Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 10)
Li beaus, txitli bons li gentils. »
« Belles, di je, je vous créant,
Aler me ferés si avant
Que j’esprouverai, j’en sui fis,
Se tels est comme alés disant
Li beaus, li bons et li gentils. »
Il accomplit en effet son voyage dans cette année 1388.
En ce temps que je emprîs à faire mon chemin et de aller devers le comte de Foix, pourtant que je ressoignois la diversité du pays où je n’avois oncques été ni entré, quand je me fus parti de Carcassonne je laissai le chemin de Toulouse à la bonne main, et pris le chemin à la main senestre, et vins à Mont-Roial, et puis à Fougens, et puis à Bellepuic, la première ville fermée de la comté de Foix ; et de là à Musères, et puis au châtel de Savredun, et puis arrivai à la belle et bonne cité de Pamiers, la quelle est toute au comte de Foix ; et là m’arrêtai, pour attendre compagnie qui allât au pays de Berne où le dit comte se tenoit.
Quand j’eus séjourné en la cité de Pamiers trois jours, la quelle cité est moult déduisant, car elle siéd en beaux vignobles et bons et à grand plenté, et est environnée d’une belle rivière claire et large assez que on appelle la Liége, en ce séjour me vint d’aventure un chevalier de l’hôtel du comte de Foix qui retournoit d’Avignon, le quel s’appeloit messire Espaing de Lyon, vaillant homme et sage, et beau chevalier, et pouvoit lors être à l’âge de cinquante ans. Je me mis en sa compagnie. Il en eut grand joie, pour savoir par moi des besognes de France. Et fûmes six jours sur le chemin, ainçois que nous vinssions à Orthez.
En chevauchant, le gentilhomme et beau chevalier, puis que il avoit dit au matin ses oraisons, jangloit le plus du temps à moi, en demandant des nouvelles ; et aussi quand je lui en demandons il m’en respondoit.
Au départir de la cité de Pamiers, nous passâmes le mont de Cosse, qui est moult travailleur et mal aisé à monter, et passâmes de-lez la ville et le châtel d’Ortingas, qui est tenu du roi de France, et point n’y entrâmes ; mais venismes dîner à un châtel du comte de Foix qui est demie lieue par de là, que on appelle Carlat, et siéd sur une montagne.
Après dîner le chevalier me dit : « Chevauchons ensemble tout souef ; nous n’avons que deux lieues de ce pays, qui valent bien trois de France, jusques à notre gîte. » Je répondis : « Je le veuil. »
Or dit le chevalier : « Messire Jean, nous avons huy passé devant le châtel d’Ortingas, qui porta, le terme de cinq ans que Pierre d’Anchin le tint, car il l’embla et échella, dommage fut au royaume de France, soixante mille francs. » — « Et comment l’eut-il ? » dis-je au chevalier. « Je le vous dirai, » dit-il.
(T. ii, p. 377.)
Suit la narration de la prise de la ville et du fort d’Artigat par les routiers.
« Sainte Marie ! Sire, dis-je lors au chevalier, cil Mongat étoit-il appert homme d’armes ? » — « Oil voir, dit-il, et par armes mourut-il, et sur une place où nous passerons dedans trois jours, au pas que on dit au Lare en Bigorre, dessous une ville que on dit la Chivitat. » — « Et je le vous ramenteverai, dis-je au chevalier, quand nous serons venus jusques à là. »
Ainsi chevauchâmes-nous jusques à Montesquieu, une bonne ville fermée au comté de Foix, que les Herminages et les la Brissiens prindrent et emblèrent une fois ; mais ils ne la tinrent que trois jours.
Au matin, nous nous partîmes de Montesquieu et chevauchâmes vers Palamininch, une bonne ville fermée séant sur la Garonne, qui est au comte de Foix. Quand nous fûmes venus moult près de là, nous cuidâmes passer au pont sur la Garonne pour entrer en la ville ; mais nous ne pûmes, car le jour devant il avoit ouniement plu ès montagnes de Casteloingne et d’Arragon, par quoi une autre rivière qui vient d’icelui pays, qui s’appelle le Salas, étoit tant crue, avec ce qu’elle court roidement, qu’elle avoit mené aval la Garonne et rompu une arche du pont, qui est tout de bois ; pourquoi il nous convint retourner à Montesquieu, et dîner, et là être tout le jour.
À lendemain, le chevalier eut conseil que il passeroit audevant de la ville de Cassères à bateaux la rivière. Si chevauchâmes celle part, et vînmes sur le rivage, et fîmes tant que nous et nos chevaux fûmes outre ; et vous dis que nous traversâmes la rivière de Garonne à grand’peine et en grand péril, car le bateau n’étoit pas trop grand où nous passâmes ; car il n’y pouvoit entrer que deux chevaux au coup, et ceux qui les tenoient, et les hommes qui le batel gouvernoient.
Quand nous fûmes outre, nous chéîmes à Cassères, et demeurâmes là tout le jour. Et entrementes que les varlets appareilloient le souper, messire Espaing de Lyon me dit : « Messire Jean, allons voir la ville. » — « Sire, dis-je, je le vueil, » Nous passâmes au long de la ville, et vînmes à une porte qui sied devers Palamininch, et passâmes outre, et vînmes sur les fossés. Le chevalier me montra un pan de mur de la ville et me dit : « Véez-vous ce mur illec ? » — « Oil, sire, dis-je, pourquoi le dites-vous ? » — « Je le dis pourtant, dit le chevalier, que vous véez bien qu’il est plus neuf que les autres. » — « C’est vérité, » répondis-je. » Or, dit-il, je le vous conterai par quelle incidence ce fut, et quelle chose, il y a environ dix ans, il avint.
(T. ii, p. 380.)
Suit une autre narration historique de ces guerres locales.
« Par telle manière que je vous dis, beau maître (dit le chevalier en terminant son récit), fut ce mur que vous véez dépecé pour ceux d’Armagnac et de la Breth, et depuis fut-il refait et réparé. »
À ces mots retournâmes-nous à l’hôtel, et trouvâmes le souper tout prêt ; et passâmes la nuit.
Au lendemain, nous nous mîmes à cheval, et chevauchâmes tout contre mont la Garonne, et passâmes parmi Palamininch, et puis entrâmes en la terre ce comte de Comminges et d’Armagnac au lez devers nous ; et d’autre part la Garonne, si est terre au comte de Foix.
En chevauchant notre chemin me montra le chevalier une ville, qui est assez forte et bonne par semblant, qui s’appelle Marceras-le-Crouszac laquelle est au comte de Comminges ; et d’autre part la rivière, sur les montagnes, me montra-t-il deux chastels qui sont au comte de Foix dont l’un s’appelle Mont-Mirail et l’autre Mont-Clar.
En chevauchant entre ces villes et ces chastels, selon la rivière de Garonne, en une moult belle prairie, me dit le chevalier : « Ha ! messire Jean, je ai ci vu plusieurs fois de bonnes escarmouches, et de durs et de bons rencontres de Foissois et de Herminages ; car il n’y avoit ville ni châtel qui ne fussent pourvus et garnis de gens d’armes ; et là couroient et chassoient l’un sur l’autre, et là dessous vous en véez les masures. »
(T. II, p. 381.)
Suit une autre narration historique.
En telles paroles et devises nous chevauchâmes tout le jour contremont la rivière de Garonne ; et véis, d’une et d’autre part la rivière, plusieurs beaux chastels et forteresses. Tous ceux qui étoient par delà à la main senestre étoient pour le comte de Foix, et cils de par de çà devers nous étoient pour le comte d’Ermignac. Et passâmes à Mont-Pezat, un très beau chastel et très fort pour le comte d’Ermignac, séant haut sur une roche ; et dessous est le chemin et la ville. Au dehors de la ville, le trait d’une arbalête, à un pas que on dit à la Garde, est une tour sur le chemin entre la roche et la rivière, et dessous celle tour, sur le passage, a une porte de fer coulisse ; et pourroient six personnes garder ce passage contre tout le monde ; car ils n’y peuvent que deux chevaucher de front, pour les roches et la rivière.
Adonc dis-je au chevalier : « Sire, véez-ci un fort passage et une forte entrée de pays ! » — « C’est voir, répondit le chevalier ; et combien que l’entrée soit forte, toutefois le comte de Foix la conquit une fois ; et passèrent lui et ses gens tout par ci, et vinrent à Palamininch et à Montesquieu, et jusques à la cité de Pamiers. Si étoit le passage assez bien gardé ; mais archers d’Angleterre qu’il avoit en sa compagnie lui aidèrent grandement son fait à faire, et le grand désir aussi qu’il avoit de passer tout outre pour venir en la marche de Pamiers. Or chevauchiez de lez moi et je vous dirai quelle chose il y fit adonc. » Lors chevauchai-je de lez messire Espaing de Lyon, et il me commença à faire sa narration. »
(T. II, p. 382.)
Suit cette narration.
En ce moment nous passâmes de-lez un chastel qui s’appelle la Bretèce, et puis un autre chastel que on dit Bacelles, et tout en la comté de Comminges. En chevauchant je regardai et vis par de là la rivière un très bel chastel et grand, et bonne ville par apparence. Je demandai au chevalier comment ce châtel étoit nommé. Il me dit que on l’appeloit Montespain, et est à un cousin du comte de Foix qui porte les vaches en armoiries, que on dit messire Roger d’Espaigne. « C’est un grand baron et grand terrien en ce pays ci et en Toulousain ; et est pour le présent sénéchal de Carcassonne. » Lors demandois-je à messire Espaing de Lyon : « Et cil messire Roger d’Espaigne, quelle chose étoit-il à messire Charles d’Espaigne qui fut connétable de France ? » Donc me répondit le chevalier et me dit : « Ce n’est point de ces Espaignols-là ; car cil messire Louis d’Espaigne et cil messire Charles d’Espaigne de qui vous parlez vinrent du royaume d’Espaigne anciennement, et étoient d’extraction d’Espaigne et de France, de par leur mère, et furent cousins germains au roi Alphonse d’Espaigne. Et servis de ma jeunesse messire Louis d’Espaigne ès guerres de Bretagne, car il fut toujours pour la partie à Saint Charles de Blois contre le comte de Monfort. »
Atant laissâmes nous à parler de celle matière et vînmes ce jour à Saint-Goussens une bonne ville du comté de Foix.
À lendemain vînmes-nous dîner, à Mont-Roial de Rivière, une bonne ville et forte ; laquelle est du roi de France et de messire Roger d’Espaigne. Après dîner nous montâmes à cheval et partîmes ; et prîmes le chemin de Lourdes et de Mauvoisins ; et chevauchâmes parmi unes landes qui durent, en allant devers Toulouse, bien quinze lieues ; et appelle-t-on ces landes Landes-Bourg ; et y a moult de périlleux passages pour gens qui seroient avisés.
En mi les Landes-bourg siéd le châtel de Lamesen qui est au comte de Foix, et une grosse lieue en sus, la ville de Tournay dessous Mauvoisin, lequel châtel le chevalier me montra et me dit : « Velà Mauvoisin. Avez-vous point en votre histoire dont vous m’avez parlé comment le duc d’Anjou, du temps qu’il fut en ce pays et que il alla devant Lourdes, y mit le siége et le conquit, et le châtel de Trigalet sur la rivière que nous véons ci devant nous, qui est au seigneur de la Barre ? » Je pensai un petit, et puis dis-je : « Je crois que je n’en ai rien et que je n’en fus oncques informé ; si vous prie que vous m’en recordez la matière, et j’y entendrai volontiers. Mais dites moi, avant que je n’oublie, que la rivière de Garonne est devenue, car je ne la vois plus. » — « Vous dites voir, dit le chevalier. Elle se perd entre ces montagnes, et naît et vient d’une fontaine à trois lieues de ci, ainsi que on voudroit aller en Castelogne, dessous un chastel que on dit de Saint-Béat, le derrain chastel du royaume de France ès frontières de par deçà sur les bandes du royaume d’Arragon. Et en est sire et chastelain pour le présent, et de toute la terre là environ, un gentil écuyer qui s’appelle Ernauton, et est bourg d’Espagne et cousin germain à messire Roger d’Espaigne. Si vous le véyez vous diriez bien : « Cil homme a bien façon et ordonnance d’être droit homme d’armes ..... Peut-être à ce Noël le verrez-vous en l’hôtel du comte de Foix. Or vous parlerai du duc d’Anjou, comment il vint en ce pays et quelle chose il y fit. » Adonc chevauchâmes-nous tout bellement, et il commença à parler et dit : ................
(T. ii, p. 383.)
« Ainsi que je vous conte, beau maître, eut en ce temps le duc d’Anjou le châtel de Mauvoisin. .................... Et le comte de Foix qui se doutoit grandement du duc d’Anjou pour ce qu’il ne savoit à quoi il tendoit ; si fit son mandement de chevaliers et d’écuyers et puis les envoya par toutes ses garnisons. .................... et n’eut châtel en toute Béarn qui ne fût bien pourvu de bonnes gens d’armes, et il se tint. À Ortais en son châtel et de-lez ses florins. » — « Sire, dis-je au chevalier, en a-t-il grand’foison ? » — « Par ma foi, dit-il, aujourd’hui le comte de Foix en a bien par trente fois cent mille ; et n’est oncques an qu’il n’en donne soixante mille, car nul plus large grand seigneur en donner dons ne vit aujourd’hui. » Lors lui demandai-je : « Sire, et à quels gens donne-t-il ses dons ? » Il me répondit : « Aux étrangers, aux chevaliers, aux écuyers qui vont et chevauchent par son pays, à hérauts, à ménestrels, à toutes gens qui parlent à lui. Nul ne se part sans ses dons ; car qui les refuseroit, il le courrouceroit. » — « Ha ! Sainte Marie ! Sire, dis-je, à quel fin garde-t-il tant d’argent, et d’où lui en vient tant ? Sont ses revenues si grandes comme pour tout ce assouvir : je le saurois volontiers, voire si il vous plairoit que je le sache. » — « Oil, dit le chevalier, vous le saurez : mais vous m’avez demandé deux choses ; si faut que je vous conte l’une après l’autre, et je vous délivrerai premier de la première. Vous m’avez demandé tout premièrement à quel fin il garde tant d’argent. Si vous dis que le comte de Foix se doute toujours de ses voisins… Et quand il sentit le prince de Gales en Aquitaine grand et chevalereux à merveilles, si commença à assembler grand trésor pour lui aider et défendre, si on lui eût couru sus. Si fit tailles en son pays et sur ses villes, qui encore y durent, et y dureront tant comme il vivra. Et prend sur chacun feu par an deux francs, et le fort porte le foible. Et là a-t-il trouvé, et trouve encore grand avoir par an. Et tant volontiers le paient ses gens que c’est merveilles. Car parmi ce, il n’est nul François, Anglois ni pillard qui leur fassent tort ni injure d’un seul denier ; et est toute sa terre aussi sauve que chose peut être, tant y est bien justice gardée ; car en justiciant, c’est le plus crueulx et le plus droiturier seigneur qui vive. »
À ces paroles vînmes nous à la ville de Tournay où notre gîte s’adonnoit. Si cessa le chevalier à faire son conte, et aussi je ne lui enquis plus avant, car bien savois là on il l’avoit laissé, et que bien y pouvois recouvrer ; car nous devions encore chevaucher ensemble. Et fumes ce soir loger à l’hôtel à l’Étoile, et là tenus tout aise.
Quand ce vint sur le souper, le châtelain de Mauvoisin, qui s’appeloit messire Raymond des Landes, nous vint voir et souper avecques nous, et fit apporter en sa compagnie quatre flacons pleins de blanc vin, aussi bon que j’en avois point bu sur le chemin. Si parlèrent ces deux chevaliers largement ensemble ; et tout tard messire Raymond partit et retourna arrière en son châtel de Mauvoisin.
Quand ce vînt au matin nous montâmes ès chevaux, et partîmes de Tournay. Et passâmes à gué la rivière de Lèse, et chevauchâmes vers la cité de Tarbes. Et entrâmes en Bigorre ; et laissâmes le chemin de Lourdes et de Bagnières et le châtel de Montgaillard à senestre, et nous adressâmes vers un village que on dit au pays le Civitat, et le cotoyâmes, et vînmes dans un bois, en la terre du seigneur de Barbesan, et assez près d’un châtel que on dit Marcheras, à l’entrée du Pas de Larre ; et tant que le chevalier me dit : « Messire Jean, vez ci le pas au Larre. » Adonc avisai-je et regardai-je le pays ; si me sembla moult estrange. Et me tinsse pour perdu, ou en très grand aventure, si ce ne fût la compagnie du chevalier. Et me revinrent au devant les paroles que il m’avoit dites, deux ou trois jours avant, du Pas au Larre et du Mongat de Lourdes, et comment il mourut. Si lui ramenteus et lui dis : « Monseigneur, vous me dites devant hier que quand nous venrions au pas de Larre, vous me conteriez la matière du Mongat de Lourdes et comment il mourut. » — « C’est voir, dit le chevalier. Or chevauchez de lez moi et je le vous conterai. » Adonc m’avançai-je et me mis de-lez lui pour ouïr sa parole, et il commença à parler et dit ............
« Si emportèrent ceux de Lourdes le Mongat tout occis, et les François à Tarbes, Ernauton Bissette. Et pour ce qu’il fût remembrance de la bataille, on fit là une croix de pierre où ces deux écuyers s’abattirent et moururent. Velà là. Je la vous montre. »
À ces mots chéîmes nous droit sur la croix ; et y dîmes nous chacun pour les âmes des morts, un Pater noster, un Ave Maria, un De profundis et Fidelium.
« Par ma foi, monseigneur, dis-je au chevalier, je vous ai volontiers ouï parler, et ce fut oirement une dure et âpre besogne à si petit de gens. Et quelle chose avint-il à ceux qui conduisoient la proie ? » — « Je le vous dirai » » dit-il. .........................
(T. ii, p. 390.)
Moult me tournoient à grand plaisance et récréation les contes que messire Espaing de Lyon me contoit ; et m’en sembloit le chemin trop plus brief. En contant telles aventures passâmes nous le Pas au Larre et le châtel de Marcheras où la bataille fut, et vînmes moult près du châtel de Barbesan qui est bel et fort, à une petite lieue de Tarbes. Nous le véions devant nous, et un très beau chemin et plain à chevaucher, en côtoyant la rivière de Lisse, qui vient d’amont des montagnes.
Adonc chevauchâmes nous tout souef et à loisir pour rafraîchir nos chevaux. Et me montra par de là la rivière le chastel et la ville de Montgaillard, et le chemin qui s’en va férir droit sur Lourdes. Lors me vint en remembrance de demander au chevalier comment le duc d’Anjou, quand il fut au pays et que le chastel de Mauvoisin se fut rendu à lui, s’étoit porté, et comment il étoit venu devant Lourdes, et quelle chose il y avoit fait. Trop volontiers il le me conta, et dit ainsi : .........................
(T. ii, p. 391)
« Hà ! Sainte Marie, dis-je au chevalier, et ne fut-ce pas grand cruauté au comte de Foix, ce que vous me contez de là avoir mis à mort Pierre de Béarn ? » — « Quoique ce fu, répondit le chevalier, ainsi en advint-il. On s’avise bien de lui courroucer, mais en son courroux n’a nul pardon. Il tint son cousin germain, le vicomte de Castelbon, et qui est son héritier, huit mois en la tour à Orthez en prison, et puis le rançonna-t-il à quarante mille francs. » — « Comment, sire, dis-je au chevalier, n’a donc le comte de Foix nuls enfans, que je vous oys dire que le vicomte de Castelbon est son héritier ? » — « En nom Dieu ! dit-il, non de femme épousée ; mais il a bien deux beaux jeunes chevaliers bâtards que vous verrez, que il aime autant que soi-même : messire Yvain et messire Gratien. » — « Et ne fut-il oncques marié ? » — « Si fut, répondit-il, et est encore, mais madame de Foix ne se tient point avecques lui. » — « Et où se tient-elle ? » dis-je. « Elle se tient en Navarre, répondit-il, car le roi de Navarre est son cousin ; et fut fille jadis au roi Louis de Navarre. » — « Et le comte de Foix n’en eut-il oncques nul enfant ? » — « Si eut, dit-il, un beau fils qui étoit tout le cœur du père et du pays ; car par lui pouvoit la terre de Béarn, qui est en débat, demeurer en paix, car il avoit à femme la sœur au comte d’Armignac. » — « Eh ! sire, dis-je, que devint cil enfès ? Le peut-on savoir ? » — « Oil, dit-il, mais ce ne sera pas maintenant, car la matière est trop longue, et nous sommes à la ville, si comme vous véez. »
À ces mots je laissai le chevalier en paix, et assez tôt après nous vînmes à Tarbes, où nous fûmes tout aise à l’hôtel à l’Étoile ; et y séjournâmes tout ce jour, car c’est une ville trop bien aisée pour séjourner chevaux, de bons foins, de bonnes avoines et de belle rivière.
À lendemain, après messe, nous montâmes sur chevaux et partîmes de Tarbes, et chevauchâmes vers Jorre, une ville qui toujours s’est tenue trop vaillamment contre ceux de Lourdes. Si passâmes au dehors, et tantôt entrâmes au pays de Béarn. Là s’arrêta le chevalier sur les champs, et dit : « Vez-ci Béarn ! » Et étoit sur un chemin croisé, et ne savoit le quel faire, ou d’aller à Morlens ou à Pau. Toutefois nous prîmes le chemin de Morlens.
En chevauchant les landes de Béarn, qui sont assez plaines, je lui demandai, pour le remettre en paroles : « La ville de Pau siéd-elle près de ci ? » — « Oil, dit-il, je vous en montre les clochers ; mais il y a bien plus loin qu’il ne semble, car il y a très mauvais pays à chevaucher, pour les graves. Qui ne sait bien le chemin, folie feroit de luy y embatre ; et dessous notre main siéd la ville et le chastel de Lourdes. » — « Et qui en est capitaine pour le présent ? » — Répondit-il. « Il en est capitaine et si s’escript sénéchal de Bigorre, de par le roi d’Angleterre, Jean de Béarn, frère qui fut à messire Pierre. » — « Voir ! dis-je ; et cil Jean vient-il point voir le comte de Foix ? » Il me répondit : « Oncques depuis la mort de son frère Pierre il n’y vint… » — « Et le comte de Foix a-t-il point amendé la mort du chevalier, et en a-t-il point depuis par semblant été courroucé ? » — « Oil, trop grandement, ce dit le chevalier ; mais des amendes n’a-t-il nulles faites, si ce n’est par penance secrette, par messes ou par oraisons. Il a bien d’encoste lui le fils de celui qui s’appelle Jean de Béarn, un jeune gracieux écuyer, et l’aime le comte grandement. » — « Sainte Marie ! dis-je au chevalier, le duc d’Anjou qui tendoit à avoir la garnison de Lourdes, se dut bien contenter du comte de Foix, quand il occit un chevalier son cousin, pour son désir accomplir. » — « Par ma foi ! dit-il, aussi fit-il ; car assez tôt après sa venue, le roi de France envoya en ce pays messire Roger d’Espaigne et un président de la chambre de parlement de Paris, et belles lettres grossoyées et scellées, qui faisoient mention comment il lui donnoit en don, tout son vivant, la comté de Bigorre ; mais il convenoit, et aussi il appartenoit, que il en devînt son homme et le tînt de la couronne de France. Le comte de Foix remercia grandement le roi de la grand amour que il lui montroit, et du don sans requête qu’il lui envoyoit ; mais oncques, pour chose que messire Robert d’Espaigne sçut ni put dire ni montrer, le comte de Foix ne voult retenir ce don ; mais il retint le chastel de Mauvoisin, pourtant que c’est franche terre, et que le chastel ni la chastellerie ne sont tenues de nullui, fors de Dieu, et aussi anciennement avoit été son hérétage. »
(T. ii, p. 394.)
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Des paroles que messire Espaing de Lyon me contoit étois-je tout réjoui, car elles me venoient grandement à plaisance, et toutes trop bien les retenois ; et sitôt que aux hôtels sur le chemin que nous fesismes ensemble, descendu étois, je les escripvois, fût de soir ou de matin, pour en avoir mieux la mémoire au temps à venir ; car il n’est si juste retentive que c’est d’escripture. Et ainsi chevauchâmes-nous ce matin jusques à Morlens ; mais avant que nous y vînmes, je le mis encore en paroles, et dis ................
(T. ii, p. 394.)
Suit une autre narration historique.
« Sainte Marie ! dis-je au chevalier, que vos paroles me sont agréables et que elles me font grand bien entrementes que vous me les contez ! Et vous ne les perdrez pas ; car toutes seront mises en mémoire, et en remembrance et chronique, en l’histoire que je poursuis, si Dieu me donne qu’à santé je puisse retourner en la comté de Hainaut, et en la ville de Valenciennes dont je suis natif. Mais je suis trop courroucé d’une chose. » — « De la quelle, » dit le chevalier ? « Je la vous dirai, par ma foi ! sire. C’est que de si haut et de si vaillant prince, comme le comte de Foix est, il ne demeura nul héritier de sa femme épousée. » — « M’aist Dieu ! non, dit le chevalier ; car si il en y eût eu un vivant, si comme il eut une fois, ce seroit le plus joyeux seigneur du monde, et aussi seroient tous ceux de sa terre. » — « Et demeurera donc, dis-je, sa terre sans hoir ? » — « Nennil, dit-il, le vicomte de Castelbon son cousin est son héritier. » — « Et aux armes, dis-je, est-il vaillant homme ? » — « M’aist, Dieu ! dit-il, nennil ; et pour tant ne le peut amer le comte de Foix. Et fera, s’il peut, ses deux fils bâtards, qui sont beaux chevaliers et jeunes, ses héritiers. Et a intention de les marier en haut lignage, car il a or et argent à grand’foison. Si leur trouvera femmes, par quoi ils seront aidés et confortés. » — « Sire, dis-je, je le vueil bien ; mais ce n’est pas chose due ni raisonnable de bâtards faire hoirs de terre. » — « Pourquoi, dit-il, si est en défaut de bons hoirs ? Ne véez vous comment les Espaignols couronnèrent à roi un bâtard, le roi Henry ? Et ceux de Portingal ont couronné aussi un bâtard. On l’a bien vu avenir au monde en plusieurs royaumes et pays, que bâtards ont par force possessé. Ne fut Guillaume le conquéreur, bâtard fils d’un duc de Normandie ? Et conquit toute Angleterre, et la fille du roi qui pour le temps étoit ; et demeura roi ; et sont tous les rois d’Angleterre descendus de lui. » — « Or, sire, dis-je, tout ce se peut bien faire ; il n’est chose qui n’avienne ; mais cils d’Armagnac sont trop forts ; et ainsi seroit donc toujours cil pays en guerre. Mais, dites-moi, cher sire, me voudriez vous point dire pourquoi la guerre est émue premièrement entre ceux de Foix et d’Armignac, et lequel a la plus juste cause ? » — « Par ma foi ! dit le chevalier, ouil. » .......... ...............
(T. ii, p. 396.)
« Par ma foi ! sire, dis-je lors au chevalier, vous le m’avez bien déclaré, et oncques mais je n’en avois ouï parler ; et puisque je le sais, je le mettrai en mémoire perpétuelle, si Dieu donne que je puisse retourner en notre pays. Mais encore d’une chose, si je la vous osois requerre, je vous demanderois volontiers : par quelle incidence le fils au comte de Foix qui est à présent mourut. » Lors pensa le chevalier, et puis dit : « La matière est trop piteuse, si ne vous en vueil point parler, Quand vous viendrez à Orthez vous trouverez bien, si vous le demandez, qui le vous dira. »
Je m’en souffris atant et puis chevauchâmes, et vînmes à Morlens.
À lendemain nous partîmes et vînmes dîner à Mont-Gerbiel, et puis montâmes ; et bûmes un coup à Ercies ; et puis venismes à Orthez sur le point de soleil esconsant.
Le chevalier descendit à son hôtel, et je descendis à l’hôtel à la Lune, sur un écuyer du comte qui s’appeloit Ernauton du Pan ; le quel me reçut moult liement pour la cause de ce que je étois François.
Messire Espaing de Lyon, en la quelle compagnie je étois venu, monta amont au châtel et parla au comte de ses besognes, et le trouva en ses galeries, car à celle heure, ou un petit devant avoit-il dîné. Car l’usage du comte de Foix est tel, ou étoit alors, et l’avoit toujours tenu d’enfance, que il se couchoit et levoit à haute nonne, et soupoit à mie nuit. Le chevalier lui dit que j’étois là venu. Je fus tantôt envoyé querre en mon hôtel, car c’étoit, ou est si il vit, le seigneur du monde qui le plus volontiers véoit étrangers pour ouïr nouvelles. Quand il me vit, il me fit bonne chère et me retint de son hôtel, où je fus plus de douze semaines, et mes chevaux bien repus, et de toutes autres choses bien gouvernés aussi.
L’acointance de lui à moi pour ce temps fut telle, que je avois avecques moi apporté un livre, lequel je avois fait, à la requête et contemplation de monseigneur Wincelant de Bohême, duc de Luxembourg et de Brabant. Et sont contenus au dit livre, qui s’appelle Méliadus, toutes les chansons, ballades, rondeaux et virelais que le gentil duc fit en son temps ; lesquelles choses, parmi l’imagination que je avois eu de dicter et ordonner le livre, le comte de Foix vit moult volontiers, et toutes les nuits après son souper je lui en lisois. Mais en lisant nul n’osoit parler ni mot dire, car il vouloit que je fusse bien entendu, et aussi il prenoit grand solas au bien entendre. Et quand il chéoit aucune chose où il vouloit mettre débat ou argument, trop volontiers en parloit à moi, non pas en son gascon, mais en beau et bon françois. Et de l’état de lui et de son hôtel, je vous recorderai aucune chose, car je y séjournai bien tant que j’en pus assez apprendre et savoir.
Avant que je vinsse en sa cour je avois été en moult de cours de rois, de ducs, de princes, de comtes et de hautes dames, mais je n’en fus oncques en nulle qui mieux me plût ni qui fût sur le fait d’armes plus réjouie comme celle du comte de Foix étoit. On véoit, en la salle et ès chambres et en la cour, chevaliers et écuyers d’honneur aller et marcher, et d’armes et d’amour les oyoit-on parler. Toute honneur étoit là dedans trouvée. Nouvelles de quel royaume ni de quel pays que ce fût là dedans on y apprenoit ; car de tous pays, pour la vaillance du seigneur, elles y appleuvoient et venoient. Là fus-je informé de la greigneur partie des faits d’armes qui étoient avenus en Espaigne, en Portingal, en Arragon, en Navarre, en Angleterre, en Escosse et es frontières et limitation de la Languedoc ; car là vis venir devers le comte, durant le temps que je y séjournai, chevaliers et écuyers de toutes ces nations. Si m’en informois, ou par eux ou par le comte qui volontiers m’en parloit.
Je tendois trop fort à demander et à savoir, pour tant que je véois l’hôtel du comte de Foix si large et si plantureux, que Gaston le fils du comte étoit devenu, ni par quel incidence il étoit mort ; car messire Espaing de Lyon ne le m’avoit voulu dire ; et tant en enquis que un écuyer ancien et moult notable homme le me dit. Si commença son conte ainsi en disant..........
(T. ii, p. 400.)
Les fêtes de Noël que le comte tint moult solemnelles, là vit-on venir en son hôtel, à Ortais, foison de chevaliers et d’écuyers de Gascogne, et à tous il fit bonne chère. E là véy le Bourg d’Espaigne, duquel et de sa force messire Espaing de Lyon m’avoit parlé. Si l’en vis plus volontiers ; et lui fit le comte de Foix bon semblant. Là vis chevaliers d’Arragon et anglois lesquels étoient de l’hôtel du duc de Lancastre, qui pour ce temps se tenoit à Bordeaux, à qui le comte de Foix fit bonne chère et donna de beaux dons. Je me accointai de ces chevaliers, et par eux fus-je lors informé de grand’foison de besognes qui étoient avenues en Castille, en Navarre et en Portingal, desquelles je parlerai clairement et pleinement quand temps et lieu en sera.