Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 13)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1347

Prise de Calais. Trèves pour dix années.

1348

Mort de Giovani Villani.

1349

Trahison d’Aymeri de Pavie.

1350

Processions de pénitents dans toute l’Europe. Peste universelle.

Combat des trente Bretons et trente Anglais.

Mort de Philippe de Valois.

1351

Le roi Jean fonde l’ordre de l’Étoile.

1352

Renouvellement des trèves.

1354

Wenceslas devient duc de Brabant par la mort de son beau-père, Jean III.

1355

Édouard envoie son fils le Prince-Noir en Gascogne et forme deux autres armées pour agir en Bretagne et en Normandie.

1356

Le prince de Galles ravage le Languedoc. Le roi Jean arrête le roi de Navarre à Rouen.

Bataille de Poitiers, le 19 septembre ; le roi Jean est fait prisonnier.

1357

Intrigues du roi de Navarre.

1357

Froissart, âgé de 20 ans, entreprend d’écrire l’histoire de son temps.

1358

Soulèvemens des communes sous le nom de Jacques Bons-Hommes. Le comte de Foix les dissipe en passant à Meaux à son retour de Prusse. Mort du prévôt Marcel.

1359

Ravages commis en France par Aubrecicourt et divers chefs de routiers. Le duc de Normandie et les états refusent de reconnaître le traité de Londres.

1360

Édouard aux portes de Paris. Prophéties de La Roche Taillade.

Paix de Bretigny.

Le roi Jean revient à Paris.

1361

Les Compagnies remportent la victoire à Brinai sur Jacques de Bourbon, et ravagent la France.

1361

Froissart va présenter sa Chronique à la reine Philippe d’Angleterre. Il retourne voir sa dame en Hainaut et revient en Angleterre où il est nommé clerc de la chapelle de la reine.

1362

Édouard donne le duché d’Aquitaine à son fils le prince de Galles. Arrivée du roi Pierre de Chypre à Avignon.

1362

Séjour de Froissart en Angleterre.

1363

Le Prince-Noir va prendre possession de son duché d’Aquitaine ; et fixe sa demeure, et celle de sa femme à Bordeaux. Le roi Jean donne à son fils Philippe le duché de Bourgogne.

1363

Froissart va faire un voyage en Écosse jusque dans les Highlands, et revient en Angleterre, après avoir passé douze jours à Dalkeith chez les Douglas.

1364

Le roi Jean retourne en Angleterre le 3 janvier. Le roi Jean meurt à Londres le 3 avril.

Règne de Charles V.

Victoire de Cocherel remportée par du Guesclin.

1364

Froissart est témoin de l’arrivée du roi Jean, et compose une pastourelle en son honneur. La reine Philippe engage Froissart à persévérer dans ses recherches historiques et se charge de payer ses frais de voyage.

1365

Guerre entre Pierre-le-Cruel et Henri de Transtamare.

1365

Continuation du séjour de cinq ans que fait Froissart en Angleterre. Il se trouve cette année à Sandwich.

1366

Froissart se trouve à Melun-sur-Seine, le 20 avril. Il se trouve à Bordeaux à la Toussaints.

1367

Naissance de Richard II à Bordeaux le 6 janvier. Le Prince-Noir part pour l’Espagne.

Bataille de Najara en faveur de Pierre-le-Cruel.

Retour du Prince-Noir en Aquitaine.

1367

Froissart est témoin de la naissance de Richard, fils du prince de Galles. Froissart accompagne le Prince-Noir jusqu’à Dax et veut le suivre en Espagne.

Le Prince-Noir envoie Froissart à sa mère en Angleterre.

Froissart passe le reste de cette année en Angleterre.

1368

Mariage de Lionel, duc de Clarence, avec la fille de Galéas Visconto, à Milan. Geoffroy Chancer accompagne Lionel ; et Plutarque préside aux fêtes. Pierre-le-Cruel est tué à Montiel.

1368

Froissart va à Milan pour les fêtes du mariage de Lionel. Il visite la Savoie, Bologne, Ferrare, Rome, revient par l’Allemagne en Flandres, et est nommé curé de Lestines.

1369

Le prince de Galles est cité au parlement de Paris. La guerre recommence avec l’Angleterre.

Mort de la reine Philippe d’Angleterre.

1370

Du Guesclin est fait connétable. Le prince de Galles, malade, retourne en Angleterre.

1370

Froissart va visiter à Bruxelles le duc Wenceslas de Brabant.

1372

Wenceslas fait prisonnier, le 22 août 1371, par le duc de Gueldres, revient dans ses états.

1372

Froissart compose une pastourelle au retour de Wenceslas dans ses États.

1376

Mort du Prince-Noir. Grégoire XI quitte Avignon.

1377

Mort d’Édouard III. Couronnement de Richard II.

Avantages remportés par les Français en Gascogne.

1378

Les Français continuent à relever leurs affaires. Les routiers continuent à ravager le pays.

1379

Le duc d’Anjou est nommé roi de Naples. Commencement de la deuxième guerre de Flandres.

1380

Mort de du Guesclin. Les Anglais arrivent au secours du duc de Bretagne.

Mort de Charles V, le 16 septembre.

Couronnement de Charles VI.

Continuation de la guerre de Gand.

1381

Les Anglais évacuent la Bretagne. Soulèvement des communes en Angleterre, sons Jean Balle et Wat Tyler.

Naissance de Fernand Lopes.

1381

Froissart devient secrétaire de Wenceslas, duc de Brabant. Le duc d’Anjou fait arrêter cinquante-six cahiers de ses Chroniques.

1382

Le duc d’Anjou part avec son armée pour l’Italie. Couronnement de Jean d’Avis.

Révoltes dans Paris et différentes villes.

Le roi de France marche contre les Flamands.

Bataille de Rosebecque gagnée sur Philippe d’Artevelle, le 29 novembre.

1382

Froissart commence le Méliadus. Il compose une pastourelle sur la guerre de Gand.

1383

Les Parisiens sont soumis par le roi, à son retour de Flandres, le 10 février. Croisade de l’évêque de Norwich contre les Flamands du parti d’Urbain.

Mort de Wenceslas de Brabant, le 7 décembre.

1383

Froissart continue le Méliadus.

1384

Mort du duc d’Anjou dans le royaume de Naples.

1384

Froissart termine le Méliadus, sans que Wenceslas ait pu le lire avant sa mort. Froissart s’attache à Guy, comte de Blois.

1385

Charles VI épouse Isabelle de Bavière. Fin de la guerre de Gand.

Le roi Léon d’Arménie arrive d’Espagne en France.

1385

Il visite la Touraine.

1386

Duel judiciaire de J. de Carrouge et de J. Le Gris.

1386

Froissart va à l’Écluse voir l’assemblée des princes. Il visite le Berry et le Blaisois au mois d’août avec Guy de Blois, et va à Bourges assister au mariage des enfants de Berry et de Blois.

Il compose une pastourelle sur ce sujet.

Ce fut probablement cette année, ou en 1387 que Froissart écrivit son Histoire de la guerre de Flandres sous le second d’Artevelle, histoire qu’il refondît en 1390 dans son Histoire générale.

1387

Mort du roi de Navarre Charles-le-Mauvais.

1388

Bataille d’Otterbourne entre les Percy et les Douglas.

1388

Il part de Blois avec des lettres de recommandation de Guy de Blois pour le comte de Foix, et lui amène quatre beaux chiens de chasse, Tristan, Hector, Brun et Rollant. Il quitte Carcassonne le 14 novembre pour aller à cheval à Orthez.

Il séjourne à Pamiers les 15, 16 et 17 novembre, et y fait la connaissance d’Espaing de Lyon.

Il part le 18 de Pamiers avec Espaing de Lyon.

Il arrive le 25 au soir à Orthez.

Il est reçu de l’hôtel de Gaston de Foix.

1389

Il reste trois mois à la cour de Gaston. Pendant son séjour il va, au mois de janvier, à Bordeaux, assister avec quelques chevaliers à une joute qui avait lieu en présence du duc de Lancastre, et revient à Orthez.

Il part d’Orthez avec Jeanne de Boulogne qui épousait le duc de Berry.

Il va à Avignon et y compose le dict du Florin.

D’Avignon il va par le Lyonnais et le Bourbonnais en Auvergne.

Il assiste au mariage du duc de Berry avec Jeanne de Boulogne à Riom, et compose une pastourelle à ce sujet.

Il arrive à Paris avec les seigneurs de la Rivière et de la Trémouille.

Il part de Paris avec le seigneur de Coucy et séjourne trois jours dans son château de Crèvecœur en Cambrésis.

Il va de là à Valenciennes et y séjourne quinze jours.

Il va voir Guy de Blois en Hollande et séjourne un mois auprès de lui a Schoenhoven et à La Gode.

Il passe par le Brabant et arrive à Paris le 12 août, huit jours avant l’entrée de la reine Isabeau de Bavière, à laquelle il assiste.

Il compose une pastourelle à ce sujet.

Il part de Paris pour le Languedoc.

1390

Expédition du duc de Bourbon et des Génois en Afrique. Tournois à Saint-Inghelbert

1390

Il reprend la rédaction générale de son Histoire, enrichie des nouveaux faits qu’il s’est procurés.

1391

Mort de Gaston Phébus en août. Expédition du comte d’Armagnac en Lombardie.

1392

Charles VI devient fou, en marchant contre le duc de Bretagne, et ses oncles s’emparent du gouvernement.

1392

Il se trouve à Paris au moment du guet-apens de Craon contre Olivier de Clisson, le jour de la Fête-Dieu.

1393

Mascarade dans laquelle Charles VI faillit être brûlé.

1393

Il va à Abbeville au moment de la conclusion du traité de Lolinghen.

Paix entre la France et l’Angleterre. Le duc de Lancastre est nommé duc d’Aquitaine.

Il achève son recueil de poésies â l’âge de cinquante-six ans. La conclusion des trèves de quatre ans à Lolinghen l’engage à aller en Angleterre.

1394

Expédition de Richard en Irlande.

1394

Il part pour l’Angleterre avec des lettres de recommandation pour le roi Richard de la part du duc Albert, du comte d’Ostrevant son fils, de la duchesse Jeanne de Brabant et de sire de Gommignies. Mercredi 12 juil. ; Il arrive de Calais à Douvres.

Il passe à Douvres le reste de la journée et la nuit.

Mardi 13 id. Il arrive à neuf heures du matin à Canterbury, entend la messe, fait son offrande à la châsse de Thomas Becket, revient dîner à son hôtel et attend le roi Richard qui devait y venir le lendemain jeudi en pèlerinage.

Jeudi 14 id. Il voit arriver le roi Richard, de retour d’un voyage de sept mois en Irlande et le devance à Ospringe.

Vendredi 15 id. Il chevauche avec Guillaume de l’Île jusqu’à Leeds où arrivent Richard et le duc d’York.

Il présente ses lettres au duc d’York qui l’introduit chez le roi de qui il est bien reçu.

Samedi 16 id. Dim. 17 id.

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Il séjourne avec le roi à Leeds.

Lundi 18 id. Il suit le roi à Eltham, en passant par Rochester et Dartford.

Mardi 19 id. Ils arrivent à Eltham et y séjournent plusieurs jours.

Jeudi 21 id. Il rencontre à Eltham son ami Richard Stury.

Dimanche 24 id. Il présente ses poésies au roi.

Il suit la maison du roi à Kingston, Sheen, Chertsey et Windsor.

Il reste trois mois en Angleterre.

1395

Expédition de Jean, comte de Nevers, en Hongrie.

1396

Bataille de Nicopoli.

1397

Mort de Guy, comte de Blois. Le comte de Nevers est racheté et revient en Bourgogne.

1398

Le comte de Derby est banni d’Angleterre.

1399

Le roi Richard prépare un second voyage en Irlande. Le comte de Derby rentre en Angleterre.

Richard est fait prisonnier par le comte de Derby.

Richard résigne la couronne.

Henri IV est couronné le 30 septembre.

1400

Mort du roi Richard.

1404

Mort d’Albert de Bavière le 13 décembre.

1410

Mort de J. Froissart, âgé de 73 ans.

EXTRAIT DE LA PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

C’est en m’occupant à rassembler les matériaux d’une histoire littéraire de Portugal, que je conçus la première idée de publier une édition nouvelle de nos anciens chroniqueurs, et de Froissait en particulier. Étonné du talent réel déployé par les archivistes historiographes portugais dès la fin du quatorzième siècle et dans le commencement du quinzième, charmé de la franchise naïve de leur narration, de la dignité simple de leur style, de cet enthousiasme chevaleresque qui donne la vie à leurs modestes compositions, de cet amour ardent de la patrie qui peut seul constituer l’individualité d’une nation, et de cette bonne foi ingénue avec laquelle, sous les yeux du souverain qui les a choisis, ils tracent souvent les limites de ses droits d’habitude et font ressortir l’inviolabilité des libertés bourgeoises, je me demandais ce qu’à la même époque nous avions à comparer en France au vénérable Fernam Lopes, au créateur de l’histoire en Portugal. Froissart ne m’était alors connu que de réputation. La difficulté de manier les volumineux in-folio sous lesquels on nous l’avait toujours présenté jusqu’ici faisait de sa lecture une sorte d’étude ; et le La Fontaine des historiens, l’écrivain le mieux fait pour vivre dans notre familiarité, pour être le compagnon de tous nos instans, à tous les âges de notre vie, le conteur naïf des faits d’amour et de chevalerie du siècle le plus poétique de notre histoire, a été relégué dans les poudreuses bibliothèques, apprécié seulement de quelques amis patiens du vrai beau. J’étais alors en Angleterre. En vain je cherchai à me procurer un exemplaire de l’original français. Je fus forcé d’avoir recours à la traduction estimable mais décolorée qu’en a donnée Johnes, la traduction ancienne de Bourchier lord Berners, faite par l’ordre d’Henri VIII, étant devenue d’une rareté excessive.

Quelque pâle que soit la traduction de Johnes, elle peut cependant suffire pour faire pressentir ce que doit être le brillant coloris de l’original. À mon retour en France mon premier soin fut de me procurer un Froissart français, et je n’eus pas peu de peine à y parvenir, les exemplaires de cette chronique, imprimée toujours in-folio, étant aussi d’une assez grande rareté. La lecture de la chronique française répondit pleinement à mon attente. Les récits de l’historien français sont sans doute moins animés du saint amour de la patrie que ceux de l’historien portugais Lopes, mais la position des deux pays et des deux hommes était aussi bien différente. Élevé dans l’état ecclésiastique et attaché au service d’un de ces grands vassaux qui se disputaient les lambeaux de l’autorité souveraine, comment Froissart aurait-il pu se former une idée bien juste de ce mot séduisant de patrie ? Mais dans toutes les autres qualités qui constituent le grand historien, Froissart peut sans partialité être cité à côté de Fernam Lopes, qui est venu après lui, et de J. Villani qui ne l’a précédé que de quelques années. Moins philosophe que ce dernier, et moins habitué à porter dans ses ouvrages cette connaissance profonde du cœur humain et des principes du gouvernement qui caractérise les anciens historiens italiens, il est aussi poète que l’historien portugais, et il offre à chaque page le reflet le plus vif des mœurs de son siècle.

Séduit davantage tous les jours par l’entraînement de son style, je ne pus résister à la tentation de faire partager aux autres le plaisir que j’éprouvais moi-même. Je commençai donc des études sérieuses sur le texte. Je lus tout ce qui avait été écrit à ce sujet. Je consultai les manuscrits de Londres et de Paris. L’article ingénieux de M. de Barante dans la Biographie universelle m’apprit qu’il existait un magnifique manuscrit de cette chronique à Breslau en Silésie, et que d’un autre côté M. Dacier avait fait avant la révolution d’assez grands travaux sur Froissart, et qu’il avait même commencé l’impression de l’édition qu’il se proposait d’en donner lorsque la révolution était venue l’interrompre. Je profitai alors d’un voyage que je fis en Allemagne pour m’informer des autres manuscrits qui pouvaient y exister. La comparaison que je fis des imprimés avec les manuscrits me montrait chaque jour davantage la difficulté de mon entreprise, et je résolus de m’adresser à M. Dacier pour savoir positivement où il en était de son travail avant d’y avoir renoncé, et tirer parti de ses lumières pour l’édition que j’étais bien décidé à donner au public.

Je me serais évité bien des fatigues si je me fusse adressé plus tôt à l’excellent M. Dacier. Je trouvai près de lui tous les renseignemens possibles sur mon historien favori. Tout me fut expliqué avec justesse et précision ; et j’appris non-seulement où il me fallait chercher mes matériaux, mais aussi où il était inutile de m’adresser. Ainsi tomba le prestige attaché aux deux plus beaux manuscrits de Froissait existans, celui de Breslau et celui de la Bibliothèque du Roi à Paris, tant vanté par Montfaucon. M. Dacier, qui les connaissait parfaitement tous les deux, ne les trouvait remarquables que par leur belle conservation, la richesse des ornemens et l’élégance de l’écriture. Quant à la correction et à l’exactitude du texte il les trouvait fort inférieurs à plusieurs autres manuscrits moins célèbres.

Une fois en possession de ces premières données, je devins plus exigeant. M. Dacier paraissait décidé à ne point mettre son travail au jour. Si l’important résultat de ses premières recherches lui faisait attacher quelque prix à son édition, les recherches assez nombreuses qui lui restaient à faire effrayaient son grand âge. Il redoutait ce nouvel embarras de la publication de plusieurs volumes in-folio ; car c’est sous ce format consacré qu’il avait commencé son édition. Il sentait que le gouvernement seul pouvait le mettre en état de terminer une semblable entreprise et il craignait de demander une faveur qu’il ne craignait pas moins d’obtenir. Mes sollicitations le décidèrent à s’en reposer sur l’activité de ma jeunesse d’un ouvrage aussi immense. Je connais l’époque où nous vivons et le besoin impatient de l’âge actuel de connaissances positives et sérieuses ; et j’avais la conviction parfaite que, pour l’exécution d’une entreprise aussi nationale que celle que j’avais en vue, je n’avais nullement besoin de la protection spéciale du gouvernement, protection qu’on paie d’ailleurs souvent trop cher.

M. Dacier voulut bien enfin m’autoriser à faire usage de ses nombreuses et savantes recherches. J’en donnerai dans cette préface un résumé exact afin que le public sache ce qu’il lui doit, et afin aussi qu’on ne lui attribue pas les erreurs que j’aurais pu commettre moi-même dans les recherches qu’il m’a fallu faire pour compléter celles du respectable académicien.

Lorsque M. Dacier entreprit son Froissart, voici quelles étaient les éditions que nous en avions en France.

1re Édition. — Caractères gothiques, imprimée à Paris, sans date, chez Antoine Verard, trois volumes in-folio.

2e Édition. — Caractères gothiques, imprimée à Paris le 15 juillet 1505, chez Michel Le Noir, en deux volumes in-folio.

3e Édition. — Caractères gothiques, imprimée à Paris en 1530, chez Gaillot-Dupré, en trois volumes in-folio.

4e Édition. — Caractères romains, imprimée à Lyon en 1559, 1560, 1561, chez Jean de Tournes, en trois volumes in-folio. Cette édition a été revue et corrigée, c’est-à-dire tronquée, par Denys Sauvage.

5e Édition. — Caractères romains, imprimée à Paris en 1573, chez Michel Sonnius, en quatre volumes in-folio. Cette édition est une copie exacte de la quatrième.

6e Édition. — Caractères romains, imprimée à Paris en 1574, chez Gervais Maillot, en trois volumes in-folio. Cette édition est également une réimpression de la quatrième.

Le P. Le Long (Bibliothèque historique de France) mentionne de plus une édition de 1518, faite à Paris chez Verard et une autre faite aussi à Paris quelques années plus tôt, en 1513, avec une continuation jusqu’à cette même année.

On connaît en outre deux traductions anglaises de Froissart, l’une de Bourchier lord Berners, entreprise, comme je l’ai déjà dit dans cette préface, par l’ordre d’Henri VIII, imprimée en caractères gothiques à Londres par Richard Pinson, en 1525, format in-folio, réimprimée plus tard par W. Middleton et enfin republiée en 1812 sous les formats in-4o et in-8o ; l’autre de Johnes, imprimée dans son château d’Hafod, formats in-4o et in-8o, en 1803, ornée de plusieurs gravures d’après les dessins du manuscrit de la Bibliothèque du Roi de France, décrit par Montfaucon, avec un supplément publié en 1810.

Il y en a aussi une traduction en langue flamande de Guerrit Potters van der Loo, mais qui ne paraît pas avoir jamais été imprimée.

Sleidan et Belleforêt en ont fait un abrégé, l’un en latin publié plusieurs fois et traduit même en anglais par P. Golding, Londres 1608 ; l’autre en français, format in-16, imprimé à Paris en 1572 chez Hulpeau, sous le titre de Recueil diligent et profitable, auquel sont contenues les choses plus notables à remarquer dans toute l’histoire de Jean Froissart, mis en un abrégé et illustré de plusieurs annotations par Frédéric de Belleforêt.

On trouve également quelques chapitres extraits de Froissart dans un ouvrage in-folio intitulé La mer des histoires. Les historiens ne se faisaient alors aucun scrupule de se copier réciproquement et sans aucun changement. On eût dit que dès qu’un fait était sorti de la tradition orale pour recevoir une forme écrite, il devenait du domaine commun et appartenait à qui voulait s’en emparer.

M. Dacier n’eut pas plus tôt comparé les diverses éditions françaises aux manuscrits qui étaient sous sa main, qu’il comprit la nécessité d’abandonner tout-à-fait les imprimés et de collationner les manuscrits entre eux afin d’obtenir un texte plus pur et plus complet. Là une nouvelle difficulté se présentait. Presque tous ces manuscrits différaient entre eux, non seulement dans la construction d’un grand nombre de phrases, mais aussi par le nombre des chapitres. Ici les affaires de Bretagne, par exemple, étaient racontées avec d’assez grands développemens, tandis que les affaires de Flandre et de Guyenne étaient réduites à un abrégé tout-à-fait sec et succinct. Là au contraire les affaires de Guyenne et de Flandre se présentaient avec leurs développemens naturels, tandis que les affaires de Bretagne étaient abrégées à leur tour. Un grand nombre de manuscrits offraient successivement ces variations extraordinaires. Pour expliquer ce fait, il faut se rappeler qu’avant l’invention de l’imprimerie, et long-temps même après cette époque, la possession d’un manuscrit était une chose fort dispendieuse. Comme les citoyens en France ne s’imaginaient pas qu’ils fussent pour quelque chose dans l’histoire de leur pays, ils ne songeaient pas à se procurer les ouvrages dans lesquels il était question de ce qu’on avait fait par eux ou contre eux. Les chroniques n’étaient regardées en quelque sorte que comme des registres nobiliaires et des archives de la couronne, et les grands seigneurs seuls songeaient à en conserver une copie. C’était ordinairement aux couvens, dans la bibliothèque desquels étaient déposées ces chroniques, qu’on s’adressait pour en obtenir des copies. Quelques-unes furent faites avec bonne foi et scrupule ; dans d’autres au contraire on remarque avec étonnement que, pour avoir plus tôt fait, le copiste a tronqué la narration d’une expédition entière, tandis qu’il a laissé à d’autres faits leurs dimensions naturelles. Quelquefois même on est allé plus loin, et un fait a été accommodé à des passions particulières, un récit augmenté ou défiguré. Tel est, par exemple, l’histoire de la tentative du prévôt des marchands Marcel pour livrer Paris au roi de Navarre pendant la captivité du roi Jean. Les éditions imprimées, qui sont faites d’après les manuscrits les plus incomplets et les plus inexacts, avaient représenté Jean Maillart comme un ennemi du roi de Navarre et comme le libérateur de Paris, tandis qu’il est constant par des pièces du Trésor des Chartes qu’il était si prononcé dans le parti de Marcel que le régent avait confisqué une partie de ses biens, en faveur d’un comte Portien. Mais si les imprimés et quelques manuscrits inexacts ont faussé ce récit, soit par négligence, soit par corruption peut-être, la famille Maillart possédant des biens fort étendus à Paris, d’autres manuscrits viennent redresser les faits et rendre à chacun ce qui lui est dû. Un manuscrit que l’on croit de la fin du quatorzième siècle, et qui a appartenu à Guillaume Boisratier, fils d’un bourgeois de Bourges et devenu depuis archevêque de Bourges en 1410, rapporte les événemens de cette nuit d’une manière toute différente des imprimés et offre une nouvelle preuve de l’exactitude de Froissart. D’autres manuscrits fortifient ce témoignage, et ajoutent à l’autorité des chroniques et à la confiance que l’on peut avoir en elles. Le seul embarras est de distinguer entre les copies celles en assez grand nombre qu’on peut suivre, et le petit nombre de celles qui n’ont pas été faites avec la même bonne foi.

Afin de choisir avec critique dans ces textes si divers, M. Dacier examina d’abord les divers manuscrits des bibliothèques publiques et particulières de Paris. Lié avec tous les érudits de l’époque, il écrivit ou fit écrire par les autorités compétentes à toutes les bibliothèques de France pour avoir communication des manuscrits de Froissart qui pouvaient y être déposés. Ses recherches s’étendirent plus loin. Il s’adressa aux ministres pour obtenir d’eux que nos envoyés dans les différentes cours lui envoyassent les originaux ou les copies exactes des autres manuscrits connus en Europe, et ce ne fut que quand il eut entre les mains tous ces précieux matériaux qu’il commença à rédiger un texte plus complet et plus épuré que tous ceux qu’on avait pu obtenir jusqu’à ce moment et qu’il sera même jamais possible de se le procurer ; car un des meilleurs et des plus complets de tous les manuscrits européens, celui de Saint-Vincent de Besançon, a disparu au milieu des orages de notre révolution, pour être peut-être transporté avec d’autres en Russie, sans que toutes les investigations faites par ordre du gouvernement impérial aient pu le faire retrouver.

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