Les Aventures de Télémaque (page 6)

François Fénelon · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 27 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais aussi n’allez pas chercher les périls sans utilité. La valeur ne peut être une vertu qu’autant qu’elle est réglée par la prudence : autrement, c’est un mépris insensé de la vie, et une ardeur brutale. La valeur emportée n’a rien de sûr : celui qui ne se possède point dans les dangers est plutôt fougueux que brave ; il a besoin d’être hors de lui pour se mettre au-dessus de la crainte, parce qu’il ne peut la surmonter par la situation naturelle de son cœur. En cet état, s’il ne fuit pas, du moins il se trouble ; il perd la liberté de son esprit, qui lui serait nécessaire pour donner de bons ordres, pour profiter des occasions, pour renverser les ennemis, et pour servir sa patrie. S’il a toute l’ardeur d’un soldat, il n’a point le discernement d’un capitaine. Encore même n’a-t-il pas le vrai courage d’un simple soldat ; car le soldat doit conserver dans le combat la présence d’esprit et la modération nécessaire pour obéir. Celui qui s’expose témérairement trouble l’ordre et la discipline des troupes, donne un exemple de témérité, et expose souvent l’armée entière à de grands malheurs. Ceux qui préfèrent leur vaine ambition à la sûreté de la cause commune, méritent des châtiments, et non des récompenses.

Gardez-vous donc bien, mon cher fils, de chercher la gloire avec impatience. Le vrai moyen de la trouver est d’attendre tranquillement l’occasion favorable. La vertu se fait d’autant plus révérer, qu’elle se montre plus simple, plus modeste, plus ennemie de tout faste. C’est à mesure que la nécessité de s’exposer au péril augmente, qu’il faut aussi de nouvelles ressources de prévoyance et de courage qui aillent toujours croissant. Au reste, souvenez-vous qu’il ne faut s’attirer l’envie de personne. De votre côté, ne soyez point jaloux du succès des autres. Louez-les pour tout ce qui mérite quelque louange ; mais louez avec discernement : disant le bien avec plaisir, cachez le mal et n’y pensez qu’avec douleur. Ne décidez point devant ces anciens capitaines qui ont toute l’expérience que vous ne pouvez avoir : écoutez-les avec déférence ; consultez-les ; priez les plus habiles de vous instruire ; et n’ayez point de honte d’attribuer à leurs instructions tout ce que vous ferez de meilleur. Enfin, n’écoutez jamais les discours par lesquels on voudra exciter votre défiance ou votre jalousie contre les autres chefs. Parlez-leur avec confiance et ingénuité. Si vous croyez qu’ils aient manqué à votre égard, ouvrez-leur votre cœur, expliquez-leur toutes vos raisons. S’ils sont capables de sentir la noblesse de cette conduite, vous les charmerez, et vous tirerez d’eux tout ce que vous aurez sujet d’en attendre. Si au contraire ils ne sont pas assez raisonnables pour entrer dans vos sentiments, vous serez instruit par vous-même de ce qu’il y aura en eux d’injuste à souffrir ; vous prendrez vos mesures pour ne vous plus commettre jusqu’à ce que la guerre finisse, et vous n’aurez rien à vous reprocher. Mais surtout ne dites jamais à certains flatteurs, qui sèment la division, les sujets de peine que vous croirez avoir contre les chefs de l’armée où vous serez.

Je demeurerai ici, continua Mentor, pour secourir Idoménée dans le besoin où il est de travailler au bonheur de ses peuples, et pour achever de lui faire réparer les fautes que ses mauvais conseils et les flatteurs lui ont fait commettre dans l’établissement de son nouveau royaume.

Alors Télémaque ne put s’empêcher de témoigner à Mentor quelque surprise, et même quelque mépris pour la conduite d’Idoménée. Mais Mentor l’en reprit d’un ton sévère. Êtes-vous étonné, lui dit-il, de ce que les hommes les plus estimables sont encore hommes, et montrent encore quelques restes des faiblesses de l’humanité parmi les pièges innombrables et les embarras inséparables de la royauté ? Idoménée, il est vrai, a été nourri dans des idées de faste et de hauteur ; mais quel philosophe pourrait se défendre de la flatterie, s’il avait été en sa place ? Il est vrai qu’il s’est laissé trop prévenir par ceux qui ont eu sa confiance ; mais les plus sages rois sont souvent trompés, quelques précautions qu’ils prennent pour ne l’être pas. Un roi ne peut se passer de ministres, qui le soulagent et en qui il se confie, puisqu’il ne peut tout faire. D’ailleurs, un roi connaît beaucoup moins que les particuliers les hommes qui l’environnent : on est toujours masqué auprès de lui ; on épuise toutes sortes d’artifices pour le tromper. Hélas ! cher Télémaque, vous ne l’éprouverez que trop ! On ne trouve point dans les hommes ni les vertus ni les talents qu’on y cherche. On a beau les étudier et les approfondir, on s’y mécompte tous les jours. On ne vient même jamais à bout de faire, des meilleurs hommes, ce qu’on aurait besoin d’en faire pour le bien public. Ils ont leurs entêtements, leurs incompatibilités, leurs jalousies. On ne les persuade ni on ne les corrige guère.

Plus on a de peuple à gouverner, plus il faut de ministres, pour faire par eux ce qu’on ne peut faire soi-même, et plus on a besoin d’hommes à qui on confie l’autorité, plus on est exposé à se tromper dans de tels choix. Tel critique aujourd’hui impitoyablement les rois, qui gouvernerait demain beaucoup moins bien qu’eux, et qui ferait les mêmes fautes, avec d’autres infiniment plus grandes, si on lui confiait la même puissance. La condition privée, quand on y joint un peu d’esprit pour bien parler, couvre tous les défauts naturels, relève des talents éblouissants, et fait paraître un homme digne de toutes les places dont il est éloigné. Mais c’est l’autorité qui met tous les talents à une rude épreuve, et qui découvre de grands défauts.

La grandeur est comme certains verres qui grossissent tous les objets. Tous les défauts paraissent croître dans ces hautes places, où les moindres choses ont de grandes conséquences, et où les plus légères fautes ont de violents contre-coups. Le monde entier est occupé à observer un seul homme à toute heure, et à le juger en toute rigueur. Ceux qui le jugent n’ont aucune expérience de l’état où il est. Ils n’en sentent point les difficultés, et ils ne veulent plus qu’il soit homme, tant ils exigent de perfection de lui. Un roi y quelque bon et sage qu’il soit, est encore homme. Son esprit a des bornes, et sa vertu en a aussi. Il a de l’humeur, des passions, des habitudes, dont il n’est pas tout à fait le maître. Il est obsédé par des gens intéressés et artificieux ; il ne trouve point les secours qu’il cherche. Il tombe chaque jour dans quelque mécompte, tantôt par ses passions, et tantôt par celles de ses ministres. À peine a-t-il réparé une faute, qu’il retombe dans une autre. Telle est la condition des rois les plus éclairés et les plus vertueux.

Les plus longs et les meilleurs règnes sont trop courts et trop imparfaits, pour réparer à la fin ce qu’on a gâté, sans le vouloir, dans les commencements. La royauté porte avec elle toutes ces misères : l’impuissance humaine succombe sous un fardeau si accablant. Il faut plaindre les rois, et les excuser. Ne sont-ils pas à plaindre d’avoir à gouverner tant d’hommes, dont les besoins sont infinis, et qui donnent tant de peines à ceux qui veulent les bien gouverner ? Pour parler franchement, les hommes sont fort à plaindre d’avoir à être gouvernés par un roi, qui n’est qu’homme semblable à eux ; car il faudrait les dieux pour redresser les hommes. Mais les rois ne sont pas moins à plaindre, n’étant qu’hommes, c’est-à-dire faibles et imparfaits, d’avoir à gouverner cette multitude innombrable d’hommes corrompus et trompeurs.

Télémaque répondit avec vivacité : Idoménée a perdu, par sa faute, le royaume de ses ancêtres en Crète ; et, sans vos conseils, il en aurait perdu un second à Salente.

J’avoue, reprit Mentor, qu’il a fait de grandes fautes ; mais cherchez dans la Grèce, et dans tous les autres pays les mieux policés, un roi qui n’en ait point fait d’inexcusables. Les plus grands hommes ont dans leur tempérament et dans le caractère de leur esprit, des défauts qui les entraînent ; et les plus louables sont ceux qui ont le courage de connaître et de réparer leurs égarements. Pensez-vous qu’Ulysse, le grand Ulysse, votre père, qui est le modèle des rois de la Grèce, n’ait pas aussi ses faiblesses et ses défauts ? Si Minerve ne l’eût conduit pas à pas, combien de fois aurait-il succombé dans les périls et dans les embarras où la fortune s’est jouée de lui ! Combien de fois Minerve l’a-t-elle retenu ou redressé, pour le conduire toujours à la gloire par le chemin de la vertu ! N’attendez pas même, quand vous le verrez régner avec tant de gloire à Ithaque, de le trouver sans imperfection ; vous lui en verrez, sans doute : La Grèce, l’Asie, et toutes les îles des mers, l’ont admiré malgré ces défauts ; mille qualités merveilleuses les font oublier. Vous serez trop heureux de pouvoir l’admirer aussi, et de l’étudier sans cesse comme votre modèle.

Accoutumez-vous donc, ô Télémaque, à n’attendre des plus grands hommes que ce que l’humanité est capable de faire. La jeunesse, sans expérience, se livre à une critique présomptueuse, qui la dégoûte de tous les modèles qu’elle a besoin de suivre, et qui la jette dans une indocilité incurable. Non-seulement vous devez aimer, respecter, imiter votre père, quoiqu’il ne soit point parfait ; mais encore vous devez avoir une haute estime pour Idoménée, malgré tout ce que j’ai repris en lui. Il est naturellement sincère, droit, équitable, libéral, bienfaisant ; sa valeur est parfaite ; il déteste la fraude quand il la connaît, et qu’il suit librement la véritable pente de son cœur. Tous ses talents extérieurs sont grands, et proportionnés à sa place. Sa simplicité à avouer son tort ; sa douceur, sa patience pour se laisser dire par moi les choses les plus dures ; son courage contre lui-même pour réparer publiquement ses fautes, et pour se mettre par là au-dessus de toute la critique des hommes, montrent une âme véritablement grande. Le bonheur, ou le conseil d’autrui, peuvent préserver de certaines fautes un homme très-médiocre ; mais il n’y a qu’une vertu extraordinaire qui puisse engager un roi, si longtemps séduit par la flatterie, à réparer son tort. Il est bien plus glorieux de se relever ainsi, que de n’être jamais tombé. Idoménée a fait les fautes que presque tous les rois font ; mais presque aucun roi ne fait, pour se corriger, ce qu’il vient de faire. Pour moi, je ne pouvais me lasser de l’admirer dans les moments mêmes où il me permettait de le contredire. Admirez-le aussi, mon cher Télémaque : c’est moins pour sa réputation que pour votre utilité, que je vous donne ce conseil.

Mentor fit sentir à Télémaque, par ce discours, combien il est dangereux d’être injuste en se laissant aller à une critique rigoureuse contre les autres hommes, et surtout contre ceux qui sont chargés des embarras et des difficultés du gouvernement. Ensuite il lui dit : Il est temps que vous partiez ; adieu : je vous attendrai. Ô mon cher Télémaque, souvenez-vous que ceux qui craignent les dieux n’ont rien à craindre des hommes. Vous vous trouverez dans les plus extrêmes périls ; mais sachez que Minerve ne vous abandonnera point.

À ces mots, Télémaque crut sentir la présence de la déesse ; et il eût même reconnu que c’était elle qui parlait pour le remplir de confiance, si la déesse n’eût rappelé l’idée de Mentor, en lui disant : N’oubliez pas, mon fils, tous les soins que j’ai pris pendant votre enfance, pour vous rendre sage et courageux comme votre père. Ne faites rien qui ne soit digne de ses grands exemples, et des maximes de vertu que j’ai tâché de vous inspirer.

Le soleil se levait déjà, et dorait le sommet des montagnes, quand les rois sortirent de Salente pour rejoindre leurs troupes. Ces troupes, campées autour de la ville, se mirent en marche sous leurs commandants. On voyait de tous côtés briller le fer des piques hérissées ; l’éclat des boucliers éblouissait les yeux ; un nuage de poussière s’élevait jusqu’aux nues. Idoménée, avec Mentor, conduisait dans la campagne les rois alliés, et s’éloignait des murs de la ville. Enfin ils se séparèrent, après s’être donné de part et d’autre les marques d’une vraie amitié ; et les alliés ne doutèrent plus que la paix ne fût durable, lorsqu’ils connurent la bonté du cœur d’Idoménée, qu’on leur avait représenté bien différent de ce qu’il était : c’est qu’on jugeait de lui, non par ses sentiments naturels, mais par les conseils flatteurs et injustes auxquels il s’était livré.

Après que l’armée fut partie, Idoménée mena Mentor dans tous les quartiers de la ville. Voyons, disait Mentor, combien vous avez d’hommes et dans la ville et dans la campagne voisine ; faisons-en le dénombrement. Examinons aussi combien vous avez de laboureurs parmi ces hommes. Voyons combien vos terres portent dans les années médiocres, de blé, de vin, d’huile, et des autres choses utiles : nous saurons par cette voie si la terre fournit de quoi nourrir tous ses habitants, et si elle produit encore de quoi faire un commerce utile de son superflu avec les pays étrangers. Examinons aussi combien vous avez de vaisseaux et de matelots ; c’est par là qu’il faut juger de votre puissance. Il alla visiter le port, et entra dans chaque vaisseau. Il s’informa des pays où chaque vaisseau allait pour le commerce ; quelles marchandises il y apportait ; celles qu’il prenait au retour ; quelle était la dépense du vaisseau pendant la navigation ; les prêts que les marchands se faisaient les uns aux autres ; les sociétés qu’ils faisaient entre eux, pour savoir si elles étaient équitables et fidèlement observées ; enfin, les hasards des naufrages et les autres malheurs du commerce, pour prévenir la ruine des marchands, qui, par l’avidité du gain, entreprennent souvent des choses qui sont au delà de leurs forces.

Il voulut qu’on punît sévèrement toutes les banqueroutes, parce que celles qui sont exemptes de mauvaise foi ne le sont presque jamais de témérité. En même temps, il fit des règles pour faire en sorte qu’il fût aisé de ne faire jamais banqueroute. Il établit des magistrats à qui les marchands rendaient compte de leurs effets, de leurs profits, de leurs dépenses, et de leurs entreprises. Il ne leur était jamais permis de risquer le bien d’autrui, et ils ne pouvaient même risquer que la moitié du leur. De plus, ils faisaient en société les entreprises qu’ils ne pouvaient faire seuls ; et la police de ces sociétés était inviolable, par la rigueur des peines imposées à ceux qui ne les suivaient pas. D’ailleurs, la liberté du commerce était entière : bien loin de le gêner par des impôts, on promettait une récompense à tous les marchands qui pourraient attirer à Salente le commerce de quelque nouvelle nation.

Ainsi les peuples y accoururent bientôt en foule de toutes parts. Le commerce de cette ville était semblable au flux et au reflux de la mer. Les trésors y entraient comme les flots viennent l’un sur l’autre. Tout y était apporté et tout en sortait librement. Tout ce qui entrait était utile ; tout ce qui sortait laissait, en sortant, d’autres richesses en sa place. La justice sévère présidait, dans le port, au milieu de tant de nations. La franchise, la bonne foi, la candeur, semblaient, du haut de ces superbes tours, appeler les marchands des terres les plus éloignées : chacun de ces marchands, soit qu’il vînt des rives orientales où le soleil sort chaque jour du sein des ondes, soit qu’il fût parti de cette grande mer où le soleil, lassé de son cours, va éteindre ses feux, vivait, paisible et en sûreté, dans Salente comme dans sa patrie.

Pour le dedans de la ville, Mentor visita tous les magasins, toutes les boutiques d’artisans, et toutes les places publiques. Il défendit toutes les marchandises de pays étrangers qui pouvaient introduire le luxe et la mollesse. Il régla les habits, la nourriture, les meubles ; la grandeur et l’ornement des maisons, pour toutes les conditions différentes. Il bannit tous les ornements d’or et d’argent ; et il dit à Idoménée : Je ne connais qu’un seul moyen pour rendre votre peuple modeste dans sa dépense, c’est que vous lui en donniez vous-même l’exemple. Il est nécessaire que vous ayez une certaine majesté dans votre extérieur, mais votre autorité sera assez marquée par vos gardes et par les principaux officiers qui vous environnent. Contentez-vous d’un habit de laine très-fine, teinte en pourpre ; que les principaux de l’État après vous soient vêtus de la même laine, et que toute la différence ne consiste que dans la couleur, et dans une légère broderie d’or que vous aurez sur le bord de votre habit. Les différentes couleurs serviront à distinguer les différentes conditions, sans avoir besoin ni d’or, ni d’argent, ni de pierreries.

Réglez les conditions par la naissance. Mettez au premier rang ceux qui ont une noblesse plus ancienne et plus éclatante. Ceux qui auront le mérite et l’autorité des emplois seront assez contents de venir après ces anciennes et illustres familles, qui sont dans une si longue possession des premiers honneurs. Les hommes qui n’ont pas la même noblesse leur céderont sans peine, pourvu que vous ne les accoutumiez point à se méconnaître dans une trop prompte et trop haute fortune, et que vous donniez des louanges à la modération de ceux qui seront modestes dans la prospérité. La distinction la moins exposée à l’envie est celle qui vient d’une longue suite d’ancêtres. Pour la vertu, elle sera assez excitée, et on aura assez d’empressement à servir l’État, pourvu que vous donniez des couronnes et des statues aux belles actions, et que ce soit un commencement de noblesse pour les enfants de ceux qui les auront faites.

Les personnes du premier rang après vous seront vêtues de blanc, avec une frange d’or au bas de leurs habits. Ils auront au doigt un anneau d’or, et au cou une médaille d’or avec votre portrait. Ceux du second rang seront vêtus de bleu ; ils porteront une frange d’argent, avec l’anneau, et point de médaille ; les troisièmes, de vert, sans anneau et sans frange, mais avec la médaille d’argent ; les quatrièmes, d’un jaune d’aurore ; les cinquièmes, d’un rouge pâle ou de rose ; les sixièmes, de gris-de-lin ; et les septièmes, qui seront les derniers du peuple, d’une couleur mêlée de jaune et de blanc. Voilà les habits de sept conditions différentes pour les hommes libres. Tous les esclaves seront vêtus de gris-brun. Ainsi, sans aucune dépense, chacun sera distingué suivant sa condition, et on bannira de Salente tous les arts qui ne servent qu’à entretenir le faste. Tous les artisans qui seraient employés à ces arts pernicieux serviront ou aux arts nécessaires, qui sont en petit nombre, ou au commerce, ou à l’agriculture. On ne souffrira jamais aucun changement, ni pour la nature des étoffes, ni pour la forme des habits ; car il est indigne que des hommes, destinés à une vie sérieuse et noble, s’amusent à inventer des parures affectées, ni qu’ils permettent que leurs femmes, à qui ces amusements seraient moins honteux, tombent jamais dans cet excès.

Mentor, semblable à un habile jardinier qui retranche dans ses arbres fruitiers le bois inutile, tâchait ainsi de retrancher le faste inutile qui corrompait les mœurs : il ramenait toutes choses à une noble et frugale simplicité. Il régla de même la nourriture des citoyens et des esclaves. Quelle honte, disait-il, que les hommes les plus élevés fassent consister leur grandeur dans les ragoûts, par lesquels ils amollissent leurs âmes, et ruinent insensiblement la santé de leur corps ! Ils doivent faire consister leur bonheur dans leur modération, dans leur autorité pour faire du bien aux autres hommes, et dans la réputation que leurs bonnes actions doivent leur procurer. La sobriété rend la nourriture la plus simple très agréable. C’est elle qui donne, avec la santé la plus vigoureuse, les plaisirs les plus purs et les plus constants. Il faut donc borner vos repas aux viandes les meilleures, mais apprêtées sans aucun ragoût. C’est un art pour empoisonner les hommes, que celui d’irriter leur appétit au delà de leur vrai besoin.

Idoménée comprit bien qu’il avait eu tort de laisser les habitants de sa nouvelle ville amollir et corrompre leurs mœurs, en violant toutes les lois de Minos sur la sobriété ; mais le sage Mentor lui fit remarquer que les lois mêmes, quoique renouvelées, seraient inutiles, si l’exemple du roi ne leur donnait une autorité qui ne pouvait venir d’ailleurs. Aussitôt Idoménée régla sa table, où il n’admit que du pain excellent, de vin du pays, qui est fort et agréable, mais en fort petite quantité, avec des viandes simples, telles qu’il en mangeait avec les autres Grecs au siège de Troie. Personne n’osa se plaindre d’une règle que le roi s’imposait lui-même ; et chacun se corrigea de la profusion et de la délicatesse où l’on commençait à se plonger pour les repas.

Mentor retrancha ensuite la musique molle et efféminée qui corrompait toute la jeunesse. Il ne condamna pas avec une moindre sévérité la musique bachique, qui n’enivre guère moins que le vin, et qui produit des mœurs pleines d’emportement et d’impudence. Il borna toute la musique aux fêtes dans les temples, pour y chanter les louanges des dieux et des héros qui ont donné l’exemple des plus rares vertus. Il ne permit aussi que pour les temples les grands ornements d’architecture, tels que les colonnes, les frontons, les portiques ; il donna des modèles d’une architecture simple et gracieuse, pour faire, dans un médiocre espace, une maison gaie et commode pour une famille nombreuse, en sorte qu’elle fût tournée à un aspect sain, que les logements en fussent dégagés les uns des autres, que l’ordre et la propreté s’y conservassent facilement, et que l’entretien fût de peu de dépense.

Il voulut que chaque maison un peu considérable eût un salon et un petit péristyle, avec de petites chambres pour toutes les personnes libres. Mais il défendit très-sévèrement la multitude superflue et la magnificence des logements. Ces divers modèles de maisons, suivant la grandeur des familles, servirent à embellir à peu de frais une partie de la ville, et à la rendre régulière ; au lieu que l’autre partie, déjà achevée suivant le caprice et le faste des particuliers, avait, malgré sa magnificence, une disposition moins agréable et moins commode. Cette nouvelle ville fut bâtie en très-peu de temps, parce que la côte voisine de la Grèce fournit de bons architectes, et qu’on fit venir un très-grand nombre de maçons de l’Épire et de plusieurs autres pays, à condition qu’après avoir achevé leurs travaux ils s’établiraient autour de Salente, y prendraient des terres à défricher, et serviraient à peupler la campagne.

La peinture et la sculpture parurent à Mentor des arts qu’il n’est pas permis d’abandonner ; mais il voulut qu’on souffrît dans Salente peu d’hommes attachés à ces arts. Il établit une école où présidaient des maîtres d’un goût exquis, qui examinaient les jeunes élèves. Il ne faut, disait-il, rien de bas et de faible dans ces arts, qui ne sont pas absolument nécessaires. Par conséquent, on n’y doit admettre que des jeunes gens d’un génie qui promette beaucoup, et qui tendent à la perfection. Les autres sont nés pour des arts moins nobles, et ils seront employés plus utilement aux besoins ordinaires de la république. Il ne faut, disait-il, employer les sculpteurs et les peintres que pour conserver la mémoire des grands hommes et des grandes actions. C’est dans les bâtiments publics, ou dans les tombeaux, qu’on doit conserver des représentations de tout ce qui a été fait avec une vertu extraordinaire pour le service de la patrie. Au reste, la modération et la frugalité de Mentor n’empêchèrent pas qu’il n’autorisât tous les grands bâtiments destinés aux courses des chevaux et de chariots, aux combats de lutteurs, à ceux du ceste, et à tous les autres exercices qui cultivent les corps pour les rendre plus adroits et plus vigoureux.

Il retrancha un nombre prodigieux de marchands qui vendaient des étoffes façonnées des pays éloignés, des broderies d’un prix excessif, des vases d’or et d’argent, avec des figures de dieux, d’hommes et d’animaux ; enfin, des liqueurs et des parfums. Il voulut même que les meubles de chaque maison fussent simples, et faits de manière à durer longtemps ; en sorte que les Salentins, qui se plaignaient hautement de leur pauvreté, commencèrent à sentir combien ils avaient de richesses superflues : mais c’étaient des richesses trompeuses, qui les appauvrissaient, et ils devenaient effectivement riches à mesure qu’ils avaient le courage de s’en dépouiller. C’est s’enrichir, disaient-ils eux-mêmes, que de mépriser de telles richesses, qui épuisent l’État, et que de diminuer ses besoins, en les réduisant aux vraies nécessités de la nature.

Mentor se hâta d’aller visiter les arsenaux et tous les magasins, pour savoir si les armes et toutes les autres choses nécessaires à la guerre étaient en bon état ; car il faut, disait-il, être toujours prêt à faire la guerre, pour n’être jamais réduit au malheur de la faire. Il trouva que plusieurs choses manquaient partout. Aussitôt on assembla des ouvriers pour travailler sur le fer, sur l’acier et sur l’airain. On voyait s’élever, des fournaises ardentes, des tourbillons de fumée et de flammes semblables à ces feux souterrains que vomit le mont Etna. Le marteau résonnait sur l’enclume, qui gémissait sous les coups redoublés. Les montagnes voisines et les rivages de la mer en retentissaient ; on eût cru être dans cette île où Vulcain, animant les Cyclopes, forge des foudres pour le père des dieux ; et, par une sage prévoyance, on voyait, dans une profonde paix, tous les préparatifs de la guerre.

Ensuite Mentor sortit de la ville avec Idoménée, et trouva une grande étendue de terres fertiles qui demeuraient incultes : d’autres n’étaient cultivées qu’à demi, par la négligence et par la pauvreté des laboureurs, qui, manquant d’hommes et de bœufs, manquaient aussi de courage et de force de corps pour mettre l’agriculture dans sa perfection. Mentor, voyant cette campagne désolée, dit au roi : La terre ne demande ici qu’à enrichir ses habitants ; mais les habitants manquent à la terre. Prenons donc tous ces artisans superflus qui sont dans la ville, et dont les métiers ne serviraient qu’à dérégler les mœurs, pour leur faire cultiver ces plaines et ces collines. Il est vrai que c’est un malheur, que tous ces hommes exercés à des arts qui demandent une vie sédentaire ne soient point exercés au travail ; mais voici un moyen d’y remédier. Il faut partager entre eux les terres vacantes, et appeler à leur secours des peuples voisins, qui feront sous eux le plus rude travail. Ces peuples le feront, pourvu qu’on leur promette des récompenses convenables sur les fruits des terres mêmes qu’ils défricheront : ils pourront, dans la suite, en posséder une partie, et être ainsi incorporés à votre peuple, qui n’est pas assez nombreux. Pourvu qu’ils soient laborieux, et dociles aux lois, vous n’aurez point de meilleurs sujets, et ils accroîtront votre puissance. Vos artisans de la ville, transplantés dans la campagne, élèveront leurs enfants au travail et au goût de la vie champêtre. De plus, tous les maçons des pays étrangers, qui travaillent à bâtir votre ville, se sont engagés à défricher une partie de vos terres, et à se faire laboureurs : incorporez-les à votre peuple dès qu’ils auront achevé leurs ouvrages de la ville. Ces ouvriers sont ravis de s’engager à passer leur vie sous une domination qui est maintenant si douce. Comme ils sont robustes et laborieux, leur exemple servira pour exciter au travail les habitants transplantés de la ville à la campagne, avec lesquels ils seront mêlés. Dans la suite, tout le pays sera peuplé de familles vigoureuses, et adonnées à l’agriculture.

Au reste, ne soyez point en peine de la multiplication de ce peuple : il deviendra bientôt innombrable, pourvu que vous facilitiez les mariages. La manière de les faciliter est bien simple : presque tous les hommes ont l’inclination de se marier ; il n’y a que la misère qui les en empêche. Si vous ne les chargez point d’impôts, ils vivront sans peine avec leurs femmes et leurs enfants ; car la terre n’est jamais ingrate ; elle nourrit toujours de ses fruits ceux qui la cultivent soigneusement ; elle ne refuse ses biens qu’à ceux qui craignent de lui donner leurs peines. Plus les laboureurs ont d’enfants, plus ils sont riches, si le prince ne les appauvrit pas ; car leurs enfants, dès leur plus tendre jeunesse, commencent à les secourir. Les plus jeunes conduisent les moutons dans les pâturages ; les autres, qui sont plus grands, mènent déjà les grands troupeaux ; les plus âgés labourent avec leur père. Cependant la mère de toute la famille prépare un repas simple à son époux et à ses chers enfants, qui doivent revenir fatigués du travail de la journée ; elle a soin de traire ses vaches et ses brebis, et on voit couler des ruisseaux de lait ; elle fait un grand feu, autour duquel toute la famille innocente et paisible prend plaisir à chanter tout le soir en attendant le doux sommeil : elle prépare des fromages, des châtaignes, et des fruits conservés dans la même fraîcheur que si on venait de les cueillir. Le berger revient avec sa flûte, et chante à la famille assemblée les nouvelles chansons qu’il a apprises dans les hameaux voisins. Le laboureur rentre avec sa charrue ; et ses bœuf fatigués marchent, le cou penché, d’un pas lent et tardif, malgré l’aiguillon qui les presse. Tous les maux du travail finissent avec la journée. Les pavots que le sommeil, par l’ordre des dieux, répand sur la terre, apaisent tous les noirs soucis par leurs charmes, et tiennent toute la nature dans un doux enchantement ; chacun s’endort, sans prévoir les peines du lendemain.

Heureux ces hommes sans ambition, sans défiance, sans artifice, pourvu que les dieux leur donnent un bon roi qui ne trouble point leur joie innocente ! Mais quelle horrible inhumanité que de leur arracher, pour des desseins pleins de faste et d’ambition, les doux fruits de leur terre, qu’ils ne tiennent que de la libérale nature et de la sueur de leur front ! La nature seule tirerait de son sein fécond tout ce qu’il faudrait pour un nombre infini d’hommes modérés et laborieux ; mais c’est l’orgueil et la mollesse de certains hommes qui en mettent tant d’autres dans une affreuse pauvreté.

Que ferai-je, disait Idoménée, si ces peuples que je répandrai dans ces fertiles campagnes négligent de les cultiver ?

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