I, XXV.)
↑ Chez les Romains, les femmes seules avaient les bras couverts. La toge des hommes leur laissait les bras nus.
↑ Ovid. Métam., XIII, 824.
↑ Voy. Quest. natur., VII, ch. dernier.