Fastes (Fasti) (page 6)
Elle dit, et Bacchus, qui suivait ses pas, n'avait pas cessé de prêter l'oreille aux plaintes de l'infortunée; il la serre dans ses bras, de sa bouche il essuie les larmes d'Ariane. [3, 510] "Montons ensemble, dit-il, vers la voûte des cieux; l'amour nous a unis, qu'un même nom nous unisse encore, et prends celui de Libéra dans ta nouvelle demeure, comme souvenir de notre amour. Je placerai auprès de toi la couronne que Vénus avait reçue de Vulcain et que te donna Vénus." [3, 515] Il dit, et aussitôt les pierreries de cette couronne se changent en étoiles; on en compte neuf dans cette brillante constellation.
Lorsque le dieu dont le char rapide nous mesure la lumière se sera plongé six fois dans l'Océan, et en sera sorti six fois encore, tu assisteras à de nouveaux jeux Equirria, [3, 520] dans le champ couvert de gazon que baignent les eaux du Tibre sinueux, et si le Tibre, sortant de son lit, a inondé cette plaine immense, que les coursiers fassent voler des nuages de poussière sur le mont Célius.
Aux Ides on célèbre la fête joyeuse d'Anna Perenna, non loin de tes rives, ô Tibre voyageur. [3, 525] La foule accourt et se disperse çà et là; chacun boit à loisir, couché près de sa compagne, sur l'herbe verdoyante. Les uns sont en plein air, un petit nombre dresse des tentes; d'autres, avec des branches d'arbres, se font une cabane de feuillage, ou alignent une rangée de pieux en guise de colonnes de marbre, [3, 530] et y suspendent leurs vêtements. Cependant le soleil et le vin les échauffent peu à peu; chacun compte les coupes qu'il a vidées, en demandant que ce nombre soit celui des années qui lui restent encore, et c'est à qui en videra le plus. Il y a là tel Romain qui a l'âge de Nestor, telle Romaine qui s'est assuré d'avance la vieillesse d'une sibylle. [3, 535] On se met à répéter les chansons apprises aux théâtres, et le facile abandon du geste ajoute à l'expression de paroles; puis on quitte la coupe épuisée pour se livrer à des danses sans art, et la jeune beauté en habit de fête a dénoué, dans ses transports folâtres, la bandelette qui retenait ses cheveux.
Au retour il en est plus d'un qui chancelle, et amuse les passants; [3, 540] la foule regarde en souriant et dit que l'ivresse est le bonheur. J'ai vu récemment défiler ce vénérable cortège, et la chose m'a paru digne d'être racontée; une vieille femme qui avait beaucoup trop bu traînait un vieillard, qui n'avait pas moins bu qu'elle...
Mais quelle est cette déesse Perenna? Des traditions diverses la réclament; il n'est aucun de ces récits qui ne doive trouver place dans mon poème.
[3, 545] La malheureuse Didon, après avoir été consumée d'amour pour Énée, s'était laissé consumer encore au milieu des flammes de ce bûcher où elle mit fin à ses jours. On avait recueilli ses cendres, et on lisait sur le marbre du tombeau cette courte inscription, tracée par elle-même à ses derniers instants: "Énée, qui cause ma mort, m'avait laissé une épée. [3, 550] Didon s'est frappée de sa propre main." Les Numides envahissent aussitôt ce royaume sans défenseur; le Maure Iarbas s'établit dans le palais qu'il vient de conquérir, et, se rappelant les dédains de la reine: "Je commande enfin, dit-il, dans cette chambre nuptiale, d'où Élissa m'a tant de fois repoussé!"
[3, 555] Les Tyriens fuient de tous côtés, dispersés par l'épouvante; ainsi errent au hasard les abeilles troublées, quand le chef de la ruche n'est plus. Trois fois les épis de la moisson avaient été battus dans l'aire, trois fois le vin avait fermenté dans la cuve profonde; Anne est chassée du palais; elle quitte en pleurant ces murs qui lui rappellent [3, 560] une soeur chérie; mais elle veut encore rendre un dernier hommage aux restes de Didon; elle verse des larmes et des parfums sur cette cendre légère, elle y dépose quelques boucles de ses cheveux; puis elle crie trois fois adieu; trois fois ses lèvres ont touché ces dépouilles sacrées, où sa tendresse cherche encore une soeur.
[3, 565] Elle s'assure d'un vaisseau, d'une compagne dans son exil, et s'éloigne lentement, les yeux attachés sur ces remparts qu'éleva la main d'une soeur bien-aimée. Non loin de la stérile Cosyra, il est une île fertile, appelé Mélitè, que viennent battre les flots de la mer de Libye. Anna s'y rend; [3, 570] les liens d'une antique hospitalité l'unissent au roi de Mélitè; c'était le riche Battus. En apprenant tant d'infortunes: "Mon royaume n'est pas grand, dit-il, mais je vous l'offre tout entier." Et sans doute il se fût montré jusqu'à la fin hôte généreux et fidèle, sans la crainte que lui inspira la puissance de Pygmalion. [3, 575] Le soleil parcourut deux fois les signes célestes; mais à la troisième année, les exilées durent chercher un autre asile. Un frère a paru les armes à la main. "Nous ne saurions résister, dit le roi Battus, que l'idée d'une guerre épouvante; Anna, fuyez, si vous voulez sauver vos jours." Elle obéit, elle fuit et abandonne son navire au caprice des vents et des flots; [3, 580] la mer la plus terrible est moins à craindre pour elle que la haine d'un frère.
Non loin du Crathis, qui roule sur un lit de cailloux ses eaux poissonneuses, il est une plaine immense que les habitants appellent Camérè. C'est de ce côté que le vaisseau se dirige; déjà il n'en est plus éloigné que de neuf portées de fronde. [3, 585] Soudain les voiles tombent; à peine si l'haleine mourante des vents les agite encore: "Que la rame fende les ondes," dit le pilote. Taudis qu'on se dispose à replier, à rattacher les voiles, une bourrasque du Notus vient frapper la poupe recourbée; malgré les efforts de celui qui tient le gouvernail, [3, 590] on est emporté dans la haute mer; la terre qu'on avait aperçue disparaît, les flots bondissent, la mer est bouleversée jusqu'au fond de ses abîmes, le vaisseau absorbe dans ses flancs les vagues écumeuses. L'art est vaincu par la tempête; le pilote renonce à lutter encore, et n'espère plus que dans ses prières; lui aussi appelle les dieux à son secours. [3, 595] L'exilée de Tyr est ballottée sur la surface des ondes soulevées; elle cache dans ses vêtements son visage tout baigné de pleurs. Alors pour la première fois, Didon, sa soeur, lui semble heureuse, et toutes celles dont la dépouille repose au sein de la terre. Le vaisseau emporté par un violent coup de vent vient échouer sur le rivage de Laurentum; à peine tous se sont-ils élancés à terre, [3, 600] qu'il s'enfonce et disparaît sous les flots. Le pieux Énée possédait alors et le royaume et la fille de Latinus; son hymen avait cimenté l'alliance des deux peuples. Tandis qu'accompagné du seul Achate, il se promène sur ces rives, présent de Lavinie, et que son pied foule la grève solitaire, [3, 605] une femme errante s'offre à lui; c'est Anna! En croira-t-il ses yeux? Qui peut l'avoir amenée dans le Latium? il doute encore. C'est Anna! s'écrie Achate, et à ce nom elle a levé la tête: où fuir, où se cacher? Que ne peut-elle s'abîmer dans les profondeurs de la terre? [3, 610] Toute la destinée d'une soeur infortunée se retrace à sa mémoire. Le fils de Vénus voit son émotion, et la rassure avec bonté; mais en apprenant la mort d'Élissa, lui-même il verse des larmes.
"Anna, je le jure par ces contrées où m'appelaient à régner, comme tu le sais, des destinées plus heureuses, [3, 615] je le jure par les dieux compagnons de mon exil, et à qui je viens de rendre ici leurs autels, souvent ces mêmes dieux, me pressant de partir, avaient accusé mes lenteurs; mais qu'elle mourût! ah! j'étais loin d'une si terrible pensée. Hélas! son fatal courage a surpassé toute attente; mais ne me retrace pas ce tableau lugubre! Quand j'ai pénétré dans les royaumes du Tartare, [3, 620] j'ai vu Didon, j'ai vu son sein déchiré d'une indigne blessure; mais toi, soit que ta volonté, soit que l'ordre des dieux t'amène sur nos rivages, jouis en paix, dans ces lieux où je règne, de tous les biens qu'ils peuvent t'offrir. Je te dois beaucoup; je ne devais pas moins à Élissa; je t'aimerai pour toi, pour ta soeur infortunée." [3, 625] Il dit, et l'exilée, qui n'a plus d'autre asile, se rend aux instances d'Énée, et lui raconte tous les dangers qu'elle a courus. Vêtue du costume tyrien, elle entre dans le palais. Tous font silence; Énée parle ainsi: "Lavinie, épouse bien-aimée, c'est pour acquitter un pieux devoir que je remets entre tes mains cette étrangère. [3, 630] Autrefois, après un naufrage, les bienfaits de son hospitalité prolongèrent seuls mes jours. Née à Tyr, elle a régné sur les côtes de Libye; accueille-la, je te prie; aime-la tendrement comme une soeur." Lavinie le promet; mais une injuste jalousie la dévore en silence; elle dissimule en frémissant. [3, 635] Elle voit porter de nombreux présents, et suppose qu'en secret bien d'autres sont portés encore. Pourtant elle ne sait à quoi se résoudre; mais sa haine ne connaît plus de bornes. Elle ne rêve que complots perfides; elle veut se venger, dit-elle, et périr elle-même. Mais voici qu'une nuit, [3, 640] Didon, les cheveux tout souillés de sang, se dresse au pied du lit de sa soeur. "Fuis, dit-elle, fuis sans retard cette funeste demeure." Et, à ces mots, la porte, ébranlée par les vents, fit entendre un gémissement plaintif. Anna s'élance hors de sa couche; elle court à une fenêtre peu élevée; d'un bond elle est dans la campagne. La crainte même l'enhardit et l'inspire; [3, 645] une ceinture retient les plis flottants de sa tunique, et, pareille à la biche qu'ont réveillée en sursaut les hurlements des loups, elle fuit où l'emporte la frayeur. On croit que le Numicius au front cornu l'enveloppa de ses ondes amoureuses, et la cacha au fond de son humide demeure. Cependant on cherche, avec de grands cris, à travers la campagne, la fille de Sidon; [3, 650] on retrouve la trace et l'empreinte de ses pas; on arrive au bord du fleuve; des pas y sont marqués encore. Le fleuve, voyant son larcin découvert, suspend le murmure de ses flots, et on entend une voix qui prononce ces paroles: "Je suis maintenant une nymphe du paisible Numicius; cachée au fond de ces eaux intarissables (perennes), j'ai pris le nom d'Anna Perenna." [3, 655] Tous aussitôt se livrent à de joyeux festins dans ces plaines qu'ils viennent de parcourir, et savourent à loisir le vin et la vie.
Les uns pensent que cette déesse est la lune achevant l'année par la succession des mois; d'autres que c'est Thémis; d'autres y voient la fille d'Inachus, Io, changée en génisse; quelques-uns prétendent que c'est une nymphe azanide, [3, 660] et que, Anna, tu as nourri l'enfance de Jupiter.
Enfin, une vieille tradition, qui peut-être est la vraie, est arrivée jusqu'à nous, et je vais l'exposer. Le peuple de l'ancienne Rome, à l'époque où il n'avait pas encore de tribuns pour protéger ses droits, s'était réfugié sur le sommet du mont Sacré. [3, 665] Les vivres qu'on avait emportés furent bientôt épuisés; le blé, premier aliment de l'homme, manqua. Il y avait, au village de Bovillae, non loin de Rome, une femme du nom d'Anna, pauvre, vieille, mais toujours vive et laborieuse; chaque jour, relevant ses cheveux blancs sous une légère bandelette, elle pétrissait, [3, 670] d'une main déjà roidie par l'âge, des gâteaux rustiques; puis le matin, tout fumants, elle allait les distribuer au peuple. Les citoyens furent touchés de ce bienfait, et, quand la paix les eut ramenés dans Rome, ils élevèrent une statue à Perenna, qui les avait secourus dans la détresse.
[3, 675] Il me reste maintenant à expliquer pourquoi les jeunes filles chantent des hymnes obscènes; car, à cette époque, elles se réunissent et prennent cette licence, que l'usage a consacrée.
Anna venait de prendre rang parmi les déesses; Mars vient la trouver, la tire à l'écart, et lui parle ainsi: "Ta fête est dans le mois qui m'appartient; ton culte et le mien sont réunis; [3, 680] ne refuse pas de me servir; tu peux beaucoup pour mon bonheur. Dieu des combats, je brûle pour Minerve, déesse des combats; depuis longtemps mon coeur souffre de cette blessure; travaille à confondre en une seule deux divinités que déjà tant de sympathies rapprochent l'une de l'autre; ce rôle est fait pour toi, bonne et officieuse Anna." [3, 685] Il dit; la vieille l'amuse d'une promesse perfide, et, le remettant de jour en jour, elle entretient longtemps sa crédule espérance. Enfin, le dieu, impatient, redouble ses instances. "Vos voeux seront accomplis, lui dit-elle; vaincue à grande peine par mes prières, elle a enfin consenti." L'amant se livre à la joie, et prépare la couche; [3, 690] Anna s'y laisse conduire, le visage voilé comme une jeune épousée. Prêt à la couvrir de baisers, Mars la reconnaît; la honte, la colère agitent tour à tour le dieu confus. La nouvelle déesse se moque de la passion de Mars pour une si belle Minerve, et Vénus n'a jamais ri de si bon coeur. [3, 695] Voilà l'origine de ces plaisanteries et de ces chants obscènes; on y célèbre la supercherie faite à une puissante divinité.
Je ne voulais pas parler des épées qui percèrent César lorsque, du fond de son inviolable sanctuaire., Vesta fit entendre ces mots: "Ne recule pas devant ce souvenir; César était ministre de mes autels; [3, 700] c'est contre moi que se sont levées des mains sacrilèges; mais j'ai dérobé le héros à leurs coups en lui substituant un vain fantôme, et ce que les assassins ont frappé n'était que l'ombre de César. Pour lui, transporté dans les cieux, il habite le palais de Jupiter; il est adoré, dans le temple qu'on lui a consacré au milieu du Forum. [3, 705] Mais tous ceux dont la main criminelle, bravant un caractère sacré, a failli profaner la tête du pontife suprême, tous ils ont trouvé la mort qu'ils méritaient; demandez aux champs de Philippes, où la terre blanchit au loin sous leurs ossements épars." Telle fut la première pensée, la première action qui signala la piété d'Auguste: [3, 710] venger dans une guerre sacrée la mort de son père.
Le lendemain, quand les tendres gazons auront été rafraîchis des pleurs de l'Aurore, on pourra apercevoir la première moitié du Scorpion.
Le troisième jour après les Ides est consacré à Bacchus; inspire donc le poète, ô Bacchus! c'est ta fête que je vais chanter. [3, 715] Je ne dirai pas comment Jupiter vint armé de ses foudres vers Sémélè, qui autrement n'aurait mis au monde qu'un enfant sans vigueur; je ne dirai pas comment l'oeuvre commencée dans le sein maternel s'acheva dans le corps de ton père, afin que tu pusses naître au terme fixé par la nature. Il serait trop long de compter tes victoires sur les Sithoniens, les Scythes [3, 720] et les peuples de l'Inde, pays de l'encens; je passerai aussi sous silence le Thébain que déchira sa mère insensée, et toi, Lycurgue, qui te mutilas de tes propres mains. Je pourrais raconter aussi cette métamorphose des Tyrrhéniens, changés tout à coup en poissons; mais ce n'est pas là l'objet de ce poème, et, [3, 725] ce qui m'importe ici, c'est d'expliquer pourquoi une pauvre vieille invite le peuple à acheter ses gâteaux.
Avant ta naissance, ô Bacchus, les autels étaient sans honneurs, et l'herbe croissait au milieu des foyers éteints. On dit qu'après avoir subjugué le Gange et toutes les nations de l'Orient, [3, 730] tu mis à part, pour le grand Jupiter, les prémices des dépouilles. Le premier tu lui offris le cinnamome, l'encens que tu venais de conquérir, et les entrailles rôties du boeuf qui avait traîné ton char de triomphe. C'est de ton nom de Liber qu'on appelle liba et libamina les prémices offertes depuis, à ton exemple, sur les autels des dieux. [3, 735] Ces liba, ou gâteaux, sont présentés à Bacchus parce qu'il aime les sucs doux, et qu'on lui attribue la découverte du miel. Un jour (écoutez ce récit qui n'est pas sans gaîté), un jour il revenait des bords de I'Hèbre sablonneux, accompagné des satyres; déjà il avait atteint le Rhodope et le Pangée tout émaillé de fleurs, [3, 740] quand ses compagnons firent résonner leurs cymbales; à ce bruit, on voit se rassembler des insectes ailés qu'on ne connaissait pas encore: c'étaient des abeilles. Elles accourent partout où l'airain retentit. Bacchus réunit leurs troupes vagabondes, et les enferme dans le creux d'un arbre; aussi lui offre-t-on le miel, puisque c'est à lui qu'on le doit. [3, 745] Dès que les satyres et le vieillard à tête chauve eurent goûté de cet aliment nouveau, ils cherchaient partout dans les forêts ces rayons dorés. Silène entend bourdonner un essaim dans un vieil orme rongé par les années; il aperçoit aussi la cire, et ne dit mot. Nonchalamment assis sur le dos de son âne, qui plie sous cette lourde masse, [3, 750] il le pousse contre l'orme au tronc décrépit; il se lève alors, se soutenant à une forte branche, et sa main avide va dépouiller l'arbre de ses trésors; mille frelons, réunis soudain, enfoncent leurs aiguillons dans la tête chauve du vieillard, et marquent son front de mille piqûres; [3, 755] il tombe pesamment, et reçoit les ruades de son âne. Il appelle les siens, et demande du secours. Les satyres arrivent de tous côtés; ils ne peuvent voir sans rire la figure toute gonflée de leur père, qui s'en va boitant, le genou meurtri; Bacchus lui-même s'en égaie, et conseille à Silène un emplâtre de boue; [3, 760] celui-ci obéit et se barbouille de boue tout le visage.
C'est à bon droit que le miel est offert à Bacchus, et que nous versons dans les liba brûlants le miel le plus pur, pour le donner au dieu à qui nous devons ce présent.
Pourquoi prend-on ces gâteaux de la main d'une femme? la raison n'en est pas cachée: Bacchus ne conduit-il pas les choeurs de femmes, le thyrse à la main? [3, 765] Mais pourquoi est-ce une vieille? cet âge est adonné au vin: il a un faible pour les présents de la vigne féconde. Pourquoi est-elle couronnée de lierre? le lierre est cher à Bacchus; pourquoi? sur-le-champ je puis le dire. C'est avec ce feuillage que les nymphes de Nysa cachèrent le berceau du dieu enfant, [3, 770] pour le dérober aux recherches d'une marâtre.
Il me reste à découvrir pourquoi les enfants reçoivent la toge libre le jour de ta fête, dieu éblouissant de beauté! Est-ce parce que tu réunis les grâces de la jeunesse et celles de l'enfance, et que tu tiens toujours le milieu entre ces deux âges, [3, 775] ou bien est-ce à cause de ce nom de père, que les pères recommandent à tes soins et à ta protection divine leurs enfants chéris? ou bien est-ce parce que tu es appelé Liber, que l'on prend sous tes auspices la toge libre, au moment où l'on va vivre aussi avec plus de liberté? Est-ce, enfin, parce que dans ces temps où nos ancêtres étaient tout entiers à l'agriculture, [3, 780] où le sénateur faisait valoir lui-même l'héritage paternel, où le consul quittait la charrue recourbée pour les faisceaux, où l'on ne rougissait pas d'avoir les mains durcies par le travail, le peuple de la campagne venait à Rome pour assister aux jeux? Alors on célébrait les fêtes pour les dieux, et non pour l'esprit. [3, 785] Le père de la vigne avait des jeux à son tour; il les partage maintenant avec la déesse qui porte un flambeau. Ce jour, on crut devoir le choisir pour donner la toge, afin que le jeune homme qui la reçoit se vît salué par une multitude nombreuse. Abaisse donc vers moi un regard favorable, et que tes cornes ne me soient pas menaçantes; [3, 790] enfle d'un vent propice la voile de mon génie.
Ce jour et le jour précédent, s'il m'en souvient, on se rend aux Argées, je les décrirai quand le moment sera venu.
L'étoile du Milan s'incline vers l'Ourse, fille de Lycaon; c'est en cette nuit qu'elle apparaît. [3, 795] Voulez-vous savoir pourquoi cet oiseau a été placé aux cieux? Chassé de son trône par Jupiter, Saturne, irrité, appelle aux armes les redoutables Titans, et veut user d'un dernier secours que lui accordent les destins. La terre avait donné le jour [3, 800] à un monstre singulier, moitié taureau, moitié serpent; sur un ordre des trois Parques, le Styx impétueux l'avait caché dans des bois sombres, et enfermé d'une triple enceinte de murailles. Celui qui aurait présenté aux flammes les entrailles de ce taureau devait vaincre les dieux immortels: c'était un décret du destin. [3, 805] Armé d'une hache de diamant, Briarée l'immole, et déjà il allait approcher du feu les entrailles de la victime, lorsque Jupiter ordonne aux oiseaux de les enlever; c'est le milan qui les lui porte, et, pour prix de ce service, il est placé dans les cieux.
Après un jour d'intervalle, on célèbre les fêtes de Minerve; [3, 810] et leur nom est venu du nombre de jours qu'elles durent. Au premier, on ne doit pas répandre le sang, ni combattre les armes à la main, parce que c'est le jour de la naissance de Minerve; mais le lendemain et les trois jours suivants, l'arène du champ de Mars est ouverte aux jeunes guerriers; et la vue des épées nues réjouit la belliqueuse déesse. [3, 815] Jeunes garçons, jeunes filles, ornez de guirlandes la statue de Pallas; celui qui aura été pieux envers elle deviendra savant. Après avoir imploré Pallas, que les jeunes filles apprennent l'art d'amollir la laine, de garnir les quenouilles, et de les filer. Pallas aussi enseigne à faire courir la navette au travers des fils tendus sur le métier, [3, 820] et à resserrer la trame tâche avec le peigne d'ivoire. Honorez-la, vous qui nettoyez les vêtements salis; honorez-la, vous qui préparez les vases d'airain où doivent bouillir les toisons. Nul, sans le secours de Minerve, ne saura faire un soulier, fût-il plus habile que Tychius; [3, 825] et quand, pour les ouvrages des mains, il l'emporterait sur l'antique Epéus, si Minerve ne lui vient en aide, il ne sera qu'un manchot. Vous aussi, qui tenez d'Apollon l'art de guérir les maladies, offrez à Minerve les prémices des présents que vous recevez. Maîtres, privés de votre salaire, ne cessez pas pour cela [3, 830] de respecter la déesse qui vous amènera de nouveaux disciples. Et vous, qui maniez le burin; vous, émailleurs, qui peignez avec des couleurs brûlantes; vous, dont le ciseau savant donne au marbre de voluptueux contours, il n'est point de travaux auxquels Minerve ne préside; elle est certainement la déesse de la poésie; puisse-t-elle, si j'en suis digne, encourager mes humbles efforts!
[3, 835] À l'endroit où la pente du Célius commence à s'abaisser vers la plaine, où le sol, sans être tout à fait uni, ne présente qu'une élévation insensible, vous pouvez voir le petit temple de Minerve Capta qui lui fut consacré au jour de sa naissance. Pourquoi ce nom? nous n'en savons pas bien l'origine. Nous appelons capital [3, 840] un esprit ingénieux, et Minerve est la déesse du génie. Ne serait-ce pas parce que, fille sans mère, elle s'élança, dit-on, de la tête de son père tenant à la main son bouclier? ou bien parce qu'elle vint captive à Rome, après la soumission des Falisques, ainsi que les anciens livres en font foi? [3, 845] Est-ce enfin parce qu'elle a ordonné que tout vol, commis dans ce sanctuaire, serait puni de la peine capitale? Quelle que soit la raison du mot, ô Pallas, étends sans cesse ton égide sur les chefs qui nous gouvernent.
Au cinquième jour, on doit purifier les trompettes retentissantes, [3, 850] et sacrifier à la déesse des combats.
Maintenant, levant les regards vers le soleil, tu peux dire: Hier, il a pressé la toison du bélier de Phryxus.
Les semences, passées au feu par le crime d'une perfide marâtre, n'arrivent point, comme de coutume, germées dans les sillons en herbes verdoyantes. [3, 855] On envoie au trépied sacré afin que le dieu de Delphes, aux oracles infaillibles, indique un moyen de rendre à la terre sa fécondité. Le messager, corrompu par la même main, déclare que le sort demande, pour que la moisson renaisse, la mort d'Hellé et du jeune Phryxus. Le roi s'y refuse d'abord, mais la volonté des citoyens, la nécessité qui commande, et Ino [3, 860] le contraignent de donner un ordre barbare. Phryxus et sa soeur, le front orné de bandelettes, amenés ensemble au pied des autels, gémissent sur leur commune infortune. Le hasard permet que du haut des airs leur mère les aperçoive: elle se frappe le sein d'une main désespérée; [3, 865] elle descend, portée sur des nuages, dans la ville de Cadmus, et arrache ses deux enfants au trépas. Mais il faut fuir; un bélier tout éblouissant d'or les emporte à travers la vaste mer.
On dit que la jeune fille, trop faible pour se retenir d'une main ferme aux cornes du bélier, tomba dans le détroit [3, 870] auquel elle a donné son nom; Phryxus, en voulant secourir sa soeur dans sa chute, en étendant son bras pour la ressaisir, faillit aussi périr lui-même: il pleurait, croyant avoir perdu cette compagne de ses périls; il ignorait qu'elle venait de s'unir avec le dieu des flots azurés. [3, 875] Il descend enfin sur le rivage; le bélier devient une constellation, et sa toison d'or est déposée dans le palais de Colchos.
Lorsque l'Aurore matinale aura trois fois ouvert les cieux aux coursiers du soleil, la durée des jours égalera la durée des nuits.