De l'éducation des filles (page 4)
Ajoutez qu’elles sont timides et pleines de fausse honte, ce qui est encore une source de dissimulation. Le moyen de prévenir un si grand mal, est de ne les mettre jamais dans le besoin de la finesse, et de les accoutumer à dire ingénument leurs inclinations sur toutes les choses permises. Qu’elles soient libres pour témoigner leur ennui quand elles s’ennuient. Qu’on ne les assujettisse point à paraître goûter certaines personnes ou certains livres qui ne leur plaisent pas. Souvent une mère, préoccupée de son directeur, est mécontente de sa fille jusqu’à ce qu’elle prenne sa direction, et la fille le fait par politique contre son goût. Surtout qu’on ne les laisse jamais soupçonner qu’on veut leur inspirer le dessein d’être religieuses : car cette pensée leur ôte la confiance en leurs parents, leur persuade qu’elles n’en sont point aimées, leur agite l’esprit, et leur fait faire un personnage forcé pendant plusieurs années. Quand elles ont été assez malheureuses pour prendre l’habitude de déguiser leurs sentiments, le moyen de les désabuser et de les instruire solidement des maximes de la vraie prudence ; comme on voit que le moyen de les dégoûter des fictions frivoles des romans, est de leur donner le goût des histoires utiles et agréables. Si vous ne leur donnez une curiosité raisonnable, elles en auront une déréglée ; et tout de même, si vous ne formez leur esprit à la vraie prudence, elles s’attacheront à la fausse, qui est la finesse.
Montrez-leur, par des exemples, comment on peut sans tromperie être discret, précautionné, appliqué aux moyens légitimes de réussir. Dites-leur : La principale prudence consiste à parler peu, à se défier bien plus de soi que des autres, mais point à faire des discours faux et des personnages brouillons. La droiture de conduite et la réputation universelle de probité attirent plus de confiance et d’estime, et par conséquent à la longue plus d’avantages, même temporels, que les voies détournées. Combien cette probité judicieuse distingue-t-elle une personne, ne la rend-elle pas propre aux plus grandes choses ! Mais ajoutez combien ce que la finesse cherche est bas et méprisable ; c’est, ou une bagatelle qu’on n’oserait dire, ou une passion pernicieuse. Quand on ne veut que ce qu’on doit vouloir, on le désire ouvertement, et on le cherche par des voies droites avec modération. Qu’y a-t-il de plus doux et de plus commode que d’être sincère, toujours tranquille, d’accord avec soi-même, n’ayant rien à craindre ni à inventer ? au lieu qu’une personne dissimulée est toujours dans l’agitation, dans les remords, dans le danger, dans la déplorable nécessité de couvrir une finesse par cent autres.
Avec toutes ces inquiétudes honteuses, les esprits artificieux n’évitent jamais l’inconvénient qu’ils fuient : tôt ou tard ils passent pour ce qu’ils sont. Si le monde est leur dupe sur quelque action détachée, il ne l’est pas sur le gros de leur vie ; on les devine toujours par quelque endroit : souvent même ils sont dupes de ceux qu’ils veulent tromper ; car on fait semblant de se laisser éblouir par eux, et ils se croient estimés, quoiqu’on les méprise. Mais au moins ils ne se garantissent pas des soupçons : et qu’y a-t-il de plus contraire aux avantages qu’un amour-propre sage doit chercher, que de se voir toujours suspect ? Dites peu à peu ces choses, selon les occasions, les besoins, et la portée des esprits.
Observez encore que la finesse vient toujours d’un cœur bas et d’un petit esprit. On n’est fin qu’à cause qu’on se veut cacher, n’étant pas tel qu’on devrait être, ou que, voulant des choses permises, on prend pour y arriver des moyens indignes, faute d’en savoir choisir d’honnêtes. Faites remarquer aux enfants l’impertinence de certaines finesses qu’ils voient pratiquer, le mépris qu’elles attirent à ceux qui les font ; et enfin faites-leur honte à eux-mêmes, quand vous les surprendrez dans quelque dissimulation. De temps en temps privez-les de ce qu’ils aiment, parce qu’ils ont voulu y arriver par la finesse ; et déclarez qu’ils l’obtiendront quand ils le demanderont simplement ; ne craignez pas même de compatir à leurs petites infirmités, pour leur donner le courage de les laisser voir. La mauvaise honte est le mal le plus dangereux et le plus pressé à guérir ; celui-là, si on n’y prend garde, rend tous les autres incurables.
Désabusez-les des mauvaises subtilités par lesquelles on veut faire en sorte que le prochain se trompe, sans qu’on puisse se reprocher de l’avoir trompé ; il y a encore plus de bassesse et de supercherie dans ces raffinements, que dans les finesses communes. Les autres gens pratiquent, pour ainsi dire, de bonne foi la finesse ; mais ceux-ci y ajoutent un nouveau déguisement pour l’autoriser. Dites à l’enfant que Dieu est la vérité même ; que c’est se jouer de Dieu, que de se jouer de la vérité dans ses paroles ; qu’on doit les rendre précises et exactes, et parler peu pour ne rien dire que de juste, afin de respecter la vérité.
Gardez-vous donc bien d’imiter ces personnes qui applaudissent aux enfants lorsqu’ils ont marqué de l’esprit par quelque finesse. Bien loin de trouver ces tours jolis, et de vous en divertir, reprenez-les sévèrement ; et faites en sorte que tous leurs artifices réussissent mal, afin que l’expérience les en dégoûte. En les louant sur de telles fautes, on leur persuade que c’est être habile que d’être fin.
CHAPITRE X. La vanité de la beauté et des ajustements.
Mais ne craignez rien tant que la vanité dans les filles. Elles naissent avec un désir violent de plaire : les chemins qui conduisent les hommes à l’autorité et à la gloire leur étant fermés, elles tâchent de se dédommager par les agréments de l’esprit et du corps : de là vient leur conversation douce et insinuante ; de là vient qu’elles aspirent tant à la beauté et à toutes les grâces extérieures, et qu’elles sont si passionnées pour les ajustements ; une coiffe, un bout de ruban, une boucle de cheveux plus haut ou plus bas, le choix d’une couleur, ce sont pour elles autant d’affaires importantes.
Ces excès vont encore plus loin dans notre nation qu’en toute autre ; l’humeur changeante qui règne parmi nous cause une variété continuelle de modes : ainsi on ajoute à l’amour des ajustements celui de la nouveauté, qui a d’étranges charmes sur de tels esprits. Ces deux folies mises ensemble renversent les bornes des conditions, et dérèglent toutes les mœurs. Dès qu’il n’y a plus de règle pour les habits et pour les meubles, il n’y en a plus d’effectives pour les conditions : car pour la table des particuliers, c’est ce que l’autorité publique peut moins régler ; chacun choisit selon son argent, ou plutôt sans argent, selon son ambition et sa vanité. Ce faste ruine les familles, et la ruine des familles entraîne la corruption des mœurs. D’un côté, le faste excite, dans les personnes d’une basse naissance, la passion d’une prompte fortune ; ce qui ne se peut faire sans péché, comme le Saint-Esprit nous l’assure. D’un autre côté, les gens de qualité, se trouvant sans ressource, font des lâchetés et des bassesses horribles pour soutenir leur dépense ; par là s’éteignent insensiblement l’honneur, la foi, la probité et le bon naturel, même entre les plus proches parents. Tous ces maux viennent de l’autorité que les femmes vaines ont de décider sur les modes ; elles ont fait passer pour Gaulois ridicules tous ceux qui ont voulu conserver la gravité et la simplicité des mœurs anciennes.
Appliquez-vous donc à faire entendre aux filles combien l’honneur qui vient d’une bonne conduite et d’une vraie capacité est plus estimable que celui qu’on tire de ses cheveux ou de ses habits. La beauté, direz-vous, trompe encore plus la personne qui la possède, que ceux qui en sont éblouis ; elle trouble, elle enivre l’âme ; on est plus sottement idolâtre de soi-même, que les amants les plus passionnés ne le sont de la personne qu’ils aiment. Il n’y a qu’un fort petit nombre d’années de différence entre une belle femme et une autre qui ne l’est pas. La beauté ne peut être que nuisible, à moins qu’elle ne serve à faire marier avantageusement une fille : mais comment y servira-t-elle, si elle n’est soutenue par le mérite et par la vertu ? Elle ne peut espérer d’épouser qu’un jeune fou, avec qui elle sera malheureuse, à moins que sa sagesse et sa modestie ne la fassent rechercher par des hommes d’un esprit réglé, et sensibles aux qualités solides. Les personnes qui tirent toute leur gloire de leur beauté deviennent bientôt ridicules : elles arrivent, sans s’en apercevoir, à un certain âge où leur beauté se flétrit ; et elles sont encore charmées d’elles-mêmes, quoique le monde, bien loin de l’être, en soit dégoûté. Enfin, il est aussi déraisonnable de s’attacher uniquement à la beauté, que de vouloir mettre tout le mérite dans la force du corps, comme font les peuples barbares et sauvages. De la beauté passons à l’ajustement. Les véritables grâces ne dépendent point d’une parure vaine et affectée. Il est vrai qu’on peut chercher la propreté, la proportion et la bienséance, dans les habits nécessaires pour couvrir nos corps ; mais, après tout, ces étoffes qui nous couvrent, et qu’on peut rendre commodes et agréables, ne peuvent jamais être des ornements qui donnent une vraie beauté.
Je voudrais même faire voir aux jeunes filles la noble simplicité qui paraît dans les statues et dans les autres figures qui nous restent des femmes grecques et romaines ; elles y verraient combien des cheveux noués négligemment par derrière, et des draperies pleines et flottant à longs plis, sont agréables et majestueuses. Il serait bon même qu’elles entendissent parler les peintres et les autres gens qui ont ce goût exquis de l’antiquité. Si peu que leur esprit s’élevât au-dessus de la préoccupation des modes, elles auraient bientôt un grand mépris pour leurs frisures, si éloignées du naturel, et pour les habits d’une figure trop façonnée. Je sais bien qu’il ne faut pas souhaiter qu’elles prennent l’extérieur antique ; il y aurait de l’extravagance à le vouloir : mais elles pourraient, sans aucune singularité, prendre le goût de cette simplicité d’habits si noble, si gracieuse, et d’ailleurs si convenable aux mœurs chrétiennes. Ainsi, se conformant dans l’extérieur à l’usage présent, elles sauraient au moins ce qu’il faudrait penser de cet usage : elles satisferaient à la mode comme à une servitude fâcheuse, et elles ne lui donneraient que ce qu’elles ne pourraient lui refuser. Faites-leur remarquer souvent, et de bonne heure, la vanité et la légèreté d’esprit qui fait l’inconstance des modes. C’est une chose bien mal entendue, par exemple, de se grossir la tête de je ne sais combien de coiffes entassées ; les véritables grâces suivent la nature, et ne la gênent jamais.
Mais la mode se détruit elle-même ; elle vise toujours au parfait, et jamais elle ne le trouve ; du moins elle ne veut jamais s’y arrêter. Elle serait raisonnable, si elle ne changeait que pour ne changer plus, après avoir trouvé la perfection pour la commodité et pour la bonne grâce ; mais changer pour changer sans cesse, n’est-ce pas chercher plutôt l’inconstance et le dérèglement, que la véritable politesse et le bon goût ? Aussi n’y a-t-il d’ordinaire que caprice dans les modes. Les femmes sont en possession de décider ; il n’y a qu’elles qu’on en veuille croire : ainsi les esprits les plus légers et les moins instruits entraînent les autres. Elles ne choisissent et ne quittent rien par règle ; il suffit qu’une chose bien inventée ait été longtemps à la mode, afin qu’elle ne doive plus y être, et qu’une autre, quoique ridicule, à titre de nouveauté prenne sa place et soit admirée.
Après avoir posé ce fondement, montrez les règles de la modestie chrétienne. Nous apprenons, direz-vous, par nos saints mystères, que l’homme naît dans la corruption du péché ; son corps, travaillé d’une maladie contagieuse, est une source inépuisable de tentation à son âme. Jésus-Christ nous apprend à mettre toute notre vertu dans la crainte et dans la défiance de nous-mêmes. Voudriez-vous, pourra-t-on dire à une fille, hasarder votre âme et celle de votre prochain pour une folle vanité ? Ayez donc horreur des nudités de gorge, et de toutes les autres immodesties : quand même on commettrait ces fautes sans aucune mauvaise passion, du moins c’est une vanité, c’est un désir effréné de plaire. Cette vanité justifie-t-elle devant Dieu et devant les hommes une conduite si téméraire, si scandaleuse, et si contagieuse pour autrui ? Cet aveugle désir de plaire convient-il à une âme chrétienne, qui doit regarder comme une idolâtrie tout ce qui détourne de l’amour du Créateur et du mépris des créatures ? Mais, quand on cherche à plaire, que prétend-on ? n’est-ce pas d’exciter les passions des hommes ? Les tient-on dans ses mains pour les arrêter, si elles vont trop loin ? Ne doit-on pas s’en imputer toutes les suites ? et ne vont-elles pas toujours trop loin, si peu qu’elles soient allumées ? Vous préparez un poison subtil et mortel, vous le versez sur tous les spectateurs ; et vous vous croyez innocente ! Ajoutez les exemples des personnes que leur modestie a rendues recommandables, et de celles à qui leur immodestie a fait tort. Mais surtout ne permettez rien, dans l’extérieur des filles, qui excède leur condition : réprimez sévèrement toutes leurs fantaisies. Montez-leur à quel danger on s’expose, et combien on se fait mépriser des gens sages, en oubliant ce qu’on est.
Ce qui reste à faire, c’est de désabuser les filles du bel esprit. Si on n’y prend garde, quand elles ont quelque vivacité, elles s’intriguent, elles veulent parler de tout, elles décident sur les ouvrages les moins proportionnés à leur capacité, elles affectent de s’ennuyer par délicatesse. Une fille ne doit parler que pour de vrais besoins, avec un air de doute et de déférence ; elle ne doit pas même parler des choses qui sont au-dessus de la portée commune des filles, quoiqu’elle en soit instruite. Qu’elle ait, tant qu’elle voudra, de la mémoire, de la vivacité, des tours plaisants, de la facilité à parler avec grâce ; toutes ces qualités lui seront communes avec un grand nombre d’autres femmes fort peu sensées et fort méprisables. Mais qu’elle ait une conduite exacte et suivie, un esprit égal et réglé ; qu’elle sache se taire et conduire quelque chose : cette qualité si rare la distinguera dans son sexe. Pour la délicatesse et l’affectation d’ennui, il faut la réprimer, en montrant que le bon goût consiste à s’accommoder des choses selon qu’elles sont utiles.
Rien n’est estimable que le bon sens et la vertu : l’un et l’autre font regarder le dégoût et l’ennui, non comme une délicatesse louable, mais comme une faiblesse d’un esprit malade. Puisqu’on doit vivre avec des esprits grossiers, et dans des occupations qui ne sont pas délicieuses, la raison qui est la seule bonne délicatesse, consiste à se rendre grossier avec les gens qui le sont. Un esprit qui goûte la politesse, mais qui sait s’élever au-dessus d’elle, dans le besoin, pour aller à des choses plus solides, est infiniment supérieur aux esprits délicats et surmontés par leur dégoût.
CHAPITRE XI. Instruction des femmes sur leurs devoirs.
Venons maintenant au détail des choses dont une femme doit être instruite. Quels sont ses emplois ? Elle est chargée de l’éducation de ses enfants ; des garçons jusqu’à un certain âge, des filles jusqu’à ce qu’elles se marient, ou se fassent religieuses ; de la conduite des domestiques, de leurs mœurs, de leur service ; du détail de la dépense, des moyens de faire tout avec économie et honorablement : d’ordinaire même, de faire les fermes, et de recevoir les revenus.
La science des femmes, comme celle des hommes, doit se borner à s’instruire par rapport à leurs fonctions ; la différence de leurs emplois doit faire celle de leurs études. Il faut donc borner l’instruction des femmes aux choses que nous venons de dire. Mais une femme curieuse trouvera que c’est donner des bornes bien étroites à sa curiosité : elle se trompe ; c’est qu’elle ne connaît pas l’importance et l’étendue des choses dont je lui propose de s’instruire. Quel discernement lui faut-il pour connaître le naturel et le génie de chacun de ses enfants, pour trouver la manière de se conduire avec eux la plus propre à découvrir leur humeur, leur pente, leur talent, à prévenir les passions naissantes, à leur persuader les bonnes maximes, et à guérir leurs erreurs ! Quelle prudence doit-elle avoir pour acquérir et conserver sur eux l’autorité, sans perdre l’amitié et la confiance ! Mais n’a-t-elle pas besoin d’observer et de connaître à fond les gens qu’elle met auprès d’eux ? Sans doute. Une mère de famille doit donc être pleinement instruite de la religion, et avoir un esprit mûr, ferme, appliqué, et expérimenté pour le gouvernement.
Peut-on douter que les femmes ne soient chargées de tous ces soins, puisqu’ils tombent naturellement sur elles pendant la vie même de leurs maris occupés au dehors ? Ils les regardent encore de plus près si elles deviennent veuves. Enfin saint Paul attache tellement en général leur salut à l’éducation de leurs enfants qu’il assure que c’est par eux qu’elles se sauveront.
Je n’explique point ici tout ce que les femmes doivent savoir pour l’éducation de leurs enfants, parce que ce mémoire leur fera assez sentir l’étendue des connaissances qu’il faudrait qu’elles eussent.
Joignez à ce gouvernement l’économie. La plupart des femmes la négligent comme un emploi bas, qui ne convient qu’à des paysans ou à des fermiers, tout au plus à un maître-d’hôtel, ou à quelque femme de charge : surtout les femmes nourries dans la mollesse, l’abondance et l’oisiveté, sont indolentes et dédaigneuses pour tout ce détail ; elles ne font pas grande différence entre la vie champêtre et celle des sauvages du Canada. Si vous leur parlez de vente de blé, de culture des terres, des différentes natures des revenus, de la levée des rentes et des autres droits seigneuriaux, de la meilleure manière de faire des fermes, ou d’établir des receveurs, elles croient que vous voulez les réduire à des occupations indignes d’elles.
Ce n’est pourtant que par ignorance qu’on méprise cette science de l’économie. Les anciens Grecs et les Romains, si habiles et si polis, s’en instruisaient avec un grand soin : les plus grands esprits d’entre eux en ont fait, sur leurs propres expériences, des livres que nous avons encore, et où ils ont marqué, même le dernier détail de l’agriculture. On sait que leurs conquérants ne dédaignaient pas de labourer, et de retourner à la charrue en sortant du triomphe. Cela est si éloigné de nos mœurs, qu’on ne pourrait le croire, si peu qu’il y eût dans l’histoire quelque prétexte pour en douter. Mais n’est-il pas naturel qu’on ne songe à défendre ou à augmenter son pays, que pour le cultiver paisiblement ? À quoi sert la victoire, sinon à cueillir les fruits de la paix ? Après tout, la solidité de l’esprit consiste à vouloir s’instruire exactement de la manière dont se font les choses qui sont les fondements de la vie humaine ; toutes les plus grandes affaires roulent là-dessus. La force et le bonheur d’un Etat consiste, non à avoir beaucoup de provinces mal cultivées, mais à tirer de la terre qu’on possède tout ce qu’il faut pour nourrir aisément un peuple nombreux.
Il faut sans doute un génie bien plus élevé et plus étendu pour s’instruire de tous les arts qui ont rapport à l’économie, et pour être en état de bien policer toute une famille, qui est une petite république, que pour jouer, discourir sur des modes, et s’exercer à de petites gentillesses de conversations. C’est une sorte d’esprit bien méprisable, que celui qui ne va qu’à bien parler : on voit de tous côtés des femmes dont la conversation est pleine de maximes solides, et qui, faute d’avoir été appliquées de bonne heure, n’ont rien que de frivole dans la conduite. Mais prenez garde au défaut opposé : les femmes courent risque d’être extrêmes en tout. Il est bon de les accoutumer dès l’enfance à gouverner quelque chose, à faire des comptes, à voir la manière de faire les marchés de tout ce qu’on achète, et à savoir comment il faut que chaque chose soit faite pour être d’un bon usage. Mais craignez aussi que l’économie n’aille en elles jusqu’à l’avarice ; montrez-leur en détail tous les ridicules de cette passion. Dites-leur ensuite : Prenez garde que l’avarice gagne peu, et qu’elle se déshonore beaucoup. Un esprit raisonnable ne doit chercher, dans une vie frugale et laborieuse, qu’à éviter la honte et l’injustice attachées à une conduite prodigue et ruineuse. Il ne faut retrancher les dépenses superflues, que pour être en état de faire plus libéralement celles que la bienséance, ou l’amitié, ou la charité inspirent. Souvent c’est faire un grand gain, que de savoir perdre à propos : c’est le bon ordre, et non certaines épargnes sordides, qui fait les grands profits. Ne manquez pas de représenter l’erreur grossière de ces femmes qui se savent bon gré d’épargner une bougie, pendant qu’elles se laissent tromper par un intendant sur le gros de toutes leurs affaires.
Faites pour la propreté comme pour l’économie. Accoutumez les filles à ne souffrir rien de sale ni de dérangé ; qu’elles remarquent le moindre désordre dans une maison. Faites-leur même observer que rien ne contribue plus à l’économie et à la propreté, que de tenir toujours chaque chose en sa place. Cette règle ne paraît presque rien ; cependant elle irait loin, si elle était exactement gardée. Avez-vous besoin d’une chose ? Vous ne perdez jamais un moment à la chercher ; il n’y a ni trouble, ni dispute, ni embarras, quand on en a besoin ; vous mettez d’abord la main dessus ; et quand vous vous en êtes servi, vous la remettez sur-le-champ dans la place où vous l’avez prise. Ce bel ordre fait une des plus grandes parties de la propreté ; c’est ce qui frappe le plus les yeux, que de voir cet arrangement si exact. D’ailleurs, la place qu’on donne à chaque chose étant celle qui lui convient davantage, non seulement pour la bonne grâce et le plaisir des yeux, mais encore pour sa conservation, elle s’y use moins qu’ailleurs ; elle ne s’y gâte d’ordinaire par aucun accident ; elle y est même entretenue proprement : car, par exemple, un vase ne sera ni poudreux, ni en danger de se briser, lorsqu’on le mettra dans sa place immédiatement après s’en être servi. L’esprit d’exactitude, qui fait ranger, fait aussi nettoyer. Joignez à ces avantages celui d’ôter, par cette habitude, aux domestiques, l’esprit de paresse et de confusion. De plus, c’est beaucoup que de leur rendre le service prompt et facile, et de s’ôter à soi-même la tentation de s’impatienter souvent par les retardements qui viennent des choses dérangées qu’on à peine à trouver. Mais en même temps évitez l’excès de la politesse et de la propreté. La propreté, quand elle est modérée, est une vertu ; mais quand on y suit trop son goût, on la tourne en petitesse d’esprit. Le bon goût rejette la délicatesse excessive ; il traite les petites choses de petites, et n’en est point blessé. Moquez-vous donc, devant les enfants, des colifichets dont certaines femmes sont si passionnées, et qui leur font faire insensiblement des dépenses si indiscrètes. Accoutumez-les à une propreté simple et facile à pratiquer : montrez-leur la meilleure manière de faire les choses ; mais montrez-leur encore davantage à s’en passer. Dites-leur combien il y a de petitesse d’esprit et de bassesse à gronder pour un potage mal assaisonné, pour un rideau mal plissé, pour une chaise trop haute ou trop basse.
Il est sans doute d’un bien meilleur esprit d’être volontairement grossier, que d’être délicat sur des choses si peu importantes. Cette mauvaise délicatesse, si on ne la réprime dans les femmes qui ont de l’esprit, est encore plus dangereuse pour les conversations que pour tout le reste : la plupart des gens leur sont fades et ennuyeux ; le moindre défaut de politesse leur paraît un monstre ; elles sont toujours moqueuses et dégoûtées. Il faut leur faire entendre de bonne heure qu’il n’est rien de si peu judicieux que de juger superficiellement d’une personne par ses manières, au lieu d’examiner le fond de son esprit, de ses sentiments, et de ses qualités utiles. Faites voir, par diverses expériences, combien un provincial d’un air grossier, ou, si vous voulez, ridicule, avec ses compliments importuns, s’il a le cœur bon et l’esprit réglé, est plus estimable qu’un courtisan, qui, sous une politesse accomplie, cache un cœur ingrat, injuste, capable de toutes sortes de dissimulations et de bassesses. Ajoutez qu’il y a toujours de la faiblesse dans les esprits qui ont une grande pente à l’ennui et au dégoût. Il n’y a point de gens dont la conversation soit si mauvaise, qu’on n’en puisse tirer quelque chose de bon : quoiqu’on en doive choisir de meilleures quand on est libre de choisir, on a de quoi se consoler quand on y est réduit, puisqu’on peut les faire parler de ce qu’ils savent, et que les personnes d’esprits peuvent toujours tirer quelque instruction des gens les moins éclairés. Mais revenons aux choses dont il faut instruire une fille.
CHAPITRE XII. Suite des devoirs des femmes.
Il y a la science de se faire servir, qui n’est pas petite. Il faut choisir des domestiques qui aient de l’honneur et de la religion ; il faut connaître les fonctions auxquelles on veut les appliquer, le temps et la peine qu’il faut donner à chaque chose, la manière de la bien faire, et la dépense qui y est nécessaire. Vous gronderez mal à propos un officier, par exemple, si vous voulez qu’il ait dressé un fruit plus promptement qu’il n’est possible, ou si vous ne savez pas à peu près le prix et la quantité du sucre et des autres choses qui doivent entrer dans ce que vous lui faites faire : ainsi vous êtes en danger d’être la dupe ou le fléau de vos domestiques, si vous n’avez quelque connaissance de leurs métiers.
Il faut encore savoir connaître leurs humeurs, ménager leurs esprits, et policer chrétiennement toute cette petite république, qui est d’ordinaire fort tumultueuse. Il faut sans doute de l’autorité ; car moins les gens sont raisonnables, plus il faut que la crainte les retienne : mais comme ce sont des Chrétiens, qui sont vos frères en Jésus-Christ, et que vous devez respecter comme ses membres, vous êtes obligé de ne payer d’autorité que quand la persuasion manque.
Tâchez de vous faire aimer de vos gens sans aucune basse familiarité : n’entrez pas en conversation avec eux ; mais aussi ne craignez pas de leur parler assez souvent avec affection et sans hauteur sur leurs besoins. Qu’ils soient assurés de trouver en vous du conseil et de la compassion : ne les reprenez point aigrement de leurs défauts, n’en paraissez ni surpris ni rebuté, tant que vous espérez qu’ils seront pas incorrigibles ; faites-leur entendre doucement raison, et souffrez souvent d’eux pour le service, afin d’être en état de les convaincre de sang-froid que c’est sans chagrin et sans impatience que vous leur parlez, bien moins pour votre service que pour leur intérêt. Il ne sera pas facile d’accoutumer les jeunes personnes de qualité à cette conduite douce et charitable ; car l’impatience et l’ardeur de la jeunesse, jointe à la fausse idée qu’on leur donne de leur naissance, leur fait regarder les domestiques à peu près comme des chevaux : on se croit d’une autre nature que les valets ; on suppose qu’ils sont faits pour la commodité de leurs maîtres. Tâchez de montrer combien ces maximes sont contraires à la modestie pour soi, et à l’humanité pour son prochain. Faites entendre que les hommes ne sont point faits pour être servis ; que c’est une erreur brutale de croire qu’il y ait des hommes nés pour flatter la paresse et l’orgueil des autres ; que le service étant établi contre l’égalité naturelle des hommes, il faut l’adoucir autant qu’on le peut ; que les maîtres, qui sont mieux élevés que leurs valets, étant pleins de défauts, il ne faut pas s’attendre que les valets n’en aient point, eux qui ont manqué d’instructions et de bons exemples ; qu’enfin, si les valets se gâtent en servant mal, ce que l’on appelle d’ordinaire être bien servi, gâte encore plus les maîtres ; car cette facilité de se satisfaire en tout, ne fait qu’amollir l’âme, que la rendre ardente et passionnée pour les moindres commodités, enfin que la livrer à ses désirs.
Pour ce gouvernement domestique, rien n’est meilleur que d’y accoutumer les filles de bonne heure. Donnez-leur quelque chose à régler, à condition de vous en rendre compte : cette confiance les charmera ; car la jeunesse ressent un plaisir incroyable lorsqu’on commence à se fier à elle, et à la faire enter dans quelque affaire sérieuse. On en voit un bel exemple dans la reine Marguerite. Cette princesse raconte, dans ses Mémoires, que le plus sensible plaisir qu’elle ait eu en sa vie, fut de voir que la Reine sa mère commença à lui parler, lorsqu’elle était encore très jeune, comme à une personne mûre : elle se sentit transportée de joie d’entrer dans la confidence de la Reine, et de son frère le duc d’Anjou, pour le secret de l’Etat, elle qui n’avait connu jusque là que des jeux d’enfants. Laissez même faire quelque faute à une fille dans de tels essais, et sacrifiez quelque chose à son instruction ; faites-lui remarquer doucement ce qu’il aurait fallu faire ou dire, pour éviter les inconvénients où elle est tombée ; racontez-lui vos expériences passées, et ne craignez point de lui dire les fautes semblables aux siennes, que vous avez faites dans votre jeunesse : par là vous lui inspirerez la confiance, sans laquelle l’éducation se tourne en formalités gênantes.
Apprenez à une fille à lire et à écrire correctement. Il est honteux, mais ordinaire, de voir des femmes qui ont de l’esprit et de la politesse, ne savoir pas bien prononcer ce qu’elles lisent : ou elles hésitent, ou elles chantent en lisant ; au lieu qu’il faut prononcer d’un ton simple et naturel, mais ferme et uni. Elles manquent encore plus grossièrement pour l’orthographe, ou pour la manière de former ou de lier les lettres en écrivant : au moins accoutumez-les à faire leurs lignes droites, à rendre leur caractère net et lisible. Il faudrait aussi qu’une fille sût la grammaire : pour sa langue naturelle, il n’est pas question de la lui apprendre par règle, comme les écoliers apprennent le latin en classe ; accoutumez-les seulement sans affectation à ne prendre point un temps pour un autre, à se servir des termes propres, à expliquer nettement leurs pensées avec ordre, et d’une manière courte et précise : vous les mettrez en état d’apprendre un jour à leurs enfants à bien parler sans aucune étude. On sait que, dans l’ancienne Rome, la mère des Gracques contribua beaucoup, par une bonne éducation, à former l’éloquence de ses enfants, qui devinrent de si grands hommes.
Elles devraient aussi savoir les quatre règles de l’arithmétique ; vous vous en servirez utilement pour leur faire faire souvent des comptes. C’est une occupation fort épineuse pour beaucoup de gens ; mais l’habitude prise dès l’enfance, jointe à la facilité de faire promptement, par le secours des règles, toutes sortes de comptes les plus embrouillés, diminuera fort ce dégoût. On sait assez que l’exactitude de compter souvent fait le bon ordre dans les maisons. Il serait bon aussi qu’elles sussent quelque chose des principales règles de la justice ; par exemple, la différence qu’il y a entre un testament et une donation ; ce que c’est qu’un contrat, une substitution, un partage de cohéritiers ; les principales règles du droit, ou des coutumes du pays où l’on est, pour rendre ces actes valides ; ce que c’est que propre, ce que c’est que communauté ; ce que c’est que biens meubles et immeubles. Si elles se marient, toutes leurs principales affaires rouleront là-dessus.
Mais en même temps montrez-leur combien elles sont incapables d’enfoncer dans les difficultés du droit ; combien le droit lui-même, par la faiblesse de l’esprit des hommes, est plein d’obscurités et de règles douteuses ; combien la jurisprudence varie ; combien tout ce qui dépend des juges, quelque clair qu’il paraisse, devient incertain ; combien les longueurs des meilleures affaires même sont ruineuses et insupportables. Montrez-leur l’agitation du palais, la fureur de la chicane, les détours pernicieux et les subtilités de la procédure, les frais immenses qu’elle attire, la misère de ceux qui plaident, l’industrie des avocats, des procureurs et des greffiers, pour s’enrichir bientôt en appauvrissant les parties. Ajoutez les moyens qui rendent mauvaise, par la forme, une affaire bonne dans le fond ; les oppositions des maximes de tribunal à tribunal : si vous êtes renvoyé à la grand’chambre, votre procès est gagné ; si vous allez aux enquêtes, il est perdu. N’oubliez pas les conflits de juridiction, et le danger où l’on est de plaider au conseil plusieurs années pour savoir où l’on plaidera. Enfin remarquez la différence qu’on trouve souvent entre les avocats et les juges sur la même affaire ; dans la consultation vous avez gain de cause, et votre arrêt vous condamne aux dépens.
Tout cela me semble important pour empêcher les femmes de se passionner sur les affaires, et de s’abandonner aveuglément à certains conseils ennemis de la paix, lorsqu’elles sont veuves, ou maîtresses de leur bien dans un autre état. Elles doivent écouter leurs gens d’affaires, mais non pas se livrer à eux.
Il faut qu’elles s’en défient dans les procès qu’ils veulent leur faire entreprendre, qu’elles consultent les gens d’un esprit plus étendu et plus attentif aux avantages d’un accommodement, et qu’enfin elles soient persuadées que la principale habileté dans les affaires est d’en prévoir les inconvénients, et de les savoir éviter.
Les filles qui ont une naissance et un bien considérables, ont besoin d’être instruites des devoirs des seigneurs dans leurs terres. Dites-leur donc ce qu’on peut faire pour empêcher les abus, les violences, les chicanes, les faussetés si ordinaires à la campagne. Joignez-y les moyens d’établir de petites écoles, et des assemblées de charité pour le soulagement des pauvres malades. Montrez aussi le trafic qu’on peut quelquefois établir en certains pays pour y diminuer la misère, mais surtout comment on peut procurer au peuple une instruction solide et une police chrétienne. Tout cela demanderait un détail trop long pour être mis ici. En expliquant les devoirs des seigneurs, n’oubliez pas leurs droits : dites ce que c’est que fiefs, seigneur dominant, vassal, hommages, rentes, dîmes inféodées, droit de champart, lods et ventes, indemnité, amortissement et reconnaissances, papiers terriers et autres choses semblables. Ces connaissances sont nécessaires, puisque le gouvernement des terres consiste entièrement dans toutes ces choses.
Après ces instructions, qui doivent tenir la première place, je crois qu’il n’est pas inutile de laisser aux filles, selon leurs loisirs et la portée de leur esprit, la lecture des livres profanes qui n’ont rien de dangereux pour les passions : c’est même le moyen de les dégoûter des comédies et des romans. Donnez-leur donc les histoires grecques et romaines ; elles y verront des prodiges de courage et de désintéressement. Ne leur laissez pas ignorer l’histoire de France, qui à aussi ses beautés ; mêlez celles des pays voisins, et les relations des pays éloignés judicieusement écrites. Tout cela sert à agrandir l’esprit, et à élever l’âme à de grands sentiments, pourvu qu’on évite la vanité et l’affectation.