La Farce de Maître Pathelin (page 8)
Mes bêtes… Maintenant il nie
Tout : argent et drap pleinement.
Ah ! maître Pierre, assurément
Ce ribaud-ci volait les laines
De mes brebis, et toutes saines
Les faisait mourir et périr,
Par les assommer et férir
De gros bâton sur la cervelle…
Quand mon drap fut sous son aisselle
Il dit, se mettant en chemin,
Que, sans attendre au lendemain,
En sa maison je m’en allasse
Quérir six écus.
Le Juge.
Quérir six écus.Je me lasse.
Il n’est ni rime ni raison
Ici, dans tout ce qu’à foison
Vous entrelardez. Somme toute,
Par le sangbieu ! je n’y vois goutte :
Que de bourdes, quels sots débits !
Il brouille drap, argent, brebis.
Il va, comme boule à la quille ;
De l’un, puis de l’autre il babille.
Rien dans ce qu’il dit ne se tient.
Pathelin.
Je me ferais fort qu’il retient
Au pauvre berger son salaire.
Le Drapier.
Ah ! taisez-vous. La chose est claire
Pour moi. Mon drap… Vous ne savez
Ce qu’il m’en cuit… Vrai ! vous l’avez !
Le Juge.
Qu’est-ce qu’il a ?
Le Drapier.
Qu’est-ce qu’il a ? Rien, mais je jure
Que c’est bien le plus grand parjure,
Le plus grand fourbe. Je me tais,
Et n’en parlerai plus jamais…
D’aujourd’hui, non, quoi qu’il advienne,
Si je puis…
Le Juge.
Si je puis…Qu’il vous en souvienne !
Concluez donc, et clairement.
Pathelin.
Ce berger ne peut nullement
Répondre aux faits que l’on propose,
S’il n’a du conseil. Or il n’ose,
Ou ne sait pas en demander.
Vous plairait-il me commander
Que je sois à lui ? je m’y donne.
Le Juge.
Conseil à si pauvre personne !
Maigres profits.
Pathelin.
Maigres profits.Je n’en veux pas
Non plus : débrouiller ces débats,
Savoir ce que me voudra dire
Ce pauvret, voir s’il peut m’instruire
Pour répondre aux faits jusqu’au bout,
Voilà tout ce que je veux, tout.
J’en aurais l’âme repentie,
S’il restait contre sa partie
Sans aucun secours ; ce serait
Pitié vraiment ! — Ça, qui pourrait,
Tant cette cause est embourbée,
Prouver ?… Entends et réponds.
Le Berger.
Prouver ?… Entends et réponds.Bée !
Pathelin.
Comment ? Bée, as-tu dit ? Oui da !
Quel Bée ? Ouais sangbieu ! qu’est-ce là ?
Es-tu fol ? Dis-moi ton affaire.
Le Berger.
Bée !
Pathelin.
Bée ! Entends-tu tes brebis braire ?
C’est pour ton profit, non le mien.
Le Berger.
Bée !
Pathelin.
Bée ! Un mot ! Dis : « oui, non. » (Bas.) C’est bien,
Va.
Le Berger.
Va.Bée !
Pathelin, de même.
Va. Bée ! Un peu plus haut. (Haut.) N’oublie
Qu’il t’en cuirait.
Le Berger.
Qu’il t’en cuirait.Bée !
Pathelin.
Qu’il t’en cuirait. Bée ! Ah ! folie.
À qui met tels fous en procès !
Sire, qu’on le renvoie à ses
Brebis ! Il est fol de nature.
Le Drapier.
Fol ! Il est plus sage, j’en jure.
Que vous.
Pathelin.
Que vous.Faites-le retourner
À ses bêtes, sans l’ajourner
Plus. Ah ! je l’ai dit : Dieu maudisse
Qui met de tels fous en justice !
Le Drapier.
Il s’en retournerait là-bas
Sans qu’on m’entende !
Pathelin.
Sans qu’on m’entende ! Pourquoi pas ?
Puisqu’il est fol.
Le Drapier.
Puisqu’il est fol.Au moins, messire,
Auparavant laissez-moi dire,
Et faire ma conclusion.
Ce n’est point baliverne.
Le Juge.
Ce n’est point baliverne.Non,
Mais c’est un fâcheux tribouillage !
Plaider contre un fol n’est pas sage.
Si vous n’avez à mettre au jour
Rien de plus, je dis : Hors de cour !
Le Drapier.
Eux partir ! sans qu’il leur en coûte
Même de revenir !
Le Juge.
Même de revenir ! Sans doute.
Pathelin.
Revenir ! Vîtes-vous jamais
Plus grand fol de mots et de faits !
Sa cervelle, à chaque réponse,
Semble ne pas peser une once
Plus que celle de l’autre. Un quart
Pour tous les deux, voilà leur part.
Le Drapier.
Sans paye, en trichant, maître Pierre,
Vous prîtes mon drap. Ce n’est guère
Fait d’honnête homme.
Pathelin.
Fait d’honnête homme.Il est fol.
Le Drapier.
Fait d’honnête homme. Il est fol.Point !
Je vous reconnais de tout point
Certes : à la robe, au visage,
À la parole. Je suis sage,
Non fol. Sans qu’il m’échappe rien,
Je vois ce qu’on me fait de bien.
Je dirai tout en conscience…
Pathelin.
De grâce, imposez-lui silence,
Monseigneur. N’est-il pas honteux,
Pour quatre ou cinq moutons galeux,
Qu’on n’aurait pas payés deux mailles,
Et quelques vieilles brebiailles,
Dont pas un n’eût voulu manger,
De tant débattre à ce berger ?
Il en fait une kyrielle…
Le Drapier.
Quels moutons ? Cessez cette vielle,
Et ses refrains, je les sais tous.
C’est à vous que je parle, à vous,
Entendez bien, et je l’exige,
Par Dieu ! vous me le rendrez.
Le Juge.
Par Dieu ! vous me le rendrez.Suis-je
Assez-bien assommé par lui ?
Il n’en finira d’aujourd’hui.
Le Drapier.
Je lui demande…
Pathelin, au Juge.
Je lui demande…Qu’il se taise !
Au Drapier.
Vous en rabâchez trop à l’aise.
Prenons, j’y consens, qu’il en ait
Mangé six ou sept ; compte fait,
Donnons-lui même la douzaine,
Vous voilà, ma foi, bien en peine !
Tout le temps qu’il les avait eus
En garde, il vous en gagna plus.
Le Drapier.
Voyez, je parle draperie,
Il me répond, lui, bergerie !
Six aunes de mes meilleurs draps,
Que vous mîtes sous votre bras,
Ne pensez-vous point à les rendre ?
Pathelin.
Pour six brebis, faut-il le pendre !
Sire, ah ! n’ayez cette rigueur.
Auparavant, du fond du cœur,
Voyez ce berger misérable,
Douloureux, navré, pauvre diable,
Nu comme un ver.
Le Drapier.
Nu comme un ver.Bien retourné !
C’est le malin qui m’a donné,
Pour mon drap, pareille pratique.
Au Juge.
Je lui demande en ma supplique,
Monseigneur…
Le Juge.
Monseigneur…Et moi, je l’absous.
De plus je vous défends, à vous,
Le procès. Je perds patience.
Le bel honneur en conscience
De plaider contre un fol ?
Au Berger.
De plaider contre un fol ? Toi, va,
Va-t’en à tes bêtes.
Le Berger.
Va-t’en à tes bêtes.Bée !
Le Juge, au Drapier.
Va-t’en à tes bêtes. Bée ! Ah !
Je vois qui vous êtes…
Le Drapier.
Je vois qui vous êtes…L’affaire
Doit, Monseigneur…
Pathelin.
Doit, Monseigneur…Va-t-il se taire !
Le Drapier., Pathelin
C’est à vous que tend mon fait, oui,
À vous, qui m’avez trompé, qui,
Furtif, par votre beau langage
Prîtes mon drap.
Pathelin.
Prîtes mon drap.Que de courage
Il faut ! Voyez ce qui lui prend.
Le Drapier.
Vrai Dieu ! vous êtes le plus grand
Fourbe.
Au Juge.
Fourbe.Souffrez donc que je die…
Le Juge.
Non, car c’est pure comédie
Qu’entre vous cette noise. Assez !
Moi, je m’en veux aller, cessez.
Au Berger.
Ami, va-t’en, aux champs retourne,
Ne reviens plus, quoiqu’on t’ajourne.
La Cour t’absout : comprends ce mot.
Pathelin, au Berger
Et dis merci.
Le Berger.
Et dis merci.Bée !
Le Juge.
Et dis merci. Bée ! Autant vaut.
Va-t’en.
Le Drapier.
Va-t’en.Est-il bien qu’il s’en aille
Ainsi ?
Le Juge.
Ainsi ? Je n’aime pas qu’on raille,
Et, quand je devrais être ailleurs,
Vous faites par trop les railleurs.
Vous ne m’y tiendrez plus ; arrière !
Voulez-vous venir, maitre Pierre,
Souper chez moi ?
Pathelin.
Souper chez moi ? Je ne puis.
Le Juge s’en va.
Scène V.
PATHELIN, LE DRAPIER, LE BERGER.
Le Drapier.
Souper chez moi ? Je ne puis.Ah !
Maintenant, beau larron, dis : ça,
Vas-tu point me payer ?
Pathelin.
Vas-tu point me payer ? Quoi ? qu’est-ce ?
Nouvelle folie, autre pièce !
Dites pour qui vous me prenez.
Le Drapier.
Oui-da !
Pathelin.
Oui-da ! Non, beau sire, tenez,
Je vais le dire, sans attendre,
Moi, pour qui vous me voulez prendre :
N’est-ce point pour écervelé ?
Tel sot n’a pas, comme je l’ai,
Ridé le front, chauve la tête.
Le Drapier.
Me voulez-vous tenir pour bête,
Et quand je vois ce que je vois ?
Car c’est vous, bien vous. Votre voix
Clairement me le crie et sonne
Que c’est vous, en propre personne.
Oui.
Pathelin.
Oui.Quittez cette opinion.
Serais-je point Jean de Noyon ?
Il me ressemble de corsage.
Le Drapier.
Mais non d’audace et de visage.
Chez vous tantôt je vous laissai
Malade !
Pathelin.
Malade ! Ah ! raison d’insensé !
Et de quel mal, à votre guise ?
Malade ! Assez, votre sottise
Est claire maintenant pour tous,
Confessez-la donc.
Le Drapier.
Confessez-la donc.Oui, c’est vous,
Pour de vrai.
Pathelin.
Pour de vrai.Ne le croyez mie.
Je ne vous pris aune ou demie ;
Ai-je un tel renom ?
Le Drapier.
Ai-je un tel renom ? Je vais voir
Si vous êtes chez vous ce soir.
Céans, si là-bas je vous trouve,
Nous n’en débattrons plus.
Pathelin.
Nous n’en débattrons plus.J’approuve !
Vous saurez tout au mieux par là.
Le Drapier sort.
Scène VI.
PATHELIN, LE BERGER.
Pathelin.
Viens, Aignelet, dis.
Le Berger.
Viens, Aignelet, dis.Bée !
Pathelin.
Viens, Aignelet, dis. Bée ! Or cà,
Ta besogne est-elle bien faite ?
Le Berger.
Bée !
Pathelin.
Bée ! Assez, puisqu’il fait retraite.
Quelle entorse je lui baillai !
Ne t’ai-je pas bien conseillé ?
Le Berger.
Bée !
Pathelin.
Bée ! On n’entend plus, qui t’effraye ?
Parle.
Le Berger.
Parle.Bée.
Pathelin.
Parle. Bée.Il faut partir, paye.
Le Berger.
Bée.
Pathelin.
Bée.Ah ! tu fis ton devoir, vrai.
Très-bien. Ce qui l’a déferré,
C’est que tu t’es tenu de rire.
Le Berger.
Bée !
Pathelin.
Bée ! À quoi bon encor le dire ?
Paye-moi bien, et doucement.
Le Berger.
Bée !
Pathelin.
Bée ! Allons, parle sagement,
Et me paye, et que je m’en aille.
Le Berger.
Bée !
Pathelin.
Bée ! Eh, quoi ! Se peut-il qu’il faille
Te dire que tu dois payer,
À présent, sans plus m’abayer ?
Paye-moi, ne bêle plus.
Le Berger.
Paye-moi, ne bêle plus.Bée !
Pathelin.
Est-ce feinte, ou raison tombée ?
Autrement ne veux-tu parler ?
J’en jure : à moins que t’envoler,
Tu payeras.
Le Berger.
Tu payeras.Bée !
Pathelin.
Tu payeras. Bée ! Est-ce qu’il m’ose
Jouer ?
Se parlant à lui-même.
Jouer ? Quoi ! n’aurai-je autre chose
De lui ? Comment !
Le Berger.
De lui ? Comment ! Bée.
Pathelin.
De lui ? Comment ! Bée.Ah ! tu fais
Le rimeur en prose ici ; mais
Sais-tu bien, quand tu me babilles
Bée ! à qui tu vends tes coquilles ?
Le Berger.
Bée !
Pathelin.
Bée ! Ai-je un tel jeu pour mes frais ?
Tu m’as dit que je me louerais
De ton argent ! Fais m’en la joie.
Le Berger.
Bée !
Pathelin.
Bée ! Il me fait manger mon oie.
Par le diable ! ai-je tant vécu
Pour qu’un berger, mouton vêtu,
Me berne ?
Le Berger.
Me berne ? Bée !
Pathelin.
Me berne ? Bée ! Ah ! je n’en tire
Que ce mot ! Dis si c’est pour rire,
Et finis-en. À ma maison
Viens souper.
Le Berger.
Viens souper.Bée !
Pathelin.
Viens souper. Bée ! Il a raison.
L’oison mène l’oie aux prés paître.
Des trompeurs je me crus le maître,
Qui baillent des mots en payement
À rendre au jour du Jugement ;
Et ce berger des champs me passe.
Au Berger.
S’il se pouvait que je trouvasse
Un bon sergent, tu serais pris.
Le Berger.
Bée.
Pathelin.
Bée.Ah ! tu ferais d’autres cris
Que Bée alors ! Oui, sans attendre,
J’en jure, ou qu’on me puisse pendre,
Je vais ici faire venir
Un bon sergent pour te punir.
Gare à lui s’il ne t’emprisonne !
Le Berger.
S’il me trouve, je lui pardonne.
ici finit pathelin