Epistulae Morales (page 3)

Sénèque · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 10 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Lettre 34

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 81-82).

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LETTRE XXXIV.

Encouragements à Lucilius.

Je grandis, je triomphe, et secouant les glaces de l’âge je me sens réchauffé chaque fois que ta conduite et tes lettres m’apprennent combien tu t’es dépassé toi-même, car dès longtemps tu as laissé la foule derrière toi. Si l’agriculteur est charmé quand ses arbres se couronnent de fruits ; si le berger prend plaisir à voir multiplier son troupeau ; s’il n’est personne qui n’envisage comme siens les progrès physiques de l’enfant qu’il a nourri, que penses-tu qu’éprouve l’homme qui a fait l’éducation d’une âme, qui l’a façonnée tendre encore et qui la voit tout d’un coup grande et forte ? Eh bien ! je te revendique, moi : tu es mon ouvrage. Aux dispositions que je t’ai reconnues, j’ai mis sur toi la main, t’encourageant, te pressant de l’aiguillon : et impatient de toute lenteur, je t’ai poussé sans relâche ; je le fais encore aujourd’hui, mais déjà j’exhorte un homme en pleine course, qui me renvoie les mêmes exhortations. Tu me demandes ce que je veux de plus ? Il y a beaucoup d’accompli. De même, en effet, qu’avoir commencé c’est avoir fait moitié de la tâche entière40, comme on dit ; en morale aussi pareille chose a lieu, et un grand point pour être bon est de vouloir le devenir. Et sais-tu qui j’appelle bon ? Celui qui l’est d’une manière parfaite, absolue, celui que nulle violence, nulle nécessité ne rendrait méchant. Voilà l’homme que je prévois en toi, si tu persévères et redoubles d’efforts, si tu parviens à ce que tes actions comme tes paroles s’accordent toutes et se répondent, frappées au même coin. Elle n’est pas dans la droite ligne l’âme dont les actes ne concordent pas.

LETTRE XXXIV.

40.

Dimidium facti, qui cæpit, habet : sapere aude.

(Horat., I, Ép. II.)

Lettre 35

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 82).

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LETTRE XXXV.

Il n’y a d’amitié qu’entre les gens de bien.

Quand je t’invite si fortement à l’étude, c’est dans mon intérêt que je parle. Je veux posséder un ami, et ce bonheur me sera refusé, si tu ne poursuis l’œuvre commencée de ta culture morale : tu ne fais encore que m’aimer, tu n’es pas mon ami. « Quoi ! sont-ce là deux choses différentes ? » Oui, et même dissemblables. Qui est notre ami nous aime ; qui nous aime n’est pas toujours notre ami. Aussi l’amitié est toujours utile, et l’amour quelquefois peut nuire. Quand tu n’aurais pas d’autre but, étudie pour apprendre à aimer. Hâte-toi donc, puisque tes progrès sont pour moi ; qu’un autre n’en ait pas l’aubaine. Sans doute je la recueille déjà en rêvant que nous ne formerons qu’une âme, et que toute la vigueur que mon âge a perdue, le tien, qui pourtant n’est pas loin du mien, pourra me la rendre ; mais je veux une jouissance plus effective. La joie que procurent, quoique absents, ceux qu’on aime, est légère et passe vite. Leur aspect, leur présence, leur entretien offrent quelque chose de plus vif, de mieux senti, quand surtout l’ami qu’on veut voir, on le voit tel qu’on le veut. Apporte-moi donc ton plus riche présent, qui est toi-même ; et pour te décider plus vite, songe que tu es mortel, que je suis vieux. Sois pressé de te rendre à moi, mais à toi d’abord. Perfectionne-toi, surtout dans l’art de ne point changer. Quand tu voudras avoir la mesure de tes progrès, examine si tes désirs d’aujourd’hui sont ceux d’hier. Le changement de volonté dénote une âme flottante qu’on signale dans telle direction, puis dans telle autre, comme le vent l’y porte. Plus de courses vagues, quand l’âme est fixe et bien assise. Telle devient celle du sage accompli, et, dans certaine mesure, de l’homme en progrès, du demi-sage. Or en quoi diffère l’un de l’autre ? Celui-ci, bien qu’ébranlé, ne bouge pas : il chancelle sur place ; l’autre n’est pas même ébranlé.

Lettre 36

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 83-85).

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LETTRE XXXVI.

Avantages du repos. – Dédaigner les vœux du vulgaire. Mépriser la mort.

Exhorte ton ami à mépriser courageusement ceux qui lui reprochent d’avoir cherché l’ombre et la retraite, et déserté ses hautes fonctions, et, quand il pouvait s’élever encore, d’avoir préféré le repos à tout. Il a bien pourvu à ses intérêts ; il le leur prouvera tous les jours. Les personnages qu’on envie ne feront, comme toujours, que passer : on écrasera les uns, les autres tomberont. La prospérité ne comporte point le repos ; elle s’enfièvre elle-même, elle dérange le cerveau de plus d’une manière. Elle souffle à chacun sa folie, à l’un la passion du pouvoir, à l’autre celle du plaisir, gonfle ceux-là, amollit ceux-ci et leur ôte tout ressort. « Mais tel supporte bien la prospérité ! » Oui, comme on supporte le vin. N’en crois donc point les propos des hommes : celui-là n’est point heureux qu’assiège un monde de flatteurs ; on court à lui en foule comme à une source où l’on ne puise qu’en la troublant. On traite ton ami d’esprit futile et paresseux ! Tu le sais, certaines gens parlent au rebours de la vérité, et il faut prendre le contre-pied de ce qu’ils disent. Ils l’appelaient heureux : eh bien l’était-il ? Je ne m’inquiète même pas de ce que quelques-uns le trouvent d’humeur trop farouche et maussade. Ariston disait : « J’aime mieux un jeune homme trop sérieux que trop gai et aimable pour tout le monde. Un vin rude et âpre en sa nouveauté finit par se faire bon ; celui qui flatte dans la cuve même ne supporte point l’âge. » Laisse ton ami passer pour mélancolique et ennemi de son avancement ; cette mélancolie avec le temps doit tourner à bien. Qu’il persiste seulement à cultiver la vertu, à s’abreuver d’études libérales, de ces études dont il ne suffit pas de prendre une teinte, mais qui doivent pénétrer tout l’homme. La saison d’apprendre est venue. Qu’est-ce à dire ? En est-il une qui soit exempte de ce devoir ? Non certes : mais s’il est beau d’étudier à tout âge, il ne l’est pas d’en être toujours aux premières leçons. Quel objet de honte et de risée qu’un vieillard encore à l’abécé de la vie41 ! Jeune, il faut acquérir, pour jouir quand on sera vieux.

Tu auras beaucoup fait pour toi-même, si tu rends ton ami le meilleur possible. Les plus belles grâces à faire comme à désirer, les grâces de premier choix, comme on dit, sont celles qu’il est aussi utile de donner que de recevoir. Enfin ton ami n’est plus libre ; il s’est obligé, et l’on doit moins rougir de manquer à un prêteur qu’à une promesse de vertu. Pour solder sa dette d’argent il faut au commerçant une traversée heureuse, à l’agriculteur la fécondité du sol qu’il cultive, la faveur du ciel : l’autre engagement s’acquitte par la seule volonté. La Fortune n’a pas droit sur les dispositions morales. Qu’il les règle donc de façon que son âme, dans un calme absolu, arrive à cet état parfait qui, n’importe ce qu’on nous enlève ou nous donne, ne s’en ressent pas et demeure toujours au même point, quoi que deviennent les événements. Qu’on lui prodigue de vulgaires biens, elle est supérieure à tout cela ; que le sort lui dérobe tout ou partie de ces choses, elle n’en est pas amoindrie. Si le possesseur de cette âme était né chez les Parthes, dès le berceau il tendrait déjà l’arc ; si dans la Germanie, sa main enfantine brandirait la framée. Contemporain de nos aïeux, il eût appris à dompter un cheval et à frapper de près l’ennemi. Voilà pour chacun ce que l’éducation nationale a d’influence et d’autorité.

Quel sera donc l’objet de son étude ? Ce qui est de bon usage contre toute espèce d’armes et d’ennemis : le mépris de la mort. Que la mort ait en elle quelque chose de terrible, qui effarouche cet amour de soi que la nature a mis dans nos âmes, nul n’en doute ; autrement il ne serait pas nécessaire de se préparer et de s’enhardir à une chose où un instinct volontaire nous porterait, comme est porté tout homme à sa propre conservation. Il ne faut pas de leçons pour se résoudre à coucher au besoin sur des roses ; il en faut pour s’endurcir aux tortures et n’y point subordonner sa foi ; pour savoir, au besoin, debout, blessé quelquefois, veiller au bord des retranchements et ne pas même s’appuyer sur sa lance, car la sentinelle inclinée sur quelque support peut être surprise par des intervalles de sommeil. La mort n’apporte aucun malaise ; pour sentir du malaise, il faudrait vivre encore. Que si la soif d’un long âge te possède si fort, songe que de tous ces êtres qui disparaissent pour rentrer au sein de la nature d’où ils sont sortis, d’où bientôt ils sortiront encore, nul ne s’anéantit. Tout cela change et ne meurt point. La mort même, que l’homme repousse avec épouvante, interrompt sans la briser son existence. Viendra le jour qui de nouveau nous rendra la lumière, que tant d’hommes refuseraient si ce jour ne leur ôtait aussi le souvenir. Mais plus tard j’expliquerai mieux[1] comment tout ce qui semble périr ne fait que se modifier. On doit partir de bonne grâce quand c’est pour revenir. Vois tourner sur lui-même le cercle de la création : tu reconnaîtras que rien en ce monde ne s’éteint, mais que tout descend et remonte alternativement. L’été s’enfuit, mais l’année suivante le ramène, l’hiver détrôné reparaît avec les mois où il préside ; la nuit engloutit le soleil et sera tout à l’heure chassée par le jour. Ces étoiles qui achèvent leur cours retrouveront tout ce qu’elles laissent derrière elles ; une partie du ciel se lève incessamment tandis que l’autre se précipite. Terminons enfin en ajoutant cette seule réflexion, que ni l’enfant, soit au berceau, soit même plus tard, ni l’homme privé d’intelligence ne craignent la mort ; et qu’il serait bien honteux que la raison ne nous donnât point cette sécurité où l’imbécillité d’esprit sait nous conduire.

LETTRE XXXVI.

41. Montaigne a dit : « un vieillard abécédaire. » II, XXVIII.

↑ Lettre LXXI et liv. VIII Des bienfaits

Lettre 37

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 85-86).

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LETTRE XXXVII.

Le serment de l’homme vertueux comparé à celui du gladiateur.

Le plus solennel engagement de bien faire, tu l’as pris : tu m’as promis un homme vertueux. Tu es enrôlé par serment. Il serait dérisoire de te dire que cette milice est douce et facile ; je ne veux pas que tu prennes le change. Ta glorieuse obligation est la même quant à la formule que celle du vil gladiateur : souffrir le feu, les fers, le glaive homicide. Ceux qui louent leurs bras pour l’arène, qui mangent et boivent pour avoir plus de sang à donner, se lient de façon qu’on puisse même les contraindre à souffrir tout cela ; toi, tu entends le souffrir volontairement et de grand cœur. Ils ont droit de rendre les armes, de tenter la pitié du peuple ; toi, tu ne rendras point les tiennes et ne demanderas point la vie : tu dois mourir debout et invaincu. Que sert en effet de gagner quelques jours, quelques années ? Point de congé pour qui est entré dans la vie. « Comment donc, diras-tu, me dégager ? » Tu ne peux fuir les nécessités d’ici-bas ; mais en triompher, tu le peux. Ouvre-toi un passage, pour te l’ouvrir tu auras la philosophie. Livre-toi à elle, si tu veux avoir la vie sauve, la sécurité, le bonheur, et, pour tout dire, le premier des biens, la liberté : tu n’arriveras là que par elle. La vie sans elle est ignoble, abjecte, sordide, servile, soumise à une foule de passions et de passions impitoyables. Ces insupportables tyrans qui l’oppriment parfois tour à tour, parfois tous ensemble, la sagesse t’en affranchit, car elle seule est la liberté. Une seule route y mène, et tout droit : point d’écarts à craindre ; va d’un pas résolu. Veux-tu te soumettre toutes choses, soumets-toi à la raison. Que d’hommes tu gouverneras, si la raison te gouverne ! Tu sauras d’elle ce que tu devras entreprendre et par quels moyens : tu ne tomberas pas tout neuf au milieu des difficultés. Me citera-t-on personne qui sache de quelle manière il a commencé à vouloir ce qu’il veut ? Aucune réflexion ne l’y a conduit : c’est de prime saut qu’il s’y est jeté. Nous courons nous heurter contre la Fortune aussi souvent qu’elle contre nous. Il est honteux d’être emporté au lieu de se conduire, et tout à coup, au milieu du tourbillon, de se demander avec stupeur : « Comment suis-je venu ici ? »

Lettre 38

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 86-87).

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LETTRE XXXVIII.

Les courts préceptes de la philosophie préférables aux longs discours.

Tu as raison de vouloir que notre commerce de lettres soit fréquent. Rien ne profite comme ces entretiens qui s’infiltrent dans l’âme goutte à goutte ; dans les dissertations préparées et à grands développements qui ont la foule pour auditoire, il y a quelque chose de plus retentissant, mais de moins intime. La philosophie, c’est le bon conseil ; et nul conseil ne se donne avec de grands éclats de voix. Quelquefois on peut employer ces sortes de harangues, passe-moi l’expression, quand l’homme qui hésite a besoin d’entraînement ; s’agit-il au contraire non de l’engager à s’instruire, mais de l’instruire en effet, il faut prendre, comme nous, un ton moins relevé. Tout pénètre et se grave ainsi plus facilement ; car l’essentiel ce n’est pas le nombre des paroles, c’est leur efficacité. Répandons-les comme une semence qui, bien que toute menue, en tombant sur un sol propice y développe ses vertus et du moindre germe parvient aux plus vastes accroissements. Ainsi fait la raison : ses principes, de mince portée au premier aspect, grandissent en agissant. Ce qu’elle dit se réduit à peu ; mais ce peu, reçu par une âme bien préparée, se fortifie et croît bien vite. Oui, il en est de ses préceptes comme de tout germe : ils fructifient merveilleusement, si petite place qu’ils tiennent ; il ne faut, ai-je dit, que d’heureuses dispositions pour les saisir et les absorber. L’âme, en retour, produira d’elle-même à souhait et rendra plus qu’elle n’aura reçu.

Lettre 39

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 87-88).

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LETTRE XXXIX.

Aimer mieux la médiocrité que l’excès.

Les résumés que tu désires, je les rédigerai certainement avec le plus de méthode et de concision possible ; mais vois s’il n’y aurait pas plus d’avantage dans la forme ordinaire que dans celle qu’on nomme aujourd’hui vulgairement breviarium, et qui jadis, quand nous parlions latin, s’appelait summarium. La première importe plus à qui étudie, la seconde à qui sait ; car l’une enseigne, l’autre rappelle. Mais je te donnerai de toutes deux en suffisance. Tu n’as que faire d’exiger telle ou telle autorité : les inconnus seuls donnent des répondants. J’écrirai donc ce que tu veux, mais à ma façon. En attendant tu as nombre d’auteurs où je ne sais si tu trouveras assez de méthode. Prends en main le catalogue des philosophes : cela seul te réveillera forcément quand tu verras combien d’hommes ont travaillé pour toi : tu désireras compter à ton tour parmi eux. Car le premier mérite d’une âme noble c’est l’élan qui la porte au bien. Nul homme doué de sentiments élevés ne trouve du charme dans l’ignoble et le bas : l’idée du grand l’attire et l’exalte. De même que la flamme s’élève droite sans qu’on puisse la faire ramper ou l’abattre, non plus que la tenir immobile42 ; ainsi l’âme humaine ne repose jamais, d’autant plus remuante et active qu’elle a plus de vigueur. Mais heureux qui a tourné cet élan vers le bien ! il se placera hors de la juridiction et du domaine de la Fortune, se modérera dans les succès, brisera l’aiguillon du malheur, et dédaignera ce qu’admireront les autres. Il est d’une âme grande de mépriser les grandeurs, et d’aimer mieux la médiocrité que l’excès : la médiocrité seule est utile et fait vivre l’homme ; l’excès nuit par son superflu même. Ainsi versent les épis trop pressés ; ainsi la branche surchargée de fruits se rompra ; ainsi l’exubérance n’arrive point à maturité43. Il en est de même des esprits ; une prospérité sans mesure les brise : ils n’en usent qu’au préjudice d’autrui comme au leur. Fut-on jamais plus malmené par un ennemi que certains hommes par leurs plaisirs, par ces tyranniques et folles débauches qui ne leur laissent quelque droit à la pitié que parce qu’ils subissent ce qu’ils ont fait subir ? Et il faut bien qu’ils soient victimes de leur frénésie : nécessairement la passion n’admet plus de limites, dès qu’elle a franchi celles de la nature. La nature a son point d’arrêt : les chimères et les fantaisies de la passion vont à l’infini. Le nécessaire a pour mesure l’utile : mais le superflu, où le réduire ? Aussi se noient-ils dans ces voluptés, qui sont pour eux des habitudes et dont ils ne se peuvent passer, d’autant plus misérables que le superflu leur est devenu nécessaire. Esclaves des plaisirs, ils n’en jouissent pas, et, pour dernier malheur, ils sont amoureux de leurs maux44. Oui, c’est le comble de l’infortune que de se vouer à la turpitude non plus par l’attrait d’un moment, mais par goût ; plus de remède possible, quand nos vices d’autrefois sont nos mœurs d’à présent.

LETTRE XXXIX.

42.

Nul sort n’abaisse une grande âme :

Éole en vain courbe la flamme

Prompte à revoler vers les cieux. (Lebrun, Odes, I,XXI.)

Mon âme jamais ne sommeille ;

Elle est cette flamme qui veille

Au sanctuaire de Vesta. (Lebrun, Épilogue.)

43.

Il est certain tempérament

Que le maître de la nature

Veut que l'on garde en tout. Le fait-on ? Nullement.

Soit en bien, soit en mal, cela n’arrive guère.

Le blé, riche présent de la blonde Cérès,

Trop touffu bien souvent épuise les guérets :

En superfluités s’épandant d’ordinaire

Et poussant trop abondamment,

Il ôte à son fruit l’aliment.

L’arbre n’en fait pas moins : tant le luxe sait plaire !

(La Font., liv. IX, Fable II.)

44. Quid miserius misera non miserante se ipsum ?

(Saint August., Libre arbitre)

Lettre 40

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 89-91).

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LETTRE XL.

Le vrai philosophe parle autrement que le rhéteur.

Je te sais gré de m’écrire fréquemment, car c’est la seule manière dont tu puisses te montrer à moi. Jamais je ne reçois de tes lettres qu’à l’instant même nous ne soyons réunis. Si les portraits de nos amis absents nous intéressent par les souvenirs qu’ils renouvellent, si cette consolation vaine et illusoire adoucit les regrets de la séparation, combien une lettre nous charme davantage en nous apportant de si loin des traces vivantes d’un être chéri, des caractères qui respirent en effet ! Ce que leur présence avait de plus doux se retrouve et se reconnaît sur ces feuilles où une main amie s’est empreinte45.

Tu m’écris que tu as entendu le philosophe Sérapion, lorsqu’il aborda dans tes parages ; que sa manière consiste en un rapide torrent de paroles ; que ses expressions ne se succèdent pas, mais se poussent et se précipitent, et qu’elles lui viennent en trop grand nombre pour qu’un seul gosier y suffise. Je n’approuve pas cela dans un philosophe, dont le parler même, comme la conduite, doit être mesuré, ce qui ne va point avec une précipitation trop hâtive. Aussi ces paroles pressées qui s’épanchent ininterrompues comme des flocons de neige sont par Homère attribuées à l’orateur ; mais l’éloquence du vieux Nestor coule avec lenteur et plus douce que le miel. Tiens pour certain que cette véhémence si prompte et si abondante sied mieux à un déclamateur ambulant qu’à un homme qui traite une œuvre grande et sérieuse, qu’à un professeur de sagesse. J’aime aussi peu les phrases qui filtrent goutte à goutte que celles qui vont au pas de course ; l’oreille ne veut ni attendre, ni être assourdie. La disette et la maigreur du débit rendent l’auditeur moins attentif, ennuyé qu’il est d’une lenteur brisée encore par des repos : toutefois ce qu’il faut attendre s’imprime plus aisément que ce qui ne fait qu’effleurer. Enfin, le maître, comme on dit, transmet ses préceptes aux disciples : on ne transmet pas ce qui fuit. Ajoute que l’éloquence qui se consacre à la vérité doit être simple et sans apprêt, tandis que la faconde populaire n’a rien de vrai. Elle veut remuer la foule, et entraîner tout d’un élan un auditoire sans expérience : elle ne se laisse pas examiner, elle est déjà loin. Or comment modérer les autres, quand on ne peut se modérer ? D’ailleurs le discours qui s’emploie à la guérison des âmes doit pénétrer tout l’homme : les remèdes ne profitent que s’ils séjournent quelque temps. Et que de vide et de néant dans ces phrases ! plus de son que de poids. Apprivoisez les monstres qui m’épouvantent, calmez les passions qui m’irritent, dissipez mes erreurs, refrénez mon luxe, gourmandez ma cupidité. Rien de tout cela peut-il se faire à la course ? Un médecin peut-il guérir ses malades en passant ? Et puis, on ne trouve même aucun plaisir dans ce cliquetis de mots précipités sans choix. Comme la plupart des tours de force qu’on croirait ne pouvoir se faire et qu’il suffit de voir une fois, c’est bien assez d’entendre un moment ces baladins de la parole. Car que voudrait-on apprendre ou imiter d’eux ? Que juger de leur âme quand leur discours désordonné s’emporte jusqu’à ne plus pouvoir s’arrêter ? L’homme qui court sur une pente rapide ne se retient pas où il veut ; entraîné par sa vitesse et le poids de son corps, il dépasse le point qu’il s’était marqué. Ainsi cette volubilité de diction n’est plus maîtresse d’elle-même ni assez digne du philosophe qui doit placer ses paroles, non les jeter au vent, qui doit s’avancer pas à pas. « Quoi donc ! ne devra-t-il jamais s’élever ? » Pourquoi non ? mais que ce soit sans compromettre sa dignité morale, que lui ferait perdre cette violente exagération de force. Sa force sera grande, et modérée toutefois, comme un fleuve au cours continu, non comme un torrent. À peine permettrai-je à un orateur une telle vélocité de langue dont on ne saurait ni rappeler ni régler l’essor. Comment en effet le juge, souvent inhabile et novice, le suivrait-il ? L’orateur, fût-il emporté par le besoin de faire effet, ou par[1] une émotion qu’il ne maîtrise plus, ne doit décocher dans sa course que ce que l’oreille peut recueillir.

Tu feras donc sagement de ne pas voir ces hommes qui cherchent à dire beaucoup, non à bien dire, et d’aimer mieux, à la rigueur, entendre même un P. Vinicius[2]. Quel Vinicius ? distu. — Celui dont on demandait comment il portait la parole : « Il la traîne ; » répondit Asellius. Géminus Varius disait en effet de lui : « Vous lui trouvez du talent, je ne sais pourquoi, il ne peut coudre trois mots ensemble. » Oui, si tu dois parler, parle plutôt comme Vinicius, dût-il arriver quelque impertinent pareil à celui qui l’entendant arracher ses mots l’un après l’autre, comme s’il dictait au lieu de disserter, lui cria : « Parle ou tais-toi une fois pour toutes. » Quant à la précipitation de Q. Hatérius46, orateur en son temps très-célèbre, je veux qu’un homme sensé s’en garde le plus qu’il pourra. Hatérius n’hésitait jamais, jamais ne s’interrompait ; il commençait et finissait tout d’une traite.

Je suis d’avis pourtant que, selon les nations, certaines méthodes conviennent plus ou moins. Ce que je blâme se passerait aux Grecs ; nous, même en écrivant, nous avons l’habitude de séparer nos mots. Notre Cicéron lui-même, de qui l’éloquence romaine reçut son élan, eut pour allure le pas. Nos orateurs s’observent mieux que les autres, ils sentent ce qu’ils valent et donnent le temps de le sentir. Fabianus[3], aussi distingué par ses vertus et son savoir que par son éloquence, mérite qui vient en troisième ordre, discutait avec aisance plutôt qu’avec promptitude ; c’était facilité, pouvait-on dire, ce n’était pas volubilité ; voilà ce que j’admets dans un sage. Je n’exige pas que ses périodes sortent de sa bouche sans nul embarras : j’aimerais mieux même un peu d’effort qu’un jet spontané. Je voudrais d’autant plus te faire peur du travers dont je parle qu’il ne se gagne point sans qu’on ait perdu le respect de soi-même. Il faut pour cela se faire un front d’airain et ne pas s’écouter : car dans cette course irréfléchie, que de choses on voudrait ressaisir ! Non, te dis-je, on n’obtient ce triste avantage qu’aux dépens de sa dignité. D’ailleurs il est besoin pour cela qu’on s’exerce tous les jours, et que des choses on transporte son étude aux mots. Or, quand les mots te viendraient d’eux-mêmes et couleraient de source, et sans nul travail de ta part, tu dois néanmoins en régler le cours, et comme une démarche modeste sied à l’homme sage, il lui faut un langage concis, point aventureux. Ainsi, pour conclusion dernière, je te recommande d’être lent à parler.

LETTRE XL.

45.

Quoi que vous écriviez ou d’heureux ou de triste,

Pour nous avoir écrit vous vous ferez bénir ;

Écrire à ses amis c’est s’en ressouvenir.

Ah ! si le vain portrait de celui que l’on aime

Émeut en son absence et n’est pas sans douceur,

L’épître d’un ami c’est cet ami lui-même :

Les lettres, Abailard, sont le portrait du cœur.

(Lett. d’Héloïse, trad. par de Lesser.)

46. Voir sur Hatérius, Tacit., Ann.,IV, LXI, et Cic, Brutus,XXII. « Seul de tous les Romains que j’ai connus de mon temps, il a transporté dans la langue latine la facilité grecque. Il avait une telle vélocité de discours qu’elle arrivait à être un défaut. Aussi Auguste dit-il fort justement : « Ce cher Hatérius a besoin d’être enrayé.» (Sénèque Rhét., Controv. excerpt., liv. IV, Préf.)

↑ Au lieu de: affectus impetus sui, je lis, avec Muret et Gruter: impotens sui, tantum… d'une seule et même phrase.

↑ Déclamateur de profession, comme Asellius et Gémin. Varius. Ne pas le confondre avec L. Vinicius son frère dont Auguste disait: Il a de l'esprit argent comptant. « Ingenium in numerato habet »

↑ Sur Fabianus, voir Lettre C et note.

Lettre 41

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 92-94).

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LETTRE XLI.

Dieu réside dans l’homme de bien. – Vraie supériorité de l’homme.

Tu fais une chose excellente et qui te sera salutaire si, comme tu l’écris, tu marches avec persévérance vers cette sagesse qu’il est absurde d’implorer par des vœux quand on peut l’obtenir de soi. Il n’est pas besoin d’élever les mains vers le ciel, ni de gagner le gardien d’un temple pour qu’il nous introduise jusqu’à l’oreille de la statue, comme si de la sorte elle pouvait mieux nous entendre ; il est près de toi le Dieu, il est avec toi, il est en toi. Oui, Lucilius, un esprit saint réside en nous, qui observe nos vices et veille sur nos vertus, qui agit envers nous comme nous envers lui. Point d’homme de bien qui ne l’ait avec soi. Qui donc, sans son appui, pourrait s’élever au-dessus de la Fortune ? C’est lui qui inspire les grandes et généreuses résolutions. Dans chaque âme vertueuse il habite

Quel dieu ? Nul ne le sait, mais il habite un dieu[1].

S’il s’offre à tes regards un de ces bois sacrés peuplé d’arbres antiques qui dépassent les proportions ordinaires, où l’épaisseur des rameaux étagés les uns sur les autres te dérobe la vue du ciel, l’extrême hauteur des arbres, la solitude du lieu, et ce qu’a d’imposant cette ombre en plein jour si épaisse et si loin prolongée te font croire qu’un Dieu est là47. Et cet antre qui, sur des rocs profondément minés, tient une montagne suspendue, cet antre qui n’est pas de main d’homme, mais que des causes naturelles ont creusé en voûte gigantesque ! ton âme toute saisie n’y pressent-elle pas quelque haut mystère religieux ? Nous vénérons la source des grands fleuves ; au point où tout à coup de dessous terre une rivière a fait éruption on dresse des autels ; toute veine d’eau thermale a son culte, et la sombre teinte de certains lacs ou leurs abîmes sans fond les ont rendus sacrés. Et si tu vois un homme que n’épouvantent point les périls, pur de toute passion, heureux dans l’adversité, calme au sein des tempêtes, qui voit de haut les hommes et à son niveau les dieux, tu ne seras point pénétré pour lui de vénération ! Tu ne diras point : Voilà une trop grande, une trop auguste merveille pour la croire semblable à ce corps chétif qui l’enferme ! Une force divine est descendue là. Cette âme supérieure, maîtresse d’elle-même, qui juge que toute chose est au-dessous d’elle et qui passe, se riant de ce que craignent ou souhaitent les autres, elle est mue par une puissance céleste. Un tel être ne peut se soutenir sans la main d’un Dieu : aussi tient-il par la meilleure partie de lui-même au lieu d’où il est émané. Comme les rayons du soleil, bien qu’ils touchent notre sol, n’ont point quitté le foyer qui les lance ; de même cette âme sublime et sainte, envoyée ici-bas pour nous montrer la divinité de plus près, se mêle aux choses de la terre sans se détacher du ciel sa patrie. Elle y est suspendue, elle y regarde, elle y aspire, elle vit parmi nous comme supérieure à nous. Quelle est donc cette âme ? Celle qui ne s’appuie que sur les biens qui lui sont propres.

Quoi de plus absurde en effet que de louer dans l’homme ce qui lui est étranger ? Quelle plus grande folie que d’admirer en lui ce qui peut tout à l’heure passer à un autre ? Un frein d’or n’ajoute pas à la bonté du coursier. Le lion dont on a doré la crinière, qui se laisse toucher et manier, qui subit patiemment la parure imposée à son courage dompté, n’entre pas dans l’arène du même air que cet autre qui, sans apprêt, garde tout son instinct farouche. Celui-ci, dans sa fougue sauvage, tel que l’a voulu la nature, majestueusement hérissé, beau de la peur qu’inspire son seul aspect, on le préfère à cet impuissant1 quadrupède qui reluit de paillettes d’or. Nul ne doit tirer gloire que de ce qui lui est personnel. On fait cas d’une vigne dont les branches surchargées de fruits entraînent par leur poids ses soutiens-mêmes jusqu’à terre : trouvera-t-on plus beaux des ceps d’or, où des raisins, des feuilles d’or serpentent ? Le mérite essentiel d’une vigne est la fécondité. Dans l’homme aussi ce qu’il faut priser c’est ce qui est de l’homme même. Qu’il ait de superbes esclaves, un palais magnifique, beaucoup de terres ensemencées et de capitaux productifs ; tout cela n’est pas en lui, mais autour de lui. Loue en lui ce qu’on ne peut ni ravir ni donner2, ce qui est son bien propre. « Que sera-ce donc ? » dis-tu. Son âme, et dans cette âme la raison perfectionnée. Car l’homme est un être doué de raison ; et le souverain bien pour lui est d’avoir atteint le but pour lequel il est né. Or, qu’exige de lui cette raison ? Une chose bien facile : de vivre selon sa nature ; chose pourtant que rend difficile la folie générale. On se pousse l’un l’autre dans le vice ; comment alors rappeler dans les voies de salut ceux que nul ne retient et que la multitude entraîne ?

LETTRE XLI.

47.

Quel calme universel ! Je marche ; l’ombre immense,

L’ombre de ces grands bois sur mon front suspendus,

Vaste et noir labyrinthe où mes pas sont perdus,

S’entasse à chaque pas, s’agrandit, se prolonge ;

Et dans la sainte horreur où mon âme se plonge.

Au palais d’Herminsul je me vois transporté.

Sous ce tronc gigantesque aurait-il habité ?

Les dieux au pied d’un chêne ont instruit plus d’un sage ;

L’aigle au vol prophétique apportait leur message.

L’antre mystérieux entendit Apollon.

(Fontanes, Forêt de Navarre.)

Voy. Chateaubr. , Martyrs, IX. Saint Lambert, Saisons, ch. I., Lemierre. Fastes, IX. Lucos, atque in iis silentia ipsa adoramus. ( Plin., Hist. , XII , II.)

1.

J’admire plus cent fois ce lion furieux

Qui la gueule béante et le sang dans les yeux ,

Les ongles tressaillant d’une effroyable joie,

Suit son instinct féroce et déchire sa proie.

Que ces ours baladins, sous le bâton dressés,

Étalant aux regards leurs ongles émoussés ,

Leur gueule sans honneur que le fer a flétrie ,

Attributs impuissants d’une race avilie.

(Cas. Delavigne, Ép. à l’Académ.)

2. Voir Lettres XLV et LXXVI, et Balzac, Dissert. XXIII.

↑ Éneid., VIII, 352.

Lettre 42

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 94-95).

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LETTRE XLII.

Rareté des gens de bien. – Vices cachés sous l’impuissance. Ce qui est gratuit coûte souvent bien cher.

Cet homme t’a déjà persuadé qu’il est homme de bien. Mais ce titre-là ne s’acquiert et ne se constate pas si vite. Tu sais ce qu’ici j’entends sous ce mot ? un homme de bien du second ordre. Pour l’autre, comme le phénix, il naît une fois dans cinq siècles ; et faut-il s’étonner que les prodiges s’enfantent à de grands intervalles ? Le médiocre et le commun, le sort se plaît à les créer souvent ; mais il confère aux chefs-d’œuvre le mérite de la rareté. L’homme dont tu parles est loin jusqu’ici de ce qu’il fait profession d’être ; et s’il savait ce qu’est un homme de bien, il ne se jugerait pas encore tel, peut-être même désespérerait-il de le devenir. « Mais il pense si mal des méchants ! » Et les méchants aussi pensent comme lui : le plus grand supplice d’un cœur mauvais, c’est de déplaire et à soi-même et à ses pareils. « Mais il hait tous ces grands improvisés qui usent en tyrans de leur pouvoir ! » Il fera comme eux, quand il pourra les mêmes choses qu’eux. Sous l’impuissance de bien des hommes un génie pervers est caché : il osera, quand il aura foi en ses forces, tout ce qu’ont osé les mauvais instincts qu’un sort prospère a fait éclore. Les moyens seuls de développer toute leur noirceur manquent à ces âmes. On manie impunément le serpent le plus dangereux tant qu’il est roide de froid ; alors son venin, sans être mort, n’est qu’engourdi. Combien de cruautés et d’ambitions, et de débauches auxquelles il ne manque, pour égaler en audace les plus monstrueuses, que d’être aidées de la Fortune ! Elles ont les mêmes vouloirs : veux-tu t’en convaincre ? Donne-leur de pouvoir tout ce qu’elles veulent3. Tu te rappelles cet homme dont tu prétendais pouvoir disposer ; je te disais qu’il était volage et léger, que tu ne le tenais point par le pied, mais par le bout de l’aile. Je me trompais : tu le tenais par une plume ; il te l’a laissée dans la main et s’est envolé. Tu sais comment ensuite il s’est joué de toi, et que de choses il a tentées qui devaient lui tourner à mal ! Il ne se voyait pas courir au piège en voulant y pousser les autres ; il oubliait combien étaient onéreux les objets de sa convoitise, quand ils n’eussent pas été superflus.

Sachons donc voir que ce qui provoque notre ambition et nos efforts si laborieux ou ne renferme nul avantage, ou offre encore plus d’inconvénients. Telle chose est superflue, telle autre ne vaut pas notre peine. Mais notre prévoyance ne va pas si loin, et nous appelons gratuit ce qui coûte le plus cher. Ô stupidité de l’homme ! Il s’imagine ne payer que ce qui vide sa bourse, et obtenir pour rien ce pour quoi il se donne lui-même. Ce qu’il ne voudrait pas acheter, s’il fallait, en échange, livrer une maison, une propriété d’agrément ou de rapport, il est tout prêt à l’acquérir à prix d’inquiétudes, de dangers, de temps, de liberté, d’honneur4. Tant l’homme n’a rien qu’il prise moins que lui-même ! Que ne fait-il donc en tout projet et pour toute chose ce que fait quiconque entre chez un marchand ? L’objet qu’on désire, à quel prix sera-t-il livré ? Souvent le plus dispendieux est celui qu’on reçoit pour rien. Que d’acquisitions, que de présents je puis te citer qui nous ont arraché notre indépendance[1] ! Nous nous appartiendrions, s’ils ne nous appartenaient pas.

Médite ces réflexions dès qu’il s’agira non-seulement de gain à faire, mais de perte à subir. Dis-toi : « Que vas-tu perdre ? Ce qui t’est venu du dehors. Tu n’en auras pas plus de peine à vivre après qu’avant. L’avais-tu longtemps possédé ? Tu t’en es rassasié avant de le perdre. Si tu ne l’as pas eu longtemps, tu n’en avais pas encore l’habitude. Ce sera de l’argent de moins ? Partant, moins de tracas. Ton crédit en diminuera ? Tes envieux aussi. Considère tous ces faux biens dont on s’éprend jusqu’à la folie, que l’on perd avec tant de larmes, et comprends que ce n’est point la perte qui fâche, mais l’idée qu’on se fait de cette perte. On la sent, non point par le fait, mais par la réflexion. Qui se possède n’a rien perdu : mais à combien d’hommes est-il donné de se posséder ? »

LETTRE XLII.

3. « Il y a en nous une certaine malignité qui a gâté notre nature jusqu’à la racine, qui a répandu dans nos cœurs les principes de tous les vices. Ils sont cachés et enveloppés en cent replis tortueux, et ils ne demandent qu’à montrer la tête. « Pour guérir la volonté, dit « saint Augustin, il faut réprimer la puissance : frenetur facultas, ut « sanetur voluntas…» Que si je pouvais vous découvrir le cœur d’un Néron ou de quelque autre monstre dans les histoires profanes, vous verriez ce que peut faire dans le cœur humain cette terrible pensée de ne voir rien sur sa tète. » (Bossuet, Serm. sur l’ambition.)

4. « La marchandise est chère que l’on acheste avec perte de loz et gloire. » (L’Hospital, Au parl. de Rouen.)

Il faut appeler perte et non pas avantage

Tout gain dont notre honneur souffre quelque dommage.

(Corneille.)

« N’envions point à une sorte de gens leurs grandes richesses : ils les ont à titre onéreux, et qui ne nous accommoderoit point. Ils ont mis leur repos, leur santé, leur honneur et leur conscience pour les avoir : cela est trop cher ; et il n’y a rien à gagner à un tel marché. » (La Bruyère, Biens de fortune.)

↑ Souvenir des largesses de Néron à Sénèque.

Lettre 43

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 96).

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LETTRE XLIII.

Vivre comme si l’on était sous les yeux de tous. – La conscience.

Tu me demandes comment cela est venu jusqu’à moi ; qui m’a pu dire ta pensée que tu n’avais dite à personne ? « Celle qui sait tant de choses : la renommée. » Quoi ! diras-tu, suis-je assez important pour mettre la renommée en émoi ? – Ne te mesure pas sur l’endroit où je suis, mais sur celui que tu habites. Qui domine ses voisins est grand où il domine. La grandeur n’est pas absolue : elle gagne ou perd par comparaison. Tel navire, grand sur un fleuve, est fort petit en mer ; le même gouvernail, trop fort pour tel navire, est exigu pour tel autre. Toi aujourd’hui, tu as beau te rapetisser, tu es grand dans ta province : tes actions, tes repas, ton sommeil, on épie, on sait tout. Tu n’en dois que mieux t’observer dans ta conduite. Mais ne t’estime heureux que le jour où tu pourrais vivre sous les yeux du public, où tes murailles te défendraient sans te cacher, ces murailles que presque tous nous croyons faites moins pour abriter nos personnes que pour couvrir nos turpitudes. Je vais dire une chose qui peut te faire juger de nos mœurs : à peine trouverais-tu un homme qui voulût vivre portes ouvertes. C’est la conscience plutôt que l’orgueil qui se retranche derrière un portier. Nous vivons de telle sorte que c’est nous prendre en faute que de nous voir à l’improviste. Mais que sert de chercher les ténèbres, de fuir les yeux et les oreilles d’autrui ? Une bonne conscience défierait un public ; une mauvaise emporte jusque dans la solitude ses angoisses et ses alarmes. Si tes actions sont honnêtes, qu’elles soient sues de tous ; déshonorantes, qu’importe que nul ne les connaisse ? tu les connais, toi. Que je te plains, si tu ne tiens pas compte de ce témoin-là !

Lettre 44

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 97-98).

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LETTRE XLIV [1].

La vraie noblesse est dans la philosophie.

Tu persistes à te faire petit, et à te dire trop chétivement doté par la nature d’abord, puis par la Fortune, quand il ne tient qu’à toi de te tirer des rangs du vulgaire et d’atteindre à la plus haute des félicités. Si la philosophie possède en soi quelque mérite, elle a surtout celui de ne point regarder aux généalogies. Tous les hommes, si on les rappelle à l’origine première, sont enfants des dieux. Te voilà chevalier romain, et c’est à force de talent que tu es entré dans cet ordre : mais, grands dieux ! à combien de citoyens les quatorze bancs ne sont-ils pas fermés ? Le sénat ne s’ouvre pas pour tous : la milice même, pour nous admettre à ses fatigues et à ses périls, est difficile dans ses choix. La sagesse est accessible à tous ; devant elle nous sommes tous nobles. La philosophie ne refuse ni ne préfère personne5 : elle luit pour tout le monde. Socrate n’était point patricien ; Cléanthe louait ses bras pour tirer l’eau dont il arrosait un jardin ; la philosophie, en adoptant Platon, ne lui demanda pas ses titres, elle les lui conféra. Pourquoi désespérerais-tu de ressembler à ces grands hommes ? Ils sont tous tes ancêtres, si tu te rends digne d’eux, et pour l’être, il faut tout d’abord te persuader que nul n’est de meilleure maison que toi. Nous avons tous même nombre d’aïeux ; notre origine à tous remonte plus loin que la mémoire des hommes. « Point de roi, dit Platon, qui n’ait des esclaves pour ancêtres, point d’esclave qui ne sorte du sang des rois. » Une longue suite de révolutions a brouillé tout cela, et le sort a bouleversé les rangs. Quel est le vrai noble ? Celui que la nature a bien préparé pour la vertu6. Voilà le seul titre à considérer. Autrement, si tu me renvoies aux vieux temps, chacun date d’un âge avant lequel il n’y a plus rien. Depuis le berceau du monde jusqu’à nos jours une série de vicissitudes nous a fait passer par de brillants comme par d’obscurs destins. Un vestibule rempli de portraits enfumés ne fait pas la noblesse. Nul n’a vécu pour notre gloire, et ce qui fut avant nous n’est pas à nous7. C’est l’âme qui anoblit ; elle peut de toutes les conditions s’élever plus haut que la Fortune. Suppose-toi, non pas chevalier romain, mais affranchi, tu peux un jour être seul libre de fait parmi tant d’hommes libres de race. « Comment cela ? » diras-tu. En n’adoptant pas la distinction populaire des biens et des maux. Informe-toi non d’où viennent les choses, mais où elles aboutissent. S’il en est une qui puisse donner le bonheur, elle est bonne par essence, car elle ne peut dégénérer en mal. Quelle est donc la cause de tant de méprises, quand la vie heureuse est le vœu de tous ? C’est qu’on prend les moyens pour la fin, et qu’en voulant l’atteindre on s’en éloigne. Tandis qu’en effet la perfection du bonheur consiste dans une ferme sécurité et dans l’inébranlable foi qu’il nous restera, on se cherche au loin des causes de soucis, et sur cette route perfide de la vie, on porte ses embarras bien moins qu’on ne les traîne. Aussi s’écarte-t-on toujours davantage du but poursuivi ; plus on s’épuise en efforts, plus on reste empêtré, ou rejeté en arrière. Ainsi l’homme qui dans un labyrinthe presse le pas se fourvoie en raison de sa vitesse même.

LETTRE XLIV.

5. Personarum acceptio non est apud Deum. (Act. apost., X, XXXIV.)

6.   La vertu d’un cœur noble est la marque certaine. (Boileau.)

7.

Nobiles non sunt mihi

Avi nec altis inclitum titulis genus ;

Sed clara virtus : qui genus jactat suum

Aliéna laudat. (Sénèq., Herc. Fur., act. I, sc. III.)

↑ Comparer cette lettre avec le chap. XXVIII. liv. III, Des bienfaits.

Lettre 45

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 98-101).

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LETTRE XLV.

Sur les subtilités de l’école.

Tu te plains de la disette des livres en Sicile. L’important n’est pas d’en avoir beaucoup, mais d’en avoir de bons. Une lecture sagement circonscrite profitera ; variée, elle amuse. Qui veut arriver à un but précis doit aller par un seul chemin, et non vaguer de l’un à l’autre, ce qui n’est pas avancer, mais errer. « J’aimerais mieux, diras-tu, des livres que des conseils. » Oh ! en vérité, tous ceux que je possède, je suis prêt à te les envoyer, à vider tout mon grenier, à me transporter moi-même, si je le pouvais, près de toi, et, n’était l’espoir que tu obtiendras de bonne heure de cesser tes fonctions, c’est une expédition que j’eusse imposée à ma vieillesse : ni Charybde, ni Scylla, ni ce détroit maudit par la Fable ne m’auraient fait reculer. Je l’aurais franchi, que dis-je ? je l’aurais passé à la nage pour pouvoir t’embrasser et juger par mes yeux des progrès de ton âme.

Quant au désir que tu exprimes de recevoir mes ouvrages, je ne m’en crois pas plus habile que je ne me croirais beau si tu demandais mon portrait. Je sais que c’est plutôt indulgence d’ami qu’opinion réfléchie, ou si c’est opinion, ton indulgence te l’a suggérée. Au reste, quels qu’ils soient, lis-les comme venant d’un homme qui cherche le vrai sans l’avoir encore trouvé, mais qui le cherche avec indépendance. Car je ne me suis mis sous la loi de personne ; je ne porte le nom d’aucun maître ; si j’ai souvent foi en l’autorité des grands hommes, sur quelques points c’est à moi que j’en appelle[1]. Tout grands qu’ils sont, ils nous ont légué moins de découvertes que de problèmes ; et peut-être eussent-ils trouvé l’essentiel, s’ils n’eussent cherché aussi l’inutile. Que de temps leur ont pris des chicanes de mots, des argumentations captieuses qui n’exercent qu’une vaine subtilité ! Ce sont des nœuds que nous tressons, des équivoques de sens que nous enlaçons dans des paroles et qu’ensuite nous débrouillons. Avons-nous donc tant de loisir ? Savons-nous déjà vivre, savons-nous mourir ? Toutes les forces, toute la prévoyance de notre esprit doivent tendre à n’être pas dupe des choses : qu’importent les mots ? Que me font tes distinctions entre synonymes où jamais nul n’a pris le change, que pour disputer ? Les choses nous abusent : éclaircis les choses. Nous embrassons le mal pour le bien ; nous désirons les contraires, nos vœux se combattent, nos projets se neutralisent. Combien la flatterie ressemble à l’amitié ! Et non-seulement elle lui ressemble, mais encore l’emporte et enchérit sur elle, trouve pour se faire accueillir l’oreille facile et indulgente, s’insinue jusqu’au fond du cœur, nous charme en nous empoisonnant. C’est cette similitude-là qu’il faut m’apprendre à démêler. Un ennemi caressant vient à moi comme ami ; le vice usurpe le nom de vertu pour nous surprendre ; la témérité se cache sous les dehors du courage ; la lâcheté s’intitule modération, l’homme timide a les honneurs de la prudence8. Là est le grand péril de l’erreur, c’est là qu’il faut des marques distinctives. Au surplus, l’homme à qui l’on dit avez-vous des cornes ? n’est pas si sot que de se tâter le front, ni assez inepte et obtus pour entrer en doute, quand par tes subtiles conclusions tu as cru le persuader. Ces finesses déroutent sans nuire, comme les tours d’un escamoteur avec ses gobelets et ses jetons, dont l’illusion fait tout le charme : le procédé une fois compris, adieu le plaisir. J’en dis autant de nos pièges de mots : car de quel autre nom appeler des sophismes sans danger pour qui les ignore, inutiles à qui les possède ? Veux-tu à toute force des équivoques de langage à éclaircir, démontre-nous que l’homme heureux n’est pas celui que le monde nomme ainsi, et chez lequel l’or afflue en abondance, mais celui qui a tous ses trésors dans son âme, qui, fier et magnanime, foule aux pieds ce qu’admirent les autres, qui ne voit personne contre qui il se veuille changer ; qui ne prise dans l’homme que ce qui lui mérite le nom d’homme ; qui, prenant la nature pour guide et ses lois pour règles, vit comme elle l’ordonne ; qu’aucune force ne dépouille de ses biens ; qui convertit en biens ses maux ; ferme dans ses desseins, inébranlable, intrépide ; qui peut être ému par la violence, mais non jeté hors de son assiette ; enfin que la Fortune, en lui dardant de toute sa force ses traits les plus terribles, effleure à peine sans le blesser, et n’effleure que rarement. Car ses traits ordinaires, si foudroyants pour le reste des hommes, ne sont pour lui qu’une grêle sautillante, qui lancée sur les toits sans incommoder ceux qui sont dessous, fait entendre un vain cliquetis et se fond aussitôt. Pourquoi me tenir si longtemps sur cet argument que toi-même tu nommes le menteur9, et sur lequel on a composé tant de livres ? Voici que la vie tout entière est pour moi un mensonge : démasque-la, subtil philosophe, ramène-la au vrai. Elle juge nécessaire ce qui en grande partie est superflu10, ou qui, sans être superflu, n’est d’aucune importance réelle pour assurer et compléter le bonheur. Car il ne s’ensuit pas qu’une chose soit un bien dès qu’elle est nécessaire ; et l’on prostitue ce nom si on le donne au pain, à la bouillie, à tout ce qui pour vivre est indispensable. Ce qui est bien est, par le fait, nécessaire ; ce qui est nécessaire n’est pas toujours un bien, attendu que certaines choses nécessaires sont en même temps très-viles. Nul n’ignore à ce point la dignité de ce qui est bien, qu’il le ravale à tels objets d’une éphémère utilité. Eh ! pourquoi ne pas consacrer plutôt tes soins à démontrer à tous quel temps précieux on perd à chercher le superflu, et que d’hommes traversent la vie en courant après les moyens de vivre ? Passe en revue les individus, considère les masses : personne qui n’ait chaque jour l'œil fixé sur le lendemain. « Quel mal y a-t-il là ? » diras-tu. Un mal immense: on ne vit pas, on attend la vie, on la recule en toute chose11. Avec toute la vigilance possible, le temps nous devancerait encore ; grâce à nos éternels délais, il passe comme chose qui nous serait étrangère, et le dernier jour a épuisé ce que chaque jour laissait perdre. Mais pour ne point excéder les bornes d'une lettre, qui ne doit pas occuper la main gauche du lecteur, remettons à un autre jour le procès des dialecticiens, trop subtiles gens qui font leur étude exclusive d'une chose accessoire.

LETTRE XLV.

8. Voy. Lettre CXX.

Sæpe latet vitium proximitate boni. (Ovid., Ars amandi, II,662.) « Il n’y a point de vice qui n’ait une fausse ressemblance avec quelque vertu et qui ne s’en aide. » (La Bruyère, du Cœur.) « Le vice ne s’insinue guère en choquant l’honnêteté , mais en prenant son image. » (Rouss., Émile.)

9. On supposait un homme qui disait je mens, et, de ce qu’il disait vrai en cela, on concluait qu’il mentait, et, de ce qu’il mentait, on concluait qu’il disait vrai

10.   Le superflu, chose si nécessaire. (Volt., le Mondain.)

11.

De desseins en regrets, et d’erreurs en désirs

Les mortels insensés promènent leur folie

Dans des malheurs présents, dans l’espoir des plaisirs.

Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie.

Demain, demain, dit-on, doit combler tous nos vœux ;

Demain vient et nous laisse encor plus malheureux.

(Dryden, trad. par Volt.)

↑ Voy Lettre XXXI, et de la Vie heureuse III.

Lettre 46

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 101-102).

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LETTRE XLVI.

Éloge d’un ouvrage de Lucilius.

J’ai reçu ton ouvrage, comme tu me l’avais promis ; et, me réservant de le lire à mon aise, je l’ai ouvert sans vouloir en prendre plus qu’un avant-goût. Peu à peu l’attrait même de la lecture me fit aller plus loin. Il y règne un grand talent ; et la preuve, c’est qu’il m’a paru court, bien qu’il dépasse la taille des miens comme des tiens, et qu’au premier aspect on puisse le prendre pour un livre de Tite Live ou d’Épicure : enfin j’étais retenu par un charme si entraînant, que sans m’arrêter j’ai lu jusqu’au bout. Le soleil m’invitait à rentrer, la faim me pressait, les nuages étaient menaçants, et pourtant je l’ai dévoré tout entier. J’étais plus que satisfait, j’étais ravi. Quelle imagination ! Quelle âme ! je dirais : quels élans ! si l’auteur faiblissait parfois, s’il ne s’élevait que par saillies. Or ce n’étaient pas des élans, mais une chaleur soutenue, une composition mâle, sévère et néanmoins par intervalles moelleuse et douce à propos. Tu as le style grand et fier : soutiens-le, garde cette allure. La matière y aidait sans doute ; il faut donc la choisir fertile, propre à saisir, à échauffer l’imagination. Je te parlerai plus au long de ton livre après nouvel examen : jusqu’ici mon jugement n’est pas plus arrêté que si l’avais entendu lire l’ouvrage, au lieu de l’avoir lu. Laisse-moi faire mon enquête. Sois sans appréhension : mon arrêt sera franc. Heureux motel ! tu n’as rien qui oblige personne à te mentir de si loin. Il est vrai qu'aujourd'hui, à défaut de motif, on ment par habitude.

Lettre 47

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 102-105).

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LETTRE XLVII.

Qu’il faut traiter humainement ses esclaves.

J’apprends avec plaisir de ceux qui viennent d’auprès de toi que tu vis en famille avec tes serviteurs : cela fait honneur à ta sagesse, à tes lumières. « Ils sont esclaves ? » Non ils sont hommes. « Esclaves ? » Non : mais compagnons de tente avec toi. « Esclaves ? » Non : ce sont des amis d’humble condition, tes co-esclaves, dois-tu dire, si tu songes que le sort peut autant sur toi que sur eux12. Aussi ne puis-je que rire de ceux qui tiennent à déshonneur de souper avec leur esclave, et cela parce que l’orgueilleuse étiquette veut qu’un maître à son repas soit entouré d’une foule de valets tous debout. Il mange plus qu’il ne peut contenir, son insatiable avidité surcharge un estomac déjà tout gonflé, qui, déshabitué de son office d’estomac, reçoit à grand’peine ce qu’il va rejeter avec plus de peine encore ; et ces malheureux n’ont pas droit de remuer les lèvres, fût-ce même pour parler. Les verges châtient tout murmure ; les bruits involontaires ne sont pas exceptés des coups, ni toux, ni éternuement, ni hoquet ; malheur à qui interrompt le silence par le moindre mot ! ils passent les nuits entières debout, à jeun, lèvres closes. Qu’en arrive-t-il ? Que leur langue ne s’épargne pas sur un maître en présence duquel elle est enchaînée. Jadis ils pouvaient converser et devant le maître et avec lui, et leur bouche n’était point scellée ; aussi étaient-ils hommes à s’offrir pour lui au bourreau, à détourner sur leurs têtes le péril qui eût menacé la sienne. Ils parlaient à table, ils se taisaient à la torture. Voici encore un adage inventé par ce même orgueil : Autant de valets, autant d’ennemis13. Nous ne les avons pas pour ennemis, nous les faisons tels. Et que d’autres traits cruels et inhumains sur lesquels je passe, et l’homme abusant de l’homme comme d’une bête de charge ! Et nous, accoudés sur nos lits de festin, tandis que l’un essuie les crachats des convives, que l’autre éponge à deux genoux les dégoûtants résultats de l’ivresse, qu’un troisième découpe les oiseaux de prix, et promenant une main exercée le long du poitrail et des cuisses, détache le tout en aiguillettes ! Plaignons l’homme dont la vie a pour tout emploi de disséquer avec grâce des volailles, mais plaignons plus peut-être l’homme qui donne ces leçons dans la seule vue de son plaisir, que celui qui s’y conforme par nécessité. Vient ensuite l’échanson, en parure de femme, qui s’évertue à démentir son âge : il ne peut échapper à l’enfance, l’art l’y repousse toujours, et déjà de taille militaire, il a le corps lisse, rasé ou complètement épilé : il consacre sa nuit entière à servir tour à tour l’ivrognerie et la lubricité du chef de la maison : il est son Jupiter au lit, et à table son Ganymède[1]. Cet autre, qui a sur les convives droit de censure, dans sa longue faction, ô misère ! devra noter ceux que leurs flatteries, leurs excès de gourmandise ou de langue feront inviter pour demain. Ajoute ces chefs d’office, subtils connaisseurs du palais du maître, qui savent de quels mets la saveur le rappelle ou l’aspect le délecte, quelle nouveauté réveillerait ses dégoûts ; de quoi il est rassasié, blasé ; de quoi il aura faim tel jour. Mais souper avec eux, il ne l’endurerait pas ; il croirait sa majesté amoindrie, s’il s’attablait avec son esclave. Justes dieux ! et que d’esclaves devenus maîtres de telles gens ! J’ai vu faire antichambre debout chez Callistus[2]son ancien maître, j’ai vu ce maître, qui l’avait fait vendre sous écriteau avec des esclaves de rebut, être exclu quand tout le monde entrait. Il était payé de retour : il l’avait rejeté dans cette classe par où commence le crieur pour essayer sa voix, et lui-même, répudié par lui, n’était pas jugé digne d’avoir ses entrées. Le maître avait vendu l’esclave, mais que de choses l’esclave faisait payer au maître.

Songe donc que cet être que tu appelles ton esclave est né d’une même semence que toi, qu’il jouit du même ciel, qu’il respire le même air, qu’il vit et meurt14 comme toi. Tu peux le voir libre, il peut te voir esclave. Lors du désastre de Varus, que de personnages de la plus haute naissance, à qui leurs emplois militaires allaient ouvrir le sénat, furent dégradés par la Fortune jusqu’à devenir pâtres ou gardiens de cabanes ! Après cela méprise des hommes au rang desquels avec tes mépris tu peux passer demain15 !

Je ne veux pas étendre à l’infini mon texte, ni faire une dissertation sur la conduite à tenir envers nos domestiques traités par nous avec tant de hauteurs, de cruautés, d’humiliations. Voici toutefois ma doctrine en deux mots : Sois avec ton inférieur comme tu voudrais que ton supérieur fût avec toi. Chaque fois que tu songeras à l’étendue de tes droits sur ton esclave, chaque fois tu dois songer que ton maître en a d’égaux sur toi. « Mon maître ! vas-tu dire, mais je n’en ai point. » Tu es jeune encore : tu peux en avoir un jour. Ignores-tu à quel âge Hécube fit l’apprentissage de la servitude ? Et Crésus ! et la mère de Darius ! Et Platon ! Et Diogène ! Montre à ton esclave de la bienveillance : admets-le dans ta compagnie, à ton entretien, à tes conseils, à ta table.

Ici va se récrier contre moi toute la classe des gens de bon ton : « Mais c’est une honte, une inconvenance des plus grandes ! » Et ces mêmes gens-là je les surprendrai baisant la main au valet d’autrui ! Ne voyez-vous donc pas avec quel soin nos pères faisaient disparaître ce qu’a d’odieux le nom de maître et d’humiliant celui d’esclave ? Ils appelaient l’un père famille et l’autre16 familiaris, terme encore usité dans les mimes. Ils instituaient la fête des serviteurs, non comme le seul jour où ceux-ci mangeraient avec leurs maîtres, mais comme le jour spécial où ils avaient dans la maison les charges d’honneur et y rendaient la justice : chaque ménage était considéré comme un abrégé de la république. « Comment ! Je recevrais tous mes esclaves à ma table ! » Pas plus que tous les hommes libres. Tu te trompes, si tu crois que j’en repousserai quelques-uns comme chargés de trop sales fonctions, mon muletier par exemple, ou mon bouvier : je mesurerai l’homme non à son emploi, mais à sa moralité. Chacun se fait sa moralité ; le sort assigne les emplois. Mange avec l’un, parce qu’il en est digne, avec l’autre pour qu’il le devienne. Ce que d’ignobles relations ont pu leur laisser de servile, une société plus honnête l’effacera. Pourquoi, ô Lucilius ! ne chercher un ami qu’au forum et au sénat ? Regarde bien, tu le trouveras dans ta propre maison. Souvent de bons matériaux se perdent faute d’ouvrier ; essaye, fais une épreuve. Comme il y aurait folie à marchander un cheval en examinant non la bête, mais la housse et le frein ; bien plus fou est-on de priser l’homme sur son costume, ou sur sa condition qui n’est qu’une sorte de costume et d’enveloppe. « Mais un esclave ! » Son âme peut-être est d’un homme libre. Un esclave ! Ce titre lui fera-t-il tort ? Montre-moi qui ne l’est pas. L’un est esclave de la débauche, l’autre de l’ambition, tous le sont de la peur17. Je te ferai voir des hommes consulaires valets d’une ridicule vieille, des riches, humbles servants d’une chambrière, des jeunes gens de la première noblesse courtisans d’un pantomime. Est-il plus indigne servitude qu’une servitude volontaire ? En dépit donc de tous nos glorieux, montre à tes serviteurs un visage serein et point de hautaine supériorité. Qu’ils te respectent plutôt qu’ils ne te craignent.

On me dira que j’appelle les esclaves à l’indépendance, que je dégrade les maîtres de leur prérogative, parce qu’à la crainte je préfère le respect ; oui je le préfère, et j’entends par là un respect de clients, de protégés. Mes contradicteurs oublient donc que c’est bien assez pour des maîtres qu’un tribut dont Dieu se contente : le respect et l’amour. Or amour et crainte ne peuvent s’allier. Aussi fais-tu très-bien, selon moi, de ne vouloir pas que tes gens tremblent devant toi et de n’employer que les corrections verbales. Les coups ne corrigent que la brute.

Ce qui nous choque ne nous blesse pas toujours ; mais nos habitudes de mollesse nous disposent aux emportements, et tout ce qui ne répond pas à nos volontés éveille notre courroux. Nous avons pris le caractère des rois : les rois, sans tenir compte de leur force et de la faiblesse de leurs sujets, se livrent à de tels excès de fureur et de cruauté, qu’on les croirait vraiment outragés si la hauteur de leur fortune ne les mettait fort à l’abri de tels risques. Non pas qu’ils l’ignorent, mais de leur plainte même[3] ils tirent un prétexte pour nuire ; ils supposent l’injure, pour avoir droit de la faire18.

Je ne t’arrêterai pas plus longtemps : tu n’as pas ici besoin d’exhortation. Les bonnes habitudes ont entre autres avantages celui de se plaire à elles-mêmes, de persévérer ; les mauvaises sont inconstantes ; elles changent souvent, non pour valoir mieux, mais pour changer.

LETTRE XLVII.

12. « Vous, maîtres, rendez à vos serviteurs ce que l’équité et la justice demandent de vous, sachant que vous avez aussi bien qu’eux un maître qui est dans le ciel. » (Saint Paul, aux Coloss., ch. IV.)

13. Mot de Caton l’Ancien, comme de saint Matthieu, X, 36.

Notre ennemi, c’est notre maître. (La Fontaine.)

14. « Mes amis, s’écrie Trimalchion, les esclaves aussi sont des hommes : ils ont sucé le même lait que nous, quoique un mauvais destin ait pesé sur eux.» (Pétrone, ch. LXXI.)

15. Nous approchons des temps de crise et du siècle des révolutions. Alors le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet…, etc. (Rousseau, Émile.)

16. Passage imité par Pline le Jeune, liv. V, Lettre XX. « Ces noms d’affection vont mieux au cœur que les titres de leur pouvoir : on les nomme pères de famille plutôt que maîtres. » ( Tertull., Apolog. XXXIII.) « Servi non sunt, sed eos et habemus et dicimus spiritu fratres, religione conservos. » (Lactant., Instit., V, XV.)

17.

Tout ce qui vit au monde, au destin se rangeant,

Est serf de la fortune ou serf de son argent ;

La peur le tyrannise ou quelque autre manie.

(Desportes, Diane, I, XXXVIII.)

18. Macrobe, l. X, copie presque mot pour mot certains passages de cette admirable lettre. Voir aussi (Nouvelle Héloïse, IVe partie, lettre X.) Cicéron, sur ce sujet, dit sèchement : « Il faut être juste même envers les gens de la condition la plus vile. Il faut traiter les esclaves en salariés, exiger leurs services, leur donner le nécessaire. » (De Offic.) Ailleurs, dans ses lettres, il rougit du regret qu’il éprouve de la mort d’un de ses esclaves.

↑ Voy. Lettre CXXII et la note.

↑ Affranchi de l'empereur Claude, et puissant à sa cour.

↑ Je lis querendo avec J. Lipse. au lieu de quærendo.

Lettre 48

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 106-108).

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LETTRE XLVIII.

Que tout soit commun entre amis. Futilité de la dialectique.

La lettre que tu m’as envoyée pendant ton voyage, aussi longue que le voyage même, aura plus tard sa réponse. J’ai besoin de me recueillir et d’aviser à ce que je dois te conseiller. Toi-même qui consultes, tu as longtemps délibéré si tu consulterais : je dois d’autant mieux t’imiter qu’il faut plus de loisir pour résoudre une question que pour la proposer, ici surtout où ton intérêt est autre que le mien. Mais parlé-je ici encore le langage[1] d’Épicure ? Non : nos intérêts sont les mêmes ; ou je ne suis pas ton ami, si toute affaire qui te concerne n’est pas la mienne. L’amitié rend tout indivis entre nous : point de succès personnel non plus que de revers : nous vivons sur un fonds commun. Et le bonheur n’est point pour quiconque n’envisage que soi, rapportant tout à son utilité propre : il nous faut vivre pour autrui, si nous voulons vivre pour nous. L’exacte et religieuse observation de cette loi sociale qui fait que tous se confondent avec tous, qui proclame l’existence du droit commun de l’humanité, soutient puissamment aussi cette société plus intime dont je parle, qui est l’amitié. Tout sera commun entre amis, si presque tout l’est d’homme à homme.

Ô Lucilius, le meilleur des hommes, je demanderais à nos subtils docteurs quels sont mes devoirs envers un ami et envers mon semblable, plutôt que tous les synonymes d’ami et combien le mot homme signifie de choses. Voici deux chemins opposés : la sagesse suit l’un, la sottise a pris l’autre : lequel adopter ? De quel parti veut-on que je me range ? Pour l’un tout homme est un ami, pour l’autre un ami n’est qu’un homme : celui-ci prend un ami pour soi, celui-là se donne à son ami. Et vous allez, vous, torturant des mots, agençant des syllabes ! Qu’est-ce à dire ? Si par un tissu d’artificieuses questions et à l’aide d’une conclusion fausse je n’arrive à coudre le mensonge à un principe vrai, je ne pourrai démêler ce qu’il faut fuir de ce qu’il faut rechercher ! Ô honte ! sur une chose si grave nous, vieillards, ne savons que jouer. Un rat est une syllabe ; or un rat ronge du fromage, donc une syllabe ronge du fromage. Supposez que je ne puisse débrouiller ce sophisme, quel péril mon ignorance me suscitera-t-elle, quel inconvénient ? En vérité devrai-je craindre de prendre un jour des syllabes dans une ratière, ou de voir, par ma négligence, un livre manger mon fromage ? Ou peut-être y a-t-il plus de finesse à répondre : Un rat est une syllabe ; une syllabe ne ronge pas de fromage : donc un rat ne ronge pas de fromage. Puériles inepties ! Voilà sur quoi se froncent nos sourcils, sur quoi se penchent nos longues barbes ! Voilà ce que nous enseignons avec nos visages soucieux et pâles !

Veux-tu savoir ce que la philosophie promet aux hommes ? le conseil. Tel est appelé à la mort ; tel est rongé par la misère ; tel autre trouve son supplice dans la richesse d’autrui ou dans la sienne ; celui-ci a horreur de l’infortune ; celui-là voudrait se soustraire à sa prospérité ; tel est en disgrâce auprès des hommes, et tel auprès des dieux. Qu’ai-je à faire de vos laborieux badinages ? Il n’est pas temps de plaisanter : des malheureux vous invoquent. Vous avez promis secours aux naufragés, aux captifs, aux malades, aux indigents, aux condamnés dont la tête est sous la hache ; où s’égare votre esprit ? Que faites-vous ? Vous jouez, quand je meurs d’effroi. Secourez-moi : à tous vos discours, c’est la réponse de tous[2]. De toutes parts les mains se tendent vers vous : ceux qui périssent, ceux qui vont périr implorent de vous quelque assistance ; vous êtes leur espoir et leur force ; ils vous crient : « Arrachez-nous à l’affreuse tourmente ; nous sommes dispersés, hors de nos voies : montrez-nous le clair fanal de la vérité. » Dites-leur ce que la nature a jugé nécessaire, ce qu’elle a jugé superflu ; combien ses lois sont faciles, de quelle douceur, de quelle aisance est la vie quand on les prend pour guides, de quelle amertume au contraire et de quel embarras quand on a foi dans l’opinion plus que dans la nature ; mais d’abord enseignez ce qui peut alléger en partie leurs maux, ce qui doit guérir ou calmer leurs passions. Plût aux dieux que vos sophismes ne fussent qu’inutiles ! Ils sont funestes. Je prouverai, quand on le viendra, jusqu’à l’évidence, que jetées dans ces arguties, les plus nobles âmes s’amoindrissent et s’énervent. Je rougis de dire quelles armes on offre à qui va marcher contre la Fortune, et comme on le prépare au combat. Fait-on ainsi la conquête du souverain bien ? Grâce à vous, la philosophie n’est plus que chicanes ténébreuses, ignobles : elles avilissent ceux mêmes qui vivent de procès. Que faites-vous autre chose, en effet, quand vous poussez sciemment dans le piège ceux que vous interrogez ? qu’y voit-on ? qu’ils ont succombé par la forme. Mais, à l’exemple du préteur, la philosophie les rétablit dans leur droit. Pourquoi déserter vos sublimes engagements ? Dans vos pompeux discours, vous m’avez garanti « que l’éclat de l’or pas plus que celui du glaive n’éblouirait mes yeux, qu’armé d’un courage héroïque je foulerais aux pieds ce que tous désirent et ce que tous craignent, » et vous descendez aux éléments de la grammaire ? Quel est ce langage ? S’élève-t-on par là jusqu’aux cieux ? Car c’est ce que me promet la philosophie, de me faire l’égal de Dieu, c’est à quoi elle m’invite, c’est pourquoi je suis venu ; tenez parole.

Ainsi donc, cher Lucilius, débarrasse-toi autant que tu le pourras des exceptions et fins de non-recevoir de nos philosophes. La clarté, la simplicité vont si bien à la droiture ! Eussions-nous encore maintes années à vivre, qu’il les faudrait économiser pour suffire aux études essentielles : quelle folie donc d’en cultiver de superflues dans une si grande disette de temps ?

↑ C'est-à-dire en mesurant l'amitié sur l'intérêt. Voir lettre IX

↑ Quidquid loquaris, respondent omnes. Telle est la leçon que j'adopte pour ce passage diversement tourmenté

Lettre 49

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 108-111).

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LETTRE XLIX.

La vie est courte. Ne point la dépenser en futilités sophistiques.

Il y a, sans doute, cher Lucilius, de l’indifférence et de la tiédeur à ne se souvenir d’un ami que si les lieux nous le rappellent ; toujours est-il que les endroits qu’il fréquentait réveillent parfois le regret assoupi dans notre âme ; c’est plus qu’un sentiment éteint qui ressuscite, c’est une plaie fermée qui se rouvre, ainsi notre deuil, bien qu’adouci par le temps, se renouvelle à l’aspect du serviteur aimé, du vêtement, de la demeure de ceux que nous pleurons. Voici la Campanie, voici surtout Naples en vue de tes chers Pompéi : tu ne croirais pas comme tout cela ravive les regrets de ton absence. Tu es tout entier sous mes yeux ; je m’arrache une seconde fois de tes bras ; je te vois dévorant tes larmes et résistant mal à tes émotions qui se font jour malgré tes efforts pour les comprimer. Il me semble que c’est hier que je t’ai perdu.

Eh ! tout n’est-il pas d’hier, à juger par le souvenir ? Hier, j’assistais enfant aux leçons du philosophe Sotion ; hier je débutais au barreau ; hier j’étais las de plaider ; hier déjà je ne le pouvais plus. Incalculable vitesse du temps, plus manifeste alors qu’on regarde en arrière ! Ceux qu’absorbe l’heure présente ne le sentent point, tant il fuit précipitamment et passe sans appuyer ! D’où vient, dis-tu, ce phénomène ? C’est que tout le temps écoulé se resserre dans un même espace, est vu du même coup d’œil, en un seul amas qui tombe dans un gouffre sans fond. Et d’ailleurs, peut-il y avoir de longs intervalles dans une chose dont le tout est si court ? Ce n’est qu’un point que notre vie, c’est moins encore, et cette chose si minime, la nature l’a divisée comme si c’était un espace. Elle en a fait la première, puis la seconde enfance, puis l’âge adulte, puis cette sorte de déclivité qui mène à la vieillesse, puis la vieillesse même. Quel petit cercle pour tant de degrés ! Naguère je te reconduisais ; et ce naguère pourtant est dans notre vie une bonne part, toute restreinte qu’elle doive nous paraître un jour, songeons-y. Jusqu’ici le temps ne me semblait pas si rapide ; maintenant son incroyable vélocité me frappe, soit que je sente l’approche des lignes fatales19, soit que je commence à réfléchir sur mes pertes et à les compter.

C’est là ce qui accroît surtout mon indignation, lorsque je vois des hommes à qui ce temps ne peut suffire, même pour l’essentiel, quand ils le ménageraient avec le plus grand soin, le dépenser presque tout en superflu. Cicéron dit que, sa vie fût-elle doublée, il n’aurait pas le temps de lire les lyriques. Je fais le même cas des dialecticiens, dont la sottise est moins divertissante. Les premiers font profession de dire des riens ; les seconds croient dire quelque chose. Je ne nie pas qu’on ne doive leur donner un coup d’œil, mais rien qu’un coup d’œil, et les saluer en passant à cette seule fin de ne pas être dupe, de ne pas croire qu’il y ait chez eux quelque rare et précieux secret. Pourquoi te mettre à la torture et sécher sur un problème qu’il est plus piquant de dédaigner que de résoudre ? C’est en pleine sécurité et quand on voyage bien à l’aise qu’on va ramassant de menus objets ; mais quand on a l’ennemi à dos, quand vient l’ordre de lever le camp, la nécessité fait jeter tout ce que les loisirs de la trêve avaient permis de recueillir. Ai-je le temps d’épier des paroles à double entente, pour y exercer ma sagacité ?

Vois nos peuples ligués, nos portes, nos remparts,

Tant de bras aiguisant des glaives et des dards[1].

Une âme forte, voilà ce qu’il me faut, et qu’un tel fracas de guerre m’assiège sans m’étourdir. Chacun devrait me juger hors de sens, si tandis que femmes et vieillards apporteraient tous des pierres pour fortifier les retranchements, quand la jeunesse en armes n’attendrait pour faire une sortie ou ne demanderait qu’un signal, quand les traits ennemis s’enfonceraient dans les portes, et que le sol même tremblerait par l’effet des mines et des percées souterraines, si alors, assis les bras croisés, je posais des questions comme celle-ci : Vous avez ce que vous n’avez pas perdu ; or vous n’avez pas perdu de cornes, donc vous avez des cornes ; et autres combinaisons de ce genre, raffinements d’hallucinés. Eh bien, maintenant même, à bon droit tu m’estimerais fou si je dépensais ma peine à de pareilles choses : j’ai aussi un siège à soutenir ! À la guerre, le péril me viendrait du dehors : un mur me séparerait de l’ennemi ; ici c’est en moi qu’est l’ennemi mortel. Le temps me manque pour ces fadaises, j’ai sur les bras une immense affaire. Comment m’y prendre ? La mort est sur mes pas, la vie m’échappe : dans ce double embarras donnez-moi quelque expédient ; faites que je ne fuie point la mort et que je ne laisse point fuir la vie. Enhardissez-moi contre les obstacles, que je me résigne à l’inévitable : ce temps si étroit, venez me l’élargir, montrez que ce n’est pas la longueur mais l’emploi de la vie qui la fait heureuse ; qu’il peut arriver, qu’il arrive bien souvent que tel qui a vécu longtemps a très-peu vécu. Dites-moi, quand je vais dormir : « Tu peux ne plus te réveiller, » et quand je me réveille : « Tu peux ne plus dormir20 ; » quand je sors : « Tu peux ne plus rentrer ; » et quand je rentre : « Tu peux ne plus sortir. » Non, ce n’est point le navigateur seulement que deux doigts séparent de la mort, c’est pour tous que l’intervalle est également mince. Sans se montrer partout d’aussi près, partout la mort est aussi proche. Dissipez ces ténèbres, et vous me transmettrez mieux des leçons auxquelles je serai préparé. La nature nous a créés capables d’apprendre : nous tenons d’elle une raison imparfaite, mais perfectible. Parlons ensemble de la justice, de la piété, de la frugalité, de la chasteté qui tout à la fois s’abstient d’attaquer et sait se défendre. Ne me menez point par des détours ; j’arriverai plus aisément où tendent mes efforts. La vérité, dit certain tragique, est simple en ses discours : aussi ne la faut il point compliquer ; rien ne sied moins que ces insidieuses finesses à une âme qui se porte au grand.

LETTRE XLIX.

19. Admoveri lineas. Allusion, selon tous les commentateurs, aux courses du stade où une ligne tracée sur le sol marquait la limite d’arrivée. Mors ultima linea rerum. (Horace.) Mais le pluriel lineas

me fait croire qu’il s’agit ici de l’enceinte de cordons garnis de plumes flottantes et bigarrées, nommés épouvantails, qui repoussaient les bêtes fauves dans l’enceinte où on les traquait.

20.

Aussitôt que le jour te luit,

Doute si jusques à la nuit

Ta vie étendra sa durée ;

Et la nuit reçois le sommeil

Sans la croire plus assurée

D’atteindre au retour du soleil.

(Corneille., Imit. de J.C, I, XXIII.)

↑ Énéid. VIII. 385

Lettre 50

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 111-113).

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LETTRE L.

Que peu d’hommes connaissent leurs défauts.

J’ai reçu ta lettre plusieurs mois après son envoi. J’ai donc cru superflu de demander au porteur ce que tu faisais. Il a certes bonne mémoire s’il s’en souvient ; toutefois j’espère que ta façon de vivre est telle que, n’importe où tu sois, je sais ce que tu fais. Car que ferais-tu, sinon te rendre meilleur chaque jour, te dépouiller de quelque erreur, reconnaître tes fautes à toi dans ce que tu crois celles des choses ? Quelquefois on impute aux lieux ou aux temps tel inconvénient qui partout où nous irons doit nous suivre. Harpaste, la folle de ma femme est restée chez moi, tu le sais, comme charge de succession ; car pour mon compte j’ai en grande aversion ces sortes de phénomènes : si parfois je veux m’amuser d’un fou, je n’ai pas loin à chercher, c’est de moi que je ris21. Cette folle a subitement perdu la vue, et, chose incroyable mais vraie, elle ne sait pas qu’elle est aveugle : à tout instant elle prie son guide de déménager, disant que la maison est sombre et qu’on n’y voit goutte. Ce qui en elle nous fait rire nous arrive à tous, n’est-il pas vrai ? Personne ne se reconnaît pour avare, personne pour cupide. L’aveugle du moins cherche un conducteur ; nous, nous errons sans en prendre et disons : « Je ne suis pas ambitieux ; mais peut-on vivre autrement à Rome ? Je n’ai point le goût des dépenses : mais la ville en exige de grandes ; ce n’est point ma faute si je m’emporte, si je n’ai pas encore arrêté un plan de vie fixe ; c’est l’effet de la jeunesse. »

Pourquoi nous faire illusion ? Notre mal ne vient pas du dehors ; il est en nous ; il a nos entrailles mêmes pour siège. Et si nous revenons difficilement à la santé, c’est que nous ne nous savons pas malades22. Même à commencer d’aujourd’hui la cure, quand chasserons-nous tant de maladies toutes invétérées[1] ? Mais nous ne cherchons même pas le médecin, qui aurait moins à faire si on l’appelait au début du mal : des âmes novices et tendres suivraient ses salutaires indications. Nul n’est ramené difficilement à la nature, s’il n’a divorcé avec elle. Nous rougissons d’apprendre la sagesse ; mais assurément s’il est honteux de chercher qui nous l’enseigne, on ne doit pas compter qu’un si grand bien nous tombe des mains du hasard. Il y faut du travail. Et à vrai dire, ce travail même n’est pas grand, si du moins, je le répète, nous nous sommes mis à pétrir notre âme et à la corriger avant qu’elle ne soit endurcie dans ses mauvais penchants. Fût-elle endurcie, je n’en désespérerais pas encore ; il n’est rien dont ne vienne à bout une ardeur opiniâtre, un zèle actif et soutenu. Le bois le plus dur, même tordu, peut être rappelé à la ligne droite ; les courbures d’une poutre se rectifient sous l’action du feu : née tout autre, notre besoin la façonne à ses exigences. Combien plus aisément l’âme reçoit-elle toutes les formes, cette âme flexible et qui cède mieux que tous les fluides ! Qu’est-elle autre chose en effet qu’un air combiné de certaine façon ? Or tu vois que l’air l’emporte en fluidité sur toute autre matière, parce qu’il l’emporte en ténuité ? Crois-moi, Lucilius, ne renonce pas à bien espérer de nous par le motif que la contagion nous a déjà saisis et nous tient dès longtemps sous son empire. Chez personne la sagesse n’a précédé l’erreur : chez tous la place est occupée d’avance. Apprendre les vertus n’est que désapprendre les vices. Mais il faut aborder cette réforme avec d’autant plus de courage qu’un pareil bien une fois acquis se conserve toujours. On ne désapprend pas la vertu. Le vice rongeur est en nous une plante étrangère ; aussi peut-on l’extirper, le rejeter au loin : il n’est de fixe et d’inaltérable que ce qui vient sur un sol ami. La vertu est conforme à la nature ; les vices lui sont contraires et hostiles. Mais si les vertus une fois admises dans l’âme n’en sortent plus et sont aisées à entretenir, pour les aller quérir les abords sont rudes, le premier mouvement d’une âme débile et malade étant de redouter l’inconnu. Forçons donc la nôtre à se mettre en marche. D’ailleurs le remède n’est pas amer : l’effet en est aussi délicieux qu’il est prompt. La médecine du corps ne procure le plaisir qu’après la guérison : la philosophie est tout ensemble salutaire et agréable.

LETTRE L.

21.

Tous les hommes sont fous ; et qui n’en veut point voir

Doit rester dans sa chambre et casser son miroir. (Regnard.)

22. Voir Lettre LIV.

Qui ne sent point son mal est d’autant plus malade.

(Corneille, Rodog., III, sc. VI.)

↑ Les éditions portent : tot morbos, tantasve ægritudines, les Mss., tantas ve res, ce qui n'a point de sens. Je propose tam veteres .

Lettre 51

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 113-115).

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Lettre 52  ►

LETTRE LI.

Les bains de Baïes. Leurs dangers, même pour le sage.

Chacun fait comme il peut, cher Lucilius. Toi, là-bas, tu as l’Etna, cette fameuse montagne de Sicile que Messala, ou que Valgius, je l’ai lu en effet dans tous les deux, à surnommée l’unique, je ne vois pas pourquoi ; car bien des endroits vomissent du feu ; et ce ne sont pas seulement des hauteurs, comme il arrive plus souvent, vu la tendance de la flamme à s’élever, ce sont aussi des plaines. Nous, faute de mieux, nous nous sommes contentés de Baïes, que j’ai quitté le lendemain de mon arrivée ; séjour à fuir, bien qu’il possède certains avantages naturels, parce qu’il est le rendez-vous que la volupté s’est choisi.

« Quoi donc ? Doit-on vouer de la haine à un lieu quelconque ? » Non sans doute. Mais comme tel costume sied mieux que tel autre à l’honnête homme, au sage, et que sans être ennemi d’aucune couleur, il estime qu’il en est de peu convenables à qui professe la simplicité, de même il y a tel séjour que ce sage ou l’homme qui tend à l’être évitera comme incompatible avec les bonnes mœurs. Ainsi, songe-t-il à une retraite, jamais Canope[1] ne sera son choix : pourtant Canope n’interdit à personne d’être sobre. Baïes ne l’attirera pas davantage, Baïes devenu le lieu de plaisance de tous les vices. Là le plaisir se permet plus de choses qu’ailleurs ; là, comme si c’était une convenance même du lieu, il se met plus à l’aise. Il faut choisir une région salubre non-seulement au corps, mais à l’âme. Pas plus que parmi les bourreaux, je ne voudrais loger auprès des tavernes. Avoir le spectacle de l’ivresse errante sur ces rivages, de l’orgie qui passe en gondoles, des concerts de voix qui résonnent sur le lac, et de tous les excès d’une débauche comme affranchie de toute loi, qui fait le mal et le fait avec ostentation, est-ce là une nécessité ? Non : mais un devoir pour nous, c’est de fuir au plus loin tout ce qui excite aux vices. Endurcissons notre âme, et tenons-la à longue distance des séductions de la volupté. Un seul quartier d’hiver amollit Annibal ; et l’homme que n’avaient dompté ni les neiges ni les Alpes se laissa énerver aux délices de la Campanie. Vainqueur par les armes, il fut vaincu par les vices. Nous aussi nous avons une guerre à soutenir, guerre où nul relâche, nulle trêve n’est permise. Le premier ennemi à vaincre est la volupté qui, tu le vois, entraîna dans ses pièges les cœurs les plus farouches. Qui embrassera cette tâche en la mesurant tout entière saura qu’il ne doit accorder rien à la mollesse, rien à la sensualité. Qu’ai-je besoin de ces étangs d’eau chaude, de ces bains sudorifiques où s’engouffre un air sec et brûlant qui épuise le corps ? Que le travail seul fasse couler nos sueurs. Si, comme Annibal, interrompant le cours de nos progrès et ne songeant plus aux batailles, le bien-être physique absorbait nos soins, qui ne blâmerait, et avec justice, une indolence hors de saison, dangereuse après la victoire, plus dangereuse quand la victoire est inachevée ? Moins de choses nous sont permises à nous qu’à ceux qui suivaient les drapeaux de Carthage : il y a plus de péril à nous retirer, plus de besogne aussi à persévérer. La Fortune est en guerre avec moi : je ne suis pas homme à prendre ses ordres, je ne reçois pas son joug : qu’ai-je dit ? j’aurai le courage plus grand de le secouer. Ne nous laissons pas amollir. Si je cède au plaisir, il me faudra céder à la douleur, céder à la fatigue, céder à la pauvreté ; l’ambition, la colère réclameront sur moi le même empire ; je me verrai, entre toutes ces passions, tiraillé, déchiré. L’indépendance, voilà mon but ; c’est le prix où tendent mes travaux. Qu’est-ce que l’indépendance ? dis-tu. N’être l’esclave d’aucune chose, d’aucune nécessité, d’aucun incident, réduire la Fortune à lutter de plain-pied avec moi ; du jour où je sentirai que je puis plus qu’elle, elle ne pourra plus rien. Souffrirai-je tout d’elle, quand la mort est à ma disposition ?

Quiconque est tout à ces idées choisira une sérieuse, une sainte retraite. Une nature trop riante effémine les âmes, et nul doute que pour briser leur vigueur le pays n’ait quelque influence23. Tout chemin est supportable aux bêtes de somme dont le sabot s’est endurci sur d’âpres sentiers ; celles qui furent engraissées dans de molles et humides prairies se déchaussent vite. Nos meilleurs soldats viennent de la montagne : point d’énergie chez ceux qui naquirent et vécurent à la ville. Nul labeur ne rebute des mains qui passent de la charrue aux armes : la poussière de la première marche abat nos parfumés et brillants citadins. La sévérité du site est un enseignement qui affermit le moral et le rend propre aux plus grands efforts. Liternum était pour Scipion un exil plus décent que Baïes24 ; un tel naufragé ne devait pas reposer si mollement. Ceux même que la fortune du peuple romain a investis les premiers de la souveraineté, C. Marius et Cn. Pompée et César, construisirent, il est vrai, des villas dans le pays de Baïes, mais ils les placèrent au sommet des montagnes. Il leur paraissait plus militaire de dominer au loin du regard les campagnes étendues à leurs pieds. Considère le choix de la position, l’assiette et la forme des édifices, tout cela ne sent point la villa, mais le château fort. Penses-tu que jamais Caton aurait habité quelque joli belvédère25 pour compter de là les couples adultères voguant sous ses yeux, et tant de barques de mille formes et de mille couleurs sur un lac tout jonché de roses, pour entendre des chanteurs nocturnes s’injurier à l’envi ? N’eût-il pas préféré loger dans l’un de ces retranchements qu’il traçait de sa main pour une nuit[2] ? Et quel homme, digne de ce nom, n’aimerait mieux être éveillé par la trompette que par une symphonie ?

C’est assez faire le procès à Baïes ; mais nous ne le ferons jamais assez aux vices ; je t’en conjure, ô Lucilius ! poursuis-les sans mesure et sans fin : car eux non plus n’ont ni fin ni mesure. Chasse de ton cœur tous les vautours qui le rongent ; et s’ils ne peuvent s’expulser autrement, arrache plutôt ton cœur avec eux. Surtout bannis les voluptés et voue-leur l’aversion la plus vive : comme ces brigands que les Égyptiens appellent Philètes, elles nous embrassent pour nous étouffer26.

LETTRE LI.

23. Voir, sur les ruines de Baïes, Dupaty, Lett. sur l’Italie. « Peut-être est-il des climats dangereux à la vertu par leur extrême volupté. Et n’est-ce point ce que voulut enseigner une fable ingénieuse, en racontant que Parthénope fut bâtie sur le tombeau d’une sirène ? » (Chateaubr. , Martyrs, V.)

24. « Il y a ici comme un retour de Sénèque sur lui-même. Exilé, sous Claude, dans la Corse sauvage et montagneuse, il avait pu faire sur son âme l’expérience philosophique qu’il recommande à son ami.» (Gebhard, Thèse pour le doctor.) Bien qu’il ait trop imité dans ses plaintes Ovide relégué aux bords du Danube, ici du moins il parle plus dignement que lui.

25. Mica, miette, parcelle, diminutif. Ainsi, sous Louis XV, les petites-maisons, bagatelle, etc.

Je m’appelle Mica, salle étroite et jolie

D’où tu vois dans son temple un César inhumé.

Foule mes lits ; de rose et de nard parfumé.

Bois, et pense à ’a mort : ce dieu mort t’y convie.

(Martial, II, LIX. Trad. inéd.)

26. « Les plaisirs nous chatouillent pour nous étrangler : si la douleur de tête nous venait avant l’ivresse, nous nous garderions de trop boire ; mais la volupté, pour nous tromper, marche devant et nous cache sa suite. » (Montaigne, I, XXXVIII.)

↑ Ville d’Égypte, située où est aujourd’hui Aboukir. Elle était fameuse par un temple de Sérapis, et par les monstrueuses débauches de ses habitants.

↑ Je lis avec Fickert: quod in unam noctem manu sua duxisses. Lemaire: quam unam noctem inter talia duxisse.

Lettre 52

Sénèque le Jeune

Lettres à Lucilius

Traduction par Joseph Baillard.

../, Hachette, 1914, volume 2 (p. 116-118).

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LETTRE LII.

Sages et philosophes de divers ordres.

Quelle est donc, Lucilius, cette force qui nous entraîne dans un sens quand nous tendons vers un autre, et qui nous pousse du côté que nous voulons fuir ? Quelle est cette âme qui lutte contre la nôtre, qui ne nous permet pas de rien vouloir une bonne fois ? Nous flottons entre mille projets contradictoires : nous ne voulons rien d’une volonté libre, absolue, constante27. « C’est, dis-tu, l’esprit de déraison qui n’a rien de fixe, rien qui lui plaise longtemps. » Mais quand et comment nous arracher à son influence ? Personne n’est par soi-même assez fort pour s’en dégager : il faut quelqu’un qui lui tende la main, qui le tire de la bourbe. Certains hommes, dit Épicure, cheminent, sans que nul les aide, vers la vérité ; et il se donne comme tel, comme s’étant tout seul frayé la route. Il les loue sans réserve d’avoir pris leur élan, de s’être produits par leur propre force. D’autres, ajoute-t-il, ont besoin d’assistance étrangère ; ils ne marcheront pas qu’on ne les précède, mais ils sauront très-bien suivre ; et il cite Métrodore (a)[1] parmi ces derniers. Ce sont de beaux génies encore, mais du second ordre. La première classe n’est pas la nôtre ; heureux, si nous sommes admis dans la seconde ; car ne méprise pas l’homme qui peut se sauver avec l’intervention d’autrui : c’est déjà beaucoup de vouloir l’être. Après ces deux classes tu en trouveras une autre qui ne laisse pas d’être estimable, capable du bien si on l’y pousse avec une sorte de contrainte ; il lui faut non-seulement un guide, mais un auxiliaire et comme une force coactive. C’est la troisième nuance. Si tu veux un type de celle-là, Épicure te citera Hermarchus. Il félicite Métrodore, mais Hermarchus a son admiration. Bien qu’en effet tous deux eussent atteint le même but, la palme était due à qui avait tiré le même parti du fonds le plus ingrat. Figure-toi deux édifices pareils en tout, égaux en hauteur et en magnificence : l’un, établi sur un sol ferme, s’est rapidement élevé ; l’autre a de vastes fondations jetées sur un sol mou et sans consistance, et il en a coûté de longs efforts pour arriver à la terre solide. On voit dans le premier tout ce qui a été fait ; la plus grande et la plus difficile partie du second est cachée. Il est des esprits faciles et prompts ; il en est qu’il faut remanier, comme on dit, et édifier à partir des fondements. Ainsi j’estimerai plus heureux celui qui n’a eu nulle peine à se former ; mais on a mieux mérité de soi quand on a triomphé des disgrâces de la nature, et que l’on s’est non pas dirigé, mais traîné jusqu’à la sagesse. Ces durs et laborieux éléments nous ont été départis à nous, sachons-le : nous marchons à travers les obstacles. Il faut donc combattre et invoquer quelques auxiliaires. « Mais qui invoquer ? Celui-ci ou celui-là ? » Recours même aux anciens, toujours disponibles : l’aide nous peut venir de ceux qui ne sont plus aussi bien que des vivants. Parmi ceux-ci faisons choix, non de ces gens à grands mots, à la parole rapide et précipitée, torrents de lieux communs et colportant à huis clos la sagesse, mais de ces hommes dont la vie est un enseignement[2] ; qui disent ce qu’il faut faire et le prouvent en le faisant, et ne sont jamais pris à commettre ce qu’ils recommandent d’éviter : demande le secours de ces hommes que l’on admire plus à les voir qu’à les entendre. Non que je te défende d’écouter aussi ceux qui ont coutume d’admettre la foule à leurs dissertations, si du moins tout leur but, dès qu’ils se produisent en public, est de se rendre meilleurs en améliorant les autres, s’ils n’en font point une œuvre d’amour-propre. Car quoi de plus honteux que la philosophie courant après les acclamations ? Le malade songe-t-il à louer l’opérateur qui tranche ses chairs ? Aide-le par ton silence, et prête-toi à la cure ; et si des cris doivent t’échapper, je n’y veux reconnaître que les gémissements d’une âme dont on sonde les plaies. Tu veux témoigner que tu es attentif et que les grandes pensées t’émeuvent : à la bonne heure ! Tu veux juger et donner ton avis sur qui vaut mieux que toi : pourquoi m’y opposerais-je ? Pythagore imposait à ses disciples un silence de cinq ans : penses-tu toutefois qu’aussitôt après et la parole et le droit d’éloge leur étaient rendus ? Mais quel aveuglement que celui d’un maître qui s’enivre au sortir de sa chaire des acclamations d’une foule ignorante ! Peux-tu te complaire aux louanges de gens que toi-même tu ne peux louer ? Fabianus dissertait en public, mais on l’écoutait avec recueillement ; si l’on se récriait parfois d’admiration, ces transports étaient arrachés par la grandeur des idées et non par l’harmonie d’une molle et coulante diction que rien ne heurte dans son cours. Mettons quelque différence entre les acclamations du théâtre et celles de l’école : la louange aussi a son indiscrétion. Il n’est rien qui pour l’observateur n’ait ses indices, et les moindres traits peuvent donner la mesure de nos mœurs. L’impudique se reconnaît à la démarche, à un mouvement de main, souvent à une simple réponse, à un doigt qu’il porte à sa chevelure[3], à ses œillades détournées. Le méchant se trahit par son rire, le fou par sa physionomie et sa contenance28. Tout cela perce en symptômes extérieurs. Tu connaîtras ce qu’est un homme à la façon dont il se fait louer[4]. Nos philosophes en chaire sont flanqués d’auditeurs qui leur battent des mains : ils disparaissent sous le cercle admirateur qui se penche au-dessus d’eux. Ce n’est pas là, prends-y bien garde, louer un maître, c’est applaudir un histrion. Abandonnons ces clameurs aux professions qui ont pour but d’amuser le peuple : la philosophie veut un culte muet. Qu’on permette parfois aux jeunes gens de céder à l’enthousiasme quand l’enthousiasme agira tout seul, quand ils ne pourront plus se commander le silence. Ces suffrages-là sont un nouvel encouragement pour l’auditoire même, un aiguillon pour les jeunes âmes. Que la doctrine seule les émeuve, et non l’artifice des paroles : autrement, nuisible est l’éloquence qui se fait désirer pour elle, point pour le fond des choses29.

Arrêtons-nous pour le présent ; car il est besoin de détails longs et spéciaux sur la manière de disserter devant le public, sur ce qu’on peut se permettre avec lui, et lui permettre avec nous. La philosophie a perdu, nul n’en doutera, depuis qu’on l’a livrée au peuple ; mais elle peut se laisser voir dans son sanctuaire, quand toutefois elle trouve, au lieu d’ignobles fripiers, des ministres dignes d’elle.

LETTRE LII.

27. Voir saint Paul, aux Rom. , vii, 19, 20, 24, traduit par Racine :

Mon Dieu, quelle guerre cruelle !

Je trouve deux hommes en moi…

Je veux et n’accomplis jamais.

Je veux ; mais ô misère extrême !

Je ne fais pas le bien que j’aime,

Et je fais le mal que je hais.

Video meliora, proboque,

Détériora sequor. (Ovid.)

Voir aussi Racine fils, la Grâce, ch. i,

« Toujours dans l’homme, dit saint Augustin , une partie qui marche et une partie qui se traîne ; toujours une ardeur qui presse, un poids qui accable ; toujours aimer et haïr, vouloir et ne vouloir pas, craindre et désirer la même chose ! La volonté commande, et elle-même qui commande ne s’obéit pas. Éternel obstacle à ses désirs propres, elle se dissipe elle-même ; et cette dissipation, quoiqu’elle se fasse malgré nous, c’est nous néanmoins qui la faisons. » (Bossuet, Analyse des chap. VII et ix des Conf. de saint August.)

28. « L’homme se connaît à la vue ; on remarque un homme sensé à la rencontre ; l’habit, le ris, la démarche découvrent l’homme.» (Eccles., XIX, XXVI, xxvii.) Les Latins disaient en proverbe : Corpus hominem tegit et detegit : in facie legitur homo.

29. Comparer, pour toute cette lettre, saint J. Chrysost. , Homélie II, sur la sédition d’Antioche. Saint Jér. à Népot. Ép. xxxiv. Bossuet, Serm. du 2e dim. du car. , et La Bruyère, de ta Chaire.

↑ (a) Voy. Lettres VI et XXIII.

↑ Tous les Mss. : vitam docent ; un seul : vita, sens plus beau que j’ai suivi

↑ C'est-à-dire qu'il se gratte la tête d'un seul doigt pour ne pas déranger sa coiffure.

↑ Quemadmodum laudet, leçon vulgaire, je préfère laudetur d'un Mss.

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