Epistulae Morales
Sénèque le Jeune
Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
Œuvres complètes de Sénèque le Jeune, Hachette, 1914, volume 2 (p. 1).
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Questions naturelles ►
LETTRES DE SÉNÈQUE
À LUCILIUS.
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Les 124 lettres
Livre I
Lettre I. Sur l’emploi du temps.
Lettre II. Des voyages et de la lecture.
Lettre III. Du choix des amis.
Lettre IV. Sur la crainte de la mort.
Lettre V. De la philosophie d’ostentation et de la vraie philosophie. La crainte et l’espérance.
Lettre VI. De la véritable amitié.
Lettre VII. Fuir la foule. Cruauté des spectacles de gladiateurs.
Lettre VIII. Travail du sage sur lui-même. Mépris des biens extérieurs.
Lettre IX. Pourquoi le sage se fait des amis.
Lettre X. Utilité de la retraite. Vœux et prières des hommes.
Lettre XI. Ce que peut la sagesse contre les défauts naturels. Il faut se choisir des modèles.
Lettre XII. Avantages de la vieillesse. – Sur la mort volontaire.
Livre II
Lettre XIII. Sur la force d’âme qui convient au sage. – Ne pas trop craindre l’avenir.
Lettre XIV. Jusqu’à quel point il faut soigner le corps.
Lettre XV. Des exercices du corps. – De la modération dans les désirs.
Lettre XVI. Utilité de la philosophie. – La nature et l’opinion.
Lettre XVII. Tout quitter pour la philosophie. – Avantages de la pauvreté.
Lettre XVIII. Les Saturnales à Rome. – Frugalité du sage.
Lettre XIX. Quitter les hauts emplois pour le repos.
Lettre XX. Même sujet. – Inconstance des hommes.
Lettre XXI. Vraie gloire du philosophe. – Éloge d’Épicure.
Livre III
Lettre XXII. Manière de donner les conseils. – Quitter les affaires. – Peur de la mort.
Lettre XXIII. La philosophie, source des véritables jouissances.
Lettre XXIV. Craintes de l’avenir et de la mort. – Suicides par dégoût de la vie.
Lettre XXV. Dangers de la solitude. – Se choisir un modèle de vie.
Lettre XXVI. Éloge de la vieillesse.
Lettre XXVII. Il n’est de bonheur que dans la vertu. – Ridicules de Sabinus.
Lettre XXVIII. Inutilité des voyages pour guérir l’esprit.
Lettre XXIX. Des avis indiscrets. – Que le sage plaise à lui-même, non à la foule.
Livre IV
Lettre XXX. Attendre la mort de pied ferme, à l’exemple de Bassus.
Lettre XXXI. Dédaigner les vœux même de nos amis et l’opinion du vulgaire.
Lettre XXXII. Compléter sa vie avant de mourir.
Lettre XXXIII. Sur les sentences des philosophes. Penser à son tour par soi-même.
Lettre XXXIV. Encouragements à Lucilius.
Lettre XXXV. Il n’y a d’amitié qu’entre les gens de bien.
Lettre XXXVI. Avantages du repos. – Dédaigner les vœux du vulgaire. Mépriser la mort.
Lettre XXXVII. Le serment de l’homme vertueux comparé à celui du gladiateur.
Lettre XXXVIII. Les courts préceptes de la philosophie préférables aux longs discours.
Lettre XXXIX. Aimer mieux la médiocrité que l’excès.
Lettre XL. Le vrai philosophe parle autrement que le rhéteur.
Lettre XLI. Dieu réside dans l’homme de bien. – Vraie supériorité de l’homme.
Livre V
Lettre XLII. Rareté des gens de bien. – Vices cachés sous l’impuissance. Ce qui est gratuit coûte souvent bien cher.
Lettre XLIII. Vivre comme si l’on était sous les yeux de tous. – La conscience.
Lettre XLIV. La vraie noblesse est dans la philosophie.
Lettre XLV. Sur les subtilités de l’école.
Lettre XLVI. Éloge d’un ouvrage de Lucilius.
Lettre XLVII. Qu’il faut traiter humainement ses esclaves.
Lettre XLVIII.Que tout soit commun entre amis. Futilité de la dialectique.
Lettre XLIX. La vie est courte. Ne point la dépenser en futilités sophistiques.
Lettre L. Que peu d’hommes connaissent leurs défauts.
Lettre LI. Les bains de Baïes. Leurs dangers, même pour le sage.
Lettre LII. Sages et philosophes de divers ordres.
Livre VI
Lettre LIII. Des maladies de l’âme. La philosophie veut l’homme tout entier.
Lettre LIV. Sénèque attaqué de l’asthme. Préparation à la mort.
Lettre LV. Description de la maison de Vatia. L’apathie ; le vrai repos.
Lettre LVI. Bruits divers d’un bain public. Le sage peut étudier même au sein du tumulte.
Lettre LVII. La grotte de Naples. Faiblesses naturelles que la raison ne saurait vaincre.
Lettre LVIII. De la division des êtres selon Platon. La tempérance, le suicide.
Lettre LIX. Leçons de style. La flatterie. Vraies et fausses joies.
Lettre LX. Vœux imprévoyants. Avidité des hommes.
Lettre LXI. Se corriger, se soumettre à la nécessité.
Lettre LXII. Même au sein des affaires on peut étudier.
Livre VII
Lettre LXIII. Ne point s’affliger sans mesure de la perte de ses amis.
Lettre LXIV. Éloge du philosophe Q. Sextius. Respect dû aux anciens, instituteurs de l’humanité.
Lettre LXV. Opinions de Platon, d’Aristote et des stoïciens sur la cause première.
Lettre LXVI. Que tous les biens sont égaux et toutes les vertus égales.
Lettre LXVII. Que tout ce qui est bien est désirable. – Patience dans les tourments.
Lettre LXVIII. La retraite : n’en point faire vanité.
Lettre LXIX. Que les fréquents voyages sont un obstacle à la sagesse.
Livre VIII
Lettre LXX. Du suicide. Quand peut-on y recourir ? Exemples mémorables.
Lettre LXXI. Qu’il n’y a de bien que ce qui est honnête. Différents degrés de sagesse.
Lettre LXXII. Tout abandonner pour embrasser la sagesse.
Lettre LXXIII. Que les philosophes ne sont ni des séditieux ni de mauvais citoyens. Jupiter et l’homme de bien.
Lettre LXXIV. Qu’il n’y a de bien que ce qui est honnête.
Livre IX
Lettre LXXV. Écrire simplement et comme on pense. Affections et maladies de l’âme. Trois classes d’aspirants à la sagesse.
Lettre LXXVI. Sénèque, quoique vieux, prend encore des leçons. Il prouve de nouveau que l’honnête est le seul bien. N’estimer dans l’homme que son âme.
Lettre LXXVII. La flotte d’Alexandrie. Mort volontaire de Marcellus. Juger d’une vie par son dénouement.
Lettre LXXVIII. Le mépris de la mort, remède à tous les maux. L’opinion, mesure des biens et des maux.
Lettre LXXIX. Scylla, Charybde, l’Etna. La gloire est l’ombre de la vertu.
Lettre LXXX. Futilité des spectacles. Certains grands comparés à des comédiens.
Livre X
Lettre LXXXl. Des bienfaits, de l’ingratitude, de la reconnaissance.
Lettre LXXXII. Contre la mollesse. Subtilités des dialecticiens.
Lettre LXXXIII. Dieu connaît toutes nos pensées. Exercices et régime de Sénèque. Sophisme de Zénon sur l’ivresse.
Livre XI - XIII
Lettre LXXXIV. La lecture. Comment elle sert à la composition. Les abeilles.
Lettre LXXXV. Que le sage s’interdise même les passions les plus modérées.
Lettre LXXXVI. Maison de campagne et bains de Scipion l’Africain. Bains modernes. Plantation des oliviers.
Lettre LXXXVII. Frugalité de Sénèque. Du luxe. Les richesses sont-elles un bien ?
Lettre LXXXVIII. Des arts libéraux.
Livre XIV
Lettre LXXXIX. Division de la philosophie. Du luxe et de l’avarice.
Lettre XC. Éloge de la philosophie. Les premiers hommes. La philosophie n’a pas inventé les arts mécaniques.
Lettre XCI. Sur l’incendie de Lyon, l’instabilité des choses humaines et la mort.
Lettre XCII. Contre les épicuriens. Le souverain bien n’est pas dans la volupté.
Livre XV
Lettre XCIII. Sur la mort de Métronax. Mesurer la vie sur l’emploi qu’on en fait, non sur sa durée.
Lettre XCIV. De l’utilité des préceptes. De l’ambition, de ses angoisses.
Lettre XCV. Insuffisance des préceptes philosophiques. Il faut encore des principes généraux. Sur l’intempérance.
Livre XVI
Lettre XCVI. Adhérer à la volonté de Dieu. La vie est une guerre.
Lettre XCVII. Du procès de Clodius. Force de la conscience.
Lettre XCVIII. Ne point s’attacher aux biens extérieurs. L’âme, plus puissante que la Fortune, se fait une vie heureuse ou misérable.
Lettre XCIX. Sur la mort du fils de Marullus. Divers motifs de consolation.
Lettre C. Jugement sur les écrits du philosophe Fabianus.
Livre XVII - XVIII
Lettre CI. Sur la mort de Sénécio. Vanité des longs projets. Ignoble souhait de Mécène.
Lettre CII. Sur l’immortalité de l’âme. Que l’illustration après la mort est un bien.
Lettre CIII. Comment l’homme doit se méfier de l’homme. Ne point rompre avec les usages reçus.
Lettre CIV. Une indisposition de Sénèque. Tendresse de sa femme pour lui. Les voyages ne guérissent point les maux de l’âme. Vivre avec les grands hommes de l’antiquité.
Lettre CV. Ce qui fait la sécurité de la vie. Des mauvaises consciences.
Lettre CVI. Si le bien est corps. Fuir les subtilités.
Lettre CVII. Se préparer à toutes les disgrâces. Suivre sans murmurer les ordres de Dieu.
Lettre CVIII. Comment il faut écouter les philosophes. Attalus, Sotion, Pythagore. Tout rapporter à la vie pratique.
Lettre CIX. Si le sage est utile au sage, et comment.
Livre XIX - XX
Lettre CX. Vœux et craintes chimériques de l’homme.
Lettre CXI. Le sophiste. Le véritable philosophe.
Lettre CXII. Difficulté de réformer les mauvaises habitudes.
Lettre CXIII. Si les vertus sont des êtres animés : absurdes questions. Suivre la vertu sans espoir de récompense.
Lettre CXIV. Que la corruption du langage vient de celle des mœurs. Mécène écrivain. Salluste.
Lettre CXV. Que le discours est le miroir de l’âme. Beauté de la vertu. Sur l’avarice.
Lettre CXVI. Qu’il faut bannir entièrement les passions.
Lettre CXVII. Quelle différence les stoïciens mettaient entre la sagesse et être sage. Du suicide.
Lettre CXVIII. Des élections à Rome. Du bien et de l’honnête.
Lettre CXIX. Qu’on est riche quand on commande à ses désirs.
Lettre CXX. Comment nous est venue la notion du bon et de l’honnête. L’homme est rarement semblable à lui-même.
Lettre CXXI. Que tout animal a la conscience de sa constitution.
Lettre CXXII. Contre ceux qui font de la nuit le jour. Le poète Montanus.
Lettre CXXIII. Mœurs frugales de Sénèque. Fuir les apologistes de la volupté.
Lettre CXXIV. Que le souverain bien se perçoit non par les sens, mais par l’entendement.
Livre XXII
Fragment d’une lettre du XXIIe livre
Accès
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
Œuvres complètes de Sénèque le Jeune, Hachette, 1914, volume 2 (p. acces).
Lettres à Lucilius
Livre I. 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12.
Livre II. 13. 14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. 21.
Livre III. 22. 23. 24. 25. 26. 27. 28. 29.
Livre IV. 30. 31. 32. 33. 34. 35. 36. 37. 38. 39. 40. 41.
Livre V. 42. 43. 44. 45. 46. 47. 48. 49. 50. 51. 52.
Livre VI. 53. 54. 55. 56. 57. 58. 59. 60. 61. 62.
Livre VII. 63. 64. 65. 66. 67. 68. 69.
Livre VIII. 70. 71. 72. 73. 74.
Livre IX. 75. 76. 77. 78. 79. 80.
Livre X. 81. 82. 83.
Livre XI - XIII. 84. 85. 86. 87. 88.
Livre XIV. 89. 90. 91. 92.
Livre XV. 93. 94. 95.
Livre XVI. 96. 97. 98. 99. 100.
Livre XVII - XVIII. 101. 102. 103. 104. 105. 106. 107. 108. 109.
Livre XIX - XX. 110. 111. 112. 113. 114. 115. 116. 117. 118. 119. 120. 121. 122. 123. 124.
Livre XXII. Fragment
Lettre 1
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius Lettre 1
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 1-2).
Lettre 2 ►
collection
Lettres à Lucilius Lettre 1
Sénèque le JeuneJoseph BaillardHachette1914ParisVvolume 2
Lettres à Lucilius Lettre 1
LETTRE I.
Sur l’emploi du temps.
Suis ton plan, cher Lucilius ; reprends possession de toi-même : le temps qui jusqu’ici t’était ravi, ou dérobé, ou que tu laissais perdre, recueille et ménage-le. Persuade-toi que la chose a lieu comme je te l’écris : il est des heures qu’on nous enlève par force, d’autres par surprise, d’autres coulent de nos mains1. Or la plus honteuse perte est celle qui vient de négligence ; et, si tu y prends garde, la plus grande part de la vie se passe à mal faire, une grande à ne rien faire, le tout à faire autre chose que ce qu’on devrait. Montre-moi un homme qui mette au temps le moindre prix, qui sache ce que vaut un jour, qui comprenne que chaque jour il meurt en détail ! Car c’est notre erreur de ne voir la mort que devant nous : en grande partie déjà on l’a laissée derrière ; tout l’espace franchi est à elle2.
Persiste donc, ami, à faire ce que tu me mandes : sois complètement maître de toutes tes heures. Tu dépendras moins de demain, si tu t’assures bien d’aujourd’hui. Tandis qu’on l’ajourne, la vie passe. Cher Lucilius, tout le reste est d’emprunt, le temps seul est notre bien. C’est la seule chose, fugitive et glissante, dont la nature nous livre la propriété ; et nous en dépossède qui veut. Mais telle est la folie humaine : le don le plus mince et le plus futile, dont la perte au moins se répare, on veut bien se croire obligé pour l’avoir obtenu ; et nul ne se juge redevable du temps qu’on lui donne, de ce seul trésor que la meilleure volonté ne peut rendre.
Tu demanderas peut-être comment je fais, moi qui t’adresse ces beaux préceptes. Je l’avouerai franchement : je fais comme un homme de grand luxe, mais qui a de l’ordre ; je tiens note de ma dépense. Je ne puis me flatter de ne rien perdre ; mais ce que je perds, et le pourquoi et le comment, je puis le dire, je puis rendre compte de ma gêne. Puis il m’arrive comme à la plupart des gens ruinés sans que ce soit leur faute : chacun les excuse, personne ne les aide. Mais quoi ! je n’estime point pauvre l’homme qui, si peu qu’il lui demeure, est content. Pourtant j’aime mieux te voir veiller sur ton bien, et le moment est bon pour commencer. Comme l’ont en effet jugé nos pères : ménager le fond du vase, c’est s’y prendre tard. Car la partie qui reste la dernière est non-seulement la moindre, mais la pire[1].
LETTRE I.
1. « Vous vous escoulez, vous vous respandez ; appilez-vous, soustenez-vous ; on vous trahit, on vous dissipe, on vous desrobe à vous. » (Montaigne, III, ix.)
2. Voir Lettres xxiv et clx. Consol. à Marcia, xx. Quest. natur., vii, xxxii. « Non, ce n’est pas vous qui avez vingt ou trente ans, c’est la mort qui a déjà vingt, trente ans d’avance sur vous, trente ans de grâce, mais qui vous ont rapproché d’autant du terme où la mort doit vous achever. » (Bridaine.)
↑ Voy. Lettre cviii.
Lettre 2
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 2-3).
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Lettre 3 ►
LETTRE II.
Des voyages et de la lecture.
Ce que tu m’écris et ce que j’apprends me fait bien espérer de toi. Tu ne cours pas çà et là, et ne te jettes pas dans l’agitation des déplacements. Cette mobilité est d’un esprit malade. Le premier signe, selon moi, d’une âme bien réglée, est de se fixer, de séjourner avec soi. Or prends-y garde[1] : la lecture d’une foule d’auteurs et d’ouvrages de tout genre pourrait tenir du caprice et de l’inconstance. Fais un choix d’écrivains pour t’y arrêter et te nourrir de leur génie, si tu veux y puiser des souvenirs qui te soient fidèles. C’est n’être nulle part que d’être partout. Ceux dont la vie se passe à voyager finissent par avoir des milliers d’hôtes et pas un ami3. Même chose arrive nécessairement à qui néglige de lier commerce avec un auteur favori pour jeter en courant un coup d’œil rapide sur tous à la fois. La nourriture ne profite pas, ne s’assimile pas au corps, si elle est rejetée aussitôt que prise. Rien n’entrave une guérison comme de changer sans cesse de remèdes ; on n’arrive point à cicatriser une plaie où les appareils ne sont qu’essayés. On ne fortifie pas un arbuste par de fréquentes transplantations. Il n’est chose si utile qui puisse l’être en passant. La multitude des livres dissipe l’esprit. Ainsi, ne pouvant lire tous ceux que tu aurais, c’est assez d’avoir ceux que tu peux lire. « Mais j’aime à feuilleter tantôt l’un, tantôt l’autre. » C’est le fait d’un estomac affadi, de ne goûter qu’un peu de tout : ces aliments divers et qui se combattent l’encrassent ; ils ne nourrissent point. Lis donc habituellement les livres les plus estimés ; et si parfois tu en prends d’autres, comme distraction, par fantaisie, reviens vite aux premiers. Fais chaque jour provision de quelque arme contre la pauvreté, contre la mort, contre tous les autres fléaux ; et de plusieurs pages parcourues, choisis une pensée pour la bien digérer ce jour-là. C’est aussi ce que je fais : dans la foule des choses que j’ai lues, je m’empare d’un trait unique. Voici mon butin d’aujourd’hui, c’est chez Épicure que je l’ai trouvé ; car j’ai coutume aussi de mettre le pied dans le camp ennemi, non comme transfuge, mais comme éclaireur : « La belle chose, s’écrie-t-il, que le contentement dans la pauvreté ! » Mais il n’y a plus pauvreté, s’il y a contentement4. Ce n’est point d’avoir peu, c’est de désirer plus, qu’on est pauvre5. Qu’importe combien cet homme a dans ses coffres, combien dans ses greniers, ce qu’il engraisse de troupeaux, ce qu’il touche d’intérêts, s’il dévore en espoir le bien d’autrui, s’il suppute non ce qu’il a acquis, mais ce qu’il voudrait acquérir ! « Quelle est la mesure de la richesse ? » diras-tu. D’abord le nécessaire, ensuite ce dont on se contente.
LETTRE II.
3. Tantum distat studium a lectione, quantum amicitia ab hospitio, socialis affectio a fortuita salutatione. (Saint Bernard, de Vit. solit.)
« Un lecteur en use avec les livres comme un citoyen avec les hommes. On ne vit pas avec tous ses contemporains, on choisit quelques amis. (Volt., Conseils à un journaliste.)
4. « Qui vit content de peu possède toute chose. » (Boileau.)
5. « S’il est vrai que l’on soit pauvre par toutes les choses que l’on désire, l’ambitieux et l’avare languissent dans une extrême pauvreté. » (La Bruyère, des Biens de fortune.)
↑ Voy. Lettre lxxxiv.
Lettre 3
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 3-4).
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Lettre 4 ►
LETTRE III.
Du choix des amis.
Tu as chargé de lettres pour moi, à ce que tu m’écris, un de tes amis. Puis tu me préviens de ne pas lui communiquer tout ce qui te touche, attendu que toi-même n’es point dans l’habitude de le faire. Ainsi, dans la même lettre, tu le reconnais pour ami et tu le désavoues. Ainsi ce mot, par où tu débutes, était une formule banale : tu disais mon ami, comme on dit l’honorable homme de tout candidat possible, comme le passant, dont le nom ne nous revient pas, est salué par nous du titre de maître. Pour cela passe. Mais si tu tiens pour ami l’homme en qui tu n’as pas autant de foi qu’en toi-même, ton erreur est grave et tu connais peu le grand caractère de la véritable amitié. Délibère sur tout avec l’homme de ton choix, mais sur lui-même au moment de choisir. Ami, sois confiant ; avant d’être ami, sois juge. Or ils prennent au rebours et intervertissent leurs devoirs ceux qui, contrairement aux préceptes de Théophraste, n’examinent qu’après s’être attachés et se détachent après l’examen. Réfléchis longtemps sur l’adoption d’un ami ; une fois décidé, ouvre toute ton âme pour le recevoir6 ; parle aussi hardiment devant lui qu’à toi-même. Vis en sorte que tu n’aies rien à t’avouer qui ne puisse l’être même à ton ennemi ; mais comme il survient de ces choses que l’usage est de tenir cachées, avec ton ami du moins que tous tes soucis, toutes tes pensées soient en commun. Le juger discret sera l’obliger à l’être. Certaines gens ont enseigné à les tromper en craignant qu’on ne les trompât, et donné par leurs soupçons le droit de les trahir7. Eh ! pourquoi donc des réticences devant un ami ? Pourquoi près de lui ne me croirai-je pas seul8 ?
Ce qui ne doit se confier qu’à l’amitié, certains hommes le content à tout venant ; toute oreille leur est bonne pour y décharger le secret qui les brûle ; d’autres en revanche redouteraient pour confidents jusqu’à ceux qu’ils chérissent le plus, et, s’il se pouvait, ne se fieraient pas à eux-mêmes : ils refoulent au plus profond de leur âme leurs moindres secrets. Fuyons ces deux excès ; car c’en est un de se livrer à tous, comme de ne se livrer à personne : seulement le premier me paraît plus honorable, le second plus sûr.
De même il faut blâmer tout ensemble et une mobilité toujours inquiète et une continuelle inaction. L’amour du tracas n’est point de l’activité, c’est une fièvre, un vagabondage d’esprit ; comme le repos n’est point cet état qui juge tout mouvement un supplice : il y a là énervement et marasme. Voici là-dessus ce que j’ai lu dans Pomponius, je le livre à tes réflexions : « Il y a des gens qui se sont tellement réfugié dans les ténèbres que tout leur paraît trouble au grand jour. » il faut entremêler les deux choses : l’homme oisif doit aussi agir et l’homme agissant se reposer. Consulte la nature, elle te dira qu’elle a créé le jour et la nuit.
LETTRE III.
6. Est enim consuetudinis meæ ut eligam ante, post diligam (Sid. Apoll., V, Ép. II.)
Que ta main serre en paix le nœud qu’elle a formé :
Sois tout à ton ami dès que tu l’as nommé.
(Colardeau, iie Nuit d’Young.)
7. « Le soupçon congédie la bonne foi, » disent les Italiens. « Il suffit souvent d’être soupçonné comme un ennemi pour le devenir : la dépense en est toute faite, on n’a plus rien à ménager. »
(Sévigné, Lettre LXXXIX.)
Quiconque est soupçonneux invite à le trahir. (Volt., Zaïre.)
Et si par un jaloux je me voyais contrainte,
J’aurais fort grande pente à confirmer sa crainte.
(Molière, École des maris.)
8. « Avec mon ami, disait un philosophe grec, je ne suis pas seul et nous ne sommes pas deux. »
Lettre 4
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 5-7).
◄ Lettre 3
Lettre 5 ►
LETTRE IV.
Sur la crainte de la mort.
Persévère dans ta voie, et hâte-toi de toutes tes forces pour jouir plus longtemps de l’heureuse réforme d’une âme rendue à la paix. C’est jouir déjà sans doute que de travailler à cette réforme et à cette paix ; mais bien autre est la volupté qu’on éprouve à contempler son âme pure de toute tache et resplendissante. Il te souvient, n’est-ce pas, quelle joie tu ressentis lorsqu’ayant quitté la prétexte tu pris la toge virile et fus mené en pompe au forum : attends-toi a mieux pour le jour où, dépouillant toute marque de l’enfance morale, tu seras inscrit par la philosophie au rang des hommes9. Nous ne sommes plus jeunes, mais, chose plus triste, nos âmes le sont toujours ; et, ce qui est pire, sous l’air imposant du vieil âge nous gardons les défauts de la jeunesse et non de la jeunesse seulement, mais de l’enfance même : la première s’effraye de peu, la seconde de ce qui n’est pas ; nous, de l’un et de l’autre. Fais seulement un pas, et tu reconnaîtras qu’il est des choses d’autant moins à craindre qu’elles effrayent davantage. Il n’est jamais grand le mal qui termine tous les autres. La mort vient à toi ? Il faudrait la craindre, si elle pouvait séjourner en toi ; nécessairement ou elle n’arrive point, ou c’est un éclair qui passe. « Il est difficile, dis-tu, d’amener notre âme au mépris de la vie. » Eh ! vois quels frivoles motifs inspirent quelquefois ce mépris ! Un amant court se pendre à la porte de sa maîtresse ; un serviteur se précipite d’un toit pour ne plus ouïr les reproches emportés d’un maître ; un esclave fugitif, de peur d’être ramené, se plonge un glaive dans le sein. Douteras-tu que le vrai courage ne fasse ce que fait l’excès de la peur ? Nul ne saurait vivre en sécurité, s’il songe trop à vivre longtemps, s’il compte parmi les grandes félicités de voir une nombreuse série de consuls. Que tes méditations journalières tendent à quitter sans regret cette vie que tant d’hommes embrassent et saisissent, comme le malheureux qu’entraîne un torrent s’accroche aux ronces et aux pointes des rochers. La plupart flottent misérablement entre les terreurs de la mort et les tourments de l’existence ; ils ne veulent plus vivre et ne savent point mourir10. Veux-tu que la vie te soit douce ? Ne sois plus inquiet de la voir finir. La possession ne plaît qu’autant qu’on s’est préparé d’avance à la perte. Or quelle perte plus facile à souffrir que celle qui ne se regrette point11? Exhorte donc, endurcis ton âme contre tous les accidents, possibles même chez les maîtres du monde. L’arrêt de mort de Pompée fut porté par un roi pupille et par un eunuque ; celui de Crassus par l’insolente cruauté d’un Parthe. Caligula commande, et Lépidus présente la tête au glaive du tribun Dexter ; lui-même tendra la sienne à Chéréas. Jamais la Fortune n’élève un homme tellement haut qu’elle ne le menace d’autant de maux qu’elle l’a mis à portée d’en faire. Défie-toi du calme présent : un instant bouleverse la mer : le même jour, là même où ils se jouaient, les vaisseaux s’engloutissent. Songe qu’un brigand, qu’un ennemi te peut mettre l’épée sur la gorge, qu’à défaut des puissants de la terre, le dernier esclave a sur toi droit de vie et de mort. En effet, qui méprise sa vie est maître de la tienne12. Parcours la liste de ceux qui périrent par embûches domestiques, par force ouverte ou trahison, tu verras que la colère des esclaves n’a pas fait moins de victimes que celle des rois. Que t’importe, ô homme ! le plus ou le moins de puissance de celui que tu crains, quand, le mal que tu crains, tout autre le peut faire ? « Mais, si le hasard te jette aux mains de tes ennemis, le vainqueur te fera conduire…» Eh ! certes, où tu vas. Pourquoi t’abuser toi-même et reconnaître seulement ici la fatalité que tu subis depuis longtemps ? Entends-moi bien : du jour où tu es né, c’est à la mort que tu marches. Voilà quelle sorte de pensées il faut rouler dans son esprit, si l’on veut attendre en paix cette heure dernière dont la frayeur trouble toutes les autres.
Mais pour terminer ma lettre, écoute la maxime qui m’a plu aujourd’hui (encore une fleur dérobée aux jardins d’autrui) : « C’est une grande fortune que la pauvreté réglée sur la loi de la nature. » Or cette loi, sais-tu à quoi elle borne nos besoins ? à ne point pâtir de la faim, de la soif, du froid. Pour chasser la faim et la soif, il n’est pas nécessaire d’assiéger un seuil orgueilleux, ni d’endurer un écrasant dédain, ou une politesse insultante, il n’est pas nécessaire de s’aventurer sur les mers ni de suivre les camps. Aisément on se procure ce que la nature réclame : la chose est à notre portée ; c’est pour le superflu que l’on sue, c’est le superflu qui nous use sous la toge, qui nous condamne à vieillir sous la tente, qui nous envoie échouer aux côtes étrangères. Et l’on a sous la main ce qui suffit ! Qui s’accommode de sa pauvreté est riche.
LETTRE IV.
9.
Quand l’homme, si longtemps inutile, inconnu,
À son cinquième lustre est enfin parvenu,
Il dépouille dès lors son âme puérile ;
Une fois revêtu de la robe virile,
Citoyen d’un État qu’il a droit de régir,
Il est mûr pour penser et ferme pour agir.
(1830. Sat. de Barthélemy.)
10.
Redoutant le néant, et lasse de souffrir,
Hélas ! tu crains de vivre et trembles de mourir !
(Lamartine, Méditat. XV.)
11.
Pourquoi perdre à regret la lumière reçue
Qu’on ne peut regretter après qu’on l’a perdue ?
(Cyrano, Agripp.)
12. C’est aussi le mot d’Henri IV. Voy. Montaigne, I, XXIII.
Qui méprise la vie est maître de la sienne. (Cinna, sc. ii.)
Qui ne craint point la mort est sûr de la donner.
(Volt., Oreste, III, sc. viii.)
Lettre 5
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 7-8).
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LETTRE V.
De la philosophie d’ostentation et de la vraie philosophie. La crainte et l’espérance.
Opiniâtrement livré à l’étude et laissant tout le reste, tu ne travailles qu’à te rendre chaque jour meilleur ; je t’en approuve et je m’en réjouis. Je ne t’exhorte pas à persévérer, je fais plus, je t’en prie. Mais écoute un avis : n’imite point ces hommes moins curieux de faire des progrès que du bruit ; que rien dans ton extérieur ou ton genre de vie n’appelle sur toi les yeux. Étaler une mise repoussante, une chevelure en désordre, une barbe négligée, déclarer la guerre à l’argenterie, établir son lit sur la dure, courir enfin après un nom par les voies les moins naturelles, fuis tout cela. Ce titre de philosophe, si modestement qu’on le porte, est bien assez impopulaire ; que sera-ce si nos habitudes nous retranchent tout d’abord du reste des hommes ? Je veux au dedans dissemblance complète : au dehors soyons comme tout le monde13. Point de toge brillante, ni sordide non plus. Sans posséder d’argenterie où l’or massif serpente en ciselure, ne croyons pas que ce soit preuve de frugalité que de n’avoir ni or ni argent chez soi. Ayons des façons d’être meilleures que celles de la foule, mais non pas tout autres ; sinon, nous allons faire fuir et nous aliéner ceux que nous prétendons réformer14. Nous serons cause en outre que nos partisans ne voudront nous imiter en rien, de peur d’avoir à nous imiter en tout. La philosophie a pour principe et pour drapeau le sens commun, l’amour de nos semblables ; nous démentirons cette devise si nous faisons divorce avec les humains. Prenons garde, en cherchant l’admiration, de tomber dans le ridicule et l’odieux. N’est-il pas vrai que notre but est de vivre selon la nature ? Or il est contre la nature de s’imposer des tortures physiques, d’avoir horreur de la plus simple toilette, d’affectionner la malpropreté et des mets, non-seulement grossiers, mais qui répugnent au goût et à la vue. De même que rechercher les délicatesses de la table s’appelle sensualité, fuir des jouissances tout ordinaires et peu coûteuses est de la folie. La philosophie veut qu’on soit tempérant, non bourreau de soi-même ; et la tempérance n’exclut pas un certain apprêt. Voici où j’aime que l’on s’arrête : je voudrais un milieu entre la vertu parfaite et les murs du siècle, et que chacun, tout en nous voyant plus haut que soi, se reconnût en nous. « Qu’est-ce à dire ? Ferons-nous donc comme tous les autres ? Point de différence de nous au vulgaire ? » Il y en aura certes une grande ; et qui nous examinera de près la sentira bien. Si l’on entre chez nous, que l’admiration soit plutôt pour le maître que pour les meubles. Il y a de la grandeur à se servir d’argile comme on se servirait d’argenterie ; il n’y en a pas moins à se servir d’argenterie comme si c’était de l’argile. C’est faiblesse d’âme de ne pouvoir supporter les richesses.
Mais pour te faire participer encore à la petite aubaine de ce jour, j’ai lu chez Hécaton, l’un des nôtres, que la mort des désirs profite aussi comme remède de la peur. « Tu cesseras de craindre, dit-il, si tu as cessé d’espérer15. » Tu demandes comment deux choses si opposées peuvent aller ensemble ? Eh bien, oui, cher Lucilius, en apparence divisées, elles sont étroitement unies. Tout comme la même chaîne attache le soldat à son prisonnier, ainsi ces affections si dissemblables marchent de compagnie : après l’espérance la crainte. Je ne m’étonne pas qu’il en aille ainsi : toutes deux sont filles de l’incertitude, toutes deux en attente, en souci de ce qui adviendra. Mais ce qui surtout les fait naître, c’est qu’on ne s’arrange pas du présent, c’est qu’on lance bien au loin ses pensées dans l’avenir. Ainsi la prévoyance, l’un de nos plus grands biens sur cette terre, s’est tournée en mal. L’animal voit le danger et le fuit ; le danger s’éloigne, sa sécurité renaît : nous, l’avenir nous torture en même temps que le passé. Que de choses salutaires à l’homme sont pour l’homme des poisons ! Sa mémoire lui ramène les angoisses de la peur, sa prévoyance les anticipe. Nul n’a assez des misères du présent16.
LETTRE V.
13.« Il faut être branche du même arbre, mais ne pas porter les mêmes opinions. » (M. Antonin.) « On vit à peu près comme les autres, sans affectation, sans apparence d’austérité, d’une manière sociale et aisée, mais avec une sujétion perpétuelle à tous ses devoirs. » (Fénelon, Instruct. et avis.)
14. Imité par Destouches (l’Homme singulier, act. III, sc. vii).
15. On a dit : Sperare timere est. « Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au delà ; la crainte, le désir, l’espérance, nous eslancent vers l’avenir et nous desrobbent le sentiment et la considération de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus. » (Montaigne, i, c. iii.)
16. Voy. Lettre XXIV : « L’autre a souvent la pierre en l’âme avant qu’il l’ait aux reins ; comme s’il n’estoit point assez à temps de souffrir le mal lorsqu’il y sera, il l’anticipe par fantaisie et luy court au devant. » (Montaigne, II, XII.)
Lettre 6
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 9-10).
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LETTRE VI.
De la véritable amitié.
Je sens, Lucilius, non-seulement que je m’amende, mais que je me transforme. Je n’ose garantir ni espérer que je n’ai plus rien à changer en moi. Qui suis-je pour qu’il n’y reste plus nombre de penchants à contenir, à affaiblir, à fortifier ? c’est même une preuve de son heureuse métamorphose que notre âme découvre en soi des défauts qu’elle ne se savait point encore. Il est des malades que l’on félicite de bien connaître leur mal. Que je voudrais faire passer en toi le changement subit que j’éprouve ! Alors je commencerais à prendre une confiance plus ferme en notre amitié, cette amitié vraie, que ni espoir, ni crainte, ni vue d’intérêt privé ne peuvent rompre, cette amitié qui ne meurt qu’avec l’homme et pour laquelle l’homme sait mourir. Je te citerais bien des gens chez qui les amis n’ont point manqué, mais bien l’amitié. Pareille chose ne peut arriver aux âmes qu’associe la passion de l’honnête et qu’un même vouloir entraîne. Comment n’en serait-il pas ainsi ? Elles savent qu’entre elles tout est commun, les malheurs plus que tout le reste. Tu ne peux mesurer en idée ce que chaque jour m’apporte de progrès visibles pour moi.
Tu vas me dire de t’envoyer aussi cette recette dont l’épreuve m’a été si efficace. Oui vraiment, j’aspire à verser mon trésor tout entier dans ton âme ; et si je me réjouis d’apprendre, c’est pour enseigner ; et nulle découverte ne me charmerait, quelque précieuse et salutaire quelle fût, si je la devais garder pour moi seul. Que la sagesse me soit donnée à condition de la renfermer en moi et de ne pas révéler ses oracles, je la refuserais. Toute jouissance qui n’est point partagée perd sa douceur17. Je t’enverrai donc les livres mêmes ; et pour que tu n’aies pas trop de peine à y chercher çà et là ce qui doit te servir, j’y ferai des remarques qui te mèneront incontinent aux endroits que j’approuve et que j’admire. Mais nous parler de vive voix et vivre ensemble te profitera plus qu’un discours écrit. Viens voir par toi-même, il le faut, d’abord parce qu’on en croit bien plus ses yeux que ses oreilles ; ensuite la voie du précepte est longue, celle de l’exemple courte et efficace. Cléanthe n’eût pas si bien reproduit Zénon, s’il n’eût fait que l’entendre. Il fut le témoin de sa vie, il en pénétra les secrets détails, il observa si sa morale servait de règle à sa conduite. Platon[1], Aristote et tous ces chefs futurs de sectes opposées recueillirent plus de fruit des mœurs de Socrate que de ses discours. Métrodore, Hermachus et Polyænos sortirent grands hommes moins de l’école d’Épicure que de son intimité. Mais si je te presse de venir, ce n’est pas pour tes progrès seuls, c’est aussi pour les miens : le profit sera grand et réciproque entre nous.
En attendant, comme je te dois mon petit tribut quotidien, voici ce qui m’a aujourd’hui charmé dans Hécaton : « Tu demandes quels progrès j’ai faits ? Je commence à être l’ami de moi-même. » C’est un grand pas : Hécaton ne sera plus seul. Un tel homme, sois-en sûr, est l’ami de tous les hommes.
LETTRE VI.
17. « Le tout ne vaut pas la moitié. » (Hésiode, Théog.) « Nul plaisir n’a saveur pour moy, sans communication : il ne me vient pas seulement une gaillarde pensée en l’âme qu’il ne me fasche de l’avoir produite seul et n’ayant à qui l’offrir.» (Montaigne, III, IX.)
Nihil est homini amicum, sine homine amico. (Saint Augustin, ad Prob., épître CXXX.)
L’allégresse du cœur s’augmente à la répandre ;
Et goûtât-on cent fois un bonheur tout parfait,
On n’en est pas content si quelqu’un ne le sait.
(Molière, École des femmes, IV, sc. VI.)
Eh ! jouit-on des biens que l’on n’ose répandre ?
Donner c’est acquérir, enseigner c’est apprendre.
(Colardeau, IIe Nuit d’Young.)
↑ Savoir : Platon par la vue, les autres par l'histoire des mœurs de Socrate. Ainsi tomberait l'anachronisme dont on accuse ici Sénèque, sur ce que Socrate était mort avant la naissance d'Aristote
Lettre 7
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 10-12).
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LETTRE VII.
Fuir la foule. Cruauté des spectacles de gladiateurs.
Tu me demandes ce que tu dois principalement éviter ? – La foule. Tu ne peux encore t’y livrer impunément. Moi, pour mon compte, j’avouerai ma faiblesse. Jamais je ne rentre chez moi tel que j’en suis sorti. Toujours quelque trouble que j’avais assoupi en moi se réveille, quelque tentation chassée reparaît. Ce qu’éprouvent ces malades réduits par un long état de faiblesse à ne pouvoir sans accident quitter le logis, nous arrive à nous de qui l’âme est convalescente d’une longue maladie. Il n’est pas bon de se répandre dans une nombreuse société. Là tout nous prêche le vice, ou nous l’imprime, ou à notre insu nous entache. Et plus nos liaisons s’étendent, plus le danger se multiplie. Mais rien n’est funeste à la morale comme l’habitude des spectacles. C’est là que les vices nous surprennent plus aisément par l’attrait du plaisir[1]. Que penses-tu que je veuille dire ? que j’en sors plus attaché à l’argent, à l’ambition, à la mollesse, ajoute même plus cruel et plus inhumain pour avoir été au milieu des hommes. Le hasard vient de me conduire au spectacle de midi : je m’attendais à des jeux, à des facéties, à quelque délassement qui repose les yeux du sang humain. Loin de là : tous les combats précédents avaient été pure clémence. Cette fois, plus de badinage : c’est l’homicide dans sa crudité. Le corps n’a rien pour se couvrir ; il est tout entier exposé aux coups, et pas un ne porte à faux. La foule préfère cela aux gladiateurs ordinaires et même extraordinaires. Et n’a-t-elle pas raison ? ni casque ni bouclier qui repousse le fer. À quoi servent ces armures, cette escrime, toutes ces ruses ? à marchander avec la mort. Le matin c’est aux lions et aux ours qu’on livre des hommes ; à midi, c’est aux spectateurs. On met aux prises ceux qui ont tué avec d’autres qui les tueront, et tout vainqueur est réservé pour une nouvelle boucherie. L’issue de la lutte est la mort ; le fer et le feu font la besogne. Cela, pour occuper les intermèdes. « Mais cet homme-ci a commis un vol ! – Eh bien, il mérite le gibet. – C’est un assassin ! – Tout assassin doit subir la peine du talion. Mais toi qu’as-tu fait, malheureux, qui te condamne à un tel spectacle ? – Les fouets ! le feu ! la mort ! s’écrie-t-on. En voilà un qui s’enferre trop mollement, qui tombe avec peu de fermeté, qui meurt de mauvaise grâce ! » – Le fouet les renvoie aux blessures ; et des deux côtés ces poitrines nues doivent d’elles-mêmes s’offrir aux coups. Le spectacle est-il suspendu ? Par passe-temps qu’on égorge encore, pour ne pas être à ne rien faire18.
Romains ! ne sentez-vous donc pas que l’exemple du mal retombe sur ceux qui le donnent ? Rendez grâce aux dieux immortels : ils vous laissent enseigner la cruauté à celui qui ne peut l’apprendre[2].
Il faut sauver de l’influence populaire un esprit trop tendre encore et peu ferme dans la bonne voie : aisément il passe du côté de la foule. Socrate, Caton, Lélius eussent pu voir leur vertu entraînée par le torrent de la corruption ; et nous, encore en pleine lutte contre nos penchants déréglés, nous saurions soutenir le choc des vices qui viennent à nous en si grande compagnie ! Un seul exemple de prodigalité ou de lésine fait beaucoup de mal ; un commensal aux goûts raffinés peu à peu nous effémine et nous amollit ; le voisinage d’un riche irrite la cupidité ; la rouille de l’envie se communique par le contact au cœur le plus net et le plus franc ; que penses-tu qu’il arrive de tes mœurs en butte aux assauts de tout un peuple ? Forcément tu seras son imitateur ou son ennemi. Double écueil qu’il faut éviter : ne point ressembler aux méchants parce qu’ils sont le grand nombre, ne point haïr le grand nombre parce qu’il diffère de nous. Recueille-toi en toi-même, autant que possible ; fréquente ceux qui te rendront meilleur, reçois ceux que tu peux rendre tels. Il y a ici réciprocité, et l’on n’enseigne pas qu’on ne s’instruise. Garde qu’une vaine gloriole de publicité n’entraîne ton talent à se produire devant un auditoire peu digne, pour y lire ou pour disserter, ce que je te laisserais faire si tu avais pour ce peuple-là quelque denrée de son goût. Mais aucun ne te comprendrait, hormis peut-être un ou deux par hasard ; encore faudrait-il les former toi-même, les élever à te comprendre. « Et pour qui donc ai-je tant appris ? » – N’aie point peur que ta peine soit perdue : tu as appris pour toi.
Mais pour ne pas profiter seul de ce que j’ai appris aujourd’hui, je te ferai part de ce que j’ai trouvé : ce sont trois belles paroles à peu près sur ce même sujet ; l’une payera la dette de ce jour, tu prendras les deux autres comme avance. Démocrite a dit : « Un seul homme est pour moi le public, et le public un seul homme. » J’approuve encore, quel qu’en soit l’auteur, car on n’est pas d’accord sur ce point, la réponse d’un artiste auquel on demandait pourquoi il soignait tant des ouvrages que si peu d’hommes seraient appelés à connaître : « C’est assez de peu, assez d’un, assez de pas un. » Le troisième mot, non moins remarquable, est d’Épicure ; il écrivait à l’un de ses compagnons d’études : « Ceci n’est pas pour la multitude, mais pour toi, car nous sommes l’un pour l’autre un assez grand théâtre19. » Garde cela, Lucilius, au plus profond de ton âme, et tu dédaigneras ce chatouillement qu’excite la louange sortant de plusieurs bouches. La foule t’applaudit ! Eh ! qu’as-tu à te complaire si tu es de ces hommes que la foule comprend ? C’est au dedans de toi que tes mérites doivent briller.
LETTRE VII.
18. Comparez à ce beau passage les molles et indécises paroles de Cicéron : « Les spectacles de gladiateurs semblent à quelques personnes une chose cruelle et inhumaine ; et je ne sais s’ils n’ont pas raison, vu ceux qu’on nous donne aujourd’hui. » (Tusc., II, XVII.) On a dit qu’il était réservé au christianisme de réclamer contre ces spectacles. Sénèque avait pris l’initiative, et même Pétrone, son contemporain, au début du poème de la Guerre civile.
19.
Le public à vos vers applaudit :
C’est quelque chose ; mais la gloire
Ne compte pas toujours les voix ;
Elle les pèse quelquefois.
Ayez celle d’Harlay, lui seul est un théâtre.
(La Fontaine, Lettre à M. de Harlay.)
Mille suffrages !
Mais en faut-il tant à mes vers ?
Mes amis me sont l’univers. (Gresset, Ép. à ma muse.)
↑ Voir Le repos du sage,au début, et la note.
↑ Dernière et inutile flatterie à l'adresse de Néron.
Lettre 8
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 13-15).
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LETTRE VIII.
Travail du sage sur lui-même. Mépris des biens extérieurs.
Quand je te presse de fuir le monde pour la retraite, et de te borner au témoignage de ta conscience, tu me dis : « Que deviennent vos grands préceptes qui veulent que la mort nous trouve en action ? » Quoi ! jusqu’ici te semblé-je inoccupé ? Je ne me suis séquestré, je n’ai fermé ma porte que pour être utile à un plus grand nombre. Aucun de mes jours ne s’écoule à rien faire ; mes études prennent une portion de mes nuits ; je succombe au sommeil plutôt que je ne m’y livre, et quand mes paupières, lasses de veiller, s’affaissent, je les retiens encore au travail20. J’ai dit adieu tout à la fois aux hommes et aux affaires, à commencer par les miennes. C’est au profit de la postérité que je travaille ; c’est pour elle que je rédige quelques utiles leçons, quelques salutaires avertissements, comme autant de recettes précieuses que je confie au papier, pour en avoir éprouvé la vertu sur mes propres plaies : car, si la guérison n’a pas été complète, le mal a cessé de s’étendre. Le droit chemin, que j’ai connu tard et lorsque j’étais las d’errer, je l’indique aux autres ; je leur crie : Évitez tout ce qui séduit le vulgaire, tout ce que le hasard dispense. Tenez tous ses dons pour suspects et tremblez d’y toucher. L’habitant des bois ou de l’onde se laisse prendre à l’appât qui l’allèche. Les présents de la fortune, comme vous les appelez, sont ses pièges. Qui veut vivre à l’abri de ses coups devra fuir au plus loin la glu perfide de ses faveurs. Car ici, trop malheureuses dupes, nous croyons prendre, et nous sommes pris. Cette course rapide vous mène aux abîmes ; cette éminente position a pour terme la chute ; et s’arrêter n’est plus possible, dès qu’une fois l’on cède au vertige de la prospérité. Ou jouis au moins de tes actes, ou jouis de toi-même[1]. Ainsi la fortune ne culbute point l’homme ; elle le courbe et le froisse seulement.
Un plan de vie aussi profitable au physique qu’au moral et qu’il faut garder, c’est de n’avoir de complaisance pour le corps que ce qui suffit pour la santé. Il le faut durement traiter, de peur qu’il n’obéisse mal à l’esprit ; le manger doit seulement apaiser la faim, le boire éteindre la soif, le vêtement garantir du froid, le logement abriter contre l’inclémence des saisons. Qu’il soit construit de gazon ou de marbre étranger de nuances diverses, il n’importe : sachez tous qu’on est aussi bien à couvert sous le chaume que sous l’or. Méprisez toutes ces laborieuses superfluités qu’on appelle ornements et décorations : dites-vous bien que dans l’homme rien n’est admirable que l’âme, que pour une âme grande rien n’est grand.
Si je me parle ainsi à moi et à la postérité, ne te semblé-je pas plus utile que si j’allais au forum cautionner quelqu’un sur sa demande, apposer mon sceau sur des tablettes testamentaires, ou dans le sénat appuyer un candidat de la voix et du geste ? Crois-moi : tels qui paraissent ne rien faire font plus que bien d’autres : ils sont ouvriers de la terre et du ciel tout ensemble.
Mais il faut finir et, selon mon engagement, payer pour cette lettre. Ce ne sera pas de mon cru : c’est encore Épicure que je feuillette et où j’ai lu aujourd’hui cette maxime : « Fais-toi l’esclave de la philosophie, pour jouir d’une vraie indépendance21. » Elle n’ajourne pas celui qui se soumet, qui se livre à elle. Il est tout d’abord affranchi ; car l’obéissance à la philosophie c’est la liberté. Peut-être veux-tu savoir pourquoi je cite tant d’heureux emprunts d’Épicure plutôt que des nôtres ? Et pourquoi toi-même les attribuerais-tu à Épicure plutôt qu’au domaine public ? Que de choses, chez les poètes, que les philosophes ont dites ou devaient dire ! Sans toucher aux tragiques ou aux drames romains, car ce dernier genre comporte aussi quelque gravité et tient le milieu entre le comique et le tragique, combien de vers et des plus éloquents dans les mimes où ils sont perdus ! Combien de mots de Publius[2], dignes non de bateleurs déchaussés, mais de tragédiens en cothurne ! Voici un de ses vers qui appartient à la philosophie et au point même touché tout à l’heure : il nie que les dons du hasard doivent être comptés comme à nous :
C’est au sort qu’appartient ce qu’obtinrent tes vœux.
Tu l’as dit en un vers beaucoup meilleur et plus serré, je me le rappelle :
Ce qu’a fait le hasard pour toi, n’est pas à toi.
Et ce trait, plus heureux encore, et que je ne puis omettre :
On peut ravir le bien que l’on a pu donner.
Je n’impute point ceci à ma décharge : je te paye sur ton bien.
LETTRE VIII.
20.
Je dérobe au sommeil, image de la mort,
Ce que je puis du temps qu’elle laisse à mon sort ;
Près du terme fatal prescrit par la nature
Et qui me fait du pied toucher la sépulture.
Près des derniers instants dont il presse le cours.
Ce que j’ôte à mes nuits je l’ajoute à mes jours.
Sur mon couchant enfin ma débile paupière
Me ménage avec soin ce reste de lumière.
(Rotrou, Venceslas, IV, sc. IV.)
21. Servitus dei vera libertas, est le dogme de Jansénius. Servire deo libertas est, dit Sénèque (de la Providence) ; et Cicéron, pro Cluent., lv : « Nous sommes tous esclaves des lois, afin de pouvoir être libres. »
↑ Aut saltem rectis aut semel fruere : texte corrompu. D'autres lisent ruere. Je propose : aut saltem actis aut temet fruere.
↑ Publius Syrus. Voy. Consol. à Marcia, IX et la note
Lettre 9
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 15-19).
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Lettre 10 ►
LETTRE IX.
Pourquoi le sage se fait des amis.
Épicure a-t-il raison de blâmer, dans une de ses lettres, ceux qui disent que le sage se suffit à lui-même et partant n’a pas besoin d’amis ? voilà ce que tu veux savoir. Épicure s’attaquait à Stilpon et à ceux qui voient le bien suprême dans une âme qui ne souffre de rien. L’ambiguïté est inévitable, si nous voulons rendre ἀπάθειαν par un seul mot précis et mettre impatientiam : car on pourra comprendre le contraire de ce que nous donnons à entendre. Nous voulons désigner l’homme qui repousse tout sentiment du mal, et on l’entendrait de celui pour qui tout mal est insupportable : vois donc s’il n’est pas mieux de dire une âme invulnérable, ou une âme placée en dehors de toute souffrance. Voici en quoi nous différons des Mégariques : notre sage est invincible à toutes les disgrâces, mais il n’y est pas insensible ; le leur ne les sent même pas. Le point commun entre eux et nous, c’est que le sage se suffit : toutefois il désire en outre les douceurs de l’amitié, du voisinage, du même toit, bien qu’il trouve en soi assez de ressources. Il se suffit si bien à lui-même, que souvent une partie de lui-même lui suffit, s’il perd une main par la maladie ou sous le fer de l’ennemi. Qu’un accident le prive d’un œil, il est satisfait de ce qui lui reste : mutilez, retranchez ses membres, il demeurera aussi serein que quand il les avait intacts. Les choses qui lui manquent, il ne les regrette pas ; mais il préfère n’en pas être privé. Si le sage se suffit, ce n’est pas qu’il ne veuille point d’ami ; c’est qu’il peut s’en passer ; et quand je dis qu’il le peut, j’entends qu’il en souffre patiemment la perte. Il ne sera jamais sans un ami ; il est maître de le remplacer sitôt qu’il le veut. Comme Phidias, s’il perd une statue, en aura bientôt fait une autre ; ainsi le sage, ce grand artiste en amitié, trouve à remplir la place vacante. Comment, dis-tu, peut-il faire si vite un ami ? Je te le dirai si tu veux bien que dès à présent je te paye ma dette, et que pour cette lettre nous soyons quittes. Hécaton a dit : « Voici une recette pour se faire aimer sans drogues, ni herbe, ni paroles magiques de sorcière. Aimez, on vous aimera22. » Ce qu’il y a de différence pour l’agriculteur entre moissonner et semer existe entre tel qui s’est fait un ami et tel qui s’en fait un. Le philosophe Attale disait souvent : « Il est plus doux de faire que d’avoir un ami, comme l’artiste jouit plus à peindre son tableau qu’à l’avoir peint. » Occupé qu’il est à son œuvre avec tant de sollicitude, que d’attraits pour lui dans cette occupation même ! L’enchantement n’est plus si vif quand, l’œuvre finie, sa main a quitté la toile ; alors il jouit du fruit de son art : il jouissait de l’art même lorsqu’il tenait le pinceau. Dans nos enfants l’adolescence porte plus de fruits ; mais leurs premiers ans charment davantage.
Revenons à notre propos. Le sage, bien qu’il se suffise, n’en désire pas moins un ami, ne fût-ce que pour exercer l’amitié, pour qu’une si belle vertu ne reste pas sans culture, et non, comme Épicure le dit dans sa lettre, pour avoir qui veille à son lit de douleur, qui le secoure dans les fers ou dans le besoin, mais un homme qui malade soit assisté par lui, et qui enveloppé d’ennemis soit sauvé par lui de leurs fers. Ne voir que soi, n’embrasser l’amitié que pour soi, méchant calcul : elle finira comme elle a commencé. On a voulu s’assurer d’un auxiliaire contre la captivité ; mais au premier bruit de chaînes plus d’ami. Ce sont amitiés du moment, comme dit le peuple. Choisi dans votre intérêt, je vous plais, tant que je vous sers. De là cette foule d’amis autour des fortunes florissantes ; abattues, quelle solitude23 ! les amis fuient les lieux d’épreuve. De là tant de ces déloyaux exemples, de ces lâchetés qui vous abandonnent, de ces lâchetés qui vous trahissent. Il faut bien que le début et le dénouement se répondent. Qui s’est fait ami par intérêt sera séduit par quelque avantage contraire à cette amitié, si, en elle, une autre chose qu’elle l’attirait. Pourquoi est-ce que je prends un ami ? afin d’avoir pour qui mourir, d’avoir qui suivre en exil, de qui sauver les jours, s’il le faut, aux dépens des miens. Cette autre union que tu me dépeins est un trafic, ce n’est pas l’amitié : un profit l’appelle, il y va ; le gain à faire, voila son but. Nul doute qu’il y ait quelque ressemblance entre cette vertu et l’affection des amants : l’amour peut se définir la folie de l’amitié. Eh bien ! éprouve-t-on jamais cette folie dans un but de lucre, par ambition, par vanité ? C’est par son propre feu que l’amour, insoucieux de tout le reste, embrase les âmes pour la beauté physique, non sans espoir d’une mutuelle tendresse. Eh quoi ! un principe plus noble produirait-il une affection honteuse ? « Il ne s’agit pas ici, dis-tu, de savoir si l’amitié est à rechercher pour elle-même ou dans quelque autre vue ; si c’est pour elle-même, celui-là peut s’approcher d’elle qui trouve son contentement en soi. » Et de quelle manière s’en approche-t-il ? comme de la plus belle des vertus, sans que le lucre le séduise, ou que les vicissitudes de fortune l’épouvantent. On dégrade cette majestueuse amitié quand on ne veut d’elle que ses bonnes chances. Cette maxime : le sage se suffit, est mésinterprétée, cher Lucilius, par la plupart des hommes : ils repoussent de partout le sage et l’emprisonnent dans son unique individu. Or il faut bien pénétrer le sens et la portée de ce que cette maxime promet. Le sage se suffit quant au bonheur de la vie, mais non quant à la vie elle-même. Celle-ci a de nombreux besoins ; il ne faut pour le bonheur qu’un esprit sain, élevé et contempteur de la Fortune. Je veux te faire part encore d’une distinction de Chrysippe : « Le sage, dit-il, ne manque de rien, et pourtant beaucoup de choses lui sont nécessaires : rien au contraire n’est nécessaire à l’insensé, qui ne sait faire emploi de rien, et tout lui manque. » Le sage a besoin de mains, d’yeux, de mille choses d’un usage journalier et indispensable, mais rien ne lui fait faute ; autrement il serait esclave de la nécessité : or il n’y a pas de nécessité pour le sage. Voilà comment, bien qu’il se suffise, il faut au sage des amis. Il les souhaite les plus nombreux possible, mais ce n’est pas pour vivre heureusement : il sera heureux même sans amis. Le vrai bonheur ne cherche pas à l’extérieur ses éléments : c’est en nous que nous le cultivons ; c’est de lui-même qu’il sort tout entier. On tombe à la merci de la Fortune, dès qu’on cherche au dehors quelque part de soi. « Quelle sera cependant l’existence du sage sans amis, abandonné, plongé dans les cachots, ou laissé seul chez un peuple barbare, ou retenu sur les mers par une longue traversée, ou exposé sur une plage déserte ? » Il sera comme Jupiter qui, dans la dissolution du monde où se confondent en un seul chaos les dieux et la nature un moment expirante, se recueille absorbé dans ses propres pensées. Ainsi fait en quelque façon le sage : il se replie en soi, il se tient compagnie. Tant qu’il lui est permis de régler son sort à sa guise, il se suffit, et néanmoins prend femme ; il se suffit, et devient père, et il ne vivrait pas, s’il lui fallait vivre seul. Ce qui le porte à l’amitié, ce n’est nullement l’intérêt ; c’est un entraînement de la nature, laquelle ainsi qu’à d’autres choses a attaché un charme à l’amitié. La solitude nous est aussi odieuse que la société de nos semblables nous est attrayante ; et comme la nature rapproche l’homme de l’homme, de même encore un instinct pressant l’invite à se chercher des amis. Mais tout attaché qu’il soit à ceux qu’il s’est faits, bien qu’il les mette sur la même ligne, souvent plus haut que lui, le sage n’en restreindra pas moins sa félicité dans son cœur et dira ce qu’a dit Stilpon qu’Épicure malmène dans une de ses lettres. Stilpon, à la prise de sa ville natale, avait perdu ses enfants, perdu sa femme, et de l’embrasement général il s’échappait seul et heureux pourtant, quand Démétrius, que nombre de villes détruites avaient fait surnommer Poliorcète, lui demanda s’il n’avait rien perdu ? « Tous mes biens, répondit-il, sont avec moi. » Voilà l’homme fort, voilà le héros ! Il a vaincu la victoire même de son ennemi : « Je n’ai rien perdu, » lui dit-il, et il le réduit à douter de sa conquête. « Tous mes biens sont avec moi, » justice, fermeté, prudence et ce principe même qui ne compte comme bien rien de ce que peuvent ravir les hommes[1]. On admire certains animaux qui passent impunément au travers des feux ; combien est plus admirable l’homme qui du milieu des glaives, des écroulements, des incendies, s’échappe sans blessure et sans perte ! Tu vois qu’il en coûte moins de vaincre toute une nation qu’un seul homme. Ce mot de Stilpon est celui du stoïcien : lui aussi emporte ses richesses intactes à travers les villes embrasées ; car il se suffit à lui-même, il borne là sa félicité. Ne crois pas qu’il n’y ait que nous qui ayons à la bouche de fières paroles ; ce même censeur de Stilpon, Épicure a fait entendre un mot semblable que tu peux prendre comme cadeau, bien que ce jour-ci soit soldé. « Celui qui ne se trouve pas amplement riche, fût-il maître du monde, est toujours malheureux. » Ou, si la chose te semble mieux énoncée d’une autre manière, car il faut s’asservir moins aux paroles qu’au sens : « Celui-là est misérable qui ne se juge pas très-heureux, commandât-il à l’univers. » Vérité vulgaire, comme tu vas le voir, dictée qu’elle est par la nature ; tu trouveras dans un poète comique :
N’est pas heureux qui ne pense point l’être.
Qu’importe en effet quelle situation est la tienne, si elle te semble mauvaise ? « Quoi ! vas-tu m’objecter, ce riche engraissé d’infamie, qui a tant d’esclaves, mais bien plus de maîtres, pour être heureux n’a-t-il qu’à se proclamer tel ? » Je réponds qu’il s’agit non de ses dires, mais de son sentiment, non de son sentiment d’un jour, mais de celui de tous les instants. N’ayons peur qu’un aussi rare trésor que le bonheur tombe aux mains d’un indigne. Hormis le sage, nul n’est content de ce qu’il est : toute déraison est travaillée du dégoût d’elle-même.
LETTRE IX.
22. Habes amicos, quia amicus ipse es. (Pline, Panég., lxxxv.)
Je t’apprendrai, si tu veux, en peu d’heures
Le beau secret du breuvage amoureux :
Aime les tiens, tu seras aimé d’eux ;
Je ne sais point de recettes meilleures. (Pibrac, Quatrains.)
23.
Place-t-on un nouveau ministre ?
Il faut pour ses flatteurs agrandir son palais.
Des grâces, des trésors n’a-t-il plus le registre ?
Une solitude sinistre
Fait déserter jusques à ses valets.
La foule se presse où l’on donne,
Mais où l’on a donné, l’on ne voit plus personne.
(Lamothe, Fables, liv. I)
↑ Voy. le même trait de Stilpon: Constance du sage, V et VI.
Lettre 10
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 19-20).
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LETTRE X.
Utilité de la retraite. Vœux et prières des hommes.
Oui, je ne m’en dédis point : fuis les grandes compagnies, fuis les petites, fuis même celle d’un seul. Je ne sache personne avec qui je veuille te voir communiquer. Et vois quelle estime tu obtiens de moi : j’ose te confier à toi-même. Cratès[1], dit-on, le disciple de ce même Stilpon dont j’ai fait mention dans ma dernière lettre, voyant un jeune homme se promener à l’écart, lui demanda ce qu’il faisait là tout seul : « Je m’entretiens, répondit l’autre, avec moi-même. – Prends garde, je te prie, et fais grande attention, reprit Cratès, de ne pas t’entretenir avec un méchant. » On surveille d’ordinaire l’homme en proie au désespoir ou à la frayeur, pour qu’il n’abuse pas de sa solitude ; et quiconque n’a plus sa raison ne doit pas être livré à lui-même. Car alors s’agitent les mauvais desseins, alors on trame la perte d’autrui ou la sienne propre ; alors les passions criminelles jettent leurs plans, et tout ce que par crainte ou par honte elle recelait en elle, l’âme le produit au dehors ; l’audace s’aiguise, l’incontinence s’enflamme, l’irascibilité s’exalte. En un mot, le seul avantage de la solitude qui est de n’avoir point de complice, de ne point craindre les révélateurs, l’insensé le perd : lui-même se trahit. Vois donc ce que j’espère de toi, ou plutôt ce que je m’en promets ; car qui dit espérance parle d’un bien douteux : je n’imagine pas avec qui j’aimerais mieux te voir qu’avec toi. Je rappelle en mon souvenir de quel grand cœur ont jailli certains de tes mots, de quelle force ils étaient remplis. Je m’en félicitai tout d’abord et me dis : « Cela n’est point venu du bout des lèvres ; il y a un fond sous ces paroles. Ce n’est point là une âme de la foule, elle aspire à la véritable vie. » Que tes discours, que ta conduite ne fassent qu’un : garde que rien ne te fasse déchoir. Pour tes vœux d’autrefois, tiens-en quitte la divinité ; formes-en d’autres tout nouveaux : implore d’elle la sagesse, la santé de l’âme, et seulement ensuite celle du corps24. Ces souhaits-là, qui t’empêche de les renouveler souvent ? Tu peux hardiment les faire : tu ne demanderas rien du bien d’autrui. — Mais, selon ma coutume, pour joindre à ma lettre quelque petit présent, voici une chose bien vraie que je trouve chez Athénodore[2] : « Tiens-toi pour affranchi de tout mauvais désir, quand tu en seras au point de ne demander rien au ciel que tu ne puisses lui demander à la face de tous. » Car aujourd’hui, ô comble du délire ! les plus honteuses prières se murmurent tout bas dans les temples ; si quelqu’un prête l’oreille, on se tait ; et ce qu’on ne voudrait pas que l’homme sût, on le raconte aux immortels25. Veille à ce qu’on ne te rappelle point cette maxime préservatrice : vis avec les hommes comme si Dieu te voyait ; parle à Dieu comme si les hommes t’entendaient.
LETTRE X.
24. « Demande à Dieu la conversion de ton cœur, expose-lui toutefois avec confiance tes nécessités même corporelles. » (Bossuet, Culte dû à Dieu.)
25. « L’un dit : Vous seriez mon sauveur, si vous vouliez me tirer de la pauvreté ; je ne vous le promets pas. Combien lui disent en secret : Que je puisse contenter ma passion ; je ne le veux pas. Que je puisse seulement venger cette injure ; je vous le défends. » (Bossuet, Sermon sur la Nativité.)
↑ Philosophe cynique, né à Thèbes, disciple de Stilpon et le premier maître de Zénon, vers l'an 325 av. J. C.
↑ Sur Athenodore, voy. Consol. à Marcia, IV.
Lettre 11
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 20-22).
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LETTRE XI.
Ce que peut la sagesse contre les défauts naturels. Il faut se choisir des modèles.
J’ai conversé avec ton ami : il est de bon naturel. Toute l’élévation de son âme, l’étendue de son esprit et même de ses progrès se sont montrées dans cette première entrevue. Il nous a donné l’avant-goût de ce qu’il réalisera : car il parlait sans préparation, pris à l’improviste. À mesure qu’il se remettait, il avait peine à se défaire d’un modeste embarras, d’heureux augure chez un jeune homme, tant elle venait du fond de l’âme cette pudeur qui colorait ses traits. L’habitude lui en restera, autant que je puis conjecturer, fût-il même aguerri et débarrassé de tous ses défauts ; fût-il sage, elle le suivra. Car aucune sagesse ne saurait enlever dans l’homme physique ou moral des imperfections originelles : ce qui est implanté en nous, ce qui naît avec nous, se modifie par l’art, mais ne peut s’extirper. J’ai vu les plus hardis mortels ne pouvoir paraître en public sans être pris d’une sueur soudaine, comme ceux que la fatigue ou une extrême chaleur accable. J’en ai vu à qui les genoux tremblaient au moment de prendre la parole ; il en est alors dont les dents s’entrechoquent, la langue balbutie, les lèvres demeurent collées l’une à l’autre. C’est de quoi les leçons ni l’usage ne guérissent jamais ; la nature manifeste là son empire et avertit même les plus forts de leur faiblesse. Outre cela, je connais encore ces subites rougeurs dont se couvrent les visages même les plus graves. Plus apparentes chez ceux qui sont jeunes comme ayant le sang plus chaud et le front moins exercé, elles ne laissent pas de se produire chez les hommes les plus consommés et chez les vieillards. Certaines gens ne sont jamais plus à craindre que lorsqu’ils ont rougi, comme s’ils avaient jeté dehors toute vergogne. Sylla devenait bien plus violent quand le sang lui était monté au visage. Nulle physionomie n’a été plus ouverte aux impressions que celle de Pompée26 : il ne parut jamais devant plusieurs personnes sans rougir, surtout devant des assemblées. Même chose arriva à Fabianus[1], introduit au sénat comme témoin, je me le rappelle ; et cette pudeur lui allait merveilleusement. C’était l’effet, non point d’un caractère timide, mais d’une situation nouvelle, dont l’inhabitude, sans déconcerter tout à fait, agit sur des natures faciles et physiquement prédisposées à s’émouvoir. Car si chez les unes le sang est plus calme ; vif et mobile chez d’autres, incontinent il se porte au visage. C’est, je le répète, ce que la sagesse n’empêchera jamais ; autrement elle tiendrait la nature même sous sa loi, si elle en rayait toute imperfection. Celles qu’on tient du hasard de la naissance et du tempérament, lors même que l’âme a longtemps et péniblement lutté pour s’en affranchir, ne nous quittent plus. On ne les étouffe pas plus qu’on ne les fait naître. Les acteurs, qui sur la scène imitent les passions, qui expriment la crainte dans ses agitations les plus vives, et l’abattement dans tous ses symptômes, n’ont d’autre moyen pour simuler la honte que de baisser la tête, prendre un ton de voix humble, fixer sur la terre des yeux à demi fermés : il ne leur est pas donné de se faire rougir, phénomène qu’on n’empêche ni ne provoque. La sagesse ne promet ni ne fait rien pour le combattre ; il ne dépend que de lui-même : il paraît contre notre volonté, comme il disparaît sans elle.
Mais ma lettre réclame le trait qui doit la terminer. Reçois donc un utile et salutaire conseil que je veux que tu graves dans ton âme : « Il nous faut choisir un homme vertueux et l’avoir constamment devant nos yeux, afin de vivre comme en sa présence et d’agir en tout comme s’il nous voyait. » Voilà, cher Lucilius, un précepte d’Épicure ; c’est un surveillant, un gouverneur qu’il nous impose, et avec raison. Que de fautes évitées, si au moment de les commettre on avait un témoin ! Prenons pour guide de conscience un homme révéré par nous, dont l’autorité purifie nos pensées les plus secrètes. Heureux le personnage dont la présence, que dis-je ? dont le souvenir même rend meilleur ! heureux qui le vénère assez pour qu’à ce seul souvenir il rentre dans le calme et dans l’ordre ! Qui rend aux vertus cet hommage le méritera bientôt lui-même. Oui, fais choix de Caton ou, s’il te paraît trop rigide, adopte la morale plus tempérée de Lélius : détermine-toi pour l’homme qui t’a plu par sa vie, par ses discours, par son visage même où son âme se montre au dehors : propose-toi-le incessamment soit comme censeur, soit comme modèle. On a besoin, je le dis encore, d’un type auquel se conforment nos mœurs. À moins d’une règle, les penchants vicieux ne se redressent point.
LETTRE XI.
26. Oris probi, animo inverecundo, figure honnête, cœur sans vergogne. (Sall., Fragm.) Voir, sur cette figure de Pompée, Pline l’Anc., VII, xii ; Velleius, II, xxix.
↑ Sur Fabianus, voy. Brièveté de la vie, XIV; Consol. à Marcia, xxiii. Sénèq. , Rhét Controv. II, préface.
Lettre 12
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 23-25).
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LETTRE XII.
Avantages de la vieillesse. – Sur la mort volontaire.
De quelque côté que je me tourne, tout ce que je vois me démontre que je suis vieux[1]. J’étais allé à ma campagne, près de la ville, et je me plaignais des dépenses qu’entraînait le délabrement de ma maison. Le fermier me dit qu’il n’y avait point négligence de sa part, qu’il faisait tout ce qu’il devait, mais que le bâtiment était vieux. – Ce bâtiment s’est élevé sous ma main ! que vais-je devenir, moi, si des murs de mon âge tombent déjà en poudre ? J’étais piqué ; je saisis le premier sujet d’exhaler ma mauvaise humeur : « On voit bien, dis-je, que ces platanes sont négligés ; ils n’ont plus de feuilles ; quelles branches noueuses, rabougries ! quels troncs affreux et rongés de mousse ! cela n’arriverait pas, si l’on prenait soin de les déchausser, de les arroser. » Lui de jurer par mon bon génie qu’il y fait tout ce qu’on y peut faire, qu’il n’omet aucun soin, mais qu’ils ont un peu d’âge. – Entre nous, c’est moi qui les avais plantés, qui avais vu leur premier feuillage. Me tournant vers l’entrée du logis : « Quel est, dis-je, ce vieux décrépit très-bien placé là au seuil de ma porte, car il s’apprête à le passer pour toujours ? où as-tu fait cette trouvaille ? le beau plaisir d’aller enlever les morts du voisinage ! – Vous ne me reconnaissez pas ? dit l’autre. Je suis Felicio, à qui vous apportiez des jouets. Je suis le fils de Philositus, votre fermier ; j’étais votre petit favori. – Le bonhomme radote complètement. Ce poupon-là, mon petit favori ! au fait, il pourra l’être : voilà que les dents lui tombent27. »
Je dois à ma campagne d’y avoir vu de tous côtés ma vieillesse m’apparaître28. Faisons-lui bon accueil et aimons-la : elle est pleine de douceurs pour qui sait en user. Les fruits ont plus de saveur quand ils se passent ; l’enfance n’a tout son éclat qu’au moment où elle finit ; pour les buveurs, la dernière rasade est la bonne, c’est le coup qui les noie, qui rend l’ivresse parfaite29. Ce qu’a de plus piquant toute volupté, elle le garde pour l’instant final. Le grand charme de la vie est à son déclin, je ne dis pas au bord de la tombe, bien que, même sur l’extrême limite, elle ait à mon gré ses plaisirs. Du moins a-t-elle pour jouissance l’avantage de n’en désirer aucune. Qu’il est doux d’avoir lassé les passions, de les avoir laissées en route ! « Mais il est triste d’avoir la mort devant les yeux ! » D’abord elle doit être autant devant les yeux du jeune homme que du vieillard : car elle ne nous appelle point par rang d’âge ; puis on n’est jamais tellement vieux qu’on ne puisse espérer sans présomption encore un jour30. Or un jour, c’est un degré de la vie : l’ensemble d’un âge d’homme se compose de divisions, de petits cercles enveloppés par de plus grands. Il en est un qui les embrasse et les comprend tous31 : celui qui va de la naissance à la mort. Tel cercle laisse en dehors les années de l’adolescence ; tel autre enferme dans son tour l’enfance tout entière ; vient ensuite l’année qui rassemble en elle tous les temps qui multipliés forment la vie. Une moindre circonférence borne le mois, une bien moindre encore le jour ; mais le jour va, comme tout le reste, de son commencement à sa fin, de son aurore à son couchant. Aussi Héraclite, que l’obscurité de son style a fait surnommer le Ténébreux, dit que chaque jour ressemble à tous : ce qu’on a interprété diversement. Les uns entendent qu’il est pareil quant aux heures, et ils disent vrai ; car si un jour est un espace de vingt-quatre heures, nécessairement tous les jours entre eux sont pareils, parce que la nuit gagne ce que le jour perd. D’autres appliquent cette ressemblance à l’ensemble de tous les jours, la plus longue durée n’offrant que ce qu’on trouve en une seule journée, lumière et ténèbres. Dans les révolutions alternatives du ciel ce double phénomène se répète, mais n’est jamais autre, qu’il s’abrège ou qu’il se prolonge. Disposons donc chacune de nos journées comme si elle fermait la marche, comme si elle achevait et complétait notre vie32. Pacuvius qui, par une sorte de prescription, fit de la Syrie son domaine33, qui présidait lui-même aux libations et au banquet de ses funérailles, se faisait porter de la table au lit, aux applaudissements de ses amis de débauche, et l’on chantait en grec au son des instruments : Il a vécu ! il a vécu[2]! Il s’enterrait, cet homme, tous les jours. Ce qu’il faisait par dépravation, faisons-le dans un bon esprit ; et, en nous livrant au sommeil, disons, satisfaits et joyeux :
J’ai vécu, jusqu’au bout j’ai fourni ma carrière[3].
Si Dieu nous accorde un lendemain, soyons heureux de le recevoir. On jouit pleinement et avec sécurité de soi-même, quand on attend le lendemain sans inquiétude. Qui dit le soir : « J’ai vécu, » peut dire le matin : « Je gagne une journée. »
Mais il est temps de clore ma lettre. « Quoi ! dis-tu, elle m’arrivera sans la moindre aubaine ? » Ne crains rien : elle te portera quelque chose. Quelque chose, ai-je dit ? beaucoup même. Car quoi de plus excellent que ce mot que je lui confie pour te le transmettre : « Il est dur de vivre sous le joug de la nécessité, mais il n’y a nulle nécessité d’y vivre ! » et comment y en aurait-il ? De toutes parts s’ouvrent à la liberté des voies nombreuses, courtes, faciles. Rendons grâce à Dieu : on ne peut retenir personne dans la vie : point de nécessités que l’homme ne puisse fouler aux pieds. « Il est d’Épicure, dis-tu, ce mot-là. Pourquoi donner ce qui n’est pas à toi ? » Toute vérité est mon bien ; et je ne cesserai de t’envoyer de l’Épicure à foison, pour que les gens qui jurent d’après un maître et considèrent non ce qu’on a pu dire, mais qui l’a dit, sachent que les bonnes pensées appartiennent à tous.
LETTRE XII.
27. La même plaisanterie, dans Plaute, est appliquée aussi à un vieillard. Voir aussi Lettre lxxxiii.
28. Pétrarque a imité en beaux vers latins tout le morceau qui précède. (Epist. XVIII, liv. II.)
29.
Une chose qui meurt, mes amis, a souvent
De charmantes caresses.
Dans le vin que je bois, ce que j’aime le mieux
C’est la dernière goutte.
L’enivrante saveur du breuvage joyeux
Souvent s’y cache toute.
(Vict. Hugo, Chants du crépuscule, xxxiii.)
30.
J’en puis jouir demain et quelques jours encore.
(La Fontaine, Le vieillard et les jeunes hommes.)
31.
Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps ;
Qu’on le partage en jours, en heures, en moments,
Il n’en est point qu’il ne comprenne
Dans le fatal tribut : tous sont de son domaine.
(La Fontaine, La mort et le mourant.)
32.
Omnem crede diem tibi diluxisse supremum. (Horat., I, Ép. iv.)
Crois voir dans chaque jour luire ton jour suprême.
33. C’est-à-dire qu’il fut longtemps gouverneur de Syrie, par la volonté de Tibère, qui aimait à laisser vieillir dans les emplois ceux qu’il en avait investis. (Tac., Ann., II, lxxix, et Suét., Tiber., xlii, sur ce même Pacuvius.)
↑ Voy. Sénèque sur sa vieillesse, Lettres XV, XXVI, XLIX
↑ Voy. Brièveté de la vie, XX, et la note.
↑ Énéid., IV, 654
Lettre 13
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 25-29).
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LETTRE XIII.
Sur la force d’âme qui convient au sage. – Ne pas trop craindre l’avenir.
Ton courage est grand, je le sais. Avant même de t’être armé de ces préceptes qui nous sauvent, qui triomphent des plus rudes atteintes, tu étais, en face de la Fortune, assez sûr de toi, bien plus sûr encore quand tu en es venu aux mains avec elle et que tu as mesuré tes forces. Et qui peut jamais se fier fermement aux siennes, s’il n’a vu mille difficultés surgir de toutes parts et quelquefois le serrer de près ? Pour une âme énergique et qui ne pliera sous le bon plaisir de personne, voilà l’épreuve, la vraie pierre de touche. L’athlète ne saurait apporter au combat toute l’ardeur nécessaire, s’il n’a jamais reçu de contusions. Celui qui a vu couler son sang, dont les dents ont craqué sous le ceste, qui, renversé, a supporté le poids de l’adversaire étendu sur lui, que l’on a pu abattre sans abattre son courage, qui à chaque chute s’est relevé plus opiniâtre, celui-là descend plein d’espoir dans l’arène. Ainsi, pour suivre la similitude, souvent la Fortune t’a tenu sous elle et, loin de te rendre, dégagé d’un seul bond tu l’as attendue plus fièrement : la vertu croît et gagne aux coups qu’on porte. Toutefois, si bon te semble, accepte de moi de nouveaux moyens de résistance. Il y a, ô Lucilius, plus de choses qui font peur qu’il n’y en a qui font mal, et nos peines sont plus souvent d’opinion que de réalité. Je te parle ici le langage non des stoïciens, mais de l’autre école, moins hardie. Car nous disons, nous, que tout ce qui arrache à l’homme la plainte ou le cri des douleurs, tout cela est futile et à dédaigner. Oublions ces doctrines si hautes et néanmoins si vraies : ce que je te recommande, c’est de ne pas te faire malheureux avant le temps ; car ces maux, dont l’imminence apparente te fait pâlir, peut-être ne seront jamais, à coup sûr ne sont point encore. Nos angoisses parfois vont plus loin, parfois viennent plus tôt qu’elles ne doivent ; souvent elles naissent d’où elles ne devraient jamais naître. Elles sont ou excessives, ou chimériques, ou prématurées. Le premier de ces trois points étant controversé et le procès restant indécis, n’en parlons pas quant à présent. Ce que j’appellerais léger, tu le tiendrais pour insupportable ; et je sais que des hommes rient sous les coups d’étrivières, que d’autres se lamentent pour un soufflet. Plus tard nous verrons si c’est d’elles-mêmes que ces choses tirent leur force ou de notre faiblesse. En attendant promets-moi, quand tu seras assiégé d’officieux qui te démontreront que tu es malheureux, de ne point juger sur leurs dires, mais sur ce que tu sentiras : consulte ta puissance de souffrir, appelles-en à toi-même qui te connais mieux que personne : « D’où me viennent ces condoléances ? quelle peur agite ces gens ? ils craignent jusqu’à la contagion de ma présence, comme si l’infortune se gagnait ! Y a-t-il ici quelque mal réel ; ou la chose ne serait-elle point plus décriée que funeste ? » Adresse-toi cette question : « N’est-ce pas sans motif que je souffre, que je m’afflige ; ne fais-je point un mal de ce qui ne l’est pas ? » – « Mais comment voir si ce sont chimères ou réalités qui causent mes angoisses ? » Voici à cet égard la règle. Ou le présent fait notre supplice, ou c’est l’avenir, ou c’est l’un et l’autre. Le présent est facile à apprécier. Ton corps est-il libre, est-il sain, aucune disgrâce n’affecte-t-elle ton âme, nous verrons comment tout ira demain, pour aujourd’hui rien n’est à faire. « Mais demain arrivera. » Examine d’abord si des signes certains présagent la venue du mal, car presque toujours de simples soupçons nous abattent, dupes que nous sommes de cette renommée qui souvent défait des armées entières, à plus forte raison des combattants isolés. Oui, cher Lucilius, on capitule trop vite devant l’opinion : on ne va point reconnaître l’épouvantail, on n’explore rien, on ne sait que trembler et tourner le dos comme les soldats que la poussière soulevée par des troupeaux en fuite a chassés de leur camp, ou qu’un faux bruit semé sans garant frappe d’un commun effroi. Je ne sais comment le chimérique alarme toujours davantage : c’est que le vrai a sa mesure, et que l’incertain avenir reste livré aux conjectures et aux hyperboles de la peur. Aussi n’est-il rien de si désastreux, de si irrémédiable que les terreurs paniques : les autres ôtent la réflexion, celles-ci, jusqu’à la pensée. Appliquons donc ici toutes les forces de notre attention. Il est vraisemblable que tel mal arrivera, mais est-ce là une certitude ? Que de choses surviennent sans être attendues, que de choses attendues ne se produisent jamais ! Dût-il même arriver, à quoi bon courir au-devant du chagrin ? il se fera sentir assez tôt quand il sera venu : d’ici là promets-toi meilleure chance. Qu’y gagneras-tu ? du temps. Mille incidents peuvent faire que le péril le plus prochain, le plus imminent, s’arrête ou se dissipe ou aille fondre sur une autre tête. Des incendies ont ouvert passage à la fuite ; il est des hommes que la chute d’une maison a mollement déposés à terre ; des têtes déjà courbées sous le glaive l’ont vu s’éloigner, et le condamné a survécu à son bourreau. La mauvaise fortune aussi a son inconstance. Elle peut venir comme ne venir pas : jusqu’ici elle n’est pas venue : vois le côté plus doux des choses. Quelquefois, sans qu’il apparaisse aucun signe qui annonce le moindre malheur, l’imagination se crée des fantômes ; ou c’est une parole de signification douteuse qu’on interprète en mal, ou l’on s’exagère la portée d’une offense, songeant moins au degré d’irritation de son auteur qu’à tout ce que pourrait sa colère. Or la vie n’est plus d’aucun prix, nos misères n’ont plus de terme, si l’on craint tout ce qui en fait de maux est possible. Que ta prudence te vienne en aide, emploie ta force d’âme à repousser la peur du mal même le plus évident ; sinon, combats une faiblesse par une autre, balance la crainte par l’espoir. Si certains que soient les motifs qui effraient, il est plus certain encore que la chose redoutée peut s’évanouir, comme celle qu’on espère peut nous décevoir. Pèse donc ton espoir et ta crainte, et si l’équilibre en somme est incertain, penche en ta faveur et crois ce qui te flatte le plus. As-tu plus de probabilités pour craindre, n’en incline pas moins dans l’autre sens et coupe court à tes perplexités. Représente-toi souvent combien la majeure partie des hommes, alors qu’ils n’éprouvent aucun mal, qu’il n’est pas même sûr s’ils en éprouveront, s’agitent et courent par tous chemins. C’est que nul ne sait se résister, une fois l’impulsion donnée, et ne réduit ses craintes à leur vraie valeur. Nul ne dit : « Voilà une autorité vaine, vaine de tout point : cet homme est fourbe ou crédule. » On se laisse aller aux rapports ; où il y a doute, l’épouvante voit la certitude ; on ne garde aucune mesure, soudain le soupçon grandit en terreur.
J’ai honte de te tenir un pareil langage et de t’appliquer d’aussi faibles palliatifs. Qu’un autre dise : « Peut-être cela n’arrivera-t-il pas ! » Tu diras, toi : « Et quand cela arriverait ? Nous verrons qui sera le plus fort. Peut-être sera-ce un heureux malheur, une mort qui honorera ma vie. » La ciguë a fait la grandeur de Socrate : arrache à Caton le glaive qui le rendit à la liberté, tu lui ravis une grande part de sa gloire. Mais c’est trop longtemps t’exhorter ; car toi, c’est d’un simple avis, non d’une exhortation que tu as besoin. Nous ne l’entraînons pas dans un sens qui répugne à ta nature : tu es né pour les choses dont nous parlons. Tu n’en dois que mieux développer et embellir ces heureux dons. Mais voici ma lettre finie : je n’ai plus qu’à lui imprimer son cachet, c’est-à-dire quelque belle sentence que je lui confierai pour toi. « L’une des misères de la déraison, c’est de toujours commencer à vivre. » Apprécie ce que ce mot signifie, ô Lucilius, le plus sage des hommes, et tu verras combien est choquante la légèreté de ceux qui donnent chaque jour une base nouvelle à leur vie, qui ébauchent encore, près d’en sortir, de nouveaux projets. Regarde autour de toi chacun d’eux : tu rencontreras des vieillards qui plus que jamais se préparent à l’intrigue, aux lointains voyages, aux trafics. Quoi de plus pitoyable qu’un vieillard qui débute dans la vie34 ! Je ne joindrais pas à cette pensée le nom de son auteur, si elle n’était assez peu connue et en dehors des recueils ordinaires d’Épicure, dont je me suis permis d’applaudir et d’adopter les mots.
LETTRE XIII.
34. Voy. lettres xxii, xxxvi. Nil turpius quamvivere incipiens senex. (P. Syrus.)
Lettre 14
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 29-32).
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LETTRE XIV.
Jusqu’à quel point il faut soigner le corps.
Je l’avoue, la nature a voulu que notre corps nous fût cher ; je l’avoue encore, elle nous en a commis la tutelle ; je ne nie pas qu’on ne lui doive quelque indulgence : mais qu’il faille en être esclave, je le nie. On se prépare trop de tyrans dès qu’on s’en fait un de son corps, dès qu’on craint trop pour lui, dès qu’on rapporte tout à lui. Il faut se conduire dans la pensée que ce n’est pas pour le corps qu’on doit vivre, mais qu’on ne peut vivre sans le corps. Si nous lui sommes trop attachés, nous voilà agités de frayeurs, surchargés de soucis, en butte à mille déplaisirs. Le beau moral est bien peu de chose aux yeux de l’homme pour qui le physique est tout. Donnons au corps tous les soins qu’il exige, mais sachons, dès que l’ordonnera la raison, ou l’honneur, ou le devoir, le précipiter dans les flammes. Néanmoins, autant que possible, évitons tous genres de malaises, non pas seulement tous périls ; retirons-nous en lieu sûr, veillant sans cesse à écarter les choses que ce corps peut craindre. Elles sont, si je ne me trompe, de trois sortes. Il a peur de l’indigence, peur des maladies, peur des violences de plus puissant que lui. De tout cela rien ne nous frappe plus vivement que les menaces de la force, car c’est à grand bruit, c’est avec fracas qu’elles arrivent. Les maux naturels dont je viens de parler, l’indigence et les maladies, se glissent silencieusement : l’œil ni l’oreille n’en reçoivent nulle impression de terreur. L’autre fléau marche en grand appareil : le fer et les feux l’environnent et les chaînes et une meute de bêtes féroces qu’il lâche sur des hommes pour les éventrer. Figure-toi ici les cachots, et les croix, et les chevalets, et les crocs ; et l’homme assis sur un fer aigu qui le traverse et lui sort par la bouche ; et ces membres écartelés par des chars poussés en sens divers ; et cette tunique enduite et tissue de tout ce qui alimente la flamme[1]; et tout ce qu’a pu en outre imaginer la barbarie. Non : il n’est pas étonnant que nos plus grandes craintes nous viennent d’un ennemi dont les supplices sont si variés et les apprêts si formidables. Comme le bourreau terrifie d’autant plus qu’il étale plus d’instruments de torture (car l’appareil triomphe de qui eût résisté aux douleurs) ; de même, parmi les choses qui subjuguent et domptent nos âmes, les plus puissantes sont celles qui ont de quoi parler aux yeux. Il y a des fléaux non moins graves, tels que la faim, la soif, les ulcères intérieurs[2], la fièvre qui brûle les entrailles ; mais ceux-là sont cachés : ils n’ont rien à montrer qui menace, qui soit pittoresque : les autres sont comme ces grandes armées dont l’aspect et les préparatifs seuls ont déjà vaincu35.
Veillons donc à n’offenser personne. C’est tantôt le peuple que nous devrons craindre ; tantôt, si la forme du gouvernement veut que la majeure partie des affaires se traite au Sénat, ce seront les hommes influents ; ce sera parfois un seul personnage investi des pouvoirs du peuple et qui a pouvoir sur le peuple. Avoir tous ces hommes pour amis est une trop grande affaire ; c’est assez de ne pas les avoir pour ennemis36. Aussi le sage ne provoquera-t-il jamais le courroux des puissances ; il louvoiera, comme le navigateur devant l’orage37. Quand tu es allé en Sicile, tu as traversé le détroit. Ton téméraire pilote ne tint pas compte des menaces de l’Auster, de ce vent qui soulève les flots de ces parages et les roule en montagnes[3] ; au lieu de chercher la côte à sa gauche, il se jeta sur celle où le voisinage de Charybde met aux prises les deux mers. Un plus avisé demande à ceux qui connaissent les lieux quel est ce bouillonnement, ce que pronostiquent les nuages, et il dirige sa course loin de ces bords tristement célèbres par leurs gouffres tournoyants. Ainsi agit le sage : il évite un pouvoir qui peut nuire prenant garde avant tout de paraître l’éviter. Car c’est encore une condition de la sécurité que de ne pas trop faire voir qu’on la cherche : tu me fuis, donc tu me condamnes.
J’ai dit qu’il faut songer à se garantir du côté du vulgaire. D’abord n’ayons aucune de ses convoitises : les rixes s’élèvent entre concurrents. Ensuite ne possédons rien que la ruse ait grand profit à nous ravir ; que ta personne offre le moins possible aux spoliateurs. Nul ne verse le sang pour le sang : ces monstres du moins sont bien rares ; on tue par calcul plus souvent que par haine ; le brigand laisse passer l’homme qui n’a rien sur lui ; sur la route la plus infestée il y a paix pour le pauvre. Restent trois choses, qu’un ancien adage nous prescrit d’éviter : la haine, l’envie, le mépris. Comment y réussir ? La sagesse seule nous le montrera. Il est difficile en effet de tenir un milieu : je risque de tomber dans le mépris par crainte de l’envie ; et si je me fais scrupule d’écraser personne, on peut me croire fait pour être écrasé : beaucoup eurent sujet de trembler parce qu’ils pouvaient faire trembler les autres. À tout égard prenons nos sûretés : il n’en coûte pas moins d’être envié que méprisé. Que la philosophie soit notre refuge. Son culte est comme un sacerdoce révéré des bons, révéré même de ceux qui ne sont méchants qu’à demi. L’éloquence du forum, tous ces prestiges de la parole qui remuent les masses ont leurs antagonistes ; la philosophie, pacifique et toute à son œuvre, ne donne point prise aux dédains, car tous les arts et les hommes, même les plus pervers, s’inclinent devant elle. Non, jamais la dépravation, jamais la ligue ennemie des vertus ne prévaudront tellement que le titre de philosophe ne demeure vénérable et saint. Qu’au reste notre manière de philosopher soit paisible et modeste. « Mais, diras-tu, te semble-t-elle modeste la philosophie de M. Caton qui veut repousser la guerre civile avec une harangue, qui se jette au milieu des fureurs et des armes des deux plus puissants citoyens, et tandis que les uns combattent Pompée, les autres César, attaque tous les deux à la fois ? » On peut mettre en doute si alors le sage devait prendre en main les affaires publiques. « Que prétends-tu, M. Caton ? Il ne s’agit plus de la liberté : depuis longtemps c’en est fait d’elle. C’est à qui, de César ou de Pompée, appartiendra la république. Qu’as-tu à faire en cette triste lutte ? Tu n’as point ici de rôle : on se bat pour le choix d’un maître. Que t’importe qui triomphera ? Le moins méchant peut vaincre : mais le vainqueur sera forcément le plus coupable38. » Je ne prends ici Caton qu’au dénouement ; mais les années même qui précédèrent n’étaient pas faites pour souffrir un sage, dans ce pillage de la république. Caton fit-il autre chose que frapper l’air de clameurs et s’épuiser en vaines paroles, lorsque enlevé par tout un peuple, jeté de mains en mains et couvert de crachats, il fut arraché du forum, ou qu’il se vit du Sénat traîné en prison ? Mais nous examinerons plus tard si le sage doit intervenir en pure perte : en attendant je te renvoie à ces stoïciens qui, exclus des affaires publiques, ont embrassé la retraite pour cultiver l’art de vivre et donner au genre humain le code de ses droits, sans choquer en rien les puissances. Le sage ne doit point heurter les usages reçus ni attirer sur lui par l’étrangeté de sa vie les regards de tous. « Le voilà donc à l’abri des écueils, s’il suit cette ligne de conduite ? » Je ne puis te garantir cela, pas plus qu’à un homme tempérant la santé, bien que la santé soit le fruit de la tempérance. Des vaisseaux périssent dans le port ; mais que penses-tu qu’il arrive en pleine mer ? Combien n’est-on pas plus près du danger quand on exécute et projette mille choses, si le repos même n’est pas une sauvegarde ! L’innocent succombe quelquefois, qui le nie ? mais le plus souvent c’est le coupable. L’honneur de l’art est sauf quand on reçoit le coup à travers la garde de son épée. En un mot, dans toute affaire c’est la prudence que le sage consulte, non le résultat. Les commencements dépendent de nous : l’événement est à la décision du sort, auquel je ne donne pas juridiction sur moi. « Mais les vexations qu’il apporte ! mais les traverses ! » Brigand qui tue n’est pas juge qui condamne[4].
Maintenant tu tends la main vers ta stipende journalière. Tu l’auras pleine d’or pur ; et puisque c’est d’or qu’il s’agit, voici le secret d’en user et d’en jouir avec plus de charme : « Celui-là jouit le plus des richesses, qui a le moins besoin d’elles. » – L’auteur ? me diras-tu. – Vois combien j’ai l’âme bonne : je m’avise de louer ce qui n’est pas de nous. C’est d’Épicure, ou de Métrodore, ou de tel autre du même atelier. Et qu’importe qui l’a dit, s’il est dit pour tous ? Qui a besoin des richesses craint de les perdre ; or une jouissance inquiète n’en est plus une : on veut ajouter à son bien, et en songeant à l’accroître on oublie d’en user. On reçoit des comptes, on fatigue le pavé du forum, on feuillette son livre d’échéances, de maître on se fait intendant.
LETTRE XIV.
35. Primi in omnibus prœliis oculi vincuntur. (Tacit., de Mor. German., xliii.)
36. C’est le mot de Beaumarchais : « Un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal. »
37.
Je ne connais roi, prince ni princesse ;
Et si tout bas je forme des souhaits,
C’est que d’iceux ne sois connu jamais.
Je les respecte ; ils sont dieux sur la terre ;
Mais ne les faut de trop près regarder ;
Sage mortel doit toujours se garder
De ces gens-là qui portent le tonnerre.
(Voltaire, la Bastille.)
38. Imité par Tacite : « Mais un Othon, un Vitellius ! Toutes prières seraient impies, tous vœux sacriléges entre des rivaux dont le combat n’aboutirait qu’à montrer le plus méchant dans le vainqueur. » (Hist., I, l.)
Je punis un méchant. — Et sa mort aujourd’hui
Vous rendra plus coupable et plus méchant que lui.
(Racine. Frères ennemis.)
↑ Souvenir du supplice des chrétiens sous Nérons.
↑ Præcordiorum suppurationes alias suspirationes
↑ Vertices, d'autres mss. vortices.
↑ Non dominatur latro, quum occidit: test Lemaire; tous les mss: Non damnatur latro… Je lis: Non damnat latro…
Lettre 15
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 33-35).
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LETTRE XV.
Des exercices du corps. – De la modération dans les désirs.
C’était chez nos pères un usage, observé encore de mon temps, d’ajouter au début d’une lettre : Si ta santé est bonne, je m’en réjouis ; pour moi, je me porte bien. À juste titre aussi nous disons, nous : Si tu pratiques la bonne philosophie, je m’en réjouis. C’est là en effet la vraie santé, sans laquelle notre âme est malade et le corps lui-même, si robuste qu’il soit, n’a que les forces d’un furieux ou d’un frénétique. Soigne donc par privilège la santé de l’âme : que celle du corps vienne en second lieu ; et cette dernière te coûtera peu, si tu ne veux que te bien porter. Car il est absurde, cher Lucilius, et on ne peut plus messéant à un homme lettré, de tant s’occuper à exercer ses muscles, à épaissir son encolure, à fortifier ses flancs. Quand ta corpulence aurait pris le plus heureux accroissement, et tes muscles les plus belles saillies, tu n’égaleras jamais en vigueur et en poids les taureaux de nos sacrifices. Songe aussi qu’une trop lourde masse de chair étouffe l’esprit et entrave son agilité. Cela étant, il faut, autant qu’on peut, restreindre la sphère du corps et faire à l’âme la place plus large. Que d’inconvénients résultent de tant de soins donnés au corps ! D’abord des exercices dont le travail absorbe les esprits et rend l’homme incapable d’attention forte et d’études suivies ; ensuite une trop copieuse nourriture qui émousse la pensée. Puis des esclaves de la pire espèce que vous acceptez pour maîtres, des hommes qui partagent leur vie entre l’huile et le vin, dont la journée s’est passée à souhait, s’ils ont bien et dûment sué et, pour réparer le fluide perdu, multiplié ces rasades qui à jeun doivent pénétrer plus avant. Boire et suer, régime d’estomacs débilités.
Il est des exercices courts et faciles qui déroidissent le corps[1] sans trop distraire, et ménagent le temps, dont avant tout il faut tenir compte : la course, le balancement des mains chargées de quelque fardeau, le saut en hauteur ou bien en longueur, ou comme qui dirait la danse des prêtres saliens, ou plus trivialement le saut du foulon. Choisis lequel tu voudras de ces moyens : l’usage te le rendra facile. Mais quoi que tu fasses, reviens vite du corps à l’âme ; nuit et jour tu dois l’exercer, on l’entretient sans grande peine. Cet exercice, ni froid ni chaleur ne l’empêchent, ni même la vieillesse. Cultive ce fonds que le temps ne fait qu’améliorer. Non que je te prescrive d’être sans cesse courbé sur un livre ou sur des tablettes : il faut quelque relâche à l’âme, de manière toutefois à ne pas démonter ses ressorts, mais à les détendre. La litière aussi donne au corps un ébranlement qui ne trouble point la pensée : elle permet de lire, de dicter, de parler, d’écouter, tous avantages que nous laisse même la promenade à pied. Ne dédaigne pas non plus la lecture à haute voix ; mais point de ces efforts d’organe qui montent toute l’échelle des tons pour baisser brusquement. Veux-tu même apprendre l’art de déclamer en marchant ? Ouvre ta porte à ces gens auxquels la faim a fait inventer une science nouvelle : ils sauront régler ton allure, observeront le mouvement de tes lèvres et de tes mâchoires et pousseront la hardiesse aussi loin que ta patiente crédulité les laissera faire. Or voyons : faudra-t-il que tu débutes par crier et par développer toute la force de tes poumons ? Il est si naturel de ne s’échauffer que graduellement, que même ceux qui plaident prennent d’abord le ton ordinaire avant de passer aux éclats de voix. Aucun ne s’écrie dès l’exorde « À moi, concitoyens ! » Ainsi, selon l’idée, l’impulsion du moment, soutiens le pour, le contre d’une controverse ou plus animée ou plus lente, prenant aussi conseil de tes poumons et de ta voix. Toujours mesurée, quand tu veux la recueillir et la rappeler, qu’elle descende et ne tombe pas ; qu’elle garde le diapason de l’âme sa régulatrice et ne s’emporte pas à l’ignorante et rustique manie de vociférer. Ce n’est pas d’exercer la voix qu’il s’agit, mais de s’exercer par elle.
Grâce à moi te voilà hors d’un grave embarras : un petit cadeau, un présent d’ami va s’ajouter à ce service[2]. Écoute cette sentence remarquable : « La vie de l’insensé n’est qu’ingratitude, qu’anxiété, qu’élancement vers l’avenir. » – « Qui a dit cela ? » Le même que ci-devant. Or de quelle vie parle-t-il, selon toi ; de quel insensé ? de Baba ? d’Ision[3] ? Non ; il parle de nous, que d’aveugles désirs précipitent vers ce qui doit nous nuire, ou du moins ne nous rassasier jamais ; de nous qui, si nous pouvions l’être, serions satisfaits dès longtemps ; de nous qui ne songeons pas combien il est doux de ne rien demander, combien il est beau de dire : « J’ai assez, je n’attends rien de la Fortune. » Ressouviens-toi mainte fois, cher Lucilius, de tout ce que tu as conquis d’avantages ; et en voyant combien d’hommes te précèdent, songe combien viennent après toi. Si tu ne veux être ingrat envers les dieux et ta destinée, songe à tant de rivaux que tu as devancés. Qu’as-tu à envier aux autres ? Tu t’es dépassé toi-même. Fixe-toi une limite que tu ne puisses plus franchir, quand tu le voudrais : tu verras fuir quelque jour ces biens fallacieux, plus doux à espérer qu’à posséder. S’il y avait en eux de la substance, ils désaltéreraient quelquefois ; mais plus on y puise, plus la soif s’en irrite. Il change vite, l’appareil séduisant du banquet. Et ce que roule dans ses voiles l’incertain avenir, pourquoi obtiendrais-je du sort qu’il me le donne, plutôt que de moi, de ne pas le demander ? Et pourquoi le demanderais-je, oublieux de la fragilité humaine ? Pourquoi entasser de nouveaux sujets de labeurs ? Voici que ce jour est mon dernier jour ! Ne le fût-il pas, il est si proche du dernier !
↑ Corpus laxent: alias lassent
↑ Unus gradus. Lemaire. Un Mss: munus gratum.
↑ On ne sait quels sont ces personnages ridicules
Lettre 16
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 35-37).
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LETTRE XVI.
Utilité de la philosophie. – La nature et l’opinion.
Il est clair pour toi, Lucilius, je le sais, que nul ne peut mener une vie heureuse ou même supportable sans l’étude de la sagesse ; que la première est le fruit d’une sagesse parfaite, la seconde, d’une sagesse seulement ébauchée. Mais cette conviction veut être affermie et enracinée plus avant par une méditation de tous les jours. L’œuvre est plus difficile de rester fidèle à ses plans que de les former vertueux. Il faut persévérer, il faut qu’un travail assidu accroisse tes forces, jusqu’à faire passer dans tes habitudes le bien que rêve ta volonté. Tu n’as donc pas besoin avec moi de protestations si prodigues de mots ni si longues : je vois que tes progrès sont grands. Tes lettres, je sais ce qui les inspire : elles n’ont ni feinte, ni fausses couleurs. Je dirai toutefois ma pensée : j’ai bon espoir de toi, mais pas encore confiance entière. Je veux que tu fasses comme moi : ne compte pas trop vite et trop aisément sur toi-même, secoue les divers replis de ton âme, scrute et observe. Avant toute chose vois si c’est spéculativement ou dans la vie pratique que tu as gagné. La philosophie n’est point un art d’éblouir le peuple, une science de parade : ce n’est pas dans les mots, c’est dans les choses qu’elle consiste. Elle n’est point faite pour servir de distraction et tuer le temps, pour ôter au désœuvrement ses dégoûts ; elle forme l’âme, elle la façonne, règle la vie, guide les actions ; montre ce qu’il faut pratiquer ou fuir, siège au gouvernail et dirige à travers les écueils notre course agitée. Sans elle point de sécurité : combien d’incidents, à toute heure, exigent des conseils qu’on ne peut demander qu’à elle ! « Mais dira-t-on, que me sert la philosophie, s’il existe une fatalité ? que sert-elle si un Dieu régit tout ? que sert-elle si le hasard commande ? Car changer l’immuable, je ne le puis, ni me prémunir contre l’incertain, qu’un Dieu ait devancé mon choix et décidé ce que je devrai faire, ou que la Fortune ne me laisse plus à choisir. » De ces opinions quelle que soit la vraie, qu’elles le soient même toutes, soyons philosophes : soit que les destins nous enchaînent à leur inexorable loi, soit qu’un Dieu, arbitre du monde, ait tout disposé à son gré, soit que les choses humaines flottent désordonnées sous l’impulsion du hasard, la philosophie sera notre égide. Elle déterminera en nous une obéissance volontaire à Dieu, une opiniâtre résistance à la Fortune ; elle t’enseignera à suivre l’un, à souffrir l’autre. Mais ce n’est pas le lieu d’entamer une discussion sur les droits qui nous restent sous l’empire d’une Providence ou d’une série de causes fatales qui lient et entraînent l’homme, ou quand le brusque et l’imprévu dominent seuls ; je reviens à mon but qui est de t’avertir, de t’exhorter à ne point laisser ton mâle courage déchoir et se refroidir. Soutiens-le et sache le régler, et fais ta manière d’être de ce qui n’est qu’un heureux élan[1].
Dès l’ouverture de cette lettre, si je te connais bien, tu l’auras parcourue de l’œil pour voir si elle apporte quelque petit cadeau. Cherche bien, tu le trouveras. N’en fais pas honneur à ma générosité : c’est encore du bien d’autrui que je suis libéral. Que dis-je ? du bien d’autrui ! Tout ce qui a été bien dit par quelque autre est à moi, par exemple ce mot d’Épicure39 : « Si tu vis selon la nature, tu ne seras jamais pauvre ; si selon l’opinion, jamais riche. » La nature désire bien peu, l’opinion voudrait l’infini. Qu’on rassemble sur toi tout ce que des milliers de riches ont pu posséder ; que le sort, t’élevant au-dessus de la mesure des fortunes privées, te couvre de plafonds d’or, t’habille de pourpre, t’amène à ce point de raffinements et d’opulence que le sol disparaisse sous tes marbres, que tu puisses non-seulement posséder, mais fouler en marchant des trésors, ajoutes-y statues et peintures et tout ce que tous les arts ont élaboré pour le luxe, tant de richesses ne t’apprendront qu’à désirer plus encore. Les vœux de la nature ont leurs bornes, ceux que la trompeuse opinion fait naître n’ont pas où s’arrêter ; car point de limites dans le faux. Qui suit la vraie route arrive à un but ; qui la perd s’égare indéfiniment. Retire-toi donc de l’illusoire, et quand tu voudras savoir si ton désir est naturel ou suggéré par l’aveugle passion, vois s’il a quelque part son point d’arrêt. Quand, parvenu déjà loin, toujours il lui reste à pousser au delà, sache qu’il est hors de la nature.
LETTRE XVI.
39. Voy. Lettre xii. Quod verum est, meum est. « Je prends mon bien partent où je le trouve, » disait Molière.
↑ Voy. De la clémence, II, I, et la note
Lettre 17
Sénèque le Jeune
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 37-39).
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LETTRE XVII.
Tout quitter pour la philosophie. — Avantages de la pauvreté.
Loin de toi tout cet attirail, si tu es sage, que dis-je ? si tu veux l’être et porte-toi vers la raison à grande vitesse et de toutes tes forces. Si quelque lien t’arrête, ou dénoue-le ou tranche-le. Qui te retient ? Tes intérêts domestiques, dis-tu ! Tu les peux régler de telle sorte que ton revenu te suffise sans travail, de peur que la pauvreté ne te pèse, ni toi à personne. — En disant cela, tu sembles ne pas connaître la force et la grandeur du bien où tu aspires : tu vois bien l’ensemble de la chose et à quel point la philosophie est utile ; mais les détails, tu ne les saisis pas encore d’un coup d’œil assez net ; tu ignores combien, en cette situation, elle offre de ressources et comment, pour parler avec Cicéron, dans les grandes crises elle nous prête assistance et intervient dans nos moindres embarras. Crois-moi, appelle-la dans tes conseils : elle te dissuadera de rester assis devant un comptoir : ce que tu cherches, n’est-ce pas, ce que tu veux gagner par tes retards, c’est de n’avoir point la pauvreté à craindre. Et s’il te faut la désirer ! Pour combien d’hommes les richesses furent un obstacle à la philosophie ! La pauvreté va d’un pas libre, en toute sécurité. Quand le clairon sonne40, elle sait qu’on n’en veut pas à elle ; quand retentit le cri d’alarme, elle cherche par où fuir, et non ce qu’elle emportera. A-t-elle à s’embarquer ? Elle n’excite pas grand bruit au port ; et pour le cortège d’un seul homme le rivage n’est pas en tumulte ; elle n’a point autour d’elle un peuple d’esclaves pour la nourriture desquels il faille souhaiter que les récoltes d’outre-mer donnent bien. Il est facile d’alimenter un petit nombre d’estomacs, bien réglés, et qui ne demandent rien qu’à être rassasiés. La faim est peu coûteuse, un palais blasé l’est beaucoup. Il suffit à la pauvreté que ses besoins pressants soient satisfaits.
Pourquoi donc la refuserais-tu, cette commensale dont le régime devient celui de tout riche de bon sens ? Qui veut cultiver librement son âme doit être pauvre ou vivre comme tel. Cette culture ne profite qu’au sectateur de la frugalité : or la frugalité, c’est une pauvreté volontaire. Défais-toi donc de ces vains prétextes : « Je n’ai pas encore ce qui me suffirait ; que j’arrive à telle somme, et je me donne tout à la philosophie. » Eh ! c’est cette philosophie qu’il faut avant tout acquérir ; tu l’ajournes, tu la remets en dernier, elle par qui tu dois commencer. « Je veux amasser de quoi vivre ! » Apprends donc aussi comment il faut amasser. Si quelque chose t’empêche de bien vivre, qui t’empêche de bien mourir ? Non : ni la pauvreté n’est faite pour nous enlever à la philosophie, ni l’indigence même. Ceux qui ont hâte d’arriver à elle devront endurer même la faim, qu’ont bien endurée des populations assiégées. Et quel autre prix voulaient-elles de leurs souffrances que de ne pas tomber à la merci du vainqueur ? Combien est plus grande une conquête qui promet la liberté perpétuelle et le bonheur de ne craindre ni homme ni Dieu ! Oui, fût-ce par les tortures de la faim, c’est là qu’il faut marcher. Des armées se sont résignées à manquer de tout, à vivre de racines sauvages ; des choses dont le seul nom répugne les ont soutenues dans leur dénuement. Tout cela, elles l’ont souffert pour des maîtres, chose plus étonnante, étrangers ; et l’on hésiterait devant une pauvreté qui affranchit l’âme de ses passions furieuses ? Ce n’est donc pas d’amasser qu’il s’agit d’abord ; on peut, même sans provisions de route, arriver à la philosophie. Je te comprends : quand tu posséderas tout le reste, tu voudras bien avoir aussi la sagesse : ce sera comme le complément du matériel de ta vie, et pour ainsi dire un meuble de plus. Ah ! plutôt, si peu que tu possèdes, fais-toi dès maintenant philosophe, car d’où sais-tu si tu n’as pas déjà trop ? Si tu n’as rien, recherche la philosophie avant toute chose. « Mais je manquerai du nécessaire ! » Je dis d’abord non : cela ne saurait être, tant la nature demande peu ; et le sage s’accommode à la nature. Que si les nécessités les plus extrêmes fondent sur lui, il est prêt : il s’élance hors de la vie et cesse d’être à charge à lui-même. N’a-t-il pour sustenter cette vie que d’exiguës et étroites ressources, « Tant mieux, » se dira-t-il, et sans autre souci, sans se mettre en peine que du nécessaire, il payera sa dette à son estomac, couvrira ses épaules ; et en voyant les tracas des riches, et tant de rivaux dans cette course aux richesses, tranquille et satisfait il ne fera qu’en rire, il leur criera : « Pourquoi remettre si tard à jouir de vous-mêmes ? Attendrez-vous les fruits de vos capitaux, les gains de vos spéculations, le testament d’un riche vieillard, quand vous pouvez sur l’heure devenir riches ? La sagesse tient lieu de biens à l’homme : car les lui rendre superflus, c’est les lui donner41. » Ceci s’adresse à d’autres qu’à toi, qui es voisin de l’opulence. Change le siècle, tu auras trop ; et dans tout siècle le nécessaire est le même[1].