Fastes (Fasti) (page 8)

Ovide · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Fastes (Ovide), trad. Nisard 1857 (Les Fastes - I, Les Fastes - II, Les Fastes - III, Les Fastes - IV, Les Fastes - V, Les Fastes - VI) · 13 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le lendemain, lorsque l'Aurore, fille du géant Pallas, chassant les astres devant elle, aura brillé dans les cieux; quand la Lune aura dételé ses blancs coursiers, [4, 375] dites sans crainte de mentir: En ce jour, autrefois un temple fut consacré à la Fortune publique sur le mont Quirinal.

Le troisième jour, je m'en souviens, on célébrait des jeux; un vieillard qui assistait à ce spectacle, placé tout auprès de moi, me dit: "C'est en ce jour que sur les rivages de la Libye César [4, 380] écrasa l'armée perfide du magnanime Juba. César était mon général; je me glorifie d'avoir servi sous lui comme tribun; c'est de lui que je tins cette charge militaire. La place que nous occupons ici, nous l'avons gagnée, vous à la paix, et moi à la guerre, car vous avez été honoré du décemvirat."

[4, 385] Une pluie soudaine vint interrompre notre entretien; la balance aux plateaux mobiles épanchait les eaux des cieux.

Mais avant que les spectacles aient fini avec le jour, Orion armé du glaive se sera plongé dans l'Océan.

Demain, quand l'Aurore viendra éclairer Rome victorieuse, [4, 390] et que les étoiles en fuyant auront laissé le ciel à Phébus, on verra s'avancer vers le Cirque une foule innombrable, avec les statues des dieux. Des chevaux rapides comme les vents disputeront le prix de la course.

Puis, ce sont les jeux de Cérès; il n'est pas besoin d'en indiquer la cause; les présents et les bienfaits de la déesse parlent assez haut. [4, 395] Les premiers hommes ne connaissaient pas d'autres moissons que les herbes verdoyantes, dont la terre se couvrait d'elle-même et sans le secours de la culture; tantôt ils cueillaient le gazon vivace, tantôt ils se nourrissaient du tendre feuillage qui couronne les arbres. Ensuite naquit le gland; les hommes se trouvèrent heureux déjà de cette découverte, [4, 400] et le dur chêne fut pour eux un abondant trésor. Cérès, la première, invita l'homme à de meilleurs repas, lui fit quitter le gland pour une nourriture plus substantielle; elle força les taureaux à courber leur tête sous le joug, et le soleil échauffa pour la première fois le sein de la terre labourée. [4, 405] L'airain était recherché; on n'avait pas forgé encore le métal des Chalybes: plût aux dieux qu'il fût toujours resté inconnu! Cérès aime la paix: faites des voeux, ô laboureurs, pour conserver toujours et le chef qui vous gouverne, et la paix dont vous jouissez. Vous pouvez offrir à la déesse du froment, un peu de sel pétillant, [4, 410] et quelques grains d'encens; allumez des torches grasses. La bonne Cérès se contente de dons peu précieux, pourvu qu'ils soient offerts par des mains pures. Ministres déjà prêts à frapper, que vos couteaux respectent le boeuf; il doit labourer; immolez la truie paresseuse; [4, 415] la hache ne doit point abattre une tête qui sait porter le joug; laissez vivre le boeuf, et qu'il promène longtemps le soc de la charrue dans vos champs endurcis.

C'est ici le moment de raconter l'enlèvement de Proserpine, fille de Cérès; je ne ferai que répéter ce que vous savez déjà, j'ai peu de détails nouveaux à vous apprendre. Il est une île qui prolonge au sein de la mer ses trois promontoires; [4, 420] on l'appelle Trinacris, sa forme lui a fait donner ce nom. C'est un séjour agréable à Cérès, elle y possède plusieurs villes, parmi lesquelles on compte Henna aux fertiles campagnes. La froide Éthuse avait convié les mères des dieux à un festin sacré. La blonde Cérès s'y était rendue. [4, 425] Sa fille, suivie des compagnes ordinaires de ses jeux, errait, pieds nus, à travers les prairies de son domaine. Au fond d'une sombre vallée, il est un lieu où des eaux tombant du haut des rochers entretenaient l'humidité et la fraîcheur. Là brillaient toutes les couleurs qui existent dans la nature; [4, 430] la terre était émaillée de mille fleurs éclatantes. À cet aspect, Proserpine s'écrie: "Venez, mes compagnes, remplissez comme moi vos robes de fleurs." Ce butin léger charme ces jeunes filles; elles oublient la fatigue et ne sentent que le plaisir. [4, 435] L'une emplit les corbeilles tressées avec le jonc flexible; l'autre dépose les fleurs dans son sein, une autre dans les plis flottants de sa robe. Celle-ci cueille des soucis, celle-là préfère les violettes, celle-là coupe avec l'ongle la tige du pavot. L'hyacinthe retient les unes, l'amarante arrête les autres; [4, 440] le thym, le romarin, le mélilot sont préférés tour à tour; la rose est surtout moissonnée, et, avec elle, mille fleurs sans nom. Quant à Proserpine, elle choisit le safran délicat et le lis à la blancheur sans tache. Cependant les jeunes filles s'éloignent peu à peu, entraînées par leur ardeur; le hasard veut que nulle d'elles n'ait suivi sa maîtresse. [4, 445] L'oncle de Proserpine l'aperçoit, et aussitôt l'enlève en toute hâte, et des coursiers azurés l'emportent vers le royaume de Pluton. "Io! mère chérie, s'écria-t-elle, on m'enlève!" Et elle déchirait ses vêtements. Cependant Pluton vole sur le chemin des enfers; car jusque-là ses chevaux [4, 450] avançaient à peine, éblouis par la lumière du jour, trop vive pour leurs yeux. Les corbeilles sont pleines de fleurs. Le choeur des jeunes filles s'écrie. "Proserpine, viens recevoir nos présents." Cet appel reste sans réponse; alors elles remplissent les montagnes de cris perçants, et d'une main désespérée elles se frappent le sein.

[4, 455] Cérès entend ces accents de désolation; elle venait d'arriver à Henna. "Malheur! s'écrie-t-elle aussitôt; ma fille, où es-tu". Elle s'élance hors d'elle-même, et telle qu'on nous peint les Ménades de Thrace, courant, les cheveux épars. Lorsqu'on arrache le veau à la mamelle de sa mère, [4, 460] celle-ci, poussant de longs mugissements, cherche son petit par tous les bois; ainsi, la déesse donne un libre cours à ses plaintes douloureuses, elle part d'un pas rapide, et court d'abord à tes plaines, Henna. Elle retrouve la trace des pas de sa fille, et reconnaît leur empreinte partout où elle a foulé la terre. [4, 465] Peut-être ce jour-là même aurait vu finir ses recherches, si des porcs n'eussent détruit ces indications précieuses. Déjà, dans sa course, elle a laissé derrière elle Leontini et le fleuve Aménanus, et les bords fleuris de l'Acis; elle a dépassé la Cyanè et les eaux du tranquille Anapus, [4, 470] et le Géla aux tourbillons terribles pour quiconque oserait les braver; Ortygie, Mégare, le Pantagias, les lieux où le Symèthe mêle ses eaux à celles de la mer, et les antres des Cyclopes rongés par le feu de leurs fournaises, et la ville qui porte le nom de la faux recourbée, [4, 475] Hymère et Didyme, Acragas et Tauroménium, et le Mélas, qui baigne les gras pâturages des boeufs sacrés. De là elle se rend à Camérina, à Thapsos, aux vallons de l'Élore, et là où s'élève l'Éryx, toujours caressé du zéphyr. Déjà elle avait parcouru Pélorias, Lilybée et Pachynum, [4, 480] les trois pointes principales de son île. Partout où elle porte ses pas, elle fait éclater son désespoir, semblable à l'oiseau qui déplore la perte d'ltys. Tantôt elle crie Perséphone! tantôt elle crie ma fille ! Tour à tour elle fait retentir ces deux noms dans les airs. [4, 485] Perséphone n'entend pas Cérès, la fille n'entend pas la mère; c'est en vain que Proserpine est appelée de l'un ou de l'autre nom. Qu'elle vît un berger, un laboureur, elle n'avait qu'une question et qu'une parole: "Une jeune fille a-t-elle passé de ce côté?" Déjà tous les objets sont confondus sous une même couleur; partout s'étend le voile des ténèbres; [4, 490] les chiens vigilants se taisent. Au-dessus de l'énorme géant Typhon, s'élève l'Etna; sa flamme s'exhale, comme un souffle embrasé, du sein de la terre; là, Cérès allume deux pins pour lui servir de flambeaux. De là vient qu'aujourd'hui encore on voit des torches aux fêtes de Cérès. [4, 495] Au sein de la pierre ponce rabotée, s'est creusée, avec le temps, une profonde caverne, inaccessible aux mortels et aux bêtes sauvages; arrivée en ce lieu, Cérès attelle à son char deux serpents dociles au frein, et, sans se mouiller, elle vole sur la surface des eaux; elle évite et les Syrtes, et Charybde, voisine de Zanclée, [4, 500] et vous, chiens monstrueux de Nisus, écueils féconds en naufrages. Elle ne s'arrête ni sur l'immense Adriatique, ni à Corinthe, qui domine deux mers, et touche enfin aux ports de l'Attique. Là, pour la première fois elle s'assied, le coeur navré, sur une froide pierre que les fils de Cécrops nomment encore aujourd'hui le Triste Rocher; [4, 505] et, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, elle y reste immobile, exposée à la pluie, à toutes les intempéries de l'air.

Chaque coin de la terre a ses révolutions: aux lieux où s'élève aujourd'hui Éleusis, consacrée à Cérès, étaient, dit-on, jadis les champs du vieux Célée. Il portait à sa cabane des glands, des mûres cueillies sur les buissons, [4, 510] et le bois sec qui doit réchauffer son foyer. Sa jeune fille chassait devant elle deux chèvres qui descendaient de la colline. Il avait aussi un fils en bas âge, malade dans son berceau. "Mère, dit la jeune fille (et ce nom fait tressaillir la déesse), où allez-vous sans guide, au milieu de ces coteaux solitaires?" [4, 515] Le vieillard s'arrête, quoique chargé d'un lourd fardeau; il prie Cérès d'entrer sous l'humble toit de sa chaumière. Cérès s'était déguisée en vieille; une bandelette cachait ses cheveux. Elle refuse; il insiste; alors elle prononce ces paroles: "Jouis longtemps de la vie et du nom de père; pour moi, j'ai perdu mon enfant. [4, 520] Combien ton sort est plus heureux que le mien!" Elle dit, et une goutte limpide, pareille aux larmes (car les dieux ne versent point de larmes), tombe sur son sein brûlant. La jeune fille et le vieillard, attendris, répandent aussi des pleurs, et le vertueux vieillard lui répond ainsi: [4, 525] "Puisse n'être pas perdue pour toi la fille qui t'a été ravie! Lève-toi, et ne dédaigne pas d'entrer dans ma pauvre cabane." - "Conduis-moi donc, dit la déesse; tu as trouvé les paroles qui pouvaient me persuader." Elle quitte le rocher et suit le vieillard; celui-ci raconte, chemin faisant, combien son fils est malade, [4, 530] comme ses nuits se passent sans dormir, comme la souffrance ne lui laisse aucun repos. Avant de pénétrer dans l'humble demeure, Cérès cueille dans les champs le doux pavot qui invite au sommeil; mais, en le cueillant, on dit que, par mégarde, elle le porta à sa bouche, et que, sans le vouloir, elle mit ainsi fin à sa longue abstinence. [4, 535] Comme ce fut à l'entrée de la nuit qu'elle rompit ce jeûne, les initiés ne prennent de la nourriture qu'au moment où les étoiles paraissent.

À peine Cérès a-t-elle passé le seuil, qu'elle voit partout l'image de la douleur; on n'avait déjà plus aucun espoir de sauver l'enfant. Elle salue Métanire, c'est le nom de la mère, [4, 540] et daigne coller sa bouche à la bouche de l'enfant. Soudain la pâleur disparaît; une force nouvelle vient animer ce corps épuisé, tant il y a de puissance dans le souffle même des dieux! Toute la famille est dans la joie, et toute la famille, c'est le père, la mère et la jeune fille: ils composent toute la maison. [4, 545] Bientôt on sert le repas: du lait caillé, des fruits, de tendres rayons, remplis d'un miel doré. La puissante Cérès s'abstient d'y toucher; et, pour assoupir l'enfant, elle lui fait boire du lait tiède mêlé au suc des pavots. On était au milieu de la nuit; partout régnaient le silence et le sommeil; [4, 550] Cérès prend Triptolème sur son sein; trois fois elle le caresse de la main, trois fois elle répète des paroles magiques, que la bouche d'un mortel ne saurait prononcer: elle approche du foyer le corps de l'enfant, le couvre de charbons enflammés, pour que le feu le purifie et dévore son enveloppe mortelle. [555] La mère se réveille en sursaut; et aveuglée par sa tendresse, elle s'écrie, hors d'elle-même: "Que faites-vous?" Et elle arrache des flammes le corps de son fils. "Trop d'affection, lui dit la déesse, t'a rendue dénaturée; ta frayeur maternelle anéantit tous mes bienfaits: ton fils ne sera qu'un simple mortel; mais le premier des hommes [4, 560] il labourera, il sèmera, et les moissons qu'il coupera dans les campagnes seront le prix de ses travaux."

Elle dit, sort et s'enveloppe d'un nuage; elle retrouve ses dragons, et disparaît sur son char ailé. Elle abandonne le Sounion battu des flots, le Pirée, asile sûr pour les navires, et les côtes qui s'étendent à droite. [4, 565] Elle gagne ensuite la mer Égée, où elle aperçoit toutes les Cyclades; elle effleure l'insatiable mer Ionienne et celle qui porte le nom d'Icare; elle arrive, par les villes d'Asie, au long détroit de l'Hellespont, et sa route s'égare dans les mille régions de l'air. De là elle découvre tantôt les Arabes qui recueillent l'encens, tantôt les Indiens, [4, 570] ici la Libye, là Méroé et le désert aride; ou bien elle se rapproche des Hespériens, du Rhin, du Rhône, du Pô, et de tes ondes, ô Tibre, destinées à tant de gloire. Mais où me laissé-je emporter? Aurai-je fini jamais d'énumérer tant de contrées parcourues par Cérès? Il n'est pas un coin dans l'univers où elle n'ait voulu passer: [4, 575] elle erra même à travers les cieux, et adressa ces paroles aux astres les plus voisins du pôle, qui ne se baignent jamais dans les eaux de la mer: "Étoiles de Parrhasie, vous qui pouvez tout savoir, puisque vous ne descendez jamais dans les flots de la mer, dites à une mère malheureuse où est sa fille Proserpine." [4, 580] Elle dit; Hélicé lui répond: "La nuit n'a pas été témoin de ce crime; interroge le Soleil sur l'enlèvement de la jeune fille: c'est lui qui voit ce qui se passe pendant le jour sur la surface immense de l'univers." Cérès va trouver le Soleil. "Pour t'épargner de plus longues fatigues, lui dit-il, celle que tu cherches est à cette heure l'épouse du frère de Jupiter, et règne avec lui sur le troisième royaume."

[4, 585] Cérès, après avoir longtemps gémi solitaire, se rend près du maître des dieux, et, le visage tout altéré par sa profonde douleur, elle lui adresse ce discours: "Si tu n'as pas oublié qui fut le père de ma fille Proserpine, tu dois partager mon tourment. Après avoir parcouru le monde entier, je n'ai rien appris que mon injure; [4, 590] le ravisseur possède le prix de son attentat. Mais un brigand audacieux n'était pas l'époux que méritait Proserpine, et ce n'était pas sous les auspices de la violence que cette union devait se former." Si Gygès eût vaincu, captive, qu'eussé-je eu à souffrir de plus cruel que ce qu'il me faut souffrir, toi tenant le sceptre des cieux? [4, 595] Mais que ce crime soit impuni! Je ne parlerai pas de vengeance si ma fille m'est rendue, si le ravisseur fait oublier sa faute par la réparation que je lui demande." Jupiter apaise la déesse; l'amour est l'excuse qu'il fait valoir auprès d'elle. "Nous n'avons pas à rougir de notre gendre, lui dit-il: il me vaut pour la naissance; si je règne aux cieux, [4, 600] si Neptune possède l'empire des eaux, les vides régions du chaos obéissent à ce troisième frère. Si pourtant ta résolution est inflexible, si tu persistes à rompre les liens de l'hyménée qui déjà les unit, j'essaierai de te satisfaire, pourvu qu'elle soit restée à jeun; autrement elle sera pour toujours l'épouse du roi des enfers."

[4, 605] Le dieu qui porte un caducée reçoit l'ordre d'attacher ses ailes et de voler vers le Tartare; il revient avec une rapidité inconcevable, et rapporte ce qu'il a vu. "La jeune fille, dit-il, a rompu son jeûne avec trois de ces grains que le fruit carthaginois recouvre d'une écorce flexible." Cérès s'affligea de nouveau, comme si sa fille lui eût été ravie à l'instant même; [4, 610] il lui fallut du temps pour calmer cet accès de douleur. "Je ne puis plus habiter le ciel, dit-elle enfin; ordonne que l'on me reçoive aussi dans la vallée du Ténare." Et elle y serait descendue si Jupiter ne lui eût promis que sa fille passerait au- ciel six mois de l'année. [4, 615] Alors enfin le visage et l'âme de Cérès reprirent leur sérénité; elle posa sur sa chevelure une guirlande d'épis; les champs qui étaient redevenus incultes se couvrirent d'abondantes moissons, et les greniers purent à peine en contenir les trésors.

Le blanc plaît à Cérès; prenez des robes blanches [4, 620] pendant les Céréales; l'usage des vêtements noirs est alors proscrit.

À Jupiter vainqueur appartiennent les ides d'avril; c'est en ce jour qu'on lui consacrera des temples; c'est aussi en ce jour, si je ne me trompe, que la divinité la plus digne de notre nation, la Liberté, se vit pour la première fois consacrer un portique.

[4, 625] Le jour suivant, réfugie-toi, pilote, dans un port bien abrité. Un vent chargé de grêle soufflera de l'occident; toutefois, malgré ce vent et cette grêle, ce fut à pareil jour que l'armée de César, écrasant ses ennemis, mit fin à la guerre de Modène.

Quand se lèvera le troisième jour après les ides de Vénus, [4, 630] pontifes, sacrifiez une vache pleine (forda). Forda vient de ferendo, et veut dire un vache qui porte et qui est féconde; c'est de là que l'on fait dériver aussi le mot foetus.À ce moment de l'année, les troupeaux ont conçu; la terre porte les semences dans ses entrailles; à la terre pleine on offre une victime pleine. [4, 635] Une partie des animaux est immolée au Capitole; la curie voit tomber trente vaches, et est inondée d'un torrent de sang. Mais dès que les prêtres ont arraché les veaux du flanc de leurs mères et livré les entrailles coupées à la flamme des brasiers, la plus âgée parmi les vestales brûle les veaux eux-mêmes, [4, 640] pour que cette cendre serve à purifier le peuple au jour de Palès.

Sous le règne du roi Numa, les travaux du laboureur restaient sans récompense; ses voeux étaient déçus chaque année. Tantôt les aquilons glacés apportaient la sécheresse, tantôt de longues pluies changeaient la campagne en un vaste marais; [4, 645] souvent le blé, dès sa première pousse, trompait l'espoir du laboureur. La folle avoine se dressait partout dans les sillons; le bétail mettait bas, avant le terme, des créatures avortées, et l'agneau, en naissant, causait plus d'une fois la mort de la brebis. Il y avait une antique forêt que la hache avait longtemps respectée, [4, 650] asile sacré réservé au dieu du Ménale; c'est là que, pendant le silence des nuits, et au sein même du sommeil, on entendait les oracles du dieu: c'est là que le roi Numa vint immoler deux brebis; la première à Faunus, la seconde au paisible Sommeil; il étend l'une et l'autre toison sur la terre endurcie. [4, 655] Deux fois, il répand l'eau de la fontaine sur sa longue chevelure; deux fois il ceint son front du feuillage des hêtres; il s'est abstenu des plaisirs de Vénus; la chair d'aucun animal n'a été servie sur sa table; il a ôté tous les anneaux de ses doigts. Couvert d'un vêtement grossier, il s'étend sur les toisons nouvelles, [4, 660] après avoir prié le dieu selon les formules voulues. Cependant la Nuit paisible arrive, le front couronné de pavots, traînant à sa suite les songes noirs.

Faunus paraît, et, de son pied dur, pressant la toison des brebis, il fait entendre ces mots à la droite du lit où Numa repose: [4, 665] "Roi, il faut apaiser Tellus par la mort de deux vaches; qu'une seule victime suffise à ce double sacrifice." La terreur chasse le sommeil; Numa se rappelle ce qu'il a vu; il réfléchit au sens mystérieux de l'ordre obscur qu'il vient de recevoir. Tandis qu'il erre dans la forêt, son épouse chérie vient à sa rencontre, et met fin à ses incertitudes [4, 670] en lui disant: "On te demande les entrailles d'une vache pleine." Il offre donc les entrailles d'une vache pleine. Une année heureuse arrive enfin: la terre et les troupeaux retrouvent leur fécondité.

Autrefois Cythérée donna l'ordre à ce jour de s'écouler plus vite, et hâta la course des célestes coursiers, [4, 675] afin qu'au jour suivant la fortune des combats donnât plus tôt au jeune Auguste le titre d'empereur.

Mais déjà quatre fois l'étoile du matin a regardé derrière elle les ides passées; c'est cette nuit que les Hyades se plongent dans le sein de Doris.

À la troisième apparition de l'aurore qui suivra le coucher des Hyades, [4, 680] les coursiers, retenus séparément aux barrières, s'élanceront à la fois dans le Champ de Mars. Mais je dois dire pourquoi on fait courir des renards traînant attachées à leurs queues des torches ardentes.

Carseoli est une terre froide, peu propice à la culture de l'olivier, mais fertile en moissons. [4, 685] Je me rendais un jour par ce chemin chez les Péligniens, à mon pays natal; territoire peu étendu, mais où les eaux entretiennent une humidité constante. Au moment où Phébus venait de détacher du char ses coursiers fatigués, j'entre dans la demeure bien connue d'un ancien hôte. Cet homme, parmi tous les récits qu'il ne manquait jamais de me faire, n'oubliait rien [4, 690] de ce qui pouvait trouver place dans le livre qui m'occupe aujourd'hui. "Dans cette plaine, me dit-il, et il me montrait la plaine, une villageoise économe possédait un petit champ avec son robuste époux. Celui-ci travaillait la terre, employant tour à tour la charrue, le hoyau, la faux recourbée. [4, 695] Celle-ci, tantôt balaie sa chaumière soutenue par des étais, tantôt met couver des oeufs sous l'aile maternelle; elle cueille des mauves vertes, ou des champignons blancs, ou réchauffe son humble foyer d'une flamme bienfaisante; elle exerce sans relâche ses bras à faire de la toile, [4, 700] et prépare des vêtements qui bravent les rigueurs du menaçant hiver. Elle avait un fils folâtre encore, comme on l'est au jeune âge; à deux lustres il venait d'ajouter deux années.

Cet enfant, à l'extrémité de la vallée plantée de saules, surprend un renard, qui déjà avait commis plus d'un larcin dans la basse-cour. [4, 705] Il enveloppe son captif de foin et de paille, puis il y met le feu; et le renard, s'échappant des mains qui le brûlent, sème dans sa fuite l'incendie à travers les moissons des campagnes; le vent accélère les ravages de la flamme. Le souvenir de cet accident passager s'est perpétué jusqu'à nos jours. À Carseoli, si l'on prend un renard, [4, 710] une loi défend de le laisser vivre; on en brûle un aux Céréales, pour punir la race; il périt par le feu, comme les moissons ont péri par le feu.

Le lendemain, lorsque, entourée de lueurs dorées, la mère de Memnon viendra sur son char couleur de rose visiter l'immense univers, le soleil quittera [4, 715] le chef du troupeau qui porte la laine, le Bélier qui trahit Hellé. Mais à peine est-il sorti de cette constellation qu'une plus grande victime s'offre à lui. Qu'elle soit vache ou taureau, c'est ce qu'il ne nous est pas donné de décider; on ne voit que la partie antérieure de l'animal; tout le reste du corps est caché. Mais que ce soit une vache ou un taureau, [4, 720] ce signe est en tout cas une récompense de l'amour, au grand déplaisir de Junon.

La nuit a disparu; l'aurore se lève; les Parilies font un appel au poète; le poète y répondra si la bienfaisante Palès vient à mon secours. O Palès, inspire celui qui veut chanter les fêtes pastorales, s'il a toujours montré. pour ton culte un zèle religieux. [4, 725] Je puis dire que j'ai souvent porté à pleines mains la cendre des veaux consumés et les tiges de fèves, chastes offrandes expiatoires. J'ai sauté par-dessus trois rosiers rangés près l'un de l'autre, et j'ai répandu l'eau lustrale avec une branche de laurier. La déesse se laisse toucher et veut bien me seconder. Sors du port, [4, 730] ô mon navire; déjà tes voiles s'enflent au souffle des vents.

Peuple, va chercher à l'autel virginal les offrandes expiatoires; Vesta te les donnera; tu seras purifié par ces présents de Vesta. Ces offrandes seront du sang de cheval, des cendres de veau, et en troisième lieu la tige dépouillée des fèves durcies. [4, 735] Berger, répands l'eau lustrale sur tes brebis repues, aux premières lueurs du crépuscule. Que l'eau arrose d'abord la terre, et qu'une branche d'arbre la balaie. Ornez les bergeries de rameaux et de feuillages; que les portes soient ombragées et décorées d'une longue guirlande. Que le soufre vierge jette une flamme azurée; [4, 740] que la fumée arrivant jusqu'à la brebis provoque ses bêlements. Brûle l'olivier mâle, la torche résineuse et les herbes sabines; que le laurier pétille, en se consumant au milieu du foyer; que la corbeille tressée avec le millet accompagne les gâteaux de millet; c'est là le mets favori de la déesse rustique. [4, 745] Ajoutez-y les aliments consacrés et le lait qu'on vient de traire. Divisez les aliments, offrez le lait tiède encore, et invoquez Palès, qui se plaît dans les forêts.

"Protège à la fois, dites-lui, le bétail et les maîtres du bétail; que mes étables n'éprouvent aucun désastre. Si mes troupeaux sont entrés dans un pâturage sacré, [4, 750] si je me suis assis sous un arbre sacré, si mes brebis ont brouté par mégarde l'herbe des tombeaux, si je suis entré dans un bois défendu, si ma présence a mis en fuite les nymphes ou le dieu aux pieds de chèvre; si ma serpe a dépouillé un bois sacré de quelques branches à l'ombre obscure, pour donner du feuillage frais à une brebis malade, [4, 755] pardonne-moi! Si, tandis qu'il grêlait, j'ai mis mon troupeau à l'abri sous quelque sanctuaire champêtre; si j'ai troublé les lacs, ne me punissez pas, nymphes; pardonnez-moi; oubliez que mes troupeaux ont soulevé la vase au fond de vos eaux limpides. Toi, déesse, apaise pour moi les fontaines et les dieux des fontaines; [4, 760] apaise les dieux épars dans les bois. Puissions-nous ne voir ni les Dryades, ni les bains de Diane, ni Faunus, quand, au milieu du jour, il repose à terre ses membres fatigués. Éloigne les maladies, conserve en santé les hommes et les troupeaux et la troupe prudente de nos chiens vigilants. [4, 765] Que je compte le soir autant de têtes que j'en ai compté le matin, que je ne rapporte pas, en soupirant, des toisons arrachées à la dent du loup. Préserve-nous des horreurs de la famine; qu'il y ait abondance d'herbes et de feuillages; que l'eau ne nous manque, ni pour laver le corps, ni pour calmer la soif. Que ma main presse des mamelles bien gonflées, que mon fromage me rapporte de beaux deniers; [4, 770] que le petit-lait s'écoule à travers les clayons peu serrés. Que le bélier soit ardent, que la femelle conçoive et soit féconde; que mes étables se peuplent de jeunes agneaux; que je recueille une laine douce qui ne blesse point la main des jeunes filles, et que puissent travailler les doigts tes plus délicats. [4, 775] Que nos voeux soient exaucés, et nous, chaque année, offrons de grands gâteaux à Palès, déesse des bergers."

C'est ainsi qu'il faut se rendre la déesse propice. Tourné du côté de l'orient, prononce trois fois cette prière, et plonge tes mains dans une eau vive. Alors tu peux boire dans un vase de bois, au lieu de coupe; [4, 780] tu peux boire le lait blanc comme la neige, et le vin cuit à la teinte empourprée. Ensuite fais passer rapidement tes membres vigoureux à travers les amas embrasés de la paille qui pétille.

J'ai rappelé l'usage, il me reste à en exposer les raisons, mais elles sont si nombreuses que j'hésite, et ne sais par où commencer. [4, 785] Le feu dévorant purifie tout; il sépare des métaux leurs parties grossières; c'est pour cela que les brebis et le berger s'en servent pour se purifier; ou bien, comme deux éléments contraires, le feu et l'eau sont les principes de toutes choses. Nos pères ont voulu en cette circonstance les réunir; [4, 790] ils ont jugé convenable de soumettre le corps au contact des flammes et à l'aspersion de l'eau. Est-ce à cause du rôle capital que ces deux éléments jouent dans nos moeurs? C'est le feu et l'eau qu'on interdit aux exilés; c'est avec le feu et l'eau que l'on consacre la nouvelle épouse; a-t-on voulu rappeler ainsi leur importance? Ce n'est point mon sentiment. D'autres voient dans ces cérémonies une allusion à Phaéton et au déluge de Deucalion. [4, 795] D'autres racontent que des bergers, frappant un jour contre des cailloux, firent jaillir une étincelle; la première s'éteignit, mais la seconde alla embraser de la paille; c'est ainsi qu'ils expliquent l'emploi du feu dans les Parilies. Serait-ce encore la piété d'Énée qui aurait donné naissance à cet usage, [4, 800] lui qui, après la ruine de Troie, passa sain et sauf à travers les flammes? Voici enfin un motif plus raisonnable. À l'époque de la fondation de Rome, quand il fallut porter les dieux Lares à de nouveaux foyers, les habitants, au moment où ils quittaient leurs toits agrestes pour d'autres demeures, mirent le feu à ces cabanes qu'ils abandonnaient; [4, 805] troupeaux et paysans sautèrent à travers l'incendie; c'est, ô cité de Rome, un fait que l'on rappelle chaque année, à ton jour natal.

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