Éthique à Nicomaque (page 6)

Aristote · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Barthélemy Saint-Hilaire · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

III. Puisque le caractère de l’injustice est l’inégalité, il est évident qu’il doit y avoir un milieu au regard de ce qui est inégal, et ce milieu sera précisément ce qui est égal. Car, dans toute action où il peut y avoir du plus ou du moins, il doit y avoir aussi une égalité possible; et par conséquent, si on appelle injuste ce qui s’écarte de l’égalité, le juste sera ce qui y est conforme (09), ainsi que tout le monde en peut juger sans beaucoup de raisonnements; et, puisque c’est dans le milieu que se trouve l’égalité, ce sera là aussi que se trouvera la justice. Or l’égalité ne peut exister qu’entre deux termes au moins: le juste doit donc nécessai­rement être un milieu, une égalité par rapport à des choses et à des personnes. D’abord, comme milieu, il se rapporte à certaines choses, qui sont le plus et le moins; ensuite, comme égal, il suppose deux termes; enfin, comme juste, il se rapporte à des personnes. Par conséquent, la notion du juste comprend au moins quatre termes: car cette notion, appliquée aux personnes, en suppose deux; et, appliquée aux choses, elle en suppose aussi deux. Et la même égalité devra se trouver dans les choses et dans les personnes; car le même rapport qui existe entre les choses, doit exister aussi entre les personnes (10) , puisque, s’il n’y a pas égalité entre elles , elles ne devront pas posséder des choses égales.

Mais c’est précisément là que se situe la source des querelles et des plaintes, lorsque ceux qui sont égaux n’ont pas, ou ne peuvent pas obtenir des avantages égaux, ou lorsque, à mérite inégal, ils en obtiennent d’égaux. Cela devient évident avec la comparaison du rang et de la dignité entre les personnes ; car on convient généralement que, dans la distribution des honneurs, c’est surtout au rang et à la dignité qu’il faut avoir égard. Mais tous les hommes ne se font pas la même idée de cette dignité; les partisans du gouvernement démocratique la font consister dans la liberté; ceux qui préfèrent l’oligarchie la voient, soit dans les richesses, soit dans la noblesse; et les partisans de l’aristocratie, dans la vertu.

La justice consiste donc dans une sorte de proportion; car la proportionnalité n’est pas exclusivement propre aux nombres abstraits, mais elle est une propriété du nombre en général; et ce qui constitue la proportion, c’est l’égalité de rapport au moins entre quatre termes. Et d’abord cela est évident pour la proportion discrète: mais la même chose a lieu aussi pour la proportion continue, car alors l’un des termes est répété deux fois.

[1131b] Par exemple, lorsqu’on dit: le rapport de A à B est le même que celui de B à C, on répète deux fois le terme B, en sorte qu’il y aura quatre termes en proportion.

La notion du juste suppose pareillement quatre termes au moins, et le rapport entre eux est le même. Car il y a pareille différence entre les personnes à qui l’on adjuge leur part de certaines choses, et entre les choses que l’on distribue. On dira donc: Comme le terme A est au terme B, ainsi le terme C est au terme D; et, en alternant comme A est à C, ainsi B est à D; en sorte qu’un rapport tout entier est comparé avec l’autre rapport tout entier, composé des termes tels que les donne la distribution. Si la composition se fait de cette manière, la combinaison des deux rapports sera juste. Ainsi donc l’union ou la combinaison du terme A avec le terme C, et du terme B avec le terme D, est [le type ou la formule] de la justice distributive (11). Le juste est ce qui tient le milieu entre deux termes qui s’éloignent ou s’écartent de la proportion: car la notion de proportionnalité comprend l’idée de moyen terme; et celle de justice suppose l’idée de proportionnalité.

Les mathématiciens donnent à cette espèce de proportion le nom de géométrique; car ce qui la caractérise, c’est qu’il y ait même relation entre un rapport tout entier, et l’autre rapport, lui aussi tout entier, qu’entre les deux termes de chaque rapport (12). Toutefois ce n’est pas une proportion continue; car la personne et la chose ne peuvent pas être exprimées par un seul et même terme en nombre (13).

Le caractère de cette sorte de justice est donc la proportionnalité, et le caractère de l’injustice, c’est le défaut de proportion;car dès lors il y aura d’un côté plus, et de l’autre moins qu’il ne faut. C’est ce qui se voit par les faits mêmes; car celui qui commet une injustice obtient plus d’avantages, et celui qui la souffre en a moins qu’il n’en doit avoir. C’est tout le contraire quand il s’agit du mal; car un moindre mal, comparé à un plus grand, peut être compté pour un bien, puisqu’il est certainement préférable à un mal plus grand, et que ce qu’on préfère, c’est toujours le bien, et cela d’autant plus, qu’il est plus grand. Telle est donc l’une des espèces comprises sous la notion générale de justice.

IV. L’autre espèce, que l’on peut appeler justice de compensation, a lieu dans les transactions sociales, tant volontaires qu’involontaires: mais elle se présente sous une forme différente de la précédente. En effet, la justice qui préside à la distribution des biens communs à tous, se règle toujours sur la proportion que nous avons dite. S’il est question de partager de l’argent qui appartient au public, on devra y observer le même rapport qu’ont entre elles les sommes qui ont été mises en commun; et l’injustice, opposée à cette sorte de justice, sera de s’écarter de cette proportion.

Quant aux transactions entre citoyens, la justice se situe aussi dans l’égalité, et l’injustice dans l’inégalité; [1132a] seulement elle ne suit pas la proportion géométrique, mais c’est sur la proportion arithmétique qu’elle se règle. Car il importe peu que ce soit un homme considérable qui ait dépouillé d’une partie de ses biens, quelque citoyen des dernières classes du peuple, ou que ce soit celui-ci qui ait fait tort à l’autre; que ce soit l’un ou l’autre qui ait commis le crime d’adultère: la loi n’envisage, en pareil cas, que la différence des délits, et considère comme égaux à ses yeux celui qui commet l’injustice et celui qui la supporte, celui qui a causé le dommage et celui qui l’a souffert; de sorte que le juge s’efforce de rétablir l’égalité altérée par cette injustice. En effet, lorsqu’un homme a été frappé, ou a perdu la vie, et qu’un autre lui a porté des coups, ou l’a tué, l’action de l’un et le dommage de l’autre se partagent, pour ainsi dire, en deux parts inégales; et le juge, par l’amende ou la peine qu’il impose, cherche, en diminuant l’avantage de l’une des parties, à rétablir l’égalité entre elles.

Dans les considérations de ce genre, bien que ces expressions ne conviennent peut-être pas à plusieurs cas particuliers, on se sert du mot gain ou avantage, en parlant de celui qui a frappé, et du mot perte, en parlant de celui qui a été frappé : mais, lorsque le dommage a été apprécié ou évalué, ces deux expressions doivent être prises en sens inverse. Toujours est-il que ce qui rétablit l’égalité entre le plus et le moins, c’est un juste milieu entre l’un et l’autre.

Les mots gain et perte peuvent exprimer l’un plus et l’autre moins dans des sens opposés. Gain signifie ici plus de bien et moins de mal, et perte, au contraire, [moins de bien et plus de mal]; le milieu entre l’un et l’autre sera l’égalité, qui, selon nous, est la justice; en sorte que le juste, par compensation, sera le milieu entre la perte et le gain: aussi a-t-on recours au juge, toutes les fois qu’il s’élève une contestation. Or, recourir au juge, c’est recourir au droit; car le juge est, en quelque sorte, le droit personnifié ; et l’on cherche un juge impartial, un de ces hommes que l’on appelle arbitres ou médiateurs (14), comme étant sûrs qu’ils sont dans le droit, s’ils peuvent être dans le juste milieu. Le droit est donc en définitive quelque chose qui consiste dans l’observation du terme moyen, puisque c’est également là la fonction du juge. Il s’attache en effet surtout à rétablir l’égalité; et, comme on le pratique à l’égard d’une ligne partagée en deux parties inégales, il retranche à la plus grande partie la quantité dont elle excède la moitié, pour l’ajouter à la plus petite. Mais, lorsqu’un tout est ainsi divisé en deux portions égales, et que chacun en reçoit une, alors on dit que chacun a ce qui lui appartient. Or, ce qui est égal, c’est la quantité moyenne entre une plus grande et une plus petite, suivant la proportion arithmétique; et de là vient que le mot δίκαιον [qui signifie juste] exprime ce qui est partagé en deux, et δικαστὴς [juge] celui qui fait ce partage.

Car, si, de deux quantités égales, on diminue l'une de quelque partie, pour l'ajouter à l'autre, celle-ci surpassera la première du double de la partie dont cette première a été diminuée : mais, si l'on ne fait que la lui retrancher, sans l'ajouter à la seconde, cette seconde ne surpassera la première que de la seule partie dont celle-là a été diminuée.

[1132b] Cette quantité surpasse donc le moyen terme d'une seule partie, et le moyen terme surpasse aussi d'une partie celle dont on a retranché quelque chose. Par ce moyen donc, nous pourrons connaître ce qu'il faut ôter à celui qui a plus , et ce qu'il faut ajouter à celui qui a moins, c'est-à--dire qu'il faut retrancher de la plus grande quantité toute la portion dont elle excède la plus petite.

A ------------- E ---------- A'

B --------------------------- B'

C--------Z ---------------- C' ------------ D

Soient AA', BB', CC', des lignes égales entre elles; soit retranchée de AA' la partie AE, que l'ou ajoutera à CC', et qui donnera ainsi la partie C'D, en sorte que, la ligne entière CC'D surpasse EA' de C'D et de CZ , et par conséquent BB' de C'D (15).

* Cela a lieu encore dans les autres arts ; car ils ne pourraient pas exister, si leurs moyens d'action n'avaient pas un effet, ou un résultat, déterminé sous le rapport de la quantité , aussi bien que sous celui de la qualité , et si la quantité ou la qualité de leur action ne pouvait pas être déterminée * (16).

Au reste, les noms de perte et de gain sont venus des transactions volontaires; car avoir plus qu’on ne possédait précédemment s’appelle gagner, et avoir moins qu’on ne possédait d’abord, c’est perdre ; ainsi qu’il arrive dans les ventes, dans les achats, et dans toutes les autres transactions pour lesquelles la loi offre des garanties. Lorsque l’on n’augmente ni ne diminue la quantité de ce qu’on possède, et qu’il y a compensation exacte, alors on dit que chacun a ce qui lui appartient; sans gain ni perte. En sorte que, dans les choses qui ne dépendent pas de la volonté, la justice se situe au point médian entre la perte et le gain, donc à se trouver après que la compensation ait été opérée, précisément dans le même état où l’on était auparavant.

V. Quelques personnes font consister la justice absolue dans une parfaite réciprocité d’action (17) : c’était la doctrine des pythagoriciens, qui définissaient la justice : L’action par laquelle on fait souffrir à un autre ce qu’on a souffert soi-même. Mais cette réciprocité ne convient, ni à la justice distributive, ni à la justice commutative, quoiqu’on prétende que telle était la maxime de Rhadamante : Qu’il souffre ce qu’il a fait souffrir; voilà une sentence rigoureusement juste. Mais il y a bien des cas où cette maxime ne saurait s’appliquer: par exemple, si un magistrat frappe un simple citoyen, il ne faut pas qu’on le frappe à son tour; et si le citoyen frappe un magistrat, il ne suffit pas qu’il soit frappé de la même manière, il faut encore qu’il soit puni. Ensuite, il y a bien de la différence entre ce qui est volontaire et ce qui ne l’est pas.

Toutefois cette sorte de justice peut s’appliquer aux transactions de la vie sociale; mais c’est la proportion, et non l’égalité qu’il y faut observer. Car la société ne subsiste que par cette réciprocité qui se règle sur la proportion. En effet, ou les hommes cherchent à rendre le mal pour le mal, [1133a] autrement l’état de société serait une pure servitude ; ou ils cherchent à rendre le bien pour le bien, et, sans cela, il n’y aurait aucune communication, aucun échange de services; car c’est le commerce qui maintient la société. Aussi a-t-on placé le temple des Grâces (18) dans le lieu le plus accessible, afin de fortifier et d’entretenir dans les citoyens le penchant à l’obligeance réciproque; car c’est là le propre de la grâce [ou de la reconnaissance], et l’on doit s’efforcer de rendre, à son tour, des services à ceux qui nous ont obligés, ou même de les prévenir, en les obligeant, une autre fois.

On peut figurer la réciprocité proportionnelle par la combinaison ou le rapprochement des termes, dans le sens de la diagonale: soit A l’architecte, B le cordonnier, C la maison, et D la chaussure (19). Sans doute faut-il que l’architecte reçoive du cordonnier l’espèce de travail que celui-ci est capable de produire, et que, de son côté, il le fasse profiter du produit de son propre travail. Si donc on commence par établir l’égalité proportionnelle, et qu’il en résulte la réciprocité de services, ce sera ce que je veux dire; autrement, il n’y aura ni égalité ni stabilité. Comme il est très possible que le travail de l’un ait plus de valeur que celui de l’autre: il faut établir l’égalité entre eux. C’est ce qui a lieu aussi dans les autres arts; car ils cesseraient d’exister si l’action et le résultat qu’elle produit n’étaient pas l’une et l’autre déterminées ou appréciées sous le rapport de la quantité, aussi bien que sous celui de la qualité.

Et , dans le fait, il ne peut pas y avoir de commerce entre deux médecins, mais bien entre un médecin et un laboureur, et, en général, entre des hommes de professions diverses, et qui ne soient pas égales; mais il y faut rétablir l'égalité.

Voilà pourquoi toutes les choses échangeables doivent, jusqu’à un certain point, pouvoir être comparées entre elles; et c’est ce qui a donné lieu à l’établissement de la monnaie, qui est comme une mesure commune, puisqu’elle sert à tout évaluer, et, par conséquent, le défaut aussi bien que l’excès: par exemple, quelle quantité de chaussures peut être égale à la valeur d’une maison, ou d’une quantité donnée d’aliments. Il faut donc qu’il y ait entre l’architecte [ou le laboureur] et le cordonnier [ou plutôt entre les profits de l’un et des autres], le même rapport qu’il y a entre une maison, ou une quantité d’aliments, et une quantité déterminée de chaussures; car, sans cela, il n’y aura ni commerce ni échange; et cela ne saurait se faire, si l’on n’établit pas, jusqu’à un certain point, l’égalité [entre les produits].

Il doit donc y avoir pour tout, comme on vient de le dire, une commune mesure; et, dans le vrai, c’est le besoin qui est le lien commun de la société: car, si les hommes n’avaient aucuns besoins, ou s’ils n’avaient pas tous des besoins semblables, il n’y aurait point d’échange, ou, du moins, il ne se ferait pas de la même manière. Par l’effet des conventions, la monnaie a été, pour ainsi dire, substituée à ce besoin; et voilà pourquoi on lui a donné le nom de νόμισμα, parce qu’elle doit son existence à la loi (νόμῳ), et non pas à la nature, et qu’il dépend de nous de la changer, et de lui ôter son utilité.

Or il y aura réciprocité de services, toutes les fois que l’égalité sera rétablie, en sorte que le laboureur se trouvera avec le cordonnier dans le même rapport que le travail du cordonnier avec celui du laboureur.

[1133b] C’est lorsqu’ils viennent à échanger leurs produits que ce rapport doit s’établir sous la forme de proportion : autrement, l’un des extrêmes pécherait par un double excès (20). Mais quand chacun d’eux obtient ce qui lui appartient, alors il y a égalité, et il peut y avoir commerce entre eux, parce qu’il dépend d’eux que cette égalité puisse s’établir. Soit A le laboureur, C la quantité d’aliments, B le cordonnier, D la quantité de son travail égale à la quantité d’aliments;[ il faudra que B soit à A, comme D est à C]; au lieu que, s’il n’était pas possible de régler ainsi la réciprocité, le commerce ne pourrait pas avoir lieu.

Ce qui prouve que le besoin est comme le lien unique qui maintient la société, c’est que, quand deux hommes n’ont aucun besoin l’un de l’autre, ou au moins l’un des deux, ils ne font point d’échange ; il en est de même lorsque l’un ne manque pas de ce que l’autre possède, par exemple, de vin, ce qui donnerait la possibilité à l’autre de proposer son blé. Il faut donc qu’il s’établisse une sorte d’égalité, [entre les besoins comme entre les produits]. Mais en supposant qu’aucun besoin ne se fasse sentir actuellement, l’argent est pour nous comme un garant que l’échange pourra se faire à l’avenir, si l’on est dans le cas d’y avoir recours: car il est permis à celui qui le donne, de prendre ce dont il a besoin. Au reste , l’argent lui-même est sujet aux mêmes vicissitudes [que la denrée]; car il n’a pas toujours une égale valeur: cependant il en conserve ordinairement une plus uniforme. Voilà pourquoi il convient que toutes les choses aient un prix déterminé : car de cette manière les échanges pourront toujours avoir lieu ; et ce n’est que dans ce cas qu’il y a commerce et société.

La monnaie, étant donc comme une mesure qui établit un rapport appréciable entre les choses, les rend égales. car il n’y aurait point de société sans échange; point d’échange, sans égalité; point d’égalité, sans une commune mesure. A la vérité, il est impossible de rendre commensurables des objets entièrement différents; mais on y réussit assez exactement pour les besoins de la pratique. Il faut donc qu’il existe quelque mesure commune ; mais elle ne l’est que par supposition ou convention. Voilà pourquoi on donne à la monnaie le nom de νόμισμα [de νόμος, usage, convention] ; c’est elle qui rend tous les objets commensurable puisqu'ils peuvent être évalués en monnaie.

Soit A une maison , B une somme de dix mines , C un lit : il est évident que A sera la moitié de B, si la maison est du prix de cinq mines, ou égale à ce prix. Supposons que le lit , ou C , soit la dixième partie de B ; on voit dès-lors combien de lits feront une valeur égale à celle de la maison, c'est-à-dire qu'il en faudra cinq. Il est même facile de voir que c'est ainsi que se faisaient les échanges , avant que la monnaie existât; car il importe peu qu'on échange les cinq lits contre la maison , ou contre toute autre chose qui aura la même valeur que cinq lits.

J’ai dit ce qu’est l’injuste, et ce qu’est le juste ; et, d’après les définitions que j’en ai données, il est évident que la manière d’agir conforme à la justice, est celle qui tient le milieu entre faire soi-même ce qui est injuste, et le souffrir de la part des autres; car, dans le premier cas, on a plus, et, dans le second , on a moins [qu’on ne doit avoir].

Quant à la justice [envisagée comme disposition ou habitude], elle est bien une sorte de moyen terme ou de milieu, non pas de la même manière que les vertus dont il a été précédemment question (21), mais elle appartient au terme qui s’éloigne également des extrêmes, au lieu que l’injustice est un de ces extrêmes. [1134a] En effet, la justice est l’habitude ou la disposition d’après laquelle l’homme équitable fait, par choix, ce qui est juste, et l’observe non-seulement dans toutes ses transactions avec les autres, mais aussi dans celles où il n’y a que d’autres personnes qui soient intéressées; en sorte qu’il ne s’attribuera pas une quantité plus considérable de ce qui est utile ou avantageux, n’en laissant qu’une moindre part à celui avec qui il partage; ou, au contraire, s’il est question de choses nuisibles ou dommageables: mais i1 observera l’égalité proportionnelle avec une scrupuleuse exactitude; et il en agira de même quand il faudra partager entre des personnes étrangères. L’injustice est la disposition opposée ; elle ne cherche que l’excès en plus dans ce qui est utile, ou en moins dans ce qui peut être nuisible, sans observer ni règle ni proportion. Voilà pourquoi l’excès en plus ou en moins est le caractère de l’injustice; l’excès en plus quand il s’agit de choses avantageuses à l’homme injuste, et l’excès en moins dans les choses nuisibles on dangereuses. Quand il n’est pas intéressé lui-même dans cette distribution, mais qu’il est chargé de la faire aux autres, il agit, en général, avec la même partialité : mais, quant à la proportion, il la règle au hasard et sans scrupule. En fait d’injustice, l’extrême en moins est le lot de celui qui la souffre, et l’extrême en plus, le bénéfice de celui qui la commet. Telle est la manière dont j’ai cru devoir envisager la justice et l’injustice; voilà ce que j’avais à dire sur la nature de l’une et de l’autre , et aussi sur le juste et l’injuste, en général.

VI. Cependant, comme il est possible qu’en commettant un acte d’injustice, on ne soit pas encore effectivement injuste, quels sont les délits qui, dans chaque genre d’injustice, font qu’un homme est effectivement injuste ? Par exemple, le filou, l’adultère, le voleur, sont-ils dans ce cas ? ou bien, n’y aura-t-il aucune différence (23)? Car un homme pourrait avoir commerce avec une femme, sachant très bien qui elle est, mais sans en avoir formé le dessein, et uniquement entraîné par la passion. Il commet un acte injuste sans doute; mais il n’est pas viscéralement injuste ; de même, il n’est pas voleur, mais il a volé; ni adultère, mais il a commis un adultère, et ainsi des autres genres de délit.

J’ai dit précédemment ce qu’est la réciprocité d’action par rapport au droit; mais il ne faut pas perdre de vue que ce que nous cherchons ici, c’est le juste en soi, ou proprement dit, et le juste par rapport à la société civile; c’est-à-dire pour des hommes libres et égaux, qui se sont associés dans la vue de pourvoir à la satisfaction de tous leurs besoins, conformément aux règles de la proportion, soit géométrique, soit arithmétique. En sorte que partout où cela n’a pas lieu, il n’existe point de justice politique qui règle les rapports des citoyens entre eux; il n’y a qu’une justice, qui a simplement quelque ressemblance avec la justice politique.

En effet, le droit existe chez ceux dont la loi règle les rapports mutuels, et la loi existe même quand il a injustice: car le jugement prononcé par un tribunal décide sur ce qui est juste et injuste (24). Partout où il y a injustice, il y a aussi des actes injustes commis; mais partout où des actes injustes sont commis , il n’y a pas toujours injustice (25); c’est-à-dire volonté ou dessein de s’attribuer, [plus qu’on n’en a le droit], des biens pris dans un sens absolu, et moins des maux pris dans le même sens. Voilà pourquoi nous ne souffrons pas que l’homme commande; mais nous voulons que ce soit la loi; parce que l’homme ne consulte que son propre intérêt, [1134b] et devient tyran(26) .

Mais le magistrat est le gardien de la justice ; et s’il l’est de la justice, il l’est aussi de l’égalité. Cependant, s’il est juste, il ne prétend, sous aucun rapport, à des privilèges particuliers; car il ne s’attribue à lui-même une part plus grande du bien en soi qu’autant qu’elle se trouve dans la proportion autorisée ou prescrite par la justice et par la loi. Aussi est-ce pour l’intérêt des autres qu’il travaille; et c’est par cette raison qu’on dit que la justice est le bien d’autrui, ainsi qu’il a été remarqué précédemment (27). Il faut donc lui accorder un salaire, et ce salaire est l’honneur et la considération. Tous ceux à qui cela ne suffit pas, ne sauraient être que des tyrans.

Au reste, le droit du maître, ou du père, n’est pas le même que celui dont on vient de parler, il n’est que semblable. En effet, il n’y a pas proprement injustice à l’égard de ce qui nous appartient : notre esclave, notre enfant, jusqu’à ce qu’il soit parvenu à un certain âge, et tant qu’il ne vit pas indépendant, sont comme des parties de nous-mêmes ; or, personne n’a la volonté de se nuire à soi-même. Voilà pourquoi il n’y a pas injustice d’un homme envers lui-même; par conséquent, il n’y a ni droit ni injustice dans le sens politique : car ce droit n’existe qu’en vertu de la loi, et entre des hommes qui sont de nature à être gouvernés par 1a loi, c’est-à-dire entre des êtres parmi lesquels il y a égalité de commandement et d’obéissance. Aussi le droit est-il plutôt relatif à la femme qu’aux enfants et aux esclaves. Car c’est l’espèce de droit qui se rapporte à l’économie de la maison , et qui est autre que le droit politique.

VII. Mais la justice politique se divise en deux espèces, l’une est naturelle, l’autre légale. La justice naturelle, qui a partout la même force, et qui ne dépend ni des opinions, ni des décrets des hommes ; la justice légale, qui regarde les actions indifférentes en elles-mêmes, mais qui cessent de l’être dès que la loi vient à les prescrire ou à les défendre. Par exemple, quand elle ordonne de racheter les prisonniers pour le prix d’une mine d’argent, ou d’immoler à Jupiter des chèvres et non pas des brebis (28). En général, toutes les choses de détail sont prescrites par la loi, comme de faire des sacrifices à Brasidas( 29) , et tout ce qui est compris dans les décrets de l’autorité publique.

Cependant certains pensent que tout est de ce dernier genre, parce que ce qui est de la nature est immuable, et a partout la même force; ainsi le feu brûle ici, de même que chez les Perses, alors qu’on voit ce qui est juste sujet à des vicissitudes : mais cela n’est vrai que jusqu’à un certain point. Peut-être cette immuabilité de la justice n’existe-t-elle que parmi les dieux, tandis que chez nous il y a des choses qui sont naturellement sujettes au changement, quoique toutes ne le soient pas : il y a donc un droit naturel, et il y en a un qui ne dérive pas de la nature.

Mais il est facile de voir, entre des choses qui sont sujettes au changement, celle qui peut varier naturellement, et celle qui ne le peut pas naturellement, mais seulement par l’effet des lois et des conventions, en supposant même que les unes et les autres soient pareillement susceptibles de changer. La même distinction s’appliquera à d’autres choses; car on est plus naturellement porté à se servir de la main droite; et néanmoins tout homme peut devenir ambidextre. Mais il est des choses qui sont justes par convention, et par un simple motif d’utilité ou de convenance, [1135a] comme des mesures; car celles qui servent à mesurer le vin et les grains, ne sont pas égales dans tous les pays; on les fait plus grandes dans ceux où l’on est dans le cas d’acheter ces denrées, et plus petites, dans les pays où l’on est dans le cas de les vendre. Ainsi, les choses qui ne sont pas naturellement justes, mais qui ne le sont qu’humainement, ne sont pas partout les mêmes, car les formes de gouvernement ne le sont pas non plus ; mais il n’y en a qu’une seule qui soit partout conforme à la nature, et la meilleure. Au reste, tout ce qui mérite le nom de juste et de légal est, [par rapport à nos actions], comme le genre par rapport aux individus; car le nombre des actions est infini, mais chaque action [juste ou légale] est unique, puisqu’elle appartient, [comme telle], à une classe générale.

Mais il y a de la différence entre l’injuste [en soi ou proprement dit], et l’acte injuste, et entre le juste et l’acte de justice; car l’injuste est tel par sa nature, ou par le fait d’une institution; et ce qui a ce caractère, quand on l’a accompli, est un acte injuste. Avant qu’on ne l’ait fait, il n’est pas encore acte, mais il est déjà injuste; et il en est de même d’un acte de justice. Au reste, on désigne généralement par le mot dikaiopragèma, un acte particulier de justice; alors que le mot dikaiôma exprime la réparation d’un acte injuste. Mais j’examinerai, par la suite, en détail, les diverses espèces de chaque genre ; combien il y en a, et à quels objets elles se rapportent.

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