Fastes (Fasti) (page 4)

Ovide · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Fastes (Ovide), trad. Nisard 1857 (Les Fastes - I, Les Fastes - II, Les Fastes - III, Les Fastes - IV, Les Fastes - V, Les Fastes - VI) · 13 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

[2, 565] C'est alors que les ombres légères de ceux que la tombe renfermait vont errant çà et là; c'est alors qu'elles viennent se repaître des mets qu'on a déposés pour elles; ces fêtes pourtant ne doivent pas dépasser le nombre de jours qui restent au mois pour finir, nombre égal aux pieds de mes vers; et le jour où elles se terminent est appelé jour des Feralia, [2, 570] parce que c'est celui où l'on offre aux mânes les présents qui doivent les apaiser.

Voici qu'une vieille chargée d'ans, assise au milieu des jeunes filles, sacrifie à la déesse du silence, et n'est guère silencieuse elle-même. Avec trois doigts elle prend trois grains d'encens, qu'elle place sous le seuil, là où la souris effilée se dérobe par le passage qu'elle s'est creusé. [2, 575] Après avoir entouré de bandelettes la sombre roue des enchantements, elle tourne sept fèves noires dans sa bouche; puis elle fait rôtir au feu une tête d'anchois qu'elle a enduite de poix, qu'elle a percée d'outre en outre avec une broche d'airain, et dont elle a cousu la bouche. Elle fait aussi quelques libations de vin, et tout ce qui reste dans les coupes [2, 580] est bu par elle et ses compagnes; mais elle en prend la meilleure part. "Nous avons enchaîné, dit-elle, les langues ennemies et fermé les bouches malveillantes." Ce sont les dernières paroles que murmure la vieille en se retirant, et sa démarche trahit son ivresse.

Mais quelle est donc cette déesse du silence? Je vais vous apprendre ce que j'en ai su par nos vieillards. [2, 585] Jupiter, violemment épris de la nymphe Juturne, avait essuyé des dédains auxquels un dieu si puissant ne devait guère s'attendre. Tantôt elle se cachait dans les forêts parmi les coudriers, tantôt elle se réfugiait au sein des ondes qui la reconnaissent pour souveraine. Jupiter, un jour, rassemble toutes les nymphes du Latium, [2, 590] et, se plaçant au milieu d'elles, il parla ainsi: "Juturne, votre soeur, est l'ennemie d'elle-même, et refuse son bonheur, en refusant d'accueillir dans ses bras le maître de l'Olympe. En me servant, vous servirez votre soeur, et si elle comble mes désirs, elle n'aura plus rien à désirer elle-même. [2, 595] Lorsqu'elle voudra m'échapper, placez-vous donc sur le rivage, afin qu'elle ne puisse se précipiter dans les flots." Il dit; et sa prière est accueillie de toutes les nymphes du Tibre, et de celles qui habitent les bords où Ilia devint l'épouse d'un dieu.

Il y en avait une parmi elles qui s'appelait Lara: la première syllabe de ce mot, [2, 600] deux fois répétée, formait autrefois son nom, et ce nom l'accusait de trop parler. Souvent Almo lui avait dit: "Ma fille, sois discrète, " et sa fille causait toujours. Elle court au lac de Juturne; "Soeur des naïades, s'écrie-t-elle, gardez-vous du bord des fleuves," et elle lui raconte la harangue de Jupiter. [2, 605] De là elle se rend chez Junon, et, jalouse officieuse, "Votre époux, lui dit-elle, est amoureux de Juturne." Jupiter, furieux, lui ôte l'usage de la parole, pour la punir d'avoir trop parlé. Il appelle Mercure: "Conduis-la chez les mânes, dit-il; c'est l'empire du silence; [2, 610] qu'elle reste nymphe, mais nymphe du marais infernal." Jupiter est obéi. Ils partent tous deux; en traversant une forêt, Mercure s'aperçoit qu'elle est belle; il veut la posséder. La naïade agite en vain ses lèvres, elle est muette et n'oppose à la violence qu'un regard suppliant. [2, 615] Devenue mère, elle enfanta deux jumeaux; ce sont les Lares qui gardent nos carrefours et veillent assis au foyer de nos maisons.

Le jour suivant amène la fête des Caristia, qui doit son nom à nos affections domestiques: c'est le jour où viennent prendre part à un même festin tous les membres d'une même famille. Après avoir honoré la sépulture des siens, après avoir donné un souvenir à ceux que nous avons perdus, [2, 620] il est doux de se rapprocher aussitôt de ceux que nous possédons; après avoir pleuré ceux qui ne sont plus, nos yeux aiment à se reposer sur ceux qui survivent, et à compter combien de parents il nous reste encore.

Venez, vous tous qui êtes sans reproche; mais loin d'ici le frère impie et la mère cruelle envers le fruit de ses entrailles, [2, 625] et le fils qui compte les années de sa mère, et trouve que son père tarde bien à mourir, et l'injuste marâtre qui fait sentir le poids de sa haine à la fille de son époux; loin d'ici la race de Tantale, et l'épouse de Jason, et celle qui donna aux laboureurs des semences brûlées; loin d'ici Procné et sa soeur, et Térée qui fit le malheur de l'une et de l'autre, [2, 630] et tous ceux pour qui l'or est le prix du crime.

Brûlez l'encens devant les génies tutélaires de la famille. On dit que c'est le jour où la Concorde aime à répondre à nos prières. Déposez dans le vase des sacrifices les aliments que réclament vos Lares, les dieux à la ceinture nouée; mettez à leurs pieds les prémices du festin, dont l'offrande leur est agréable; [2, 635] et quand la nuit, déjà avancée, vous invitera au sommeil, prenez la coupe des libations, élevez vos mains suppliantes, et, en répandant le vin, prononcez les paroles solennelles: "Que les dieux veillent sur nous, qu'ils veillent sur toi, César, père de la patrie!"

Cette nuit passée, rendez les honneurs accoutumés à la divinité [2, 640] dont l'emblème marque les divisions de nos héritages. O Terminus, qu'on t'adore sous la forme d'un bloc de pierre, ou dans un vieux tronc d'arbre arraché du sein de la terre, tu n'en es pas moins un dieu! Les maîtres de deux champs qui se touchent te couronnent en même temps; ils t'offrent deux guirlandes et deux gâteaux sacrés. [2, 645] On dresse un autel; la femme du laboureur va chercher du feu à son âtre, et apporte quelques charbons ardents dans un têt tronqué; un vieillard fend du bois et enfonce à grande peine, dans la terre qui résiste, les pieux sur lesquels s'élève le bûcher. Tandis qu'il allume un premier feu avec des écorces sèches, [2, 650] un enfant est près de lui, tenant dans ses mains de larges corbeilles, et quand trois fois il a jeté le froment dans les flammes, sa jeune soeur présente un rayon de miel coupé dans la ruche; d'autres portent le vin des libations, et de chaque coupe on arrose le feu; la foule des assistants, vêtue de blanc, garde un religieux silence. [2, 655] Le sang d'un agneau rougit la statue du Terme commun; il ne s'offense pas, si l'on substitue à l'agneau une petite truie qui tette encore. Cependant tous les voisins sont réunis, et s'asseyent autour d'une table où s'exhale leur gaieté rustique; et puis ils célèbrent tes bienfaits, inviolable Terminus. Tu sers de limite entre les peuples, les cités, les royaumes; [2, 660] sans toi, le moindre coin de terre enfanterait des querelles éternelles. Impartial entre tous, incorruptible, tu es le gardien saint et sûr des champs que l'on t'a confiés. Si tu avais marqué autrefois les bornes du territoire de Thyrée, trois cents guerriers n'auraient pas péri; [2, 665] Othryadès n'aurait pas écrit son nom sur un trophée d'armes, amoncelées avec ce sang dont il voulut donner jusqu'à la dernière goutte à sa patrie!

Et lorsqu'on jeta les fondements du Capitole, lorsque toutes les divinités adorées en ce lieu se retirèrent pour faire place à Jupiter, Terminus, au récit des historiens, sourd à la voix des augures qui l'entouraient, [2, 670] resta immobile dans l'enceinte sacrée, et partagea la demeure du souverain des dieux. Maintenant même, afin qu'il n'aperçoive que le ciel au-dessus de lui, on a laissé, à la voûte du temple, une légère ouverture. Après cela, ô Terminus, l'immobilité est pour toi désormais une loi absolue; reste ferme et inébranlable au lieu où tu te seras une fois assis; [2, 675] que les prières des voisins te trouvent inflexible. Ferais-tu pour un simple mortel ce que tu n'as pas fait pour Jupiter? Si tu te sens heurté par les hoyaux ou les charrues, crie aussitôt: "Arrêtez, ceci est mon champ, ceci est le vôtre." Sur le chemin qui conduit dans les campagnes de Laurentum, [2, 680] où jadis descendit le chef des Troyens, et devant la pierre même du sixième milliaire, on offre sur ton autel les entrailles d'une brebis à l'épaisse toison. Les autres peuples ont des limites qu'ils ne doivent pas franchir: l'empire romain ne finit qu'où finit l'univers.

[2, 685] Je dois redire maintenant l'expulsion des rois; c'est là le souvenir que rappelle, par son nom même, le sixième jour avant la fin du mois.

Tarquin régnait à Rome; il ne devait pas avoir de successeurs. Injuste, mais brave, il avait conquis ou détruit nombre de villes; [2, 690] une honteuse trahison l'avait rendu maître de Gabies. Le plus jeune de ses trois enfants, digne fils de celui qu'on appelait le Superbe, au milieu d'une nuit silencieuse, pénètre chez les ennemis; à l'instant mille épées se lèvent sur sa tête. "Frappez, dit-il, je suis sans armes; mes frères vous rendront grâces, ainsi que Tarquin mon père, [2, 695] qui a couvert mon corps de ces cruelles cicatrices;" et en parlant ainsi il montrait les traces des blessures que lui-même s'était faites. Il avait dépouillé ses vêtements, et les ennemis, à la clarté de la lune, découvrant le dos du jeune homme tout sillonné d'empreintes sanglantes, remettent leurs épées dans le fourreau; ils pleurent et le conjurent de combattre désormais dans leurs rangs; [2, 700] le fourbe accepte, s'applaudissant de leur simplicité. Quand son crédit s'est affermi, il dépêche à son père un homme dévoué, et lui demande comment Gabies pourra être remise entre ses mains. Près du palais était un jardin émaillé de fleurs parfumées, et qu'arrosait, avec un doux murmure, l'eau fraîche d'un ruisseau; [2, 705] c'est là que Tarquin reçoit le secret message de son fils. Pour toute réponse, il abat la tête des lis les plus élevés; le messager retourne, et raconte ce qu'il a vu. "J'ai compris mon père, dit Sextus; il sera obéi." Sur-le-champ. il fait mettre à mort les principaux de Gabies; [2, 710] et la ville, privée de ses chefs, ouvre ses portes aux Romains.

O prodige sinistre! voici que, des autels mêmes, un serpent s'élance, et va enlever les entrailles des victimes jusque dans le feu sacré qui s'éteint. On consulte Phébus, et son oracle rend cette réponse: "Celui qui le premier aura donné un baiser à sa mère sera vainqueur." [2, 715] Plein de foi dans ces paroles du dieu dont ils n'ont pas pénétré le sens, tous partent à la hâte, et c'est à qui le premier touchera les lèvres maternelles. Brutus, qui a été assez sensé pour contrefaire l'insensé, afin de donner le change à la haine soupçonneuse d'un tyran cruel, Brutus, sans rien dire, [2, 720] tombe à genou, comme si le pied lui eût manqué, et il baise la terre, mère commune des humains.

Cependant les bataillons romains environnent Ardée; on se résigne de part et d'autre aux longueurs d'un siège. Pendant cette sorte de trêve, comme les ennemis évitent d'en venir aux mains, le soldat, inoccupé, se livre, dans le camp, à des jeux militaires. [2, 725] Un jour, que Sextus avait invité ses amis à boire avec lui et à faire bonne chère, nommé par eux roi du festin, il leur parle ainsi: "Tandis que nous nous consumons devant cette ville imprenable, qui nous empêche de revenir suspendre nos armes devant les dieux de nos foyers? Savons-nous ce qui se passe au lit nuptial? Savons-nous [2, 730] si nos femmes s'ennuient comme nous de l'absence?" Chacun de louer la sienne à l'envi; les répliques échauffent le débat, et le vin, qu'on ne ménage pas, ne laisse refroidir ni les éloges ni la passion. Celui dont le nom rappelle la glorieuse conquête de Collatia se lève soudain. "Que prouvent tous nos discours? dit-il; jugez-en par vos yeux. [2; 735] La nuit n'est pas près de finir; montons à cheval; allons à Rome."

On accepte; les chevaux sont bridés; les princes sont à Rome; ils vont droit au palais. Point de gardes aux portes: ils entrent. La belle-fille du roi, entourée de coupes de vin, et le sein paré de guirlandes, [2, 740] prolongeait un festin nocturne. Sans perdre de temps, on court chez Lucrèce; elle filait; ses laines, ses corbeilles étaient çà et là autour de son lit; sous ses yeux, à la faible lueur d'une lampe, ses femmes travaillaient aussi. [2, 745] "Hâtez-vous, mes filles, leur disait-elle d'une voix douce; il faudra envoyer ce vêtement de guerre à votre maître, dès que nous l'aurons achevé. Mais que dit-on? car c'est à vous qu'il faut demander les nouvelles. Combien pense-t-on que le siège doive encore durer? Tu succomberas à la fin, Ardée: tu résistes à plus fort que toi, [2, 750] ville maudite, qui nous prives si longtemps de nos époux! Puissent les dieux au moins nous les ramener! Mais le mien est si téméraire! il se précipite partout où il voit briller des épées. Toutes les fois que je me le figure au milieu des combats, je me sens chanceler et mourir; un froid soudain me prend au coeur." [2, 755] Ses larmes coulent à ces mots; le fil s'échappe de ses mains, et sa tête s'incline sur sa poitrine. Sa douleur lui donne une nouvelle grâce; sa pudeur brille d'un nouvel éclat dans ses larmes, et la beauté de son visage égale et révèle en ce moment la beauté de son âme. "Rassure-toi, me voici," s'écrie Collatin, et Lucrèce, rappelée à la vie, [2, 760] a déjà suspendu à son cou le doux fardeau d'une épouse bien-aimée.

Cependant les furies allument un feu dévorant dans le coeur du jeune Sextus; il est en proie à toutes les ardeurs d'une aveugle passion; il aime tout dans Lucrèce, et son air, et la blancheur de son teint, et l'or de sa chevelure, et ces grâces qui ne doivent rien à l'art, [2, 765] et ses paroles, et le son de sa voix, et la sainteté même de sa pudeur, obstacle désespérant qui ne fait qu'irriter ses désirs. L'oiseau qui annonce le jour avait déjà chanté, quand les jeunes princes rentraient au camp. Sextus ne vit plus: l'image de Lucrèce absente obsède sa raison éperdue; [2, 770] mille souvenirs réveillent et redoublent sa passion. "Telle était son attitude, se dit-il, telle était sa parure; c'est ainsi qu'elle tournait le fuseau, c'est ainsi que ses cheveux retombaient négligemment sur ses épaules." Il se rappelle et ses traits et ses moindres paroles, et son teint, et l'expression de son visage, et les grâces de son maintien. [2, 775] Comme on voit les flots, après une violente tempête, s'apaiser et toutefois laisser voir encore qu'ils viennent d'être soulevés par les vents; ainsi, quoique l'objet adoré ne soit plus devant les yeux de Sextus, l'amour, né une fois, reste en lui; il brûle; la passion l'agite sans relâche; enfin, hors de lui, il jure d'assouvir son amour adultère, [2, 780] et d'entrer, par la violence et la terreur, dans le lit nuptial. "J'oserai tout, s'écrie-t-il, dussé-je oser en vain; on verra s'il est un dieu, s'il est une destinée qui donne le succès à l'audace. N'est-ce pas à force d'audace que Gabies est tombée entre nos mains?"

Il dit, prend son épée, presse les flancs de son cheval, et, au moment où le soleil allait disparaître, [2, 785] Collatia lui ouvre sa porte revêtue d'airain. Il entre dans la maison de Lucrèce; il y entre comme un hôte, et c'est un ennemi armé! À cause des liens de famille, il est le bienvenu. L'infortunée, cruellement trompée, et bien éloignée de soupçonner l'avenir, [2, 790] reçoit à sa table celui qui l'a choisie pour victime. Après le repas, l'heure du sommeil arrive; il est nuit; toutes les lumières sont éteintes dans le palais; il se lève et tire du fourreau son épée enrichie d'or; il pénètre, ô chaste épouse, jusque dans le sanctuaire conjugal, [2, 795] et, pressant déjà le lit: "Lucrèce, dit-il, j'ai le fer à la main; c'est le fils du roi, c'est Tarquin qui te parle." Lucrèce ne répond rien; elle n'a plus de voix, elle n'a plus de force, elle est anéantie; elle tremble comme la brebis [2, 800] renversée sous la griffe du loup qui l'a surprise dans la bergerie abandonnée. Que faire? résister? femme, elle succombera dans la lutte; crier? mais le fer est là, prêt à lui donner la mort; fuir? mais elle sent peser sur son sein une main étrangère, une main qui la profane pour la première fois. [2, 805] L'amant farouche emploie tour à tour, pour fléchir Lucrèce, les prières et les menaces; il offre de l'or: les prières, les menaces et l'or la trouvent également inflexible. "Tu t'abuses, lui dit-il enfin; si je ne puis te forcer au crime, je pourrai te tuer du moins; et puis, celui qui aura vainement tenté l'adultère t'accusera lui-même d'adultère. J'égorgerai un esclave, et je dirai que je t'avais surprise avec lui." [2, 810] La crainte d'être déshonorée à jamais l'emporte: la jeune épouse ne résiste plus.

Mais ne te réjouis pas, ô Sextus, de ton odieuse victoire; c'est cette victoire même qui te perdra: cette seule nuit coûtera cher à la royauté des Tarquins. Le jour vient; Lucrèce est assise, les cheveux épars comme une mère qui va se rendre aux funérailles de son fils. [2, 815] Elle fait venir du camp son vieux père, son époux fidèle; ils arrivent aussitôt. À l'aspect de son trouble, ils lui demandent quelle est la cause d'une si grande douleur, à qui elle va rendre les derniers devoirs, et quel coup du sort l'a frappée?... Longtemps elle garde le silence, voilant son visage pour cacher sa rougeur; [2, 820] des pleurs coulent de ses yeux comme d'une source intarissable; son père, son époux les essuient à l'envi, la consolent, la supplient de parler; et, saisis d'une vague terreur, ils pleurent avec elle. Trois fois elle veut commencer, trois fois elle s'arrête; enfin, abaissant ses regards vers la terre, elle fait un nouvel effort. [2, 825] "Il faut donc, dit-elle, que je révèle moi-même ma honte! c'est un dernier outrage de Tarquin." Elle commence alors; mais, arrivée à l'instant fatal, elle ne peut continuer le récit, et ses larmes l'achèvent, les larmes et la confusion de la pudeur outragée. "Tu n'as point failli! s'écrient le père et l'époux; tu as cédé à la violence." - [2, 830] "Vous me pardonnez, dit-elle; et moi, je ne me pardonne pas!" et aussitôt elle se plonge dans le coeur un fer qu'elle tenait caché; elle tombe à leurs pieds, sanglante! Au moment où elle meurt, elle prend garde encore de tomber avec décence, et ce soin se trahit dans sa chute même.

[2, 835] Son père, son époux se précipitent sur ce corps inanimé; oubliant leur dignité, ils, s'abandonnent au même désespoir. Brutus arrive, et il montre enfin par son courage qu'il mérite un autre nom que celui de Brutus. Il arrache de ce cadavre qui palpite encore le fer tout baigné d'un sang généreux, et, l'agitant d'un air terrible, [2, 840] il prononce ces énergiques paroles: "Je te le jure par ce sang chaste et magnanime, par tes mânes, que j'atteste comme une divinité, Tarquin et toute sa race, proscrite à jamais, me paieront ta mort! C'est assez longtemps cacher qui je suis." [2, 845] À ces mots, Lucrèce a entrouvert ses yeux éteints; sa tête semble avoir fait un léger signe pour applaudir à ce serment de Brutus. On porte au bûcher cette femme à l'âme vraiment virile, et, à ce spectacle, la haine, en même temps que la pitié, s'éveille dans tous les coeurs; tous les yeux sondent cette blessure. Brutus, de sa voix puissante, [2, 850] appelle les Romains à la vengeance, et leur dévoile tout l'attentat de Sextus. Tarquin fuit avec les siens. L'autorité passe aux mains d'un consul annuel; ce jour est le dernier de la royauté.

Est-ce une illusion, et n'ai-je point vu l'hirondelle, messagère du printemps? Elle semble craindre que l'hiver, qui s'éloigne, ne revienne encore sur ses pas. [2, 855] Il n'est que trop vrai, ô Procné, souvent tu te repens d'avoir précipité ton retour, et le cruel Térée se réjouit de tes souffrances.

Il ne reste plus que deux nuits pour que le second mois s'achève, et déjà Mars aiguillonne les coursiers qu'il vient d'atteler à son char. C'est avec raison qu'on a laissé le nom d'Equirria [2, 860] à ces jeux qu'on célèbre sous les yeux du dieu lui-même, dans le champ qui lui est consacré.

Sois le bienvenu, ô Gradivus; les jours qui t'appartiennent doivent avoir leur tour; voici le mois qui s'enorgueillit de s'appeler comme toi. Nous sommes dans le port; mon livre finit avec le mois. Mon navire va cingler vers d'autres mers.

Ovide Les Fastes Éditions Nisard, Paris, 1857

Viens, je t'invoque, dieu des combats; mais dépose un moment la lance et le bouclier; détache aussi ton casque, et laisse flotter cette brillante chevelure. "Que peut me vouloir un poète?" demandes-tu. Mars, le mois que je chante porte le même nom que toi; [3, 5] Minerve aussi préside aux mêlées sanglantes; les beaux arts, pour cela, lui sont-ils moins chers? Prends donc haleine, à l'exemple de Pallas, et jette là ton javelot.

Désarmé, tu sais triompher encore; tu étais désarmé quand une prêtresse [3, 10] te reçut dans ses bras, afin que Rome un jour adorât en toi le père d'une race de héros. Silvia, la vestale, qui m'empêche d'en faire le récit? allait un matin puiser l'eau pour les sacrifices; elle suit le sentier doucement incliné qui la conduit au rivage, et là elle dépose l'urne d'argile qu'elle portait sur sa tête. [3, 15] Fatiguée de la route, elle s'assied, ouvre son sein au souffle des zéphyrs, et répare le désordre de sa chevelure. Tandis qu'elle se repose, l'ombre des saules, le gazouillement des oiseaux, le léger murmure des ondes, tout l'invite à dormir. Le doux sommeil appesantit peu à peu ses paupières vaincues; [3, 20] la main qui soutenait son front retombe sur ses genoux. Mars a vu Silvia, il l'a désirée, il la possède, et, dieu tout-puissant, il fait que la vestale elle-même ignore son larcin.

À son réveil, la vierge a déjà conçu; déjà elle te porte dans son sein, ô Romulus, fondateur de la ville éternelle. [3, 25] Elle se lève languissante, et ne sait d'où lui vient cette langueur. Appuyée contre un arbre, elle laisse échapper ces mots: "Puisse être pour moi d'un favorable augure ce que j'ai vu pendant mon sommeil! Était-ce un rêve? Mais pourtant, dans nos rêves, les images ont moins de clarté. Je me trouvais près de l'autel de Vesta. [3, 30] La bandelette de laine qui retenait mes cheveux se dénoue et tombe près du foyer sacré! O prodige! à peine elle a touché la terre, que deux palmiers en sortent à la fois: l'un, plus grand que l'autre, étendait sur l'univers entier ses branches vigoureuses, et son feuillage naissant touchait déjà les cieux. [3, 35] Je vois soudain le frère de mon père lever la hache contre les palmiers; son geste menaçant m'épouvante, et mon coeur palpite d'effroi. Le pivert, oiseau de Mars, et une louve combattent pour les arbres jumeaux, et ce secours les a sauvés tous deux." Elle dit, et en racontant son rêve [3, 40] elle avait rempli son urne; elle la soulève avec effort d'une main mal assurée.

Cependant Rémus et Romulus croissaient dans le sein de la vestale, que gonflait de jour en jour le germe divin. L'année poursuivait sa révolution, et pour qu'elle fût achevée, il ne restait plus au dieu de la lumière que deux signes à parcourir. [3, 45] Silvia devient mère: à ce moment, dit-on, les images de Vesta se couvrirent le visage de leurs mains virginales, et pendant l'accouchement de la prêtresse, il est certain que l'autel de la déesse trembla, et que le feu sacré se cacha d'effroi sous la cendre. À cette nouvelle, Amulius qui, foulant aux pieds la justice, [3, 50] occupait un trône ravi à son frère, Amulius ordonne que les deux enfants soient submergés dans le fleuve; mais le flot, reculant devant un crime, les laisse à sec sur le rivage. Qui ne sait qu'une bête féroce leur offrit ensuite sa mamelle, et que le pivert apporta souvent des aliments à ces créatures abandonnées? [3, 55] Tu ne seras pas oubliée dans mes vers, ô Larentia, nourrice d'un si grand peuple; je dirai, ô Faustulus, quel trésor recèle ta pauvre cabane, et vos noms seront célébrés quand je serai venu aux Larentales; c'est une des fêtes de décembre, de ce mois consacré à la joie des festins.

Les fils de Mars comptaient déjà dix-huit ans; [3, 60] déjà une barbe naissante se mêlait à leur blonde chevelure. Tous les laboureurs et les prêtres venaient se soumettre aux enfants d'Ilia. Souvent on les voyait rentrer dans leurs habitations couverts du sang des brigands, et ramenant aux pâturages leurs boeufs reconquis. [3, 65] Dès qu'ils ont connu le secret de leur naissance, l'idée qu'un dieu est leur père enflamme leurs courages, et quelques cabanes ne sont pas un théâtre digne de si nobles destinées. Amulius tombe percé de l'épée de Romulus lui-même; le sceptre est rendu au vieux Numitor.

Des murs s'élèvent peu redoutables encore, [3, 70] et pourtant il en coûte cher à Remus pour les avoir osé franchir; là où étaient d'épaisses forêts, là où se cachaient les bêtes féroces, une ville commençait à paraître. "Dieu des combats, dit alors le fondateur de cette ville éternelle, si je dois t'appeler mon père (et bientôt il ne sera plus permis d'en douter), [3, 75] je veux que I'année romaine s'ouvre sous tes auspices, et que le premier mois porte ton nom." Sa volonté s'accomplit: le mois reçoit le nom du père de Romulus, et le dieu agrée ce pieux hommage.

Toutefois, Mars dès longtemps occupait le premier rang parmi les divinités du Latium; [3, 80] un tel culte plaisait à ces peuplades belliqueuses. Pallas est adorée chez les enfants de Cécrops, Diane chez les Crétois de Minos, Vulcain dans l'île où régna Hypsipyle, Junon à Sparte et à Mycènes, royaume des Pélopides, enfin le dieu couronné de pin sur les sommets du Ménale. [3, 85] Mars était adoré dans le Latium, parce qu'il préside à la guerre; pour cette nation farouche, dans la guerre seule était la gloire et la puissance. Parcourons un moment les fastes de nos voisins, nous y trouverons aussi un mois portant le nom de Mars. C'était le troisième chez les Albains, le cinquième chez les Falisques, [3, 90] le sixième dans le pays des Herniques. La ville d'Aricie, la ville qui doit ses hauts remparts à Télégonus, comptent toutes deux le temps comme les Albains; chez les Laurentins, ce même mois a la cinquième place, la dixième chez le rude Équicole, la quatrième chez les habitants de Cures, [3, 95] la quatrième encore chez le Pélignien, toujours armé, qui suivait en cela les usages des Sabins, ses ancêtres.

Ainsi tous ces peuples avaient consacré à Mars un de leurs mois; Romulus fit plus pour honorer l'auteur de ses jours, il voulut que ce mois fût le premier de l'année.

Autrefois aussi, on ne comptait pas autant de Calendes qu'aujourd'hui. [3, 100] L'année de nos pères avait deux mois de moins que la nôtre. O Grèce, tu n'avais pas encore apporté les arts en tribut à tes vainqueurs! Tu savais bien dire, mais le courage te manqua sur les champs de bataille. ÊEtre brave à la guerre, c'était là toute la science des Romains; lancer un javelot, c'était là toute leur éloquence. [3, 105] Connaissaient-ils les Hyades et les Pléiades, filles d'Atlas? S'étaient-ils jamais aperçus que l'axe du monde a deux pôles; qu'il y a également deux Ourses: l'une, Cynosure, suivie par les Sidoniens; l'autre, Hélicè, guide des pilotes grecs; enfin, qu'il faut un an au soleil pour parcourir les signes célestes, [3, 110] tandis qu'en un seul mois le char de sa soeur les a tous visités? Libres dans leur course, les astres achevaient leurs révolutions sans être observés; toutefois on s'accordait à y voir des dieux. Il n'y avait d'autres constellations pour les Romains que les étendards militaires; celui qui les abandonnait commettait un grand crime. [3, 115] Ce n'était pourtant qu'une gerbe de foin; mais elle n'était pas moins respectée alors que nos aigles d'argent ne le sont aujourd'hui. Cette gerbe (maniplus), on la portait au haut d'une longue perche; de là le nom de manipuIaire donné au soldat.

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