Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 9)
(T. ii, p. 676.)
Et vous dis que en ce parti d’armes là, les Anglois trouvèrent les Escots moult courtois et légers et débonnaires en leurs délivrances et rançons, tant que ils s’en contentèrent, ainsi que me dit, au pays de Béarn, en l’hôtel du comte de Foix, Jean de Chastel Morant qui pris y avoit été dessous la bannière du comte de la Marche et de Dunbar.
(T. ii, p. 738.)
Et je, Jean Froissart, auteur de ces chroniques, pourtant que oncques en Affrique ne fus ni avois été au jour que je m’en laissai informer par les dits chevaliers et écuyers qui au dit voyage furent, à la fin que plus justement en pusse escripre, leur demandai la façon, la manière et la grandeur. Et pour ce que moult de fois en mon temps je fus en la ville de Calais, ceux qui m’en éclaircirent la vérité, et qui aussi en la ville de Calais avoient été, le me signifièrent au plus près qu’ils purent, par aucune manière, non pas de toutes, à la forte ville de Calais ; et me dirent que de forme elle est en manière d’un arc.
(T. iii, p. 81.)
Toutefois je, Jean Froissart, auteur de celle histoire, une fois que j’étois à Paris, et en ce temps que un grand meschef fut près à venir par nuit sur le corps messire Olivier de Cliçon, connétable de France, et par l’outrageuse et merveilleuse emprise de messire Pierre de Craon, si comme je vous recorderai et éclaircirai avant en l’histoire quand temps et lieu sera, pour ce que je véois les choses obscures et en grand trouble, et moult bien taillées de mal aller, mis grand’peine à ce que je pusse savoir l’introduction de celle matière, et pourquoi messire Pierre de Craon étoit et avoit soudainement été éloigné de la grâce, amour et faveur du roi de France et du duc de Touraine. Tant enquis et demandai à ceux qui en cuidoient et devoient savoir aucune chose, que on me dit la vérité de l’œuvre, si comme fame et renommée couroit.
(T. iii, p. 116.)
Je, auteur de celle histoire, qui pour ce temps séjournai à Abbeville pour ouïr et savoir les nouvelles.
(T. iii, p.)
Et vous dis acertes que, pour faire ces chroniques, je fus en mon temps moult par le monde, tant pour ma plaisance accomplir et voir les merveilles de ce monde, comme pour enquérir les aventures et les armes, lesquelles sont escriptes en ce livre. Si ai pu voir, apprendre et retenir de moult d’états ; mais vraiment, le terme que j’ai couru par le monde, je n’ai vu nul haut seigneur qui n’eût son marmouset, ou de clergé, ou de garçons montés par leurs gengles et par leurs bourdes en honneurs, excepté le comte de Foix ; mais cil n’en ot oncques nuls, car il étoit sage naturellement ; si valoit son sens plus que nul autre sens que on lui put donner. Je ne dis mie que les seigneurs qui usent par leurs marmousets soient fous, mais ils sont plus que fous, car ils sont tous aveugles et si ont deux yeux.
(T. ii, p. 418.)
31 ans. 1368. Il retourne en Angleterre.
— Il va à Milan et assiste aux noces de Léonel, duc de Clarence avec la fille de Galéas Visconti. Chaucer et Pétrarque y étaient aussi.
— Il va en Savoie et revient à Milan.
— De Milan il va à Bologne, Ferrare et Rome.
— Il revient d’Italie en France par l’Allemagne.
— Il est nommé curé de Lestines.
Il était à Bruxelles en 1370.
Si étoient bien vingt-quatre ans passés (c’était en 1394) que le dit chevalier Richard de Stury ne m’avoit vu, et la derraine fois ce fut à Collebergh à Bruxelles, en l’hôtel du duc Wincelant de Brabant et de la duchesse Jeanne de Brabant.
(T. iii, p. 204.)
1372. — Il était en Brabant et composa une pastourelle en l’honneur du retour du duc Wenceslas de Brabant, frère de Charles IV, dans ses états. Wenceslas avait été fait prisonnier le 22 août 1371 à la bataille de Bastweiler par le duc de Juliers. Il fut délivré l’année suivante. Voici la pastourelle.
PASTOURELLE.
Entre Binch et le bois de Brainne,
En l’ombre d’un vert arbrissiel
Vi bregeretes en grant painne,
L’autre jour pour faire un chapel.
Et là disoit la fille Ansel :
« Ce chapelet, quant fait l’aurons,
A qui or le présenterons ?
Je le donrai en droit de mi
A Sobelet mon doulc ami,
Qui me dist hier au soir en riant,
Que le duc r’avons, Dieu merci !
De Lussembourc et de Braibant. »
Et dont li respondi Helainne :
« Cil parler me sont moult nouvel ;
Car on disoit l’autre ier à Brainne,
Qu’on le tenoit en un chastiel ;
Car il de glave et de coutiel,
Comme nobles et vaillans homs
À ceuls de Villers et des Mons,
Et de Gerles se combati :
Et le duc avoit avec li,
En arroi noble et souffisant,
Maint chevalier preu et hardi
De Lussembourc et de Braibant.
T’esbahis-tu, se je me sainne,
Quant on tenoit un tel juiel
Que de Bar et que de Lorainne,
Et de Haynau li plus isniel,
Et di Namur li damoisel,
De France et d’autres nations,
Escuiers, chevaliers, hurons,
De combatre prest et garni,
Ensi que recorder oy,
Et au jour dont on parla tant,
Le duc que tu rament ois ci
De Lussembourc et de Braibant.
« Or nous di qui le nous ramainne ;
Car, foi que doi à Saint Marcel !
N’oy parolles de sepmainne,
Qui me venissent si à bel. »
À dont respondi Ysabel :
« Par la puissance le ravons
L’emperéour qui tant est bons,
Son frère qu’oncques je ne vi,
Mès on dist, et il est ensi
Que cils que j’ai nommé devant,
À la ducoise le rendi,
De Lussembourc et de Braibant. »
« Il n’est chose riens plus certainne, »
Ce dist la touse dou hamel,
« Que nous ravons no capitaine.
Le duc au corage loyel,
Qui est issus de sang royel ;
Dont bien resjoïr nous devons,
Car nos brebis et nos moutons,
Sans avoir doubte ne soussi,
Garderons ; car pour voir vous di
De sanc plus noble ne plus grant
Onques mès dou pays n’issi
De Lussembourc et de Braibant. »
« Belles, di-je, je vous affi ;
Jamès ne revenrai par ci
J’aurai véu par convenant,
Le duc et la ducoise aussi
De Lussembourc et de Braibant. »
44 ans. 1381. Le duc d’Anjou fait arrêter cinquante-six cahiers de ses chroniques.
—Il s’attache à Wenceslas duc de Brabant.
—Il commence à composer son Meliadus.
1382. — Il compose une pastourelle sur la guerre de Gand.
PASTOURELLE.
Entre Lille et le Warneston,
Hors dou chemin, en une prée,
Vi le jour d’une ascention,
Droit à heure de relevée,
De pastoureaus grant assemblée ;
Mès pas n’estoïent en revel,
Lo oy Oudin Willemel
Qui dist : « Beau signour als for tère,
Qui aime ne désire guerre ;
Car guerre nous a tous honnis.
Tant soloie avoir de brebis
Que ne les savoie ou bouter ;
Or n’en sauroie une où trouver.
Et se n’ac éu nul marchant
Fors ce, au vrai considérer,
À l’orgoeil de Bruges et de Gand.
« Mès cils orguieus, qui sans raison
A duré entre euls mainte anée,
M’a fait perdre tamaint mouton
Et mainte brebis bien tousée. »
« Je t’en croi bien, ce dist Poupée ;
Aussi ai-je, et tamaint agniel,
Maint boef, mainte vache et maint vel
Je ne cognois ne b ne r,
Mès je sçai bien qu’en celle terre
Navera paix, ne ou pays,
Se le poovoir des flours de lys
Ne vient la chose refourmer.
Adont oy dire à Gommer,
Un pastourel de Saint-Venant :
C’est fort quon voie jà cesser
L’orgoeil de Bruges et de Gand
« Car ce sont villes de grant nom,
Plainnes d’orgoel et de posnée,
Et li homme y sont très félon
Qui ne s’entraiment de riensnée.
Leur hayne a en la contrée
Fait ardoir tamaint bon hamel,
Et fait trencier maint haterel
De mainte grosse riche hère.
Com plus vient la chose et plus s’erre. »
« C’est vrai, ce respondi Henris,
Perdu y ai de mes amis
Qui ne font pas à recouvrer ;
Et quanque je puis désirer
C’est que je voïe traire avant
François, pour faire ravaler
L’orgoeil de Bruges et de Gand.
« Or ferai ferrer mon plançon,
Ce dit Robins de la Bassée,
Mon camail et mon haubregon
Roller, et fourbir mon espée ;
Mès que jaie la teste armée
Et au costé mon grant coutel,
Et ou poing plommée ou martel »
Pour grasce ou pour honour acquerre,
Telement les irai requerre
Qu’on dira que je sui hardis. »
« Je sui des tiens, ce dist Thieris ;
Car je ne puis orgueil amer.
Mes nous devons de coer penser
Au roy Charle ce jone enfant
Comment il vient de coer oster
L’orgueil de Bruges et de Gand. »
« Beau seignour, ce lor dist Guedon
J’entenc que hier de la journée
Passèrent de nos gens foison,
Car la rivière est conquestée,
À bannière desvelopée.
Sont deca passe le isel
Et espars entre Ypre et Cassel. »
Lors dist Rogier de Sauveterre :
« Riens que faire va d’euls acquerre.
Puisque gaignié ont le Lis
Je tienc Flamens pour desconfis.
Contre nous ne poront durer ;
J’en voeil deux douzainnes tuer.
C’est fait on en voit l’apparant,
À ces cops verés vous finer
L’orgoeil de Bruges et de Gand.
« Princes, puis oy dire Omer,
Nos testes brisons au parler,
Brugois et Gantois sont si gent
Que toujours verés vous régner
L’orgoeil de Bruges et de Geand. »
1383. Il perd Wenceslas de Brabant et passe au service de Guy de Blois.
47 ans. 1384. Après la mort de Wenceslas, duc de Brabant, il s’attache à Guy, comte de Blois.
Ce duc Winceslas fut large, doux, courtois, amiable : et volontiers s’armoit ; et grand’chose eût été de lui, s’il eût longuement vécu, mais il mourut en la fleur de sa jeunesse ; dont je, qui ai escript et chronisé celle histoire, le plains trop grandement qu’il n’eût plus longue vie, tant qu’à quatre vingts ans, ou plus, car il eût en son temps fait moult de biens : et lui déplaisoit grandement le chisme de l’église : et bien le me disoit, car je fus moult privé et accointé de lui. Or, pourtant que j’ai vu, au temps que j’ai traveillé par le monde, deux cens hauts princes, mais je n’en vis oncques un plus humble, plus débonnaire, ni plus traitable ; et aussi avecques lui, mon seigneur et mon bon maître, messire Guy, comte de Blois, qui ces histoires me recommanda à faire. Ce furent les deux princes de mon temps, d’humilité, de largesse et de bonté, sans nul mauvaise malice, qui sont plus à recommander, car ils vivoient largement et honnêtement du leur, sans guerroyer ni travailler leur peuple, ni mettre nulles mauvaises ordonnances ni coutumes en leurs terres.
(T. ii, p. 654.)
1385. — Il voit Jean de la Roche Taillade à Avignon.
Donc en escripvant de ces états et différends que de mon temps je véois au monde et en l’Église qui ainsi branloit, et des seigneurs terriens qui se souffroient et dissimuloient, il me alla souvenir et revint en remembrance comment, de mon jeune temps, le pape Innocent régnant en Avignon, l’on tenoit en prison un frère mineur durement grand clerc, lequel s’appeloit frère Jean de Roche Taillade. Cil clerc, si comme on disoit lors, et que j’en ouïs parler en plusieurs lieux, en privé non en public, avoit mis hors et mettoit plusieurs autorités et grands et notables. Et par espécial des incidences fortuneuses qui advinrent de son temps et sont encore avenues depuis au royaume de France, et de la prise du roi Jean, il parla moult bien ; et montra aucunes voies raisonnables, que l’Église auroit encore moult à souffrir pour les grands superfluités que il véoit et qui étoient entre ceux qui le bâton du gouvernement avoient. Et pour le temps de lors que je le vis tenir en prison, on me dit une fois, au palais du pape en Avignon, un exemple que il avoit fait au cardinal d’Ostie que on disoit d’Arras et au cardinal d’Auxerre qui l’étoient allé voir et arguer de ses paroles. Donc, entre les défenses et raisons que il mettoit en ses paroles, il leur fit un exemple par telle manière comment vous orrez ci ensuivant et vele-ci. .................... ....................
« Ainsi frère Jean de Roche Taillade, que les cardinaux pour ce temps faisoient tenir en prison en Avignon, démontrait ces paroles, et exemplioit ceux qui entendre y vouloient ; et tant que moult souvent les cardinaux en étoient tous ébahis ; et volontiers l’eussent condempné à mort, si nulle juste cause pussent avoir trouvée en lui, mais nulle n’en y véoient ni trouvoient ; si le laissèrent vivre tant qu’il put durer. Et ne l’osoient mettre hors prison, car il proposoit ses choses si profond, et alléguoit tant de hautes écritures que espoir eût-il fait le monde errer. Toutes voies a-t-on vu avenir, ce disent les aucuns, qui ont mieux pris garde à ses paroles que je n’ai, moult des choses que il mit avant et qu’il escripst en prison ; et tout vouloit prouver par l’Apocalypse. Les preuves véritables dont il s’armoit le sauvèrent de non être ars plusieurs fois ; et aussi il y avoit aucuns cardinaux qui en avoient pitié et ne le grévoient pas du plus que ils pouvoient.
(T. ii, p. 459 et 460.)
1386. — Il va à l’Écluse voir les préparatifs de la descente en Angleterre.
Je, qui ai dicté celle histoire, fus à l’Escluse pour les seigneurs et leurs états voir et pour apprendre des nouvelles.
(T. ii, p. 531.)
Le comte Dauphin d’Auvergne me dit que, par sa foi, il avoit là à l’Escluse des pourvéances pour dix mille francs pour lui, mais il n’en eut pas mille de retour.
(T. ii, p. 533.)
En l’an 1386, au mois d’août, se départit le comte Guy de Blois, et la comtesse sa femme, de Blois ....... pour venir en Berry. ............ Quand toutes ces parties furent venues, le mariage des deux jeunes enfants se confirma ; et furent conjoints en l’église cathédrale de Saint-Étienne de Bourges. ..... À ces noces eut grandes fêtes et grandes joutes. ..... Puis prirent congé au duc et à la duchesse de Berry, et retournèrent à Blois.
En ce même an 1386, Jean de Berry, comte de Montpensier épousa Marie de France seur du roy Charles.
En cette année même la duchesse de Berry et Marie de France ...... vinrent en la ville de Blois voir le comte ......... et furent bien recueillis. ........
À toutes ces choses dont je parle, je fus présent
(T. iii, p. 677.)
Il a composé plus tard (en 1389) une pastourelle sur ce mariage.
PASTOURELLE.
Assez près de Roumorentin,
En l’ombre de deus arbrisseaus,
Vi l’autre jour en un gardin,
Pastourelles et pastoureaus,
Et là ordonnoient entre eaus
Chapelès de belles flourettes.
Et là oy deus bregerettes,
Dire tout hault à leurs amis :
« Se sus les chiés vous aviés mis
Ces chapiaus, en arions gré. »
Or à ce respont Fouqueré :
« Donne moi ent un, je t’en pri :
Je m’en irai de coer joli
À Bourges véoir, car c’est drois,
La pastourelle de Berri
Avec le pastourel de Blois. »
Respont ceste : « Par Saint Martin !
Se tu voes qu’il soit bons et beaus,
Et loués de filet de lin
Qui fu pris ou marchié à Meaus,
Et qu’encor y ait trois houpeaus
De flours blanches et vermillettes,
Ou qu’il soit tous de violettes,
Ensi que je te l’ai promis,
Tu me diras tout ton avis,
Pourquoi ores tu as parlé,
Ne que te moet en volenté,
De maintenant partir de ci
Et d’aler ent, sans nul détri,
Véoir à Bourghes ceste fois,
La pastourelle de Berry
Avec le pastourel de Blois. »
« Belle, dist cils, par Saint Martin !
Point ne me sera li chapeaus
Retollus, pour dire ent la fin.
C’est uns mariages nouveaus,
Où moult gens sera li reveaus
De bacelers et de fillettes ;
Et seront les noces estrettes
De lyons et de flours de lys.
Li mariés a nom Loys.
Il est de Haynau d’un costé
Et de Flandres pour vérité,
Et s’est fils au bon conte Gui
De Blois. Si ques, pour bien te di,
Véoir vendras, se tu m’en crois,
La pastourelle de Berry
Avec le pastourel de Blois.
« On aura là et pain et vin,
Gras moutons, cabrils et agneaus ;
Si nous y portons un cretin
Nous aurons des bons glous morseaus. »
— « Haro ! ce respondi Anseaus,
Reponre me fault. Mes germettes,
Mes moutons et mes brebisettes.
Se je les perd, je suis honnis. »
— « Va, meschant, ce dist Aloris,
Tu as trop simplement visé ;
Ce sont seignour tant honnouré,
Si hault, si noble, et si garni
Que tout en serons enrichi ;
Tous biens nous donront en ce mois
Le pastourelle de Berry
Avec le pastourel de Blois. »
— « C’est voirs, dist la fille à Robin,
Or vestons donques nos jupeaux,
Et alons là le bon matin ;
Osi emportons nos freteaus,
Nos muses et nos canimeaus,
Et pas n’oublions nos holettes,
Ne nos panetières bien fettes.
Les signours en auront grans ris ;
Car aussi ai-je jà apris
Qu’à Cambray se sont espousé,
Frère et soer, soer et frère né
De Bourgogne et Haynau aussi
Dont nous sommes tout resjoy.
Tous ce diront à hautes vois
La pastourelle de Berry
Avec le pastour de Blois.
Princes, quant de là me parti,
En ordenance je les vi
Pour venir véoir trois et trois
La pastourelle, etc.
Avec le pastour de Blois.
Cette même année 1386, il visita la Touraine et le Blaisois.
Vous savez comment le duc de Berry et son fils étoient vefves de leurs deux femmes. Ce sais-je tout sûrement ; car je, auteur et augmenteur de ce livre, pour ces jours (1386) j’étois sur les frontières de ce pays de Berry et de Poitou, en la comté de Blois, de lez mon très cher et honoré seigneur le comte de Blois, pour lequel ceste histoire est emprise, poursuivie et augmentée.
(T. ii, p. 688.)
Il se décide à aller rendre visite au comte de Foix.
En ce temps, je, sire Jean Froissart, qui me suis ensoigné et occupé de dicter et escripre celle histoire, à la requête et contemplation de haut prince et renommé, messire Guy de Chastillon, comte de Blois, seigneur d’Avesnes, de Beaumont, de Scoonhove et de la Gode, mon bon et souverain maître et seigneur, considérai en moi-même que nulle espérance n’estoit que aucuns faits d’armes se fissent ès parties de Picardie et de Flandres, puisque paix y estoit, et point ne voulois estre oiseux ; car je savois bien que, encore au temps à venir et quand je serai mort, sera celle haute et noble histoire en grand cours, et y prendront tous nobles et vaillans hommes plaisance et exemple de bien faire. Et entrementres que j’avois, Dieu merci ! sens, mémoire et bonne souvenance de toutes les choses passées, engin clair et aigu pour concevoir tous les faits dont je pourrois être informé, touchans à ma principale matière, âge, corps et membres pour souffrir paine, me avisai que je ne voulois mie séjourner de non poursuivre ma matière. Et pour savoir la vérité des lointaines besognes, sans ce que j’y envoyasse autre personne en aucune lieu de moi, pris voie et achoison raisonnable d’aller devers haut prince et redouté seigneur, messire Gaston, comte de Foix et de Béarn. Et bien savois que, si je pouvois venir en son hostel, et là être à loisir, je ne pourrois mieux cheoir au monde pour être informé de toutes nouvelles, car là sont et fréquentent volontiers tous chevaliers et écuyers étranges, pour la noblesse d’icelui haut prince.
Et tout ainsi comme je l’imaginai, il m’en advînt. Et remontrai ce, et le voyage que je volois faire, à mon très cher et redouté seigneur, monseigneur le comte de Blois, lequel me bailla ses lettres de familiarité adressans au comte de Foix.
(T. ii, p. 369)
1388. — Il fit à son départ pour le comté de Foix une pastourelle dans laquelle il annonce qu’il mène avec lui quatre chiens de chasse. La voici :
PASTOURELLE.
Entre Luniel et Montpellier
Moult près d’une grant abbéye
Vi pastourelles avant hier,
Seans en une préorie.
Je me mis en leur compagnie
Pour leur ordenance véoir,
Aussi pour nouvelles sçavoir.
Si entendi que Honnourée
Disoit à sa serour l’ainnée :
« Las, mon ami que j’aime tant,
Se part, de moi et ne sçai quant
Il retourra en ce pays,
Mès il prist congié en riant
Li beaus, li bons et li gentils
« Aultrement, Diex me puist aidier !
J’euisse esté trop courroucie ;
Mès au partir me vint baisier
Et me dist : Adieu, douce amie ! »
Et je li dis à cière lie :
« Adieu Robin, tant qu’au revoir. »
Il s’en va c’est pour mieuls valoir,
De ce sui toute assegurée ;
Mès je suis en coer trop troublée,
Car il emmainne tout juant
Tristan, Hector, Brun et Rollant,
Quatre levriers que j’ai nouris.
Faire en devra un présent grant.
Li beau li bons et li gentils. »
Lors respondi la fille Ogier :
« Or nous dittes, belle Sansie,
Quel part est il alès logier ?
Es ce or en Prouvence ou en Brie ?
En Auvergne ou en Picardie ?
Le-te a-il dit point au mouvoir ? »
— « Oïl, dist elle, j’ai espoir
Qu’il s’en va en une contrée
D’un prince de grant renommée,
Sage, large, noble et vaillant.
Nommer le vous voeil maintenant :
Gaston s’appelle en ses escris,
Fois et Berne tient, je m’en bant.
Li beaus, li bons et li gentils. »
« Gaston ! dit la fille Olivier,
Par le corps la Viergne Marie !
Onques mès je n’oy bregier,
Nommer ensi jour de ma vie
Je, en toute la letanie,
Nul Gaston ni puis percevoir.
Mès or nous di, ce Gaston, voir !
Scet il de no mestier denrée,
Ne se d’une canemelée,
Sauroit il juier tant ne quant,
Ne danser au pré de Braibant,
À la manière de jadis,
Si com fait mon frère Engherant.
Li beaus, li bons et li gentils. »
À dont dist Marès dou Rosier :
« Tais toi, fole bien adrecie !
Quant tu vos mettre un tel pensier
De si noble et si grant lignie
Ou nombre de la bregerie,
On t’en deveroit bien ardoir.
Saces quil a sens et pooir ;
Et largèce continuée ;
Et tient terre si bien gardée
Que nul n’i fourfet un besant,
Tant quommes femes et enfant
En regracient Jhesu-Cris.
Di s’il vit en bon convenant