Fastes (Fasti) (page 7)

Ovide · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Fastes (Ovide), trad. Nisard 1857 (Les Fastes - I, Les Fastes - II, Les Fastes - III, Les Fastes - IV, Les Fastes - V, Les Fastes - VI) · 13 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Puis, quand le pâtre aura quatre fois renfermé dans l'étable ses chevaux rassasiés; [3, 880] quand les gazons auront blanchi quatre fois sous la fraîche rosée, il faudra rendre hommage à Janus, et en même temps à la douce Concorde, au salut de l'empire, au génie de la paix.

C'est la lune qui règle les divisions des mois, et c'est aussi par une fête de la lune que ce mois se termine. On la célèbre sur le mont Aventin.

Ovide Les Fastes Éditions Nisard, Paris, 1857

"Inspirez mes chants, puissante déesse, mère des deux amours." Vénus aussitôt se tourna vers le poète. "Que veux-tu de moi, lui dit-elle? ta muse avait pris naguère son essor vers des régions plus élevées; ce tendre coeur souffrirait-il encore d'une antique blessure?" - [4, 5] "Qui le sait mieux que vous, ô déesse, lui répondis-je; (elle sourit, et aussitôt l'air autour d'elle rayonna d'une douce clarté.) Blessé ou non, m'a-t-on vu jamais quitter vos étendards? Vous n'avez jamais cessé d'être l'objet et la fin de toutes mes pensées. Un badinage innocent et permis à cet âge a charmé mes jeunes années; [4, 10] maintenant mes coursiers s'élancent dans une plus vaste arène. Je chante l'année romaine, ses divisions et leurs causes, exhumées de nos antiques annales; je dis quand les signes célestes se lèvent, et quand ils disparaissent à l'horizon. J'arrive au quatrième mois où vous jouez un si grand rôle, ô Vénus: ce mois vous appartient, et vous savez si le poète vous appartient aussi." [4, 15] La déesse, émue à ces mots, touche légèrement mon front du myrte de Cythère: "Achève ton oeuvre", me dit-elle; et en même temps je sentis l'influence divine; chaque jour de l'année m'apparut avec ses souvenirs; ainsi, tandis que je le puis, tandis que le vent souffle, que mon navire vogue sur les ondes.

Si quelque chose dans ces Fastes pouvait mériter votre attention, ô César; [4, 20] c'est au mois d'avril surtout qu'il serait réservé de vous intéresser. Ce mois est à vous, grâce aux droits que vous donne une illustre descendance, grâce à l'adoption qui vous a fait entrer dans une famille auguste. Telle fut la volonté du fils d'Ilia, du père des Romains, quand il régla tout le système de l'année; tel fut l'hommage qu'il voulut rendre à ses ancêtres. [4, 25] Après avoir donné la première place au farouche Mars, auteur de ses jours, il voulut que Vénus, à laquelle l'unissait une parenté plus éloignée, vînt ensuite et présidât au second mois; et remontant ainsi au berceau de sa race et [4, 30] à l'origine des siècles, il arrive jusqu'aux dieux.

Pouvait-il ignorer qu'Électre, fille d'Atlas, après avoir reçu Jupiter dans sa couche, donna le jour à Dardanus; Erichthonius fut le fils de celui-ci, et le père de Tros; Tros engendra Assaracus, et Assaracus, Capys, [4, 35] et Capys, Anchise, auquel Vénus ne dédaigna pas de s'unir, et de devoir le titre de mère. De cette union naquit Énée, qui, signalant sa piété, emporta sur ses épaules, à travers les flammes, les images sacrées et son vieux père, autre relique sacrée.

J'arrive au nom fortuné d'Iule, [4, 40] par lequel la famille Julia se rattache aux ancêtres troyens. Il eut pour fils Postumus, qui, né au fond des épaisses forêts, reçut des peuples du Latium le nom de Silvius. Postumus fut ton père, ô Latinus; puis vient Alba, puis Épytus, héritier des titres d'Alba. [4, 45] Épytus, faisant revivre les anciens noms de Troie, appela son fils Capys; il fut ton aïeul, ô Calpétus. Après lui, Tibérinus occupa le trône de son père et périt, dit-on, noyé dans les eaux du Tibre. Mais déjà il avait vu naître et son fils Agrippa et son petit-fils Rémulus, qui depuis fut frappé de la foudre. [4, 50] Après eux vint Aventinus, dont un coin de notre sol et une de nos montagnes ont consacré le nom. Procas régna ensuite, puis Numitor frère de l'impitoyable Amulius; Ilia et Lausus doivent le jour à Numitor. [4, 55] Lausus tombe sous le glaive de son oncle; Ilia plaît à Mars, et deux jumeaux, Rémus et Quirinus sont le fruit de ces amours. Toujours Quirinus a revendiqué Mars et Vénus pour auteurs de ses jours, et il mérite qu'on ajoute foi à sa parole; mais de peur que la postérité ne vînt à l'ignorer un jour, [4, 60] il consacra deux mois de suite aux deux divinités dont il était le fils.

Je croirais volontiers que le nom du mois de Vénus est pris de la langue grecque; Vénus a emprunté son nom d'Aphrodite aux écumes de la mer. Ne soyez pas surpris de cette étymologie grecque; il fut un temps où l'Italie ne fut que la Grande Grèce. [4, 65] Évandre y descendit avec une flotte chargée d'Arcadiens; Alcide y vint ensuite; l'un et l'autre étaient d'origine grecque. Le dieu armé d'une massue fit paître ses boeufs dans les pâturages de l'Aventin; les eaux de l'Albula désaltérèrent cet hôte descendu des cieux. Ulysse, qui règne sur le Néritos, aborda aussi en Italie; témoins les Lestrygons [4, 70] et le rivage qui porte encore le nom de Circé. Déjà s'étaient élevés les murs de Télégone et de l'humide Tibur, construits par des exilés d'Argos; Halésus, issu des Atrides, poursuivi par la destinée, s'arrêta dans le pays où sont aujourd'hui les Falisques, et qui veut lui devoir son nom. [4, 75] Ajoutez Anténor qui conseilla la paix aux Troyens, et Diomède fils d'Oenée, qui épousa ta fille, apulien Daunus. Plus tard, et après Anténor, Énée apporta sur nos bords ses dieux arrachés aux flammes de Troie. Un de ses compagnons d'exil était Solymus, qui dit adieu avec lui à l'Ida de Phrygie, [4, 80] et vint donner son nom à la ville de Sulmo, la froide Sulmo, notre patrie commune, ô Germanicus. Hélas! qu'on est loin de la Scythie! Est-ce donc bien vrai que j'en suis si loin? Mais, ô ma muse, étouffe tes soupirs; la lyre ne doit pas gémir au milieu des chants sacrés.

[4, 85] À quoi ne s'attaque pas l'envie! on a voulu, ô Vénus, te disputer, te ravir l'honneur de présider à ce mois. Parce que tout s'ouvre alors aux haleines du printemps, parce que le froid, qui resserre tout, se voit désarmé de ses rigueurs, et que la terre fécondée enfante, ils prétendent qu'Avril a emprunté son nom à cet épanouissement universel des choses; [4, 90] mais la toute puissante Vénus étend sa main sur ce mois, et le revendique.

Auguste déesse, elle commande au monde entier; nulle divinité ne peut se glorifier d'avoir un plus vaste empire; elle dicte ses lois au ciel, à la terre, à la mer qui fut son berceau: toutes les espèces se rapprochent et s'unissent à sa voix; [4, 95] elle a créé tous les dieux, qu'il serait trop long d'énumérer ici; elle développe le germe des arbres et des moissons; elle a rassemblé, dans l'enceinte commune des cités, les hommes auparavant farouches ennemis; elle a mené l'un vers l'autre les sexes qui se cherchaient. Qui reproduit toute la race des oiseaux, si ce n'est l'attrait du plaisir? [4, 100] Otez-leur l'amour folâtre, et les troupeaux ne multiplieront plus; le bélier menaçant lutte avec le bélier, et le frappe de ses cornes, mais il craindrait de blesser au front la brebis qu'il aime; le taureau, la terreur des bois et des clairières, oublie sa férocité pour suivre la génisse. [4, 105] La même force conserve tout ce qui vit dans l'immense Océan, et peuple les eaux d'innombrables poissons.

Vénus, la première, apprit à l'homme à se dépouiller de son extérieur sauvage, et lui enseigna le soin de lui-même et la propreté. Les premiers vers, dit-on, furent chantés par un amant sur le seuil d'une porte inexorable, [4, 110] pendant les longues heures d'une nuit refusée à ses plaisirs. Fléchir une maîtresse cruelle, tel fut le premier triomphe de la parole; chacun s'efforça d'être éloquent dans sa propre cause. Vénus est la mère des arts, et c'est au désir de plaire qu'on doit mille inventions jusqu'alors inconnues.

[4, 115] Qui oserait donc la déposséder du nom qu'elle a donné au second mois? Loin de nous cette audace insensée! Puissante partout, partout dotée de temples innombrables, c'est dans notre ville qu'elle doit s'attendre à plus de respects. C'est pour vous, Romains, pour les Troyens, vos pères, que combattait Vénus, [4, 120] quand le fer d'un javelot fit à sa main délicate une douloureuse blessure. Ce fut un juge troyen qui la proclama la plus belle entre trois déesses; puissent les deux autres oublier ce souvenir! Enfin elle s'unit au petit-fils d'Assaracus, pour qu'un jour le grand César comptât Jules parmi ses aïeux.

[4, 125] Aucune saison ne convenait mieux à Vénus que le printemps: le printemps pare la terre et ouvre le sein des campagnes; l'herbe naissante des jeunes blés se fait jour à travers les sillons; l'écorce de la vigne, gonflée par la sève, voit le bourgeon s'épanouir. Une saison si belle était digne de la belle Vénus; [4, 130] et ainsi encore elle se trouvait rapprochée du dieu qu'elle chérit. Au printemps, elle invite les vaisseaux recourbés à voguer sur les ondes de cette mer, qui lui ont donné naissance, et à ne plus redouter les menaces de l'hiver.

Mères du Latium, et vous, jeunes épouses, et vous qui ne pouvez porter ni les bandelettes ni la robe longue, [4, 135] rendez à la déesse le culte qui lui est dû; ôtez à la statue de marbre ses colliers d'or; ôtez-lui sa riche parure: il faut la laver toute entière. Quand son cou ne sera plus humide, rendez-lui ses colliers d'or; apportez d'autres fleurs, apportez des roses nouvelles. Vous-mêmes, lavez vos corps sous les myrtes verts: [4, 140] c'est Vénus qui l'ordonne, et je vous dirai pourquoi. Un jour, nue sur le rivage, elle séchait ses cheveux ruisselants; une troupe de satyres impudiques vient à l'apercevoir; la déesse aussitôt se cache dans le feuillage de myrtes voisins, et échappe ainsi à leurs regards; voilà le souvenir qu'elle veut perpétuer par nos fêtes.

[4, 145] Apprenez maintenant pourquoi vous offrez de l'encens à la Fortune Virile, au lieu qu'arrosent des sources chaudes; c'est là que toutes les femmes, déposant les voiles qui les couvrent, mettent à nu les défauts de leur corps; elles offrent un peu d'encens et d'humbles prières à la Fortune virile; la déesse rend ces défauts invisibles [4, 150] et les dérobe aux regards des hommes.

Mêlez un lait pur, du suc de pavots broyés, du miel exprimé des rayons, et buvez cette liqueur: ainsi fit Vénus lorsque, pour la première fois, elle fut amenée à son époux brûlant de désirs; elle but, et aussitôt elle connut les plaisirs de l'hymen. [4, 155] Rendez-vous cette déesse propice par des paroles suppliantes: c'est elle qui protégera votre beauté, vos moeurs, votre bonne renommée. Il fut un temps où Rome ne savait plus ce que c'était que la pudeur; que firent nos aïeux? ils consultèrent la vieille Sibylle de Cumes; celle-ci ordonne qu'on élève des temples à Vénus. Les temples sont construits; [4, 160] Vénus alors change les coeurs, et elle en prend le nom de Verticordia. O la plus belle des immortelles! abaisse toujours un regard bienveillant sur les descendants d'Énée; protège, ô déesse, tes innombrables belles-filles!

Pendant que je parle, le Scorpion, qui redresse toujours sa queue armée d'un aiguillon redoutable, se précipite au sein des ondes azurées.

[4, 165] Quand la nuit s'est écoulée, que les premières rougeurs de l'aurore apparaissent aux cieux, et que les oiseaux gazouillent éveillés par la rosée; lorsque le voyageur, pour qui la nuit a été sans sommeil, dépose son flambeau à demi consumé, et que le villageois retourne à ses travaux accoutumés, les Pléiades commencent à soulager de leur poids les épaules paternelles. [4, 170] Nous disons les sept Pléiades, et pourtant nous n'en voyons que six, soit parce qu'il n'y en eut que six honorées des embrassements des dieux. Stéropé, en effet, reçut Mars dans son lit; Alcyoné et la belle Céléno s'unirent à Neptune; Maïa, Électre et Taygète à Jupiter; [4, 175] Sisyphe, simple mortel, épousa Méropé, la septième; elle en rougit, et déroba sa honte à nos regards; ou bien peut-être est-ce Électre, qui, ne pouvant supporter le spectacle de l'incendie de Troie, mit sa main sur ses yeux, pour s'épargner cette douleur.

Laissons le ciel tourner trois fois sur son axe éternel; [4, 180] que le soleil attelle et dételle trois fois ses coursiers, et alors on entendra résonner la flûte recourbée du Bérécynte: c'est la fête de la mère des dieux, de la déesse de l'Ida; on verra marcher le cortège des prêtres mutilés, frappant leurs tambours; la cymbale d'airain tintera sous le choc de la cymbale; [4, 185] la déesse elle-même, portée sur les épaules de ses ministres efféminés, parcourra les rues de la ville au milieu des hurlements consacrés. La scène a retenti, les jeux sont ouverts; regardez, ô Romains! suspendez vos procès, ces batailles du Forum.

J'ai plus d'une question à faire; mais les sons aigus de l'airain, [4, 190] et le bruit terrible du lotus recourbé me remplissent de trouble. Permets-moi, ô Cybèle, d'interroger tes doctes filles. Cybèle m'entend, et leur commande de venir à mon secours. Fidèles à cet ordre, ô nymphes de l'Hélicon, révélez-moi quel charme ce bruit continuel peut avoir pour la grande déesse. [4, 195] Je dis; Érato, qui a des droits sur le mois de Cythérée, puisqu'elle a emprunté son nom au tendre amour, me parla en ces termes: "Saturne ayant un jour consulté le Destin reçut cette réponse: "O le meilleur des rois! tu seras détrôné par ton fils." Le dieu dévore ses enfants, objets de sa terreur, [4, 200] à mesure qu'ils voient le jour, et les tient ensevelis au fond de ses entrailles. Souvent Rhéa se plaignit d'enfanter tant de fois sans jamais être mère, et déplora sa fécondité; mais Jupiter naquit. Ajoutons foi ici à l'imposant témoignage de l'antiquité, et gardons-nous d'attaquer la croyance reçue.

[4, 205] "Une pierre, cachée dans des langes, descendit dans les entrailles du dieu; il fallait qu'il fût trompé pour que le destin s'accomplît; cependant mille bruits retentissent sur les cimes élevées de l'Ida, pour que les vagissements de l'enfant ne puissent le trahir; [4, 210] d'un côté les Curètes, de l'autre les Corybantes frappent avec des bâtons des casques et des boucliers. Ainsi furent détournés les soupçons de Saturne, et c'est pour rappeler cette ruse antique que les prêtres de la déesse frappent l'airain et les peaux retentissantes; les cymbales remplacent les casques, et le tambour les boucliers; la flûte joue, comme auparavant, dans le mode phrygien."

[4, 215] Érato se lut; je repris: "Pourquoi les lions, ces bêtes farouches, courbant pour la première fois leurs têtes sous le joug, viennent-ils s'atteler au char de la déesse?" Je me tus; Érato reprit à son tour: "Ce fut Cybèle qui adoucit les moeurs féroces des hommes; son char est un symbole de ce bienfait." -"Mais pourquoi sa tête est-elle couronnée de tours à créneaux? [4, 220] Est-ce elle qui, la première, a donné des tours aux villes de Phrygie?"

Un signe de la muse m'apprit que j'avais deviné. "D'où vient, lui dis-je encore, cette rage de se mutiler soi-même." Je me tus, et la Piéride commença ainsi: "Au milieu des forêts, un enfant phrygien, d'une beauté remarquable, nommé Attis, inspira une chaste passion à la déesse couronnée de tours; [4, 225] elle voulut se l'attacher pour toujours, et lui confier la garde de ses temples. "Conserve toujours, lui dit-elle, ta pureté d'enfant." Attis promit d'obéir. "Si je manque à ma promesse, dit-il, que ma première faiblesse soit mon dernier plaisir." Il succomba cependant, et cessa d'être enfant dans les bras de la nymphe Sangaris. [4, 230] La déesse, irritée, veut se venger. L'arbre de la naïade tombe sous les coups de Cybèle; la naïade ne faisait qu'un avec l'arbre: elle périt avec lui. La raison du jeune Phrygien s'égare; croyant que le toit de sa demeure va s'écrouler, il prend la fuite, et gagne les plus hauts sommets du Dindyme. [4, 235] "Éloignez ces flambeaux! s'écrie-t-il, éloignez ces fouets!" Souvent il jure que les furies de Paleste sont à ses côtés; il se déchire le corps avec une pierre sanglante, et sa longue chevelure traîne au milieu d'une impure poussière. "C'est bien, dit-il; que mon sang coule pour expier ma faute; [4, 240] périsse cette partie de moi-même qui est cause de mon malheur." Et, avant d'avoir achevé ces paroles, il se frappe à l'aine, et toute trace de virilité a disparu. C'est cet acte de fureur qu'imitent les ministres efféminés de Cybèle, quand, les cheveux épars, ils retranchent avec le fer ce membre qu'ils méprisent." [4, 245] Ainsi la muse d'Aonie, à la voix mélodieuse, leva tous mes doutes sur la cause de ces violences.

"Permets-moi encore une demande, ô toi qui viens de dicter mes vers: dis-moi quelles contrées Cybèle a quittées à notre prière, ou bien si elle a toujours habité notre cité." - "La mère des dieux a toujours chéri le Dindyme, le Cybèle [4, 250] et l'Ida aux sources murmurantes, et la riche cité d'Ilion. Lorsque Énée transporta aux champs de l'Italie tout ce qui restait de Troie, peu s'en fallut que la déesse ne suivît les vaisseaux qui avaient recueilli les choses sacrées; mais elle savait que les destins ne l'appelaient pas encore au Latium, et elle ne changea pas de séjour.

[4, 255] Plus tard, lorsque Rome, déjà puissante, eut compté trois siècles de durée, et levé sa tête au-dessus de l'univers conquis, le prêtre, consultant les oracles des poèmes sibyllins, y lut ces vers: "La mère est absente, Romains, il faut chercher la mère; je l'ordonne, [4, 260] et qu'à son arrivée elle soit reçue par de chastes mains." Les sénateurs se consument en vaines conjectures pour trouver le sens de cet oracle mystérieux. Quelle mère est absente? Où faut-il aller la chercher? On consulte Péan. "Faites venir la mère des dieux, dit-il; vous la trouverez au sommet de l'Ida."

[4, 265] On députe les premiers de Rome. Attale, qui régnait alors en Phrygie, refuse d'accéder à la demande des Ausoniens. Mais, ô prodige! voici que la terre tremble avec un long murmure, et la déesse fait entendre ces mots du fond de son sanctuaire: "C'est à ma prière même que l'on vient me chercher. Point de délais; cesse de retenir celle qui veut partir: [4, 270] Rome est digne de recevoir tous les dieux." Cette voix a frappé Attale d'épouvante: "Pars, dit-il, tu seras toujours néanmoins la déesse des Phrygiens, puisque la Phrygie est le berceau des héros de Rome."

Aussitôt d'innombrables haches abattent ces forêts de pins, que le pieux Énée avait dépouillées aussi avant de partir pour l'exil. [4, 275] Mille bras se lèvent ensemble, et bientôt un vaisseau, décoré au-dehors à l'aide de cires brûlantes, reçoit la mère des dieux dans ses flancs profonds. La déesse vogue sans danger sur les mers soumises à son fils; elle arrive au long détroit de la soeur de Phryxus, dépasse les tourbillons du Rhétée, et le rivage de Sigée, [4, 280] et Ténédos, et l'antique cité d'Éétion. Elle laisse derrière elle Lesbos, traverse les Cyclades, et les eaux qui se brisent contre les bas-fonds de Carystus, et la mer Icarienne, où Icare tomba, n'étant plus soutenu par ses ailes, comme l'atteste le nom qu'il lui a laissé. [4, 285] Entre la Crète, à gauche, et les eaux de Pélops, à droite, elle gagne Cythère, consacrée à Vénus. De là elle vogue vers la mer de l'île aux trois pointes, où Brontès, Stéropès et Aemonidès ont coutume de tremper le fer blanchi dans les flammes. Effleurant les eaux de l'Afrique, elle aperçoit à la gauche de ses rameurs le royaume de Sardaigne, [4, 290] et aborde en Ausonie. Elle avait atteint l'embouchure par où le Tibre se jette dans la mer, et se donne une plus libre carrière.

Les chevaliers, les graves sénateurs, mêlés au peuple, viennent au-devant d'elle, sur les bords du fleuve toscan. [4, 295] On voit s'avancer aussi les mères et les filles, et les jeunes épouses, et les vierges qui veillent sur le feu sacré! Une corde est attachée au navire; les hommes la tirent avec effort et se fatiguent en vain; le navire étranger ne remonte qu'avec peine le courant qui lui résiste. À un endroit où la terre avait été sèche longtemps, où les ardeurs du soleil avaient flétri les herbes, [4, 300] la quille s'arrête embarrassée dans une vase profonde; chacun travaille à la dégager, et s'y emploie avec zèle; la voix encourae les robustes mains. Mais le vaisseau reste immobile comme une île au sein de la mer. Les hommes, à l'aspect de ce prodige, restent frappés de stupeur et d'effroi.

[4, 305] Claudia Quinta tirait son origine de l'antique Clausus, et sa beauté répondait à sa noble naissance. Chaste, elle ne passait pas pour telle. Un bruit calomnieux avait porté atteinte à son honneur, une accusation injuste pesait sur elle. Sa parure avait prévenu contre elle, ainsi que ses cheveux disposés en tresses élégantes, [4, 310] et ses paroles trop légères, devant des vieillards sévères: pure à ses propres yeux, elle bravait les mensonges de la renommée. Mais nous sommes tous si enclins à croire le mal! Claudia sort de la foule des irréprochables matrones; elle puise dans ses mains l'eau pure du fleuve; [4, 315] trois fois elle en arrose sa tête, trois fois elle lève les mains au ciel. Tous les spectateurs croient que sa raison s'égare; elle s'agenouille, fixe ses regards sur le visage de la déesse, et les cheveux épars, elle prononce ces mots: "Puissante Cybèle, mère féconde des dieux, [4, 320] exauce ma prière suppliante, à une condition que je vais fixer. On accuse ma chasteté. Si tu me condamnes, je m'avouerai coupable; soumise au jugement d'une déesse, je recevrai la mort; mais si je n'ai point failli, c'est à toi à manifester, par un signe éclatant, l'innocence de ma vie; chaste, tu céderas à de chastes mains." [4, 325] Elle dit, et met le navire en mouvement presque sans efforts; prodige que la scène elle-même atteste. La déesse s'avance et suit la main qui la guide; et en suivant Claudia, elle la justifie. Un cri de joie s'élève jusqu'aux cieux. On arrive au coude du fleuve; les anciens ont appelé portes du Tibre [3, 330] le lieu où il se détourne à gauche. Il était nuit; on attache la corde au tronc d'un chêne, et après le repas, on se livre aux douceurs du sommeil. Le jour paraît, on détache la corde du tronc du chêne; mais d'abord on dresse un autel et on y brûle de l'encens; [4, 335] devant la poupe couronnée, on immole une génisse sans tache, qui n'a connu ni le joug ni l'amour. Il est un lieu où l'Almon rapide se jette dans le Tibre, et quitte son nom pour prendre celui du fleuve où il disparaît. Là un prêtre en cheveux blancs, vêtu d'une robe de pourpre, [4, 340] lave dans l'Almon la déesse et les objets sacrés. Les ministres de son culte poussent des hurlements; la flûte fait entendre ces sons qui égarent les esprits; des mains efféminées frappent sur les tambours. Claudia s'avance; la joie rayonne sur son visage: la déesse vient enfin de rendre témoignage à sa chasteté.

[4, 345] Cybèle, assise sur un char, entre par la porte Capène; les génisses qui la traînent sont couvertes de fleurs nouvelles. Nasica la reçut et fut le fondateur de son temple; Auguste porte aujourd'hui le même titre, et Métellus l'avait porté avant lui."

Érato se tait et attend de nouvelles questions. [4, 350] "Dis-moi pourquoi la déesse semble vouloir s'enrichir de nos modiques aumônes." - "Ce sont les offrandes réunies du peuple, répondit-elle, qui fournissent à Métellus l'argent nécessaire à la construction du temple. Voilà l'origine de ces aumônes qui se recueillent encore." - Pourquoi alors s'invite-t-on les uns les autres plus souvent qu'à une autre époque de l'année? Pourquoi prend-on ce jour pour donner et rendre des festins?" - [4, 355] "Parce que, répondit-elle, la déesse de Bérécynte a heureusement changé de séjour; on cherche le même présage en changeant aussi de demeure." - "Pourquoi les jeux mégalésiens sont-ils célébrés les premiers dans notre ville?" -- "Les dieux, me répondit- elle (car elle m'avait compris), les dieux sont fils de Cybèle: ils devaient cette déférence à leur mère, [4, 360] et c'est elle qui la première reçoit les honneurs sacrés." - "Mais pourquoi le nom de Galles donné à ces prêtres qui se sont mutilés, quoiqu'il y ait tant de distance entre la Phrygie et la Gaule?" -"Entre le verdoyant Cybèle et la haute Célènes, un fleuve, le Gallus, roule ses ondes insensées. [4, 365] Celui qui boit à ces eaux devient fou. N'approchez pas, vous tous qui tenez à votre raison: celui qui boit à ces eaux devient fou." - "Mais n'a-t-on pas honte de servir sur la table de la déesse le moretum, ce ragoût aux herbes? Saurais-tu me dire pourquoi?" -"On rapporte que les anciens se nourrissaient de lait pur et des herbes [4, 370] qui croissaient naturellement dans les campagnes. C'est pour rappeler à la déesse cet aliment antique, qu'on lui offre un mélange de blanc fromage et d'herbes pilées."

Tous les livres