Fastes (Fasti) (page 5)
Ainsi il manquait toujours dix mois au lustre [3, 120] que célébraient ces hommes ignorants et sans culture; l'année était finie dès que la lune avait renouvelé dix fois son croissant; ce nombre prévalait alors, soit parce que nos doigts nous apprennent à compter ainsi, soit parce que les femmes accouchent au dixième mois, [3, 125] soit parce que nos chiffres ne vont en croissant que jusqu'à dix, et recommencent alors de nouvelles séries. C'est pour cela que Romulus partagea en dix corps, de chacun cent hommes, tous les soldats combattant avec les mêmes armes: il y eut dix corps de hastats, dix de princes, dix de pilani. [3, 130] Ceux qui avaient mérité d'être gratifiés d'un cheval étaient également divisés par dix, comme aussi les trois tribus, auxquelles il donne le nom de Titiens, de Ramnes, de Lucères. C'est pendant dix mois encore que la veuve pleure son époux; enfin ce nombre se trouvait partout, et Romulus le choisit pour mesurer l'année.
[3, 135] Si vous doutez que les Calendes de Mars aient tenu autrefois le premier rôle, il est des usages encore auxquels vous pouvez le reconnaître: à ce moment la guirlande de laurier qui a été suspendue toute l'année dans la demeure des flamines disparaît, et fait place à de nouveaux rameaux; l'arbre verdoyant de Phébus décore la porte du roi des sacrifices, [3, 140] la porte de la vieille curie. La statue de Vesta se pare d'une nouvelle couronne récemment cueillie sur l'antique laurier des autels troyens. C'est alors aussi, dit-on, que le feu sacré se renouvelle au fond du sanctuaire caché, et que la flamme ranimée brûle avec plus d'ardeur. [3, 145] Une autre preuve pour moi que le mois de Mars ouvrait l'ancienne année, c'est qu'il a vu commencer le culte d'Anna Perenna. Du temps de nos pères, jusqu'à la guerre du perfide Hannibal, on entrait en charge au mois de Mars. Enfin Quintilis n'est le cinquième mois que si l'on compte à partir du mois de Mars, [3, 150] et j'en dirai autant de tous ceux qui le suivent.
Celui que les Romains allèrent chercher au pays célèbre par ses olives, Pompilius, s'aperçut le premier que l'année était incomplète, averti peut-être par la nymphe Égérie, ou instruit par l'inventeur de la métempsycose, par le philosophe de Samos. [3, 155] Toutefois il ne fixa pas par d'infaillibles règles la division du temps; cette gloire, entre tant d'autres, était réservée à César. Ce dieu, ce père d'une si noble race, ne crut pas cette étude au-dessous de lui; ce ciel, qu'il devait habiter un jour, il voulut le connaître d'avance, [3, 160] et ne pas entrer comme un hôte ignorant dans la demeure des immortels. Il détermina, par des calculs certains, le temps que met le soleil à revenir au signe d'où il était parti; aux trois cent cinq jours de l'ancienne année, il en ajoute soixante, et de plus six heures; le jour que forment ces heures s'ajoute ensuite au lustre et le complète, [3, 165] et telle est la mesure de l'année.
S'il est permis aux poètes de s'entretenir en secret avec les dieux, si la renommée n'a pas menti en nous prêtant ce privilège, dis-moi, ô Gradivus, toi, la plus virile entre toutes les divinités, [3, 170] dis-moi pourquoi les dames romaines célèbrent ta fête. Mars, après avoir déposé son casque, mais gardant encore un javelot à la main, me répondit en ces termes : "Voici la première fois qu'on m'invite, moi, le dieu de la guerre, à prendre part à ces délassements qui charment les loisirs de la paix; c'est un camp nouveau pour moi que celui où tu m'appelles; [3, 175] j'y viendrai cependant sans répugnance, et je saurai y jouer mon rôle, afin que Minerve ne se croie pas seule souveraine dans l'empire des arts. Je t'apprendrai, chantre laborieux de l'année latine, ce que tu désires connaître: que mes paroles restent gravées dans ta mémoire.
"C'était d'abord peu de chose que Rome, si l'on porte les yeux sur son berceau; [3, 180] mais elle était grande de tout son avenir. L'enceinte de ses murailles naissantes, qui devait être trop étroite un jour, semblait trop vaste alors pour les premiers habitants. Si tu me demandes ce qu'était le palais de mon fils, je te montrerai cette cabane de roseau et de chaume. [3, 185] C'est là qu'il reposait paisiblement sur la paille; mais de ce lit, il est monté aux cieux." "Déjà le nom des Romains était redouté bien au-delà de leur territoire, et partout ils avaient été refusés comme gendres et comme époux. [3, 190] C'est en vain qu'ils m'appelaient leur père; des voisins opulents les méprisaient et les repoussaient à cause de leur pauvreté; on leur reprochait d'avoir vécu dans les étables, d'avoir mené paître les troupeaux, et de ne posséder qu'une médiocre étendue de terrains encore en friche. Les oiseaux, les animaux sauvages, s'accouplent avec leurs pareils; le serpent trouve avec qui reproduire sa race; [3, 195] aux extrémités les plus reculées du monde, il n'est point de nations qui ne s'unissent par les mariages; aux Romains seuls des épouses étaient refusées."
"Irrité, moi-même, j'animai Romulus du courroux de son père. Cesse de t'abaisser aux prières, lui dis-je; les armes te donneront ce que tu as demandé sans l'obtenir. Prépare une fête au dieu Consus; Consus achèvera le récit [3, 200] de ce qui se passa en ce jour, quand le moment d'expliquer son culte sera venu."
"Les peuples de Cures et tous ceux qui ont à venger le même affront sont transportés de fureur. Pour la première fois, on voit le beau-père prendre les armes contre son gendre. Mais la guerre entre si proches voisins ne commença pas sur-le-champ; et, quand elle éclata, les vierges qu'on avait enlevées étaient devenues mères. [3, 205] Elles se réunissent dans le temple de Junon, et l'épouse de mon fils, se plaçant au milieu d'elles, parla ainsi: "Nous, que la même violence a soumises à la même destinée, pouvons-nous rester plus longtemps dans une coupable indifférence? Deux armées vont en venir aux mains. Pour quel parti demanderons-nous aux dieux la victoire? [3, 210] D'un côté sont nos époux, et de l'autre nos pères. Veuves sans les uns, orphelines sans les autres, comment choisir? Vous agirez en femmes à la fois fortes et pieuses si vous suivez mon conseil." Elle parle, elle est obéie."
"Toutes, les cheveux épars, en longs habits de deuil, [3, 215] au moment où mille épées n'attendaient que le signal du carnage, au moment où la lutte allait s'ouvrir au son des clairons, elles s'élancent entre leurs pères et leurs époux, tenant entre leurs bras les gages sacrés de l'hymen. Dès que ces femmes échevelées sont au milieu du champ de bataille, [3, 220] elles se jettent à genoux; et leurs enfants, comme inspirés alors par l'instinct, tendaient leurs petits bras, avec des cris de joie, du côté des grands-pères. Les uns l'appelaient de son nom, ce grand-père qu'ils voyaient pour la première fois; et ceux qui ne pouvaient l'appeler encore y suppléaient par de touchants efforts. [3, 225] À ce spectacle, tous les courages s'amollissent; le fer tombe de la main des guerriers; les beaux-pères ont jeté leurs épées pour embrasser leurs gendres; ils pressent aussi contre leurs coeurs ces filles héroïques; ils portent leurs petits-fils assis au milieu des boucliers, qui jamais n'ont servi à plus charmant usage."
"Voilà pourquoi c'est un devoir, pour les matrones romaines, [3, 230] pour les filles d'Oebalus, de célébrer au premier jour du mois les Calendes qui me sont consacrées. Si elles m'honorent ainsi par des cérémonies religieuses, est-ce parce que, bravant les épées nues, elles ont conjuré par leurs larmes les fureurs de la guerre? Est-ce pour me remercier d'avoir rendu Ilia mère?"
"[3, 235] Est-ce pour fêter le départ de l'hiver, la fin des frimas, la fonte des neiges et le triomphe du soleil? Alors en effet l'arbre, dépouillé par le froid, se couvre d'un nouveau feuillage; le bourgeon gonflé de sucs s'échappe de la tendre écorce; l'herbe, longtemps cachée, perce enfin le sein de la terre, [3, 240] et annonce les trésors de la moisson; alors tous les champs sont fertiles, les troupeaux se reproduisent, l'oiseau prépare sur la branche un asile, un berceau à ses petits. Ce n'est donc pas sans raison que les mères du Latium célèbrent cette époque de fécondité universelle; pour elles, la milice, c'est l'enfantement demandé par mille prières."
[3, 245] Enfin, sur la colline où les Romains veillaient à la sûreté de Romulus, et qu'on nomme aujourd'hui les Esquilies, les dames romaines élevèrent ce jour-là même, si je ne me trompe, un temple en l'honneur de Junon. Mais pourquoi fatiguerais-je ta mémoire par le récit de tant de causes? [3, 250] La véritable réponse, la voici; elle est frappante. Ma mère protège les épouses; le fils partage les hommages qui s'adressent à sa mère; un si pieux motif est celui que je préfère. Donnez des fleurs à la déesse, elle aime cette parure du printemps; couronnez-la de fraîches guirlandes; [3, 255] dites-lui: O Lucine, c'est à toi que nous devons de voir le jour. Dites-lui: Entends la voix de celle qui t'appelle à son secours dans les douleurs de l'accouchement. Que toute femme enceinte, les cheveux épars, vienne supplier Lucine de la délivrer doucement du fardeau qu'elle porte dans son sein."
Qui me dira maintenant pourquoi les Saliens portent [3, 260] les armes de Mars, présent tombé du ciel, pourquoi ils chantent Mamurius? Inspire-moi, Égérie, c'est de toi que je vais parler, divine épouse de Numa, toi dont il allait chercher les entretiens mystérieux sur les bords du lac de Diane, et au fond de ses bois sacrés! Dans la vallée d'Aricie, entourée d'une épaisse forêt, il est un lac, objet d'un culte antique. [3, 265] C'est là qu'Hippolyte a disparu, déchiré par ses coursiers furieux: aussi nul cheval ne pénètre plus dans cette forêt. C'est là qu'on voit des bandelettes suspendues le long des buissons, et plus d'un tableau votif y raconte les bienfaits de la déesse. Souvent, ses prières exaucées, une femme, le front couronné de fleurs, [3, 270] vient ici de Rome avec des torches allumées. Dans cette forêt règne le plus brave au combat et le plus agile à la course; mais, pour régner, il a donné la mort; son successeur lui donnera la mort un jour. Là, on entend le murmure confus d'un ruisseau coulant sur un lit de cailloux; on peut s'y désaltérer souvent, mais jamais à longs traits. [3, 275]
C'est à Égérie qu'appartiennent ces ondes: Égérie, nymphe chérie des Muses, l'épouse et l'oracle de Numa. C'était le temps où il fallait enfin soumettre au frein de la justice et retenir par la crainte des dieux ces Romains toujours prêts à saisir les armes; les lois sont proclamées et remplacent le droit du plus fort; [3, 280] alors les divinités des ancêtres deviennent l'objet d'un culte solennel. La barbarie disparaît peu à peu; l'équité succède à la violence; le citoyen rougit de combattre contre un citoyen, et tel qui, furieux, allait assouvir sa colère, s'apaise soudain, à l'aspect de l'autel, et vient jeter sur la flamme le vin, le sel et le froment.
[3, 285] Mais voici que le maître des dieux lance ses traits de feu à travers les nuages; du haut des cieux épuisés, des torrents de pluie tombent sur la terre. Jamais la foudre n'a frappé à coups si pressés; le roi tremble; le peuple est consterné. "Ne crains rien, lui dit la déesse; on peut conjurer les présages sinistres de la foudre, [3, 290] et fléchir le courroux terrible de Jupiter. C'est Picus ou Faunus, génies tutélaires du sol romain, qui vous révéleront les rites expiatoires. Mais ils ne céderont pas sans résister; il faut les saisir et les charger de chaînes." En même temps, elle lui indique le moyen de les surprendre.
[3, 295] Il y avait, au pied de l'Aventin, un bois où le sombre feuillage des chênes entretenait une nuit éternelle: on ne pouvait y entrer sans s'écrier: "Ici il y a des dieux!" Au milieu étaient des tapis de gazon; un ruisseau d'eau vive sortait des flancs d'un rocher tout tapissé de verte mousse. Faunus et Picus étaient presque les seuls qui pussent y boire. [3, 300] Numa pénètre en ces lieux; il immole une brebis à la fontaine; puis, déposant sur ses bords des coupes pleines d'un vin parfumé, il se cache au fond d'une grotte, avec tous ceux qui l'ont accompagné.
Les deux divinités champêtres viennent à la fontaine à l'heure accoutumée; le vin coule à flots dans leurs gorges altérées. [3, 305] L'ivresse amène le sommeil; Numa sort de l'antre frais, et des liens étroits assujettissent les mains captives de Faunus et de Picus. À leur réveil, ils s'efforcent de rompre ces entraves; mais ces efforts même ne servent qu'à en resserrer les noeuds. "Dieux de ces forêts, s'écrie Numa, pardonnez à mon audace; [3, 310] un attentat sacrilège est bien loin de ma pensée. J'ai voulu apprendre de vous à conjurer les présages sinistres de la foudre."
Ainsi parla Numa; ainsi lui répondit Faunus, en secouant son front cornu: "Tu demandes beaucoup, et ce n'est pas à nous qu'il appartient de révéler un tel mystère; notre pouvoir a ses limites. [3, 315] Nous sommes des dieux champêtres, et ne régnons que sur les cimes de ces montagnes; la foudre n'obéit qu'à Jupiter. Seul tu ne saurais la faire descendre du ciel; peut-être le pourras-tu, aidé de notre secours." Ainsi parla Faunus, et Picus approuva ses paroles. [3, 320] "Cependant, ajouta Picus, délivre-nous de ces liens. Par de puissants enchantements, nous appellerons ici Jupiter; je te le promets, je te le jure par les sombres vapeurs du Styx." Ce que firent les dieux, libres de leurs liens, quels vers magiques ils prononcèrent, et comment ils firent descendre Jupiter des célestes demeures, [3, 325] nul mortel ne peut le savoir; il est des mystères interdits à mes chants, et je dirai seulement ce que peut dire sans crime un poète religieux. À leur voix, tu sortis du ciel, ô Jupiter; et c'est pour cela que les générations qui suivirent t'adorèrent sous le nom de Jupiter Elicius.
On rapporte que les forêts tremblèrent sur les sommets de l'Aventin, [3, 330] et que la terre s'affaissa sous le poids du maître de l'Olympe. Le coeur du roi battait avec violence; son sang troublé se refoulait dans ses veines; ses cheveux s'étaient dressés sur son front. Revenu à lui: "Roi et père des grands dieux, s'écria-t-il, [3, 335] si la main qui touche tes autels est innocente, si la voix qui t'implore est pieuse, je t'en supplie, quand la foudre nous apporta tes menaces, enseigne-nous à les conjurer." Jupiter accueille sa prière; mais il lui laisse la vérité à chercher sous des équivoques subtiles, et ses paroles à double sens effraient de nouveau le roi. "Coupe une tête. - J'obéirai, dit le roi; [3, 340] je couperai celle d'un oignon arraché dans nos jardins. - Je veux celle d'un homme. - Vous en aurez les cheveux. - Il me faut une âme. Eh bien! l'âme d'un poisson. - Soit, dit Jupiter en souriant, que ce soient donc là les offrandes expiatoires. O mortel, digne de converser avec un dieu! [3, 345] demain, lorsque le disque de Phébus brillera tout entier, je te donnerai un gage assuré du salut de l'empire."
Il dit, ébranle l'air d'un grand coup de tonnerre, et remonte aux cieux, laissant Numa dans une adoration silencieuse. Numa, de retour, raconte, plein de joie, aux Romains, ce qu'il vient d'entendre. [3, 350] Ce n'est que lentement et difficilement qu'on ajoute foi à son récit. "Vous me croirez au moins, dit-il, si l'événement confirme mes paroles. Sachez donc, vous tous qui m'écoutez, ce qui doit arriver demain. Lorsque le disque de Phébus brillera tout entier, Jupiter nous donnera un gage assuré du salut de l'empire." [3, 355] La foule se retire doutant toujours; cette promesse lui semble tardive, et, pour croire, elle remet au lendemain.
La terre était humide encore de la rosée du matin, et déjà le peuple s'était rassemblé devant le palais de son roi. Il sort, et va s'asseoir sur son trône d'érable. [3, 360] Une foule innombrable l'entoure et se tait. Le soleil commençait à peine à paraître sur l'horizon; la crainte, l'espérance tiennent en suspens tous les esprits. Le roi, debout, la tête couverte d'un voile blanc, lève au ciel ces mains que les dieux connaissent. [3, 365] "O Jupiter, dit-il, voici le moment où nous allons recevoir le présent promis; puisse ta parole ne pas tarder à s'accomplir!". Tandis qu'il achevait ces mots, le soleil s'était élevé du sein des ondes; tout à coup, un bruit formidable ébranle la voûte des cieux; l'air est serein et sans nuages, et pourtant le tonnerre retentit trois fois; trois fois la foudre est lancée. [3, 370] Ce sont là des prodiges; mais, croyez-moi, je ne raconte que ce qui s'est passé. Le ciel s'entrouvre; peuple et roi, tous baissent les yeux; alors, doucement balancé sur l'aile des vents, un bouclier tombe; tout le peuple pousse un cri.
[3, 375] Numa immole d'abord une génisse dont la tête n'a jamais fléchi sous le joug, puis il ramasse le présent céleste, et lui donne le nom d'ancile, parce qu'il est échancré sur toutes les faces, et que l'oeil n'y découvre aucun angle. Mais bientôt Numa se souvint que le destin de l'empire était désormais attaché à ce bouclier; [3, 380] il eut recours à une ruse ingénieuse pour le dérober aux regards et le protéger contre toute surprise: il ordonna qu'on en fabriquât un grand nombre en tout semblables à celui-là. Ce fut l'ouvrage de Mamurius, citoyen vertueux autant qu'habile ouvrier. [3, 385] "Demande ton salaire, lui dit Numa, disposé à le combler de richesses; crois-en la parole de ton roi, tout ce que tu désireras, je te l'accorderai." Déjà les Saliens (dont le nom vient du mot qui désigne la danse) avaient reçu de lui des armes et des hymnes à chanter d'après un rythme prescrit. "Que la gloire soit ma récompense, dit Mamurius, [3, 390] et qu'à la fin de leurs hymnes les Saliens répètent mon nom." C'est pour cela que nos prêtres répètent le nom de Mamurius; ils le paient de son oeuvre, et acquittent la promesse du roi.
Diffère ton hymen, jeune fiancée, malgré ton impatience, malgré l'ardeur de ton amant; vous gagnerez beaucoup à ce léger sacrifice. [3, 395] Les armes appellent la guerre, et la guerre est fatale aux époux; lorsque les armes sacrées auront été rendues au sanctuaire, vous vous unirez sous de meilleurs auspices. En ces jours, il est défendu aussi, à l'épouse voilée du Flamen Diale, de peigner sa chevelure.
Dès que la troisième nuit aura ramené les étoiles à la voûte des cieux, [3, 400] un des poissons disparaîtra; car ils sont deux: l'un, placé vers les régions de l'Auster, l'autre voisin de l'Aquilon; et c'est le nom même de ces vents qui sert à les distinguer l'un de l'autre.
Quand l'épouse de Tithon, les joues baignées de larmes parfumées, nous ramènera le cinquième jour, [3, 405] tes yeux cesseront d'apercevoir Arctophylax, qu'on appelle aussi le paresseux Bouvier; mais le Vendangeur est visible; je vais dire en peu de mots l'origine de cette constellation. Le jeune Ampélos, né des amours d'une nymphe avec les satyres, fut chéri de Bacchus; [3, 410] sur les sommets du mont Ismare, le dieu lui donna une vigne enlacée au feuillage d'un ormeau: la vigne même a gardé le nom de l'enfant. Un jour, voulant cueillir une grappe dorée sur la branche, il tomba, et Bacchus retrouva dans les cieux celui qu'il avait perdu sur la terre.
[3, 415] Phébus, pour la sixième fois sorti de l'Océan, gravit les pentes escarpées de l'Olympe, et ses chevaux ailés l'emportent dans les airs. Vous tous, adorateurs de l'antique Vesta, apportez la coupe et l'encens aux autels troyens. À ses titres innombrables, [3, 420] César a joint le titre de grand pontife, et c'est celui dont il s'enorgueillit davantage; César, dieu éternel, veille sur le feu éternel, et les deux génies tutélaires de l'empire sont maintenant réunis dans un même sanctuaire.
Les choses sacrées sauvées de l'incendie de Troie, fardeau précieux qui protégea Énée contre le fer des ennemis, [3, 425] un prêtre issu du héros troyen était seul digne de les toucher; le culte de Vesta est pour lui un culte de famille. O Vesta, veille sur la vie de celui qui te touche de si près! Sa main pieuse ranime incessamment les feux de tes autels; que ces feux brillent toujours sans s'éteindre, mais que le flambeau de ses jours brille comme eux, et que comme eux il ne s'éteigne jamais.
Il n'y a qu'un souvenir attaché aux Nones de Mars; [3, 430] c'est un temple de Veiovis qui fut consacré, dit-on, en ce jour, entre deux bois sacrés. Dès que Romulus eut entouré cet espace de murailles élevées: "Quiconque viendra ici, s'écria-t-il, pour y chercher un asile, qu'il soit en sûreté. Voilà pourtant l'humble berceau de toute la puissance romaine; voilà les premiers habitants de Rome. Qui eût soupçonné alors ses hautes destinées? [3, 435] De peur que le mot inconnu de Veiovis ne blesse vos oreilles étonnées, apprenez quel est ce dieu, et pourquoi il s'appelle ainsi: c'est Jupiter encore jeune. Regardez: ses traits indiquent son âge; voyez aussi sa main: elle ne tient point la foudre; [3, 440] Jupiter ne la saisit que lorsque les géants eurent tenté d'escalader le ciel; auparavant, il était désarmé. La première fois qu'il alluma ses flammes vengeresses, ce fut pour consumer l'Ossa, le Pélion, élevé sur l'Ossa, et l'Olympe, fortement enraciné au sein de la terre. Près de lui, on a représenté la chèvre que menaient au pâturage les nymphes de l'Ida crétois, et qui nourrit de son lait Jupiter enfant.
[3, 445] Mais que signifie le nom même de Veiovis? les laboureurs appellent végrandes les semences avortées; petit, dans leur langage, se dit vescus; si donc tel est le sens de cette syllabe, ne pourrait-on pas supposer que le temple de Veiovis n'est autre que le temple de Jupiter enfant?
Lorsque les astres brilleront dans la plaine azurée des cieux, [3, 450] tu verras la tête du cheval de la Gorgone; on dit qu'il s'élança, la crinière déjà sanglante, de la tête de Méduse, qui l'avait recelé jusqu'au moment où elle tomba sous le fer de Persée. D'un bond il franchit les nuages et toucha les astres; les cieux pour lui remplacèrent la terre, et ses pieds furent des ailes rapides. [3, 455] Cependant le frein s'était glissé pour la première fois dans sa bouche indignée, lorsque, frappant la terre d'Aonie, il en fit jaillir une fontaine. Le voilà revenu dans les cieux, où le portaient auparavant ses ailes; il brille couronné de quinze étoiles.
La nuit suivante, tes yeux vont découvrir la couronne de la fille de Minos; [3, 460] c'est le crime de Thésée qui en a fait une déesse. Délaissée par un époux parjure, mais heureuse depuis avec Bacchus, celle qui avait guidé avec un fil les pas d'un ingrat disait, s'applaudissant de son hymen: "Que j'étais folle de pleurer Thésée! en me trahissant il m'a servie." [3, 465] Cependant le dieu qui se pare de sa chevelure, le dieu Liber, vainqueur des Indes revient chargé des dépouilles de l'Orient. Parmi les captives, jeunes filles remarquables par leur beauté, il est une fille de roi qui n'a que trop su plaire à Bacchus. Ariane verse des larmes; épouse, amante infortunée, elle court, [3, 470] les cheveux épars, le long du rivage, et ces paroles s'échappent de sa bouche: "Flots de la mer, écoutez mes plaintes pour la seconde fois; sable de ce rivage, soyez une seconde fois arrosé de mes larmes. Je m'écriais, je m'en souviens encore: parjure et perfide Thésée! Thésée est parti; je puis donner les mêmes noms à Bacchus. [3, 475] Je puis dire encore aujourd'hui. Femmes, ne croyez jamais aux serments des hommes; je suis trahie de nouveau, le nom seul du traître a changé; plût aux dieux qu'on ne m'eût pas arrachée à ma triste destinée; à cette heure, du moins, je n'existerais plus. Pourquoi es-tu venu à mon secours, ô Bacchus, dans ces solitudes où j'attendais la mort? [3, 480] En mourant alors, je n'aurais été malheureuse qu'une fois. O Bacchus, dieu inconstant, plus mobile que ce feuillage qui se joue à tes tempes, toi que je n'ai connu que pour te pleurer, tu as amené jusque sous mes yeux une indigne rivale, et troublé cette union jusque là si fortunée! [3, 485] Qu'est devenue la foi que tu m'avais jurée, et ces serments répétés chaque jour? Malheureuse! je suis donc réduite à déplorer deux fois la même injure! Tu accusais Thésée, tu lui donnais toi-même le nom de trompeur; condamné par toi-même, tu n'en es que plus coupable. Mais je veux souffrir en silence et dérober ma douleur à tous les regards; [3, 490] c'est une triste gloire que d'avoir pu être trompée tant de fois. Que Thésée surtout l'ignore, qu'il ne se réjouisse pas de t'avoir pour complice. Sans doute je suis trop noire, et la rivale que tu me préfères est éblouissante de blancheur! Je souhaite à tous mes ennemis sa couleur odieuse. [3, 495] Mais qu'importe, si sa laideur même l'embellit à tes yeux? Arrête, ô Bacchus, ne va pas te souiller dans ses embrassements; songe à tes serments; quel amour peut remplacer pour toi celui d'une femme habituée à chérir son époux? Ces cornes qui parent ton front me rappellent le beau taureau dont ma mère fut éprise; [3, 500] mais son amour était infâme, et moi je pouvais être glorieuse du mien. Ne me punis pas de t'aimer; t'ai-je puni, ô Bacchus, quand tu m'as fait l'aveu de ta passion? Ne sois pas surpris que je brûle pour toi; n'es-tu pas né dans les flammes? N'est-ce pas la main d'un père qui seule t'empêcha d'être consumé? [3, 505] Je suis cette Ariane à qui tu promettais le ciel; hélas, au lieu de m'y conduire, où m'as-tu laissée!"