Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 12)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

(T. ii, p. 601.)

Par ceste déconfiture, beau maître, dit le chevalier, fut délivré tout ce pays ici environ, ni oncques depuis n’y eut pillards ni Anglois qui s’y amassèrent : si que je dis que le connétable Bertran fut un vaillant homme en son temps, et moult profitable pour l’honneur du royaume de France, car il y fit plusieurs recouvrances. » — « Par ma foi, sire, dis-je, vous dites voir ; ce fut un vaillant homme et aussi est messire Olivier de Clayquin son frère. »

À ce que je nommai Clayquin le chevalier commença à rire, et je lui demandai : « Sire, pourquoi riez-vous ? » — « Je le vous dirai, dit-il, pourtant que vous avez nommé Clayquin. Ce n’est pas le droit surnom d’eux, ni ne fut oncques, comment que tous ceux qui en parlent le nomment ainsi, et nous aussi bien comme vous qui sommes de Bretagne ; et messire Bertran, lui vivant, y eût volontiers adressé et remédié si il eût pu ; mais il ne put oncques, car le mot est tel que il chiet en la bouche et en la parole de ceux qui le nomment, mieux que l’autre. »

Et adonc lui demandai : « Or me dites, sire, par votre courtoisie, a-t-il grand’différence de l’un à l’autre ? » — « Si m’aist Dieu, nennil, dit-il ; il n’y a autre différence de l’un à l’autre, fors que on devroit dire messire Bertran du Glay-Aquin ; et je vous dirai dont ce surnom anciennement lui vint, selon ce que j’ai ouï recorder les anciens ; et aussi c’est une chose toute véritable, car on le trouve en escripst ès anciennes histoires et chroniques de Bretagne. »

Celle parole que le chevalier me dit me fit grand bien ; et lui dis adonc : « Ha ! doux sire, vous me ferez grand plaisir au recorder, et si le retiendrai de vous, ni jamais je ne l’oublierai ; car messire Bertran fut si vaillant homme que on le doit augmenter ce que on peut. » — « Il est vérité, dit le chevalier, et je le vous dirai. » Lors commença messire Guillaume d’Ancenis à faire son conte.

(T. ii, p. 602.)

« Or vous ai-je conté l’extrasse de messire Bertran du Glay-Aquin. » — « C’est vérité, sire, dis-je ; si vous en sais grand gré et jamais ne l’oublierai. » Atant vînmes-nous à la ville de Prilly.

Si j’eusse été à loisir autant avecques messire Guillaume d’Ancenis que je fus avecques messire Espaing du Lyon, quand je chevauchai de la cité de Pamiers jusques à Ortais en Béarn, ou que je fus avecques messire Jean Ferrant Percek, le chevalier de Portingal, il m’eût dit et conté plusieurs choses ; mais nennil, je n’y fus point longuement ; car tantôt après dîner, que nous eûmes chevauché ensemble deux lieues, nous vînmes sus un chemin croisé, la où il y avoit deux voies, dont l’une alloit à Tours en Touraine, où je tendois à aller, et l’autre à Mailly, où il vouloit aller : à ce chemin se défit notre compagnie. Il me donna congé et je le pris ; mais entre Prilly et notre département il m’avoit dit plusieurs choses, et par espécial de celles de Bretagne, et comment l’évêque de Langres, qui y fut envoyé au lieu de l’évêque de Bauvais qui mort étoit, et messire Jean de Vienne et messire Jean de Beuil, exploitèrent devers le duc, et la réponse que il leur fit, quand il les eut ouïs parler ; sur laquelle information du chevalier je me suis fondé et arrêté et ai escript ce qui s’en suit......

(T. ii, p. 603.)

1392. — Il se trouve à Paris au moment de l’attaque nocturne de Pierre de Craon entre le connétable Olivier de Clisson, le jour de la Fête-Dieu.

Je, auteur et proposeur de celle histoire, pour ces jours que le meschef avint sur le connétable de France, messire Olivier de Cliçon, j’étois à Paris. Si et dus par raison bien être informé selon l’enquête que je fis.

(T. iii, p. 147.)

1393

Pour ce temps et pour savoir le vérité de leurs traités (entre les Français et les Anglais à Lolinghen) ce que savoir on en pouvoit, je, Jean Froissart, auteur et proposeur de ce livre, fus en la bonne ville d’Abbeville, comme cil qui grand’connoissance avoit entre les seigneurs ; si en demandois à la fois à ceux qui aucune chose en dévoient savoir.

(T. iii, p. 186.)

Mais je, auteur de celle histoire, qui pour ce temps séjournois à Abbeville pour ouïr et savoir des nouvelles, ne pus pour lors savoir la vérité comme la paix étoit emprise.

(T. iii, p. 190.)

1394. — Séjour de sire Jean Froissart en Angleterre.

Car le dit duc de Glocestre me conta depuis toutes ces paroles (de Robert l’Hermite en 1392) en son hôtel à Plesby.

(T. iii, p. 190.)

Le roi d’Angleterre lui donna grands dons, si comme le dit héraut, nommé le roi Marcke, me dit depuis à grand loisir, chevauchant avecques lui au royaume d’Angleterre.

(T. iii, p. 191.)

Vérité fut et est que je, sire Jean Froissart, pour ce temps trésorier et chanoine de Chimai, séant en la comté de Hainaut et de la diocèse de Liége, ens très grand’affection et imagination d’aller voir le royaume d’Angleterre, quand je, qui avois été à Abbeville, vis que les trêves étoient prises entre le royaume de France et le royaume d’Angleterre, leurs conjoins et adhérens, à durer quatre ans par mer et par terre ; et plusieurs raisons m’émouvoient à faire ce voyage. La première étoit, pour ce que de ma jeunesse j’avois été nourri en la cour et hôtel du noble roi Édouard, de bonne mémoire, et de la noble roine Philippe sa femme, et entre leurs enfans et les barons d’Angleterre, qui pour ce temps vivoient et y demeuroient ; car toute honneur, amour, largesse et courtoisie j’avois vu et trouvé en eux. Si désirois à voir le pays ; et me sembloit en mon imagination que, si vu l’avois, j’en vivrois plus longuement ; car vingt sept ans tous accomplis je m’étois tenu de y aller ; et si je n’y trouvois les seigneurs, lesquels a mon département j’avois vus et laissés, je y verrois leurs hoirs, et ce me feroit trop grand bien ; aussi pour justifier les histoires et les matières dont j’avois tant escript d’eux. Et en parlai à mes chers seigneurs qui pour le temps régnoient, monseigneur le duc Aubert de Bavière, comte de Hainaut, de Hollande, de Zélande et sire de Frise, et à monseigneur Guillaume son fils, pour ces jours comte d’Ostrevant, et à ma très chère et honorée dame Jeanne, la duchesse de Brabant et de Luxembourg, et à mon très cher et grand seigneur, monseigneur Enguerrand, sire de Coucy, et aussi à ce gentil seigneur le chevalier de Gommignies, lequel, de sa jeunesse et de la mienne, nous étions vus en Angleterre en l’hôtel du roi et de la roine ; et aussi avoit fait le sire de Coucy et tous les nobles de France, qui à Londres tenoient ôtagerie pour la rédemption qui faite avoît été du roi Jean de France, si comme il est contenu en notre histoire et en ce livre bien derrière.

Ces trois seigneurs dessus nommés auxquels j’en parlai, et le sire de Gommignies et madame de Brabant, le me conseillèrent ; et me donnèrent toutes lettres adressans au roi et à ses oncles, réservé le sire de Coucy, car, pour ce qu’il étoit François, il n’y osa escripre, fors tant seulement à sa fille que pour lors on appeloit la duchesse d’Irlande, Et avois, de pourvéance, fait escripre, grosser et enluminer et recueillir tous les traités amoureux et de moralité, que au terme de trente quatre ans je avois, par la grâce de Dieu et d’amour, faits et compilés ; laquelle chose réveilloit grandement mon désir pour aller en Angleterre et voir le roi Richard d’Angleterre, qui fils avoit été au noble et puissant prince de Galles et d’Aquitaine, car vu ne l’avois depuis qu’il fut tenu sur les fonts en l’église cathédrale de la cité de Bordeaux, car pour ces jours je y étois ; et avois intention d’aller au voyage d’Espaigne avecques le prince de Galles et les seigneurs qui au voyage furent ; mais quand nous fûmes en la cité de Dax, le prince me renvoya arrière en Angleterre devers madame sa mère. Si désirois ce roi Richard à voir, et messeigneurs ses oncles ; et étois pourvu d’un très beau livre et bien aourné, couvert de velours, garni et doux d’argent doré d’or, pour faire présent et entrée au roi. Et selon l’imagination que j’eus, j’en pris légèrement la peine et le travail, car qui volontiers fait et entreprend une chose, il semble qu’elle ne lui coûte rien. Et me pourvéis de chevaux et d’ordonnance, et passai la mer à Calais, et vins à Douvres le douzième jour du mois de juillet ; et quand je fus venu à Douvres, je n’y trouvai homme de ma connoissance du temps que j’avois fréquenté en Angleterre ; et étoient les hôtels tous renouvelés de nouvel peuple, et les jeunes enfans devenus hommes et femmes, qui point ne me connoissoient, ni moi eux.

Si séjournai là demi-jour et une nuit pour moi rafreschir, et mes chevaux ; et fut par un mardi ; et le mercredi, ainsi que sur le point de neuf heures, je vins à Saint-Thomas de Cantorbie voir la fierté et le corps saint, et la tombe du noble prince de Galles, qui là est enseveli très richement. Je ouïs la haute messe et fis mon offrande au corps saint, et puis retournai dîner à mon hôtel. Si entendis que le roi d’Angleterre devoit là venir le jeudi en pélerinage ; et étoit retourné d’Irlande où il avoit été en ce voyage bien neuf mois ou environ ; et volontiers visitoit l’église Saint-Thomas de Cantorbie, pour la cause du digne et honoré corps saint, et que son père y étoit ensepveli. Si avisai que je attendrois là le roi, comme je fis. Et vint à lendemain à très grand arroi et bien accompagné de seigneurs, de dames et de damoiselles ; et me mis entre eux et entre elles, et tout me sembla nouvel ; ni je n’y connoissois âme, car le temps étoit bien changé en Angleterre depuis le terme de vingt huit ans ; et là, en la compagnie du roi, n’avoit nul de ses oncles, car le duc de Lancastre étoit en Aquitaine et les ducs d’Yorch et de Glocestre étoient autre part. Si fus du premier ainsi que tout ébahi ; car encore, si j’eusse vu ni trouvé un ancien chevalier qui vivoit, lequel fut des chevaliers et de la chambre du roi Edouard d’Angleterre, et étoit, pour le présent dont je parle, encore des chevaliers du roi Richard d’Angleterre et de son plus étroit et espécial conseil, je me fusse réconforté et me fusse tiré devers lui. Le chevalier on le nommoit messire Richard Stury. Bien demandai pour lui si il vivoit. On me dit, oil. Mais point n’étoit là, et séjournoit à Londres. Donc m’avisai que je me trairois devers messire Thomas de Percy, grand sénéchal d’Angleterre qui là étoit : si m’en acointai, et le trouvai doux, raisonnable et gracieux ; et se offrit pour moi à présenter mon corps et mes lettres au roi. De ces promesses je fus tout réjoui ; car aucuns moyens convient avoir, avant que on puisse venir à si haut prince que le roi d’Angleterre. Et alla voir en la chambre du roi si il étoit heure ; mais il trouva que le roi étoit retrait pour aller dormir ; et ainsi il me dit que je me retraisse à mon hôtel Je le fis ; et quand le roi eut dormi, je retournai en l’hôtel de l’archevêque de Cantorbie où il étoit logé, et trouvai messire Thomas de Percy qui s’ordonnoit et faisoit ses gens ordonner pour chevaucher, car le roi vouloit chevaucher et venir gésir à Espringhe, dont au matin il étoit parti. Je demandai au dit messire Thomas conseil de mes besognes. Il me dit et conseilla que pour l’heure je ne fisse nul semblant de ma venue ; mais me misse en la route du roi ; toujours me feroit-il bien loger, tant que le roi seroit assis en le pays où il alloit et il seroit, en tout son hôtel, dedans deux jours. C’étoit en un bel châtel et délectable séant en la comté de Kent, et l’appeloit Ledes.

Je me ordonnai sur ce conseil et me mis au chemin, et vins devant à Espringhe ; et me logeai et fus logé d’aventure en un hôtel auquel il avoit logé un gentil chevalier d’Angleterre de la chambre du roi. Mais il étoit là demeuré derrière, au matin quant le roi se départit de la ville, pour un petit de douleur de chef qui prise lui étoit par nuit. Pour ce que le chevalier, lequel on nommoit messire Guillaume de l’Île, me vit étranger et des marches de France, car toutes gens de la Langue d’oil, de quelque contrée ou nation qu’ils soient, ils les tiennent François, si se acointa de moi et moi de lui ; car les gentils hommes d’Angleterre sont sur tous courtois, traitables et acointables. Si me demanda de mon état et affaire, et je lui en recordai assez, et tout ce que messire Thomas de Percy m’avoit dit et ordonné à faire. Il répondit à ce, que je ne pouvois avoir meilleur moyen, et que le vendredi au dîner, le roi seroit à Ledes, et là trouveroit venu son oncle le duc d’Yorch.

De ces nouvelles fus-je tout réjoui, pour ce que j’avois lettres au duc d’Yorch ; et aussi de sa jeunesse et de la mienne, il m’avoit vu en l’hôtel du noble roi Édouard son père, et de madame sa mère ; si aurois par ce moyen plus de connoissance, ce me semble, en l’hôtel du roi Richard.

Le vendredi au matin nous chevauchâmes ensemble, messire Guillaume de l’Île et moi ; et sus notre chemin je lui demandai s’il avoit été en ce voyage d’Irlande avecques le roi. Il me répondit, oil. Donc lui demandai ce qu’on appelle le Treu Saint-Patris, si c’étoit vérité ce que on en disoit. Il me répondit que oil ; et que lui et un chevalier d’Angleterre, le roi étant à Duvelin, y avoient été, et s’y étoient enclos à soleil esconsant, et là demeurèrent toute la nuit, et à lendemain issus à soleil levant. Donc lui demandai des merveilles et nouvelles dont on raconte et dit qu’on y voit, si rien en étoit. Il répondit et me dit : « Quand moi et mon compagnon eûmes passé la porte du cellier, que on appelle le Purgatoire Saint-Patris, et nous fûmes descendus trois ou quatre pas, car on y descend ainsi que à un cellier, chaleur nous prit en les têtes ; et nous assîmes sur les pas qui sont de pierre ; et nous assis, très grand’volonté nous vint de dormir, et dormîmes toute la nuit. » Donc lui demandai si, en dormant, ils savoient où ils étoient et quelles visions leur vinrent. Il me répondit et dit : que en dormant ils entrèrent en imaginations moult grandes et en songes merveilleux ; et véoient, ce leur sembloit, en dormant, trop plus de choses qu’ils n’eussent fait en leurs chambres sur leurs lits. Tout ce affirmoit-il bien. « Et quand au matin nous fûmes éveillés on ouvrit l’huis, car ainsi l’avions-nous ordonné, et issîmes hors ; et ne nous souvint tantôt de chose nulle que nous eussions vu ; et tenons tout ce à fantôme. »

De cette matière je ne lui parlai plus avant, et m’en cessai, car volontiers je lui eusse demandé du voyage d’Irlande et lui voulois parler et mettre à voie ; mais routes d’autres chevaliers vinrent qui parlèrent à lui, et je laissai mon propos ; et chevauchâmes jusques à Ledes ; et là vint le roi et toute sa route, et là trouvai monseigneur Aimond, duc d’Yorch. Si m’acointai de lui, et lui baillai les lettres du comte de Hainaut, son cousin, et du duc d’Ostrevant. Le duc me reconnut assez et me fit très bonne chère et me dit : « Messire Jean, tenez-vous toujours de-lez nous et nos gens, nous vous ferons toute amour et courtoisie. Nous y sommes tenus pour la cause du temps passé, et de notre dame de mère à qui vous fûtes. Nous en avons bien la souvenance. » Je le remerciai de ces paroles ; ce fut raison. Si fus avancé, tant de par lui que par messire Thomas de Percy et messire Guillaume de l’Île, et fus mis en la chambre du roi, et représenté à lui de par son oncle le duc d’Yorch ; lequel roi me reçut joyeusement et doucement ; et prit toutes les lettres que je lui baillai, et les ouvrit et legit à grand loisir ; et me dit, quand il les eut lues, que je fusse le bien-venu, et si j’avois été de l’hôtel du roi son ayeul et de madame son ayeule, encore étois-je de l’hôtel du roi d’Angleterre.

Pour ce jour je ne lui montrai pas le livre que apporté lui avois, car messire Thomas de Percy me dit que point n’étoit heure, car il étoit trop occupé de grandes besognes ; … et pour avoir conseil de ces deux choses, qui assez grandes étoient, le roi d’Angleterre avoit mandé tous ses plus espéciaux prélats et barons d’Angleterre à être le jour de la Magdelaine en un sien manoir et lieu royal, que on dit Eltem, à sept lieues anglesches de Londres et aussi de Dardeforde. Et le quatrième jour après que je fus là venu, le roi et tout son conseil, et le duc Aimond, son oncle, en sa compagnie, se départirent du chastel de Ledes, et chevauchèrent devers la cité de Rochestre pour venir à Eltem. Je me mis en leur compagnie.

En chevauchant ce chemin, je demandai à messire Guillaume de l’Île et à messire Jean de Grailly, capitaine de Bouteville, la cause pourquoi le roi venoit devers Londres et assembloit son parlement, et avoit assigné à être au jour dessus nommé à Eltem : ils le me dirent ; et par espécial messire Jean de Grailly me recorda pleinement pourquoi ces seigneurs de Gascogne étoient là venus, et les consaux des cités et bonnes villes. Si en fus informé par le dit chevalier qui bien en savoit la vérité, car il avoit souvent parolé à eux, pourtant que ils se connoissoient, car ils étoient ainsi que d’un pays et d’une frontière et des tenures du roi d’Angleterre, et dit ainsi ....................

(T. iii, p. 198.)

Ainsi par sa courtoisie se devisoit sur le chemin à moi, en chevauchant entre Rochestre et Dartforde, messire Jean de Grailly, capitaine de Bouteville, qui jadis avoit été fils bâtard à ce vaillant chevalier le captal de Buch ; et ses paroles je les oyois très volontiers, et les mettois toutes en mémoire ; et tant que nous fûmes sur le chemin de Ledes à Eltem je chevauchai toujours le plus en sa compagnie et en celle de messire Guillaume de l’Île.

Or vint le roi à Eltem par un mardi. Le mercredi ensuivant, commencèrent seigneurs à venir de tous côtés ; et vinrent le duc de Glocestre, les comtes de Derby, d’Arondel, de Northonbreland, de Kent, de Rostelant, le comte Maréchal, les archevêques de Cantorbie et d’Yorch, les évêques de Londres et de Winchestre et tous ceux qui mandés étoient et furent. Le jeudi à heure de tierce, si commencèrent les parlemens en la chambre du roi ; et là étoient en la présence du roi, de ses oncles et de tout le conseil les chevaliers de Gascogne, qui envoyés y étoient pour leur partie, et le conseil des cités et bonnes villes, et celui du duc de Lancastre. Aux paroles qui furent là dites et proposées je ne étois pas présent, ni être ne pouvois, ni nul n’étoit en la chambre, fors les seigneurs du conseil. Mais quand le conseil fut esparti, qui dura plus de quatre heures, et ce vint après dîner, je me acointai d’un ancien chevalier, que jadis de ma jeunesse j’avois vu en la chambre du roi Édouard, et pour lors il étoit du détroit conseil du roi Richard, et bien le valoit ; et étoit nommé messire Richard Stury, lequel me reconnut tantôt. Si étoient bien vingt quatre ans passés qu’il ne m’avoit vu ; et la derraine fois ce fut à Colleberghe à Bruxelles en l’hôtel du duc Wincelant de Brabant et de la duchesse Jeanne de Brabant. Messire Richard Stury me fit très bonne chère et me recueillit doucement et grandement ; et me demanda de plusieurs nouvelles. Je lui répondis tout à point de celles que je savois. Après tout ce, et en gambiant lui et moi ès allées à l’issue de la chambre du roi à Eltem, je lui demandai de ce conseil, voire si dire le me pouvoit, comment il étoit conclu. Il pensa sur ma parole et demanda un petit, et puis me répondit et dit : ....................

(T. iii, p. 203.)

Or avint le dimanche ensuivant, que tous ces consaux furent départis et retraits à Londres ou ailleurs en leurs lieux, réservé le duc d’Yorch qui demeura de-lez le roi et messire Richard Stury. Ces deux, avecques messire Thomas de Percy, remirent mes besognes au roi, et voulut voir le roi le livre que je lui avois apporté. Si le vit en sa chambre, car tout pourvu je l’avois, et lui mis sus son lit ; il l’ouvrit et regarda dedans et lui plut très grandement. Et plaire bien lui devoit, car il étoit enluminé, écrit et historié et couvert de vermeil velours à dix cloux d’argent dorés d’or, et roses d’or au milieu, et à deux grands fremaulx dorés et richement ouvrés au milieu de rosiers d’or. Donc me demanda le roi de quoi il traitoit, et je lui dis : « D’amours ! » De celle réponse fut-il tout réjoui ; et regarda dedans le livre en plusieurs lieux, et y legy, car moult bien parloit et lisoit françois ; et puis le fit prendre par un sien chevalier, qui se nommoit messire Richard Credon et porter en sa chambre de retrait ; et me fit de plus en plus bonne chère.

Et avint que, ce propre dimanche que le roi eut retenu et reçu en grand amour mon livre, un écuyer d’Angleterre étoit en la chambre du roi et étoit nommé Henry Cristède, homme de bien et de prudence grandement et bien parlant françois ; et s’acointa de moi pour la cause de ce qu’il eut vu que le roi et les seigneurs me eurent fait bonne chère ; et avoit vu le livre lequel j’avois présenté au roi. Et imagina, si comme je vis les apparences par ses paroles, que j’étois un historien, et aussi il lui avoit été dit de messire Richard Stury ; et parla à moi sur la forme que je dirai....................

(T. iii, p. 207.)

Et pour lors véritablement, dit Cristède à Froissart en terminant son récit, c’étoit grand’nouvelleté à voir ces quatre rois d’Irlande, et le vous seroit si vous le véyez. » — « Henry, répondis-je, je le crois bien, et voudrois qu’il m’eût coûté du mien et je eusse là été. Et tant vous en dis que, dès ce temps, toutes mes besognes furent prêtes pour venir en Angleterre ; et y fusse venu sans faute, si n’eussent été les nouvelles qui me furent contées de la mort la roine Anne d’Angleterre ; et cela me retarda de non avoir fait le voyage dès lors. Mais je vous demande une chose qui moult me fait émerveiller ; et volontiers le saurois si vous le savez ; et aucune chose en devriez savoir : comment ces quatre rois d’Irlande sont sitôt venus à l’obéissance du roi d’Angleterre, quand oncques le roi son tayon, qui fut si vaillant homme, si douté et si renommé partout, ne les put soumettre ; et si les a toujours tenus en guerre. Vous m’avez dit que ce fut par traité et par la grâce de Dieu. La grâce de Dieu est bonne qui la peut avoir, et peut moult valoir ; mais on voit petit de seigneurs terriens présentement augmenter leurs seigneuries, si ce n’est par puissance. Et quand je serai retourné en la comté de Hainaut dont je suis de nation, et je parlerai de celle matière, sachez que j’en serai examiné et demandé moult avant, car velà nos seigneurs le duc Aubert de Bavière, comte de Hainaut, de Hollande et de Zélande, et son fils Guillaume de Bavière, qui s’escripsent seigneurs de Frise, qui est un grand royaume et puissant, et lesquels y clament avoir droit, et aussi ont fait leurs prédécesseurs ; mais les Frisons ne veulent encheoir en nulle voie de raison, ni connaître, ni venir à obéissance, ni oncques ne firent. » Lors répondit Henry Cristède à celle parole, et dit ainsi : ..........

(T. iii, p. 212.)

« Ainsi vous ai-je conté la manière comment le roi notre sire a en partie, celle année présente, accompli et fourni son voyage en Irlande. Si le mettez en mémoire et retenance, afin que, quand vous serez retourné en votre nation, que vous le puissiez écrire et chroniser avecques vos autres histoires qui descendent de celle matière. » Et je répondis : « Henry, vous parlez loyaument, et ainsi sera-t-il fait. »

Adonc prit-il congé de moi, et moi de lui, et trouvai tantôt le roi Marke, héraut. Si lui demandai : « Marke, dites-moi de quoi Henry Cristède s’arme, car je l’ai trouvé moult courtois et gracieux, et doucement il m’a recordé la manière du voyage que le roi d’Angleterre a fait en Irlande et l’état de ces quatre rois d’Irlande qu’il eut, si comme il dit, en son gouvernement plus de quinze jours. » Et Marke répondit : « Il s’arme d’argent à un chevron de gueules, à trois bésans de gueules, deux dessus le chevron et un dessous. » Et toutes ces choses je mis en mémoire et en escript, car pas ne les voulois oublier.

Tant fus-je en l’hôtel du roi d’Angleterre comme être m’y plut, et non pas toujours en une place, mais en plusieurs, car le roi muoit souvent hôtel et alloit de l’un à l’autre, à Eltem, à Ledes ou à Kinkestone, à Cenes, Cartesée, ou à Windesore, et tout en la marche de Londres…

(T. iii, p. 213.)

Il n’y eut oncques roi en Angleterre qui dépendît autant, à cent mil florins par an pour son hôtel seulement et son état tenir, que fit le roi Richard de Bordeaux. Car moi, Jean Froissart, chanoine et trésorier de Chimay, le vis et considérai, et fus un quart d’an en son hôtel ; et me fit très bonne chère, pour la cause de ce que de ma jeunesse j’avois été clerc et familier au noble roi Édouard, son tayon, et à madame Philippe de Hainaut, roine d’Angleterre, sa taye ; et quand je me départis de lui, ce fut à Windsore. À prendre congé, il me fit par un sien chevalier, lequel on nommoit messire Jean Bouloufre, donner un gobelet d’argent doré d’or, pesant deux marcs largement, et dedans cent nobles, dont je valus mieux depuis tout mon vivant. Et suis moult tenu à prier de lui ; et envis escripsis de sa mort, mais pourtant que j’ai dicté, ordonné et augmenté à mon loyal pouvoir celle histoire, je l’escripsi pour donner connaissance quel chose il devint.

(T. iii, p. 368.)

1400. — Froissart vivait après l’année 1400, ainsi qu’on peut s’en convaincre par ce passage.

« Depuis, ne demeura longs jours que renommée véritable couroit parmi Londres, que Richard de Bordeaux étoit mort. La cause comme ce fut, ni par quelle incidence, je ne le savois au jour que j’escrispsis ces chroniques. »

(T. iii, p. 367.)

Richard mourut en 1400, et le bruit de sa mort tarda quelques mois à se répandre. La dernière phrase de Froissart annonce qu’il s’était écoulé quelque temps entre le bruit de cette mort et le moment où il écrivit cette partie de ses chroniques. Il vivait encore en 1405, et a même écrit après 1404.

Et en parlai (du voyage qu’il fit en Angleterre en 1394), à mes chers seigneurs qui pour le temps régnoient, monseigneur le duc Aubert de Bavière, comte de Hainaut, de Hollande, de Zélande et sire de Frise, et à monseigneur Guillaume son fils, pour ces jours comte d’Ostrevant.

(T. iii, p. 197.)

L’expression qui pour le temps régnoient annonce qu’ils avaient cessé de régner au moment où il écrivait : or Albert mourut le 13 décembre 1404, et cette année son fils Guillaume, jusques là comte d’Ostrevant, lui succéda.

Il vivait encore en 1408.

Et aussi fut pape Benedict, que les François, de grand’volonté a voient mis sus et soutenu, en ce temps déposé.

(T. iii, p. 360.)

L’opinion la plus accréditée à Valenciennes est que Froissart est mort l’an 1410, et qu’il a été enterré dans l’église de Chimay. Ne pouvant aller moi-même vérifier le fait sur les lieux, je priai M. Pelaprat, beau-père du prince de Chimay actuel, de vouloir bien me faire obtenir sur ce sujet tous les renseignemens qu’il pourrait se procurer. Le prince de Chimay se prêta à ma demande avec une bonne grâce dont je le remercie, et m’envoya la note suivante que je donne telle que je l’ai reçue.

Extrait d’un manuscrit sur l’histoire de Chimay, qui se trouve dans la bibliothèque du château de Chimay. (Ce manuscrit est de 1768.)

Quatorzième siècle.

« En ce siècle d’ignorance, Chimay a fourni un homme savant en la personne de Froissart, chanoine de Chimay, et trésorier de la collégiale qui florissait en 1364, et s’est fait connaître par l’histoire de son temps qu’il a mise en lumière en quatre volumes, depuis 1350 jusqu’à 1400, et qu’il dédia à Édouard et Richard, rois d’Angleterre, auprès desquels il avait été nourri en sa jeunesse.

« Son corps est ensépulturé à Chimay, en la chapelle où sont présentement les fonts baptismaux.

« Après sa mort, on fit beaucoup de vers à sa louange, desquels en voici quelques-uns :

Honorarium.

Gallorum sublimis honos et fama tuorum,

Hic, Froissarde, jaces, si modo fortè jaces :

Historiæ vivus studuisti reddere vitam,

Defuncto vitam, reddet at illa tibi.

Autre.

Proxima dum propriis florebit Francia scriptis,

Fama dum ramos balnea fundet aquis,

Urbis ut hujus honos templi sic fama vigebis,

Teque ducem historiæ Gallia tota colet ;

Belgica tota colet, Cirreaque vallis amabit

Dum rapidus proprios Scaldis obibit agros.

Autre.

Cognita romanæ vix esset gloria gentis

Plurimus hanc scriptis ni decorasset honos.

Tanti nempè refert totum scripsisse per orbem.

Quælibet et doctos sæcla tulisse viros.

Autre.

Commemorent alios alii : super æthera tollam

Froissardum hisloriæ per sua sæcla ducem,

Scripsit enim historiam mage sexaginta per annos,

Totius mundi quæ memoranda notat ;

Scripsit et Anglorum reginæ gesta Fhilippæ ;

Quæ, Guillelme, tuo tertia juncta toro.

« On a fait des recherches dans l’église de Chimay pour retrouver la sépulture de Froissart ; mais la chapelle des fonts baptismaux est maintenant la porte qui donne sur la place. Pour ouvrir cette porte, on a dû rehausser le pavement. Soit que la pierre sépulcrale ait été brisée ou qu’elle soit totalement effacée par le frottement des pieds, on n’a rien trouvé qui justifie l’assertion du manuscrit. »

J. A. C. Buchon.

CHRONOLOGIE COMPARÉE DE LA VIE DE J. FROISSART ET DE L’HISTOIRE DE SON TEMPS.

ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS.

ÉPOQUES DE LA VIE DE J. FROISSART.

1304

Naissance de Pétrarque.

1313

Naissance de J. Boccace.

1321

Mort du Dante.

1326

Isabelle, femme d’Édouard II, se rend de France en Hainaut, puis en Angleterre avec Jean de Hainaut et fait décapiter les Spenser.

Ici commence le premier livre des Chroniques de J. Froissart.

1327

Édouard III est couronné à la place de son père, déclaré incapable de régner, et il marche contre les Écossais avec Jean de Hainaut qui était venu le joindre avec ses chevaliers, parmi lesquels figurent Jean Le Bel et son frère Henry. Édouard épouse Philippe de Hainaut au mois de décembre.

1328

Philippe de Valois est couronné à Reims. Naissance de Geoffroy Chaucer.

1329

Mort de Robert Bruce, roi d’Écosse. Querelle entre Philippe de Valois et Robert d’Artois son beau-frère.

1332

Naissance de Pédro Lopes d’Ayala.

1334

Robert d’Artois se réfugie en Angleterre.

1337

Jacques d’Artevelle domine à Gand. Édouard se dispose à réclamer le trône de France.

Alliances d’Édouard dans l’Empire.

1337

Naissance de Jean Froissart à Valenciennes en Hainaut.

1338

Édouard est nommé vicaire de l’Empire. Il défie Philippe de Valois.

Il pénètre en Artois.

1339

Les Flamands engagent Édouard à prendre les armes de France.

1340

Les Flamands prêtent serment à Édouard dans le parlement tenu à Vilvort. Trèves entre les deux rois de France et d’Angleterre.

1341

Jean de Montfort se fait reconnaître duc de Bretagne. Il fait hommage à Édouard. Il est obligé de se sauver, et sa femme soutient sa cause par les armes.

Ici se termine la partie des Chroniques de Froissart présentée à la reine Philippe.

1342

Édouard va secourir la comtesse de Salisbury. Nouvelles trèves de deux ans entre Édouard et Philippe.

1343

Philippe fonde la fête de la Table-Ronde. Il fait décapiter les chefs bretons.

Édouard le défie à cette occasion.

1344

Le comte de Derby est envoyé en Gascogne. Geoffroy d’Harcourt est banni de France.

1345

Geoffroy d’Harcourt passe en Angleterre et prête serment aux Anglais. Mort de Jacques d’Artevelle.

1346

Geoffroy d’Harcourt amène les Anglais en Normandie. Bataille de Crécy, où Giovani Villani mentionne la première fois l’usage du canon.

Philippe se réfugie au fort de la Broye.

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