Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 11)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Là vis venir un écuyer gascon qui s’appeloit le Bascot de Mauléon ; et pouvoit avoir pour lors environ soixante ans, appert homme d’armes par semblant et hardi ; et descendit en grand arroi en l’hôtel où je étois logé à Ortais à la Lune, sur Ernaulton du Pan. Et faisoit mener sommiers autant comme un grand baron ; et étoit servi lui, et ses gens, en vaisselle d’argent. Et quand je l’ouïs nommer et vis que le comte de Foix et chacun lui faisoit grand’fête, si demanda à messire Espaing de Lyon : « N’est-ce pas l’écuyer qui se partit du chastel de Trigalet, quand le duc d’Anjou sist devant Mauvoisin ? » — « Oil, répondit-il, c’est un bon homme d’armes pour le présent et un grand capitaine. » Sur celle parole je m’accointai de lui, car il étoit en mon hôtel ; et m’en aida à accointer un sien cousin gascon, duquel j’étois trop bien accointé, qui étoit capitaine de Carlac en Auvergne, qui s’appeloit Ernaulton, et aussi fit le Bourg de Campane. Et ainsi qu’on parole et devise d’armes, une nuit après souper, séant au feu et attendant la mie-nuit que le comté de Foix devoit souper, son cousin le mit en voie de parler et de recorder de sa vie et des armes où en son temps il avoit été, tant de pertes comme de profits, et trop bien lui en souvenoit. Si me demanda : « Messire Jean, avez-vous point en votre histoire ce dont je vous parlerai ? » Je lui répondis : « Je ne sais. Aie ou non aie, faites votre conte ; car je vous oy volontiers d’armes, car il ne me peut pas du tout souvenir, et aussi je ne puis pas avoir été de tout informé. » — « C’est voir, » répondit l’écuyer. À ces mots il commença son conte et dit ainsi.....

(T. ii, p. 406.)

À ces mots demandèrent-ils le vin ; on l’apporta ; et bûmes, et puis dit le Bascot de Mauléon à moi : « Messire Jean, que dites-vous ? Êtes-vous bien informé de ma vie. J’ai eu encore assez plus d’aventures que je ne vous ai dit, desquelles je ne puis ni ne vueil pas de toutes parler. » — « Par ma foi, dis-je, sire, oui..... »

(T. ii, p. 411.)

De l’état de l’affaire et ordonnance du gentil comte Gaston de Foix ne peut-on trop parler en tout bien ni trop recommander, car pour le temps que je fus à Ortais, je trouvai tel et outre dont je ne puis mie de tout parler ; mais je sais bien que, par le temps que je y fus, je y vist moult de choses qui me tournèrent à grand’plaisance ; et là vis seoir à table le jour d’un Noël quatre évêques de son pays, les deux Clémentins et les autres deux Urbanistes.....

Et vous dis que grand’foison de ménestrels, tant de ceux qui étoient au comte que d’autres étrangers, avoit en la salle, qui tous firent par grand loisir leur devoir de leur menestrandie. Et ce jour le comte de Foix donna, tant au menestriers comme aux hérauts, la somme de cinq cens francs, et revêtit les menestriers du duc de Tourraine qui là étoient de drap d’or et fourré de fin menu vair ; lesquels draps furent prisés à deux cens francs ; et dura le dîner jusques à quatre heures après nonne.

Et pour ce parole je très volontiers de l’état du gentil comte de Foix, car je fus douze semaines en son hôtel, et très bien administré et délivré de toutes choses. Et durant le temps que je fus à Ortais je pouvois apprendre et ouïr nouvelles de tous pays, si je voulois, des présentes et des passées. Et aussi le gentil chevalier messire Espaing de Lyon, en laquelle compagnie je étois entré au pays et auquel je m’étois découvert de mes besognes, m’accointa de chevaliers et d’écuyers qui me savoient recorder justement ce que je demandois et requérois à savoir.

(T. ii, p. 414.)

En ce temps se tenoit messire Louis de Sancerre, maréchal de France, en la Languedoc, en la marche de Toulouse et de Carcassonne ; et savoît bien le traité qui étoit fait entre le duc de Berry et le comte de Foix, pour le mariage de la fille au comte de Boulogne que le duc de Berry vouloit avoir, quoique la damoiselle fût moult jeune. Si eut affection le maréchal de France de venir voir le comte de Foix : et crois, selon que je fus informé de ses gens a Ortais, car là me trouva-t-il environ la Noël quand il vint, que le roi de France l’y envoya. Je vous dirai a quelle instance.....

(T. ii, p. 755.)

Ainsi s’ébattirent ensemble, le terme que le maréchal de France fut là, le comte de Foix et le dit maréchal ; et, quand il prit congé, le comte de Foix lui fit donner un très beau coursier, et un très beau mulet, et un très beau roncin, tous ensellés très richement, et à messire Robert de Chalus qui là étoit et à messire Guichard Dauphin, et aux chevaliers et écuyers du maréchal, et espécialement aux chevaliers, à chacun deux cens francs, et, à chacun écuyer cinquante francs. Donc prit le maréchal congé pour retourner vers Toulouse ; et je voulois aussi retourner avecques lui, mais le comte de Foix ne le voult pas consentir ; et me dit que je demeurerois encore. Si me convint demeurer et attendre sa volonté.....

(T. ii, p. 755.)

Il assiste à une joute à Bordeaux en 1389 et revient à Orthez.

En ce temps, et environ l’an renouvelant, y eut à Bordeaux sur Gironde un appertise d’armes, devant le duc de Lancastre, de cinq Anglois de l’hôtel du duc et de cinq François, dont les aucuns étoient de l’hôtel du maréchal de France… Et vous dis que, pour voir ces armes faire, plusieurs chevaliers et écuyers de Béarn, et de l’hôtel du comte de Foix se mirent au chemin ; et je me mis en leur compagnie deux bonnes journées ; car d’Ortais jusques à Bordeaux, il n’y a que vingt et quatre lieues. Et vîmes les armes faire, qui furent faites à Bordeaux, en la place devant Saint-Andrieu, présens, le duc de Lancastre, la duchesse et leur fille, et les dames et damoiselles du pays, dont il y en avoit grand’foison… Ainsi se portèrent ces armes ; et puis se départirent toutes gens, et se mirent au retour, chacun s’en r’alla en son lieu.

(T. ii, p. 756.)

Il quitte le comte de Foix après une visite de trois mois, et retourne en France en la compagnie de la duchesse de Berry.

Ces ambassadeurs s’ordonnèrent pour partir, et l’évêque d’Autun en leur compagnie ; et fut la finance mise en sommiers ; et s’en chevauchèrent tous ensemble, et cheminèrent tant que ils entrèrent en Béarn et vinrent à Morlens. Tout le pays d’environ étoit chargé de gens d’armes, de par le comte de Foix, et étoient épars ens ès forts et ens ès villages plus de mille lances, car il ne vouloit pas être trompé du duc de Berry. Le comte de Foix ne fut pas présent à délivrer la demoiselle de Boulogne, mais il y avoit envoyé un sien frère bâtard, gentil et sage chevalier qui s’appeloit messire Ernaut Guillaume de Béarn, et son fils bâtard, un jeune chevalier, messire Yvain de Foix. Les deux, avec plusieurs autres, firent état et excusèrent le comte qui se tenoit à Pau, et reçurent le payement ; et là, par procuration, l’évêque d’Autun en Bourgogne, épousa au nom du duc de Berry la jeune fille de Boulogne, qui s’appeloit Jeanne et pouvoit avoir environ douze ans et demie.

Et je, sire Jean Froissart, qui celle histoire ai dictée et ordonnée, par l’aide et grâce de Dieu, en paroles, comme cil qui étoit présent à toutes ces choses, pris adonc congé au gentil comte de Foix, pour retourner en France avec sa cousine ; lequel me fit grand profit à mon département, et m’enjoignit amiablement que encore je le allasse voir : laquelle chose sans faute je eusse fait si il fût demeuré le terme de trois ans en vie ; mais il mourut, dont je rompis mon chemin, car, sans lui trouver au pays, je n’y avois que faire. Dieu en ait l’âme par son commandement.

Après toutes ces choses accomplies à leur devoir, et que les trente mille francs furent délivrés et la demoiselle épousée par procuration, si comme ici dessus est dit, on se départit de Morlens après boire, et vint-on ce jour gésir en la cité de Tarbes en Bigorre, laquelle est royaume de France. Et vous devez savoir que le duc de Berry avoit envoyé à Toulouse et fait faire chars et chariots pour la dame, si riches et si nobles que merveille seroit à deviser, en tout état tel comme à lui appartenoit. Et exploitèrent tant les dessus dits ambaxadeurs et leur dame, qu’ils vinrent en la cité de Toulouse, et si y reposèrent deux jours, et puis s’en partirent et se mirent au chemin pour venir vers Avignon ; et les accompagna le maréchal de France, messire Louis de Sancerre à bien cinq cens lances, car il l’avoit du commandement du roi, tant que elle fût venue à Ville-Neuve de-lez Avignon ; ce fut par un lundi soir. Le mardi à dix heures, elle passa le pont sur Rhône en Avignon. Et allèrent encontre lui tous les cardinaux ; et fut la dame amenée en Avignon, et descendit au palais, d’une très belle et bonne haquenée toute blanche que le pape lui avoit envoyée. Et dîna là et tous les seigneurs. Sachez que ce pape Clément la recueillit grandement. Il y étoit tenu, car la damoiselle étoit fille de son cousin germain, le comte Jean de Boulogne. Et fut la dame logée à l’hôtel du cardinal de Tury ; et le vendredy au matin elle se partit d’Avignon et vint à Orange ; et là fut jusques au dimanche, car le prince étoit son cousin.

Celle dame, à petites journées et à grands frais, exploita tant que elle vint en Auvergne, et fut amenée à Riom ; et le jour de la Pentecôte au matin le duc de Berry l’épousa en sa chapelle. Et là furent, d’Auvergne, le comte de Boulogne, le comte Dauphin, le sire de la Tour, le sire de Roye, et messire Hugues Dauphin, et grand’foison de seigneurs et de dames, et là fus présent. Et après toutes ces fêtes, si m’en retournai en France, avec le seigneur de la Rivière.

1389. — Dans la pastourelle suivante, qu’il composa pour le comte de Foix, on croit qu’il s’était personnifié dans Ogier Louvière dont le père, nommé Thomas, savait blasonner.

PASTOURELLE.

En un beau pré vert et plaisant,

Par dessus Gave la rivière,

Entre Pau et Ortais séant,

Vi l’autr’ier, ensi quà prangière,

Maint bregier et mainte bregère

Qui devisoient des estas

Des hauls, des moyens et des bas,

Sans parler de leur bregerie,

Mes d’armes et d’armoierie.

Leur oy beaucop deviser,

France et Engleterre nommer,

Portingal, Castille aux chasteaus,

Navare, Arragon et Bourdeaus,

Osterice, Bretagne et Blois ;

Et pas n’oublioient entre éauls

Les armes de Berne et de Fois.

Et encores trop plus avant,

Je leur oy nommer Bavière,

Flandres, Lussembourc et Braibant,

Bourgogne, Haynau et Dompiere,

Savoie, Sanssoirre et Rivière,

Boulongne, Genève et Damas,

Champagne, Artois, Cypre et Baudas,

Constantinoble et Hermenie,

Alemagne, Bar, Hongerie,

Lancastre, Herbi et Mortemer ;

Et puis leur oy rassambler,

Vivres, fasses, chiés et labiaus,

Bendes, bares, peus et aigliaus,

Coquilles, hamecès et crois ;

Et encore y nommoit Buriaus

Les armes de Berne et de Fois.

Adonques vi un bregier grant,

Qui s’appelloit Ogier Louviere,

Qui salli tantost en estant,

Et mist main à une aloière,

En disant : « Seignour, par saint Père !

Je puis parler de tels cas,

Car mon père, seignour Thomas,

En fu ouvriers toute sa vie.

Et tant servi chevalerie

Qu’y aprist à blasonner.

Et encores, pour l’esprouver

Tenés, velà en deus fardeaus,

Banières et escuçons beaux.

Or regardès dedens les plois ;

Se point trouverés entre ceauls

Les armes de Berne et de Fois.

Adont vi un bregier normant,

Qui tronca tantos la banière

D’un fardiel, et dist en riant :

Oh ! par sainte Genevière !

Ve-le-ci d’armoierie cière,

Ouvrées sus bon camoucas !

Beau seignour, or n’oubliès pas ;

Le vaillant contre qui se crie.

La ducoise de Normandie,

Et ceste d’Orliens c’est tout cler,

Por un jour les vies sauver,

En France en la cité de Meauls,

En batailles et cembiaus,

A-t-on bien vu pluisours fois,

En banière et en pennonciaus

Les armes de Berne et de Fois.

Adont dist la fille Engherant :

« Feroit on riens à ma proyère

De quoi, devîsèmes errant,

De l’armoierie la manière ? »

« Comment les voes-tu ? en banière ?

Respont Anseaus, tu les auras.

Le champ est d’or ; c’est uns beaus draps ;

Mais d’Arragon il se champie,

Car il en descend de lignie ;

Si les poet et doit bien porter.

Et Berne est, au voir ordener,

De deux vaches en rouges peauls

Passans, et à leurs hateriaus

Ont esquières d’asur ; c’est drois.

Or va fais paindre en tes supeaus

Les armes de Berne et de Fois.

« Princes, encor li dist Anseaux,

On t’a bien taillié tes morseaux.

Par raison ores lu cognois,

Se plus lourde n’es qu’uns vaneaux

Les armes de Berne et de Fois. »

1389. — Il composa une pastourelle sur le mariage du duc de Berry avec Jeanne de Boulogne, qui se célébra en sa présence à Riom en Auvergne.

PASTOURELLE.

Assés près dou castiel dou Dable,

Li quels est au conte Daufin,

Vi l’autr’ier ordonner leur table

Bregbieres et breghièrs, afin

Que sus n’avoit pieument ne vin,

Mès pain et sel, aus et ongnons.

Dist li uns : « Beau seignour, buvons

De la fontaine qui sourt ci.

Bien devons estre resjoy

Et mettre arrière toute songne

Pour le pastourel de Berry

Et la pastoure de Boulongne.

C’est chose toute véritable,

Car à Rion fui hier matin.

Là vi en estat honnourable

Ceuls qui sont estrait de hault lin.

Pas n’estoient vesti de lin,

Mès de garnemens beaus et bons.

Là vi chevaliers et barons,

Dames, damoiselles aussi ;

Et bien sçai que quanque là vi

Fait estoit sans mot de mençongne

Pour le pastourel de Berry

Et le pastour de Boulongne.

— « C’est voir, ce dist la fille Orable,

Car l’autre jour mist son roncin

Uns escuyers en nostre estable,

Qui sievoit auques le chemin ;

Et oy que chevalier fin

Des quels il me nomma les noms,

En ont travillié vauls et mons.

S’Ausoerre nomma, je t’afi,

Rivière, La Tremoulle, Assi.

Cil quatre ont mené la besongne.

Pour le pastourel de Berry

Et le pastour de Boulongne.

Encores me dist un notable,

« Li escuiers en son latin

Le quel j’ai moult à agréable ;

Quoique la touse ait à cousin

Le pape qui a maint florin

Et qui poet donner de beaus dons ;

Se l’a gardé uns puissans homs,

Li contes de Fois, et nouri

Environ noef ans et demi ;

En ce n’a blasme ne virgongne

Pour le pastourel de Berry

Et le pastour de Boulongne.

« Signour, ce dist Robins Coursable,

La chose vient à bonne fin,

Et se nous est moult honnourable

Quant Boulongne aurons à voisin :

Or voeil cote de camelin

Faire ; j’ai tondu mes moutons,

Et vous pris que nous en alons

À Rion ; j’emporte avec mi

Flageot, muse et fretel joli,

Qu’on m’a envoyé de Coulongne

Pour le pastourel de Berry,

Et Ja pastoure de Boulongne.

— Belles, di-je, je vous affi ;

Avecques vous irai aussi

Et si ferai quelque besongne

Pour le pastourel de Berry,

Et la pastoure de Boulongne. »

Il visite à Avignon les reliques de saint Pierre de Luxembourg.

On se pourroit émerveiller de la grand’créance, que ceux du pays de là environ avoient au corps de Saint Pierre de Luxembourg, et des visitations qu’ils y faisoient, et des présens que rois, ducs, comtes, dames et gens de tous états faisoient. Et en ces jours que je fus en Avignon, car par là, pour le voir, je retournai de la comté de Foix, de jour en jour ces œuvres et magnificences s’augmentoient, et me fut dit qu’il seroit canonisé, Je ne sais pas comment depuis il en est avenu.

(T. ii, p. 662.)

Dans la même année, 1389, il va à Bruges et à Middelbourg prendre des renseignement sur les faits appris chez le comte de Foix.

Et véritablement je vous dis, et veuil bien que ceux qui viendront après moi sachent que, pour savoir la vérité de celle histoire et enquerre justement de tout, en mon temps j’en os beaucoup de peine, et cerchai moult de pays et de royaumes pour le savoir ; et en mon temps congnus moult de vailians hommes, et vis en ma présence, tant de France comme d’Engleterre, d’Escosse, de Castille et de Portingal, et des autres terres, duchés et comtés qui se sont conjoints, eux et leurs gens, en ces guerres, auxquels j’en parlai et par lesquels je m’informai, et volontiers. Ni aucunement je n’eusse point passé une enquête faite de quelque pays que ce fût, sans ce que je eusse, depuis l’enquête faite, bien sçu que elle eût été véritable et notable. Et pourtant que, quand je fusse en Berne devers le gentil comte Gaston de Foix, je fus informé de plusieurs besognes, lesquelles étoient advenues entre Castille et Portingal, et je fus retourné au pays de ma nation, en la comté de Hainaut et en la ville de Valenciennes, et je m’y fus rafreschi un terme, et plaisance me prit à ouvrer et à poursuivir l’histoire que je avois commencée, je me advisai par imagination que justement ne le ponvois pas faire, par avoir singulièrement les parties de ceux qui tiennent et soutiennent l’opinion du roi de Castille, et me convenoit donc, si justement voulois ouvrer, ouïr autant bien parler les Portingalois, comme je avois fait les Gascons et Espaignols en l’hôtel de Foix et sur le chemin allant et retournant. Si ne ressoignai pas la peine ni le travail de mon corps, mais m’en vins à Bruges en Flandre pour trouver les Portingalois et Lussebonnois, car toujours en y a grand’planté. Or regardez comment je fis, si c’est de bonne aventure : il me fut dit, et je le trouvai bien en voir, que si je y eusse visé sept ans, je ne pouvois mieux venir à point à Bruges que je fis lors ; car on me dit, si je voulois aller à Melles-de-Bourch en Zélande, je trouverois là un chevalier de Portingal, vaillant et sage homme, et du conseil du roi de Portingal, qui nouvellement étoit là arrivé ; et par vaillance il vouloit aller, et tout par mer, en Prusse. Cil me diroit et parleroit justement des besognes de Portingal, car il avoit été à toutes et par toutes. Ces nouvelles me réjouirent ; et me partis de Bruges avec un Portingalois en ma compagnie, qui connoissoit bien le chevalier, et m’en vins à l’Escluse ; et là montai en mer ; et fis tant, par la grâce de Dieu, que je arrivai à Melles-de-Bourch. Si m’accointa l’homme qui étoit avecques moi du chevalier cy dessus nommé, lequel je trouvai gracieux, sage et honorable, courtois et accointable ; et fus de-lez lui six jours ou environ, et tant comme il me plut à y être environ le jour, car il gisoit là par défaut de vent.

Cil m’acointa et me informa de toutes les besognes advenues entre le royaume de Castille et le royaume de Portingal, depuis la mort du roi Ferrant jusques au jour qu’il étoit issu hors du dit royaume ; et si doucement et si arréement le me contoit, et tant volontiers, que je prenois grand plaisance à l’ouïr et à l’escripre. Et quand je fus informé de tout ce que je voulois savoir, et vent fut tenu, il prit congé à moi et entra en une carraque, grande et forte assez pour aller par mer par tout le monde, et pris congé à lui dedans le vaissel. Aussi firent plusieurs riches marchands de son pays qui l’étoient venu voir de Bruges, et les bonnes gens de Melles-de-Bourch. Or retournai depuis à Bruges et en mon pays : si ouvrai sur les paroles et relations faites du gentil chevalier, messire Jean Ferrant Perceck, et chroniquai tout ce que de Portingal et de Castilie est advenu jusques à l’an de grâce mil trois cent quatre vingt et dix.

(T. ii, p. 462.)

À son retour à Paris, en 1389, il va visiter la Flandre et revient à Paris.

Or considérez entre vous qui le lisez, ou le lirez, ou avez lu, ou orrez lire, comment je puis avoir sçu ni rassemblé tant de faits desquels je traite et propose en tant de parties. Et pour vous informer de la vérité, je le commençai jeune dès l’âge de vingt ans ; et si, suis venu au monde avec les faits et les avenues ; et si, y ai toujours pris grand’plaisance plus que à autre chose ; … et, partout où je venois je faisois enquête aux anciens chevaliers et écuyers qui avoient été en faits d’armes, et qui proprement en savoient parler, et aussi à aucuns hérauts de crédence pour vérifier et justifier toutes matières. Ainsi ai-je rassemblé la haute et noble histoire et matière, et le gentil comte de Blois dessus nommé y a rendu grand’peine ; et tant comme je vivrai, par la grâce de Dieu, je la continuerai ; car comme plus y suis et plus y laboure et plus me plaît ; car ainsi comme le gentil chevalier et écuyer qui aime les armes et en persévérant et continuant il s’y nourrit et parfait, ainsi en labourant et ouvrant sur cette matière je m’habilite et délite.

Vous devez savoir que quand je, auteur de celle histoire, fus issu de l’hôtel le noble Gaston de Foix et retourné en Auvergne et en France, en la compaignie et roulte du gentil seigneur de la Rivière et de messire Guillaume de la Trémoille, lesquels avoient amené la duchesse de Berry, madame Jeanne de Boulogne, de-lez le duc Jean de Berry son mari, qui épousé l’avoit en la ville de Riom en Auvergne, car à toutes ces choses je fus, si en puis bien parler, et je fus venu à Paris, je trouvai le gentil seigneur de Coucy, un de mes seigneurs et maîtres, qui nouvellement s’étoit marié à une jeune dame, fille au seigneur et duc de Lorraine. Lequel sire de Coucy me fit très bonne chère et me demanda des nouvelles de Foix, de Berne et du pape Clément d’Avignon, et de ce mariage de Berry et de Boulogne, et de un sien grand ami, un mien seigneur et maître aussi, le comte Béraud, Dauphin d’Auvergne. À toutes ces demandes je répondis de ce que je savois et que j’avois vu, et tant qu’il m’en sçut gré et me dit : « Vous en viendrez avec moi. Je m’en vais en Cambrésis en un chastel que le roi m’a donné, que on appelle Crève-cœur. C’est à deux lieues de Cambray et à neuf lieues de Valenciennes. » — « Monseigneur, dis-je, vous dites vérité. » Je me mis en sa roulte et compaignie, et sur le chemin il me conta ce que vous dirai........

(T. iii, p. 1 et 2.)

Ainsi chevauchant nous vînmes à Crèvecœur ; et là fus de-lez lui trois jours, tant que je fus reposé et rafreschi, et puis pris congé et vins à Valenciennes, et là fus quinze jours ; et puis m’en partis et m’en allai en Hollande voir mon gentil maître et seigneur, le comte de Blois ; et le trouvai à Esconnehove, et me fit très bonne chère, et me demanda des nouvelles. Je lui en dis assez de celles que je savois. Et fus de-lez lui un mois, que là que à la Gode ; et puis pris congé pour retourner en France et pour savoir la vérité de ce parlement qui se tenoit à Lolinghen des François et des Anglois, et aussi pour être à une très noble fête qui devoit être en la ville de Paris à la première entrée de la roine Isabel de France, qui encore n’y avoit point entré. Pour savoir le fond de toutes ces choses, je m’en retournai parmi Brabant ; et fis tant que je me trouvai à Paris huit jours avant que la fête se tînt ni fît, tant eus-je de pourvéances des seigneurs de France et d’Escosse qui étoient venus au parlement. Si m’acointa de messire Guillaume de Melun qui m’en dit toute l’ordonnance, et comment le comte de Saint-Pol étoit passé outre en Angleterre pour voir le roi Richard son serourge, et pour confirmer la trêve qui étoit donnée trois ans. « Mais il sera ici, comment que ce soit, à notre fête. »

Je demandai au dit messire Guillaume de Melun quels seigneurs d’Escosse avoient été à ce parlement, et le demandois pourtant que en ma jeunesse je fus en Écosse, et cherchai tout le royaume d’Écosse jusques à la sauvage Écosse ; et eus en ce temps que je y fus et demeurai en la cour du roi David d’Escosse, la connoissance de la greigneur partie des barons et chevaliers. Il me répondit et dit : « L’évêque de Bredanne y a été, messire Jakemes et messire David de Lindesée, et messire Gautier de Saint-Clar. » Je mis tout en retenance et puis entendis à écrire et registrer tout ce que je vis et ouïs dire de vérité que avenu étoit à la fête, à l’entrée et venue à Paris de la roine Isabel de France, dont l’ordonnance ainsi s’ensuit.

(T. iii, p. 2 et 3.)

1389. — Il assista à l’entrée d’Isabeau de Bavière à Paris, et composa même une ballade à ce sujet. Elle se termine ainsi, en rappelant sa chronique.

Princes, pour faire ent convenance

J’ai bien mis ailleurs la substance ;

Et pour l’amour des fleurs de lys

Comment la royne de France

Est la première entrée à Paris.

Il revoit et continue son histoire en 1390.

Mais les grands seigneurs terriens de qui le bien de commencement vient à l’Église n’en fesoient encore que rire et jouer, au temps que escripsis et chroniquai ces chroniques, l’an de grâce mil trois cent quatre vingt dix.

(T. ii, p. 458.)

Dans la même année 1390, il va en Anjou.

On me pourroit demander, qui voudroit, dont telles choses me viennent à savoir, pour en parler si proprement et si vivement. J’en répondrois à ceux qui m’en demanderoient : que grand’eure et grand’diligence je mis en mon temps pour le savoir, et encerchai maint royaume et maint pays, pour faire juste enquête de toutes les choses qui ci-dessus sont contenues en celle histoire, et qui aussi en suivant en descendront ; car Dieu me donna la grâce et le loisir de voir en mon temps la greigneur partie et d’avoir la connoissance des hauts princes et seigneurs, tant en France comme en Angleterre. Car sachez que, sus l’an de grâce mil trois cent quatre vingt et dix, je y avois labouré trente-sept ans, et à ce jour je avois d’âge cinquante-sept ans. Au terme de trente sept ans, quand un homme est dans sa force et en son venir, et il est bien de toutes parties, car de ma jeunesse je fus cinq ans de l’hôtel au roi d’Angleterre et de la roine, et si fus bien de l’hôtel du roi Jean de France et du roi Charles son fils, si pus bien sus ce terme apprendre et concevoir moult de choses. Et pour certain, c’étoit la greigneur imagination et plaisance que je avois, que toujours enquérir avant et de retenir, et tantôt escripre comment j’en avois fait les enquêtes. Et comment je fus adonc informé, et par qui, de la prise du connétable et de ce qui en descendit, je le vous dirai.

Je chevauchois, en ce temps que les choses furent advenues, ou un an après, de la cité d’Angers à Tours en Touraine ; et avois geu à Beaufort en Vallée. À lendemain, d’aventure je trouvai au-dehors le Mont-le-Herne un chevalier de Bretagne et d’amont, lequel s’appeloit messire Guillaume d’Ancenis, et s’en alloit voir la dame de Mailly en Touraine, sa cousine, et ses enfans, car elle étoit nouvellement vefve. Je m’acointai du chevalier, car je le trouvai courtois et doux en ses paroles. Je lui demandai des nouvelles, et par espécial de la prise du connétable, dont je tendois fort à savoir la vérité. Il la me dit, car il disoit que il avoit été à Vannes au parlement qui y fut, avec le seigneur d’Ancenis, un sien cousin et un grand baron de Bretagne. Et tout ainsi comme Espaing du Lion me dit et informa des choses dessus dites qui étoient advenues en Foix, en Béarn et en Gascogne, et aussi messire Jean Percek des avenues de Portingal et de Castille, me conta plusieurs choses le gentil chevalier ; et plus m’en eût conté si je eusse longuement chevauché en sa compagnie.

Entre Mont-le-Herne et Prilly, a quatre grandes lieues, et nous chevauchions bellement à l’aise des chevaux. Et là, sus ce chemin, il me conta moult de choses, lesquelles je mis bien en remembrance et par espécial des avenues de Bretagne. Et ainsi que nous chevauchions et que nous étions près de Prilly à une lieue, nous entrâmes en un pré. Là s’arrêta-t-il et dit : « Ha ! Dieu ait l’âme du bon connétable de France ! fit ici une fois une belle journée et profitable pour ce pays, dessous la bannière messire Jean de Beuil, car il n’étoit pas connétable, mais étoit nouvellement venu et issu hors d’Espaigne. » Et comment il en advint je le demandai. « Je le vous dirai, dit-il, mais que nous soyons à cheval. » Il monta et nous montâmes ; il commença à chevaucher bellement et puis à faire son conte ainsi comme il en advint…

Tous les livres