Lettres (page 7)

François de Sales · Lettres

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Lettres, tomes 1 à 11 (édition d'Annecy) · 55 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

28 decembre 1608. (suite)

A Monsieur

Monsieur Bretaigne, Conseiller de Sa Majesté au Parlement de Bourgoigne.

A Dijon.

D

A LA BARONNE DE CHANTAL

(FRAGMENT)

Dieu favorise le dessein de la Visitation en lui préparant des âmes d'élite. Une prétendante ; estime qu'en fait le saint Evêque.

Annecy, fin décembre 1608.

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Courage, ma Fille, Dieu nous veut ayder a nostre dessein ; il nous prepare des ames d'eslite. Madamoyselle de Blonay, de laquelle autrefois je vous ay parlé, m'a declairé son desir d'estre Religieuse ; Dieu l'a marquee pour estre de la Congregation. Je luy ay dit de me laisser gouverner son secret, et je me veux rendre bien soigneux de servir cette ame en son inspiration, car Dieu m'a donné quelque mouvement particulier la dessus. Je tiens des-ja cette fille pour vostre et pour mienne.

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FRAGMENTS

DE

LETTRES A LA BARONNE DE CHANTAL

1605-1608

DI

Ne jamais reprendre le temps fixé pour l'oraison. - Le crucifix matériel et le vrai Crucifix. - Comment s'accuser en confession. - La simplicité, l'amitié, la petitesse. - Que faire quand il arrive des pensées mauvaises.

(a)

Le tems que nous determinons de donner a Dieu en l'orayson, donnons le luy avec nostre pensee libre et desoccupee de toutes autres choses, avec resolution de ne jamais le reprendre, quelz que travaux qui nous en arrivent, et tenons un tel tems pour chose qui n'est plus a nous ; et encor que vous y senties vostre misere, ne vous troubles point, ains soyes en joyeuse (2 Co 13,9), pensant que vous estes une vrayement bonne besoigne pour la misericorde de Dieu (Lettres 3 note 478)

(b)

Quand on fait les Religieuses professes, on leur met un crucifix materiel entre les bras ; mais moy, ma Fille, je vous donne le vray Crucifix. C'est vostre Espoux. Portés le entre vos bras et que vostre ame le tienne bien serré et n'abandonne point le pied de la Croix, luy donnant vostre cœur souventes fois le jour.

(c)

Je vous recommande de vous accuser en confession clairement, franchement et simplement, et ne vous empresses point pour vos confessions, pourveu que vous gardies cette fidelité a Dieu, de ne point retenir ni excuser vos pechés : Non, non, mon Sauveur, deves vous dire, jamais je n'oublieray vos volontés, car en icelles, vous m'aves justifiee (Ps 118,93).

Vuides vostre cœur de toute image des choses corporelles, et simplifies vos actions et vos paroles, tant que vous pourres. Que vostre amitié soit cordiale et sincere et sans flatterie. Faites vous fort petite a vos yeux : c'est la vraye grandeur des vefves (Lettres 3 lettre 381).

Quand il vous arrivera des pensees mauvaises et que vous vous en appercevres, faites un acte positif par une aspiration contraire, et ne perdes pas le tems a vouloir rien rechercher, mais passes outre.

Il est bon de representer ses necessités a Dieu par un simple regard, et l'invoquer au commencement de toutes vos actions. Penses que le doux Sauveur est assis dans vostre cœur comme en son throsne, et le regardés souvent, vous humiliant fort devant luy. .

Je desire que vous soyes extremement humble ; que vostre cœur soit fort clair et ouvert, et sans reserve en mon endroit.

DII

Exhortation à la douceur dans les relations avec le prochain. - Comment réprimer les défauts de nos inférieurs. - Aveu du Saint. - Les vainqueurs du mal.

Quand le saint patriarche Joseph renvoya ses freres d'Egypte pour amener Jacob leur pere, il leur donna cet advis : Ne vous courroucés point en chemin (Gn 55,24). Je vous dis de mesme : Cette miserable vie n'est qu'un acheminement a la bienheureuse ; ah ! ne nous courrouçons point en chemin, allons avec nos compaignes, doucement et paisiblement. Ne recevés pas les pretextes que l'amour propre suggere pour excuser le courroux, car saint Jacques dit tout net (Jc 1,20) : L'ire de l' homme n'opere point la justice de Dieu ; combien moins celle de la femme. Et aussi, Nostre Seigneur a formé toute sa doctrine en ces motz : Apprenes de moy que je suis doux et humble de cœur (Mt 11,29).Bref, le sucre ne gaste nulle sauce. .

Il faut resister au mal et reprimer les vices de ceux qui sont en nostre charge, puissamment, vaillamment, mais doucement, paisiblement. Rien ne matte tant l'elephant que l'aigneau, et rien ne rompt tant la fureur du canon que la laine. Je ne me suis mis en cholere, pour justement que ç'ayt esté, que je n'aye reconneu par apres que j'eusse encores plus justement fait de ne me point courroucer.

Bref, resouvenés vous que l'espouse de Nostre Seigneur est appel1ee Sulamite (Ct 7,1), c'est a dire paisible, et que dessous sa langue est le lait et le miel ; en ses levres, le rayon distillant, comme il est dit au Cantique (Ct 4,11). Saint Paul nous apprend de vaincre le mal (Rm 12, 21), et non seulement de le combattre. Ceux qui se courroucent combattent le mal, mais ceux qui sont doux le vainquent: Surmontes, dit l'Apostre (Rm 12, ) le mal par le bien.

DIII

Avoir son âme en ses mains ; comment elle nous échappe et les moyens de la reprendre, - Obligation d'une âme qui est toute à Dieu. - Le présent, le passé et l'avenir, et remploi qu'il convient d'en faire pour servir Notre-Seigneur comme il le désire.

(a)

Mon ame est au hazard, je la porte en mes mains, disait David (Ps 118,109). Examines souvent si vous aves vostre ame en vos mains ; si quelque passion, trouble ou inquietude vous l'a point ravie ; si vous l'aves en vostre commandement, ou bien si elle est point engagee en quelque affection ; et si vous voyes qu'elle vous soit eschappee, avant toutes choses, cherches la et la reprenes. Mais resouvenes vous qu'il la faut reprendre fort bellement et doucement, car si vous la voules saysir a force de bras, vous l'effaroucheres.

Dieu soit nostre tout!

(b)

Considerés souvent si vous pouves dire avec verité : Mon Bienaymé est a moy, et moy a luy (Ct 2,16). Voyés s'il y a quelques pieces et facultés de vostre ame ou quelque sens de vostre cors qui ne soit pas a Dieu, et l'ayant. descouvert, reprenes le ou qu'il soit, et le luy rendes, car vous estes a luy, toute, toute.

Nostre Seigneur desire que vous ne pensies ni a vostre advancement ni a vostre amendement, point du tout ; mais a recevoir et employer fidellement les occasions de le servir et prattiquer les vertus dans chaque moment, sans aucune reflexion sur le passé ni l'avenir. Chaque moment present doit porter son soin (Mt 6,34), et l'unique occupation dans les retours a Dieu, est un general abandonnement et desir qu'il destruise tout ce qui s'oppose a ses desseins.

DIV

(FRAGMENT INéDIT)

Un " point d'importance. " - Les feuilles, les fleurs et les fruits des amitiés mondaines. - Les petits renardeaux et les mouches mortes. - Les amitiés mauvaises et les amitiés de charité; différence de leurs allures. - Il faut couper les premières, et " au couteau tranchant. " - Le trouble de la Sainte Vierge à la vue d'un Ange doit servir de leçon aux âmes pudiques.

Ayes memoyre de l'advis de saint Jacques (Jc 4,4) : L'amitié du monde est ennemie de Dieu. (Lettres 3 lettres 328,331) Gardes vous de recevoir ou nourrir aucune amitié mondaine, sous quel pretexte que ce soit ; ceci est un point d'importance.

(Introduction Vie devote) Vous descouvrires cette amitié par ses feuilles, par ses fleurs [et par ses fruits). Ses fruitz, ses feuilles et ses fleurs ne valent rien. Ses feuilles sont des paroles bien coiffees, recherchees, inutiles, affectees, loüanges tirees de vos qualites naturelles et civiles, et semblables vanités. Ostés-vous de la, ma Fille, car l'ombre de ces feuilles est veneneuse, Les fruitz sont: distraction de cœur, obscurcissement d'esprit, degoustement d'ame, dissipation des facultés interieures. Oh ! Dieu vous defende de ces accidens.

Saysisses, dit il au Cantique (Ct 2,15), ces petitz renardeaux, car ilz demolissent les vignes, Telles petites galanteries sont renardeaux qu'on ne voit presque pas : ilz sont propres a se cacher parce qu'ilz sont petitz ; ilz se fourrent insensiblement au travers de la haye de nos resolutions, mais ilz ne laissent pas de faire un grand degast, pour peu d'entree qu'on leur donne. La vraye marque de ces renardeaux, c'est qu'ilz nevoudroyent ni dire ni faire ce qu'ilz dient, et voudroyent qu'il ne fust sceu de personne; ilz recherchent les tenebres et fuyent le jour ; ilz recherchent des immoderés secretz et silence. Toutes telles amitiés sont mondaines et desplaisantes a Dieu.

Ce sont ces mouches qui perdent la suavité de l'unguent, parce qu'elles sont mortes (Eccles 10,1). La vraye amitié de charité est ronde, franche, ouverte, sans fierté, sans finesse, toute simple, point jalouse, point affectee. 0 mouche morte, que fais tu dans ce miel ? Que te sert il d'estre parmi l'unguent, ni a l'unguent de te recevoir ? Si tu estois vive, tu ferais le miel, et le miel te nourrirait ; tu mangerois l'unguent, et l'unguent te parfumerait, tu emporterais le parfum ça .et la : mais morte, tu perds l'unguent.

(Introduction Vie devote) Coupés, tranchés ces amitiés, et ne vous amuses pas a les desnoüer : il faut les ciseaux et le couteau. Non, les nœudz sont minces, entrefichés, entortillés; vous les penseres desfaire, et les entreficheres plus fort ; vos ongles [sont] trop courtes pour passer toutes ces boucles. Ce n'est qu'au couteau tranchant qu'on les coupe ; aussi bien les cordons ne valent rien: qu'on ne les espargne point. Ce n'est pas moy qui dis ceci, c'est Dieu.

Voyes vostre sainte Abbesse : elle se. trouble voyant un Ange en forme d'homme avec elle (Lc 1,28), parce qu'il la loüoit et qu'elle estoit seule. Sauveur de mon ame ! elle craint un Ange en forme humaine; craignes un homme, encor qu'il soit en forme d'ange, car le danger en est bien plus grand. C'est asses dit.

DV

Vertus, exercices, lieu, rang, gloire et couronne des veuves. - A qui faut-.il laisser les extases et la contemplation de l'Essence divine. - Tableau rapide des vertus que la très Sainte Vierge a pratiquées depuis Nazareth jusqu'au Calvaire. - Les petites et les grandes vertus ; c'est par les unes qu'on arrive aux autres. - La " femme forte " et ce qu'il faut faire pour lui ressembler. - Dieu, comme un bon père, accommode ses pas aux nôtres. - Comment fortifier son cœur contre Satan et le rendre " imprenable. "

Chacun doit aymer les vertus qui luy sont convenables, chacun selon sa vocation. Les vertus d'une vefve sont l'humilité, le mespris du monde et de soy mesme, la simplicité. Ses exercices sont l'amour de son abjection, le service des pauvres et des malades; son lieu, le pied de la Croix; son rang, le dernier ; sa gloire, d'estre mesprisee; sa couronne doit estre sa misere : petites vertus. Car, quant aux extases, insensibilités, et ces unions deifiques, eslevations, transformations et semblables vertus, et qu'on estime distraction de servir Nostre Seigneur en son humanité et membres d'icelle, et ne s'amuse plus qu'a la contemplation de l'Essence divine, il les faut laisser pour les ames rares, eslevees et qui en sont dignes. Nous ne meritons pas tel rang au service de Dieu ; il le faut servir premierement es bas offices, avant que d'estre attiree a son cabinet.

Voyes vostre Abbesse par tout ou elle est. En sa chambre de Nazareth: elle exerce sa pudicité en craignant ; sa candeur, desirant d'estre enseignee et interrogeant ; sa demission, son humilité, se disant chambriere (Lc 1,29). Voyes la en Bethleem : elle exerce une vie simple de pauvreté ; elle escoute les bergers comme si c'eussent esté degrans docteurs. Voyes la avec les Rois : elle ne s'empresse point a leur faire des harangues. Voyes la en la Purification : elle va pour obeir a la coustume ecc1esiastique (Lc 2,23). En allant et revenant de l'Egypte, elle obeit simplement a saint Joseph (Mt 2,14). Elle ne croit pas de perdre le tems d'aller visiter sa cousine sainte Elizabeth (Lc 1,39), par office d'une charitable civilité. Elle cherche Nostre [Seigneur] non pas en se res-jouissant, mais en pleurant (Lc 2,48). Elle a compassion de la pauvreté et confusion de ceux qui l'ont invitee aux noces, leur procurant leurs necessités (Jn 2,3). Elle est au pied de la Croix (Jn 14,25), humblement humble, basse, vertueuse, et vertueusement basse.

(Introduction Vie devote) Dieu ne recompense pas ses serviteurs selon la dignité de l'office qu'ilz exercent. Je ne dis pas qu'il ne faille aspirer a ces hautes et supremes vertus, mais je dis qu'il faut s'exercer aux petites, sans lesquelles les grandes sont souvent fauses et trompeuses. Apprenons a souffrir volontier des paroles d'abaissement et qui tendent au ravalement de nos opinions et de nos advis ; puis nous apprendrons a souffrir le martyre, a faire l'aneantissement en Dieu et l'insensibilité en toutes choses. David apprit premierement a esgorger les bestes et puis a desfaire les armees (1 R 17,34 ; Eccli 47,3). L'on sçait ce qu'Eliezer fit pour connoistre si Rebecca estoit propre pour estre espouse du filz de son maistre Abraham: [ce] fut en luy demandant a boire de l'eau, espreuvant si elle en donneroit volontier et espreuvant encores si elle en donneroit volontier a ses chameaux (Gn 24,13). Petite courtoisie ; basse vertu, mais marque d'une bien grande.

Je ne forclos pas l'eslevation de l'ame, l'orayson mentale, la conversation interieure avec Dieu, l'eslancement perpetuel du cœur en Nostre Seigneur ; mais sçaves vous ce que je veux dire, ma Fille ? Je veux dire qu'il vous faut estre comme cette femme forte, de laquelle le Sage dit (Pr 31,19) : Elle a mis la main a choses fortes et ses doigtz ont manié le fuseau. Medites, esleves vostre esprit, portes-le en Dieu, c'est a dire, tires Dieu en vostre esprit : voyla les choses fortes. Mais avec tout cela, n'oublies pas vostre quenoüille et vostre fuseau : filés le fil des petites vertus, abaisses vous aux exercices de charité. Qui dit autrement, se trompe et est trompé.

Laisses moy le soin de vos autres desirs, je les vous garderay fort soigneusement; n'en ayes nul souci, car peut estre aussi ne vous les rendray je jamais et ne sera pas expedient ; mais asseures vous que je ne les employeray pas mal. J'en dois .rendre conte a Dieu et je m'en charge.

Chemines tous-jours devant Dieu et devant vous. Dieu prend playsir a vous voir faire vos petitz pas, et, comme un bon pere qui tient son enfant par la main, il accommodera ses pas aux vostres et se contentera de n'aller pas plus viste que vous. Dequoy vous soucies vous ? d'aller ou d'un costé ou d'autre, d'aller vistement ou bellement ? Pourveu qu'il soit avec vous, et vous avec luy.

Ne disputés jamais ni peu ni prou avec les suggestions de l'ennemy, contre la foy, contre la chasteté, contre l'obeissance voüee et contre le dessein de tendre a la perfection. Vostre cœur est imprenable, et ces articles en sont les fondamentales asseurances. Qu'est il besoin de disputer ? Non, pas .un seul mot de replique, sinon celle de Nostre Seigneur : Arriere de moy, 0 Satan, tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu (Mt 4,10 ; Lc 4,12).

Marches joyeusement, ma Fille, avec une extreme confiance en la misericorde de vostre Espoux, et croyes qu'il vous conduira bien ; mais laissés-le faire.

DVI

L'esprit naturel et l'esprit chrétien ou l'esprit de la foi ; les rébellions du premier n'empêchent pas celui-ci de subsister et d"avoir finalement la victoire. - La barque, l'aiguille marine et la " belle estoile. " - Que doit faire l'âme chrétienne au temps de la " dereliction " - Comment se conduire dans les assauts contre la foi et dans les tentations de vanité et de vaine gloire. - Les assoupissements et les distractions.- Les nuages du ciel atmosphérique et les brouillards de l'esprit. - Porter remède au mal, mais se tenir dans l'indifférence à l'égard des résultats. - Le moyen d'être parmi le monde, sans y avoir son cœur.

Resouvenes vous que nostre esprit connoissant et agissant, s'appelle ame agissante et connoissante ; [connaissant] par le discours et raysonnement naturel, il s'appelle entendement, intelligence ou esprit humain ; mais connoissant et agissant par l'esprit de la foy, il s'appelle esprit de la foy ou esprit chrestien. Or, ma Fille, il arrive quelquefois que nostre esprit n'agit que par la clairté naturelle, et que l'esprit humain ne peut acquiescer a cette action, et beaucoup moins l'ame sensuelle, ains se contredisent et s'opposent ; et lhors il nous semble que tout est perdu, et l'esprit, presque abandonné de toutes les facultés raysonnables et sensitives, demeure tout esperdu, ce semble, et estonné. Mays neanmoins, en vraye verité, il n'y a nul danger, car l'esprit de la foy demeure vif et sauve. Quand tout le reste conspireroit contre nous, nous ne sçaurions deschoir de la grace de Dieu.

Il est vray qu'Absalon inquiete et trouble tout le royaume d'Israël contre son pere David, en sorte que le pauvre David, tout Roy qu'il est, s'en va pleurant, piedz nus et la teste voilee, chacun l'ayant abandonné (2 R 15) ; mais il est Roy neanmoins, et a la fin rangera. tout le reste a son obeissance. Quand donq il vous arrivera de voir vostre ame sensuelle et vostre esprit humain se bander contre vostre esprit chrestien, le troubler, inquieter et faire souslever contre luy les facultés de vostre cœur, courage, ma Fille, un peu de patience, car nostre David, en fin, demeurera vainqueur. Que toute la barque de nostre navire aille ou il voudra; il tirera bien quant et soy l'aiguille marine, mais il n'empeschera pas pourtant qu'elle ne face son mouvement et qu'elle n'aye sa tendance a sa belle estoile.

Cette dereliction ressemble a celle que Nostre Seigneur ressentit a sa Passion (Mt 27,46) ; et en icelle, il semble que nostre ame soit comme le Prophete que l'Ange tenoit et portoit en l'air par un de ses cheveux (Dn 14,35). Nul remede a cela, ma 'Fille, que de s'humilier et attendre en patience la sainte grace de Dieu, recommandant doucement nostre esprit entre ses mains paternelles (Lc 23,46).

Aux tentations de la foy, humilies vous profondement devant Dieu, puis devant son Eglise, par une sainte inclination cordiale, et faites un acte positif de foy, protestant de vouloir a jamais croire tout ce que Dieu a revelé a son Eglise ; et, sans plus disputer ni examiner aucunes choses, divertisses vostre cœur a des autres occupations, et principalement exterieures. Et bien que la tentation vienne autour de vous, ne faites aucun semblant de la voir ; mais dissimulant cette attaque, appliques vous aux autres exercices.

Aux tentations de vanité et de vaine gloire, il en faut faire le mesme, c'est a sçavoir : faire un acte positif et contraire, et au lieu de se glorifier, s'humilier de sa propre vanité, comme disant : Ouy, Seigneur, je suis vaine et mon esprit n'est que vanité.

Ne vous rendes pas si pointilleuse et tendre aux sentimens des tentations, que pour cela vous soyes troublee et inquietee. Helas ! ma Fille, il se faut resoudre egalement a sentir .les tentations et a n'y point consentir. Quand donq vous les sentires, penches doucement vostre cœur de l'autre costé et ne vous inquietes point ; et bien que vos sens et vostre esprit humain semblent tenir le parti de la tentation, ne vous estonnes nullement, pourveu que l'esprit de la foy et le mouvement intime de vostre cœur se tournent tous-jours a vostre belle estoile.

Estonnes vous encores moins des assoupissemens et distractions qui surviennent, car ce sont accidens naturelz. Et comme au grand monde, le ciel n'est pas tousjours serein et descouvert, mais souvent l'air se couvre par des nuages et brouillardz, ainsy au petit monde, qui est l'homme, l'esprit n'est pas tous-jours gay et clair, mais couvert quelquefois d'assoupissement qui trouble sa clairté et empesche sa gayeté.

Quand il vous arrive des maux, ou interieurs ou exterieurs, employés contre iceux les remedes que je vous ay marqués, puisque Dieu vous les a donnés, mais laissés a Nostre Seigneur le choix de donner la victoire ou aux tourmens ou aux remedes, selon son bon playsir. Cette resignation est bien requise. Cloües vostre cœur au pied de la Croix, laissés-le la en asseurance, tandis que par la necessité de vostre condition il faut estre parmi le monde, car ainsy nous n'y aurons pas nostre cœur.

DVII

Une grâce que le Saint sollicite de Notre-Seigneur pour Mme de Chantal. La présence de Dieu dans l'âme chrétienne, d'après sainte Thérèse et saint François de Sales.

(a)

J'ay fort prié Nostre Seigneur qu'il vous fist bien sentir comme il faut resigner tout vostre soin, toutes vos agilités et souplesse d'esprit, toutes ces petites pointes de vostre entendement qui veulent tout mesnager, voir et prevoir, entre les mains de sa Bonté souveraine et tres paternelle, ne permettant point que vostre cœur s'inquiete, ains le faysant reposer doucement sur les bras du Sauveur.

(b)

La presence de Dieu que la Mere Therese enseigne au 29 et 30 chapitres du Chemin de perfection est excellente, et pense que c'est la mesme que je vous marquais, quand j'escrivois que Dieu estoit dans nostr'esprit comme le cœur d'iceluy, et en nostre cœur comme l'esprit qui le vivifie, et que David appelloit Dieu : Dieu de son cœur (Ps 72,26). Usés-en hardiment et souvent, car elle est fort utile.

Dieu soit a jamais l'ame et l'esprit de nos cœurs, ma tres chere Fille ! Courage, je vous prie.

DVIII

La charité envers le prochain ne doit pas nous faire couvrir le mal. Blâmons le vice, épargnons les personnes. - Comment nous devons considérer les actions du prochain. - La charité et les pécheurs.

Je vous conjure de ne dire jamais mal du prochain ni rien qui tant soit peu le puisse offencer. Il ne faut pas toutesfois favoriser le mal, le flatter ou le couvrir, ains parler rondement et dire franchement mal du mal, et blasmer les choses blasmables, quand l'utilité de celuy de qui l'on parle le requiert ; car en cela, Dieu est glorifié. Et sur tout, blasmer le vice et espargner le plus que l'on peut la personne auquel il est, d'autant plus que la bonté de Dieu est si grande, qu'un moment seul suffit pour impetrer sa grace. Et qui pourra asseurer que celuy qui estoit hier pecheur et meschant le soit aujourd'huy ?

Quand nous regardons les actions du prochain, [voyons les] dans le biais qui est le plus doux, et quand [ nous] ne pouvons excuser ni le fait ni l'intention de celuy que, d'ailleurs, nous connoissons estre bon, n'en jugeons point, mais ostons cela de nostre esprit et laissons le jugement a Dieu. Quand nous ne pouvons excuser le peché, rendons le au moins digne de compassion, l'attribuant a la cause la plus supportable, comme a l'ignorance ou infirmité.

La charité craint de rencontrer .le mal, tant s'en faut qu'elle l'aille chercher (1 Co 13,5); quand elle le treuve, elle s'en destourne, elle le dissimule, ains elle ferme les yeux avant que de le voir ; que s'il faut le voir, elle s'en destourne

DIX

A UN INCONNU

(FRAGMENT INéDIT)

Regrets adressés à un supérieur de n'avoir pas su le rencontrer pour lui baiser les mains.

[Fin 1608 ou 1609 ]

Monsieur,

Je desirois infiniment d'avoir lhonneur de vous bayser les mains et vous vouer, en presence, l'obeissance que je vous veux rendre toute ma vie, et avois marqué la ville d'Aix pour le lieu auquel, avec moins de vostre incommodité, je pourrois jouir de ce bonheur lhors que vous y viendries faire vostre visite. Mais n'en ayant pas sceu le tems, cett'occasion s'est escoulee inutilement pour moy. Je cours donq d'esprit et d'affection apres vous, Monsieur, et vous supplie tres humblement de me vouloir.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.

DX

A LA BARONNE DE CHANTAL

(FRAGMENT)

Impatience de Mme de Boisy de voir la conclusion du mariage de son fils Bernard. - Le Saint partage ce même désir, mais sans impatience.

Anneçy, [fin 1608 ou 1609 ]

Je vous asseure que ma mere est dans une telle impatience d'estre mere d'une fille que vous luy aves donnee, que les continuelles presses qu'elle m'en fait me bailleroyent avec elle de l'inquietude, si je ne me souvenois de l'edifice auquel je travaille, qui est de bien establir mon ame dans une constante paix. Dieu m'est a tesmoin combien je desire cette belleseur et comme elle me sera chere. Non, je ne penseray point que ce soit ma belleseur, elle me sera plus que seur et plus que fille ; mais pour cela, se faut il empresser ?

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ANNéE 1609

DXI

AUX SYNDICS DE RUMILLY

Entremise du Saint auprès des FF.mineurs Capucins en faveur de la ville de Rumilly.

Annecy, 13 janvier 1609.

Messieurs,

J'ay eu soin de faire tenir vostre lettre au P. Commissaire , et l'ay accompaignee d'un' autre que j'ay escritte a mesme fin. Celuy qui les a portees m'en rapportera bien tost la response, de laquelle je vous feray part comme desireux de vostre consolation spirituelle , estant,

Messieurs,

Vostre bien humble et tres affectionné

en Nostre Seigneur,

FRANçs, E. de Geneve.

XIII janvier 1609.

A Messieurs

Messieurs les Scindics de Rumilly.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. de Morand, Le Trembley (Savoie).

DXII

A MADAME DE LA FLéCHèRE

Les assoupissements des sens et la volonté résolue d'être tout à Dieu. - La miséricorde de Dieu surpasse la misère de ceux qui " en luy ont logé leurs esperances. " - Le meilleur remède contre l'appréhension de la mort. - Ne pas examiner ce qui est fait, mais penser à ce qui est à faire. - Comment haïr nos défauts. - Ce qui conserve " nos tares. " - Désirs illusoires de changement; c'est nous-même qu'il faut changer.

Annecy, 20 janvier 1609.

Madame,

Il n'y a point a douter que vous vous expliqueries bien mieux et plus librement a vive voix que par escrit : mais en attendant que Dieu le veuïlle, il faut employer les moyens qui se presentent. Voyes vous, les assoupissemens, alanguissemens et engourdissemens des sens ne peuvent estre sans quelque sorte de tristesse sensuelle ; mais tandis que vostre volonté et le fond de vostr'esprit est bien resolu d'estre tout a Dieu, il ny a rien a craindre, car ce sont des imperfections naturelles, et plus tost maladies que pechés ou defautz spirituelz. Il faut neanmoins s'exciter et provoquer au courage et activité d'esprit, tant quil vous sera possible.

O cette mort est hideuse, ma chere Fille, il est bien vray ; mais la vie qui est au dela, et que la misericorde de Dieu nous donnera, est bien fort desirable aussi. Et si, il ne faut nullement entrer en defiance, car bien que nous soyons miserables, si ne le sommes nous pas a beaucoup pres de ce que Dieu est misericordieux a ceux qui ont volonté de l'aymer et qui en luy ont logé leurs esperances (Ps 32,18 ; 36,fin). Quand le bienheureux Cardinal Borromee estoit sur le point de la mort, il fit apporter l'image de Nostre Seigneur mort, affin d'adoucir sa mort par celle de son Sauveur. C'est le meilleur remede de tous contre l'apprehension de nostre trespas, que la cogitation de Celuy qui est nostre vie (Col 3,4), et de ne jamais penser a l'un qu'on n'adjouste la pensee de l'autre.

Mon Dieu, ma chere Fille, n'examines point si ce que vous faites est peu ou prou, si c'est bien ou mal, pourveu que ce ne soit pas peché et que, tout a la bonne foy, vous ayes volonté de le faire pour Dieu. Tant que vous pourres, faites parfaitement ce que vous feres, mais quand il sera fait, ni penses plus, ains penses a ce qui est a faire. Alles bien simplement en la voye de Nostre Seigneur, et ne tourmentes pas vostre esprit. Il faut hair nos defautz, mais d'une hayne tranquille et quiete, non point d'une hayne despiteuse et troublee ; et si, il faut avoir patience de les voir, et en tirer le prouffit d'un saint abayssement de nous mesme. A faute de cela, ma Fille, vos imperfections, que vous voyes subtilement, vous troublent encor plus subtilement, et par ce moyen se maintiennent, ny ayant rien qui conserve plus nos tares que l'inquietude et empressement de les oster.

Dieu soit aupres de madame [de Mieudry ] en cette Babilone ou elle va, et luy donne les consolations spirituelles plus grandes que les corporelles. Je salue de tout mon cœur madame de Mirebel et luy souhaite abondance du Saint Esprit.

C'est une rude tentation de se desplaire, en s'attristant, au monde, quand il y faut estre par necessité, La providence de Dieu est plus sage que nous. Il nous est advis que, changeant de navire, nous nous porterons mieux ; ouy, si nous nous changeons nous mesme. Mon Dieu, je suis ennemi conjuré de ces desirs inutiles, dangereux et mauvais ; car encor que ce que nous desirons est bon, le desir est neanmoins mauvais, puis que Dieu ne nous veut pas cette sorte de bien, mais un autre, auquel il veut que nous nous exercions. Dieu nous veut parler dedans les espines et le buisson, comm'il fit a Moyse (Ex 3,2), et nous voulons quil . nous parle dans le petit vent doux et frais, comm'il fit a Helie (3 R 19,12).

Sa Bonté vous conserve, ma Fille; mais soyes constante, courageuse, et vous res-jouisses dequoy elle vous donne la volonté d'estre toute sienne. Je suis en elle, tres entierement vostre.

F. E. de G.

xx janvier 1609.

Revu sur l'Autographe communiqué par M. le chanoine Collonges, aumônier de la Visitation de Chambéry.

DXIII

A LA MêME

Quand les mortifications ne manquent pas, n'en pas désirer d'autres.- De quelle plainte il se faut garder en toute façon. - Les " petites tricheries quotidiennes. "- La confiance filiale des petits enfants proposée aux âmes qui aspirent a l'extrême perfection. - Après les chutes, il ne faut jamais se décourager. - Dans quel cas il est sage de payer ce qu'on ne doit pas.

Annecy, [février] 1609.

Je vous renvoye vostre livre corrigé , ma tres chere Fille: vous puisse-il estre aussi utile que je souhaitte ! Sans doute, il faut tant faire et refaire les resolutions de s'unir a Dieu, que nous y demeurions engagés. Mais je desire qu'en vos ferveurs vous ne facies pas des desirs de tentations ni occasions de mortifications ; car puisque, par la grace de Dieu, elles ne vous manquent pas, il n'est pas besoin d'occuper vostre cœur a les desirer. Occupés le plustost a le preparer et mettre en la posture requise pour les recevoir, non pas quand vous voudrés, mais quand Dieu voudra les vous permettre.

D'avoir un peu de joye en la grace divine quand les rencontres nous succedent bien, il n'y a point de mal, pourveu que nous les terminions en humilité. De remedier aux occurrences qui ne vous regardent pas en particulier, mais vostre mayson, il le faut faire, avec cette remise neanmoins, de vouloir avec un cœur esgal attendre l'evenement que Dieu disposera pour le mieux. Mais quant a cette sorte de plainte, que vous estes miserable et infortunee, mon Dieu, ma chere Fille, il s'en faut garder en toute façon ; car, outre que telles paroles sont deshonnestes a une servante de Dieu, elles sortent d'un cœur trop abbatu et ne sont pas tant des impatiences que des courroux.

Voyés vous, ma chere Fille, faites un particulier exercice de douceur et d'acquiescement a la volonté de Dieu, non point pour les choses extraordinaires seulement, mais principalement pour ces petites tricheries quotidiennes. Prepares vous y le matin, l'apres disnee, en disant Graces, devant le souper, apres souper et le soir, et faites en vostre prix fait pour un tems. Mais faites cela avec un esprit tranquille et joyeux, je veux dire ces exercices; et s'il vous arrive des manquemens, humilies vous et recommencés.

C'est bien fait d'aspirer d'une generale aspiration a l'extreme perfection de la vie chrestienne, mais il ne faut pas philosopher en particulier, sinon sur nostre amendement et sur nostre advancement selon les occurrences quotidiennes, de jour en jour, remettant la conduitte de nostre souhait general a la providence de Dieu, et nous jettant pour ce regard entre ses bras, comme un petit enfant qui, pour croistre mange de jour en jour ce que son pere luy fournit, esperant qu'il luy fournira a proportion de son appetit et de sa necessité.

Pour ces tentations d'envie, prattiqués ce que je dis au livre, des mesmes tentations (Intr V.dev. 2, 45 et 52). Puisque la Communion vous est si prouffitable, frequentés la avec ferveur d'esprit et netteté de conscience. Vivés tous-jours joyeuse au travers de toutes vos tentations. Ne faites point pour le present d'autre penitence, et vangés-vous de vous mesme en .esprit de douceur a supporter charitablement le prochain, visiter les malades, et ayés bon courage.

J'ay escrit despuis peu a nostre bonne seur : c'est une fille que je cheris bien fort. La pauvrette a esté tout plein troublee pour peu de chose ; mais c'est bon signe, car cela a produit de la crainte de Dieu. Elle a esté toute descouragee parce qu'elle croyoit d'avoir offencé. 0 Dieu, il faut plustost mourir que d'offencer sciemment et deliberement ; mais quand nous tombons, il faut tout perdre, plustost que le courage, l'esperance et la resolution. Or bien, Dieu convertira le tout a son honneur.

Vostre voysine peut fort loüablement payer derechef ce qu'elle ne doit pas, pour eviter le mal d'un proces ou d'une discorde a son mary, si la somme n'estoit pas fort importante ; car, si pour le preserver d'une fievre corporelle, elle peut bien a son insceu employer de l'argent, pourquoy non pour divertir une fievre spirituelle ?

Bon soir, Madame ma tres chere commere, ma Fille; vostre cœur est a Dieu, vivés heureuse d'estre si bien logee. Je suis, d'un cœur entier,

Vostre tres fidelle serviteur et compere,

FRANçs, E. de Geneve.

Je prieray pour la filleule .

DXIV

A MONSEIGNEUR PIERRE DE VILLARS, ARCHEVêQUE DE VIENNE

L'Introduction à la Vie devote : circonstances historiques de la publication de cet ouvrage. - Pour quelles raisons l'auteur croit devoir laisser aux grands ouvriers les grands desseins. - Ouvrages moins laborieux qu'il médite d'écrire : " un livret " de l'Amour de Dieu, un petit Calendrier et Journalier pour l'âme dévote, un Traité de la prédication, une méthode de convertir les hérétiques. - La bibliothèque du Saint en Chablais. - Jugement de Mgr Fenouillet sur l'Introduction.

Annecy, vers le 15 février 1609 .

Monseigneur,

Je receus le huitiesme de ce mois la lettre qu'il vous pleut m'escrire le 25 de l'autre prochainement passé, et proteste que rien ne m'est arrivé, il y a long tems, qui m'ayt rempli de tant de joye et d'honneur; car mon ame, qui reveroit la vostre d'un grand respect, desiroit par quelque heureuse rencontre avoir quelque digne acces a vostre bienveuillance. Mais, comme le pouvois je esperer, estant cloüé et affigê a ces montaignes, et si indigne de vostre consideration ? Et coyci neanmoins que Dieu a voulu me prevenir de cette consolation, de laquelle je remercie tres humblement sa Bonté, et me sens fort obligé a la vostre qui s'y est si amiablement inclinee. C'est un grand fruit que ce pauvre petit livre m'a rendu, et lequel certes je n'attendois pas, mais pour lequel seul, plus que pour aucun autre duquel je me sois apperceu jusques a present, je le veux desormais aymer et cultiver.

Vous aures bien remarqué, Monseigneur, que cette besoigne ne fut jamais faitte a dessein projetté. C'est un memorial que j'avois dressé pour une belle ame qui avoit desiré ma direction ; et cela, emmi les occupations d'un Caresme, auquel je preschois deux fois la semaine. Elle le monstra au R. P. Forier, lhors Recteur du college de Chamberi et maintenant de celuy d'Avignon, qu'elle sçavoit estre mon grand amy, et auquel mesme je rendois souvent conte de mes actions. Ce fut luy qui me pressa si fort de faire mettre au jour cet escrit, qu'apres l'avoir hastivement reveu et accommodé de quelques petitz ageancemens, je l'envoyay a l'imprimeur : c'est pourquoy il s'est presenté a vos yeux si mal accommodé. Mais puisque, tel qu'il est, vous le favorisés de vostre approbation, si jamais il retourne sous la presse, je me delibere de l'ageancer et accroistre de certaines pieces qui, a mon advis, le rendront plus utile au publiq et moins indigne de la faveur que vous luy faites.

Et puisque vous m'exhortes, Monseigneur, de continuer a mettre par escrit ce que Dieu me donnera pour l'edification de son Eglise, je vous diray librement et avec confiance mes intentions pour ce regard. Tout me manque, sans doute, pour l'entreprise des œuvres de grand volume et de longue haleine ; car vrayement je n'ay nulle suffisance d'esprit pour cela. Il n'y a peut estre Evesque a cent lieuës autour de moy qui ayt un si grand embroüillement d'affaires que j'ay; je suis en lieu ou je ne puis avoir ni livres ni communications propres a telz effectz. Pour cela, laissant aux grans ouvriers les grans desseins, j'ay conceu certains petitz ouvrages moins laborieux, et neanmoins asses propres a la condition de ma vie, non seulement voüee mais consacree au service du prochain pour la gloire de Dieu. Je vous en representeray briefvement les argumens.

Je medite donq un livret de l'Amour de Dieu, non point pour en traitter speculativement, mais pour en monstrer la prattique en l'observation des commandemens de la premiere Table. Celuy ci. sera suivi d'un autre, qui monstrera la prattique du .mesme amour divin en l'observation des commandemens de la seconde Table ; et tous deux pourront estre reduitz en un volume juste et maniable. Je pense aussi de pousser dehors un jour un petit Calendrier et Journalier pour la conduitte de l'ame devote, auquel je representeray a Philothee des saintes occupations pour toutes les semaines de l'annee .

J'ay de plus quelques materiaux pour l'introduction des apprentifz a l'exercice de la predication evangehque , laquelle je voudrois faire suivre de la methode de convertir les heretiques par la sainte predication. Et en ce dernier livre, je voudrois, par maniere de prattique, desfaire tous les plus apparens et celebres argumens de nos adversaires ; et ce, avec un style non seulement instructif mais affectif, a ce qu'il proffitast non seulement a la consolation des Catholiques, mais a la reduction des heretiques : a quoy j'employerois plusieurs meditations que j'ay faites durant cinq ans en Chablais , ou j'ay presché sans autres livres que la Bible et ceux du grand Bellarmin.

Voyla, Monseigneur, ce que mon petit zele me suggere, lequel, n'estant pas, a l'adventure, secundum scientiam (Rm 10,2), le tems, le peu de loysir que j'ay, la connoissance de mon imbecillité moderera ; bien que, sans mentir, vostre authorité l'ayt bien fort enflammé par le favorable jugement que vous faites de ce premier livret, duquel encor faut-il que je vous die ce que Monsieur nostre Evesque de Montpellier ( Mgr Fenouillet) m'a escrit.

Il m'advertit que je me tiens trop pressé et serré en plusieurs endroitz, ne donnant pas asses de cors a mes advis. En quoy, sans doute, je voy qu'il a rayson ; mais n'ayant dressé cette besoigne que pour une ame que je voyois souvent, j'affectois la briefveté en escrit, pour la commodité que j'avois de m'estendre en paroles. L'autre chose qu'il me dit, c'est que, pour une simple et premiere introduction, je porte trop avant ma Philothee ; et cela est arrivé parce que l'ame que je traittois estoit des-ja bien fort vertueuse, quoy qu'elle n'eust nullement gousté la vie devote : c'est pourquoy, en peu de tems, elle advança bien fort.

Or, a l'un et a l'autre de ces defautz, je remedieray aysement si jamais cette Introduction se reimprime ; car, pour finir par ou j'ay commencé, l'honneur qu'elle me donne m'ayant ouvert le chemin a vostre amitié, et l'opinion que vous aves qu'elle sera proffitable aux ames, sera cause que je l'aymeray et luy feray tous les biens qu'il me sera possible.

Mais, mon Dieu, que dires vous de moy, Monseigneur, me voyant espancher mon ame devant vous avec autant de naïfveté et d'asseurance, comme si j'avois bien merité l'accueil que vous me faites et l'acces que vous me donnes ? Je suis tel, Monseigneur, et vostre sainte charité me donne cette libre confiance ; et, outre cela, me fait vous conjurer, par les entrailles de nostre commun et souverain object et Sauveur, de me continuer ce bien que vous aves commencé a me departir, non seulement me communiquant la suavité de vostre esprit, mais me censurant et advertissant en tout ce que vostre dilection et zele vous dicteront; vous promettant que vous rencontrerés un cœur capable, quoy que indigne, de recevoir de telles faveurs.

Dieu vous conserve longuement, Monseigneur, et vous prospere en ses graces, selon le souhait de

Vostre tres humble et tres obeissant serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

DXV

A LA BARONNE DE CHANTAL

Souhaits de bienvenue et offrande d'un gîte, - Envoi d'exemplaires de l'Introduction à la Vie devote. - Joie du Saint de voir que tous les siens parlent avec respect et affection de la petite Aimée et de sa mère, - :Mme de Chantal attendue à Sales, - De quels documents l'auteur compte se servir pour une seconde édition de l'Introduction, - L'Abbesse du Puits-d'Orbe et son frère. - Affection de François de Sales pour Marie-Aimée,

Annecy, mi.février 1609 ,

Mon Dieu, que vous seres la bien venue, ma cherc Fille, et comme il m'est advis que mon ame embrasse la vostre cherement ! Partes donq au premier beau jour que vous verrés, apres que vostre cheval se sera delassé, lequel, sans doute, on ne pourroit pas bien vous renvoyer sinon despuis troys jours en ça, pour les dernieres pluyes qui sont tombees en ce païs. Je vous souhaitte bon et heureux voyage et que ma petite fille (Marie-Aimée) ne soit pas mallement du travail du chemin ; mais arrivant de bonne heure le soir et la faisant bien dormir, j'espere qu'elle fera prou.

M. de Ballon desire tant que vous facies vostre giste chez luy, que je suis contraint aussi de le desirer pour la bonne amitié qu'il nous porte.

Madame du Puys d'Orbe m'avoit escrit qu'elle desiroit de venir avec vous ; mais ni la sayson n'est pas propre pour elle, ni je ne voudrois pas l'avoir en tems si incommode comme est le Caresme. Je luy escris donq qu'elle attende le vray primtems et qu'elle vienne en litiere, affin que si l'une de ses seurs veut l'accompaigner, elle le puisse faire sans apprehension d'aller a cheval. Je luy envoye le livre ci-joint l'autre a madamoyselle de Traves selon vostre desir. Le Pere de Monchi (note 44) m'en demandoit un : si vous luy donnés celuy que vous avés, je vous en rendray un plus brave icy ; car encor le faut-il consoler. J'en voudrois envoyer a plusieurs personnes, mais je vous asseure que, pour tout, il n'en est venu que trente en ce pais, et je n'ay peu fournir a la dixiesme partie de ceux a qui j'en devois donner. Il est vray que je n'en suis pas tant en peyne, parce que je sçai que de dela il y en a plus qu'icy. J'ay creu neanmoins que je devois en envoyer un a M. de Chantal , et qu'il s'offenceroit si je ne le faysois ; c'est pourquoy le voyla.

Qu'ay-je a vous dire de plus, ma chere Fille ? Mille choses, mais que je n'ay nulloysir d'escrire, car je veux que Claude parte sans plus tarder. Sachés seulement, ma vraye Fille, que je suis tout plein de joye et de contentement dequoy vostre Groysi parle non seulement avec respect, mais avec un amour tout affectionné de vous et de messieurs vos peres ,et ce qui me plaist le plus, de ma chere petite Aymee. Je vous dis la verité, il ne me sçauroit plus donner de playsir que par la ; et vrayement j'espere que tout ira fort bien et qu'il ne demeurera nul sujet de mescontentement a personne. Ne vous repentes point de m'avoir escrit des douze cens livres ; car vous ne vous deves nullement repentir de rien qui se passe avec moy.

Et bien, je verray donq bien des miseres, et nous en parlerons, a mon- advis, a souhait.

Ma mere desire que vous facies vostre petit delassement a Sales, ou elle vous attendra pour vous accompaigner icy ; mais ne croyes pas que je vous y laisse sans moy. Non pas, certes, car ou je vous y attendray, ou j'y seray aussi tost que je vous y sçauray ,

Je n'escris point a vostre commere , car j'auray loysir de l'entretenir bien au long. Et si, je confesse que vous m'aves fait bien playsir de la mettre sur vostre train, bien que pour elle il faudra peut estre que je me mette en despense, affin qu'a son retour, elle face bon recit de ma magnificence. Voyes vous, je ris des-ja dans le cœur sur l'attente de vostte arrivee .

Apportes moy toutes les lettres et memoyres que je vous ay jamais envoyé, si vous les aves encor (ce que je dis a cause du naufrage que vous fistes a vandanges, par ce que sil faut reimprimer l'Introduction, cela me deschargera beaucoup, y treuvant plusieurs choses pour ce sujet ; puisque l'on ne m'a encor corrigé pour la substance de ce livre-la que de m'estre trop peu estendu.

La bonne Mme de Charmoysi fait prou ; vous la treuverés bien avancee aux affections et aux effectz de la vraye devotion. Mais mon Dieu, la voyla l'un des pieds sur le süeil de la porte de la cour. J'espere que Dieu la tiendra par tout de sa main ; au moins il luy donne des bonnes resolutions. Je sçai que vostre venue luy sera ……………………………………………..

Je vous prie de bien faire tenir a la bonne Mme du Puys d'Orbe le pacquet ci joint, car il faut luy donner satisfaction a la pauvrette. J'ayme bien son cœur par ce quil m'est bien franc. Elle m'escrit que, pour tous les advis que je luy ay donnés pour le bon ordre de son Monastere, elle ne pourroit pas se resoudre a rien faire sans le consentement de son frere , qui a, dit elle, un grand pouvoir sur sa volonté.. Elle m'a infiniment obligé a me parler ainsy clair.

J'ay ouvert la lettre que mon frere (Sans doute Bernard.) vous escrivoit, pour curiosité que j'avois de voir le poulet qui estoit dedans. Je n'escris point a la chere petite (Marie-Aimée), mais je sçai bien que je luy garde le plus amoureux salut que j'aye fait a damoyselle du monde il y a seze ans.

Mon Dieu, ma Fille, que j'ay grand desir que le bon et doux Jesus vive et regne dans nos cœurs ! C'est en luy que je suis tout uniquement vostre.

F.

DXVI

A LA PRéSIDENTE BRULART

En quels cas une chrétienne doit être indifférente au choix du confesseur.-Les bonnes intentions et les mauvaises pensées. - Dévotion de François de Sales à sainte Thérèse. - Intérêt qu'il porte à une veuve. - Pourquoi les vertus des femmes mariées sont agréables à Dieu. - Unique souci d'une .veuve chrétienne. - Il faut être douce et suave parmi les siens, et mettre un soin particulier à le devenir.

Annecy, fin février 1609.

Ma chere Seur, ma Fille,

Je ne respons qu'aux deux lettres que ce porteur m'a rendües de vostre part; car la troysiesme, envoyee par la voye de madame de Chantal, ne m'est pas encor arrivee . Ce m'est beaucoup de contentement que vous vivies sans scrupule et que la sainte Communion vous soit prouffitable; sur quoy je vous dis qu'il faut donq continuer; Et pour cela, ma chere Fille, puisque monsieur vostre mary s'inquiete dequoy vous alles a N. , ne vous y opiniastres nullement ; car puisque aussi bien vous n'aves pas beaucoup de grans conseilz a prendre, tous confesseurs vous seront presque bons, mesme celuy de vostre parroisse, c'est a dire monsieur N. , et, quand il s'offrira encor des occasions, celuy des bonnes Meres Carmelites . Vous sçaves tout ce qu'il faut pour se bien conduire avec toute sorte de confesseurs ; c'est pourquoy vous pouves aller en liberté pour ce regard. Ma chere Fille, demeures bien douce et bien humble a vostre mary.

Vous aves rayson de ne vous point inquieter pour les mauvaises pensees, tandis que vous aves de bonnes intentions et volontes, car ce sont celles-cy que Dieu regarde. Ouy, ma Fille, faites bien comme je vous ay dit, car quoy que mille petites tricheries de raysons apparentes s'eslevent au contraire, si est-ce que mes resolutions sont fondees sur des raysons fondamentales et conformes aux Docteurs et a l'Eglise ; mais je vous dis qu'elles sont tellement veritables, que le contraire est une grande faute. Serves donq Dieu selon cela, et il vous en benira ; mais n'escoutes jamais rien au contraire, et croyes qu'il faut que je sois bien asseure quand je parle si hardiment.

Je rens graces a la bonne Mere Prieure , et la porte avec toutes ses Seurs en mon ame, avec grand honneur et amour. Mais, ma Fille, il y a bien d'autres choses a vous demander pour cette mesme devotion de la bienheureuse Mere Therese : c'est que je voudrois que vous me fissies extraire son image au vif jusques a la ceinture seulement, sur celle qu'on dit que ces bonnes Seurs ont , et allant par dela, un de nos cures qui doit y aller dans sept ou huit jours, la prendroit a son retour pour me l'apporter. Je ne traitterois pas comme cela avec toutes sortes de filles, mais avec vous je fay selon mon cœur.

Je recommanderay au Saint Esprit la chere seur vefve , affin qu'il l'inspire au choix d'un mary qui luy soit a jamais a consolation. C'est le sacré mary de l'ame que j'entens ; neanmoins, si Dieu dispose de se servir d'elle encor une fois au tracas d'un mesnage complet et qu'il la veuille exercer a la sujetion, il en fàudra loüer sa Majesté, laquelle sans doute fait toutes choses pour le bien des siens (Rm 8,28). Ah mon Dieu, ma Fille, que les vertus d'une femme mariee sont aggreables a Dieu ! car il faut qu'elles soyent fortes et excellentes pour durer en cette vocation ; mais aussi, 0 mon Dieu, que c'est une chose douce a une vefve de n'avoir qu'un cœur a contenter ! Mais bien ; cette Bonté souveraine sera le soleil qui esc1airera cette bonne chere seur, affin qu'elle sache ou prendre son chemin. C'est une ame que j'ayme tendrement, et ou qu'elle aille, j'espere qu'elle servira bien Dieu, et je la suivray par les continuelles prieres que je feray pour elle.

Je me recommande a celles de nostre petite fille [Madeleine ] et de N. Il est vray que [Madeleine] est ma fille un peu plus que les autres ; et me semble que tout est mien, ma Fille, en Celuy qui, pour nous rendre siens, s'est rendu tout nostre. Je suis en luy, ma tres chere Fille, Vostre frere et serviteur tres humble,

FRANçs, E. de Geneve.

Faites avec un soin particulier tout ce que vous pourres pour acquerir la douceur entre les vostres, je veux dire en vostre mesnage. Je ne dis pas qu'il faille estre molle ni remise, mais je dis, douce et suave. Il y faut penser entrant en la mayson, sortant d'icelle, y estant le matin, a midy, a toute heure ; il faut faire un principal de ce soin pour un tems, et le reste, l'oublier quasi un peu.

DXVII

A MADAME DE LA FLéCHèRE

Analyse d'une tentation de découragement. - Comment doit s'exercer l'apostolat des femmes chrétiennes hors de leur maison. - Conduite à tenir lorsque nous sommes préoccupés de savoir si nous avons bien fait. - L'amour propre et l'amour de Dieu. - Les heures de sommeil et la santé. - Pourquoi le monde est quelquefois plus propice que le cloître à l'acquisition des vertus.

Annecy, [mars 1609]

J'ay receu vos deux lettres, ma chere Fille, et voy bien clairement que tout le mal que vous aves eu n'a esté qu'un vray embarrassement d'esprit provenu de deux desirs qui n'ont pas esté satisfaitz en vous : l'un estoit le desir de servir a Dieu en l'occasion qui se presentoit ; l'autre, le desir de connoistre si vous avies fidellement fait vostre devoir. Et en l'un et en l'autre vous aves eu de l'empressement qui vous a troublee et inquietee, et puis embarrassee. Or, sans doute vous aves bien fait vostre devoir. Vostre esprit, panchant tous-jours un peu a l'indignation, vous a fait treuver peu ce que vous aves fait, et le mesme esprit, desirant grandement de satisfaire a son obligation et ne se pouvant certainement persuader de l'avoir fait, est tombé en tristesse et descouragement ou desgoust.

Or sus, ma chere Fille, il se faut donq bien res-jouir en oubliant tout cela et s'humiliant bien fort devant Nostre Seigneur, et vous resouvenant que vostre sexe et vostre vocation ne vous permet d'empescher le mal hors de chez vous que par l'inspiration et proposition du bien, et des remonstrances simples, humbles et charitables a l'endroit des defaillans, et par advertissement aux Superieurs quand cela se peut ; ce que je dis pour une autre fois. A quoy j'adjouste, pour un advis general, que quand nous ne sçavons pas discerner si nous avons bien rendu nostre devoir en quelque occurrence et sommes en doute d'avoir offencé Dieu, il faut alhors s'humilier, requerir Dieu qu'il nous excuse et demander plus de lumiere pour une autre fois, et oublier tout a fait ce qui s'est passé et se remettre au train ordinaire ; car une curieuse et empressee recherche pour sçavoir si nous avons bien fait, provient indubitablement de l'amour propre qui nous fait desirer de sçavoir si nous sommes braves, la ou l'amour pur de Dieu nous dit : Truand ou coüard que j'ay esté, humilie toy, appuye toy en la misericorde de Dieu, demande tous-jours pardon et, sur une nouvelle protestation de fidelité, passe outre a la poursuite de ton avancement.

J'appreuve que, si ce n'est quelquefois que l'on a besoin de repos, on ne dorme pas du tout son saoul ; mais pour faire que cela ne nuyse point, en lieu de dormir, il faut un peu faire plus d'exercice pour dissiper les humeurs que le manquement du sommeil a laissé indigestes. Et en cette sorte, vous pourres retrancher une heure sur vostre sommeil du costé du matin, et non pas le soir, et je m'asseure que vous vous en porteres mieux. Pour le reste des austerités, ne vous en donnes point d'extraordinaire, car vostre complexion et vocation requiert que vous ne le facies pas ; ni je n'appreuve pas une grande retraitte pour le present, car il est mieux, pour l'acquisition des vertus, de les exercer emmi les contradictions ; et ne faut point en cela se descourager, ains user de preparation frequente pour s'y bien comporter.

Dieu soit tous-jours nostre unique amour et pretention, ma chereFille, et je suis en luy tout vostre.

FRANçs, E. de Geneve.

DXVIII

A LA PRéSIDENTE BRULART

Les menues et fréquentes impatiences; moyens de les surmonter. - II faut être colombe à l'oraison, mais aussi dans son foyer et avec son entourage.

Annecy, vers mi-mars 1609.

Ma tres chere Fille,

Ce sera tous-jours quand je pourray que vous aures de mes lettres ; mais maintenant c'est de meilleur cœur que je vous escris, parce que M. [de] Moyron, present porteur, est mon plus proche voysin de cette ville, mon grand amy et mon allié , par le retour duquel vous me pourres escrire en toute asseurance ; et si l'image de la Mere Therese estoit faite, il la prendrait, payeroit et apporteroit, ainsy que je l'en ay prié.

Mais, ma Fille, il m'est advis que je ne vous dis pas bien par ma derniere lettre (lettre 516) ce que je desirois touchant vos menuës, mais frequentes impatiences es occurrences de vostre mesnage. Je vous dis donq qu'il faut que vous ayes une speciale attention a vous y tenir douce, et qu'estant levee le matin, sortant de l'orayson, revenant de la Messe ou Communion, et tous-jours quand vous rentres en ces affaires domestiques, il vous faut estre attentive a commencer doucement, et coup sur coup regarder vostre cœur, voir s'il est doux, et s'il ne l'est pas, l'addoucir avant toutes choses; que s'il l'est, il en faut loüer Dieu, et l'employer aux affaires qui se presentent, avec un soin special de ne point le laisser dissiper.

Voyés-vous, ma Fille, ceux qui mangent souvent du miel treuvent les choses aigres plus aigres et les ameres plus ameres, et se degoustent aysement des viandes aspres. Vostre ame s'entretenant souvent aux exercices spirituelz, qui sont doux et aggreables a l'esprit, quand elle revient aux exercices corporelz, exterieurs et materielz, elle les treuve bien aspres et fascheux ; c'est pourquoy aysement elle s'impatiente. C'est pourquoy, ma chere Fille, il faut qu'en ces exercices vous. consideries la volonté de Dieu, qui y est, et non pas la chose mesme qui se fait. Invoqués souvent l'unique et belle colombe (Ct 2,10 ; 6,8) de l'Espoux celeste, affin qu'elle impetre pour vous un vray cœur de colombe, et que vous soyes colombe non seulement volant par l'orayson, mais encor dedans vostre nid et avec tous ceux qui sont autour de vous.

Dieu soit a jamais au milieu de vostre cœur, ma bonne et chere Fille, et nous rende un mesme esprit avec luy (1 Co 6,17). Je salue par vostre entremise la bonne Mere et toutes les Seurs Carmelites, implorant l'ayde de leur orayson. Si je sçavois que madamoyselle nostre chere seur Jacob fust la , je la saluerois aussi, et sa petite Françon , comme je fay vostre Magdeleine qui est encor mienne.

Vive Jesus !

DXIX

A MONSEIGNEUR JEAN-PIERRE CAMUS. éVêQUE NOMMé DE BELLEY

(FRAGMENT)

Panégyrique en raccourci de saint Joseph, - Tableau de la Sainte Famille, - François de Sales accepte avec joie de " mettre la mitre en teste " au futur Evêque de Belley.

Annecy, [fin mars) 1609

Monseigneur ,

Je prens avidement cette commodité de vous escrire, quoy qu'elle soit un peu pressante, pour respondre a vostre derniere lettre, toute marquee de suavité, du jour du grand Pere saint Joseph, grand Amy du Bienaymé, grand Espoux de la Bienaymee du Pere celeste, qui a voulu que son Filz celeste fust repeu entre les lys (Ct 2,16) de cette Espouse et de cet Espoux. Je ne treuve rien de plus doux a mon imagination que de voir ce celeste petit Jesus entre les bras de ce grand Saint, l'appellant mille et mille fois : Papa, en son langage enfantin et d'un cœur filialement tout amoureux (cf TAD,Oraison Dédicatoire). .

Or sus, venés donq, mon tres cher Frere, et que ce soit par mon ministere que vous soyes orné de ce grand caractere du sacerdoce evangelique, affin qu'en certaine façon tres veritable, mais que le sang et la chair n'entend pas (Mt 16,17), nous contractions par ce moyen un parentage spirituel que la mort mesme, ni les cendres de nos cors ne pourront desfaire et qui durera eternellement, et pour lequel mon esprit aura une reelle relation de paternité, filiation et fraternité avec le vostre. Dieu sçait que j'irais au bout du monde pour vous mettre la mitre en teste, et serais jaloux si un autre me ravissoit cet honneur…………………………………………………..

FRANçs, E. de Geneve.

DXX

A LA PRéSIDENTE BRULART

Trop différer la première Communion : grande erreur. - le visage pâle et l'âme vermeille. - Envoi d'un exemplaire corrigé de l'Introduction.

Annecy, fin mars ou commencement d'avril 1609 ;

N'attendes pas de moy maintenant que je vous escrive a souhait, car bien que ce soit par mon frere , si n'ay-je pas beaucoup de loysir et si je ne sçai s'il passera a Dijon ; mais je sçai bien pourtant qu'il fera rendre seurement ma lettre. .

Ouy, ma Fille, sans doute, il ne faut pas laisser passer ces Pasques sans faire communier vostre filz. Mon Dieu, c'est un docteur des-ja ! C'est un grand erreur, ce me semble, de tant differer ce bien en cet aage, auquel les enfans ont plus de discours a dix ans que nous n'en avions a quinze. Vrayement, j'eusse bien desiré de luy donner la premiere Communion : ce luy eust esté un sujet de se resouvenir de moy et de.m'aymer toute sa vie. Mais bien, il n'importe pas pour luy.

J'ay receu l'image de la bienheureuse Mere Therese, dont je suis consolé et vous en remercie.

Je suis bien ayse de sçavoir que cette fille soit en paix avec monsieur Chevrier . Vrayement, je luy escrivis par M. de Moyron, qu'elle fist ce qu'elle a fait de point en point, sur une lettre par laquelle elle me demandoit conseil.

Eh bien, ma chere Fille, Dieu soit loué : pourveu que nostre ame soit coloree du vermeil de la charité; .il ne nous doit pas chaloir que nous ayons les pasles couleurs. C'est un mal propre a mortifier et les sens et les sentimens, car il ne laisse point de mouvement qu'il n'allanguisse, horsmis celuy du cœur, lequel, pour l'ordinaire, il esmeut et rend plus frequent. Rendés-le bien utile a vostre advancement spirituel par vostre abnegation reelle des goustz, des suavités qu'il vous oste, non seulement quant au cors, mais encor quant a l'esprit. Vous faites bien de prattiquer mes advis, car ilz sont selon la volonté de Dieu ; et si cette maladie vous y donne plus de repugnance, tant plus gaigneres vous en leur exercice.

Je pensois vous envoyer plusieurs livres (de I'lntroduction à la Vie devote.), mais l'imprimeur m'a manqué de parole de les m'envoyer ; je crains que vous en aurés la plus tost que moy icy. Je vous envoye neanmoins celuy-ci, que j'ay emprunté d'une dame qui l'avoit, affin que, s'il est possible, vous ayes le premier de ma part. Il faudra corriger les autres sur iceluy, car je l'ay corrigé par tout, tant que j'ay peu.

Dieu soit a jamais nostre amour, ma chere Fille, et croyés que je suis en luy tout particulierement, vostre.

F.

Vive Jesus!

Ne dites pas que je vous ay envoyé ce livre, jusques a ce que je puisse en envoyer davantage.

DXXI

A MONSEIGNEUR PIERRE DE VILLARS, ARCHEVêQUE DE VIENNE

Une " petite opiniastreté " de saint François de Sales. - L'Archevêque ayant refusé le titre de Monseigneur, le Bjenheureux s'excuse de 1e lui donner encore et lui expose les raisons de sa respectueuse obstination.

Annecy, mars-avril. 1609 .

Monseigneur,

Permettés moy, je vous supplie tres humblement, cette petite opiniastreté ; car vrayement, tout aussi tost que vous aves voulu que je bannisse des lettres que je vous envoye le tiltre de Monseigneur, mon opinion s'est soudainement deslogee de ma volonté, laquelle est irrevocablement sousmise a la vostre ; mais elle s'est sauvee dans mon entendement, ou elle s'est tellement retranchee que je suis en peyne d'entreprendre sa sortie. Ce n'est pourtant pas que mon entendement ne veuille ceder a vostre jugement, duquel il revere extremement l'authorité et la reconnoist pour souveraine en Son endroit ; mais c'est qu'il luy est advis que vous.n'aves pas bien conceu la bonté et sincerité de ses intentions pour ce regard. Oseray-je bien disputer avec vous, Monseigneur ? Vostre douceur, je pense, m'excusera ; c'est simplement pour m'expliquer.

Je dis donq, avec vostre congé : premierement, que je vous puis appeller Monseigneur, et que ce tiltre n'est pas trop grand pour vous, ni de moy ni d'aucun autre Evesque. çela est clair par l'authorité de tous les plus dignes Evesques de l'Eglise de Dieu, qui ont appellé de tiltres bien plus relevés non seulement les Patriarches et Archevesques, mais les autres Evesques mesmes. Et a cet argument ne satisfait pas la response, que tous les prestres estoyent censés saintz, heureux, peres, et que par consequent il failloit qualifier les Evesques sur iceux : non, Monseigneur, car tous ces tiltres regardoyent leur estat, leur dignité, leur Ordre.

. Je dis secondement, que non seulement je puis vous appeler Monseigneur, mais il est expedient que je le fasse, et seroit bon que cela se fist par tous les Evesques ; Car, quelle rayson y a-il que j'appelle les princes du siecle Messeigneurs, et non pas ceux (que le Seigneur a établis princes de son peuple ?) quos constituit Dominus principes populi sui (Ps 44,17 ; 112,8) ? Et ne sert a rien de dire : (Ne dominant pas le clergé ; car, comme vous ne devez pas dominer, ainsi est-ce de notre devoir de nous soumettre.) Non dominantes in cleris (1 P 5,3) ; car, comme non debetis dominari, sic nostrum subjici. Je vous supplie, pesés bien, Monseigneur, cette rayson d'estat. Puisque nous ne pouvons refuser aux princes mondains ce tiltre d'honneur, ne ferions-nous pas bien de nous esgaler, tant qu'en nous est, a eux pour ce regard, desquelz on peut dire que derident nos juniores [hoc] tempore, quorum non audebant patres cum sacerdotibus minoribus incedere (en ce temps-ci, les jeunes gens nous dédaignent, tandis que leurs pères n'osaient pas se comparer aux jeunes prêtres.).

Je dis, troysiesmement, qu'il est bien seant ; car encor que l'Italie et la France sont separees et qu'il ne faut pas porter le langage de l'Italie en France, si est ce que l'Eglise n'est pas separee ; et le langage, non pas de la cour, mais de l'Eglise de Romme, est bon par tout en la bouche des ecclesiastiques. C'est pourquoy, puisque le Pape mesme vous appelleroit Monseigneur, il est seant que j'en face de mesme.

Il ne reste a resoudre que l'argument fondamental de vostre volonté, mais il ne se peut resoudre ; car ce n'est que vostre humilité : (afin que le plus grand en dignité, l'emporte par l'humilité) ut qui major est dignitate, sit potior humilitate (S.Greg Mag in Ezech 2,6,9 ; Lc 22,26). J'y respons neanmoins, et dis que j'appelle ainsy tous les Evesques a qui j'escris en esprit de liberté, et les rends esgaux quant a cet honneur exterieur, laissant a mon interieur de donner diverses mesures de respect, sous un mesme mot, selon la diversité de mes devoirs ; comme a vous, Monseigneur, c'est, je vous asseure, avec une reverence toute cordiale, toute particuliere.

Voyla ce que je vous puis dire, allant, comme je vay dans une heure, monter en chaire. J'attendray vos commandemens pour y obeir, car en somme, je suis prest a deposer toute sorte d'opinions que vous n'appreuveres pas, et suivre en tout et par tout vos volontés ; mais je vous demande pardon pour ce coup. Vostre dilection, qui souffre tout et qui est non seulement patiente, mais debonnaire (1Co13,4), me rendra excusable, vous asseurant que je suis

Vostre tres humble et tres obeissant serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

DXXII

A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU 'PUITS-D'ORBE

Faire le bien joyeusement sans s'attrister de ses défauts. - Tenir la clôture. - Les confesseurs extraordinaires : manière d'observer la prescription du Concile de Trente. - L'administration des pensions et les avis que doit donner l'Abbesse dans ses Chapitres. -Rappeler au monastère une Religieuse absente et par quels procédés. - Conseils variés sur l'oraison, la lecture .spirituelle, etc. - Acquérir un grand courage au service de Notre-Seigneur.

Annecy, commencement d'avril 1609 .

Ouy, ma Fille, je vous dis par escrit aussi bien que de bouche : res-jouisses vous tant que vous pourres en bien faysant, car c'est une double grace au bon oeuvre, d'estre bien fait et d'estre fait joyeusement (Eccles 3,12 ; 2 Co 9,7). Et quand je dis en bien faysant, je ne veux pas dire que s'il vous arrive quelque defaut, vous vous addonnies a la tristesse pour cela. Non, de par Dieu, car ce seroit joindre defaut a defaut; mais je veux dire que vous perseveries a vouloir bien faire, et que vous retournies tous-jours au bien, soudain que vous connoistres de vous en estre esloignee, et moyennant cette fidelité, que vous viviés tous-jours bien joyeuse. .

Pour le general, j'ay a vous dire, outre l'ancien escrit que je vous renvoye, que vous deves tenir le cloistre et le dortoir fermé aux hommes : ainsy la closture s'en fera doucement.

Le Concile de Trente (Sess 25,10) ordonne a tous les Superieurs et Superieures des Monasteres qu'au moins trois fois l'annee ilz fassent confesser ceux qui sont sous leurs charges a des confesseurs extraordinaires ; ce qui est grandement requis pour mille bonnes raysons. C'est pourquoy vous l'observeres, faysant venir ou quelque bon Pere Minime, ou quelque bien devot prestre, auquel toutes ayent a se confesser cette fois-la. Je vous ay dit la rayson pourquoy toutes s'y doivent confesser, ce qui ne sera point grief a aucune ; car celles qui voudront ne se confesseront que d'un jour ou de deux, s'estans prealablement confessees, et celles qui voudront pourront en user autrement.

Il faut que ce soit vous, ma Fille bienaymee, qui ayés l'administration des pensions ; mais deputés une des Dames, qui, sous vostre authorité, ayt soin de tenir le conte de ce qui s'en employe.

Il sera a propos, en ces petitz Chapitres, de recommander souvent la mutuelle et tendre dilection des unes aux autres, et de tesmoigner que vous l'aves en. leur endroit, mais particulierement envers celle de laquelle vous m'escrives, laquelle il faut, par charité revoquer a une bonne et douce intelligence et confiance avec les autres. Je luy escris un petit mot .

Vous treuveres bien, ce croy-je, les premiers advis que je vous escrivis il y a cinq ans (Lettres 2, lettre 231), de la façon avec laquelle vous devies doucement reduite tous. ces espritz a vostre bon dessein. Vous y verres beaucoup de choses que, pour briefveté, je ne diray pas maintenant.

Quant a celle qui est absente, il faut escrire et a elle et a son frere, que, pour la plus grande gloire de Dieu, salut de vos ames, edification du prochain et honneur de vostre Monastere, vous aves pris resolution avec toutes vos Seurs Religieuses de vivre plus retirees dans vostre Mayson qu'on n'a pas fait ci devant ; et que la chose estant si raysonnable et honneste, vous ne doutes point qu'elle ne s'y veuille ranger : dont vous la conjurés et sommés, par l'obeyssance qu'elle vous a voüee et hors laquelle elle ne peut faire son salut, luy promettant qu'elle ne treuvera, ni en vous ni es autres, sinon une douce et tres amiable conversation, laquelle seule, outre son devoir, peut la semondre a une sainte retraitte ; et choses semblables. Si pour cela elle ne revient, il faudra l'arraysonner deux autres fois, avec. des intervalles de trois semaines. Que si en fin elle ne revient, vous luy envoyeres qu'elle se determine donques de n'estre plus receuë, et d'estre forclose de sa place. Mais je croy que ses parens la feront revenir ; et,estant revenue, vous la traitteres doucement et avec grande patience.

Si j'oublie quelque chose, je le diray a nostre seur (baronne de Chantal), qui vous ira voir infalliblement, et elle vous cherit bien fort. Pour vostre particulier, ne faites point faute de faire l'orayson mentale tous les jours, a la mesme heure qu'elle se fait au chœur, si vous ne pouves pas y aller ; et ce pour demie heure. Ne vous tourmentes point encor que vous ne puissies pas avoir vos sentimens si fortz que vous desireries, car c'est la bonne volonté que Dieu requiert (2 Co 8,12). Lisés tous les jours un quart d'heure dans les livres spirituelz, et ce, devant qu'aller a Vespres ou que les dire, quand vous n'y pourres pas aller.

Vous vous coucheres tous les jours a dix heures, et vous leveres a six. Quand vous seres contrainte d'estre au lit, faites lire quelqu'une de tems en tems, selon vostre commodité. Baysés souvent vostre croix que vous portes ; renouvellés les bons propos que vous aves faitz d'estre toute a Dieu, immediatement devant le coucher, ou y allant, ou en vostre oratoire, ou ailleurs ; et faites un plus grand renouvellement par demie douzaine d'aspirations et d'humiliations, devant Dieu.

Je vous ordonne pour vostre special Patron de cette annee le tres glorieux saint Joseph, et pour vostre Patronne, sainte Scholastique, seur de saint Benoist, de laquelle vous treuveres beaucoup d'actions en sa Vie et en celle de saint Benoist, dignes d'estre imitees.

Voyés-vous, ma tres chere et bonne Fille, entreprenés de vous acquerir un grand courage au service de Nostre Seigneur ; car, pour asseuré, sa Bonté vous a choisie pour se servir de vous, pourveu que vous le veuillies, pour le restablissement de sa gloire et salut des ames en vostre Mayson. Vous :ne sçauries tenir un chemin plus asseuré que celuy de la sainte obeyssance : c'est pourquoy je me res-jouis grandement que vous y soyés affectionnee, pour l'intention que me marqués. Mais resouvenés-vous donq bien de ce que je vous ay commandé de la part de Nostre Seigneur, auquel je vous recommande, le suppliant, par sa Mort et Passion, qu'il vous comble de son saint amour et vous rende de plus en plus toute sienne.

Pour moy; ma tres chere Seur, ma Fille bienaymee, j'ay une volonté fort entiere a vous cherir, honnorer et servir ; et jamais rien ne m' ostera cette affection, puisque c'est en ce mesme Sauveur et pour luy que je l'ay prise, estant a jamais,

Vostre humble frere et serviteur, tout entierement vostre,

FRANçs, E. de Geneve.

DXXIII

A MONSEIGNEUR PIERRE FENOUILLET éVêQUE DE MONTPELLIER

Le destinataire ayant écrit au Saint une lettre d'affectueuse courtoisie, celui-ci lui envoie l'expression de son respect et de sa confiance.

Annecy, avril 1609 .

Monseigneur,

C'est de tout mon cœur que je vous escris esgalement avec respect et confiance. Celle ci procede de la connoissance que j'ay de la sincerité de vostre bienveuillance en mon endroit, et celuy la de la multitude des riches qualités qui decorent le rang que vous tenes en l'Eglise de Dieu; auquel, bien que je vous aye devancé quant au tems, je vous voy neanmoins si loin devant moy en toute autre façon, que c'est le moins que je veüille et doive faire que d'user exactement d'une reciproque reverence en vostre endroit. Et si vous ne vous esties pas mis a l'extremité du plus haut point d'honneur envers moy, je me fusse essayé de vous en rendre plus que vous ne m'en donnes ; mais il faut que je demeure vaincu, tant parce que vous sçaves tout mieux faire que moy, que d'autant que le lieu d'ou sort l'honneur que vous me faites luy donne un poidz si excessif que je n'ay rien qui le puisse esgaler. Mais c'est assés.

Continués, je vous supplie, Monseigneur, d'aymer celuy qui vous souhaitte toute sorte de bonheur en la grace de Dieu, et qui est, d'une affection inviolable,

Vostre tres humble frere et tres obeissant serviteur,

FRANçs, E, de Geneve,

Avril 1609.

DXXIV

A MADEMOISELLE DE TRAVES

Le monde " n'est qu'un vray trompeur. " - Considérations proposées à une personne qui songeait à se marier. - L'amour du Sauveur, de Notre-Dame et des Saints à la très sainte unité de Dieu,

Annecy, 18 avril 1609

Madamoyselle,

Vous voulant honnorer, cherir et servir toute ma vie, je me suis enquis de madame vostre chere cousine, ma seur , de l'estat de vostre cœur, duquel elle m'a dit chose qui m'a consolé. Que vous seres heureuse, ma chere Fille, si vous perseveres a mespriser les promesses que le monde vous voudra faire, car en vray (sic) verité ce n'est qu'un vray trompeur. Ne regardons jamais tant ce quil propose que nous ne considerions ce qu'il cele.

Il est vray, sans doute, c'est une grande assistence que celle d'un bon mari ; mais il en est peu, et pour bon qu'on l'ayt, on en reçoit plus de sujettion que d'assistence. Vous aves un grand soin pour la famille qui est sur vos bras, mais il n'amoindriroit pas quand Vous entreprendries la charge d'un'autre peut estre aussi grande. Demeures ainsy, je vous prie, et croyes-moy, faites en une resolution si forte et si sensible que nul n'en doute plus.

L'exercice auquel vous estes maintenant vous servira d'un petit martire, si vous continues a joindre les travaux que vous y aurés avec ceux du Sauveur, de Nostre Dame et des Saintz et Saintes qui, emmi la variété et multiplicité des importunités que leur soin leur donnait, ont conservé inviolablement l'amour et la vraye devotion a la tressainte unité de Dieu, en qui, pour qui et par qui ilz ont conduit leurs vies a une fin tres heureuse. Que puissies vous donq comm'eux conserver et sacrer a Dieu vostre cœur, vostre cors, vostr'amour et toute vostre vie.

Je suis en toute sincerité,

Madamoyselle,

Vostre bien humble serviteur en ce mesme Sauveur,

FRANçs, E. de Geneve.

Ce 18 avril 1609.

A MadamoyselIe,

Madamoyselle de Traves.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Boulogne-sur-Mer.

DXXV

A MONSEIGNEUR PIERRE FENOUILLET, éVêQUE DE MONTPELLIER

(INéDITE)

Annonce de nouvelles. - Messages. - Le nouvel Evêque de Belley. - Jean-Pierre Camus songe à faire une visite à saint François de Sales. – " Une lettre toute d'amour. "

Annecy, 20 avril 1609.

Monseigneur,

Ces quattre lignes vous asseureront que je continue de toute mon affection au desir de vous rendre toute ma vie tres humble service, car, quant au reste des nouvelles, le porteur vous les dira suffisamment, sinon que monsieur Valladier m'a escrit n'a guere une lettre toute pleyne de lhonneur et respect qui! vous porte, ne m'obligeant pas peu de m'en parler comm'a un homme tout uny et conjoint a vous.

Nous avons depuis peu monsieur l'Evesque de Belley en ces quartiers, qui me fait la faveur de me venir voir la semaine prochaine. On m'en dit tant de bien, qu'avant lhonneur de sa connoissance, je suis forcé de luy porter une singuliere reverence. .

Nostre monsieur des Hayes m'escrivit l'autre jour par monsieur de Charmoysi une lettre toute d'amour. Il faut que je m'en glorifie au pres de vous qui, avec moy, estimés si praetieusement son amitié. Faites moy cette faveur que de me conserver en la vostre, a laquelle je correspondray fidellement par autant de tres humble affection que vous en pouves desirer de celuy qui vous souhaite toute prosperité et benediction, demeurant,

Monseigneur,

Vostre tres humble frere et tres obeissant serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

Le 2" jour de Pasques 1609, a Neci.

A Monseigneur

Monseigneur le Rme Evesque de Monpelier.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Montpellier.

DXXVI

A MADAME BOURGEOIS. ABBESSE DU PUITS-D'ORBE

Une cure difficile ; le charitable Saint prend l'avis d'un gentilhomme et d'un " viel cyrurgien " et députe à la malade le fils de celui-ci. - Conseil donné à l'Abbesse de renoncer au voyage de Savoie. - Comment Dieu lui témoigne son amour paternel.

Annecy, 27 avril 1609.

Ma chere Fille,

Desirant sçavoir avant le depart de Mme de Chantal que c'est que je pouvois esperer du gentilhomme qui croyoit de pouvoir guerir vostre jambe , je luy fis dire par Mme de Chantal mesme toute l'origine et le progres de vostre mal, car je ne le sçavois pas. Ce qu'ayant oüy, il perdit sa premiere opinion et son courage, m'addressant neanmoins a un viel cyrurgien auquel il estime beaucoup de choses estr'aysees qui sont difficiles aux autres, et lequel, comm' on dit, fait des petitz miracles ; et pour cela, je l'envoyay querir, affin quil oüyt tout le recit de vostre fait et quil en dit son opinion. Il vint donques, et ayant encor ouy Mme de Chantal, il respondit que non obstant toutes les difficultés quil y avoit a la cure de ce mal, il espereroit de vous guerir, mais que pour cela il faudroit du loysir.

Et de peur que nous n.'ayons oublié quelque chose en la qualité de ce mal, qui fit la chose plus aysee qu'elle n'est, le filz de cet homme la allant a Dijon pour autre chose, c'est a dire a la suite d'un' gentilhomme qui est fort de mes amis, j'ay fait quil ira au Puis d'Orbe mesme, affin d'apprendre par monsieur du May toutes les particularités plus exactement, et apporter une bonne et veritable description de toute l'affaire. Ce quil fera mieux qu'un autre, par ce qu'encor quil ne soit pas cyrurgien, il y entend neanmoins quelque chose a force d'en. avoir ouy parler a son pere. Je vous prie donq, ma chere Fille, de vouloir le faire bien instruire et de luy faire donner par escrit tout le fait ; car sur cela, si son pere espere de pouvoir faire cette cure, nous vous l'envoyerions sur le lieu, affin qu'avec toute commodité et loysir il fit ses operations.

J'ay creu que je ferois bien d'user de cette methode, affin de ne point vous engager au voyage de deça mal a propos ; duquel, si le succes n'estoit pas selon mon desir, je serois extreniement marri. Il est vray quil seroit tousjours a mon grand contentement en ce que j'aurois le bien de vous voir et entretenir ; mais si aussi vostre santé corporelle en souffroit, ce me seroit bien du desplaysir. Or, le tracas d'un si long chemin pourroit sans doute vous beaucoup apporter de peril, et, comme que ce soit, j'ay esperance de vous revoir dans quelque tems, sans tant d'incommodité pour vous. Que si Dieu nous estoit si misericordieux que vous puissies guerir par l'operation de ce viel homme, alhors non seulement je ne craindrois pas de vous donner la peyne de faire le voyage, mais je vous y provoquerois pour vous gouverner un peu a souhait en vostre esprit.

Cette lettre n'a point d'autre sujet que celuy ci, esperant de vous escrire de rechef par autre voye dans peu de jours. J'attendray donq la response par le mesme porteur, qui, partant ce jourdhuy, ne me donne pas le loysir d'escrire a vos cheres Seurs et filles, vers lesquelles je desire estre excusé sil vous plait. Et tandis, resouvenes vous, ma chere Fille, que Dieu vous invitant au chemin des peynes et travaux, vous tesmoigne un doux amour paternel et quil veut rendre vostre ame purement sienne, comm'il fera si vous vous encouragés souvent a souffrir pour l'amour de 1uy , auquel soit a jamais gloire et louange.

Je suis en 1uy tout vostre.

F.

Le XXVII avril 1609.

A Madame

Madame l'Abbesse du Puys d'Orbe.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.

DXXVII

A LA MêME

Offre de services spirituels. -. Visite annoncée. -" Nécessité de donner suite à de bonnes résolutions."- Exhortation à faire beaucoup d'eslancemens de cœur sur Jesus crucifié. "

Annecy, 29 avril 1609 .

Ma tres chere Fille,

Je vous escrivis avant hier sur le sujet de vostre jambe ; maintenant je vous escris sur celuy de mon cœur qui vous cherit d'un amour extreme, et pour cela, pense continuellement comment, en quoy et quand il pourra tellement servir le vostre, que celuy de vostre Espoux, nostre tres doux Sauveur, en soit satisfait et content. C'est mon desir tres ardent, principalement lhors que je repasse en ma memoyre l'affection, la confiance et le zele avec lequel vous reposastes un jour vostr'ame (d'autant mienne) et vostre volonté sur ma direction.

Or sus, Dieu me fera la grace qu'il ne se passera pas beaucoup de tems que je ne vous revoye; et lhors, certes, il faudra voir une conclusion de tous nos bons desseins, affin que si nous ne faysons pas tant de chemin que la chaleur de nostre premiere devotion nous faysoit entreprendre, nous en fassions pour le moins autant que, tout boiteux que nous sommes, nous en pourrons faire. Continués ce pendant vos exercices, excités en vous vostre courage, et sur tout parforces-vous de faire beaucoup d'eslancemens de cœur sur Jesus Christ crucifié.

C'est en luy que je suis, ma chere Fille, tout entierement vostre.

FRANçs, E. de Geneve.

DXXVIII

A MADAME DE LA FLéCHèRE

Après un premier " choppement ", que faire ? - Comment apaiser son cœur quand il est prévenu contre le prochain. - Il faut avoir de la compassion pour celui-ci et suivre pour nous-même l'humilité.

Annecy, [mai 1609 .]

J'ay veu, ma tres chere Fille, cette petite infirmité qui vous est arrivee ces jours passés sur les divers mouvemens de vostre cœur, entre l'affection de renoncer a vostre propre inclination, et l'inclination de suivre vostre goust particulier. Et bien, ma chere Fille, vous verres que le plus grand mal que vous ayes fait c'est de vous estre troublee de vostre imbecillité ; car si vous ne vous fussies point inquietee apres le premier choppement, mais que tout bellement vous eussies repris vostre cœur en vos mains (Ps 118,109), vous ne fussies pas.tumbee au second. Or, au bout de tout cela, il faut reprendre courage et vous affermir de plus fort en nos saintes resolutions, sur tout en celle de nous point inquieter, ou au moins de nous appayser a la premiere veüe et reflexion que nous ferons sur nostr'inquietude.

Ce mot lâ : " Je suis bien toute deschiree, moy, " ne fut pas bon au sujet sur lequel il fut dit ; car, ma chere Fille, il nous faut bien suivre la compassion au prochain et l'humilité pour nous mesme, ne pensans pas aysement que le proçhain ayt jamais trop d'ayse, ni que nous en ayons trop peu. Helas ! nous aurons tous-jours quelque chose a faire, tous-jours quelqu'ennemi a combatre. Ne vous estonnes point, mais quand ces mauvaises inclinations vous voudront inquieter, jettes l'œil interieur sur le Sauveur crucifié. Ah ! Seigneur, vous estes mon miel et mon sucre; addoucises ce cœur par la douceur du vostre. Divertisses vous pour un peu, et alles vous praeparer au combat ; puis repraesentes vous y l'autrefois, et sentant la seconde emotion, faites tout de mesme (Combat spirituel ch 13) : Dieu vous assistera.

Je suis bien ayse de la venuë de la bonne seur , a laquelle je doy une longue response, que je feray, Dieu aydant, avec un peu de loysir. La bonne madame la Baronne de Chantal vous saluait l'autre jour par une lettre.

Vive Jesus, en qui je suis tout vostre.

F. E. de G.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Toulouse.

DXXIX

AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL 1er

Recommandation en faveur d'un officier sans ressources.

Annecy, 9 mai 1609.

Monseigneur,

Le capitaine La Rose (Lettres 2 note 394) recourt a la bonté de Vostre Altesse pour obtenir d'elle quelqu'ayde a l'entretenement de sa pauvre famille. Et parce qu'il est l'un des plus apparens convertis qui soyent sortis de Geneve, je supplie tres humblement Vostre Altesse de luy estre secourable, comm'elle l'est a tous ceux qui ont leur refuge en sa debonnaireté, tandis que je continueray tous-jours a luy souhaitter le comble des g.races celestes, demeurant,

Monseigneur,

Son tres humble, tres obeissant et tres fidele

orateur et serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

A Neci 9 may 1609.

DXXX

A MADAME DE CORNILLON, SA SOEUR

Les sentiments que doit exciter la perte des parents. - Mort de Mme de la Thuille. - Le meilleur des souhaits. - Comment il faut supporter les ennuis que donnent les affaires temporelles.

Annecy, 15 mai 1609.

Mon Dieu, ma chere Fille, ma Seur, soyés joyeusement devote. Que vous seres heureuse si vous embrasses constamment ce dessein ! La pauvre petite seur [de la Thuille ], qui s'en est allee si chrestiennement et si soudainement, a bien resveillé mon esprit a l'amour de ce souverain Bien auquel toute cette courte vie doit estre rapportee. Aymons-nous bien, chere Seur, et nous tenons bien ensemblement a ce Sauveur de nos ames, en qui seul nous pouvons avoir nostre bonheur. Je suis tout plein d'esperance que Nostre Seigneur sera de plus en plus fidèllement servi, obei et honnoré de vous, qui est le plus grand bien que je vous puisse souhaitter.

La multitude des ennuis que vous aves es affaires de vostre mayson (desquelz mon bon frere [M. de Cornillon] me parla l'autre jour) vous serviront infiniment pour rendre vostre ame vertueuse, si vous vous exerces a supporter le tout en esprit de douceur, de patience et de debonnaireté. Tenes tous-jours bien vostre cœur bandé a cela, et considerés souvent que Dieu vous regarde de son œil d'amour parmi toutes ces petites incommodités et brouilleries , pour voir comme vous vous y comportes selon son gré. Faites donq bien joliment la prattique de son amour en ces occasions, et s'il vous arrive quelquefois de vous impatienter, ne vous troubles point pour cela, mais vous remettes soudainement en douceur. Benisses ceux qui vous affligent (Lc 6,28), et Dieu, ma chère Fille, vous benira. .

Je l'en supplie de tout mon cœur, comme pour ma Seur bienaymee et ma Fille tres chere, a laquelle je suis tout dedié.

FRANçs, E. de Geneve.

Le 15 may 1609.

DXXXI

A MADEMOISELLE DE BRéCHARD

Dieu le Père et ses images vivantes sur la terre. - Que l'on ne puisse pas communier sans ouïr la Messe, c'est une opinion nullement fondée. - Les Communions que nul ne peut refuser. - La plus solide des nourritures au Ciel et sur la terre.

Annecy, [mi-mai 1609}

Or sus, ma chere Niece , ma Fille, vous voyla donq aupres de monsieur vostre pere que vous regardes comme une image vivante du Pere eternel ; car c'est en cette qualité que nous devons honneur et servjce a ceux desquelz il s'est servi pour nous produire. Tenés bien vostre ame en vos mains (Ps 118,109) affin qu'elle ne vous eschappe ni a gauche ni a droitte ; je veux dire, ni qu'elle s'amollisse entre les affections des parens, ni qu'elle s'attriste parmi leurs passions et les diversités des humeurs avec lesquelles il vous faut vivre.

Vrayement, je croy fort bien que vous fustes vivement touchee en vous separant de vostre chere mere , car elle m'escrit que, de son costé, elle fut extremement pressee ; mais un jour cette societé durera eternellement s'il plaist a l'Eternel, et en attendant, demeurons tous bien unis en son saint amour.

J'admire que monsieur N. se soit persuadé cette opinion, que l'on ne puisse pas communier sans ou r la Messe, car non seulement elle est sans rayson, mais elle est sans apparence de rayson. Puisque toutefois il faut que vous passies par la, multiplies tant plus les communions spirituelles, que nul ne vous peut refuser. Dieu vous veut aussi sevrer, ma chere Niece, et vous faire manger des viandes solides, c'est a dire des viandes dures, car de plus solides il n'y en a point au Ciel ni en la terre que la sainte Communion ; mais son refus, qui est plus dur a vostre ame qui aspire a son saint amour, requiert aussi des desirs plus fortz.

Je vous escris sans loysir, ma chere Niece, ma Fille, et prie Nostre Seigneur qu'il soit tous-jours vostre cœur. Je suis en luy entierement,

Vostre tres humble serviteur,

F. E.

DXXXII

A MADAME DE LA FLéCHèRE

La réponse de La Faye au livre de la Croix ne vaut pas la peine d'une réplique.- Zèle de Mme de Mieudry pour la foi catholique. - Messages. - Quel est le vrai esprit de Jésus.

Annecy, 23 mai 1609.

J'escrivis avant hier a cette bonne fille qui est a Geneve et luy donnay la permission qui luy est requise pour l'usage des viandes. Quant au livre de la Croix, il est vray que le ministre La Faye s'est essayé d'y respondre ; mays il l'a fait d'une telle sorte que mes amis n'ont jamais voulu que je prisse seulement la peyne de penser a repliquer, tant la response leur a semblé indigne, et ont creu que mon livre fournissoit asses de defenses contre ceux qui l'attaquent, sans que j'y adjoustasse chose du monde . Mais il n'est pas besoin d'escrire tout cela a Mme de Mioudry, que je loüe beaucoup du bon zele qu'elle a à la reduction de ces pauvres ames. J'ay sceu, il y a quelque tems, le desir que celuy qu'elle nomme a de me rencontrer ; et certes, je ne l'ay pas moindre en cela, esperant que s'il prestoit une fois l'oreille a la sainte parole, avec le bon jugement qu'il a et moyennant la grace de Dieu, il pourroit voir la lumiere celeste.

Je croy bien que vous aves le cœur sujet aux secousses, ainsy que vous m'escrives ; mais vous verres que, moyennant la grace de Dieu, il s'affermira petit a petit.

Ce porteur m'a dit que monsieur vostre mary viendra demain icy et j'auray le bien de le voir. Ma bonne cousine et la vostre (Très probablement Mme de Charmoisy) seroit, ce me semble, bien accompaignee de cette vertueuse damoyselle que je luy ay souhaittee, apres qu'elle mesme m'eut dit que vous luy en avies parlé; car, connoissant cette ame-la, j'ay esperé que la rencontre seroit bonne. Je crois neanmoins que malaysement pourra-elle sortir du lieu ou elle est.

Madame de Chantal se recommande bien fort a vous, ainsy qu'elle l'escrit par celle qui l'avoit accompagnee (Sans doute, Mlle de Bréchard.).

Tenes vostre cœur au large, et tous-jours tout remis a la Providence divine, soit pour les grandes choses ou pour les petites, et procurés de plus en plus dans vostre cœur l'esprit de douceur et de tranquillité, qui est le vray esprit de Jesus, qui veuille a jamais regner en nos cœurs.

F.

XXIII may 1609.

A Madame

Madame de la Flechere.

Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin.

DXXXIII

A LA BARONNE DE CHANTAL

L'âme humaine et les afflictions de cette vie. - Une réflexion de saint Grégoire. - Une vraie chimère. - L'esprit de foi et la douleur. - Les progrès d'un Saint dans l'oraison.

Annecy, 27 mai 1609

Voyci la troisiesmefois que je vous escris depuis vostre despart, ma chere Seur, ma Fille. N. m'a bien dit de vos nouvelles et de celles de M. , laquelle il m'a depeinte pour fort affiigee ; mais je crois bien, c'estoit sa fille celle qui est morte. Helas ! il faut avoir compassion a nos miserables ames, lesquelles, tandis qu'elles sont en l'imbecillité de nos cors, sont si tres fort sujettes a la vanité (Rm 8,20). Comment est-il possible, disoit saint Gregoire a un Evesque, que les orages de la terre esbranslent si fort ceux qui sont au Ciel ? S'ilz sont au Ciel, comme sont-ilz agités de ce qui se passe en la terre ? 0 Dieu, que cette leçon de la sainte constance est requise a ceux qui veulent serieusement embrasser leur salut !

Il est vray que cette imaginaire insensibilité de ceux qui ne veulent pas souffrir qu'on soit homme, m'a tousjours semblé une vraye chimere ; mais aussi, apres qu'on a rendu le tribut a cette partie inferieure, il faut rendre le devoir a la superieure, en laquelle sied, comme en son throsne, l'esprit de la foy qui doit nous consoler en nos afflictions, ains nous consoler par nos afflictions. Que bienheureux sont ceux lesquelz se resjouissent d'estre affligés (Mt 5,5 ; 2 Co 12,10) et qui convertissent l'absynthe en miel !

Il ne faut pas que je vous die, ma chere Fille, combien affectionnement je vous recommande a Nostre Seigneur, car c'est avec un cœur tout nouveau et qui va tous-jours s'aggrandissant de ce costé-la. Je suys un peu plus a l'orayson qu'a l'ordinaire ; car ne vous faut-il pas un peu parler de mon ame qui est tant vostre ? Graces a Dieu, j'ay un extreme desir d'estre tout a luy et de bien servir son peuple.

A Dieu, ma chere Fille, que mon ame ayme et cherit incomparablement, absolument, uniquement en Celuy qui, pour nous aymer et se rendre nostre amour, s'est rendu a la mort (Ga 2,20 ; Ep 5,25). Vive Jesus ! vive Marie ! Amen.

FRANçs, E. de Geneve.

La veille de l' 1609.

DXXXIV

A MADEMOISELLE DE BRéCHARD

L'art de cheminer sur la corde et " le baston de contrepoidz " pour marcher assurément parmi les périls du monde. - On ne peut jamais atteindre le souverain degré de l'amour divin. - Pourquoi Dieu nous a donné notre cœur.

Annecy, [fin mai 1609 .]

Ma chere Niece,

Je vous escrivis l'autre jour (lettre DXXXII), mais mon cœur qui vous cherit tendrement, ne se peut assouvir de vous en rendre au moins ce foible tesmoignage de vous escrire le plus souvent que je puis. Vivés toute en Nostre Seigneur, ma chere Fille; que ce soit l'eau dans laquelle vostre cœur nage. Et comme ceux qui cheminent sur la corde tiennent tous-jours en leurs mains le baston de contrepoidz, pour balancer leurs cors justement en la varieté des mouvemens qu'ilz ont a faire sur un si dangereux plancher, vous deves aussi fermement tenir la sainte Croix de Nostre Seigneur, affin de marcher asseurement parmi les perilz que la varieté des rencontres et conversations pourront apporter a vos affections ; en sorte que tous vos mouvemens soyent balancés au contrepoidz de l'unique et tres aymable volonté de Celuy auquel vous aves voüé tout vostre cors et tout vostre cœur. ………………..

……………………………………………………………………..

Et allés, chere Niece, je veux dire, chemines tous.jours courageusement de vertu en vertu (Ps 83,8), jusqu'a ce que vous ayes atteint le souverain degré de l'amour divin ; Mais jamais vous ne l'atteindres, puisque cet amour sacré n'est nom plus fini que son object, qui est la souveraine Bonté.

A Dieu, tres chere Niece, aymés-moy tous-jours constamment, en qualité de l'homme du monde qui vous desire le plus de vrayes et solides consolations. Ouy, ma Fille, je vous souhaite l'abondance de l'amour divin, qui est et sera eternellement l'unique bien de nos cœurs, qui ne nous ont esté donnés que pour Celuy qui nous a donné tout le sien.

Je suys tres sincerement tout vostre, ma chere Niece, ma Fille.

FRANçs, E. de Geneve.

DXXXV

A LA PRéSIDENTE BRULART

L'Abbesse du Puits-d'Orbe désire venir en Savoie ; réserves que fait le Saint à propos de ce projet de voyage. - Il se dispose à sacrer l'Evêque de Belley. - Comment réparer le " manquement " de la méditation. - Pourquoi Dieu quelquefois empêche la méditation. – Les " vra es continuelles oraysons " et " la plus dign' offrande.". - La sainte Communion en dehors de la sainte Messe. - Faisons le bien avant de mourir, mais toujours avec discrétion. – Le bon plaisir de Dieu meilleur que le nôtre.

Annecy, 30 mai 1609.

Je respons briefvement mais exactement a vostre lettre que le curé de Sessel m'a rendue. Je voy l'esprit de nostre chere seur , qui desire de venir faire un voyage et s'en promet un grand alegement. Encor faut-il un peu condescendre a. cette pauvre fille, qui, est vrayement bonne, quoy qu'infirme ; et pour cela je luy dirois volontier qu'elle vint, si je ne craignais l'inquietude et la diversité de sentimens que messieurs vos parens en prendront. Il se peut neanmoins faire qu'ilz l'auront aggreable; et si vous connoisses que ce soit tout a la bonne foy et simplement qu'ilz. l'auront aggreable, vous pourres fort librement luy donner courage de venir, et venir vous mesme, dans.les mesmes conditions. Je vay ainsy reservé en ce dessein parce que je doute que les congés qu'ilz accordent ne soyent pas donnés de bon cœur et la dessus se disent mille choses.

Or, quand elle se resoudra de venir, il faut que ce soit sans bruit et tout simplement, comme pour venir a Saint Trivier et. a Saint Claude, et vous aussi, et la bonne madamoyselle de Puligni aussi, si ell'est de la trouppe, affin d'eviter les curiosités de ceux qui voudront tout enquerir. Et si, il ne faut pas que ce soit si tost, parce que nous. avons un peu de soupçon de guerre , qui s'evacuera, et que Monsieur le Duc de Nemours doit passer icy pour quelques jours, pendant lesquelz je ne pourray pas l'abandonner . Si que, si vous prenes resolution, il faudra prendre le tems un peu bien avant, vers le moys d'aoust, sur la fin, ou sur le commencement de septembre ; car quant au moys de julliet, je seray hors d'ici, et si, il me faudra aller consacrer un digne Evesque que nous avons a Beley, action laquelle, bien qu'elle soit courte, si est ce qu'elle me tient en suspens par ce que je ne sçai pas le tems precisement.

Au. demeurant, croyes que j'auray bien de la consolation si je vous puis voir entre nos montaignes, qui sont toutes en fort bon air, et nous vous gouvernerons toutes avec du loysir, Dieu aydant. En un mot, prenes garde que vos congés soyent donnés franchement, et cela estant, ce me sera un grand contentement de vous voir un peu parmi nous, quoy que vous n'y seres nullement bien traittees.… encor que nous voulussions; mais vous seres receues par certaine sorte de cœur (sic) qui ne sont pas vulgaires.

Quant a la meditation, les medecins ont rayson : tandis que vous estes infirme, il s'en faut sevrer. Et pour reparer ce manquement, il faut que vous facies au double des oraysons jaculatoires, et que vous appliquies le tout a Dieu par un acquiescement entier a son bon playsir qui vous separe aucunement de luy, vous donnant cet empeschement la a la meditation; mais cet (sic) pour vous unir plus solidement a luy par l'exercice de la sainte et tranquille resignation. Que nous importe-il que nous soyons avec Dieu ou d'une façon ou d'autre ? En verité, puisque nous ne cherchons que luy et que nous ne le treuvons pas moins en la mortification qu'en l'orayson, sur tout quand il nous touche de maladie, il nous doit estre aussi bon de l'un que de l'autre ; outre que les oraysons jaculatoires, les eslancemens de nostr' esprit sont des vrayes continuelles oraysons, et la souffrance des maux est la plus dign'offrande que nous puissions faire a Celuy qui nous a sauvés en souffrant. Faites vous lire quelque bon livre parfois, car encor cela supplee.

Quant a la Communion, continues tous-jours, et il est vray que je vous ay dit quil n'estoit nul besoin d'ouir la Messe pour se communier les jours ouvriers, ni mesme les jours de feste, quand on en a oüy une devant ou qu'on en peut oüir un'apres, quoy qu'entre deux on face beaucoup d'autres choses : cela est vray.

Pour le legat, sur l'apprehension de vostre mort, vous le pourres bien faire, mais il faut que ce soit avec moderation, en telle sorte que cela ne soit pas a trop grande charge aux vostres, car vous leur donneries sujet de refuser, ou de murmurer et se troubler. Je vous dis comme saint Paul (Ga 6,10) : Faysons bien tandis que nous en avons le tems, mais tous-jours avec moderation. Ne vous inquietes point de ne pouvoir pas servir Dieu selon vostre goust, car en bien vous accommodant a vos incommodités vous le servires selon le sien, qui est bien meilleur que le vostre. Qu'a jamais soit il beni et glorifié.

Vive Jesus ! et je suis en luy, d'un cœur tres fidelle, tout entierement vostre.

F.

xxx may 1609.

Je salue bien humblement le bon P. Gentil.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Reims.

DXXXVI

A LA BARONNE DE CHANTAL

Quelques-unes des " mille douces pensees " du saint Evêque pendant qu'il portait le Saint-Sacrement. - Le pectoral de l'ancienne Loi et l'ostensoir eucharistique, - Effusions de piété. -Nouvelles et messages,

Annecy, 18 juin 1609

Mon Dieu, que mon cœur est plein de choses pour vous dire, ma Fille tres uniquement chere, car c'est aujourdhuy le jour de la grande feste de l'Eglise , en laquelle portant le Sauveur a la procession, il m'a, de sa grace, donné mille douces pensees emmi lesquelles j'ay eu peyne de reprimer les larmes. 0 Dieu, je mettois en comparayson le grand Prestre de l'ancienne Loy avec moy, et considerois que ce grand Prestre portait un riche pectoral sur sa poitrine, orné de douze pierres pretieuses, et en iceluy se voyoyent les noms des douze tribus des enfans d'Israel (Ex 28,15). Mais je treuvois mon pectoral bien plus riche, encor quil ne fut composé que d'une seule pierre, qui est la perle orientale que la Mere perle conceut en ses entrailles chastes, de la benite rosee du ciel (Is 45,8) ; car voyes vous, je tenois ce divin Sacrement bien serré sur ma poitrine, et m'estoit advis que les noms des enfans d'Israel estoit (sic) tous marqués en iceluy. Ouy; et le nom des filles specialement, et le nom de l'une encor plus. .

L'espervier et le passereau de saint Joseph me revenoyent en l'esprit ; et me semblait que j'estois chevalier de l'ordre de Dieu, portant sur ma poitrine le mesme Filz qui vit eternellement en la sienne. Ah ! que j'eusse bien voulu que mon cœur se fut ouvert pour recevoir ce pretieux Sauveur, comme fit celuy du gentilhomme duquel je vous fis le conte (TAD 7,12) ; mais helas ! je n'avois pas le couteau quil failloit pour le fendre, car il ne se fendit que par l'amour. Si ay-je bien pourtant eu des grans desirs de cet amour, mais je dis pour nostre cœur indivisible.

Voyla ce que je vous puis dire maintenant, a ce retour de vostte cher et brave neveu , qui a esté si courtoys que d'arrester volontier ces quattr'ou cinq jours avec nous. Il a, a mon advis, beaucoup de l'air de Monsieur l'Archevesque son oncle (André Frémyot.), non seulement au visage mais encor en l'esprit. Je n'ay pas reveu vos lettres pour faire celleci, car j'attens au depart de vostre filz (Bernard de Sales), quil eepere faire mardi prochain.

Bonsoir, ma tres chere Fille, vives toute en Dieu et pour Dieu. Je suis en luy infiniment tout vostre. La chere seur fait tous-jours bien, et 1e reste aussi. Vive Jesus ! Amen.

Je salue bien humblement monsieur de Chantal et luy souhaite tout bonheur et felicité. Et ma petite fille (Marie-Aimée), encor faut-il que je luy envoye un petit bayser d'amourette, puis qu'elle se fie en moy; que sil estoit mal fait, je le luy donnerois pas. Je luy escriray, Dieu aydant, quand son futur l'ira voir, et a ma chere niece (Mlle de Bréchard, note 222) aussi. J'escris sans loysir et tout empressement, car en ces grans jours vous sçaves comme je suis. 0 ma Fille, mon cœur est plus vostre que mien ; a jamais Nostre Seigneur y regne. Amen.

A Madame

Madame la Baronne de Chantal, m. f. (ma fille.)

Revu sur l'Autographe appartenant à M. le vicomte Le Rebours, à Paris.

DXXXVII

A MADAME DE CORNILLON, SA SOEUR

L'amitié d'un Saint pour sa sœur. - Exercice recommandé pour s'avancer en l'amour de Dieu. - Quand les affaires réussissent-elles plus à souhait. - Pourquoi Mme de Cornillon parait à son frère plus digne d'affection.

Annecy, .30 juin 1609 .

Ma chere Seur, ma Fille,

Je suis marry que je n'ay plus tost receu la salutation que maistre Constantin m'avoit apporté de vostre part ; car j'eusse eu plus de loysir de vous escrire selon mon cœur, qui est si plein d'affection pour vous et vous cherit si fort qu'il ne peut se contenter de vous entretenir pour un peu.

Je vis avec beaucoup de contentement de sçavoir que vostre ame est toute dediee a l'amour de Dieu, auquel vous pretendes de vous avancer petit a petit, par toutes sortes de saintz exercices. Mais je vous recommande tousjours plus que tout, celuy de la sainte douceur et suavité es rencontres que cette vie vous presente sans doute souventesfois. Demeurés tranquille et toute amiable avec Nostre Seigneur sur vostre cœur. Que vous seres heureuse, tres chere Seur, ma Fille, si vous continues a vous tenir a la main de sa divine Majesté, entre le soin et le train de vos affaires, lesquelles reussiront bien plus a souhait quand Dieu vous y assistera ; et la moindre consolation que vous en aures sera meilleure que les plus grandes de celles que vous pourries avoir de la terre.

Ouy, ma chere Fi1le, ma Seur, que je vous ayme, et plus que vous ne sçauries croire ; mais principalement des que j'ay veu en vostre ame ce digne et honnorable desir de vouloir aymer Nostre Seigneur avec toute fidelité et sincerité ; a quoy je vous conjure de perseverer constamment, et de m'aymer tous-jours bien entierement, puisque je suis, d'un cœur tout entier et fidelle,

Vostre humble frere et tres affectionné serviteur,

FRANçs. E. de Geneve.

Le 30 juin.

DXXXVIII

AU PèRE CLAUDE-LOUIS-NICOLAS DE QUOEX, PRIEUR DU MONASTèRE DE TALLOIRES

La réforme dans un monastère demande une grande longanimité dans l'exécution et un cœur généreux. - l'exemple de Notre-Seigneur. - Les exercices de piété ; l'habit, le mobilier, etc. ; la " composition exterieure " et son importance dans une Communauté. - Conditions du succès.

Annecy, 10 juillet 1609.

Monsieur,

Puisque Dieu a choisi un nombre de personnes fort petit, et encor des moindres de la Mayson en aage et en credit, il faut que le tout s'entreprenne avec une tres grande humilité et simplicité, sans que ce petit nombre face semblant de vouloir reprendre ou censurer les autres par paroles ni par gestes exterieurs; ains que simplement il les edifie par bon exemple et conversation .

Le commencement estant si petit, il faut avoir une grande longanimité a la poursuitte, et se resouvenir que Nostre Seigneur, apres trente trois ans, ne laissa que six vingtz disciples bien assemblés, entre lesquelz il y en eut encores beaucoup de discoles. La palme, reyne des arbres, ne produit son fruit que cent ans apres qu'elle est plantee. Il convient donq estre doüé d'un cœur genereux et de longue haleyne en un œuvre de si grande importance. Dieu a fait des reformations par des moindres commencemens, et ne faut rien moins pretendre qu'a la perfection.

Et pour venir au particulier, mon advis est que toute vostre sainte brigade soit soigneuse de se communier devotement, a tout le moins une fois chaque semaine. Qu'on luy apprenne de bien et deüement examiner sa conscience tous les soirs ; qu'on luy monstre a faire convenablement l'orayson mentale, selon la disposition des sujetz ; sur tout qu'on luy enseigne a obeir au directeur tres volontairement, tres fermement et tres continuellement.

Quant a l'habit, je ne pense pas qu'il soit a propos .de le changer qu'apres que l'annee sera expiree ; bien desirerais-je qu'il fust en tout le plus uniforme que faire se pourra, tant en sa forme qu'en sa matiere, et que le froc fust large, a la façon des Benedictins reformés. Il me semble qu'on doit garder la chemise pour l'honnesteté, pourveu toutefois que le collet ne soit pas immoderement estendu, ains fort sobrement et d'une mesme maniere. Chacun aussi portera la ceinture et le bonnet de mesme façon, et le tout bien proprement.

Pour le regard des litz ; plus ilz seront simples, plus aussi seront ilz a propos. Que chacun ayt le sien, et qu'ilz soyent tellement disposés, qu'en se couchant ou levant on ne se voye point les uns les autres, affin que les yeux mesmes soyent mondes et netz.

J'appreuverois fort que ceux qui portent barbe fussent bien rasés a la teste et au menton, selon les anciennes coustumes des Benedictins ; et que, tant qu'il sera possible, on n'allast plus seul a seul, ains tous-jours avec un compaignon.

Il sera expedient qu'aux divins Offices le petit troupeau entre, demeure et sorte ensemblement, avec mesme contenance et ceremonie, d'autant que la composition exterieure, soit aux Offices, soit a table, soit en public, est un puissant motif pour beaucoup de bien.

A ce commencement, il n'est pas necessaire d'adjouster aucune abstinence a celle des vendredis et des samedis, sinon celle des mercredis, selon la vielle coustume et mitigation observee au Monastere.

Voyla mon petit advis pour ce commencement. La fin pretenduë sera bien autre chose, Dieu aydant : car, comme vous sçaves, primum in intentione est ultimum in executione (la première chose en l'intention est la dernière en l'exécution). Mais pour bien servir en cette besoigne, il faut avoir un courage inexpugnable et attendre (le fruit dans la patience) fructum in patientia (Lc 8,15). Je sçay et voy vostre Regle qui dit merveilles ; il n'est pas pourtant expedient de passer d'une extremité a l'autre sans milieu.

Plantés bien avant, Monsieur, cette affection dans vostre cœur, de restablir (les murs de Jérusalem.) muros Hierusalem (1 Mc 12,36) : Dieu vous assistera de sa main. Sur tout prenes garde d'user de lait et de miel (Ct 4,11), parce que les viandes solides ne pourroyent pas encor estre maschees par les foibles dens des invités (1 Co 3,2).

A Dieu, et ayés bon courage d'estre l'un de ceux (par lesquels le salut sera fait en Israël.) per quos salus fiet in Israel (1 Mc 5,62).

Vostre confrere et serviteur affectionné

en Nostre Seigneur,

FRANçs, E. de Geneve.

D'Annessy, ce 10 julliet 1609.

DXXXIX

A M. CLAUDE DE CHARMOISY

M. de Charmoisy s'apprête à quitter Turin. - Un " ennemi juré des cours. " Le Saint se réjouit à l'espoir de posséder son ami avec plus de loisir.

Annecy, [vers mi-juillet] 1609 .

Monsieur mon Cousin,

Pressé par le sieur Pergod de vous reprresenter la priere qu'il vous a ci devant faitte, je n'ay sceu refuser, bien que, de vostre grace, monsieur de Vallon m'aye communiqué vos affaires, lesquelles, comme je croy, ne vous permettront pas d'embrasser pour le present celleci.

Je n'ay encor point veu madame vostre digne compaigne et ma chere cousine despuis ses (sic) dernieres nouvelles ; je croy neanmoins qu'ell'en est trop plus contente, pour l'espoir qu'ell' en aura de joüir plus pleynement et entierement de vostre douce presence. Pour moy, qui suis ennemi juré des cours, j'approuve tout ce que Dieu dispose, comme le meilleur, et me res-jouis de l'honneur que nous aurons de vous posseder avec plus de loysir , et tirer les fruitz aggreables de vostre conversation et de l'amitié sincere que vous portes a celuy qui vous cherit, respecte et honnore d'un cœur tres fidelle, et qui est,

Monsieur mon Cousin,

. Vostre humble cousin et serviteur,

FRANçs,E. de Ge.neve.

A Monsieur mon Cousin,

Monsieur de Charmoysi, Seigr de Marclaz, Villi, etc.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mlle Vuy, à Carouge (Genève).

DXL

A LA BARONNE DE CHANTAL

La quatrième chose tout à fait ignorée de Salomon. - L'ange gardien de Celse Bénigne. - L'unique ambition d'un Saint. - L'Evêque de Genève trouve son âme " un peu plus a " son " gré que l'ordinaire," et pourquoi. - Ce qu'il veut, d'une volonté inviolable. - Le gui et les imperfections involontaires.

Annecy, 14 juillet [1609 ].

……………………………………………………….

Cette fause estime de nous mesmes, ma chere Fille, est tellement favorisee par l'amour propre, que la rayson ne peut rien contre elle. Helas ! c'est la quatriesme chose difficile a Salomon, et laquelle il dit (Pr 30,18) luy avoir esté inconneuë, que le chemin de l' homme en sa jeunesse. Dieu donne a monsieur N. beaucoup de grace d'avoir monsieur son grand pere qui veille sur luy. Que longuement puisse il jouir de ce bonheur !

0 ma Fille, croyés que mon cœur attend le jour de vostre consolation avec autant d'ardeur que le vostre. Mais attendés, ma tres chere Seur, attendés, dis je, en attendant, affin que j'insere des paroles de l'Escriture (Ps 39,1). Or, attendre en attendant, c'est de ne s'inquieter point en attendant ; car il y en a plusieurs qui en attendant n'attendent pas, mais se troublent et s'empressent.

Nous ferons prou, chere Fille, Dieu aydant. Et tout plein de petites traverses et secrettes contradictions qui sont survenues a ma tranquillité, me donnent une si douce et suave tranquillité que rien plus, et me presagent, ce me semble, le prochain establissement de mon ame en son Dieu, qui est certes, non seulement la grande, mais, a mon advis, l'unique ambition et passion de mon cœur. Et quand je dis de mon ame, je dis de toute mon ame, y comprenant celle que Dieu luy a conjointe inseparablement.

Et puisque je suis sur le propos de mon ame, je vous en veux donner cette bonne nouvelle: c'est que je fay et feray ce que vous m'aves demandé pour elle, n'en doutes point ; et vous remercie du zele que vous aves pour son bien, qui est indivis avec celuy de la vostre, si vostre et mien se peut dire entre nous pour ce regard. Je vous diray plus : c'est que je la treuve un peu plus a mon gré que l'ordinaire, pour n'y voir plus rien qui la tienne attachee a ce monde et plus sensible aux biens eternelz. Que si j'estois aussi vivement et fortement joint a Dieu comme je suis absolument disjoint et aliené du monde, mon cher Sauveur, que je serois heureux, et vous, ma Fille, que vous series contente ! Mais je parle pour l'interieur et pour mon sentiment ; car mon exterieur, et, ce qui est le pis, mes deportemens sont pleins d'une grande varieté d'imperfections contraires, et le bien que je veux, je ne le fay pas (Rm 7,15) ; mais je sçay pourtant bien qu'en verité et sans feintise je le veux, et d'une volonté inviolable. Mais, ma Fille, comment donques se peut il faire que sur une telle volonté tant d'imperfections paroissent et naissent en moy ? Non certes, ce n'est pas de ma volonté ni par ma volonté, quoy qu'en ma volonté et sur ma volonté.

C'est, ce me semble, comme le guy, qui croist et paroist sur un arbre et en un arbre, bien que non pas de l'arbre ni par l'arbre. 0 Dieu, pourquoy vous dis-je tout ceci, sinon parce que mon cœur se met tous-jours au large et s'espanche sans borne quand il est avec le vostre ?

Si vous demeuries de dela, je serois bien ayse d'entreprendre le service que le Reverend Pere N. desire de moy pour cette dame ; mais cela n'estant point, il me semble qu'un autre qu'elle aura moyen de voir plus souvent, se rendra plus utile a ce bon. œuvre. Et moy, cependant, je prieray Nostre Seigneur pour elle, car sur les bonnes nouvelles que vous m'en donnes, je commence a l'aymer tendrement, la pauvre femme. Helas, quelle consolation de voir reverdir cette pauvre ame, apres un si dur, si long et si aspre hiver !

Je vous suis ce que Dieu sçait. Amen.

FRANçS, E. de Geneve.

Le 14 julliet..

DXLI

A M. ANTOINE BELLOT

(MINUTE INEDITE)

Les conditions de la conférence contradictoire proposée par les Genevois sont acceptées par le Saint. - Celui-ci désire y apporter non un esprit de contention, mais de bonne foi entre les difficultés, il faut choisir les plus importantes et les éplucher - Une dernière garantie à prendre.

Annecy, [juillet-août] 1609

Monsieur,

N'ayant eu nul advis de vous sur le sujet de la conference de laquelle vous m'escrives, despuis la premiere fois que vous pristes la peyne de m'en venir parler, j'en avois laissé le soin, bien que non pas la memoire. Mais puisque, comme vous m'advertisses, ces Messieurs de l'autre costé ont fait choix de celuy qui parlera pour leur pretendue religion, nommé le lieu et marqué la Version qu'eux desirent employer a cet effect, il m'est advis que c'est a bon escient qu'ilz traittent ; et en cette persuasion, je vous diray que j'accepte tres volontiers que ladite conference se fasse dedans la ville de Geneve et que ce soit a la Version de la Bible imprimee a Anvers , a laqu'elle nous nous arrestions.

Mais quant a la modestie, outre ce qu'en tous lieux nous en voulons tous-jours observer estroittement les lois, la consideration du lieu ou nous serons nous y conviera asses, et nos parties, a ne se point desfier de nous. Il ne reste donq, ce me semble, sinon a nous bien entendre sur la fin et le but de cette action. Et pour moy je proteste que je ne m'y porteray point avec esprit de contention, car je ne l'ay point, ni pour y faire paroistre aucune suffisance aux sciences, car je n'en fay nulle profession, mais simplement et tout a la bonne foy pour l'esclarcissement de la sainte verité.

Et a cette intention, je desire que nous ne [nous] employons qu'a l'examen du fond des difficultés, et qu'on choisisse entre icelles les plus importantes pour les esplucher par les moyens desquelz auparavant il sera requis que nous convenions ensemble ; a quoy, de mon costé, j'apporteray toute la franchise et facilité que je pourray, apres que vous m'aures adverti de la reciproque volonté de ces Messieurs pour ce particulier.

Ce pendant, je supplie Nostre Seigneur qu'il soit luy mesme le commencement, l'advancement et la fin de ce dessein et de toutes nos actions, et je suis,

Monsieur,

Vostre bien humble serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

A Monsieur l'Esleu Belot, a Belley,

Surintendant des tailles pour le Roy

riere la province du Beugey.

Revu sur le texte inséré dans le 1er Procès de Canonisation.

DXLII

A M. ANTOINE DES HAYES

Remerciements du Saint à son " arch'intime "qui voulait le faire venir à Paris. - Les obédiences qui entravent sa liberté. - Invitation pour l'année 1611 à prêcher dans la chaire de Saint-Gervais ; hésitations de François de Sales pour accepter l'intervention de Henri IV.- Nouvelles de M. de Charmoisy et de sa rupture avec le duc de Nemours. - Le Saint désire rétablir le mari de Philothée. - Un projet de pèlerinage à la Sainte-Baume. - Mme de Maiguelais. - La deuxième édition de l'Introduction.

Annecy, [commencement d'août] 1609 .

Monsieur,

Puisque je sçai que vous croyés la verité que je vous ay si souvent juree d'estre tres absolument et invariablement vostre par inclination, par election et par un extreme amour, je ne vous feray point d'excuse du long tems que j'ay mis a vous escrire, car je suis asseuré que vous ne l'interpreterés nullement en mauvaise part. Laissant donq en arriere toute sorte de praefaces, je vous remercie humblement du soin que vous avés d'acheminer le dessein de me faire jouir encor une bonne fois de vostre presence en vostre Paris. Je dis de vostre presence, qui m'est desirable sans fin, et en vostre Paris, ou elle me seroit concedee plus a souhait qu'ailleurs.

Mais, Monsieur, dites donq la verité, je vous supplie : ces obediences et mortifications de n'oser pas estre libre quand on n'est pas serf, ne sont elles pas comparables a celles de ceux qui ne sont pas libres par ce qu'ilz sont serfz ? Il faut neanmoins s'y accommoder, et tout doucement, qui est l'importance. Que j'estois ayse en cette petite ombre d'esperance que j'avois conceüe de me treuver a Paris aupres de vous, comme je faysois souvent par l'imagination, avec laquelle je prenois le tems de cette joüissance desiree !

Et puisque je suis sur ce sujet, je diray encor quil y a trois jours que je receu une lettre de monsieur de Santeül , qui, de la part de monsieur Perrochel , me semont a la chaire de Saint Gervais pour l'an 1611, et me dit que l'on en a parlé avec monsieur des Hayes, mon arch'intime. Voyes vous, Monsieur, ce mot d'arch'intime ne m'avoit encor point esté devant les yeux ; mais, sur une si grande verité, il a esté receu de mon cœur tres intimement, et le bon monsieur de Santeul ne me dit jamais un mot plus a mon gré. .

Or, je reviens a ce que je disois : c'est que je n'ose encor dire que non, tandis que j'espere que l'accommodement des Princes accommodera peut estre ces affaires ; ni aussi je ne veux dire qu'oüy, ne pouvant avoir null'asseurance. Monsieur de Santeul dit que, si je veux, le Roy en escrira a Son Altesse ; mais, comme vous sçavés, cest honneur seroit un petit trop chaud et pesant pour moy. C'est pourquoy j'attendray encor un peu, avant que d'en donner la derniere resolution audit sieur de Santeul, et ce pendant luy diray chose pour laquelle il devra conseiller a ce seigneur de ne point s'attendre a moy ; car aussi bien, en tout evenement, si j'avois ma liberté pour ce tems-la, il me manqueroit pas de chaire en une ville ou il yen a tant.

Au demeurant, voyant que Dieu le veut, je m'arreste de tres bon cœur icy, et prens, en eschange de la satisfaction que j'aurois de vous voir, l'ayse que j'ay a penser en vous, a parler de vous avec ceux qui vous honnorent, et sur tout a vous cherir d'un amour tendre et respectueux, autant qu'homme du monde.

Encor faut il que je vous die que nous avons despuis peu nostre monsieur de Charmoysi, avec lequel je me suis entretenu ce matin trois grosses heures sur son depart de la mayson de Monsieur , et ay treuvé que certes il a eu plusieurs bonnes raysons de le faire, qui seroyent trop longues a deduire ; neanmoins il m'a dit que tous-jours il s'accommoderoit a ce que ses amis, et sur tout vous et moy luy conseillerions. Certes, Monsieur a perdu un tres bon, tres utile et tres digne serviteur, et Madamoyselle sa maistresse eüt eu en madame de Charmoysi une fort vertueuse servante. Je vay pensant comme je pourrois faire pour servir d'instrument a la reparation de tout cela, mais je voy la chose malaysee, car les oreilles de Monsieur se remplissent tous les jours de plus en plus de persuasions contraires, que ceux qui n'ayment pas monsieur de Charmoysi ont tout loysir et advantage de faire. Et apres une separation si entiere, il sera malaysé d'oster un peu d'aversion des cœurs de l'un a l'autre ; et celuy de Monsieur, comme vous sçaves, ayme d'avoir ses coudees franches, et celuy de monsieur de Charmoysi est courageux, qui ne peut souffrir le desdain. Au passage de Monsieur, je me fourreray le plus avant que je pourray en cett'entreprise, et auray bon loysir d'y penser, puisque on ne l'attend que sur la fin du moys auquel nous sommes. Je ne crains sinon d'offencer ma conscience en cela, car je n'ay pas si bonn' opinion de la cour que je ne pense que Dieu soit mieux servi hors d'icelle qu'en icelle, et saint Augustin avoit cette solemnelle resolution de ne conseiller jamais a personne la suite des cours (Confess 8,6 ; Serm 302,19). Toutefois, la vertu de monsieur de Charmoysi est des-ja ferme pour n'estre pas esbranslee a ce vent-lâ.

Mais si vous continues de vouloir faire le voyage a la Sainte Baume , ne doutes pas que vous ne m'ayes pour associé a vostre pelerinage, car ce n'est pas sortir de Savoye d'aller a Marseille, pourveu que ce soit sur le Rosne, auquel nous contribuons tant d'eaux et tant de sable ; et nostre cher petit Evesque, mais grand Praelat , sera bien ayse de nous faire l'hospitalité en passant, moyennant un sermon que je feray a son peuple, qui, oyant parler de Geneve, y viendra tout entier, huguenotz et Catholiques pesle mesle. Je m'en donne des-ja au cœur joye.

Madame vostre chere partie me fait trop d'honneur de me vouloir du bien et se resouvenir de moy, mais en particulier estant avec madame la Marquise de Meneley , une des dames du monde de laquelle j'honnore le plus la vertu et constance en la pieté. Et puis qu'elles favorisent ce chetif livret de l'Introduction a la Vie devote, je vous supplieray, dans trois semaynes, de leur en faire a chacune un present de ceux que je vous envoyeray de la seconde edition , et autant que la commodité le permettra; a laquelle j'ay adjousté beaucoup de petites chosettes, selon les desirs que plusieurs dignes juges m'ont tesmoigné d'en avoir, et tous-jours regardant les gens qui vivent en la presse du monde.

J'escris cette lettre sans loysir et sans esprit, mais non pas sans cœur, car mon cœur est tous-jours ou il vous peut regarder. Nostre Seigneur vous conserve, prospere et benisse, Monsieur; c'est le souhait de

Vostre tres humble et tres fidelle serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

A Monsieur

Monsieur des Hayes, Maistre d'hostel du Roy.

Gouverneur et Baillif de Montargis.

Revu sur l'Autographe conservé au 1er Monastère de la Visitation de Rouen.

DXLIII

AU DUC DE. NEMOURS, HENRI DE SAVOIE

Recommandation en faveur d'un gentilhomme, pour lui obtenir de succéder à son père dans la charge de juge-maje du Faucigny.

Annecy, 11 août 1609.

Monseigneur,

Ayant esté prié par le sieur de Crans, juge maje de Foucigni , d'interceder vers Vostre Excellence affin d'obtenir la survivance de sa charge en faveur de son filz, je fay tres volontier cet office, parce qu'il regarde un gentilhomme bien nay, qui a bon esprit et bonne ame, qui a fort bien estudié et qui, en l'exercice de la lieutenance de son pere, quil fait il y a quelque tems, tesmoigne qu'ayant la charge en chef, il s'en acquiteroit dignement et se rendroit utile serviteur de Vostre Excellence ; a 1aquelle je fay donq tres .humble demande de ce bienfait pour ce viel pere qui, se praeparant a la sortie de ce monde, a cette juste ambition d'y laisser son filz au mesme service de son Prince, qu'il a eu lhonneur d'y exercer .

La bonté de Vostre Excellence, qui daigne me tenir en sa grace, m'a donné le cœur d'entreprendre cette

intercession envers elle, pour laquelle j'en fay journellement a l'autel envers Dieu, affin quil la comble de benedictions immortelles. C'est,

Monseigneur,

Vostre tres humble et tres obeissant serviteur et orateur,

FRANçs, E. de Geneve.

XI aoust 1609.

Revu sur l'Autographe conservé à Paris, Bibliothèque Nationale

(Fonds français,3650).

DXLIV

AU PèRE JACQUES-PHILIBERT DE BONNIVARD DE LA COMPAGNIE DE JéSUS

(MINUTE INEDITE)

Raisons et avantages d'offrir aux ministres de Genève une conférence publique. - Manière de la proposer. - En quel cas il serait à propos d'engager la controverse sur les Versions. - Comment présenter la doctrine catholique, et de la prudence requise en la formulant. - Derniers avis.

Annecy, 17 août 1609

Mon Reverend Pere,

Je ne doute nullement que l'offre d'une douce et amiable conference avec ceux de Geneve ne soit tres utile en ce tems, auquel ilz sont venus en quelque sorte de desir d'en avoir une, au moins a ce que j'apprens par les continuelz advis que j'ay de divers propos qu'ilz tiennent. Ilz sont, pour la plus part, en scrupule de leur religion, quoy que, quand on leur en parle directement, ilz fassent semblant d'estre bien asseurés, par rayson d'Estat. Si donques ilz acceptent l'offre, il y a de l'apparence d'un grand fruit ; s'ilz le refusent, la gloire en demeurera pour l'Eglise, et le refus accroistra le soupçon que plusieurs ont de n'avoir pas la rayson de leur costé. Je loüeray pour cela grandement que l'offre se face, puisqu'il ne peut nuire et peut grandement prouffiter.

Une lettre a celuy que vous escrives , sera fort a propos ; mais il faut qu'elle soit presentee par quelqu'un qui aye asses d'asseurance pour le presser de faire responce, en cas qu'il voulust la supprimer et faire le fin ; a quoy quelque notable personne de la Franche Comté, qui fust des villes avec lesquelles ceux de Geneve ont commerce, seroit fort sortable. Et si, il faut adjouster a l'inscription, le titre de Conseiller du Conseil des Vingtz et cinq Seigneurs ; car il y a un autre Sarrasin qui n'en est pas , bien qu'il soit de grand credit dans cette ville la.

Et puisque vous me sommés de vous dire franchement mon advis sur la lettre que vous luy escrives, je vous diray que je n'appreuve pas que vous luy proposies si distinctement le dessein de la façon de proceder que vous voules tenir, car il suffira bien de le faire quand ce viendra au joindre et au faire; et il n'est pas expedient que maintenant vous vous engagies en aucune sorte de controverse, d'autant qu'en traittant plus avant de la conference, vous treuveres peut estre qu'il sera mieux de prendre un autre biais. Il seroit donq mieux pour ce coup de demeurer en cette generale proposition, que vous monstreres que leur religion est manifestement contraire aux Saintes Escritures, sans venir a la particuliere declaration des moyens que vous voules tenir pour ce faire ; car ainsy vous ne vous obliges a rien qu'a la .fin de vostre intention, et laisses les moyens en liberté, pour les choisir par apres a vostre gré. Et si, la proposition est beaucoup plus specieuse pour estre imposee entre des ignorans, comme sont la plus part des Conseillers de cette ville-la. Et si, je ne laisseray pas encor de dire mon opinion sur les moyens que vous proposes, puisque je suis obligé a la naïfveté et franchise en l'amitié que nous avons ensemble et que je sçay que vostre esprit correspond au mien en cela.

Cette generale controverse des Versions est grandement utile entre les gens doctes, et quand vous ne regarderies que les ministres, elle seroit sans doute extremement a propos. Mais s'il faut avoir soin. d'esbransler le peuple, il faudra entreprendre quelque point auquel plusieurs puissent discerner de la rayson ou du tort ; car en celuy des Versions, pour peu que les ministres tiennent contenance (comme ilz feront, estans des plus asseurés menteurs et des plus opiniastres mattois du monde), le peuple, des-ja incliné a leur suite, demeurera plus engagé en leur parti. Et quand je dis le peuple, je veux dire les Seigneurs des deux Conseilz, qui ne sont que marchans et certains gens de peu. .

Sur tout il m'est advis qu'il faut grandement estre attentifz a la façon de proposer la doctrine catholique, en sorte que, comme la rayson est de nostre costé, aussi l'apparence, le lustre et la speciosité ne nous defaillent point. Comme par exemple : sur ce que vous m'escrives, de convaincre l'insuffisance de l'Escriture seule pour le parfait gouvernement de l'Eglise, sur ce mot d' " insuffisance de l'Escriture, " ilz crieroyent tous blasphemant. J'aymerois donq mieux advoüer que l'Escriture est. tres suffisante pour nous instruire de tout, et dire que l'insuffisance est en nous, qui, sans la Tradition et sans le magistere de l'Eglise, ne sçaurions nous determiner du sens qu'elle doit avoir, ni des consequences qu'on en peut tirer pour la direction et gouvernement du peuple Chrestien ; car en cette sorte, la chose demeurant la mesme, l'explication est plus specieuse et plausible a ceux aux oreilles desquelz on ne fait que crier que nous mesprisons les saintes Lettres .

Mais je m'espanche trop, mon cher Pere, et prens a l'adventure trop de carriere. Si je croyois que vous ne conneussies pas mon cœur, je ne traitterois pas si librement ; mais je me confie en Nostre Seigneur que vous sçaves que je ne fay rien ni dis rien avec vous que sur les gages de vostre sincere amitié, et qu'en vous proposant mes petites pensees, vous les adjusteres a la rayson avec autant de franchise que je les vous presente.

Je veux finir, en vous suppliant de continuer en ce bon dessein, lequel, de quel costé qu'on le tourne, ne peut que reuscir a la grande gloire de Dieu. Continués encor, je vous supplie, a m'aymer cordialement comme vous faites, et tandis, je prieray Nostre Seigneur qu'il vous fortifie et benisse de plus en p\us en sa grace.

Je suis tres sincerement,

Vostre humble serviteur et confrere

en Nostre Seigneur,

FRANçs, E. de Geneve..

XVII aoust 1609, a Neci.

Hier je vous escrivis le billet ci-joint; et despuis, ayant derechef consideré l'advis du Pere Provincial , je le treuve entierement bon, car le retardement ne peut estre que prouffitable ; car tandis, l'ouverture se fera, a mon advis, plus grande et raysonnable par divers moyens que j'y employeray soigneusement, Dieu aydant. En ceci, la dilation ne peut nuire, mon Reverend Pere; et je sçai tout maintenant par un advis, que si la conference se fait, il sera voirement bien requis que nous nous voyons, non pour autre chose, que parce que l'humeur de ce peuple la m'estant familiere, je vous pourray dire plusieurs choses qui vous serviront en cette sainte et tres prouffitable entreprise.

Je viens de recevoir [avis] que nous ferons mieux d'attendre, pour une certaine defiance en laquelle ilz sont, de l'armee de Flandre . Ne doutés point que [je] ne veille a cela, et vous en reposes sur moy.

Au Reverend Pere en N. S.,

Le P. Jacques Philibert de Bonnivard,

Theologien de la Compaignie de Jesus.

A Besançon.

Revu sur le texte inséré dans le 1er Procès de Canonisation.

DXLV

A MADAME DE LA FLéCHèRE

L'attitude d'une âme chrétienne durant la maladie. - Douceur et tranquillité. Comment ne jamais trébucher.

Annecy, 20 août 1609.

Selon la sainte et parfaitte amitié que Dieu m'a donnee pour vous, ma tres chere Fille, j'ay de la peyne de vostre maladie. Or sus, il faut pourtant s'accommoder a non seulement vouloir, mais a cherir, honnorer et caresser le mal, comme venant de la main de cette souveraine Bonté a laquelle et pour laquelle nous sommes. Que puissies-vous bien tost guerir, si c'est la plus grande gloire de Dieu, ma tres chere Fille ; si moins, que puissies-vous amoureusement souffrir ; tandis qu'ainsy le requerra la Providence celeste, affin que, guerissant ou souffrant, le bon playsir divin soit exercé.

Que vous puis-je plus dire, ma chere Fille, sinon ce que je vous ay si souvent dit, que vous allies tous-jours vostre train ordinaire le plus que vous pourres, pour l'amour de Dieu, faysant plus d'actions interieures de cet amour, et encor des exterieures, et sur tout contournant tant que vous pourres vostre cœur a la sainte douceur et tranquillité : a la douceur envers le prochain, quoy que fascheux et ennuyeux; a la tranquillité envers vous mesme, quoy que tentee ou affiigee, quoy que miserable. J'espere en Nostre Seigneur que vous vous tiendres tous-jours en sa main, et que, par consequent, jamais vous ne trebuscheres du tout. Que si, a la rencontre de quelque pierre, vous choppes, ce ne sera que pour vous faire tant mieux tenir sur vos gardes, et pour vous faire de plus en plus reclamer l'ayde et le secours de ce doux Pere celeste, que je supplie vous avoir a jamais en sa sainte protection. Amen.

Je suys en luy, tres fermement tout vostre,

FRANçs, E. de Geneve.

Le 20 aoust 1609

DXLVI

A DOM MICHEL BOUDET, PRIEUR DE POMMIER

Prière au destinataire de s'entremettre auprès des sujets de sa Maison qui refusaient de payer les prémices à leur curé.

Annecy, 27 août 1609

Mon Reverend Pere,

[Ayant appris par] les remonstrances que me fait le sieur curé de Beaumont , que plusieurs des sujetz de vostre Mayson refusent de luy payer les premices, lesquelles neanmoins ilz luy doivent comme estant ses parroissiens, avant que de prendre aucun autre expedient pour l'ayder en sa juste intention selon mon devoir, j'ay voulu vous supplier d'user de l'authorité que vous aves sur ces refusans, pour les reduire a la rayson, esperant que vostre sage entremise aura tout le pouvoir requis pour l'effect de mon equitable desir, comme la mienne aura le credit envers vostre bienveuillance d'en obtenir le secours que je souhaitte a cet honneste et bon curé, lequel, je m'asseure, vous est des-ja asses recommandable, comme aussi il m'a tesmoigné qu'il vous honnore et revere detout son cœur.

Je n'employeray pas davantage de paroles pour vous exprimer mon affection en ce point, non plus [que] pour vous offrir derechef mon humble service, que je vous supplie accepter et tenir tous-jours pour tout asseuré. Nostre Seigneur vous conserve, mon Reverend Pere, et je suis

Vostre humble serviteur et confrere

en Nostre Seigneur,

FRANçs, E. de Geneve.

27 aoust 1609.

Au Reverend Pere en N. S.,

Le Pere Dom Prieur de Pomiers.

DXLVII

AU PRéSIDENT ANTOINE FAVRE

Négociations du Saint dans le pays de Gex. - Une première Messe après soixante-treize ans d'interruption. - La traversée de Genève.

Cessy, 21 septembre 1609.

Monsieur mon Frere,

Il me tarde extremement de vous revoir avec madame nostre Presidente, ma seur. Mais la varieté des affaires que M. de Lux a treuvés icy et les resistences des ministres nous ont porté sans rien faire jusques a ce jourdhuy de saint Mathieu, que j'ay dit la premiere Messe a Sessi despuis 73 ans. Demain nous passerons outre a faire le mesme es autres deux parroisses , et passé demain j'iray a Sessel, et le jour suivant je me rendray entre vos bras, Dieu aydant.

Vous aures sceu comme je traversay Geneve sous la conduite de mon bon Ange, et cela seulement per non parer poltrone (pour ne pas sembler poltron.) et pour verifier que (celui qui marche simplement, marche confidemment.) qui ambulat simpliciter, ambulat confidenter (Pr 10,9), et avec la profession de ma qualité . Je ne m'en vante pas, non, car il y eut peu de prudence en cette resolution-là ; mais, comme vous sçaves, ce n'est pas ma vertu que celle la.

Bon soir, Monsieur mon tres cher Frere ; je suis, Monsieur,

Vostre humble frere et serviteur,

et de madame ma chere Seur,

FRANçs, E. de Geneve.

21 septembre 1609

A Monsieur

Monsieur le Baron de Peroges,

Conseiller de S. A. et Senateur au Souverain Senat,

President de Genevois.

Revu sur l'Autographe appartenant à M.l'abbé Rennard, à Mont-Saxonnex (Haute-Savoie).

DXLVIII

AU DUC DE SAVOlE, CHARLES-EMMANUEL 1er

François de Sales offre au duc la deuxième édition de l'Introduction à la Vie devote. - Culte du bienheureux Amé en Savoie et en Bourgogne. - Supplique pour obtenir que le président Favre puisse transmettre à son fils René la charge de sénateur.

Annecy, 26 septembre 1609 .

Monseigneur,

Je supplie Vostre Altesse de regarder de son œil de faveur ce petit livret que je luy offre en toute humilité. La devotion est son sujet, la gloire de Dieu est sa fin, et son escrivain est, par toute sorte de devoirs, voué a l'obeyssance de Vostre Altesse. Il fut des-ja publié l'annee passee, mais si imparfait que je n'osay pas l'exposer a la veuë d'un si grand Prince ; maintenant qu'il est un peu moins mal accommodé, j'en prens la hardiesse, porté par la seule consideration de cette douce bonté qui a tousjours aggreablement receu les foibles tesmoignages de mon invariable fidelité. L'infinie varieté des occupations que ma charge me pousse incessamment sur le bras, adjouste beaucoup a mon insuffisance, pour m'empescher de bien faire de telz ouvrages ; mais s'il plaist a Dieu de se servir de moyen cet exercice d'escrire, il m'en donnera des commodités.

J'envoye a Vostre Altesse l'attestation de l'estat de deux images et de quelques autres particularités qui regardent l'estime que l'on a eu de la sainteté du serenissime et glorieux Amé . Dans peu de jours, j'en envoyeray un'autre de l'image que j'ay treuvee a Sessel , revenant de Gex ou j'estais allé pour establir l'exercice catholique en quelques parroisses (note 280). J'ay aussi sceu qu'au duché de Bourgoigne, en la ville de Seurre, il y a une eglise de Sainte Clere, ou il se treuve une chapelle sous l'invocation de ce bienheureux Prince, avec son image et l'abbregé de toute sa vie escritte en un placard affigé. C'est pourquoy, devant aller bien tost en ce païs-la pour le mariage de l'un de mes freres avec la fille du baron de Chantal , selon la declaration que Vostre Altesse a faitte de l'avoir aggreable, j'envoyeray expres sur le lieu pour avoir de tout cela une attestation authentique , laquelle, s'il est vray ce qu'on m'a dit, sera une des plus belles marques de la sainteté de ce glorieux Prince que l'on ait recouvert jusques a present.

Oseray-je bien, Monseigneur, presenter encor ce mien souhait a Vostre Altesse ? Le sieur president Favre a mis sur le front des beaux livres qu'il a composés et que les nations estrangeres admirent, les marques de sa fidelité envers Vostre Altesse et de l'honneur qu'il a receu d'elle . Or, maintenant il desire laisser les mesmes marques a son filz aisné, affin que l'une et l'autre production tesmoigne a la posterité le bonheur qu'il a eu d'avoir esté serviteur aggreable d'un si grand Prince. Il supplie donq Vostre Altesse de faire grace a son dit filz de la survivance en l'estat de senateur ; ce qu'obtenant, il en aura une consolation nompareille, prevoyant qu'en la personne de son filz, il revivra apres sa mort au mesme genre de vie qu'il a suivi en vivant. Pour cela, Monseigneur, sachant que les affections et services hereditaires sont les plus fermes, je souhaitterois qu'il p1eust a Vostre Altesse s'incliner a cette requeste, de l'enterinement de laquelle se respandra une bonn' odeur qui fera connoistre a chacun que sa providence s'estend jusques a prendre soin des enfans de ceux qui l'ont fidellement servie, pourveu qu'imitateurs de leurs peres, ilz s'en rendent dignes .

Je joindray donq ma tres humble supplication avec celle dudit sieur President, et faysant tres humblement la reverence a Vostre Altesse, je prie Dieu qu'il la prospere en toutes benedictions.

Monseigneur,

de Vostre Altesse,

Le tres humble, tres obeissant et tres fide1e

serviteur et orateur,

FRANçs, E. de Geneve.

A Neci, le ... septembre 1609

DXLIX

AU ROI DE FRANCE, HENRI IV

(MINUTE)

Remerciements adressés à Henri IV à propos du rétablissement du culte catholique dans deux paroisses de Gex; " bien infini " qui en résultera. - Le digne héritier et imitateur de saint Louis et de Charlemagne. - Zèle et prudence du baron de Lux.

Annecy, fin septembre 1609 .

Sire,

Apres avoir donné gloire a Dieu pour le nouveau restablissement de l'exercice catholique en deux parroisses du balliage de Gex, que monsieur le baron de Lux vient de faire (note 280), j'en rens graces a la providence royale de Vostre Majesté, de la pieté delaquelle ces pauvres peuples ont receu ce bien infini . Je dis infini, Sire, par ce qu'en effect, il regarde le salut des ames, qui s'estend jusques a l'eternité ; et non seulement des ames qui ont esté maintenant favorisees de cet incomparable bonheur, mais de plusieurs autres qui, excitees par l'exemple de celles ci et par l'odeur de la sainte affection de Vostre Majesté, minutent des tres humbles requestes pour en obtenir une pareille grace.

Quant a moy, Sire, je contemple en ces reparations de la sainte Eglise; une des rares qualités qui font connoistre et reconnoistre en Vostre Majesté, le sang et le cœur du grand saint Loüys et de Charles Maigne, l'un et l'autre des plus grans restaurateurs du service de Dieu que les Chrestiens ayt (sic) jamais veu.

Et puis que je dois ce tesmoignage a la verité, je vous diray, Sire, que celuy que jusques a present Vostre Majesté a employé comme son instrument pour l'execution de ses volontés en cet endroit (le baron de Lux), a un zele qui ne peut rien oublier et une prudence qui ne sçauroit jamais rien gaster, qui est tout ce qui se peut desirer en une si digne et importante affaire,

Je supplie incessamment Dieu quil vous face la grace, Sire, d'exalter de plus en plus sa divine Majesté, affin que, reciproquement, il benisse et prospere de plus en plus la vostre royale, a laquelle faysant tres h[ umble] ……………………………………………………….

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy

DL

A MADAME DE LA FLéCHèRE

Les suites d'une chute. - Annonce d'un deuxième voyage en. Bourgogne. Les Saints ne sont pas "despiteux. " - Les curiosités qu'il faut éviter.

Annecy, 2 octobre 1609

Ma chere Fille,

J'ay eü fort peu de mal de ma cheute, qui ne m'avait apporté qu'une fouleure de nerfz et. un os demis ; mais j'en ay l'incommodité de demeurer au lict, et par consequent, de ne point celebrer. J'espere neanmoins, Dimanche prochain, jour de mon saint François, recommencer mon petit train, et mardi prochain, partir pour aller achever le mariage de mon frere chez nostre bonne Mme de Chantal.

Nostre seur a bien fait de m'advertir de ces petites tricheries de paroles que cette pauvre Religieuse va semant ; car cela me peut servir et ne peut nuyre a personne, puisque je ne suis point despiteux, et pour cela ne laisseray pas de penser a quelque moyen d'ayder cette chetifve ame qui, a mon advis, est pleyne de legereté et inconstance, plus tôst que de malice. Je fay response a l'autre conseil que nostre seur desiroit de moy.

Pour vous, ma chere Fille, je loüe Dieu des sentimens de l'amour que vous aves envers luy, sur lesquelz il ne faut point faire ces curiosités, de penser que sa divine Majesté vous l'ostera pour vostre inutilité. Non, il ne faut point avoir ces craintes ; mais, en vous humiliant et reconnoissant que vous estes toute inutile (Lc 17,10), esperes en la grandeur de la misericorde divine qu'elle vous sera propice de plus en plus. Il ne faut voyrement pas se haster de soy mesme ; mais de recevoir les graces que Dieu nous donne, ce n'est pas se haster, pourveu.qu'on se contienne en humilité et dedans les exercices auxquelz nostre vocation nous oblige.

Vous faites bien pour ce qui regarde l'orayson et ces distractions et petites envies spirituelles. Ne vous amuses point a cela ; mais, d'un cœur eslevé, travailles devant Dieu avec vostre volonté superieure, vous animant au saint amour. L'exercice que vous m'aves envoyé est bon, mais prenes garde qu'en l'execution vous n'abbandonnies point la resolution de vous mortifier es rencontres que vostre vocation vous fera faire.

J'envoye le livre ci joint a nostre seur, et me reserve a vous en envoyer un a mon retour, n'en ayant pas, pour le present, que ce quil me faut pour porter ou je vay. Je vous recommande Mme de Charmoysi qui est toute malade, a ce que me dit M. de Charmoysi, et un (sic) bonn' œuvre que nous allons entreprendre pour le bien de plusieurs ames .

Je suis tout entierement tout vostre en Nostre Seigneur, qui vive et regne es siecles des siecles. Amen.

A Neci, le 2 octobre, en haste.

A Madame

Madame de la Fleschere.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. le comte de la Fléchère, à Saint-Jeoire (Haute-Savoie).

DLI

A MADAME DE LA FOREST RELIGIEUSE DE L'ABBAYE DE BONS

(INéDITE)

Les " ames revesches " et le Saint. - Pourquoi la patience est nécessaire à ceux. qui veulent servir les âmes. - Une Religieuse qui avait besoin de changer d'air. - Les promenades dangereuses. - Envoi d'un exemplaire de l'Introduction.

Annecy, 2 octobre 1609.

Vous aves bien fait, tres chere Fille, de m'advertir des mauvayses paroles de cette pauvrette, car cela m'est utile et ne luy sera pas inutile a elle mesme pour l'advenir. Je suis certes fort libre a parler, mais je ne pense pas avoir rien dit de tout cela. Oüy bien, peut estre, que l'experience m'avoit apris de ne point estre dur aux ames revesches, tandis quil y avoit esperance de les gaigner par douceur.

Je croy que quant a Monsieur de Belley , je n'en auray parlé qu'avec le compas de la sincere dilection avec laquelle je l'honnore, car je sens bien en mon ame que j'ay de l'affection a son estime. Mais, ma chere Fille, il faut estre patient a ceux qui veulent servir les ames, car tous-jours ainsy au commencement, elles sont volages, bigearres. et inventrices de paroles. Qui se voudroit desgouster pour cela, ne feroit jamais rien. Cette la auroit grand besoin de changer d'air pour estre guerie, car en ce lieu-la il y a des aspicz et basilisques plus quil ne faut pour les tendres ames. Dieu y mette sa sainte main. Ell' a rayson de dire que je luy parlay a son advantage, car je ne luy parlay que pour son bien, mais sans flatterie et rondement, selon les sentimens que j'en avois.

Mais vous, ma tres chere Fille, continues a tenir vostre cœur pur devant Dieu et compatissant envers le prochain. Vrayement je ne voudrois nullement que si les promenades tendent a la rencontre de ces galantz hommes, vous vous y treuvassies ; mais si cette fois-la ce fut par hazart, il n'en faut pas pour cela se scabrer. Quesi neanmoins on voyoit que la chose retumbast souvent a mesme rencontre, je vous aymerois mieux en vostre chambre.

Je vous envoye un livre de la nouvelle edition (De l'Introduction à la Vie devote), et en envoyeray un autre a Mme vostre jeun' Abbesse quand j'auray le loysir de luy escrire a propos, sans faire semblant de rien, sinon de quelques bonnes paroles qu'elle me dit.

Nostre Seigneur soit a jamais au milieu de nous, et je suis en luy tres entierement,

Vostre serviteur,

F., E. de G.

A Madame

Madame de la Forest, Religieuse a [Bons].

Revu sur l'Autographe conservé au 2d Monastère de la Visitation de Marseille.

DLII

A LA BARONNE DE CHANTAL

A une journée de Monthelon, le Saint prévient la Baronne qu'il va arriver. - Il demande " un petit bain de sauge " pour son pied à peine guéri d'une chute récente. .

Vers le 10 octobre 1609 .

Ma chere Seur,

Nous allons a la Messe, pour disner par apres et partir. Mais qu'il me tarde que je sois vers vous ! Je n'y seray neanmoins qu'un peu tard, car nos chevaux sont recreuz des grandes journees que nous avons faites. Si nous treuvons monsieur de Chantal couché, nous ne laisserons pas de luy aller donner le bonsoir. Mais il faut que je prie ma bonne niece (Mlle de Bréchard), si elle [est]aupres de vous, de me faire la charité d'un petit bain de sauge pour mon pied, que je vous porte un peu boiteux .

Bon soir, ma chere Seur, ma Fille ; vostre filz (Bernard de Sales), Vostre neveu et la Thuille vous baysent les mains. Nous avons pensé amener monsieur de Charmoysi, mais la venue de Monsieur de Nemours nous a osté cette bonne compaignie.

Nostre Seigneur soit avec vous.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Rennes.

DLIII

A M. PIERRE DE BéRULLE

(FRAGMENT)

Sympathie très effective de François de Sales pour le dessein : de M. de Bérulle. Il conseille une démarche auprès du Nonce.

29 octobre 1609

Je vous escrivis n'a gueres en response de la lettre que vous m'avies envoyee sur le sujet de la Congregation des prestres reformés , vous tesmoignant le desir que j'avois de contribuer a une si utile entreprise tout ce qui depend de moy ; et ne pouvant disposer de l'absence de mon diocese requise pour cette œuvre, je vous asseurois que, si tost que je serois arrivé a Neci, j'escrirois au Saint Pere pour avoir son commandement sur cela. Or, despuis j'ay pensé que si on pouvoit faire [que,] de dela, le Nonce du Saint Siege qui reside a Paris escrivist en faveur de ce dessein la, il le rendroit fort aysé ; qui m'a fait vous escrire encor des icy, pour ne rien oublier de mon costé, de tout ce que je croyois pouvoir estre utile a faire reuscir une chose de si grand poix pour le bien de l'Eglise. Ce sera a vous qui touchés la chose, d'en faire comme vous jugeres plus a propos……..

Revu sur une ancienne copie conservée à Paris, Archiv. Nat., M. 234.

DLIV

AUX MAGISTRATS DE LA VILLE DE SALINS

Acceptation d'une invitation à prêcher dans la ville de Salins.

Dole, 1er novembre 1609

Messieurs,

Vous m'obligés extremement par le desir que vous aves de mes predications, lesquelles seront utiles a vostre. peuple, si Dieu me donne autant de force comm' il m'a donné de courage et d'affection de vous rendre du service. Que s'il exauce mes prieres, vous vivres tous longuement, heureusement et saintement en ce monde, et eternellement, glorieusement et tres [heureusement] en l'autre ; car ce sont les souhaitz continuelz que je feray meshuy devant sa divine Majesté, pour vous et pour vostre ville, estant,

Messieurs,

Vostre tres humble serviteur en Nostre Seigneur,

FRANçs, E. de Geneve.

Jour de Toussaintz 1609, a Dole.

A Messieurs les Magistratz

de Salins.

DLV

A LA BARONNE DE CHANTAL

Pourquoi nous sommes en ce monde. - Absoudre, c'est donner Jésus-Christ. Le traité du P. Arias. - Le corporal envoyé par la Baronne.

Baume-les-Dames, 16 novembre [1609 .]

Ma chere Fille,

Je reçois une particuliere consolation a vous parler en ce langage muet, apres que tout le jour j'ay tant parlé a tant d'autres en langage parlant. Or sus, si faut-il vous dire ce que je fay, car je ne sçai presque rien autre, et encor ne sçai je gueres bien ce que je fay.

Je viens de l'orayson, ou, m'enquerant de la cause pour laquelle nous sommes en ce monde, j'ay appris que nous n'y sommes que pour recevoir et porter le doux Jesus : sur la langue, en l'annonçant; sur les bras, en faysant des bonnes œuvres ; sur nos espaules, en supportant son joug, ses secheresses, ses sterilités, et ainsy en nos sens interieurs et exterieurs. 0 que bienheureux sont ceux qui le portent doucement et constamment ! Je l'ay vrayement porté tous ces jours sur ma langue, et l'ay porté en Egypte, ce me semble, puisqu'au Sacrement de Confession j'ay ouy grande quantité de penitens qui, avec une extreme confiance, se sont addressés a moy pour le recevoir en leurs ames pecheresses . Oh ! Dieu l'y veuille bien conserver.

J'y ay encor appris une prattique de la presence de Dieu, laquelle, en passant, j'ay resserree en un coin de ma memoire pour vous la communiquer, si tost que j'auray leu le traitté qu'en a fait le Pere Arias .

.Ayés un grand cœur, ma chere Fille, et estendes-le fort sous la volonté de nostre Dieu. Sçaves vous que je dis estendant vostre corporal pour la consecration ? Ainsy, dis je, puisse bien estre estendu le cœur de celle qui me l'a envoyé, sous les sacrees influences de la volonté du Sauveur. Courage, ma Fille, tenés vous bien serree aupres de vostre sainte Abbesse, et la suppliés sans fin que nous puissions vivre, mourir et revivre en l'amour de son cher Enfant.

Vive Jesus qui m'a rendu tout vostre, et plus que je ne puis dire. La paix du doux Jesus regne en vostre cœur.

FRANçs, E. de Geneve.

Le 16 novembre...

DLVI

A MADAME DE BOISY, SA MèRE

Mme de Boisy est priée par son fils de consulter le mèdecin Marc Offredo. Pourquoi elle doit se dégager de certaines " petites pensees. " - Le " petit advis " que le Saint donne clairement à sa " chere Dame et bonne Mere, "

Annecy, 29 novembre 1609.

Madame ma Mere,

La nouvelle que mon jeune frere m'a donnee de vostre meilleure santé m'a fort consolé, et neanmoins je ne laisse pas d'appreuver l'advis de mon cosin Chaudens , que le sieur Marcofredo soit consulté sur vostre santé, ou le faysant venir a Sales, ou, si vous le pouvés, allant vous mesme a Geneve pour trois ou quattre jours ; mais en ce dernier cas, il faudroit faire le voyage bien tost pour praevenir les grandes froideures.

Si mon frere m'eut aussi bien sceu dire en quel estat estoit vostre esprit, ma consolation eüt esté plus grande ; mais il ne m'a sceu dire, sinon que par fois vous esties asses joyeuse et par fois triste, et que vous n'avies pas voulu que l'on vous fit des souliers, estimant que vous ne vivrés pas asses pour les user. Or, en tout cela, il ny a pas grand mal ; mais je désire pourtant bien que, petit a petit, vous vous desfacies et desengagies de ces petites pensees, lesquelles sont entierement inutiles et infructüeuses, et outre cela, elles tiennent la place d'autres cogitations meilleures et aggreables a Nostre Seigneur. Il faut un petit plus mettre vostre esprit au large et a l'ayse avec Nostre Seigneur, et ne le point charger de ces menües affections ou pensees, et vivre librement, laissant a la providence de Nostre Seigneur ce quil luy plaira faire de vous.

Mais, avec vostre permission, je vous parleray clairement. Il faut, ma chere Mere, ne plus vous amuser a certaines considerations qui ne servent a rien et sont de trop peu de valeur pour occuper l'esprit ; et, ayant mis doucement l'ordre qui se peut mettre aux affaires, sil (sic) vont bien, en loüer Dieu, sil (sic) ne vont pas si bien que vous desireriés, puisque vous ne pouves pas mieux faire de vostre costé, remettre le tout entre les bras de Dieu qui, en fin, conduit toutes choses selon .quil voit expedient a nostre bien (Rm 8,28).

Voyla mon petit advis, ma chere Dame et bonne Mere. Pour l'amour de Dieu, soyes un peu fort courageuse ; dites cent fois le jour, mais dites le de cœur : Dieu nous aydera, et vous verres qu'il le fera. Commandes librement a vos enfans, car Dieu le veut.

Je vous envoye deux lettres de Dijon, et vous souhaittant toutes les graces que Nostre Seigneur donne a ses loyales serventes, je demeure,

Madame ma chere Mere

Vostre filz tres humble,

FRANçs, E, de Geneve.

Veille saint André.

A Madame ma Mere,

Madame de Boysi.

Revu sur l'Autographe conservé à Milan, Archives du prince Trivulzio.

FAC SIMILE DE CETTE LETTRE SUR LA PAGE SUIVANTE

DLVII

A LA BARONNE DE CHANTAL

(FRAGMBNT)

Retour de François à Annecy; il en donne. avis à la baronne de Chantal. L'abandon de tout notre être au bon plaisir divin ; bonheur qu'il procure. - Le sacré oreiller de saint Jean.

Annecy, [fin novembre] 1609 .

Vous croires bien mieux que nous sommes venus a bon port, ma chere Fille, quand vous en verres ce petit tesmoignage de ma main. Et bien, vous voyla donq toute resignee entre les mains de nostre Sauveur, par un abandonnement de tout vostre estre a son bon playsir et sainte providence. 0 Dieu, quel bonheur d'estre ainsy entre les bras et les mammelles de Celuy duquel l'Espouse sacree disait : Vos tetins sont incomparablement meilleurs que le vin (Ct 1,1). Demeurés ainsy, chere Fille, et, comme un autre petit saint Jean, tandis que les autres mangent a la table du Sauveur diverses viandes, reposés et penchés, par une toute simple confiance, vostre teste, vostre ame, vostre esprit sur la poitrine amoureuse de ce cher Seigneur ; car il est mieux de dormir sur ce sacré oreiller que de veiller en toute autre posture……..

DLVIII

A M, ANTOINE DES HAYES

Nouvelles rétrospectives d'un voyage en Bourgogne. - Pèlerinage différé. - François de Sales accusé auprès du duc de Savoie d'avoir fait une tentative pour reprendre son autorité temporelle de prince-évêque de Genève ; le fondement de cette calomnie. - Un mariage désiré. - Dévouement des amis de M. de Charmoisy pour le tirer de sa retraite. - Trois dames destinataires de l'lntroduction à la Vie devote.

Annecy, 4 décembre 1609.

Monsieur,

Ayant esté pres de deux mois entiers en Bourgoigne, partie au duché , pour assister aux noces de mon frere de Groysi, qui doit tant estre vostre serviteur, partie au comté , pour l'execution d'un commandement que le Pape avoit confié a Monsieur l'Evesque de Basle et a moy conjointement ; j'ay treuvé a mon retour la lettre que vous avies pris la peyne de m'escrire par le bon monsieur de Soulfour , qui passa a Chamberi tandis que j'estois sur mon voyage ; lettre, comme toutes les autres, pleyne des marques de ce grand et fort amour que vous me portés, et duquel je suis reciproquement amoureux de toute l'estendue de mon cœur, et autant glorieux qu'homme du monde a qui vous le sceussies departir.

Si vos affaires retardent nostre pelerinage a la Sainte Magdeleyne (note 262), il n'en sera que tant plus delicieux un'autre fois, quand vous les aures heureusement achevees comme je souhaite. Et tandis, je m'esclarciray aussi de mon costé d'un autre que j'ay treuvé a mon retour, fort inopinement, lequel (affin que je vous le die, Monsieur, a qui je voudrois estre tous-jours tout ouvert) consiste en un esclarcissement d'un ombrage que quelqu'insolent a fait par l'interposition de sa calomnie, entre l'esprit de Son Altesse et moy, comme si j'avois certaine intelligence sur ma miserable Geneve, pour y entrer et regner par autre moyen que celuy de sa grace. Le fondement du mesdisant a esté dix ou douze jours entiers que je fus a Gex. ce mois de septembre passé, et ou allant, par une certaine imprudente hardiesse, je passay tout au travers de Geneve (lettres 547, 559 et 560), apres avoir fait dire a la porte a celuy qui marchait immediatement devant moy, que j'estais Monsieur l'Evesque, et escrire en la bullette : Franç. de Sales, Evesque de ce Diocœse (car il se faut un peu estendre a dire les particularités des saillies de ma vaillance ).

Sur tout cela, donq, on a fait cet argument: Qu'a-il tant fait a Gex, et qui luy a donné cett'asseurance de passer en cette ville tant ennemie du nom quil porte et de sa qualité, et en laquelle ses praedecesseurs ne sont jamais entrés des la revolte, sans saufconduit, sans se desguiser, sans desadvoüer sa qualité ? Mais en vray (sic) verité, ilz ont peu de connoissance de mon ame, s'ilz me jugent si plein de consideration et d'apprehension que je ne puisse pas faire une petite temerité. Le tems, mon innocence, mais sur tout la providence de Dieu, accommodera tout cela : dequoy neanmoins j'ay escrit a Son Altesse tout ce quil m'en sembloit, ayant premierement sceu qu'elle s'estoit laissé porter a quelque sorte de desfiance de moy; de maniere que j'en demeure en tout bon repos. Voyla mes nouvelles d'Estat.

Quant a celles de ce pais, nous nous res-jouissons grandement en l'esperance de voir un bon fruit du voyage de monsieur de Jacob et attendons que Monsieur vienne pour passer en France, achever ce mariage que nous desirons tant et qu'on differe tant . Nostre monsieur de Charmoysi, ce pendant, est tout joyeux en sa mayson des chams et tesmoigne d'aymer tant sa retraitte quil ne veut point qu'on traitte de l'en retirer ; neanmoins, si Monsieur vient, je feray, si je puis, selon vostre conseil. Je desirerois bien y pouvoir beaucoup, comm'aussi de sçavoir, le tems estant venu, que Paris ayt un chef auquel mon cœur ayt tant d'alliance et de correspondançe d'amitié comm'il a avec vous.

J'envoye ces trois livres aucunement corrigés de tant de fautes que l'imprimeur y a laissé glisser. Je les offre a madame vostre chere moytié (note 264) et un, par son entremise, a madamoyselle de Touteville , sinon que vous en. voulussies prendre la peyne vous mesme, et un autre. a madame la Marquise de Menelay (note 265). J'auroys honte de tout cela, si vostre faveur ne devoit couvrir la nudité qui y est, comm' encor ce que j'ose vous addresser tant de lettres qui sont en ce pacquet.

NostreSeigneur vous conserve, Monsieur, et vous comble de tout bonheur; c'est le continuel souhait de

Vostre tres affectionné et tres fidelle serviteur,

FRANç., E. de Geneve.

4 decembre 1609, a Neci.

Monsieur, c'est a vous a qui j'escris ainsy librement de mes nouvelles.

A Monsieur

Monsieur des Hayes,

Maistre d'hostel du Roy,

Gouverneur et Baillif de Montargis.

Revu sur l'Autographe conservé au presbytère de Gex.

DLIX

AU PèRE ANTOINE POSSEVIN, DE LA COMPAGNIE DE JéSUS

(INEDIT) (ITALIEN)

Les fruits des Exercices de saint Ignace. - Progrès des conversions autour de Genève. -Une paysanne missionnaire. - Rétablissement du culte catholique à Gex. - Un grand nombre de genevois ébranlés ; obstacles qui s'opposent à leur retour. - Le Saint raconte comment il a traversé Genève à cheval et l'émoi que son passage a suscité dans la ville. - Le mauvais vouloir des ministres à l'égard des propositions de François de Sales. - Comment l'Introduction à la Vie devote a vu le jour ; cause de son succès. Offrande d'un exemplaire au destinataire.

Annecy, 10 décembre 1609.

Mon Révérend Père,

Le P. Joseph Alamanni, recteur du collège de Turin , m'a envoyé une relation des fruits qui se sont faits à Salamanque au moyen des Exercices spirituels ; or, c'est vous qui l'avez chargé de me faire cette communication. Je vous en remercie, mon Révérend Père, et de tout mon cœur je me réjouis d'apprendre ainsi que non seulement la divine Providence vous a conservé en santé jusqu'à ce jour, mais que, pareillement, elle m'a conservé en votre bienveillance, faveur que je tiens pour bien chère et précieuse. En retour, je continue à vous honorer dans mon âme avec un respect et un amour tout particulier ; c'est pourquoi je vous dirai brièvement quelques nouvelles de mon diocèse et ce que je fais moi-même, car je me sens obligé de vous en rendre compte.

Nous n'avons plus aucun hérétique dans les bailliages ou seigneuries de Ternier et Gaillard, ni dans le duché de Chablais, où presque tous l'étaient, lorsque j'y fus envoyé il y a seize ans. Une dame qu'on n'avait jamais pu convertir , est morte ces jours passés, après avoir, néanmoins, fait profession de la foi catholique le jour même de sa mort et reçu les divins Sacrements, grâce aux exhortations d'une paysanne sa voisine : grand sujet d'admirer les secrets de la bonté de Dieu pour ceux qui ont su les considérer dans cet évènement.

Dans le bailliage de Gex, qui appartient maintenant au roi de France, la plupart des habitants sont encore huguenots ; car cette maudite religion a persisté parmi eux depuis soixante-dix ans que les Bernois l'y ont implantée. Cependant, après neuf ans, nous avons rétabli l'exercice du culte catholique en cinq endroits . Les deux derniers rétablissements furent seulement faits en septembre dernier, et depuis lors, quelques personnes se sont converties ; notamment, ce mois passé, un gentilhomme de marque .

Quant à la ville de Genève, la raison d'Etat la retient dans son infortune ; mais il me semble que, malgré tout, la première aurore du jour spirituel commence à répandre ses lueurs parmi ses habitants, puisqu'un grand nombre d'entre eux avouent que la religion catholique est la meilleure. Beaucoup la désirent et confessent qu'ils la préfèreraient ouvertement à la leur, si elle était aussi salutaire à leur Etat comme elle le serait à leurs consciences. Et je crois que si leur édit (qu'ils appellent fondamental), suivant lequel le premier qui proposera le changement de religion doit être condamné a mort , si cet édit était aboli, plusieurs entreraient en pourparlers pour obtenir l'exercice du culte catholique dans une église de la cité.

Naguère, allant à Gex, il me vint au cœur, après avoir célébré la sainte Messe dans un village voisin , de passer par Genève : c'était mon chemin le plus direct. Je le fis sans aucune appréhension, par une certaine hardiesse où il entrait plus de simplicité que de prudence. Arrivé à la porte de la ville, le préposé demanda qui j'étais ; je fis répondre par mon vicaire général que j'étais Monsieur l'Evêque. Et à cette question : "Quel Evêque ? " je fis répondre : " Monsieur l'Evêque de ce diocèse. " L'homme alors l'écrivit dans son registre d'inscriptions, avec ces mots : Monsieur François de Sales, Evêque de ce diocèse. Je ne sais s'il comprit le mot diocèse, du moins me laissa-t-il entrer, et ainsi je passai à cheval au milieu de la ville, salué par la plupart des hommes et des femmes avec un grand respect.

Après ma sortie, le bruit de mon passage s'étant répandu parmi le peuple, on tint à ce sujet des. propos très différents. Les séditieux disaient qu'on aurait dû me garder pour me contraindre à renier ma dignité ; les plus honnêtes, au contraire, dirent qu'il aurait fallu me retenir pour me traiter avec courtoisie, en qualité de seigneur voisin et ami. Mais en général, ils ont regardé comme un mauvais présage l'assurance que j'ai eue de passer froidement parmi eux avec mes insignes d'Evêque, et de dire à leur porte que j'étais leur Evêque ; jamais pareille chose n'était arrivée depuis leur révolte. Souvent je leur ai offert de me rendre auprès d'eux pour convaincre leur doctrine de fausseté, à la condition d'en recevoir quelque garantie pour ma personne et pour ceux qui viendraient avec moi ; je leur ai même fait porter la parole par des gens de qualité, avec un écrit signé de ma main et cacheté : jamais ils ne l'ont voulu ; ils en ont été empêchés par les ministres .

J'ai voulu vous raconter cette aventure parce qu'on m'a écrit d'Italie qu'à Turin le fait de mon passage par Genève a été présenté autrement ; je serai donc bien aise que vous sachiez comment la chose s'est réellement passée.

Au demeurant, une très vertueuse et dévote dame de cette ville (Mme de Charmoisy) où je fais ma résidence, s'étant rendue à Chambéry et traitant de choses spirituelles avec le P. Fourier, recteur du collège, lui montra certains avis que je lui avais remis. Le Père les ayant vus, me pressa fort de les faire imprimer ; ce à quoi je n'avais nullement pensé. Enfin je fus contraint de le faire l'année passée ; depuis ils ont été réimprimés une seconde fois et bientôt ils le seront de nouveau pour la troisième. L'ouvrage a été bien accueilli en France à cause de la nouveauté de son contenu qui ne vise qu'à aider les gens du monde.

J'ai cru que si je vous en envoyais un exemplaire, à titre de publication nouvelle, vous l'auriez pour agréable; voilà pourquoi je vous l'adresse par cette occasion. Je vous supplie de le recevoir comme venant de quelqu'un qui vous honore, vous révère et vous aime de tout son cœur, et qui prie Dieu de vous combler de toute sainte prospérité.

Votre humble et très affectionné serviteur,

FRANçOIS, Evêque de Genève.

Annecy, le 10 décembre 1609

DLX

A LA BARONNE DE CHANTAL

Promesses pour le recrutement de la future Congrégation. - Le passage par Genève et les calomniateurs. - Le dessein de François de Sales traversé. - Occupations, affections pieuses, souvenirs évoqués au cours du voyage d'un apôtre. - Les grands désirs qui remplissent le cœur d'un Saint. Une affection que les paroles du monde ne sauraient traduire.

Annecy, 11 décembre 1609

Et en fin je viens a vous, ma chere Seur, ma Fille, des-ja tout recreu d'avoir tant escrit, mais resolu neanmoins de vous escrire tant que je pourray, tout a l'abandon, selon quil me viendra. .

Oüy, [ mon ame ,] ma Fille, je vis la bonne M. David, qui me plait fort . J'en vis un'autre a Dole, damoyselle de fort bon lieu et qui a extremement bonne mine, un peu ma parente (car ell'est de ce pais), et qui vous vit a Dijon ou elle estoit allé conduire une Religieuse Carmeline. En fin, nous n'aurons que trop de gens, c'est a dire, plus que nous ne pourrons recevoir.

Mais, ma chere Fille, c'est la Providence de nostre cher Seigneur qui vous retient un peu la, car voyci qu'a mon arrivee, j'ay treuvé des nouvelles qu'on m'avoit fait une grande calomnie en nostre court, propre a me mettre en la disgrace de ce Prince qui, des quelque tems en ça, tesmoignoit tant de m'aymer. Et moy, qui ay quelquefois du courage, je me suis fort plaint par une lettre , de laquelle la consequence peut estre diverse, mais tousjours universellement a la gloire de Dieu et a ma consolation. Or, j'en attens l'evenement, et ne voudrois pas que vous fussies icy qu'apres que cette bourrasque sera passee, qui sera bien tost, Dieu aydant. Mais quand je l'appelle bourrasque, dame, ne penses pas que j'en sois agité, nomplus certes que de la moindre chose du monde ; car il ny a en cela pour tout, aucun sujet de mon costé que ce beni passage que je fis a Geneve, que les calomniateurs ne peuvent s'imaginer que j'aye fait sans avoir quelqu' intelligence avec les habitans (lettre 558 et note 281). Helas ! ceux qui me connoissent sçavent que je ne pensay jamais a intelligence et que je fay mille traitz de courage par une vraye simplicité ; non pas certes simplicité d'esprit (car je ne veux pas parler doublement avec vous), mais simplicité de confiance. Or tout cela n'est rien, et je ne le dis aussi qu'a vous, a laquelle je ne puis rien celer de ce qui me regarde.

Cependant, voyci pas une chose notable ? A mon arrivee, j'ay treuvé que la moytié de nos esperances pour l'erection d'un monastere ou je croyois de pouvoir attirer nos bonnes Carmelines est abbatue, car l'une des filles que nous esperions y devoir contribuer ne s'est peu resoudre a quiter le monde. Sur cela, celuy qui manie toute la barque et duquel depend l'autre fondatrice, sans que je luy en eusse jamais parlé, sans quil en eut jamais rien apperceu, me va proposer que la mayson estant achettee et presque praeparee pour une douzaine de filles, il seroit bon de l'employer a la Congregation de quelques dames devotes , selon que jadis il avoit ouy discourir a un vieux Capucin italien . Je ne luy respondis rien, et maintenant il est revenu, et ayant parlé avec luy sur ce sujet, il ny a quasi moyen de le luy arracher de l'esprit. Pour moy j'attens, et si je voy de la conformité je ne refuseray pas ce parti; mais Dieu sera avec nous, sil luy plaît, pour tout cela. Je vous escriray dores en avant le succes de tout, affin que, selon cela, par apres nous traittions de vostre venue a Salins ou non .

J'escris a nostre M. de Vaucroissant , qui a tort, certes, sil croit que je ne l'ayme pas parfaittement, car certes, je le cheris tout entierement ; mais voyes vous, quelques fois l'ardeur de l'amitié s'evapore en jalousie. Je vous envoye les lettres que j'oubliay a vous porter de Mme Vignod , qui est tres bonne fille. Escrives un mot a la bonne Mme la Presidente , car ell'a le cœur gros aussi bien que monsieur de Vaucroissant, et dit qu'elle ne le merite pas.

Nous avons fait un fort heureux voyage au comté, et que j'y ay prié Dieu de bon cœur pour vous au saint Suaire , que l'on monstra publiquement, a ma contemplation; a la sainte Hostie et a nostre cher Saint Claude, ou je fus logé en vostre logis, et pris playsir a voir le lieu ou je receu vostre confession, et fus consolé a repraesenter ce cœur qu'en qualité de pere je presentay la premiere fois a l'autel de Saint Claude . J'ay presque presché par tout et a mon gré, c'est a dire utilement. La bonne Mme de Baume fut bien consolee, quoy qu'accablé de tant de gens qui me demandoyent confession (note 305), je n'eu pas tout le loysir que je desirois pour l'entretenir, car outre cela, j'avois mon grand affaire sur les bras .

Ouy, ma Fille tres chere, je dis tout incomparablement, je vous donneray un beau livre ou j'escriray, mais je veux attendre la troysiesme edition, a laquelle j'apporteray un soin tout particulier ; mays ce pendant, je ne laisseray pas de vous en donner de cette seconde par la premiere commodité. Je n'ay nulles nouvelles de monsieur de Berulle.

Ce n'est pas icy la grande lettre que je vous veux escrire, car vous voyes bien que je cours a toutes brides. Vous ne sçauries croire combien je sens mon cœur plein de grans desirs de servir Nostre Seigneur. Certes, ma Fille, mes affections sont si grandes, ce me semble, que j'espere de le faire un jour, apres que je me seray bien humilié devant Dieu. Vive Dieu ! ma chere Fille, il m'est advis que tout ne m'est plus rien qu'en Dieu, auquel neanmoins et pour lequel j'ayme plus tendrement que jamais ce que j'ayme, et sur tout nostr'ame. 0 il est vray, ma Fille, j'ay ce sentiment là.

Encor vous veux je dire que vostre filz (Bernard de Sales) a bien porté une si douce et aggreable humeur tout au long du voyage, que je l'ayme beaucoup plus que fraternellement, et sur tout quand il parle avec suavité de sa petite famme. Dieu est bon, ma Fille, soyons donq bons aussi.

Bon soir, ma Fille, Dieu soit a jamais nostre tout. Je suis en luy plus vostre que je ne sçauray jamais dire en ce monde, car les paroles de cet amour ny sont pas.

La pauvre petite seur , est toute grosse, a ce que son mari m'a dit, qui se plaint de quoy ell'est un peu melancolique ; je pense que dans quatre jours elle viendra.

Vive Jesus et Marie ! Amen.

XI decembre 1609, a Neci.

Ne parles a personne de l'affaire de la cour.

A Madame.

Madame la Baronne de Chantal.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Dijon.

DLXI

A LA MêME

(FRAGMENT)

Ferveur d'une postulante. - Les austérités corporelles et les mortifications spirituelles ; celles que le Saint désire pour les filles de sa future .Congrégation.

Annecy, [vers mi-décembre] 1609 .

……………………………………………………………………………..

Vostre Anne Jacqueline me contente tous-jours plus. La derniere fois qu'elle se confessa, elle me demanda licence, pour se preparer et accoustumer, dit elle, a estre Religieuse, de jeusner les Advens au pain et a l'eau, et d'aller nudz pieds tout l'hiver. 0 ma Fille, il vous faut dire ce que je luy respondis, car je l'estime aussi bon pour la maistresse que pour la servante : que je desirois que les filles de nostre Congregation eussent les pieds bien chaussés, mais le cœur bien deschaussé et bien nud des affections terrestres ; qu'elles eussent la teste bien couverte et l'esprit bien descouvert, par une parfaitte simplicité et despouillement de. la propre volonté.

DLXII

A MADAME DE LA FLéCHèRE

Une contemplation, source de profonde tranquillité. - Sentiments qui doivent animer un cœur grandement épris de Jésus-Christ crucifié. - Examen de prévoyance fort utile. - Une pauvreté qui n'en est pas une. - L'appréhension de l'éternité et l'appréhension des accidents de cette vie mortelle. - La révérence envers Notre-Seigneur; en quoi surtout elle consiste,

Annecy, vers mi-décembre [1609 ]

C'est la verité, ma tres chere Fille, que rien ne nous peut donner une plus profonde tranquillité en ce monde que de regarder souvent Nostre Seigneur en toutes les afflictions qui luy arriverent despuis sa naissance jusques a sa mort ; car nous y verrons tant de mespris, de calomnies, de pauvreté et indigence, d'abjections, de peynes, de tourmens, de nudités, d'injures et de toutes sortes d'amertumes, qu'en comparayson de cela nous connoistrons que nous avons tort d'appeller afflictions et peynes et contradictions ces petitz accidens qui nous arrivent, et que nous avons tort de desirer de la patience pour si peu de chose, puisqu'une seule petite goutte de modestie suffit pour bien supporter ce qui nous arrive.

Je connois fort bien l'estat de vostre ame et m'est advis que je la voy tous-jours devant moy avec toutes ces petites esmotions de tristesse, d'estonnement et d'inquietude qui la vont troublant, parce qu'elle n'a pas jetté encor asses avant les fondemens de l'amour de la croix et de l'abjection dedans sa volonté. Ma tres chere Fille, un cœur qui estime et ayme grandement Jesus Christ crucifié, ayme sa mort, ses peynes, ses tourmens, ses crachatz, ses vituperes, ses disettes, ses faims, ses soifz, ses ignominies, et quand il luy en arrive quelque petite participation, il en jubile d'ayse et les embrasse amoureusement. Vous deves donques tous les jours, non pas en l'orayson, mais a part, en vous proumenant, faire une reveuë de Nostre Seigneur entre les peynes de nostre Redemption, et considerer quel bonheur vous sera d'y participer ; voir en quelle occasion ce bien la vous peut arriver, c'est a dire les contradictions que vous pourres avoir en tous vos desirs, mais sur tout es desirs qui vous sembleront plus justes et legitimes, et puis, avec un grand amour de la Croix et Passion de Nostre Seigneur, vous vous deves escrier avec saint André : " 0 bonne croix," tant aymee de mon Sauveur, quand me recevres-vous entre vos bras ?

Voyes vous, ma tres .chere Fille, nous sommes trop delicatz d'appeller pauvreté un estat auquel nous n'avons ni faim, ni froid, ni ignominies, mais seulement quelques petites incommodités en nos desseins. Quand nous nous reverrons, resouvenes moy que je vous parle un peu de cette tendresse et delicatesse de vostre cher cœur, car vous aves sur tout besoin, pour vostre paix et repos, d'estre guerie de cela avant toutes choses, et de bien former en vous l'apprehension de l'eternité, en laquelle quicomque pense souvent, il se soucie fort peu de ce qui arrive en ces trois ou quatre momens de vie mortelle (2 Co 4,17).

Puisque vous estes apres a jeusner la moitié des Advens, vous pouves continuer jusques a la fin. Je veux bien que vous communiies, voire deux jours suivans, quand il y aura des festes. Alles bien devotement a la Messe apres disner : c'est a la vielle façon des Chrestiens. Nostre Seigneur ne regarde pas a ces petites choses ; la reverence consiste au cœur, il ne faut pas nourrir vostre esprit en ces petites considerations.

A Dieu, ma tres chere Fille, tenes moy bien tous-jours pour tout vostre, car en vraye verité je le suis. Dieu vous benisse. Amen.

FRANçs, E. de Geneve.

DLXII bis (lettre MMXXIV du volume XXI reclassée) (1)

A UN ECCLéSIASTIQUE (2)

(INéDITE)

Une affaire pressante. - Impossibilité pour le saint évêque d'aller la traiter en personne.

Annecy, 20 décembre 1609.

Monsieur,

J'ay receu vos deux lettres, et en escris une, la plus pressante que j'aye escrit il y a long tems, a monsieur d'Avully (3) pour leur sujet. Monsieur Darchant (4) desiroit que j'allasse en personne, mais ces festes et un empeschement secret m'en excusent devant Dieu et les hommes. Je vous prie de le garder de desirer cela de moy, car il y a je ne sçai quoy qui regarde mon repos necessaire qui ne peut permettre que j'aille en personne (5).

Je me recommande de plus fort a vos saintz Sacrifices et suis de toute mon ame,

Vostre confrere plus affectionné en Nostre Seigneur,

FRANçs, E. de Geneve.

xx decembre 1609.

Vous traitteres de tout avec monsieur Grandis (6). Si monsieur de Blonnay (7) ou M. le Curé de Bons (8) estoyent propres pour porter la lettre, ilz le feroyent, estant priés de ma part.

Revu sur une copie de l'Autographe, communiquée à la Visitation d'Annecy.

(1)Lettre découverte tardivement et reclassée à la date voulue

(2)Le destinataire est certainement un prêtre résidant alors à Thonon ; le qualificatif de " confrere " que saint François de Sales se donne à la signature et le contenu de la lettre ne laissent aucun doute à cet égard. Deux ecclésiastiques peuvent être proposés avec une égale vraisemblance : Jean de Châtillon, plébain de Thonon depuis le 4 juillet précédent (L5, note 108) ; Philippe de Quoex, attaché à cette époque à la Sainte-Maison, et qui, à partir de février 1608, signe très souvent, dans les registres paroissiaux, les actes de baptême et de mariage. (L2, note 41).

(3)Antoine de Saint-Michel, seigneur d'Avully (L1, note 193).

(4) Nous ne garantissons pas la lecture de ce nom, car de nombreuses démarches pour retrouver l'Autographe étant restées infructueuses, il a fallu se contenter d'une copie où l'on a très imparfaitement imité l'écriture du Saint. - Aucun personnage du nom de Darchant ou d'Archant ne figure ni dans l'Armorial de Savoie, ni dans nos répertoires. La paroisse d'Archamps, au bailliage de Ternier, aujourd'hui dans l'arrondissement de Saint-Julien (Haute-Savoie), avait alors Collonges-sous-Salève pour annexe et Rd Michel d'Echallon pour curé depuis 1597 : celui-ci serait-il " monsieur Darchant" ? Saint François de Sales n'a pas coutume, il est vrai, de désigner ses prêtres par le nom de leurs paroisses ; mais écrivant très à la hâte, il a pu omettre par mégarde les mots: " le curé ". L'orthographe des anciens registres, Archent, Archan, Harchent, n'est pas pour contredire l'hypothèse.

(5) En rapprochant cette lettre de celle du 8 janvier 1610 à un Gentilhomme (L4, note 360), on se convainc que l'une et l'autre traitent de la même affaire. Vraisemblablement, il s'agissait d'un mariage qui aurait mis à couvert l'honneur de la fille de M. d'Avully et du fils du destinataire de la lettre du 8 janvier. L'Evêque de Genève voulait, pour le bien des enfants, triompher de la colère et des résistances des pères, et peut-être ne pouvait-il aller " en personne " parce qu'il avait reçu des confidences trop secrètes. Il semble toutefois douteux que l'alliance projetée pour Mlle d'Avully soit celle avec Prosper de Montvuagnard, qu'elle épousa en 1611. La mère de ce dernier, veuve de Frauçois de Montvuagnard avant le 15 octobre 1602, avait épousé en secondes noces Claude Pobel, comte de Saint-Alban (L5, note 471). En décembre 1609, le jeune homme était dans sa dix-huitième année; est-ce à son beau-père que le Saint aurait écrit: " Me refuseres-vous la grace... de voir et recevoir monsieur vostre filz qui recourt a vostre sein paternel " ?

(6) Le chanoine Claude Grandis, alors Préfet de la Sainte-Maison de Thonon. (L1,note 270)

(7) Claude de Blonay (L2, note 148).

(8) Jean Mangier (L4, note 48)

DLXIII

A LA BARONNE DE CHANTAL

La succession des années et l'éternité. - Souhaits de nouvel an. - Le temps de Dieu ; récompense promise à ceux qui en usent bien. - Comment tenir son cœur solitaire. au milieu de la foule.

Annecy, 29 décembre 1609

Voyci, ma tres chere Fille, cette annee qui se va abismer dans le gouffre ou toutes les autres se sont jusques a present aneanties. 0 que l'eternité est desirable au_prix de ces miserables et perissables vicissitudes ! Laissons couler le tems, avec lequel nous nous escoulons petit a petit pour estre transformés en la gloire des enfans de Dieu (2 Co 3,17).

C'est la derniere fois de cette annee que je vous escris, ma chere Fille. Hé, que je vous souhaitte de benedictions, et avec quelle ardeur, cela ne se peut dire. Helas ! quand je pense comme j'ay employé le tems de Dieu, je suis bien en peyne qu'il ne me veuille point donner son eternité, puisqu'il ne la veut donner qu'a ceux qui useront bien de son tems.

Il y a trois mois que je suis sans vos lettres, mais je croy que Dieu est avec vous, ce m'est asses. C'est luy que je vous desire uniquement. Je vous escris sans loysir, car ma chambre est pleine de gens qui me tirent ; mais mon cœur est solitaire toutefois, et plein de desir de vivre a jamais tout pour ce saint amour, qui est l'unique pretention de ce mesme cœur. Au moins, parmi ces jours sacrés, mille desirs m'ont saysi de vous donner le digne contentement que tant vous souhaittes de mon ame comme de la vostre mesme, en m'avançant soigneusement a cette sainte perfection a laquelle vous aspires et pour laquelle vous respires en la faveur de ce cœur, qui, reciproquement, vous souhaitte sans fin toute la plus haute union avec Dieu qui se peut treuver icy bas.

C'est l'unique souhait de celuy que Dieu vous a donné.

FRANçs, E. de Geneve.

DLXIV

A MADAME DE LA FLéCHèRE

L'unique guérison de certaines épreuves spirituelles. - Le sang du Calvaire et la clarté du Thabor : de ces deux montagnes, quelle est la plus désirable et la plus fructueuse. - Le pain sans sucre et le sucre sans pain..- Pourquoi la connaissance de notre néant ne doit pas nous troubler.

[1609 ou 1610]

Certes, ma chere Fille, ce n'est pas que je n'aye un cœur tout tendre pour vous, mais je suis tellement tracassé d'encombriers, que je ne puis pas escrire quand je veux. Et puis, vostre mal, qui n'est d'autre chose que de secheresse et aridité, ne peut estre remedié par lettre ; il faut en presence ouyr vos petitz accidens, et encor, apres tout, la patience et resignation en est l'unique guerison. Apres l'hiver de ces froidures, le saint esté arrivera et nous serons consolés.

Helas ! ma Fille, nous sommes tous-jours affectionnés a la douceur, suavité et delicieuse consolation ; mais toutefois, l'aspreté de la secheresse est plus fructueuse. Et quoy que saint Pierre aymast la montaigne de Thabor (Mt 17,4) et fuist la montaigne de Calvaire, celle ci toutefois ne laisse pas d'estre plus utile que celle la, et le sang qui est respandu en l'une, est plus desirable que la clairté qui est respandue en l'autre. Nostre Seigneur vous traitte des-ja en brave fille ; vivés aussi un peu comme cela. Mieux vaut manger le pain sans sucre que le sucre sans pain.

L'inquietude et chagrin qui vous arrive de la connoissance de vostre neantise n'est pas aymable ; car encor que la cause en est bonne, l'effect neanmoins ne l'est pas (Lettres 3, lettre 341). Non, ma Fille, car cette connoissance de nostre neantise ne nous doit pas troubler, ains adoucir, humilier et abbaisser ; c'est l'amour propre qui fait que nous nous impatientons de nous voir vilz et abjectz. Or sus, je vous conjure par nostre commun amour, qui est Jesus Christ, que vous vivies toute consolee et toute tranquille en vos infirmités. Je me glorifie en mes infirmités, dit nostre grand saint Paul (2 Co 12,9), affin que la vertu de mon Sauveur habite en moy. Ouy, car nostre misere sert de throsne pour faire reconnoistre la bonté souveraine de Nostre Seigneur.

Je vous souhaitte mille benedictions. 0 Seigneur, benissés le cœur de ma tres chere Fille, faites-le brusler comme un holocauste de suavité a l'honneur de vostre divine dilection ; qu'elle ne cherche aucun autre contentement que le vostre, ne requiere autre consolation que celle d'estre tres parfaittement consacree a vostre gloire. Jesus soit a jamais au milieu de ce cœur et que ce cœur soit a jamais au milieu de Jesus ; Jesus vive en ce cœur et ce cœur en Jesus.

Je suis en luy, plus vostre que vous ne sçauriés croire, ma chere Fille.

Vostre tres affectionné serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

ANNEE 1610

DLXV

A UNE DAME INCONNUE

Qu'il faut ravaler son courage et en même temps l'exalter. - L'unique leçon du divin Maître. - Une bonne condition pour faire des progrès spirituels. Deux choses conseillées contre les assoupissements en l'oraison.

Annecy, 3 janvier 1610 .

Vous me dites trois bons motz, ma tres chere Fille, en la lettre que j'ay receue de vous: que vous faites une grande violence pour empescher l'eslevement de vostre courage et prattiquer l'amour de l'abjection (c'est a quoy vous vous estudies maintenant), et que vous [trouvez] vos desirs plus disposés au vouloir divin qu'auparavant. Il faut bien tous-jours faire ainsy, ma chere Fille ; car, comme dit Nostre Seigneur, le Royaume des cieux souffre violence et les violens le ravissent (Mt 11,12). Plus la sainte humilité vous coustera de travaux, plus elle vous donnera de grace. Continues donq courageusement a bien ravaler vostre courage par humilité et a l'exalter par charité ; car ainsy vous monteres et descendres, comme les Anges sur la sainte eschelle de Jacob (Gn 28,12). Estudies bien cette leçon, car c'est l'unique leçon de nostre souverain Maistre : Apprenes de moy que je suis debonnaire et humble de cœur (Mt 11,29).

Que vous seres heureuse, ma chere Fille, si vous vous resignes pleynement au vouloir de Nostre Seigneur. Oüy, car ce saint vouloir est tout bon et sa disposition toute bonne ; mieux ne pouvons nous marcher que sous sa providence et conduite.

Mais sçaves Vous ce qui me plait ? C'est que vous me dites que vous me parles a cœur ouvert ; car, ma chere Fille, c'est une bonne condition pour avancer selon l'esprit que d'avoir le cœur ouvert pour la fidele et naifve communication que nous devons faire entre nous, d'autant que Nostre Seigneur, qui se plait tant a communiquer son esprit aux siens (Lc 11,13), se plait aussi beaucoup a voir que nous nous entrecommuniquions les nostres, pour nous entresoulager et ayder.

Marches donq comme cela, ma chere Fille, et ne vous troubles point pour vos assoupissemens, contre lesquelz il faut faire deux choses : l'un est de changer souvent de contenance en l'orayson, comme de .tenir tantost les mains croisees sur l'estomach, tantost jointes, tantost bandees, tantost estre debout, tantost. a genoux sur un genoux, tantost sur l'autre, a mesure que les assoupissemens vous arriveront. La seconde chose c'est d'eslancer souvent des paroles exterieures, de bouche, semees parmi vostr'orayson plus ou moins dru, selon que plus ou moins vous vous verres attaquee des assoupissemens.

Dieu vous soit a jamais favorable, ma chere Fille, affin que vous cheminies bien avant en son saint amour, pour lequel je vous cheriray toute ma vie; et me recommandant de plus en plus a vos prieres, je suis

Vostre bien humble serviteur,

FRANç", E. de Geneve.

3 janvier 1610, a Neci.

Revu sur l'Autographe conservé à Paris, à l'Hôtel-Dieu.

DLXVI

A LA BARONNE DE CHANTAL

(FRAGMENT)

La première tourière de la Visitation offre ses services.

Annecy, commencement de 1610.

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Cette bonne servante pretendue me demande souvent quand Madame viendra. Voyes vous, ma Fille, vostre venue luy est bien a cœur, parce qu'elle espere de servir bien Dieu en vostre personne et en celle des filles et femmes qui seront si heureuses que de vous suivre en la petite, mais sainte et aymable retraitte que nous meditons.

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DLXVII

AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL 1er

(MINUTE)

Sainteté du bienheureux Amédée. - Estime qu'on en fait en Savoie. - C'est un devoir pour le duc de désirer la canonisation d'un tel ancêtre et de s'employer à l'obtenir.

Annecy, [janvier 1610 ]

Monseigneur,

Il y a quelque tems que j'envoyay a Vostre Altesse Serenissime plusieurs memoires (lettre 548) touchant l'estime et veritable opinion que tout ce païs de deça avoit tous-jours euë de la sainteté du bienheureux Duc Amedee troisiesme ; et je croyois que Vostre Altesse, considerant ces honnorables tesmoignages de l'eminente sainteté d'un Prince auquel elle appartient de si pres, seroit suffisamment incitee a en desirer la canonisation. Mais attendant de jour a autre qu'on fist quelque bon dessein pour cela et n'ayant point de telles nouvelles, je supplie tres humblement Vostre Altesse de me pardonner si, avec un peu de chaleur, je luy represente ma pensee sur ce sujet: car en une grande affection on ne se peut pas bien. retenir.

Ce grand Saint et Vostre Altesse aves un devoir mutuell'un a l'autre ; car Vostre Altesse luy succedant, et selon le mesme sang et selon le mesme sceptre, elle luy appartient comme un filz a son pere. Vostre Altesse donq le doit honnorer en tout ce qu'elle peut, comme sa charité l'oblige de proteger, secourir et eslever Vostre Altesse. Ni ces liens reciproques ne sont point rompus par la mort, car ce sont des liens de l'amour sacré, qui est aussi fort pour les conserver que la mort pour les dissoudre (Ct ult,6).

Or, les miracles que Dieu a faitz en faveur de ce grand Prince, la grande estime de la sainteté d'iceluy que sa divine Providence a nourrie dans le cœur des peuples qui ont le bonheur d'estre sous sa couronne et de plusieurs autres circonvoysins, les histoires qui celebrent si hautement la pieté de sa vie , ce sont, Monseigneur, tout autant de sommations que ce saint Prince vous fait de luy faire les honneurs qui sont dus a son excellente sainteté. Nul ne luy a ce devoir en pareil degré avec Vostre Altesse, nul n'a le pouvoir si grand de le luy rendre, ni, par consequent, nul n'en doit avoir un vouloir si ardent.

Je prie Dieu qu'il comble de celestes benedictions Vostre Altesse, de laquelle je suis infiniment,

Monseigneur,

Tres humble, tres obeissant et tres fidelle

orateur et serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

DLXVIII

A UN GENTILHOMME

Charité du Saint pour ses amis: au premier il propose une honorable alliance pour l'un des siens; il fait à l'autre de vives instances pour qu'il pardonne à son fils repentant.

Annecy, 8 janvier 1610.

Monsieur,

Mais seray-je donq ainsy esconduit es prieres que je fay a ceux que je cheris et honnore tant, et pour choses si honnestes et si justes ? Monsieur d'Avully me fait attendre plus longuement, a mon advis, que ne merite une bonne et favorable resolution du mariage que je luy ay proposé . Et vous, Monsieur, me refuseres-vous la grace que je vous ay requise, de voir et recevoir monsieur vostre filz, qui recourt a vostre sein paternel pour y vivre meshuy avec toute humilité et obeissance qu'il vous doit rendre ? Donnes-moy, je vous conjure, Monsieur, ce contentement, que ce soit par mon entremise que ce bonheur arrive a ce filz, affin qu'il sache que je tiens un rang en vostre bienveuillance aussi grand que celuy que vous tenes en moi, honneur et respect.

Encor faut-il, Monsieur, que j'adjouste a ma supplication ce mot de mon mestier. Tandis que les peres exercent leur severité a l'endroit de leurs enfans par necessité, ilz leur doivent preparer de la douceur en leur volonté, affin que la rigueur qui les a chastiés ne les accable pas, degenerant en dureté et fierté. Cet enfant se jette a vos pieds, et je vous supplie de le recevoir paternellement, ce pendant que je m'essayeray de vaincre aussi de l'autre costé monsieur d'Avully. Que si, tout en retour de mon attente, je suis par tout rejetté, je cesseray cet office d'interceder vers l'un et l'autre, mais non jamais d'estre,

Monsieur,

Vostre serviteur bien humble,

FRANç.s, E. de Geneve.

A Neci, le 8 janvier 1610.

DLXIX

A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE

(INéDITE)

Un chirurgien espagnol est prié de s'employer à guérir l'Abbesse. - Encouragements. - Comment le Saint s'excuse de parler brièvement de Dieu.

Annecy, 16 janvier 1610.

Je vous escrivis n'a gueres, ma chere Fille, et tousjours hastivement, comme je fay encor maintenant, et vous envoyay l'advis que j'avois eu du cyrurgien espaignol . Le gentilhomme a qui j'avois confie le soin de luy parler arrivera bientost icy, et j'apprendray plus particulierement ce quil aura dit touchant l'esperance de vous guerir, et tout au plus tard, je vous escriray des Salins .

Au demeurant, ma chere Fille, tenes vous fort aupres de Nostre Seigneur, aggrandisses tous-jours vostre courage en son amour. Tenes vous ferme en l'enclos de vos resolutions, et vous souvienne que vous n'aures jamais bien que par lâ.

Que dires vous dequoy je vous escris si peu ? Mais je ne puis mieux faire, et puisque je ne puis vous parler davantage de Dieu, je m'en vay parler a Dieu de vous. Ce grand Dieu soit a jamais en nos cœurs. Je suis en luy, tout entierement et perpetuellement vostre.

F.

Le XVI janvier 1610.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mme Farghon, à Issoire (Puy-de-Dôme).

DLXIX bis (lettres DXL, DCCCXXXVIII du volume XXI reclassées)

(1)

A LA BARONNE DE CHANTAL

Un mal qui ne se guérit que par l'expérience. - Attendre après Pâques pour le voyage en Savoie. - Ce que dira le cœur de la Baronne, ce que celui du Saint attend. - Tranquillité, fruit de contradictions. - Nouvelles de l'âme de François de Sales. - Dégagement du monde, attachement à Dieu. - L'oraison de Mme de Chantal. - Une âme qui reverdit après un long hiver. - Saints projets pour la Visitation et l'abbaye de Sainte- Catherine. - L'Introduction a la Vie devote et le Traitté de l'Amour de Dieu. - " Plusieurs sortes de nouvelles. " - Se mettre en la présence de Dieu et s'y tenir sont deux choses différentes. - La comparaison de la statue. - Messages affectueux.

Annecy, 16 janvier 1610 (2).

Encor ne sçai je pas, ma tres chere Seur, ma Fille, si je vous escriray trop amplement, car monsieur vostre cher neveu (3) m'avoit dit ce matin quil ne partiroit qu'apres demain, et voyla que son homme fait sa valise et dit que, despuis, il a resolu de partir demain mattin ; qui m'a fait rompre le dessein d'aller visiter le bon M. Nouvelet (4), qui sort d'une grande maladie, pour venir vitement escrire le plus que je pourray.

Nous avons parlé quelquefois de sagesse, ce Baron et moy ; mais, ma chere Fille, le mal que vous aves fort bien reconneu en luy ne se guerit que par l'experience, car (5) ceste fause estime de nous mesme est tellement favorisee par l'amour propre, que la rayson ne peut rien contr'elle. Helas ! c'est la quatriesme chose difficile a Salomon, et laquelle il dit (Pr 30,18) luy avoir esté inconneüe, que le chemin de l'homme en sa jeunesse. Dieu donne a celuy ci beaucoup de grace d'avoir monsieur son grand pere qui veille sur luy (6); que longuement puisse-il jouir de ce bonheur !

Quant a vostre venüe de deça, ne vous hastes point pour le dessein de Paris, car n'en ayant eu nulle sorte de nouvelles des celles que je vous monstray, il y a apparence quil ne se continue plus (7) ; et il me semble que de mettre ces petites (8) en voyage au Caresme, ce seroit chose bien dure ; outre que le cher neveu m'a dit que le bon pere et monsieur vostre frere (9) ont marqué le tems d'apres Pasques immediatement (10). Vostre cœur dira-il point, peut estre : Ardé comme cet homme va tous-jours esloignant l'affaire ! O ma Fille, croyes que le mien attend le jour de vostre consolation avec autant d'ardeur que le vostre ; mais il faut que je face ainsy pour des raysons lesquelles il n'est pas expedient que je vous escrive. Attendes donq, tres chere Seur, attendes, dis-je, en attendant, affin que j'use des paroles de l'Escriture (Ps 39,1). Or, attendre en attendant, c'est de ne s'inquieter point en attendant ; car il y en a plusieurs qui en attendant n'attendent pas, mais se troublent et s'empressent.

Nous ferons prou, chere Fille, Dieu aydant. Et tout plein de petites traverses et secrettes contradictions qui sont survenuës a ma tranquillité, me donnent une si douce et suave tranquillité que rien plus, et me presagent, ce me semble, le prochain establissement de mon ame en son Dieu, qui est, certes, non seulement la grande, mais, a mon advis, l'unique ambition et passion de mon cœur. Et quand je dis de mon ame, je dis de toute mon ame, y comprenant celle que Dieu luy a conjoint inseparablement.

Et puis que je suis sur le propos de mon ame, je vous en veux donner cette bonne nouvelle : c'est que je fay et feray ce que vous m'aves demandé pour elle, n'en doutes point ; et vous remercie du zele que vous aves pour son bien, qui est indivis avec celuy de la vostre, si vostre et mien se peut dire entre nous pour ce regard. Je vous diray plus : c'est que je la treuve un peu plus a mon gré que l'ordinaire, pour n'y voir plus rien qui la tienne attachee a ce monde et plus sensible aux biens eternelz. Que si j'estais aussi vivement et fortement joint a Dieu comme je suis absolument dis-joint et aliené du monde, mon cher Sauveur, que je serais heureux ! et vous, ma Fille, que vous series contente ! Mais je parle pour l'interieur et pour mon sentiment ; car mon exterieur et, ce qui est le pis, mes deportemens sont pleins d'une grande varieté d'imperfections contraires, et le bien que je veux je ne le fay pas (Rm 7,15) ; mais je sçai pourtan t bien que, en verité et sans feintise, je le veux, et d'une volonté inviolable. Mais, ma Fille, comme donq se peut il faire que sur une telle volonté tant d'imperfections paroissent et naissent en moy ? Non certes, ce n'est pas de ma volonté ni par ma volonté, quoy qu'en ma volonté et sur ma volonté, C'est, ce me semble, comme le guy, qui croist et paroist sur un arbre et en un arbre, bien que non pas de l'arbre ni par l'arbre. O Dieu, pourquoy vous dis-je tout ceci, sinon par ce que mon cœur se mest tousjours au large et s'espanche sans borne quand il est avec le vostre ?

(11) Vostre façon d'orayson est bonne ; soyes seulement bien fidelle a demeurer aupres de Dieu en cette douce et tranquille attention de cœur, et en ce doux endormissement entre les bras de sa providence et en ce doux acquiescement a sa sainte volonté, car tout cela luy est aggreable,

(12) Si vous demeuries de dela, je serois bien ayse d'entreprendre le service que le P. Remond (13) desire de moy pour Madame de Saint Jean (14) ; mais cela n'estant point, il me semble qu'un autre qu'ell'aura moyen de voir plus souvent se rendra plus utile, mais sur tout Monsieur d'Aoustun (15) ; car, qui pourroit mieux mettre la main a ce bon œuvre ? Et moy, cependant, je prieray Nostre Seigneur pour elle, car sur les bonnes nouvelles que vous m'en donnés, je commence a l'aymer tendrement, la pauvre femme. Helas, quelle consolation de voir reverdir cette pauvr'ame, apres un si dur, si long et aspre hiver!

(16) Je vous escrivis la derniere fois asses longuement, et vous disois l'estat des affaires de nostre nouveau Monastere (17), qui estoit que l'esperance que nous avions de treuver des justes moyens pour l'eriger, nous estoit demeuree partagee par la moytié, et que neanmoins nous perseverions, sur la resolution que celles qui contribuent font de se retirer la, et au moins, si elles ne peuvent faire selon leur project premier, s'addonner entr'elles au service de Dieu et des pauvres malades ; mais cela vient de leur esprit, et le tout, disent elles, attendant que Dieu dispose autrement : si que vous ne seres pas seule a ce conte là. Il seroit bien a souhaiter que nos bonnes filles de Sainte Catherine se servissent de cett' occasion pour venir en la ville et faire un' entiere reformation (17), car vrayement il y en a nombre qui seroyent extremement propres a suivre un'absolue perfection ; mais il faut que ce soit de leur propre mouvement et de leur Abbesse (18). Or, cela est sous la main de Dieu, et moy je n'oserois en rien dire, ni directement ni indirectement, car j'en effaroucherois les plus anciennes et gasterois tout pour le present. Certes, toutes les jeunes font merveilles, et entr'autres vostre fille (20).

Il y a long tems que je n'ay pas parlé a la chere seur (21), mais je sçai bien pourtant qu'elle se fait tousjours meilleure, car je connois les gens a les voir ; j'entens ceux qui me sont si proches selon l'esprit. Ell'est grosse bien fort, dont ell'est toute contente. Je vous envoye un livre (22), mais ce n'est encor pas le beau, par ce que je me reserve a le vous donner apres la troysiesme edition, laquelle j'espere rendre fort entiere et correcte (23) ; car en celle ci je fus si pressé que quelques chapitres entiers y manquent, comme celuy Des habiti et Quil faut avoir l'esprit juste et raysonnable : dequoy je ne m'estois apperceu qu'avant hier. Or, alhors je veux escrire beaucoup de choses de ma main en l'exemplaire que je vous donneray; mais pour maintenant j'escris quatre ou cinq motz, seulement pour vous obliger a ne point vous desfaire de celuy ci jusques a ce que vous ayes l'autre.

Je n'ay sceu encor mettre la main au livre de l'Amour de Dieu, ayant esté continuellement agité des mon retour (24), et mesme ayant presché toutes les festes et Dimanches, a cause de l'absence de nostre prœdicateur.

Je persevere a la resolution d'aller a Salins, en quoy neanmoins plusieurs difficultés me sont survenües a lïmproveu ; mais il les faut surmonter, Dieu aydant, pourveu qu'elles ne grossissent plus (25).

Il faut que je vous die que j'ayme tous les jours plus vostre filz (26), par ce qu'a mon advis, il devient tous les jours plus doux et gracieux. Mon frere de la Thuille s'est rendu si amoureux de Mlle Favre qu'on ne l'en peut tirer, et le bon pere a un si grand desir de la luy donner, que j'ay grand peur que le dessein d'estre Religieuse n'en soit suffoqué, bien qu'il y a trois semaines que je ne l'aye veüe (27). Il vous faut ainsy dire plusieurs sortes de nouvelles.

Je retourne a vostre orayson, car j'ay releu vostre lettre hier au soir bien tard. Faites tous-jours comme vous m'escrivés : (28) gardes vous des fortes applications de l'entendement, puisqu'elles vous nuysent, non seulement au reste, mais a l'orayson mesme, et travailles autour de vostre cher object avec les affections tout simplement, et le plus doucement que vous pourrés, Il ne se peut faire que l'entendement ne face quelquefois des eslancemens pour s'appliquer, et il ne faut pas s'amuser a s'en tenir dessus sa garde, car cela serviroit de distraction ; mais il faut se contenter que, vous en appercevant, vous retournies simplement aux actions de la volonté.

(L5, note 601) Se tenir en la presence de Dieu et se mettre en la presence de Dieu, ce sont, a mon advis, deux choses ; car pour s'y mettre, il faut revoquer son ame de tout autre object et la rendre attentive a cette presence actuellement, ainsy que je dis dans le livre (IVD part 2 ch 2), Mais apres qu'on s'y est mis, on s'y tient tous-jours, tandis que, ou par l'entendement, ou par la volonté, on .fait des actes envers Dieu, soit le regardant, ou regardant quelque autre chose pour l'amour de:luy ; ou ne regardant rien, mais luy parlant ; ou ne le regardant ni parlant a luy, mais simplement demeurant ou il nous a mis, comm' une statue dans sa niche. Et quand, a cette simple demeure, se joint quelque sentiment que nous sommes a Dieu et qu'il est nostre Tout, nous en devons bien rendre graces a sa Bonté,

Si une statue que l'on aurait mise en une niche au milieu d'une sale, avait du discours et qu'on luy demandast : Pourquoy es tu la ? Par ce, dirait-elle, que le statuaire mon maistre m'a mis icy. Pourquoy ne te remüe tu point? Par ce qu'il veut que j'y demeure immobile. De quoy sers tu lâ ? quel proffit te revient il d'estre ainsy ? Ce n'est pas pour mon service que j'y suis, c'est pour servir et obeir a la volonté de mon maistre. Mais tu ne le vois pas. Non, dira-elle, mais il me voit et prend playsir que je sois ou il m'a mis. Mais ne voudrais tu pas bien avoir du mouvement pour aller plus pres de luy ? Non pas, sinon quil me le commandast. Ne desires tu donq rien ? Non, car je suis ou mon maistre m'a mis, et son gré est l'unique contentement de mon estre.

Mon Dieu, chere Fille, que c'est une bonn' orayson et que c'est une bonne façon de se tenir en la presence de Dieu que de se tenir en sa volonté et en son bon playsir ! Il m'est advis que Madeleyne estait une statue en sa niche, quand, sans dire mot, sans se remuer, et peut estre sans le regarder, ell'escoutoit ce que Nostre Seigneur disait, assise a ses pieds (Lc 10,39). Quand il parlait, ell'escoutoit; quand il entrelaissoit de parler, elle cessoit d'escouter, et ce pendant ell'estoit tous-jours la (TAD 6, 8), Un petit enfant qui est sur le sein de sa mere dormante, est vrayement en sa bonne et desirable place, bien qu'elle ne luy dit mot, ni luy a elle.

.Mon Dieu, ma Fille, que je suis ayse de parler un peu de ces choses avec vous ! Que nous sommes heureux quand nous voulons aymer Nostre Seigneur ! Aymons le bien donq, ma Fille ; ne nous mettons point a considerer trop par le menu ce que nous faysons pour son amour, pourveu que nous sachions que nous ne voulons jamais rien faire que pour son amour. Pour moy, je pense que nous nous tenons en la presence de Dieu mesmement en dormant, car nous nous endormons a sa veüe, a son gré et par sa volonté, et il nous met la sur le lict comme des statues dans une niche ; et quand nous nous esveillons, nous treuvons qu'il est la aupres de nous, il n'en a point bougé, ni nous aussi : nous nous sommes donq tenu (sic) en sa presence, mais les yeux fermés et clos (TAD 6, 11).

Or voyla vostre Baron qui me presse, Bonsoir, ma chere Seur, ma Fille ; vous aures de mes nouvelles le plus souvent que je pourray.

Croyés que la premiere parole que je vous escrivis fut bien veritable, que Dieu m'avoit donné a vous (L2, note 288) les sentimens en sont tous les jours plus grans en mon ame, Ce grand Dieu soit a jamais nostre Tout.

Je salue ma chere petite fille ma seur et toute la mayson (29), et encor, a vostre loysir, M, et Mme de la Curne (30) et la bonne cousine M. de T'raves (31), J'escris un billet a Mme du Puys d'Orbe et un autre a Mme Brulart (32); a M. Fremyot je ne puis, luy ayant escrit na guere.

Tenes ferme, chere Fille, ne doutes point ; Dieu nous tient de sa main et ne nous abandonnera jamais. Gloire luy soit es siecles des siecles. Amen.

Le XVI janvier 1610.

Vive Jesus et sa tressainte Mere ! Amen. Et loüé soit le bon Pere Saint Joseph ! Dieu vous benisse de mille benedictions.

A Madame

Madame la Baronne de Chantal, m. f. (ma fille.)

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Lisbonne, transférée à Ségovie.

(1)Lettre découverte tardivement et reclassée à la date voulue

(2)L'Autographe de cette lettre nous a été communiqué seulement en 1911. Parmi plusieurs passages considérables restés inédits, deux morceaux, publiés dans l'édition de 1626 comme deux lettres distinctes, ont été reproduits dans notre Edition, l'un L4 sous le n DXL, avec la date du 14 juillet 1609 (note 251) ; l'autre, L5, numéroté DCCCXXXVIll, avec la date 1611-1612 (notes 599, 600). Nous donnons ici dans leur texte complet ces pages si belles, en signalant les alinéas déjà imprimés.

(3) Jacques de Neufchèzes (L4, note 240).

(4) Le chanoine Claude-Etienne Nouvellet (L2, note 58).

(5) Ici commence le passage donné L4. Il s'arrête à la fin de l'alinéa; puis il reprend à ces mots : " 0 ma Fille, croyes... " (de la page suivante), et sautant encore un membre de phrase, il poursuit jusqu'à : " quand il est. avec le vostre ? "

(6) Le président Bénigne Frémyot, père de la Sainte. (L2, note 344). L'ignorance de la première phrase de la lettre avait fait supposer que le " Monsieur N. " de l'édition princeps était Celse-Bénigne. (L4, note 252).

(7) L'année précédente, M. de Bérulle avait fait des démarches auprès de l'Evêque de Genève pour le décider à prendre en main l'affaire de la fondation de la Congrégation de Prêtres que lui-même projetait. Par la réponse du 29 octobre 1609 au futur fondateur de l'Oratoire de France (L4, note 301), on voit que François de Sales ne refusait pas son concours à une œuvre qui avait toutes ses sympathies ; mais, ne pouvant s'absenter de son diocèse sans l'autorisation du Pape et du duc de Savoie, il pensait que l'intervention du nonce Ubaldini auprès du Saint-Siège serait le moyen le plus facile pour l'obtenir. Le " dessein de Paris" est assurément celui de M. de Bérulle, et c'est sans doute sa lettre " sur le sujet de la Congregation des prestres reformés, " que notre Saint montra à la Baronne lors de son voyage en Bourgogne (octobre 1609) ; car le 11 décembre suivant il lui écrivait encore : " Je n'ay nulles nouvelles de monsieur de Berulle. " Une lettre de des Hayes à M. de Charmoisy, du 19 avril 1610, confirme l'hypothèse. (Voir à l'Appendice.)

(8) Les trois filles de la baronne de Chantal: Marie-Aimée, Françoise (L2, notes 347,365) et Charlotte (L3, note 186). Cette dernière ne fit pas le voyage d'Annecy, mais celui de l'éternité quelques semaines plus tard. (L4, note 399).

(9) Le président Frémyot et son fils André, archevêque de Bourges (L2, note 326).

(10) Mme de Chantal ne fut pas obligée d'attendre après Pâques; le dimanche des Rameaux elle était à Annecy. (L4, note 395).

(11) L'alinéa suivant commence une lettre différente de la première dans l'édition de 1626, et se trouve dans la nôtre L5, note 600.

(12) A cet endroit se continue le texte donné au tome

XIV. Les lignes 6, 7 de cet alinéa sont inédites.

(13) Il est probable que le Saint parle du P. François Rémond, Jésuite. Il était fils de Guillaume, conseiller au Parlement de Bourgogne, et de Michelle Saumaize. Son oncle, Jean Rémond, prêtre, par testament du 20 mai 1589, hisse cent écus d'or à la Compagnie de Jésus à laquelle François s'était." voué et rendu depuis quelque temps. " (D'Hozier, Armorial général de France, 1867, reg. V, pp. 961, 962.) Ce religieux se distingua par plusieurs ouvrages. Nous l'avons nommé L7, note 996), mais peut-être aurait-il été plus exact de proposer alors le P. Raymond des Strictis ou Destrictis ou des Estroits ; on le désignait fort souvent par son seul prénom, que la Mère Favre aura mal orthographié. Le P. Destrictis était né à Mende en 1565, et entra à dix-sept ans dans la Compagnie de Jésus. Sa longue vie religieuse fut toute consacrée à la lutte contre les hérétiques, soit par la plume, soit par la parole. En 1607, on le trouve Recteur à Dijon, ce qui pourrait faire soupçonner que, peut-être, il est aussi " le P. Remond " de la présente lettre ; cela nous semble toutefois moins probable. C'est au collège de La Rochelle que mourut, le 27 juin 1640, ce vaillant défenseur de la foi catholique. (D'après le P. de Guilhermy, Ménologe de la Cie de jésus, Assistance de France, 1892, lre Partie, et Prat, Recherches sur la Cie de Jésus, 1876, tomes l, IV, passim.)

(14) Anne de la Magdelaine de Ragny, abbesse de Saint-Jean-le-Grand, qui s'occupait de la réforme de son Monastère. (L4, note 400).

(15) L'Evêque d'Autun, Pierre Saulnier (L3, note 375).

(16) Ce qui suit est inédit jusqu'à : " gardes vous des fortes applications... "

(17) Voir L4, note 335 et lettre DLX, du 11 décembre 1609. Si c'est à ce message que le Saint fait allusion, il faudrait croire que la lettre DLXIII du 29 décembre, serait d'une autre année. On a de la peine à se persuader, pourtant, que François de Sales soit resté plus d'un mois sans écrire à la Baronne.

(18) Cette réforme des Cisterciennes de Sainte- Catherine (L3, note 151) que souhaitait si fort l'Evêque de Genève, ne se fit qu'en 1622, à Rumilly. (L2, lettres 231 et 234).

(19) Claudine de Menthon (L3, note 151).

(20) Bernarde de Vignod (L3, note 127). Religieuse à Sainte-Catherine, avait contracté une sainte amitié avec la baronne de Chantal, lors des voyages de celle-ci en Savoie.

(21) La sœur du Saint, Gasparde de Sales, dame de Cornillon. (L4, notes 216,347,374)

(22) La deuxième édition de l'Introduction a la Vie devote. (L4, note 296)

(23) Elle parut cette même année 1610.

(24) Parti d'Annecy pour la Bourgogne le 6 octobre de l'année précédente (L4, note 291), François de Sales bénit le 13 le mariage de son frère Bernard et de Marie-Aimée de Chantal, dans l'église de Monthelon, puis revient par Dole, Baume-les-Dames, Saint-Claude (L4, lettres 550,554,555 et notes 313, 342,343), et arrive vers le 29 novembre à Annecy.

(25) Le Saint avait été invité à Salins pour le Carême, mais il ne put s'y rendre, (L4, notes 303,369)

(26) Bernard de Sales, gendre de la Sainte.

(27) Veuf de Claudine-Philiberte de Pingon-Cusy depuis le 27 mars 1609, Louis de Sales (L2, note 104) remarqua les belles et solides qualités de Mlle Jacqueline Favre (L5, note 323), et la demanda au Président son père. " Cette alliance étoit illustre, " dit l'historien de Hauteville (La Maison naturelle de St Fr. de Sales, Partie II, p. 293), " grandement agreée et desirée des parens de Louys et de la fille ; " mais celle-ci, après quelques luttes intimes que l'on devine dans les lettres du Saint (L4, note 372), résolue d'être à Dieu, vint se " jetter aux pieds de nôtre Pere, pour empêcher l'execution " du projet de M. de la Thuille, L'Evêque se chargea d'enlever ses espérances à son frère ; il le fit avec sa grâce et sa débonnaireté ordinaires ; et " le brave seigneur, par un acte de generosité chrêtienne, " dit la Mère de Chaugy, offrit " un sacrifice à Dieu aussi vigoureux que celuy de Jephté ou d'Abraham, " (Vie de la Mère Favre, dans Les Vies de quatre des premieres Meres, Annessy, 1659, chap, III,) En faisant ses adieux à Mlle Favre, " il se recommenda civilement à ses prieres, et du depuis a témoigné toute sa vie un tres-profond respect à cette grande et digne servante de Dieu, qui, de sa part, l'honorait grandement. " (De Hauteville, ubi supra, p. 294)

(28) Voir L5, lettre 838, où se trouvent les alinéas suivants.

(29) "La mayson, " n'est point la Congrégation naissante de la Visitation, comme l'indique, à cause de l'erreur de date, la note 604 de L5, mais les enfants et la famille domestique de la baronne de Chantal. La fin de la phrase est inédite.

(30) Jean de Lacurne de Saint-Palaye et sa femme, Huguette Desvoyo. (L8, note 277,280)

(31) Claude du Plesseys, dame de Choiseul de Traves. (L4, note 126)

(32) Ces billets à Rose Bourgeois et à sa sœur la Présidente (L2, notes 292,296) ne nous sont pas parvenus.

DLXX

A MADAME DE CORNILLON, SA SOEUR

Que faire à mesure que les années s'en vont. - Les mères chrétiennes et Notre-Seigneur, qui se comporte au rebours des autres enfants.

Annecy, fin janvier 1610 .

Il ne faut pas que le premier mois de l'annee passe que je ne vous saluë, ma tres chere Fille, ma Seur, en vous asseurant tous-jours du parfait amour que mon cœur porte au vostre, auquel je ne cesse point de desirer toutes sortes de benedictions. Mais aussi, ma chere Seur, je le vous recommande, vostre pauvre cœur : ayés bien soin de le rendre de plus en plus aggreable a son Sauveur, et de faire que cette annee soit plus fertile que l'autre en toute sorte de saintes actions ; car a mesure que les annees s'en vont et que l'eternité s'approche, il nous faut aussi redoubler le courage et relever nostre esprit en Dieu, le servant plus attentivement en tout ce que nos vocations et professions nous obligent.

Je voudrois bien pouvoir vous envoyer les livres que je vous ay promis et a madame de Cornillon ma commere ; mais je ne m'en suis pas treuvé un seul. Il faut donq avoir un peu de patience avec moy, comme avec un mauvais payeur.

Ce pendant, chere Seur, prenés bien courage a faire vostre enfant ; je dis celuy du cors et celuy du cœur, mais sur tout celuy du cœur, qui est Nostre Seigneur, lequel vous voules, je m'asseure, produire en vostre vie et en vous mesme beaucoup mieux d'ores en avant. Mais c'est un enfant lequel, au rebours des autres, soulage, nourrit et maintient sa mere ; aussi faut il bien, ma Fille, que vous metties toute vostre esperance, vostre amour et vostre confiance en luy, car en cette sorte vous vivres toute joyeuse, contente. …………………………………………………

DLXXI

AUX éCHEVINS DE SALINS ( cf note 303)

Les prédications qu'il avait promises à Salins étant empêchées, le Saint les veut " contreschanger en autant d'oraysons " pour la ville.

Annecy, 3 février 1610

Messieurs,

Ayant appris par messieurs les coeschevins de vostre ville qui ont pris la peyne de venir icy , ce que vous leur aves confié pour me dire, il ne me reste que de vous prier de croire que je conserveray cherement en mon ame l'affection avec laquelle je vous avoys dedié les predications que vous aviés desirees de moy pour ce Caresme , lesquelles je veux contreschanger en autant d'oraysons que je feray pour le bonheur de vostre ville.

Dieu donques soit a jamais vostre protecteur, et je suis en luy de tout mon cœur,

Messieurs,

Vostre tres affectionné serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

3 febvrier 1610, a Neci.

A Messieurs les Capitaines

et Eschevins de la ville de Salins.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Dole.

DLXXII

A LA BARONNE DE CHANTAL

Pourquoi l'Evêque de Genève n'alla pas à Salins en 1610. - Une âme dont il espérait faire quelque chose de bon- Les souhaits, le cœur et la plume d'un Saint.

Annecy, 5 février 1610.

Cette lettre sera courte, tres chere Fille, car je n'ay nul loysir. Elle vous dira donq seulement qu'avant hier j'ay sceu que je n'irois pas a Salins ce Caresme, parce que Monsieur l'Archevesque de Besançon a resolu a ceux de cette ville-la, qu'il ne vouloit pas que j'y allasse (note 370) ; et il est leur Prelat. Le pourquoy de cela, je ne le sçay pas bien ; mais, a le dire entre nous, il ne sera pas grandement pris en bonne part de tous. Quant a moy, j'en suis bien ayse, quoy que je fusse resolu d'y aller de bon cœur.

Mon frere (Bernard ?) vous envoyera son laquay dans peu de jours, en attendant d'y aller luy mesme, apres qu'il aura demeslé quelques affaires de deça. Madamoyselle Favre s'est enfin resoluë, avec le bon congé de son pere, d'estre toute a Nostre Seigneur et de demeurer ma fille plus que jamais, et je croy que nous en ferons quelque chose de bon .

J'escoute de toute part ce que Dieu demande de moy ; priés le, ma chere Fille, qu'il en dise ce bon mot, que je suis sien (Ps 118,94). Ouy certes, je le suis de tout mon cœur, quoy , que miserable et chetif. Je ne manque point a la promesse faite de l'orayson ; car il faut que de tems en tems je vous en rende conte

La pauvre chere seur (Mme de Cornillon) est toute grosse, et vrayement fort bonne, ainsy que j'ay veu par la reveuë annuelle qu'elle a faite ces jours passés avec grande devotion. Je vay mettre la main au livre de l'Amour de Dieu, et m'essayeray d'en escrire autant sur mon cœur comme je feray sur le papier.

Bon jour, mon unique, ma tres chere, mon incomparable chere Fille. Soyés toute a Dieu, J'espere tous les jours plus en luy que nous ferons prou en nostre dessein de vie. Mon Dieu, j'escris a perte d'haleyne,

Le 5 fevrier 1610.

DLXXIII

A M. CLAUDE DE BLONAY

(FRAGMENT)

La nouvelle Congrégation étant sur le point de s'établir, François de Sales demande au destinataire qu'il veuille bien lui amener sa fille après Pâques.

Annecy, 8 février 1610.

Monsieur mon cher Frere,

Je vous donne advis que, par la divine misericorde, le tems de la visitation s'approche (Lc 19,44 ; 1 P 5,6); je veux dire qu'en fin nos conclusions sont prises et que nous attendons a ce primtems madame de Chantal pour commencer nostre petite Congregation, a laquelle vous sçaves que le Saint Esprit a destiné vostre fille, que je tiens pour mienne. Il m'est tombé ce matin dans l'esprit, pensant a elle, que c'est singulierement a son ame que s'addressent les paroles de l'Espoux sacré (Ct 2,10) : Debout, hastés-vous, mon amie, car en fin, Amie c'est son nom, et l'Espoux l'appelle par son nom propre.

Dites donq a cette chere fille Amie qu'elle vienne de bon cœur nous treuver. Mais, mon cher Frere, soyés genereux ; dites luy vous mesme qu'il faut qu'elle oublie son peuple et la mayson de son pere (Ps 44,11) ; mais non pas son pere, car elle s'en souviendra tous-jours devant Dieu, qui est nostre Pere commun. Tenes donq nostre chere fille preste pour nous l'amener aussi tost apres Pasques, car nous esperons commencer environ ce tems la …………………..

A Neci, 8 fevrier 1610.

DLXXIV

A M. JACQUES DE BAY

(EN LATIN)

Recommandation en faveur d'un jeune étudiant savoyard.

Annecy, 12 février 1610

Le sieur Louis Bonier, personnage de grande distinction, m'a prié de vous recommander, connaissant votre bienveillance à mon égard, son fils Laurent , jeune homme d'un naturel parfait. Je ne devais pas lui refuser cela et je ne le pouvais pas non plus, étant l'ami très cher qu'il a toujours été pour moi. Et puis, c'était une occasion de raviver auprès de vous mon souvenir. j'en profite aussi pour vous conjurer, après m'avoir jusqu'ici non seulement affectionné mais honoré d'un gage éternel d'amitié , de continuer à m'aimer bien fort.

Salut, illustre Monsieur, dans le Christ Notre-Seigneur. Pour ma joie et celle de vos Savoyards, vivez longtemps, vivez heureux.

De Votre Révérence,

Frère dans le Christ et serviteur,

FRANçOIS, Evêque de Genève.

Annecy en Savoie, 12 février 1610.

Au Révérend et très illustre M. Jacques de Bay,

très savant Docteur en théologie

et très sage Président du Collège de Savoie.

Revu sur l'Autographe conservé à Bruxelles, Bibliothèque des PP. Bollandistes.

DLXXV

AU DUC DE NEMOURS, HENRI DE SAVOIE

François de Sales intercède auprès du duc pour obtenir un secours au chanoine-poète Nouvellet.

Annecy, 18 février 1610

Monseigneur,

Le bon monsieur Nouvelet, partie par vraye indigence, partie par une legitime ambition, demande quelque bienfait a Son Altesse . J'appelle son ambition legitime, parce quand il pourrait avoir du secours d'ailleurs, je ne sçai sil le prendroit, au moins n'en aurait-il jamais tel contentement, tant il a a cœur l'honneur de dependre de Son Altesse, a laquelle, comme Vostre Excellence sçait, il est esperduement affectionné. Or, il m'a rendu pour cela intercesseur vers Son Altesse; et sachant bien que sans vostr' intercession, Monseigneur, la mienne sera vayne, il desire que, comme je demande le bienfait a Son Altesse, je supplie aussi Vostre Excellence de le luy impetrer par une favorable recommandation ; et pour marque de sa perseverance au zele quil a a Vostre Grandeur, il vous offre une devise academique .

Je vous supplie donq, Monseigneur, de luy departir vostre faveur, et a moy Ihonneur d'estre par tout et tousjours advoué par

Vostre Excellence, .

Son tres humble et tres obeissant

orateur et serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

XVIII febvrier 1610, a Neci.

A Son Excellence.

Revu sur l'Autographe conservé à Paris, chez les Prêtres de la Mission.

DLXXVI

A LA BARONNE DE CHANTAL

Un coeur plus que paternel, dégagé et fervent au milieu des tracas. - Les petites fleurs et les arbres en. Savoie, quand souffle la tempête. - Petite pluie abat grand vent. - La rosée de la Croix. - Rendez-vous pendant le Carême : l'aimable et saint domicile du Cœur de Jésus Notre-Seigneur. Ce qui "contenta fort" le Saint. - Il n'était point dur aux chrétiennes d'Annecy, et pourquoi. - Sermon tout de flammes.

Annecy, vers le 25 février 1610

Non, ma chere Fille, je n'ay nulles nouvelles de vous il y a trois moys bien entiers ; et si, je ne puis croire que vous ne m'en ayes envoyé. Plus elles arrestent, plus je les souhaitte bonnes. Je le confesse, mon cœur m'importune un peu pour ce regard, mays je luy pardonne ces petites ardeurs, car il est paternel et plus que paternel.

Croires-vous bien ce que je vous vay dire ? J'ay, il y a quelque tems, le petit livre de la Presence de Dieu (note 306) ; c'est un petit ouvrage, mais je n'ay encor sceu le lire entierement, pour vous en dire ce que je pense pour vostre service. Il n'est pas croyable comme je suis tracassé deça et dela par les affaires ; mais, ma chere Fille, vous vous troubleres si je n'adjouste que neanmoins, graces a mon Dieu, mon pauvre et chetif cœur n'eut jamais plus de repos ni de volonté d'aymer sa divine Majesté, de laquelle je sens une speciale assistance pour ce regard.

O ma chere Fille, que vous me fistes un jour grand playsir de me recommander la sainte humilité (Lettres3, lettre 430) ! car sçavés-vous, quand le vent s'enferme dedans nos vallees, entre nos montaignes, il ternit les petites fleurs et desracine les arbres ; et moy, qui suis logé un peu bien haut en cette charge d'Evesque, j'en reçois plus d'incommodités.

0 Seigneur, sauves-nous ; commandés a ces vens de vanité, et une grande tranquillité se fera (Mt 8,25). Tenés-vous bien ferme, et serrés bien estroittement ce pied de la sacree Croix de Nostre Seigneur ; la pluye qui y tombe de toutes pars abat bien le vent, pour grand qu'il soit. Quand j'y suis quelquefois, mon Dieu, que mon ame est a recoy, et que cette rosee, rosine et vermeille, luy donne de suavités ! Mais je n'en suis pas esloigné d'un pas, que le vent recommence.

Je ne sçay ou vous seres ce Caresme selon le cors ; selon l'esprit, j'espere que vous seres dans la caverne de la tourterelle (Ct 2,14) et au costé percé de nostre cher Sauveur. Je veux bien m'essayer d'y estre souvent avec vous ; Dieu, par sa souveraine bonté, nous en face la grace. Hier je vous vis, ce me semble, que, voyant le costé de Nostre Seigneur ouvert, vous voulies prendre son cœur pour le mettre dans le vostre, comme un roy dans un petit royaume; et, bien que le sien soit plus grand que le vostre, si est-ce qu'il le raccourciroit pour s'y accommoder. Que ce Seigneur est bon, ma chere Fille ! que son cœur est amiable ! Demeurons la, en ce saint domicile ; que ce cœur vive tous-jours dans nos cœurs, que ce sang bouillonne tous-jours dans les veines de nos ames.

Que je suis content que nous avons retranché les aisles a Caresme prenant en cette ville et qu'on ne le connoist presque plus ! Quelles congratulations en fis-je Dimanche a mon cher peuple, qui estoit venu en nombre extraordinaire pour ouyr le sermon sur le soir et qui avoit rompu toutes conversations pour venir a moy ! Cela me contenta fort, et que toutes nos dames avoyent communié le matin, et qu'elles n'osoyent entreprendre de faire des balz sans demander licence. Et je ne leur suis (sic) point dur, car il ne le failloit pas, puisqu'elles sont si bonnes, avec grande devotion. …………………………

Mon Dieu, ma tres chere Fille, que je sens tendrement et ardemment le bien et le lien sacré de nostre sainte unité ! J'ay fait un sermon ce matin tout de flammes, car je l'ay bien conneu ; il le vous faut dire a vous. Mon Dieu, que je vous souhaitte de benedictions ! Mais vous ne sçauries pas croire comme je suis pressé a l'autel de vous recommander plus que jamais a Nostre Seigneur.

Qu'ay je a vous dire davantage, sinon que nous vivions d'une vie toute morte, et que nous mourions d'une mort toute vive et vivifiante en la vie et en la mort de nostre Roy, de nostre Seigneur et de nostre Sauveur, en qui je suis

Vostre tres affectionné serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

DLXXVII

A MADAME DE CORNILLON, SA SOEUR

Heureuse fin de Mme de Boisy. - Une promesse mutuelle. - Les regrets dans les séparations. - Paix joyeuse de la mère du Saint.

Sales, 4 mars 1610

Ma tres chere Seur, ma Fille,

Consolons nous le plus que nous pourrons en ce trespas de nostre bonne mere, car les graces que Dieu a exercees en son endroit pour la disposer a une heureuse fin, sont des marques fort certaines que son ame est doucement receuë entre les bras de sa divine misericorde ; si que elle est bienheureuse d'estre desprise et demeslee des travaux de ce monde . Et nous aussi, chere Seur, serons bienheureux a nostre tour si, comme elle, nous vivons le reste de nos jours en la crainte et amour de Nostre Seigneur, ainsy que nous le nous sommes promis l'un a l'autre, l'autre jour a Neci (lettre 572). Sa divine Majesté nous attire en cette sorte au desir du Ciel, y retirant petit a petit tout ce qui nous estoit plus cher icy bas.

Soyés donq bien consolee, ma chere Fille, et si vostre cœur ne peut s'empescher d'avoir du ressentiment en cette separation, faites au moins qu'il soit tellement moderé par l'acquiescement que nous devons au bon playsir de nostre Sauveur, que sa Bonté n'en soit point offensee, ni le fruit qu'il a mis en vostre ventre, malmené.

Encor faut-il que je vous die ce mot pour vostre contentement : c'est que cette pauvre bonne mere, avant que de partir de Neci, revit tout l'estat de sa conscience, renouvella toutes les bonnes resolutions qu'elle avoit faites de servir Dieu et vint si contente de moy que rien plus ; car Dieu ne voulut pas qu'elle fust en estat de melancholie quand il la prendroit a soy.

Or sus, ma chere Seur, ma Fille, aymés moy tousjours bien, car je suis plus vostre que jamais. Et pleust a Dieu que vous peussies venir faire la sainte Semaine avec nous ! je m'en sentirois fort consolé. Bon jour, ma Fille; je suis

Vostre frere et serviteur tres affectionné,

FRANçs, E. de Geneve.

Le 4 mars 1610.

DLXXVIII

AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL. 1er.

Lettre d'introduction auprès de Charles-Emmanuel, en faveur d'un ami.

Annecy, 6 mars 1610.

Monseigneur,

Je supplie tres humblement Vostre Altesse de prester vostre oreille favorable au sieur de Blonnay , present porteur, qui ne desire luy parler que des choses qui luy sont aggreables, puisqu'elle prend tousjours playsir a l'advancement de la gloire de Dieu, de l'exaltation de la foy et du salut des ames.

Ce mesme Dieu tout puissant face de plus en plus abonder Vostre Altesse en benedictions et consolations celestes, qui sont les continuelz et ardans desirs que fait pour elle,

Monseigneur,

Son tres humble, tres obeissant, tres fidelle

orateur et serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

VI mars 1610, a Neci.

A Son Altesse.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. le comte J. de Fleurieu, au château de Sassangy (Saône-et-Loire).

DLXXIX

A M. ANTOINE DES HAYES

Une douloureuse satisfaction. - Mme de Boisy assistée par son fils ; rapide éloge de la défunte. - Pourquoi le Saint n'a pas de particulières nouvelles à communiquer.

Annecy, vers le 19 mars 1610.

Monsieur,

Je ne sçaurois laisser partir le bon monsieur Bovard sans luy donner quelque marque de la continuelle souvenance que j'ay de vostre douce bienveuillance, en laquelle, certes, mon esprit s'esjouit grandement et plus que je ne sçaurois dire.

Je pensois estre [ce] Caresme a Salins, au comté de Bourgoigne, puisque ceux de cette ville-là m'en ayant fort conjuré, m'avoyent obtenu de Son Altesse. Mais a mesme presque que je voulois partir, ilz m'envoyerent deux des leurs, qui m'annoncerent que Monsieur leur Archevesque leur avoit absolument refusé permission de me donner leur chaire. Je ne sçai pas le pourquoy selon les hommes, mais je croy que Dieu en a ainsy disposé pour une douloureuse satisfaction que j'ay eü ces jours passés, de donner l'extreme benediction et de fermer les yeux a ma bonne mere mourante (lettres 577, 581). Car, puisqu'ainsy il playsoit a Dieu de la retirer, ce m'est du contentement de l'avoir servie et assistee en ces derniers travaux, et mesme dautant que c'estoit une des plus douces et innocentes ames qui! estoit possible de treuver, et a laquelle la providence de Dieu a esté fort propice en trespas, l'ayant fort heureusement disposee a cela.

Voyes vous, Monsieur, je m'allege a vous dire cecy, car c'est grand cas comme c'est un' heureuse et souefve rencontre a un cœur aucunement blessé, de pouvoir se communiquer, quoy que par lettres seulement, a un cœur si doux, si gratieux, si cher, si pretieux et tant amy comme le vostre m'est par vostre bonté, en laquelle je vous conjure tous-jours de me continuer fermement, avec asseurance que je suis sans fin ni reserve,

Monsieur,

Vostre humble et tres asseuré serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

Nous attendons tous-jours que Monsieur vienne, et n'en avons neanmoins point de particulieres nouvelles. Il est vray que je ne les sçaurois apprendre de mon breviaire duquel seul je me mesle, et de prier Nostre Seigneur pour vous. J'excepte M. de Charmoysi, que je voy fort souvent.

A Monsieur

Monsieur des Haye,

Maistre d'hostel de S. M.

Baillif et Gouverneur de Montargis.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation du Mans.

DLXXX

A MONSEIGNEUR PIERRE FENOUILLET éVêQUE DE MONTPELLIER

François de Sales apprend à son ami la mort de Mme de Boisy.

Annecy, mars 1610 .

Monseigneur,

Je n'ay garde de vous vouloir beaucoup entretenir maintenant, qu'au milieu de cette grande et noble ville , chacun est autour de vous pour puyser les eaux de consolations spirituelles de la vive source que Dieu a mise en vous. Ce n'est justement que pour vous bayser humblement les mains et vous supplier de me conserver lhonneur de vostre bienveuillance, que cette lettre se presente a vous en mon nom.

Que si vous luy permettes de vous dire quelque chose de plus, ce sera que je viens d'apprendre pourquoy Nostre Seigneur n'a pas voulu permettre que j'allasse a: Salins ; .car ça esté, comme je pense, affin que j'assistasse a la mort de ma tres bonne mere, qu'il appella a soy le .premier de ce moys, l'ayant, par sa misericorde, premierement disposee a bien et heureusement faire ce passage.

Voyes vous, Monseigneur, j'allege, ce me semble, de beaucoup mon coeur, en le vous communiquant comm' a un ami auquel je porte tant d'amour, d'honneur, de respect, de reverence, et en la bienveuillance duquel j'ay tant de confiance ; bref, auquel je suis d'un' affection absolue,

Tres humble, tres obeissant et tres affectionné

Frere et serviteur,

FRANçs, E, de Geneve,

A Monseigneur

Monseigneur le Rme Evesque

de Montpelier.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy,

DLXXXI

A LA BARONNE DE CHANTAL

Les sentiments du Saint à la mort de sa mère. - François de Sales raconte à Mme de Chantal comment Mme de Boisy a fini ses jours et combien il pleura sur " cette bonne mere. " - Invitation à venir en Savoie pour le dimanche des Rameaux. - Dispositions à prendre pour le séjour de la Baronne.- Mort de la petite Charlotte. - Il faut pleurer un peu sur nos trépassés. - L'Abbesse du Puits-d'Orbe, Mme de Saint-Jean, le P. de Monchy, Mlle Favre, le monastère de Sainte-Catherine. - Le " train des saintz. devanciers et des simples. " - Prendre pour méthode de ne point se préparer à l'oraison, le Saint déclare le trouver "un peu dur. "

Annecy, 11 mars 1610.

Mais, 0 Dieu, ma tres chere Fille, ne faut il pas en tout et par tout adorer cette supreme Providence, delaquelle les conseilz sont saintz, bons et tres aymables ? Et voyla qu'il luy a pleu retirer de ce miserable monde nostre tres bonne et tres chere mere, pour l'avoir, comme j'espere fort asseurement, au pres de soy et en sa main droitte. Confessons, ma Fille bien aymee, confessons que Dieu est bon et que sa misericorde est a l'eternité (Ps 135). Toutes ses volontés sont justes et tous ses decretz equitables (Ps 118,137), son bon playsir est tous-jours saint et ses ordonnances tres aymables (Ps 118,39).

Et pour moy, je confesse, ma Fille, que j'ay eü un grand ressentiment de cette separation (car c'est la confession que je doy faire de ma foiblesse, apres que j'ay fait celle de la bonté divine) ; mais neanmoins, ma Fille, ça esté un ressentiment tranquille, quoy que vif, car j'ay dit comme David (Ps 38,10): Je me tais, 0 Seigneur, et n'ouvre point ma bouche, parce que c'est vous [qui] l' aves fait. Sans doute, si ce n'eut esté cela, j'eusse crié hola ! sous ce coup ; mais il ne m'est pas advis que j'osasse crier ni tesmoigner du mescontentement sous les coups de cette main paternelle, qu'en verité, graces a sa Bonté, j'ay appris d'aymer tendrement des ma jeunesse.

Mais vous voudries peut estre sçavoir comme cette bonne femme a fini ses jours. En voyci une petite histoire, car c'est a vous a qui je parle ; a vous, dis-je, a qui j'ay donné la place de cette mere en mon memorial de la Messe, sans vous oster celle que vous avies, car je n'ay sceu le faire, tant vous tenes ferme ce que vous tenes en mon cœur; et par ainsy, vous y estes la premiere et la derniere. Cette mere, donq, vint icy cet hiver, et, en un mois qu'ell' y demeura, elle fit la revëue generale de son ame et renouvela ses desirs de bien faire avec certes beaucoup d'affection ; et s'en alla la plus contente du monde d'avec moy, duquel, comm'elle disoit, ell'avoit retiré plus de consolation que jamais elle n'avoit fait. Elle continua en cette bonne joye jusques au jour des Cendres , qu'ell' alla a la parroisse de Thorens, ou elle se confessa et communia avec tres grande devotion, ouyt troys Messes et Vespres ; et le soir, estant au lit et ne pouvant dormir, se fit lire a sa fille de chambre trois chapitres de [l'] Introduction pour s'entretenir en des bonnes pensees, et fit marquer la Protestation (IVD 1,20), pour la faire au matin suivant. Mais Dieu, se contentant de sa bonne volonté, disposa d'autre sorte ; car, le matin estant venu, cette bonne femme se levant et pignant (sic) elle tumbe soudainement d'un catharre, comme toute morte. Mon pauvre frere vostrefilz (Bernard de Sales), qui dormoit encor, estant adverti accourt en chemise, et la fait relever et promener et ayder par des essences, eaux imperiales et autres choses qu'on juge propres en ces accidens, en sorte qu'elle se reveille et commence a parler, mais presqu'inintelligiblement, dautant que le gosier et la langue estoyent saysis.

On me vient appeller icy, et j'y vay soudain avec le medecin et apoticaire, qui la treuvent letargique et paralitique de la moytié du cors ; mais lethargique en telle sorte, que neanmoins ell'estoit fort aysee a reveiller, et en ces momens de reveil elle tesmoignoit le jugement entier, soit par ces (sic) paroles, qu'elle s'efforçait de dire, soit par le mouvement de sa main saine, c'est a dire de laquelle l'usage luy estait demeuré. Car elle parlait fort a propôs de Dieu et de son ame, et prenait la croix elle mesme. a tastons (dautant que soudain elle devint aveugle) et la baysoit. Jamais ne prenait rien qu'elle n'eut fait le saint signe dessus, et receut ainsy le saint Huyle. A mon arrivee, toute aveugle et tout'endormie qu'ell'estoit, elle me caressa fort et dit : " Cet (sic) mon filz et mon pere cettuyci ; " et me baisa en m'acolant de son bras, et me baysa la main avant toutes choses. Elle continua en mesm'estat presque deux jours et demi, apres lesquelz on ne la peut plus guere bonnement resveiller, et le premier de mars, elle rendit l'ame a Nostre Seigneur, doucement, paysiblement et avec une contenance et beauté plus grande que peut estre elle n'avait jamais eü, demeurant une des belles mortes que j'aye jamais veu.

Au demeurant, encor vous faut-il dire que j'eu le courage de luy donner la derniere benediction, luy fermer les yeux et la bouche et luy donner le dernier bayser de paix a l'instant de son trespas. Apres quoy, le cœur m'enfla fort et pleuray sur cette bonne mere plus queje n'avais fait des que je suis d'Eglise ; mais ce fut sans amertume spirituelle, graces a Dieu. Voyla tout ce qui se passa.,

Au demeurant, je ne me puis taire du grand bon naturel de vostre filz, qui m'a si extremement obligé au soin et travail quil a pris pour cette mere, mais je dis avec tant de cœur, que sil eüt esté quelque estranger, je serois forcé de le tenir et jurer mon frere. Je ne sçai si je me trompe, mais je le treuve extremement bien changé en mieux, soit pour le monde, soit principalement pour l'ame.

Or sus, ma chere Fille, si faut il se resoudre sur cela, et louer tous-jours Dieu, quand il luy plairoit nous visiter encor plus fortement. Si donq vous le treuves a propos, vous pourrés venir pour estr'icy le jour des Rameaux . Je dis icy, car il ni auroit point de proportion que vous fissies les bons jours aux chams. Vostre petite chambre vous attendroit, nostre petite table, et nostre simple et petit traittement vous sera fait et offert de bon cœur, je veux dire de mon cœur qui est grandement vostre. Les festes passees, vous ordonneries ainsy quil vous plairoit, pour conduire nostre petite (Marie-Aimée.) chez elle. .

Voyla, si cela se peut aysement.. Je le desire, mais je dis, sil se peut aysement ; dequoy vous ni'advertirés par le retour de ce garçon, et encor de ceux que vous amenerés, si vous amenes quelque compaignie extraordinaire, car quant a nostre bon Baron , je croy quil ne viendra pas nous voir sur ce nouveau dueil, parmi lequel nous ne pourrons nous res-jouir que devotement, et totalement en Nostre Seigneur. Je pense quil ne seroit pas a propos quil vinst maintenant : il faut que je die ainsy avec vous. J'attendray ce que vous me marquerés.

Mon frere vous escrit pour le sujet du reste de la dote de ma seur . Si cela se peut, je ny voy nul inconvenient, car enfin vous auries vostre argent icy, outre tout celuy qui depend de moy, qui est autant vostre que nul autre, et cette dote seroit payee, quil faut aussi bien payer une foys. Mais je laisse cela a vostre providence.

J'ay voulu sçavoir sil seroit a propos que vous prissies la une femme pour estr'aupres de ma seur ; mais mon frere m'a dit que vous ne vous missies nullement en peyne, quil accommodera si bien tout ce quil faudra pour ma seur, que vous aurés tout sujet de contentement de luy, de maniere quil n'est point besoin de cela. Pour vray, j'espere que ce filz la sera grandement beni pour le service quil a rendu a ses pere et mere en leur trespas.

Maintenant je vay courant sur les chefz de vostre lettre. Nostre pauvre petite Charlotte est bienheureuse d'estre sortie de la terre avant qu'elle l'eut bonnement touchee (Sg 4,11). Helas ! il la failloit neanmoins bien un peu pleurer, car n'avons nous pas un cœur humain et un naturel sensible ? Pourquoy non pleurer un peu sur nos trespassés, puisque l'Esprit de Dieu non seulement le nous permet, mais nous y semont (Eccli 22,10 ; 38,16). Je l'ay regrettee, la pauvre petite fille , mais d'un regret moins sensible, dautant que le grand sentiment de la separation de ma mere osta presque toute prise au sentiment de ce second desplaysir, duquel la nouvelle m'arriva tandis que nous avions encor le cors de ma mere en la mayson. Dieu soit encor loüé en cet endroit. Dieu nous donne, Dieu nous oste, son saint nom soit beni (Jb 1,21) .

Helas ! nostre pauvre Mme du Puis d'Orbe auroit un grand besoin d'estre assistee de pres, car elle [est] si bonne et si cordiale que rien plus, mais si melancolique, si doüillette et si delicate de courage que rien plus. Vous voyes : je luy avoys tant tesmoigné la necessité de s'assujettir elle mesme a la stabilité en son Monastere, et neanmoins, contre le souhait des siens, elle medite tous les jours des sorties pour ceci et pour cela. Ce n'estoit pas sortir d'aller avec vous a Bourbilly ; non, ma Fille, ce n'est pas sortir quand on sort pour mieux s'arrester et rentrer. Mais ces autres sorties sont hors de rayson ; aussi on les desseigne et delibere-on sans moy. Dieu sçait, ma Fille, si j'ayme tendrement cett'ame et si je suis plein de desir de son bien, et que jamais je ne la veux ni puis abandonner, je dis quoy qu'elle fit ; mais je n'ose pas la presser de loin, car cet (sic) un esprit qui ne peut estre conduit qu'avec amour et confiance ; confiance, dis-je, tous-jours nourrie de nouvelles et continuelles demonstrations d'affection, ce qui ne se peut faire de loin. Mais bien, quand vous seres icy, nous aviserons.

Je regrette l'accident de Mme de Saint Jean , qui devoit arriver ou plus tost, ou plus tard, ou jamais. Si ell'a bien jetté son esperance en Nostre Seigneur, il la tirera de ce mauvais passage pour la faire marcher tant plus vistement vers luy. J'escriray au P. de Monchi quil souffre beaucoup, car nous ne sommes point deshonnorables a l'Eglise, quand nous imitons Nostre Seigneur, qui a tant souffert d'ignominies pour nostre salut (note 44). Ou il y va du proufit spirituel, il ne faut pas craindre les opprobres.

Ouy, ma Fille, nostre bon Dieu nous aydera, et pour la bonne commere aussi (Mlle de Bréchard.), bien quil faille tascher d'avoir tout ce qu'on pourra. Quand vous seres icy, nous prendrons les resolutions convenables pour commencer nostre dessein, et verrons ce que diront nos filles de deça. Nostre Favre a fait merveilles et est maintenant toute a Dieu.

Ne dites mot de Sainte Catherine, car c'est le secret qui doit tout faire reuscir . Je n'ay nulles nouvelles de Paris, non pas mesme si M. de Berulle est en vie.

Quant a ces preceptes de l'orayson que vous aves receuz de la bonne Mere Prieure , je ne vous en diray rien pour le present ; seulement, je vous prie d'apprendre le plus que vous pourres les fondemens de tout cela, car, a parler clair avec vous, quoyque deux ou trois fois l'esté passé m'estant mis en la presence de Dieu sans praeparation et sans dessein, je me treuvasse extremement bien aupres de sa Majesté, avec une seule tres simple et continuelle affection d'un amour presque imperceptible mais tres doux, si est ce que je n'osay jamais demarcher du grand chemin pour reduire cela en un ordinaire. Je ne sçai, j'ayme le train des saints devanciers et des simples. Je ne dis pas que quand on a fait sa prœparation, et qu'en l'orayson on est attiré a cette sorte d'orayson, il ny faille aller ; mais prendre pour methode de ne se point praeparer, cela m'est un peu dur, comm'encor de sortir tout a fait de devant Dieu sans action de grace, sans offrande, sans priere expresse. Tout cela peut estre utilement fait, mais que cela soit une regle, je confesse que j'ay un peu de repugnance. Neanmoins (je parle simplement devant Nostre Seigneur, et a vous a qui je ne puis parler que purement et candidement) je ne pense pas tant sçavoir que je ne sois tres ayse, je dis extremement tres ayse, de me demettre de mon sentiment et suivre celuy de ceux qui en doivent par toute rayson plus sçavoir que moy ; je ne dis pas seulement de cette bonne Mere, mais je dis d'une beaucoup moindre. Apprenes donq bien tout son sentiment en cela et tous ses fondemens, mais tout bellement pourtant et sans empressement, et en sorte qu'elle ne cuyde pas que vous la veuillies examiner. J'honnore cett'ame la de tout mon cœur, et tout son Monastere.

A Dieu, ma chere Fille, jusques a se revoir bien tost, moyennant Jesus, qui vive et regne a jamais en nos espris. Amen.

XI mars 1610

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Turin.

DLXXXII

A MADAME DE DéRéE

Tout fait espérer que l'âme de Mme de Boisy a été reçue " en la main dextre de son Dieu. "

Annecy, 16 mars 1610.

Madame ma tres chere Cousine,

J'aurois tort d'avoir .tant attendu a vous rendre les actions de graces que je vous dois, pour la souvenance que vous aves a moy tesmoignee par le petit poulet que mon frere m'apporta, si je n'avois esté distrait par le trespas de ma pauvre bonne mere, qui m'obligea d'estre a Sales quelque tems, pour rendre cette derniere assistance a cette chere personne. Mon excuse est fascheuse, je m'asseure, a vostre cœur qui, de sa grace, aymoit fort cette amie defuncte, laquelle, de son costé, vous honnoroit d'une affection toute dediee a vostre service. Mais, ma chere Cousine, vous seres toute consolee quand vous sçaures qu'elle nous a laissé toutes sortes d'argumens d'esperer que son ame est receue en la main dextre de son Dieu, qui est enfin l'unique bonheur auquel nous aspirions en toute [occurrence ]de cette basse et miserable vie mortelle.

Or, il faut bien, ma chere Cousine, que vous m'aymies un peu plus maintenant, pour reparer le manquement que j'auray en terre de l'amour que cette mere me portoit. Faites-le, je vous supplie, chere Cousine, et soyés bien devote, tandis que je m'attens de vous revoir bien tost icy, selon l'asseurance que vous en donnastes a mon frere, et tous-jours et par tout je seray,

Madame ma Cousine,

Vostre humble et plus affectionné cousin et serviteur,

FRANç', E. de Geneve.

Oserois-je bien demander par vostre entremise, ma chere Cousine, le pardon requis a la faute que je fay de ne point escrire a monsieur le Baron mon cousin ? Certes, c'est que je suis fort pressé d'escrire. Mais je ne finiray jamais d'estre son serviteur bien humble.

.

DLXXXIII

A LA BARONNE DE CHANTAL

(FRAGMENT)

Souhaits de bienvenue. - Les postulantes de Dijon. Engagement avec un imprimeur.

Annecy, vers le 25 mars 1610 .

………………………………………………………

de nostre bonne mere . Je voy que nous sommes a la veille de vostre arrivee : qu'heureuse puisse-elle estre! C'est pourquoy je n'adjouste rien.

Si ces bonnes dames vefves vous parlent, dites leur qu'ayant esté icy, vous les advertires de tout, bien particulierement ; car il ne les faut esmouvoir qu'extremement bien a propos, et apres un peu d'ageancement de nostre dessein, pour lequel je viens de bien prier nostre chere Dame et son saint Joseph.

Pour le premier livre que je produiray, je suis tant engagé vers Rigaud , que je ne sçai si je le pourray donner a Dijon ; car j'ay des-ja fort lié ma liberté par ma promesse. .

Or bien, venés, chere Fille, venés es montaignes (Ct 2,10 ; Lc 1,39). Dieu vous y face voir l'Espoux sacré qui tressaille es mons et outrepasse les collines, qui regarde par les fenestres et a travers la treille (Ct 2,8), les ames qu'il ayme . Ah, que cela fut bien chanté hier en nostre eglise et dans mon cœur !

Dieu soit a jamais nostre tout. Je suis en luy uniquement………………………

DLXXXIV

A MADAME DE LA FLéCHèRE

Ne pas donner créance aux vains présages. - Satan abuse des âmes crédules ; comment se garder de ses pièges. - Avis variés pour les œuvres de sanctification. - Moyen de soulager le prochain et de louer la Vierge Marie.

Annecy, 27 mars 1610.

Ma tres chere Fille,

Voyci comme je respons. Il n'y eut nulle offence en tout ce qui se passa touchant les presages du peril de monsieur vostre filz ; bien qu'il ne faille pas attendrir son esprit a donner creance a ces preoccupations, mais aller doucement remettant tout ce qui nous touche entre les mains de la divine Providence. Et mesme, quand quelque violent presage nous arrive, tel qu'estoit celuy duquel vous m'escrives, il faut renoncer aux apprehensions qui nous en reviennent, tant qu'il nous est possible, de peur que nostre ennemy nous treuvant faciles a croire telz ressentimens, n'abuse de nostre facilité. Mais la verité est que jamais il n'abusera de chose quelconque en vostre endroit, tandis que, comme vous faites, vous tiendres vostre cœur naifvement et humblement ouvert a vostre guide.

Il faut bien tous-jours faire pour toutes occurrences comme vous faites pour le proces perdu; c'est a dire, il faut tous-jours bien s'accommoder a doucement supporter ces rencontres.

Faites comme le Pere François vous a dit touchant le jeusne, et faites hardiment un peu bonne collation.

Pour l'orayson, vous faites bien de vous laisser aller a la mentale, quand Nostre Seigneur vous y semond lhors que vous dites les vocales.

Dites donq ce reste de Caresme, cinq Pater Noster et cinq Ave les genoux nudz et les mains nuës, par obeissance et pour vous conformer a Celui qui va nud sur la croix pour nous, c'est a dire duquel nous allons rememorer la mort.

Il est mieux de choisir quelque pauvre prestre et luy faire dire une Messe le samedy, que de donner tous les jours un liard : ainsy vous soulageres le prochain et louëres la Vierge Marie par une plus excellente action. Que s'il ne se treuve point de prestre qui ayt besoin de cette assistance, je pense que Sainte Claire en pourra estre aydee. Il est vray qu'en cas qu'il y eust d'autres pauvres en necessité, il le leur faudroit appliquer, parce qu'alhors le soulagement du prochain est commandé en ce que l'on peut bonnement.

Bon soir, ma tres chere Fille, demeurés toute en Nostre Seigneur. Je suis en luy tout vostre.

FRANçs, E. de Geneve.

Le 21 mars 1610.

DLXXXV

A UNE DAME INCONNUE

Parmi les délais imposés à nos désirs, il faut garder la sainte patience.

Annecy, 29 mars 1610.

Madame,

Je suis extremement desplaysant du retardement que je voy pour l'arrivee du depesche que ce porteur .et vous attendes, et s'il estoit en mon pouvoir, vous auries une prompte satisfaction pour ce regard. Or, esperant que la chose ne peut pas aller beaucoup plus au long, je vous exhorte de vous consoler et conserver la sainte patience, en vivant tous-jours en la crainte de Nostre Seigneur, que je prie vous donner les graces de son Saint Esprit, et suis

Vostre humble serviteur en Nostre Seigneur,

FRANçs, E. de Geneve.

29 mars 1610.

DLXXXVI

AU CARDINAL ANTOINE-MARIE GALLO

(INEDIT) (en Italien)

Le Saint s'excuse de ne pouvoir obliger le protégé d'un Cardinal.

Annecy, 30 mars 1610.

Illustrissime, Révérendissime et très honoré Seigneur,

Je voudrais pouvoir obliger efficacement le Révérend Bresa, puisque Votre Seigneurie Illustrissime et Révérendissime me le commande ; or, sa cause n'a pas été jugée par mon Vicaire , mais par le Sénat séculier, lequel, selon l'usage de ces pays, connaît du possessoire. D'autre part, quoique les provisions du Saint-Siège doivent être respectées de tous, Sa Sainteté n'entend pas, cependant, porter préjudice à l'alternative des Evêques , à moins qu'elle ne le déclare expressément; ceux-là donc qui demandent les bénéfices, ont tort de prétendre enlever, par des provisions Apostoliques le droit des Ordinaires. Et de fait, il ne m'appartient pas de priver le compétiteur de M. Bresa du canonicat dont il est possesseur ; aussi, je crois que Votre Seigneurie lllustrissime et Révérendissime n'aura pas de peine à m'excuser:

Je vous baise très humblement les mains, en vous souhaitant du Seigneur toute vraie prospérité. De Votre Seigneurie Illustrissime et Révérendissime,

Le tres dévoué serviteur,

FRANçOIS, Evêque de Genève.

Annecy, le 30 mars 1610.

A l'Illustrissime, Révérendissime et très honoré Seigneur,

Monseigneur le Cardinal Gallo.

Revu sur l'Autographe conservé à Rome, Chancellerie des Evêques et Réguliers

DLXXXVII

AU PèRE ALEXANDRE CEVA, DE L'ORDRE, DES CAMALDULES

(En italien)

Détresse d'un gentilhomme genevois. La Congrégation des convertis. - Charité de François de Sales.

Annecy, 31 mars 1610

Très Révérend et très honoré Père dans le Christ,

Ce gentilhomme genevois, Alexandre de Montcroissant, a perdu tout ce qu'il possédait, pour s'être converti à la sainte foi catholique . Il est demeuré assez longtemps ici, où il s'était réfugié. Mais ne trouvant aucun moyen d'assurer son existence en ces pauvres vallées, voici qu'il s'en va à Rome avec le peu de secours que j'ai pu lui donner. Je crois qu'il y sera accueilli par la sacrée Congrégation des convertis , car ses mœurs et ses manières sont très honorables, et même il s'est rendu assez remarquable dans les. belles-lettres et les sciences mathématiques.

Mais ayant encore à secourir plusieurs autres convertis, je n'ai pu lui donner à son départ que dix ducatons. Aussi, Votre Révérende Paternité ferait-elle chose très agréable à Dieu notre Seigneur, si elle obtenait pour lui de Son Altesse Sérénissime, quelque sorte d'assistance à titre d'aumône , Par ce moyen, il pourrait achever son voyage. Je supplie donc Votre Paternité de lui faire cette charité ; il n'en saurait être une plus grande aux yeux de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que je prie de vous accorder toute sainte consolation et prospérité.

Je suis, de Votre très Révérende paternité,

Le très affectionné serviteur dans le Christ,

FRANçOIS, Evêque de Genève.

Annecy, le 31 mars 1610

Au Vénéré Père D. Alexandre Ceva,

Fondateur du sacré Ermitage de Turin.

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à la Visitation d'Annecy.

DLXXXVII bis (Lettre MMXXV du volume XXI reclassée) (1)

A UN CARDINAL

(MINUTE INEDITE - EN ITALIEN)

Mérite singulier et pauvreté extrême du Chapitre de Saint-Pierre de Genève. - Instante prière au destinataire de favoriser auprès du Pape l'union de deux bénéfices à la mense capitulaire.

Annecy, 12-16 avril (3) 1610.

Illustrissime, Révérendissime et très vénéré Seigneur,

On ne saurait dire ce qui l'emporte dans cette Eglise de Genève, ou de la pauvreté ou du mérite de ses Chanoines. Ceux-ci, pour la plupart, sont docteurs et excellents prédicateurs, et ont en effet, avec beaucoup de travaux, employé leurs talents en cette vigne, pour le bien des âmes et la conversion des hérétiques (4).

Quant à la pauvreté, elle est telle, qu'entre les distributions et les prébendes, ils n'ont pas de quoi vivre convenablement trois mois de l'année ; car les Genevois les ont d'abord dépouillés de la plus grande partie de leurs biens, et ensuite, les guerres qui se sont succédé ont presque épuisé le reste. Aussi, voyant qu'une occasion s'offre à eux d'être aidés quelque peu par l'union du prieuré de Saint-Paul et de l'église paroissiale d'Arthaz (5), ils recourent à la providence et clémence de notre Saint-Père, afin qu'il daigne leur accorder cette faveur complètement, d'autant que la même pauvreté qui les presse ne leur permet pas de l'obtenir par de l'argent.

Bien que je n'aie part aucune dans la mense capitulaire, touché de pitié pour une Eglise si pauvre et d'un amour sincère pour une compagnie si honorable et méritante, je viens avec mes Chanoines supplier Votre Seigneurie Illustrissime et Révérendissime, par les entrailles du Christ, de vouloir bien employer sa charité et sa magnanimité en cette occasion, en intercédant pour eux de telle sorte qu'ils reçoivent ce bienfait de sa libéralité. Vous pouvez facilement le faire ; aussi espérons-nous que votre bonté le fera certainement.

En vous présentant nos très humbles hommages, nous prions Dieu notre Seigneur de vous accorder tout vrai contentement.

A Annecy, le x… avril 1610.

Revu sur l'Autographe conservé à Forli (Italie), au Monastère du Corpus Domini.

(1)Lettre découverte tardivement et reclassée à la date voulue

(2)Le titre de colendissimo indique un cardinal pour destinataire ; celui-ci ne serait-il pas le neveu du Pape Paul V, Scipion Caffarelli-Borghese, que nous voyons très souvent à cette époque correspondre avec le Nonce de Savoie pour les affaires du diocèse de Genève ? (L6, note 342)

(3) Le quantième, très oblitéré sur l'Autographe, reste douteux. Le premier chiffre est X et le dernier 1 ; d'après la place, on peut hésiter entre XII, XIII ou XVI.

(4) L2, lettre 133

((5) S'agit-il du prieure bénédictin de Saint-Paul en Chablais (L10, p.84), ou bien d'un prieuré du même nom, mais de l'Ordre de Saint-Augustin, situé dans le canton et archiprêtré d'Yenne (décanat de Chambéry) ? Il est d'autant plus difficile de le dire que le projet d'union n'eut pas de suite. Ce ne fut qu'après la mort de saint François de Sales, le 23 avril 1624, que la cure d'Arthaz, alors dans le " doyenné " de Sallanches et aujourd'hui dans l'arrondissement de Saint-Julien, fut cédée au Chapitre de la Cathédrale avec tous ses droits, dîmes et bénéfices, à condition que les chanoines la feraient desservir par un vicaire capable et amovible. (R. E. et Mém. de l'Acad. Salés., 1881, tome III, p. 235.)

DLXXXVIII

A LA PRéSIDENTE BRULART

Par plusieurs voies on va au Ciel, si l'on a pour guide la crainte de Dieu. -Contre l'amour-propre, il faut faire bon guet. - C'est tenter Dieu de confier l'âme d'une jeune fille à un jeune homme de mauvais naturel, avec l'espoir qu'il s'amendera. - Consultation particulière sur les divertissements pour Mlle Brûlart..- Comment porter à la vertu une enfant vigoureuse et de naturel un peu ardent. - Un magistrat chrétien au XVIIe siècle. - Un bien grand voyage pour des femmes. - Le plus grand appui pour s'avancer dans la piété. - Les aumônes fructifient comme le froment jeté en terre.

Sales, vers le 20 avril 1610 .

Ce m'a esté un extreme contentement d'apprendre un peu plus amplement que de coustume de vos nouvelles, ma tres chere Seur, ma Fille, bien que je n'aye pas encor tant eu de loysir pour parler avec madame de Chantal que j'aye peu m'enquerir si particulierement, comme je desirois, de toutes vos affaires, desquelles je pense que vous aures communiqué avec elle comme avec une parfaitte amie. Or, pour le moins m'a-elle dit que vous chemines fidellement en la crainte de Nostre Seigneur, qui est le grand mot de ma consolation, puisque mon ame desire tant de bien a la vostre tres chere.

Au reste, pour respondre briefvement a la vostre, N... fit tres bien d'entrer aux Carmelines , car il y avoit apparence que Dieu en seroit glorifié. Mais puisqu'elle en sort par ordre des Superieures, elle doit estimer que Dieu, se contentant de son essay, veut qu'elle le serve ailleurs ; si bien qu'elle fera mal, si, apres les premiers ressentimens de sa sortie, elle n'appaise son esprit et ne prend ferme resolution de vivre toute en Dieu, en quelqu'autre condition ; car par plusieurs voyes on va au Ciel. Pourveu qu'on ayt la crainte de Dieu pour guide, il importe peu quelle l'on tienne, bien qu'en elles mesmes, les unes soyent plus desirables que les autres a ceux qui ont la liberté de choysir.

Mais quant a vous, ma chere Fille, dequoy vous mettes vous en peyne pour ce regard Vous aves fait charité de procurer une si sainte retraitte a cette pauvre fille ; s'il ne plait pas a Dieu qu'elle y persevere, vous n'en pouves mais. Il faut acquiescer a cette Providence souveraine, laquelle n'est pas obligee de suivre nos eslections et persuasions, mais son infinie sagesse. Si N.. est sage et humble, Dieu luy treuvera bien une place en laquelle elle pourra bien servir sa divine Majesté, ou par consolations ou par tribulations. Cependant, les bonnes Meres Carmelines font bien d'observer exactement leurs Constitutions et rejetter les espritz.qui ne sont pas propres pour leur maniere de vivre.

Ma chere Fille, ce petit esbranslement de cœur que vous aves en cette occasion, vous doit servir d'advertissement que l'amour propre est grand et gros dedans vostre cœur, et qu'il faut faire bon guet, de peur qu'il ne s'en rende le maistre. Ah ! Dieu, par sa bonté, ne le veuille jamais permettre, ains face regner sans .fin en nous, sur nous et contre nous et pour nous son tres saint amour celeste.

Touchant le mariage de cette chere fille que j'ayme bien fort , je ne puis bonnement vous donner conseil, ne sachant de quelle nature est ce chevalier qui la recherche. Car, ce que monsieur vostre mary dit est veritable, qu'il pourroit, a l'adventure, changer toutes ces mauvaises humeurs que vous me marqués ; mais cela s'entend s'il est de bon naturel et que ce ne soit que la jeunesse ou la mauvaise compaignie qui le gaste. Mais, si c'est un esprit de nature mal qualifié, comme il ne s'en void que trop, certes, c'est tenter Dieu de .hazarder une fille en ses mains, sous l'incertaine et douteuse presomption d'amendement, et sur tout si la fille est jeune et qui ayt besoin de conduitte elle mesme ; auquel cas, ne pouvant rien contribuer a l'amendement du jeune homme, ains estant plusto'st a craindre que l'un ne serve de sujet de perte a l'autre, qu'y a-il en tout cela qu'un evident danger ? Or, monsieur vostre mary est grandement sage, et m'asseure qu'il fera toute bonne consideration, a quoy vous le servirés ; et moy je prieray, selon vostre desir, qu'il playse a Dieu de bien addresser cette chere fille, affin qu'elle vive et viellisse en sa crainte.

De mener au bal cette fille fort souvent ou rarement, puisque c'est avec vous qu'elle ira, il importe peu; vostre prudence doit juger de cela a l'œil et selon les occurrences. Mais la voulant dedier au mariage, et elle ayant cette inclination, il n'y a pas du mal de l'y conduire tant souvent que ce soit asses, et non pas trop. Si je ne me trompe, cette fille est vive, vigoureuse et de naturel un peu ardent : or, maintenant que son entendement commence a se desployer, il faut y fourrer doucement et suavement les premices et premieres semences de la vraye gloire et vertu, non pas en la tançant de paroles aigres, mais en ne cessant point de l'advertir avec des paroles sages et amiables a tous propos, et les luy faisant redire, et luy procurant des bonnes amitiés de filles bien nees et sages;

Madame de [Chantal] m'a dit que, pour vostre exterieur et la bienseance de vostre mayson, vous marchies fort sagement; et tant elle que mon frere de Thorens m'ont dit une chose qui m'a rempli d'ayse : c'est que monsieur vostre mary acqueroit de plus en plus grande bonne reputation d'estre bon justicier, ferme, equitable, laborieux au devoir de sa charge, et qui en tout vivoit et se comportoit en grand homme de bien et bon Chrestien. Je vous prometz, ma chere Fille, que j'ay tressailli de joye a ce recit, car voyla une grande et belle benediction. Entr'autres choses, ilz m'ont dit que tous-jours il commençoit sa journee par l'assistance de la sainte Messe, et qu'es occasions il tesmoigne un zele solide et digne de sa qualité, a la sainte religion catholique. Dieu soit tous-jours a sa dextre, affin qu'il ne change jamais (Ps 15,8) que de mieux en mieux. Vous estes donq bien heureuse, ma chere Fille, d'avoir chez vous les benedictions temporelles et spirituelles. .

Le voyage de Lorette est un grand voyage pour des femmes : je vous conseille de le faire souvent en esprit, joignant par intention vos prieres a cette grande multitude de personnes devotes qui y vont honnorer la Mere de Dieu, comme. au lieu ou premierement l'honneur incomparable de cette maternité luy arriva. Mais puisque vous n'aves point de vœu qui vous oblige d'y aller en presence corporelle, je ne vous conseille pas de l'entreprendre ; ouy bien d'estre de plus en plus zelee a la devotion de cette sainte Dame, de laquelle l'intercession est si forte et favorable, aux ames, que pour moy, je l'estime le plus grand appuy que nous puissions avoir envers Dieu pour nostre advancement en la vraye pieté ; et puis parler de cela, pour en sçavoir plusieurs particularités remarquables. Qu'a jamais le nom de cette tres sainte Vierge soit beni et exalté ! Amen.

Pour vos aumosnes, ma chere Fille, faites-les tousjours un peu bien largement et a bonne mesure, neanmoins avec la discretion qu'autrefois je vous ay dit ou escrit (lettre 558) ; car si ce que vous jettes dans le sein de la terre vous est rendu avec usure par sa fertilité, sçachés que ce que vous jetteres dans le sein de Dieu vous sera infiniment plus fructueux, ou d'une façon ou d'une autre ; c'est a dire, Dieu vous en recompensera en ce monde, ou en vous donnant plus de richesses, ou plus de santé, ou plus de contentement…………………………………………..

DLXXXIX

A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE

Une heureuse rencontre. - A quelles conditions la faiblesse n'est pas un grand mal. - Ce que Notre-Seigneur ne requiert pas de nous. - Comment se mettre " sur le solide. "- Le moyen de n'avoir rien à craindre.- Combien de bons médecins maladifs et d'habiles peintres bien laids. - Un " pauvre chetif pere" et la seule chose qui pouvait le contrister - Plutôt mourir que de démordre. - Les Supérieures et l'observance.

Sales, 29 avril 1610 .

Or sus, ma chere Seur, ,ma Fille, je m'en vay vous escrire tant que je pourray sur le sujet de vostre lettre, qui m'a esté rendue par la seur que vous aymés tant et qui vous cherit reciproquement de tout son cœur (la baronne de Chantal).

Il est vray, nous l'avons en fin cette chere seur, mais ce n'est pas moy pourtant qui vous l'ay ostee ; c'est Dieu qui nous l'a donnee, ainsy que, Dieu aydant, la suite le tesmoignera. Je ne doute nullement que cette petite conversation que vous eustes ensemble a Bourbilly (lettre 581) ne vous fust bien douce, car c'est une heureuse rencontre que de deux espritz qui ne s'ayment que pour mieux aymer Dieu ; mais il ne se pouvoit pas faire que cette sensible presence durast long tems, puisque nostre commun Maistre vous demandoit l'une la, l'autre icy, pour son service. Nous ne laissons pourtant pas d'estre tous-jours jointz et unis, nous entretenans les uns aux autres par la commune pretention et entreprise que nous avons.

Je suis bien ayse dequoy vous manques peu aux exercices que je vous ay marqués, car cela monstre que les fautes que vous y faites ne proviennent pas d'infidelité, mais de foiblesse ; et la foiblesse n'est pas un grand mal, pourveu qu'un fidele courage la redresse petit a petit, ainsy que je vous conjure de faire, ma chere Fille, pour la vostre, sans vous affliger nullement de ce que vous n'aves ni sentiment ni goust ordinairement en tous vos exercices, car Nostre Seigneur ne requiert pas cela de nous : aussi ne depend-il pas de nous de l'avoir ou de ne l'avoir pas. C'est pourquoy il nous faut mettre sur le solide, et considerer si nostre volonté est bien affranchie de toutes mauvaises affections, comme seroit dureté de cœur envers le prochain, impatience, mespris d'autruy, amitiés trop ardentes envers les creatures et semblables choses. Que si nous n'avons point de reserve d'estre tout a Dieu, si nous avons le courage de plustost mourir que de l'offenser, et moyennant que telles soyent les resolutions de nos cœurs et que nous les sentions tousjours plus fortes en nous, il n'y a rien a craindre, ni a prendre de la peyne pour n'en sentir pas les goustz et les sentimens. Or, voyci une bonne preuve de la fortification de ces cheres resolutions, que par la grace de Dieu vous aves perseveré a conserver ce que je vous dis en confession , ainsy que vous m'asseures ; car cela vaut mieux que cent mille goustz spirituelz. Faites donq tousjours ainsy.

Je diray la Messe que vous me demandes, bien que jamais je n'en die point qui ne soit tres expressement vostre ; mais je n'ay peu me remettre en memoire le sujet que vous dites que je sçai ; aussi n'en est-il pas besoin.

Si madame Thenissey (Lettres 3,note15) persevere a ne vouloir pas se ranger, vous n'aures point de part a sa coulpe ; cependant je me res-jouis dequoy le reste de nos articles s'observent. Et pour la particuliere qui ne veut pas s'accommoder a la Communauté, il faut user de support et de benignité envers elle, et Dieu la reduira au train des autres (lettre 522).

Hé bien, ma chere Fille, la multitude des difficultés vous fit peur et vous eustes des pensees de tout quitter ; cependant vous aves veu que tout est fait. Il en sera de mesme en tout le reste : la perseverance vaincra tout.

Pour les pensions, elles sont bien entre vos mains, puis que nul autre ne s'en veut charger ; mais vous pourres bien faire tenir conte d'icelles a une des filles. Vous m'aves bien fait rire quand vous m'aves escrit que vous eussies remis les dites pensions a chacune desdites Religieuses la sienne, si vous n'eussies eu peur que je ne me faschasse a vous. Da, ma chere Fille, quand m'aves vous veu fascher a vous ? Je suis pourtant bien ayse que l'on craigne un peu de desplaire au pauvre chetif pere ; car vrayement vous ne me desplaires jamais, ma chere Fille, que quand vous desplaires a Nostre Seigneur et que vous vous esloigneres de son pur et saint amour.

Il faut vrayement aller au Chapitre, malgré toute la repugnance que vous y aves ; et, apres la lecture de la Regle, il faut dire quelque chose, quand ce ne serait que : " Dieu nous face la grace de bien observer ce qui a esté leu. "

En la Feste Dieu, je ne voy nul inconvenient que l'on face le tour du cloistre ; car cela ne tire point a consequence, a cause de la grandeur de la solemnité.

Helas ! ma Fille, si personne ne servait aux ames que ceux qui n'ont point de difficultés es exercices et qui sont parfaitz, vous n'auriés point de pere en moy ; et il ne faut pas laisser de soulager les autres, encor que l'on soit soy mesme en perplexités. Combien y a-il de bons medecins qui ne sont gueres sains? et combien se fait-il de belles peintures par des peintres bien laidz ? Quand donq vos filles viennent a vous, dites leur tout bellement en charité ce que Dieu vous inspirera, et ne les renvoyés point vuides d'aupres de vous.

Vous faites bien de faire venir ainsi des Peres Minimes de tems en tems, car cela eslargira le cœur aux filles et soulagera leurs ames (lettre 522). Je suis marry avec vous du desgoust qu'elles ont de vostre chapelain ordinaire ; mais l'entremise des Minimes peut suppleer a tout cela, puisque, comme vous dites, il est certes malaysé de treuver des prestres bien conditionnés et que celuy-ci est asses capable. En fin, ma tres chere Seur, ma Fille tres chere, il faut reprendre nostre premier courage et plustost mourir que de demordre,

Tenés-vous le plus que vous pourrés aupres de vos filles, car vos absences ne leur peuvent donner que des sujetz de murmurer ; et rien ne leur peut tant adoucir leur sujettion que la vostre, rien ne les peut tant retenir dans l'enclos de l'observance que de vous y voir avec elles : et c'est en cela qu'il faut se crucifier pour Celuy qui a esté crucifié pour nous. Que vous seres heureuse si vous aymes bien vostre petit troupeau ! car apres l'amour de Dieu, celuy-la tient le premier rang,

Je vous escriray tous-jours quand je pourray et tant que je pourray, et, sans varier, je persevereray a jamais en l'affection que je vous ay une fois de si bon cœur dediee. Demeurés ferme en cette creance, car elle est, Dieu aydant, infallible. Non, ni la mort, ni les choses presentes, ni celles qui sont a venir, ne me separeront jamais de cette dilection que je vous porte en Jesus Nostre Seigneur (Rm 8,38), auquel soit honneur et gloire (Rm 16,27).

Je suis

Vostre tres affectionné, tres asseuré et tres fidelle,

FRANçs DE SALES.

A Sales, le 20 avril....

Mais voyés-vous ,ma tres chere Fille, ce que je vous dis, je vous le recommande bien estroittement, car la seur m'a dit que vous voulés que je parle ainsy,

Ma chere Seur, asseurés toutes vos bonnes et bienaymees Seurs et filles que je les honnore et cheris tres intimement, et specialement Madame vostre tres chere seur , marry de ne leur pouvoir escrire maintenant. Et pour vous humilier encor un peu, salués de ma part monsieur Lafon et ces bonnes filles qui servent Dieu en la personne de ses servantes ; car tout cela m'est cher.

DXC

A MADAME DE LA FLéCHèRE

" Il est dangereux de marcher au chemin des proces. " - Par quelles pratiques les âmes chrétiennes témoignent-elles de la fidélité à Notre-Seigneur.

Annecy, 21 avril 1610 .

Il y a long tems, ma tres chere Fille, que j'ay la lettre ci jointe pour vous, mays je n'ay treuvé les commodités de l'envoyer. Celle qui vous l'envoye me la donna avec des grans signes de sincere affection en vostre endroit . Je ne desirerois pas que vous fissies aucun vœu, ains seulement quelques devotions particulieres destinees a cette particuliere intention .

Tenes vous bien debout et gardés de broncher, car il est dangereux de marcher au chemin des proces . Renouvellés tous les matins la bonn'intention que vous aves en cette poursuite et pries specialement pour cela.

O Dieu, ma chere Fille, qu'ell'est heureuse cette chere niece qui s'en est allee de ce monde avant que d'y avoir souillé ses affections (Sg 4,14) ! Je prie le Saint Esprit quil donne sa sainte consolation au pere. Je salue la chere seur, la conversation de laquelle vous recreera .

Tenes bien vostre ame en vos mains (Ps 118,109) ; voyla que vous alles en une bonn'occasion de tesmoigner de la fidelité a Nostre Seigneur en la vraye prattique de la douceur, debonnaireté, humilité, resignation et charité.

Je suis plus vostre que vous ne sçaures croire. Vive Jesus ! Amen.

XXI avril.

A Madame

Madame de la Flechere.

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.

DXCI

A LA BARONNE DE CUSY

Derniers préparatifs dans le " petit bastiment " destiné aux premières recrues de la Visitation. - Le Saint compte les y introduire à la Pentecôte. - Quel sera le costume la première année. - Réponse à des objections que présentait la destinataire. -Un petit Isaac.

Annecy, 23 avril 1610.

Madame,

Je vous remercie de la commodité que vous m'aves donnee de vous escrire par ce porteur sur le sujet que vous desires. Il y a encor quelqu'accommodement a faire dans nostre petit nouveau bastiment ; mais ce n'est pourtant pas chose qui puisse retarder le commencement de nostre dessein, lequel je propose devoir estre a ces prochaines festes de Pentecoste, Dieu aydant.

Vous treuverés des-ja icy bonne compaignie , qui n'attend que le jour heureux auquel elle se consacrera pour une bonne fois a l'unique object de leur cœur. Je suis donq d'advis que vous vous disposies a venir pour ce tems-lâ, et cependant nous irons, de deça, ordonnant les choses en sorte que vous treuvies en ce nouveau genre de vie la douceur et consolation que vous sçauries desirer .

Pour cette premiere annee, nous vous laisserons en habit noir, avec le voyle de toyles noyres deliees et avec le plus de simplicité quil se pourra. Mais pour ce particulier, il suffira d'y prouvoir quand vous seres arrivee, affin que tout soit conforme.

Ne vous mettes nullement en peyne de tout ce que le monde dit, car il est ennemi de la gloire de Dieu et du bien des ames ; et le Pape ne veut voyrement pas qu'on fonde des nouvelles Religions sans congé, et a rayson, mais il n'empesche pas, ains a aggreable que l'on face ce que nous ferons, Dieu aydant .

Je me res-jouis avec vous de la constance avec laquelle vous aves consacré et sacrifié vostre petit Isaac , et prie Nostre Seigneur quil vous comble des benedictions quil donna au bon Abraham pour un semblable sacrifice (Gn 22,1). Je suis,

Madame,

Vostre serviteur tresaffectionné et bien humble,

FRANçs, E. de Geneve.

XXIII avril 1610

A Madame

Madame la Baronne de Cusy.

Revu sur l'Autographe conservé à Troyes, à l'Aumônerie des Dames des SS. Cœurs, dites de Picpus.

DXCII

A LA BARONNE DE CHANTAL

L'Institut de la Visitation, " havre de grace et de consolation. " - Méditation sur l'Evangile: Je suis la vigne. - Notre-Seigneur Jésus-Christ, le tout de François de Sales.

Annecy, 24 avril 1610 .

Il faut bien prendre courage, ma chere Fille, et se tenir en santé, puisque nous voyci a la veille de nostre embarquement pour aller au havre de grace et de consolation.

J'ay bien pensé je ne sçai quoy de bon ce matin sur l'Evangile courant (Jn 15,5), en ces paroles : Qui demeure en moy et moy en luy, il porte beaucoup de fruit ; car sans moy, vous ne pouvés rien faire. Il m'est bien advis que nous ne demeurerons plus en nous mesmes, et que, de cœur, d'intention et de confiance, nous nous logerons pour jamais dans le costé percé du Sauveur ; car sans luy, non seulement nous ne pouvons, mais quand nous pourrions, nous ne voudrions rien faire.

Tout " en luy, " tout " par luy, " tout " avec luy, " tout pour luy, tout luy.

FRANçs, E. de Geneve.

Le 24 avril 1610

DXCIII

A M. JACQUES DE BAY

Jacques de Bay et son zèle pour la formation chrétienne des jeunes Savoyards. - Recommandation en faveur de Jean-Antoine Rolland et de Bernardin du Nant. - Le Saint offre au destinataire deux de ses ouvrages ; son humilité.

Annecy, 26 avril 1610.

Monsieur,

J'ay receu a beaucoup d'honneur la salutation que le sieur Ramus m'a faitte de vostre part, m'estimant fort heureux de vivre en vostre amitié, comm'en eschange je vous supplie de croire que je vous respecte et revere de tout mon cœur, me sentant extremement redevable a la constante inclination que vous avés au bien de cette mienne evesché, pour laquelle vous vous estes tous-jours affectionné a eslever les jeunes gens qui vous sont envoyés d'icy a toutes sortes de solide vertu, et sur tout au zele de la sainte foy catholique.

Or, en voyla encor quelques uns qui se vont rendre sous vos aisles pour ce mesme sujet, lesquelz je suis obligé de vous recommander tous generalement, puis que tous ilz sont mes tres chers enfans en Nostre Seigneur. Mais il y en a deux pourtant que je doys preferer en ce mien desir, dont le premier est Jean Anthoyne Rolland , duquel la mere est de la mesme mayson de feu-monsieur le fondateur du College et ma proche parente, laquelle ayant plusieurs enfans, a destiné celluy ci a l'estude, comme celuy qui a plus d'apparence de bon esprit; qui me fait vous supplier de le prendre particulierement en protection. Et si mesme, pour quelque sienne necessité, es occasions qui se peuvent presenter, il avoit besoin de secours pecuniaire et a ma consideration il vous playsoit l'assister, je ne manquerois nullement au remboursement, bien que sa mere et ses freres ayent une fort bonn'intention de ne point luy defaillir en ce qui sera requis.

L'autre est Bernardin du Nant , filz d'un fort honneste pere, et qui a longuement et fidellement servi feu Monsieur le Reverendissime mon praedecesseur, et duquel, pour cela, je doys affectionner le bien ; dautant plus que sa pauvreté et toutes les autres conditions pour lesquelles il a esté nommé, le rendent fort recommandable. J'intercede donq pour ces deux la plus particulierement et implore pour eux vostre bonté et charité, laquelle je me prometz me devoir estre autant favorable comme je suis plein de desir de vous honnorer et servir.

Au demeurant, Monsieur, je vous envoye et presente deux petites pieces de mes besoignes, de different stile et de divers sujet . La premiere fut faitte, il y a plusieurs annees, avant que je fusse Evesque, et ce, pour l'occasion declairee en la Preface (Défense Estendart), lhors que l'œuvre de Jaques Gretserus n'estoit encor point parvenüe jusques icy.

La seconde est plus nouvelle, de l'edition delaquelle la Preface aussi rend fidellement la rayson. On l'a réimprimé six foys en deux ans et en divers endroitz, mais je n'ay encor peu avoir que des editions de Lyon, qui est en nostre voysinage ; non plus que de la traduction que quelques Peres Jesuites en ont fait faire en Italie. L'un'et l'autre sont pleynes de grandes fautes en l'impression et de grands defautz en la composition, car un tel ouvrier que je suis, distrait et embarassé de tant d'affaires, ne sçauroit produire chose que fort imparfaitte ; mais il m'a fallu ceder a la volonté et authorité des amis. Et ce pendant, je me confie en vostre douceur que vous aggreeres l'offrande que je vous en fay, en contemplation de la sincerité du cœur qui vous l'offre.

Dieu multiplie vos annees et, en icelles, la grace et consolation de son Saint Esprit sur vostre personne, a laquelle je suis fort affectionnement,

Monsieur,

Bien humble confrere et fidelle serviteur

en Nostre Seigneur

FRANçs, E. de Geneve.

XXVI avril 1610, a Annessi.

A Monsieur

Monsieur de Baye.

Doyen de St Pierre de Louvain

et President .du College de Savoye.

Revu sur l'Autographe conservé à Bruxelles, Bibliothèque des PP. Bollandistes.

DXCIV

A LA BARONNE DE CUSY

Une postulante que le monde dispute à la vie religieuse. - Qu'elle sonde son cœur avant d'embrasser Jésus-Christ crucifié; ce dessein demande une âme vaillante et généreuse. - Encouragements à prendre un parti décisif. - Le Saint promet de s'employer avec joie et constance à la "sainte besoigne " de la future Congrégation.

Annecy, 2 mai 1610.

Madame,

A ce passage de M. le Baron vostre mari, j'ay sceu avec combien d'artifices le monde s'estoit essayé d'esbransler vostre resolution touchant vostre retraitte (lettre 591), et ay loüé Nostre Seigneur dequoy vous aves conservé vostre fermeté jusques a present. Neanmoins, maintenant que nous sommes, ce me semble, a la veille de l'execution d'une si sainte entreprise , il faut que je vous parle un peu ouvertement, et que je vous conjure de bien espreuver vostre cœur pour reconnoistre si vous aures asses d'affection, de force et de courage pour embrasser ainsy absolument Jesus Christ crucifié et donner les derniers adieux a ce miserable monde. Car voyes vous, Madame, il est requis que vous ayes une ame vaillante et genereuse pour entrer en ce dessein, affin que vous resisties aux suggestions que la folle sagesse du monde (1 Co 1,20) vous fera.

Il est vray que si vous entreprenés cette œuvre simplement pour Dieu et vostre salut, vous y aures tant de consolations que rien ne vous sçauroit destourner, et la bonne compaignie en laquelle vous seres ne vous servira pas de peu a vous bien establir ; mais il ne faut pour cela que vous laissies de bien examiner vostre courage avant que de venir. Que si vous le treuvés bon et ferme, venés donq hardiment au nom de Dieu, lequel, s'estant rendu autheur et protecteur de ce projet, le favorisera de plus en plus de ses benedictions et vous y donnera mille consolations que le monde ne peut sçavoir. Si, au contraire (ce que Dieu ne veuille), vous ne vous senties pas asses forte pour entrer en ce chemin, il seroit bien bon de nous en advertir, affin que les autres commençassent selon leur inviolable desir, et vous, Madame, pensassies a prendre quelque autre sorte de vie plus a vostre gré .

Pour moy, j'ay tellement cette sainte besoigne en recommandation, que je me sentiray bienheureux de pouvoir m'employer a son advancement, et y serviray constamment, joyeusement et, Dieu aydant, utilement ; mais avec tant d'affection, que rien ne m'en sçauroit destourner sinon la seule volonté de Dieu , lequel peut estre, pour mes pechés ne me treuvera pas digne de faire ce service a sa gloire.

J'espere en luy que vostre esprit accroistra de bien en mieux, et le suppliant qu'il vous console et prepare, je demeureray,

Madame,

Vostre tres humble serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

D'Annessi, ce 2 may 1610.

Revu sur le texte inséré dans l'Histoire manuscrite de la Fondation du 1er Monastère de la Visitation d'Annecy.

DXCV

A MADAME DE CHARMOISY

(BILLET INEDIT)

Prière de donner l'hospitalité à une postulante de la Visitation.

Annecy, [mars-mai 1610 ]

Ma chere Fille,

Praesupposant que cela ne vous incommode pas, je seray bien ayse que vous logies en vostre logis de la ville Mlle d'Escrilles; et pour les meubles, ce qui sera requis je le feray prendre ceans, ou mesme je la logerois, si cela vous estoit beaucoup incommode, parce qu'ell' est icy comm' estrangere.

Je vous donneray simplement le bon jour ce matin.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Nantes.

DXCVI

A LA BARONNE DE CHANTAL

Une idée que le Saint trouve à son réveil. - La fête du Saint-Suaire et les paroles " extatiques " d'Isaïe. - Espoir joyeux que Dieu plantera et fera fructifier la plante du futur Institut.

Annecy, 5 mai 1610

Ma chere Fille,

Il faut .bien dire que nostre Congregation me soit a cœur, puisque j'y songe, contre ma coustume, et la treuve comme une idee a mon resveil. Dieu y veuille mettre sa bonne et puissante main.

O ma Fille, que je fus consolé hier sur le sujet de la mort et sepulture du Sauveur ! car les paroles d'Isaie, qu'on lisoit a la Messe pour la feste du Saint Suaire, estoyent extatiques . O Dieu, si ce Sauveur a tant fait pour nous, que ne ferons-nous pas pour luy ? S'il a exhalé sa vie pour nous, pourquoy ne reduirons-nous pas toute la nostre a son service et plus pur amour ? En fin, je m'imagine que Nostre Seigneur plantera cette plante, l'arrousera de ses benedictions et la fera fructifier en sanctification.

Certes, l'autre jour, en recommandant ce projet a sa divine Majesté, je me confondois extremement dequoy elle se servoit pour cela de mon cœur et du vostre, je veux dire de nostre cœur ; car, bien que la rayson ne le veuille pas, si est-ce que je ne sçai separer ce cœur en deux, ni en me res-jouissant, ni en me confondant. Nous serons trop heureux de rendre ce service a sa Bonté celeste.

. Dieu soit vostre Dieu, ma chere Fille, Dieu soit nostre Dieu ; et vostre cœur, que vous luy aves dressé, soit sa mayson (Gn 28,21) et son autel, sur lequel nuit et jour il fasse ardre et luire le feu de son saint amour (Lev 6,12). 0 Dieu, qui nous fera la grace de nous combler de charité ? Recommandés-moy a vostre Abbesse.

FRANçs, E. de Geneve.

Ce 5. may 1610.

DXCVII

A M. JEAN-FRANçOIS RANZO

(En Italien)

Zèle de François de Sales pour la Canonisation du bienheureux Amédée. Il propose de lui faire dédier l'oratoire de sa future Congrégation.

Annecy, 6 mai 1610.

Mon très Illustre Seigneur,

La lettre que Votre très Illustre Seigneurie m'écrivit pour me prier d'inaugurer une manière de solennité au jour du trépas du bienheureux Amédée , me parvint le lendemain de sa fête ; ainsi l'on ne put faire ce que j'aurais vivement souhaité, mais, s'il plaît à Dieu, on le fera l'année prochaine.

De Nantua, on n'a pas autre chose, ni de Bourg non plus, parce que les fondations de ces pays sont du Comte-Vert et non de notre Bienheureux. Je remercie Votre très Illustre Seigneurie de l'image, et j'ai un extrême désir de voir la Vie ! et l'avancement des affaires de la Canonisation .

J'ai pensé à une chose qui pourrait, si Votre Seigneurie l'approuve, contribuer grandement à la gloire du Bienheureux. En la prochaine fête de Pentecôte, on doit donner commencement à une Congrégation de dames, de grande vertu et qualité (lettres du 2 et 24 mai). Elles s'emploieront à plusieurs œuvres de charité en faveur des pauvres et des malades ; c'est à leur service que ces bénites âmes veulent en partie se consacrer, en suivant l'usage d'après lequel, en ces pays ultramontains, ce ministère se pratique ordinairement parmi les femmes. Elles auront une maison où elles vivront ensemble, et un oratoire fort dévot. Or, il dépend de moi de faire dédier cet oratoire et cette maison au Saint que je jugerai plus à propos. Voyant donc que la piété de ces dames les porte vers les pauvres et les malades si chéris de notre Bienheureux, comme le proclament toutes les chaires, j'aimerais bien que cette Maison fût érigée sous son vocable . Et ne conviendrait-il pas qu'étant né dans ce diocèse, il eût ici même sa première maison et son premier oratoire ?

Mais, pour réaliser ce projet, il faudrait que Son Altesse l'agréât et qu'elle le fît agréer à Sa Sainteté ; ce qui, à mon avis, sera très facile à Son Altesse, si elle ordonne qu'on fasse à Rome des instances à ce sujet, d'autant plus qu'anciennement déjà, le Bienheureux était très vénéré dans ce diocèse. Votre très Illustre Seigneurie voudra bien .penser à cette affaire. Si, ensuite, elle daigne m'informer des intentions de Son Altesse, je ne manquerai pas de faire, de mon côté, tout ce qui sera convenable ; mais je vous prie que ce soit au plus tôt, pour ma consolation.

En attendant, je supplie Notre-Seigneur d'accorder à Votre Seigneurie tout vrai contentement.

De Votre très Illustre Seigneurie, Le très affectionné serviteur,

FRANçOIS, Evêque de Genève.

Annecy, le 6 mai 1610.

A mon très Illustre Seigneur,

M. François Ranzo,

Gentilhomme et Conseiller de Son Altesse Sérénissime.

Turin.

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.

DXCVII bis

A M. DES HAYES (inédite)

Une amitié constante – Mariage princier et les menaces de guerre

(Ndlr : Il s'agit de la lettre DCXLIX, du 8 mai 1610 qui se trouve à la page 240. Elle a été communiquée trop tard aux éditeurs pour être insérée à sa bonne place. Pour des raisons techniques je n'ai pas pu corriger ce défaut ; j'ai simplement inséré à la bonne date le titre de cette lettre avec un nouveau numéro On peut l'atteindre directement en appelant la note 658)

DXCVIII

A M. ROCH CALCAGNI

Titres et aptitudes de M. de la Thuille, frère du Saint, à remplir la charge de chevalier pour laquelle il est proposé. - Le destinataire est prié de remettre des lettres pour faire aboutir la nomination.

Annecy, 8 mai 1610

Monsieur,

Estant icy de retour , j'ay treuvé le bon monsieur de Monthou mort , et mon frere, le sieur de la Thuille, nommé par le Conseil a Monseigneur (le Duc de Nemours) pour estre prouveu de l'estat de chevallier, nomination a laquelle ni mondit frere ni moy n'avions seulement pas pensé , Mais la voyant faitte, j'ay creu que je devois au bien de mondit frere une tres humble supplication a Son Excellence, affin quil luy playse de nous gratifier de cet honneur, lequel est certes plus grand que nous ne meritons, mais qui ne peut tumber en une personne plus fidelle au service de Son Excellence que mon dit frere sera ; a quoy j'adjouste que l'estude quil a fait asses fructueusement en droit, pourra encor le rendre moins inutile en cette place, si Dieu et Monseigneur l'y conduisent.

La lettre donq cijointe est pour ce sujet, et celle qui est addressee a monsieur Desfrenes aussi , qui me fait vous supplier de la rendre le plus tost quil vous sera possible, et comme pour l'amy ; car encor que nous ne vous ayons jamais rendu aucun service qui nous puisse acquerir cette qualité, si avons nous bien eu ce desir, et moy particulierement, qui, priant Nostre Seigneur quil vous conserve et accompaigne, suis,

Monsieur,

Vostre serviteur tres affectionné,

FRANçs, Evesque de Geneve.

XVIII may 1610, Annessi.

A Monsieur

Monsieur Roc Calcanie,

Escuyer de la grande escurie de S. E.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. le comte Morandi, à Plaisance.

DXCIX

AU PèRE NICOLAS POLLIENS, DE LA COMPAGNIE DE JéSUS

A un Jésuite qui s'intéressait à l'œuvre du Saint, celui-ci raconte les circonstances qui ont donné jour aux commencements de la Visitation. - Sommaire et premier crayon de la vie religieuse proposée par manière d'essai. - La clôture, l'habit, l'Office, l'union intérieure. -La pierre fondamentale. Pourquoi le Saint ne se soucie pas des critiques. - L'Institut de la Visitation et le voyage de François de Sales à Dijon en 1604.

Annecy, 24 mai 1610.

Mon Reverend Pere,

L'inviolable affection que j'ay vouee a vostre sainte Compaignie et l'honneur particulier que je dois a vostre personne, me fera acquiescer a vostre pieux, saint et curieux desir, non seulement sans peyne, ains avec suavité.

Sachés donq, mon cher Pere, que quelques ames devotes me proposerent, ily a un an;l'establissement d'une Religion de filles, avec offre d'une bonne somme d'argent pour faire le bastiment et fondement. Et moy, sçachant combien de filles desiroyent la retraitte du monde, qui ne la pouvoyent treuveres Religions ja establies, j'acceptay l'offre et promis toute mon assistance pour ce projet (note 335).

Monsieur le Baron de [Cusy,] qui m'avoit apporté l'ambassade, acheta une petite mayson au faubourg, en lieu extremement propre pour bastir et commencer a dresser ce petit edifice ; en sorte qu'en peu de tems il le rendit commode pour loger une douzaine de personnes, avec l'ornement d'un petit oratoire, affin que celles qui seroyent si heureuses que de vouloir servir d'exemple aux autres, s'y puissent retirer et commencer a faire essay du dessein. Tost.apres, voyci que l'on me fit entendre qu'il n'y avoit que la moitié des moyens que l'on avoit proposé, et despuis l'on mit en doute de beaucoup de commodités temporelles qui devoyent arriver, avec une personne, laquelle avoit premierement chaudement entrepris de venir, et puis s'estoit tout a coup rafroidie .

Parmi tout cela, il me fallut surseoir le dessein d'eriger un Monastere ; et neanmoins, pour donner lieu a une tres honneste retraitte a quelqu' ame bien resolue et saintement impatiente de se retirer du tracas du monde, je leur ouvre la porte d'une petite assemblee ou Congregation de femmes et filles vivant ensemble par maniere d'essay, sous des petites Constitutions pieuses. Nous commencerons avec la pauvreté, parce que nostre Congregation ne pretendra de s'enrichir que de bonnes œuvres.

. Leur clausure sera telle pour le commencement : aucun homme n'entrera chez elles que pour les occurrences qu'ilz peuvent entrer es monasteres reformés. Les femmes aussi n'y entreront point sans licence du Superieur, j'entens de l'Evesque ou de son commis. Quant aux Seurs, elles sortiront pour le service des malades apres l'annee de leur Noviciat, pendant lequel elles ne porteront point d'habit different de celuy des femmes du monde ; mais sera noir, et elles le ravaleront a l'extremité de l'humilité et modestie chrestienne.

Elles chanteront le petit Office de Nostre Dame, pour avoir en cela une sainte et divine recreation. Au surplus, elles vacqueront a toute sorte de bons exercices, notamment a celuy de la sainte et cordiale union interieure . J'espere que Dieu sera glorifié en ce petit dessein, et, comme vous a dit le Pere Recteur , la pierre fondamentale que Dieu nous donne pour iceluy est une ame d'excellente vertu et pieté, ce qui me fait tant plus croire que la chose reüscira heureusement.

Mon cher Pere, vous estes capable des humeurs, facultés et moyens de ce païs, et jugeres bien, comme je pense, que ne pouvant pas mieux faire, il est bon de faire cela. Je sçai que je m'attireray des contrerollemens sur moy, mais je ne m'en soucie pas ; car, qui fit jamais bien sans cela ? Ce pendant, plusieurs ames se retireront aupres de Nostre Seigneur, treuveront un peu de refrigere et glorifieront le saint nom du Sauveur, qui, sans cela, demeureroyent avec les autres grenouilles es marais.

Voyla, mon cher Pere, le sommaire et premier crayon de l'ouvrage, que Dieu conduira a la perfection que luy seul sçait, et pour lequel mon courage est incomparablement animé, croyant que Dieu l'aura aggreable. Vostre candeur et sainte bonne foy m'oblige a vous dire naïfvement tout cecy, et encor adjouster que je suis filz et serviteur bien humble du Pere Recteur, qui sçait bien que nostre Congregation qui se commencera dans peu de jours est le fruit du voyage de Dijon, pour lequel je ne peus jamais regarder les choses en leur face naturelle ; et mon ame estoit secrettement forcee a penetrer un autre succes qui tumboit si directement sur le service des ames, que j'aymois mieux m'exposer a l'opinion et a la mercy des bons qu'a la cruauté de la. calomnie des mauvais. Or, j'espere. que les jours suivans jugeront les precedens de ma vie, et le dernier les jugera tous (1 Co 3,13 ; Lettres 2 lettre 211)………………………………………………….

D'Annessi, 24 may 1610.

DC

AU PRéSIDENT BéNIGNE FRéMYOT

Mort de. Henri IV. - Vanité des grandeurs du monde. –" Un contemptlble coup de petit couteau. " - Le Roi immortel. - Pourquoi le Saint espère que .Dieu aura. été pitoyable au prince. - Les faveurs de Henri IV pour :François de Sales. – Aveu du Saint ; sa gratitude:

Annecy, 27 mai 1610.

Ah ! Monsieur mon amy, il est vray, l'Europe ne pouvoit voir aucune mort plus lamentable que celle du grand Henri IV . Mais qui n'admireroit avec vous l'inconstance, la vanité. et la perfidie des grandeurs de ce monde ? Ce Prince, ayant esté si grand en son. extraction, si grand en la valeur guerriere, si grand en victoires, si grand en triomphes, si grand en bonheur, si grand en paix, si grand en reputation, si grand en toutes sortes de grandeurs : hé, qui n'eust dit, a proprement parler, que la grandeur estoit inseparablement liee et collee a sa vie, et que, luy ayant juré une inviolable fidelité, elle esclatteroit un feu d'applaudissement a tout le monde par son dernier moment, qui la termineroit en une glorieuse mort ? Non certes, Monsieur, il sembloit bien qu'une si grande vie ne devoit finir que sur les despouilles du Levant, apres une finale ruine et de l'heresie et du Turcisme. Ces quinze ou dix huit ans que sa forte complexion et santé, et que tous les vœux de la France et de plusieurs gens de bien hors de la France luy promettoyent encor de vie vigoureuse, eussent esté suffisans pour cela: et voyla qu'une si grande suite de grandeurs aboutit en une mort qui n'a rien de grand que d'avoir esté grandement funeste, lamentable, miserable et deplorable ; et celuy que l'on eust jugé presque immortel, puisqu'il n'avoit peu mourir parmi tant de hasars, desquelz il avoit si longuement fendu la presse pour arriver a l'heureuse paix de laquelle il avoit esté jouissant ces dix annees dernieres, le voyla mort d'un contemptible coup de petit couteau et par la main d'un jeune homme inconneu, au milieu d'une ruë !

Enfans des hommes, jusques a quand seres-vous si pesans de cœur ? Pourquoy cherissés-vous la vanité et pourquoy pourchassés-vous le mensonge (Ps 4,3) ? Tout ce que ce monde nous fait voir de grand, ce n'est que fantosme, illusion et mensonge. Qui eust dit, je vous supplie, Monsieur mon cher amy, qu'un fleuve d'une vie royale, grossi de l'affluence de tant de rivieres d'honneurs, de victoires, de triomphes, et sur les eaux duquel tant de gens estoyent embarqués, eust deu perir et s'esvanouir de la sorte, laissant sur la greve et a sec tant de navigans ? N'eust-on pas plustost jugé qu'il devoit aller fondre dans la mort, comme dans une mer et un ocean, par plus de triomphes que le Nil n'a d'emboucheures ? Et neanmoins, les enfans des hommes ont esté trompés et deceuz en leurs balances (Ps 61,10) et leurs presages ont esté vains.

Mon Dieu, Monsieur, que ne sommes-nous sages par tant d'experiences ! Que ne mesprisons-nous ce monde, lequel en tout est si fresle et si imbecille ! Que ne nous tenons-nous aux pieds de ce Roy immortel qui a triomphé de la mort par sa mort, et duquel la mort est plus aymable que la vie de tous les rois de la terre ? Vous estes bien heureux, Monsieur, de faire ces considerations ; mais vous seres tres heureux, si, a la suite d'icelles, vous entres es resolutions convenables, exhalant le reste de vos vieux jours comme un encens, par le feu de l'amour unique du Roy de l'eternité. L'affection que j'ay a vostre chere et belle ame me fait dire cela sans necessité.

Au demeurant, le plus grand bonheur de ce grand Roy defunct, fut celuy par lequel, se rendant enfant de l'Eglise, il se rendit pere de la France ; se rendant brebis du grand Pasteur, il se rendit pasteur de tant de peuples, et convertissant son cœur a Dieu, il convertit celuy de tous les bons Catholiques a soy. C'est ce seul bonheur qui me fait esperer que la douce et misericordieuse providence du Pere celeste aura insensiblement mis dans ce grand cœur royal, en ce dernier article de sa vie, la contrition necessaire pour une heureuse mort. Ainsy prié-je cette souveraine Bonté qu'elle soit pitoyable a celuy qui le fut a tant de gens ; qu'elle pardonne a celuy qui pardonna a tant d'ennemis, et qu'elle reçoive cette ame reconciliee a sa gloire, qui en receut tant en sa grace apres leurs reconciliations.

Pour moy, je le confesse, les faveurs de ce grand Roy en mon endroit me sembloyent infinies, mettant en consideration ce que j'estois, lhors qu'en l'annee 1602 il me fit des semonces d'arrester en son royaume , qui estoyent capables d'y retenir, non un pauvre prestre tel que j'estais, mais un bien grand Prelat. Or, Dieu disposoit autrement. Et j'ay esté extremement consolé que ce royal courage m'ayant une fois departi sa bienveuillance, ayt si longuement et gracieusement perseveré a m'en gratifier, comme mille tesmoignages qu'il en a faitz a diverses occasions m'en asseurent ; et bien que je n'aye jamais receu de sa bonté que la douceur d'estre en ses bonnes graces, si m'estimé-je extremement redevable a continuer mes foibles prieres pour son ame et pour le bonheur de sa posterité.

Je ne finirois pas aysement de parler d'un Prince digne de tant de memoire, mais me voyci pressé de donner ma lettre. Dieu soit vostre tout, Monsieur ; je suis en luy,

Vostre tres affectionné serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

A Neci, le 27 may 1610.

DCI

A LA BARONNE DE CHANTAL

Les soucis du saint Fondateur. - Ses désirs d'union à Jésus-Christ. – Pourquoi Mme de Chantal doit se . " mettre sur la grandeur de courage. "

Annecy, 28 mai 1610.

Ce sera donq demain que vous aures des pensees et des soucis ; car je commence d'en avoir de bien particulieres sur nostre future Mayson, pour les choses temporelles . Et quant aux spirituelles, il me semble que Nostre Seigneur en aura le soin sans souci, et qu'il y respandra mille benedictions.

Ma Fille, il faut que je vous die que je ne vis jamais si clairement combien vous estes ma fille que je le voy maintenant, mais je dis que je le voy dans le cœur de Nostre Seigneur; c'est pourquoy n'interpretés pas a desfiance ces petitz motz que je vous escrivis l'autre jour : mais nous en parlerons une autre fois.

0 ma Fille, que j'ay de desirs que nous soyons un jour tout aneantis en nous mesmes pour vivre tout a Dieu, et que nostre vie soit cachee avec Jesus Christ en Dieu (Col 3,3). Oh ! quand vivrons-nous nous mesmes, mais non pas nous mesmes, et quand sera-ce que Jesus Christ vivra tout en nous (Ga 2,20) ? Je m'en vay un peu faire d'orayson sur cela, ou je prieray le cœur royal du Sauveur pour le nostre. Je suis, en Jesus Christ, plus vostre, et admire ses accroissemens .Ouy, je le dis tout de bon, je ne pensois pouvoir ce que je puis en cela, et treuve une source qui me fournit des eaux tous-jours plus abondantes. Ah ! c'est Dieu, sans doute.

Il nous faut bien mettre sur la grandeur de courage ; pour servir Dieu le plus hautement et vaillamment que nous pourrons ; car, pourquoy pensons-nous qu'il ayt voulu faire un seul cœur de deux, sinon affin que ce cœur soit extraordinairement hardi, brave, courageux, constant et amoureux en son Createur et son Sauveur, par lequel et auquel je suis tout vostre.

FRANçs, E. de Geneve

DCII

A LA MêME

Pourquoi le Saint se trouvait un peu las, mais de corps seulement. - De quelles vertus Notre-Seigneur est surtout amoureux. - Un Psaume dont le chant attendrissait le cœur de l'Evêque .pendant la procession.

Annecy, 10 juin 1610 .

Or il est vray, chere Seur, ma Fille, j'ay esté un peu las de cors ; mais d'esprit et de cœur, comme le pourrois-je estre, apres avoir tenu sur ma poitrine et tout joignant mon cœur un si divin epitheme, comme j'ay fait ce matin tout au long de la procession ? Helas ! si j'eusse eu mon cœur bien creux par humilité et bien abbaissé par abjection, j'eusse sans doute attiré ce sacré gage en moy, il se fut caché dedans moy ; car il est si amoureux de ces Vertus, qu'il s'eslance a force ou il les void.

Le passereau treuve un repaire et la tourterelle un nid ou elle me ses poussins, dit David (Ps 83,4). Mon Dieu, que cela m'a attendri quand on a chanté ce Psalme ! car je disois : 0 chere Reyne du Ciel, chaste tourterelle, est-il possible que vostre poussin ayt maintenant pour son nid ma poitrine ? Cette parole de l'Espouse m'a bien encor touché: Mon Bienaymé est mien, et moy je suis toute sienne (Ct 2,16), il demeure entre mes mammelles (Ct 1,12) ; car je le tenois la. Et celles-ci de l'Espoux : Metz-moy comme un cachet sur ton cœur (Ct 8,6). Helas ! ouy, ma Fille ; mais ayant osté le cachet, je ne voy point l'impression des traitz d'iceluy en mon cœur. Y a-il une douceur comparable ?

Quant a l'affaire, je ne sçaurois que dire, sinon qu'en une heure on se peut resoudre au moins mal ; et la resolution prise, on se doit donner du contentement sur ce que, de quel costé que l'on retourne les affaires de ce monde, il se treuvera tous-jours beaucoup de choses a desirer et redire. En sorte qu'apres qu'on s'est determiné, il ne faut plus s'amuser a souspirer apres les imaginations des choses meilleures, mais a bien passer les difficultés presentes, lesquelles aussi bien ne sçaurions nous eschapper sans en rencontrer d'autres aussi fortes, puisque tout en est plein.

Bon soir, ma tres chere Fille; le divin Sauveur, unique amour de nostre cœur, soit nostre eternel repos. Amen.

FRANçs, E. de Geneve.

DCIII

A M. ROCH CALCAGNI

Gratitude pour la courtoise intervention du destinataire en faveur de Louis de Sales, frère du Saint.

Annecy, 15 juin 1610

Monsieur,

Nous nous sentons extremement obligés, mon frere (Louis de Sales) et moy, a vostre courtoysie, du soin que vous aves eü de faire reussir le desir que nous avions qu'il fut mis au service de Son Excellence (lettre 598). Si jamais nous sommes. capables de vous tesmoigner nostre gratitude par nos services, vous pourres, Monsieur, les exiger comme chose que nous vous devons et que, de bon cœur, nous reconnoissons vous devoir rendre.

Et ce pendant, en vous en rendant graces, je prie Nostre Seigneur quil vous conserve et prospere, et suis,

Monsieur,

Vostre humble serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

xv juin 1610, a Neci.

Monsieur, je vous supplie d'impetrer, sil se peut, une copie de la façon de recevoir ceux qui se presentent a la Confrairie de Nostre Dame des Carmes , car j'ay esgaré celle que j'avois, et neanmoins je suis requis de recevoir quelques dames .

A Monsieur

Monsieur Roch Calcagne,

Escuyer de S. E.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. le comte Morandi, à Plaisance.

DCIV

AU DUC DE SAVOIE, CHARLES EMMANUEL 1er

Remerciements et actions de grâces de la Savoie et de son Evêque pour la promotion d' Antoine Favre " a l'estat de premier President. "- Ce qui donne le. plus de douceur à la vie humaine. - Description imagée de la justice. - Responsabilité et devoir des princes dans le choix de ceux qui l'exercent en leur nom.

Annecy, 15 juin 1610

Monseigneur,

La promotion de monsieur Favre a l'estat de premier President de Savoye a donné une joye si universelle aux peuples de deça, que s'il se pouvoit bonnement faire, ilz en iroyent, je pense, porter mille et mille actions de graces aux pieds de Vostre Altesse. Mays ne pouvans faire cette si juste demonstration de l'obligation qu'ilz en ont a la providence de Vostre Altesse, il m'a semblé, Monseigneur, qu'en qualité de pasteur de la plus part d'iceux, joignant leurs tres humbles affections a la mienne, je devoys, pour eux et pour moy en commun, rendre ce tesmoignage de la grande redevance que nous en avons a la bonté de Vostre Altesse, a laquelle.nous sommes bien glorieux d'en devoir tout le remerciment, puisqu'elle seule, sans aucun'autre consideration que de nostre bien et de son service, a fait cette digne election.

Certes, Monseigneur, rien ne donne tant de douceur a la vie humaine que la droitte administration de la justice, et la justice, quoy que tous-jours une en elle mesme, ayant sa source, comm'une belle eau, en la poitrine des Princes souverains en terre, coulant par les espritz des magistratz rudes, mal polis et raboteux, elle se rend autant nuysible qu'elle devoit estre utile, et mesmes jusques la que, comme parle un sacré Prophete (Amos 5,7), ell'est convertie en absinte. Mais passant entre les peuples par les mains de gens doctes, bien affectionnés et equitables, elle remplit les provinces de bon heur et de suavité ; estant es uns, comm'un torrent impetueux qui ravage tous les bords qu'il accoste, et es autres, comm'une douce riviere qui rend amenes les rivages qu'elle detrempe. C'est aussi le plus grand garend que les Princes puissent avoir (lhors qu'a leur tour ilz seront censurés a l'heure de leur mort), d'avoir commis leur authorité a des gens capables de la bien manier ; car n'ayans peu faire comme Dieu, qui, quand il luy plait, donne la suffisance a ceux auquelz il a remis l'authorité, ilz l'auront jointe au plus pres qu'ilz auront sceu, donnant l'authorité a ceux quilz auront reconneu avoir la suffisance.

Les magistratz, Monseigneur, representent la souveraine majesté des Princes sur les biens et vies des sujetz ; c'est pourquoy les Princes, par une sainte jalousie, doivent avancer es offices, des personnes qui les sachent bien representer. Et comm' Alexandre ne vouloit estre peint que par la main de l'unique Apelles (Plin. Hist Nat 35, 10), aussi les Princes ne devroyent jamais permettre que leur souveraineté fut exprimee que par les plus rares et dignes espritz du monde, ne pouvans jamais mieux faire connoistre la grandeur de leurs ames qu'au choix de celles qu'elles employent et eslevent;

Vostre Altesse, donq, recevra mille louanges des nations estrangeres en la promotion de ce grand personnage duquel elles connoissent la doctrine avec admiration, comme les voysines font la probité par experience ; et nous la supplions tres humblement d'aggreer ce ressentiment que nous en faysons, plein de souhaitz qu'il playse a Dieu d'aggrandir et prosperer votre couronne, de laquelle je suis,

Monseigneur,

Tres humble et .tres obeissant serviteur et orateur,

FRANçs, E. de Geneve.

xv juin 1610.

A Son Altesse.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mme Boarelli di Verzuolo, à Saluces.

DCV

A M. FRANçOIS DE SAINT-SIXT

Affaire d'argent qui sépare deux frères ; intervention du Saint pour les accommoder.

Annecy, 22 juin 1610.

Monsieur,

Bien que jusques a present je ne vous aye peu accommoder, monsieur vostre frere et vous, au different

que vous aves ensemble , si veux-je esperer qu'un jour je le pourray faire. Mais ayant entendu que monsieur vostre dit frere a consigné es mains de M. Bonod certaine quantité qu'il praetend seulement vous estre deüe, j'ay pensé que, en attendant une plus entiere resolution, vous deviés pour cette fois et sans consequence, vous contenter de prendre cela. Je vous en prie donq de tout mon cœur, en quoy vous tesmoigneres combien vous m'aymes ; car desirant cela avec affection comme je le desire, si vous m'aymes, vous le feres sans difficulté et sans replique.

Atant, je prie Nostre Seigneur quil Vous accroisse en ses graces et benedictions, et suis,

Monsieur,

Vostre confrere tres affectionné,

FRANçs, E. de Geneve.

XXII juin 1610, a Neci.

A Monsieur

Monsieur de St Sixt,

Archidiacre de l'eglise de La Roche.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. le chanoine Col1onges, aumônier de la Visitation de Chambéry.

DCVI

A LA MèRE DE CHANTAL

Elévation sur la vie de saint Jean-Baptiste : sa nourriture, le miel, les locustes représentent les deux vies, contemplative et active. - Applications. - Signification de ses vêtements. - Un habit propre à conserver la sainteté.- Obéissance du Précurseur. - Ce qu'annonçait " ce beau rossignol du bois. "

Annecy, 23 ou 24 juin [1610 ]

Ne faut il pas, ma chere Seur, que ne pouvant vous voir, je vous aille au moins donner la bonne feste en esprit ? 0 Dieu, que voyci un grand Saint qui se presente aux yeux de nostre ame ! Quand je le considere dans ces desertz, je ne sçai si c'est un Ange qui fait semblant d'estre homme, ou un homme qui pretend de devenir Ange. Quelles contemplations ! quelles eslevations d'esprit fait-il. la dedans !

Sa viande est admirable (Mt 3,4) ; car le miel represente la suavité de la vie contemplative, toute ramassee sur les fleurs des mysteres sacrés. Les locustes representent la vie active, car la locuste ne. chemine jamais sur terre, ni ne vole jamais en l'air, mays, par un mysterieux meslange, tantost on la voit sautante et tantost touchante la terre pour reprendre son air ; car ceux qui font la vie active sautent et touchent terre alternativement. Elle vit de la rosee et n'a point d'exercice que de chanter. Ma chere Fille, bien que, selon nostre condition mortelle, il nous faut toucher terre pour donner ordre aux necessités de cette vie, si est-ce que nostre cœur ne doit savourer que la rosee du bon playsir de Dieu en tout cela et doît tout rapporter a la loüange de Dieu.

Mais ce que cet ange terrestre est habillé de poil de chameaux, que signifie-il ? Le chameau, bossu et proprement fait a porter les fardeaux, represente le pecheur. Helas ! pour gens de bien que soyent les Chrestiens, ilz doivent neanmoins se resouvenir qu'ilz sont environnés du peché ; et si le peché ne les touche pas, au moins y a-il tous-jours du poil des cogitations, des tentations et des dangers. Ah, que c'est un habit propre a conserver la sainteté, que la robbe de l'humilité !

Hé, voyés, je vous prie, ce saint jeune homme enfoncé dans la solitude : il y est par obeissance, attendant qu'on l'appelle pour venir au peuple. Il se tient esloigné du Sauveur, qu'il connoissoit et baysoit par affection des le ventre de sa mere (Lc 1,41), affin de ne point s'esloigner de l'obeissance, sçachant bien que de treuver le Sauveur hors de l'obeissance, c'est le perdre tout a fait. .

Au demeurant, il naist d'une vielle sterile, pour nous apprendre que les secheresses et sterilités ne laissent pas de produire en nous la sainte grace ; car Jean veut dire grace.

Mais sur tout, ma chere Fille, voyés que tout aussi tost que son pere Zacharie eut escrit le nom de ce glorieux enfant sur ses tablettes, il commence a prophetizer et chanter le beau cantique Benedictus Dominus Deus Israel (Lc 1,63). Certes, ce nom bien gravé dans nos cœurs, je veux dire, l'honneur et l'imitation de ce Saint, nous fera prophetizer et benir Dieu abondamment. .

J'ayme ce beau rossignol du bois, qui, estant tout voix et tout chant, sortant sur. les advenuës de Judee, annonce le premier la venue du Soleil (Mt 3,1 ; Lc 3,13). Je le prie qu'il vous donne de son miel, de ses locustes et qu'il vous communique son manteau.

.FRANçs, E. de Geneve.

DCVII

A MONSEIGNEUR PIERRE FENOUILLET éVêQUE DE MONTPELLIER

(INEDITB)

Le trépas du " grand Roy " - Regrets. – " Le jeune et nouveau Roy. " - . Le vrai rendez-vous de nos " cogitations. " - Une charge obtenue " sans brigue, sans cour et sans argent. "

Annecy, 24 juin 1610

Monseigneur,

Entre plusieurs considerations qui m'ont rendu de l'ennuy sur le trespas du grand Roy que la France, avec le monde, vient de perdre, j'ay receu celle de la perte que vous y aves faite ; car il vous aymoit et avoit une grande connoissance des raysons pour lesquelles il vous pouvoit encor aymer davantage. Mais il faut adorer la Providence souveraine et benir ses decretz. C'est a elle que je recommande de tout mon cœur le jeune et nouveau Roy et tout ce grand royaume.

Je me prometz de vos nouvelles de rechef, au passage que vous feres a Lion, allant a la cour . Mon Dieu, que nostre grand amy (Antoine des Hayes) aura esté touché rudement de ce coup ! car son merite ne treuvera peut estre pas des yeux qui le regardent clairement, comme faisoyent les yeux de ce digne Monarque. Mays revenons tous-jours a cette Providence, car c'est le vray rendes vous de nos cogitations.

Nous sommes icy sans nouvelles. M. nostre cher President (Antoine Favre.)) s'en va pour presider a toute la justice de Savoye, plus glorieusement qu'on n'a pas fait il y a quelque tems ; car il a cet honneur sans brigue, sans cour et sans argent, n'ayant point eu d'autre intercession que ses merites, quoy que Monseigneur de Nemours ayt contribué sa recommandation a l'inclination de Son Altesse.

Dieu vous prospere de plus en plus, Monseigneur, et je suis sans fin.

Vostre tres humble frere

et tres affectionné serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

Jour de saint Jean 1610, Annessy.

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à la Visitation de Montpellier.

DCVIII

A LA MêRE DE CHANTAL

Comment remplacer le jeûne. - Les " petites brebis " de la Mère de Chantal. - Visite de Marie à Elisabeth ; amabilité de la. très Sainte Vierge. - Contemplation du mystère. - Un beau pèlerinage en compagnie du Sauveur.

Annecy, 30 juin 1610 .

Mais que je suis ayse, ma chere Fille, que ces deux filles de nostre cœur ne puissent pas jeusner demain, et qu'en eschange elles ayent des petites mortifications involontaires ; car j'ayme singulierement le mal que la seule election du Pere celeste nous donne, au pris de celuy que nous choysissons. Mais vous, qui estes robuste, jeusneres donq en pain et eau. Cela s'entend, ma chere Fille (car vous ne l'entendres pas, si je ne le vous dis), cela s'entend l'annee qui vient, sil y escheoit ; car pour celleci, vrayement, il faut estre Juifve aux Juifz et Gentile aux Gentilz (1 Co 9,20), manger avec les mangeans et rire avec les rians, dit le grand Apostre de ce jourdhuy (Rm 12,15). Or, paisses donq vos petites brebis, ma chere Fille.

Mais demain, vous verres la pauvre petite jeune Dame, enceinte du Filz de Dieu, qui vient doucement occuper l'esprit de son cher et saint mari pour avoir le congé de faire la sainte visite de sa vielle cousine Elizabeth ; vous verres comme elle dit a Dieu a ses cheres voysines pour trois moys qu'elle pense estre aux chams et es montaignes (Lc 1,56) ; car ce mot est bon. Je pense que toutes la laissent avec tendreté, car elle estoit si aymable et amiable qu'on ne pouvoit estre avec elle sans amour, ny la laisser sans douleur.

Elle entreprend son voyage avec un peu d'empressement ; car I'Evangeliste le dit (Lc 1,39), que ce fut hastivement. Ah ! les primices des mouvemens de Celuy qu'ell'a en ses entrailles ne se peuvent faire qu'avec de la ferveur. 0 saint empressement qui ne trouble point et qui nous haste sans nous praecipiter ! Les Anges se disposent a l'accompaigner, et saint Joseph a la conduire cordialement ; Je voudrois bien sçavoir quelque chose des entretiens de ces deux grandes ames, car vous prendries bien playsir que je vous le dise. Mais penses que la Vierge ne sent que ce de quoy ell'est pleyne et qu'elle ne respire que le Sauveur ; saint Joseph, reciproquement, n'aspire qu'au Sauveur qui, par des rayons secretz, luy touche le cœur de mille extraordinaires sentimens. Et comme les vins enfermés dans les caves ressentent sans la sentir l'odeur des vignes florissantes (Ct 2,13), ainsy le cœur de ce saint Patriarche ressent, sans la sentir, l'odeur, la vigueur et la force du petit Enfant qui fleurit en sa belle vigne. 0 Dieu, quel beau pelerinage ! Le Sauveur leur sert de bordon, de mante et de petite bouteille a vin, a vin dis je, qui res-jouit les Anges et les hommes (Ps 103,15). et qui enivre Dieu le Pere d'un amour demesuré .

Bonsoir, chere Seur, ma Fille ; bonsoir encor, mes cheres Filles, recommandes moy a cette chere Maistresse de nos vies .

Revu sur l'Autographe conservé au 2d Monastère de la Visitation de Marseille.

DCIX

A MADEMOISELLE DE CHAPOT

Les parents et les directeurs spirituels ; l'autorité des uns et des autres et la confiance qu'ils méritent dans l'affaire d'une vocation religieuse. - S'il fallait ouïr l'avis des premiers, qu'arriverait-il ? - Comment reconnaître la volonté de Dieu, parmi les empêchements. - Quand on a pris une bonne résolution, il faut la rectifier, si elle est excessive, mais non la rompre.

Annecy, 3 juillet 1610

Madamoyselle,

Vous aves opinion que vostre desir de vous retirer du monde ne soit pas selon la volonté de Dieu, puisqu'il ne se treuve pas conforme a celuy de ceux qui, de sa part, ont le pouvoir de vous commander et le devoir de vous conduire. Si c'est de ceux a qui Dieu a donné le pouvoir et imposé le devoir de conduire vostre ame et vous commander es choses spirituelles, certes vous aves rayson ; car en obeissant a ceux-la, vous ne pouves pas faillir, bien qu'eux se peuvent tromper et vous mal conseiller, s'ilz le font, principalement, regardant ailleurs qu'a vostre seul salut et advancement spirituel. Mais si ce sont ceux que Nostre Seigneur vous a donnés pour directeurs es choses domestiques et temporelles, vous vous decevres vous mesme de les croire es choses esquelles ilz n'ont point d'authorité sur vous. Que s'il failloit ou r les advis des parens, la chair et le sang sur des telles occurrences, il se treuveroit peu de gens qui embrassassent la perfection de la vie chrestienne. Voyla le premier point.

Le second est que, puisque non seulement vous aves desiré de vous retirer, mais vous le desireries encor s'il vous estait permis de ceux qui vous ont retenue, c'est un signe manifeste que Dieu veut vostre retraitte, puisqu'il continue son inspiration parmi tant de contradictions, et vostre cœur, touché de l'aymant, a tous-jours son mouvement du costé de la belle estoille, quoy que rapidement destourné par les empeschemens terrestres. Car en fin, vostre cœur, que diroit-il s'il n'estoit empesché ? Vous diroit-il pas : Retirons-nous d'entre les mondains ? Il a donq encor cette inspiration ; mais parce qu'il est empesché, il ne la peut ou ne l'ose pas dire. Rendés-luy sa liberté affin qu'il la die, car il ne vous sçauroit mieux dire ; et cette parole secrette qu'il dit tout bellement en soy mesme : Je voudrois bien, je desirerois bien sortir d'entre les mondains, c'est la vraye volonté de Dieu. En quoy vous aves tort (et pardonnés a ma naïfve liberté de langage), vous aves tort, dis-je, d'appeller les empeschemens qui vous sont donnés a l'execution de cette inspiration, volonté de Dieu, et le pouvoir de ceux qui vous empeschent, pouvoir de Dieu.

Le troisiesme point de mon advis est que vous n'estes nullement en indifference devant Dieu, puisque le desir de la retraitte qu'il vous a donné, est tous-jours dedans vostre cœur, quoy qu'il soit empesché de faire son effect ; car la balance de vostre esprit tend de ce costé la, bien qu'on donne du doigt de l'autre costé pour empescher le juste poids.

Le quatriesme, c'est que si vostre premier desir a esté excessif en quelque chose, il le faut corriger, et non point le rompre. Je me fais entendre, que vous avies offert la moitié de vos biens, ou bien le payement de cette mayson, qui est maintenant dediee a Dieu . Peut estre fut-ce trop, eu esgard que vous avies une seur chargee de grosse famille, a laquelle, selon l'ordre de charité, vous eussies plustost deu appliquer vos biens. Or sus, il faut corriger cet exces, et venir en cette mayson avec une portion de vostre revenu, autant qu'il est requis pour vivre sobrement, en laissant tout le reste a qui vous voudres, et mesme reservant la portion susdite, apres vostre mort, pour ceux a qui vous en voudres faire du bien. En cette sorte, vous corrigeres l'exces et conserveres vostre dessein, et n'y aura rien en cela qui n'aille gayement, doucement et saintement.

En fin, prenés courage a faire une bonne resolution absolue ; et bien que ce ne soit pas peché de demeurer ainsy en ces foiblesses, si est-ce que sans doute on perd beaucoup de commodité de bien advancer et recueillir des consolations grandement desirables.

Je vous ay voulu familierement esclarcir de mon opinion, estimant que vous me feres le bien de ne point le treuver mauvais. Dieu vous donne les saintes benedictions que je vous souhaitte et la douce correspondance qu'il desire de vostre cœur; et je suis en luy, avec toute sincerite,

Madamoyselle,

Vostre tres affectionne serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

Le 3 julliet , a Neci.

DCX

A M. PHILIPPE DE QUOEX

Pension ou dot requise pour les postulantes de la Visitation. - " Il est vray que l'on regarde encor aux facultés. " - Le Chablais au XVIIe siècle. Une Congrégation qui ne veut être " ni mendiante ni playdante. " - Sommaire des Règles. - Les commencements de l'Institut donnent beaucoup d'édification; à quelles âmes offrait-il un refuge.

Annecy, vers le 20 juillet 1610 .

Monsieur,

J'ay conferé sur vostre lettre avec les Dames qui sont desja congregees et avec ceux qui les conseillent, et ont este d'advis de mettre en condition aux filles et femmes qui entreront en leur Congregation, que passé la premiere annee, elles apporteront un fons d'argent ou de terre, sur lequel elles puissent estre entretenues ; et cela pour autant que, comme vous sçaves, en ce païs on ne fait jamais bien les payemens des pensions, ains tout se revoque en proces.

Or, ce fons peut estre donne en deux façons : car ou il est reversible aux parens apres le trespas de celle pour laquelle il est donné, et lhors on le demande plus gras et tel qu'il egale en revenu la nourriture de la fille ; ou bien on le donne simplement pour demeurer par apres a la Congregation, et lhors on se contente de moins. Comme par exemple : jeudi on reçoit une fille d'une fort honnorable famille de cette ville : pour la premiere annee du Noviciat, elle donne 200 florins ; au bout de l'annee, sa mere donne absolument 4900 florins en fons. Monsieur le premier Praesident (Favre) en fera de mesme, hormis en la quantité, car il donnera davantage ; et ainsy de toutes les autres. Il est vray que l'on regarde encor aux facultés, car une damoyselle qui seroit de bonne volonté et n'auroit pas moyen de tant faire, on se contente de moins.

Or, il faut parler avec vous a cœur clair. En Chablaix, on est un peu mauvais payeur. C'est pourquoy, si cette bonne damoyselle peut, il faut qu'ell'ayt une somme de trois ou quatre mille florins pour un coup, ou un fond qui les vaille, ou en fin une piece a joüir par elle mesme, qui porte 200 florins annuelz, reversible a ses parens quand elle mourra. Il serait mieux que ce fut un fond un peu moindre et quil fut absolument a elle. Tout cela se fait ainsy, dautant que cette Congregation n'est encor point rentee, ni ne veut estre ni mendiante ni playdante.

Quant aux Regles, voyci le sommaire (note 473), en attendant de vous faire avoir un double de toutes. Ceste Congregation reçoit femmes vefves et filles indifferemment, mais non pas les filles qu'elles n'ayt (sic) 17 ans . Elles font un'annee de probation et, quand il est expedient, deux et trois ; et c'est lhors qu'en la premiere annee, elles n'ont pas encor donné tesmoignage asseuré de leur amendement. Apres leur Noviciat, on les reçoit solemnellement, non point aux vœux, car on n'en fait point de solemnel, mais a l'establissement ou dedicace, a la forme que le bienheureux Cardinal Borrhomee a dressee pour les Urselines , peu de choses changees, paucis mutatis. Neanmoins elles font le vœu de chasteté simple, par l'advis du confesseur et de la Superieure. En leur establissement, elles offrent leur ame, leur cors et l'usage de leurs biens a Dieu et a Nostre Dame, pour estre le tout employé a son honneur, selon les Regles de la Congregation ; mais cela se fait par une belle ceremonie.

Les hommes n'entrent point en leur mayson en façon que ce soit, ni les femmes aussi qu'avec licence in scriptis. Les jeunes ne sortent point qu'en certains cas fort rares ; les anciennes sortent pour servir les pauvres, mais avec une belle police, a la forme des Dames de la Torre di Specchi .

Elles disent les Heures de Nostre Dame seulement, en un chant fort devot. Elles se levent l'esté a cinq heures et couchent a dix ; l'hiver a six, et se couchent a dix et demi. Elles ont de un'heure le mattin et une le soir d'orayson mentale, et pour le demeurant, une police de travail, silence, obeissance, humilité, denuement de proprieté extremement stricte et autant qu'en monastere du monde. Elles communient toutes les festes et Dimanches. Si quelqu'une ne veut pas suivre l'esprit de la Congregation, sa punition est d'estre mise dehors, en luy rendant neanmoins ce qu'ell'a apporté ; mais cela seulement apres tout essay de les corriger. Il ny a point de jeusne que l'ordinaire de l'Eglise, sinon le vendredi et vigiles de Nostre Dame.

Ell'est instituee sous le tiltre de la Visitation de Nostre Dame. Le commencement est fort plausible et rend beaucoup d'edification ; il y vient des filles de Chamberi, Grenoble et Bourgoigne. Or en fin, c'est une Congregation simple, instituee pour les femmes et filles qui, pour leur infirmité corporelle ou pour n'avoir pas l'inspiration d'entreprendre des grandes rigueurs, ne peuvent entrer es Religions formees et reformees ; car la elles auront une (sic) refuge doux et gracieux, avec la prattique des vertus essentielles de la devotion .

Je remercie M.d'Alemand . La reformation de vostre Talloyres, que j'ay sur les bras , m'empeschera d'aller si tost vers [vous], et quand j'y iray, nous prendrons le logis ou de Mme du Foug, ma tante, mon ancienne hostesse , ou de Mme d'Allemand, ma comere .

Nostre Seigneur soit tous-jours au milieu de nos cœurs, et je suis tout en luy,

Vostre confrere plus humble et tres affectionné,

. FRANçs, E. de Geneve.

A Monsieur

Monsieur de Quoex,

Recteur de Ste Catherine.

Thonon.

Revu sur l'Autographe conservé au Collège des P P. Jésuites de Grand-Côteau (Louisiane, Etats-Unis).

DCXI

A MADAME DE TRAVERNAY

Quand on souffre, il est malaisé de prier. - Quels sont les malades capables de faire oraison. -. Comment remplacer cet exercice, si nous sommes trop douillets.- Il faut reprendre, quand on est guéri, ses habitudes de prière. - Un " rare bien " : parler cœur à cœur avec son Dieu.

Annecy, 21 juillet 1610.

Madame ma tres chere Fille,

Je vous escrivis avant hier seulement pour accompaigner une lettre que la bonne madamoyselle d'Escrilles envoyoit a monsieur vostre mari, son frere ; mays j'ayme bien mieux vous escrire maintenant sur le sujet de vostre ettre.

Tandis que nos cors sont en douleur, il est malaysé d'eslever nos cœurs a la consideration parfaitte de la bonté de Nostre Seigneur cela n'appartient qu'a ceux qui, par des longues habitudes, ont leur esprit entierement contourné du costé du Ciel. Mays nous, qui sommes encor tous tendres, nous avons des ames qui se divertissent aysement au sentiment des travaux et douleurs du cors c'est pourquoy, ce n'est pas merveille si durant vos maladies vous aves intermis l'usage de l'orayson interieure. Aussi, en ce tems-la il suffit d'employer les prieres jaculatoyres et sacrees aspirations; car puisque le mal nous fait souvent souspirer, il ne couste rien de souspirer en Dieu et a Dieu et. pour Dieu, de plus que de souspirer pour fayre des plaintz inutiles.

Mais maintenant que Dieu vous a rendu vostre santé, il faut bien, ma chere Fille, reprendre vostre orayson, au moins pour demi heure le matin et un quart d'heure le soir avant souper ; car despuis qu'une fois Nostre Seigneur vous a donné le goust de ce miel celeste, ce vous sera un grand reproche si vous vous en degoustés, et mesmement puisque il vous l'a fait gouster avec beaucoup de facilité et de consolation, ainsy que je me resouviens fort bien que vous me l'aves advoüé. Il faut donq bien prendre courage, et ne point permettre que les conversations et cette vayne sujettion que nous rendons a ceux que nous hantons, vous prive d'un si rare bien comm'est celuy de parler cœur a cœur avec son Dieu.

Vous m'obliges certes beaucoup de me donner un peu des nouvelles de. vostre ame, car la mienne l'ayme cherement et ne se peut empescher de desirer de sçavoir en quel estat elle se treuve ; mais la varieté des desseins que monsieur vostre mari a eu de vous faire revenir icy et de vous faire demeurer aux chams m'a retenu de vous en demander. Faites moy donq ce bien, je vous supplie, de m'escrire quelquefois, avec asseurance que je vous donne de tous-jours vous respondre, comm'aussi de correspondre fidelement a lhonneur que vous me faites de me vouloir du bien, par une tres sincere affection a vostre service.

Dieu soit a jamais au milieu de vostre cœur pour le remplir et fayre abonder en son saint amour : ce sont les souhaitz journaliers, Madame ma chere Fille, de

Vostre plus humble compere et serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

XXI julliet 1610

Je suis fort affectionné serviteur de madame vostre chere seur et de Mlle la petite niece, ma fille , que j'honnore de tout mon cœur .

Revu sur l'Autographe conservé à l'Hôtel-Dieu de Québec (Canada).

DCXII

A LA MèRE DE CHANTAL

(INEDITE)

Les premiers jours de la Visitation. - Les " douces amours en Jesus Christ " de l'Evêque de Genève ; où se portait nuit et jour sa sollicitude.

Annecy, [juillet-août) 1610 .

Je vous remercie, ma chere Seur, ma Fille, de vos deux billetz. Ce sera bien fait de faire remedier au mal de la bonne niece , duquel elle m'avait voyrement parlé, mais avec tel mespris, que je pensois estre fort peu de chose. Dieu soit loüé !

Hier monsieur de Lux me fit sçavoir que monsieur vostre [père ] se portoit fort bien. Dormés jusques a six, voire jusques a sept, si vous en aves besoin.

Aujourdhuy je n'ay encor fait qu'un peu d'orayson, mais j'en feray, Dieu aydant ; car je vous veux bien rendre rayson de ce que si justement et charitablement vous desires pour nostr'ame. La seur se porte mieux, et moy fort bien.

Je salue ces cheres filles qui sont autour de vous : ce sont mes douces amours en Jesus Christ, et vous, ma chere Fille, vous estes mon propre cœur en Celuy qui, pour avoir le nostre, nous presente le sien tout a descouvert. Je salue bien ma chere petite et ma seur Françoise ; mais a present je regarde si [fort] nostre Congregation, que j'y suis nuit et jour. C'est pourquoy je resalue ces ……………..

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Autun.

DCXIII

A MADAME DE LA FOREST, RELIGIEUSE DE L'ABBAYE DE BONS

Subtilité de Satan. - Le Saint cherche à détruire le résultat d'une calomnie. Bonnes nouvelles de la Maison de la Galerie.

Annecy, 2 août 1610

Ma chere Fille,

Je respons a vostre lettre du 23 julliet. Si je pouvais parler a celuy duquel tant de gens parlent , certes, je luy dirois fort franchement tout ce que je croirais estre propre a le retirer a soy, a Dieu, a son Eglise ; mais je ne pense pas qu'il fut a propos de traitter cela par lettres. Helas, que nostr'ennemi est subtil et comme il nous conduit insensiblement aux precipices ! Or, ne pouvant donq autre chose, je prieray pour ce personnage, que je cheris tendrement et de tout mon cœur.

Je suis marri que l'on ayt poussé aux oreilles de Madame de Bons la calomnie delaquelle vous m'advertisses. C'est pour luy oster la creance qu'elle pourroit prendre en mes advis, lesquelz, a l'aventure, luy seroyent utiles ; mais je ne sçaurois empescher sa credulité, ni la malice des calomniateurs. Je sçai bien, pourtant, que vrayment je n'ay parlé ni en vert ni en gri d'elle a monsieur de Lux. Seulement, me parlant d'oster les [scandales qui estoyent a Belley, je luy dis simplement……….me…………..

il luy ostera du cœur tous ces empeschemens du peché .

Ma tres chere Fille, soyes tous-jours bien douce et suave, aymant amoureusement les creatures pour lesquelles Nostre Seigneur est mort d'amour (Ga 2,20). Mme Vignod de Sainte Catherine (Lettres 3, note 127), ira de dela, et je croy qu'ell'edifiera sa seur (L'Abbesse de Bons), car c'est vrayement une fille tout absolument remise en Dieu. Nostre petite mayson de ces Dames devotes se confirme fort au bien et s'accroist en nombre de personnes toutes bonnes .

Je prie sa divine Majesté qu'a jamais elle vive et regne dedans nos cœurs, et je suis, en elle, tout idellement vostre.

F.

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