Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 14)
Le travail de M. Dacier se divisait en deux parties distinctes, le texte d’abord, et les notes sur ce texte.
À l’époque où il commença l’impression du premier livre, dont une partie seulement fut imprimée sans qu’elle ait cependant jamais vu le jour, la révision du texte était entièrement terminée. Des quatre livres de Froissart le premier avait été copié sur le manuscrit du roi no 8318 ; le second livre sur le manuscrit no 8343 ; le troisième livre sur le manuscrit de la bibliothèque de Saint-Vincent de Besançon perdu aujourd’hui ; le quatrième livre sur le manuscrit du roi No 8329 : c’étaient là les manuscrits que M. Dacier avait trouvés les meilleurs. Il avait d’ailleurs constamment collationné ces copies avec tous les autres manuscrits, et il avait ajouté, soit dans le texte, soit en note, les leçons qui lui avaient semblé mériter la préférence sur celles de sa première copie. Par-là le nouveau texte de Froissart est d’un quart au moins plus étendu que tous ceux que l’on connaissait. Les changemens les plus heureux pour la certitude des faits historiques ont aussi été opérés dans ce qui était déjà connu, et cela, non pas sur l’autorité d’un seul manuscrit, mais sur celle de tous les bons manuscrits, qui offrent extrêmement peu de différence entre eux. La notice détaillée que j’en donnerai fera mieux apprécier chacun d’eux.
Ce texte ainsi revu est aujourd’hui entre mes mains, et c’est celui que je donne au public dans cette édition.
Les notes et éclaircissemens formaient la seconde partie du travail de M. Dacier. Ses notes en assez grand nombre avaient pour but de rectifier la chronologie de Froissart, de rétablir l’orthographe des noms propres de lieux et d’individus, soit à l’aide de la géographie, soit par le secours des généalogies, et d’expliquer enfin certains événemens mal présentés ou omis par Froissart. Ces notes placées au bas de chaque page devaient être précédées d’une préface dans laquelle l’éditeur rendait compte de tout ce qu’il avait fait. La préface est entièrement perdue : il m’a été absolument impossible d’en retrouver aucune trace. Les notes du premier livre et quelques unes du second, ont presque toutes été sauvées. Quant aux deux derniers livres, M. Dacier n’avait encore rédigé aucune note : il se proposait de le faire à mesure qu’il avancerait dans son travail.
J’ai conservé, pour le premier livre, celles des notes de M. Dacier qui m’ont paru nécessaires dans l’état présent de la science. Il a bien voulu m’autoriser à retrancher les autres. Toutes les notes que ce savant respectable a rédigées sur les affaires de France qu’il connaît si bien sont de la plus parfaite exactitude. Je les ai données presque toutes sans avoir rien eu à y changer. Quant aux éclaircissemens sur les affaires étrangères à la France, il était impossible alors de procéder autrement que par des tâtonnemens, attendu le petit nombre des documens qu’on possédait. Quelques voyages dans diverses parties de l’Europe, un peu de familiarité avec quelques-uns des idiomes européens, m’ont mis en état de présenter ces éclaircissemens d’une manière plus rigoureuse qu’il n’était possible à un homme beaucoup plus éclairé que moi de le faire.
Les manuscrits de Froissart peuvent être divisés en trois classes : 1o Manuscrits étrangers ; 2o manuscrits des provinces françaises ; 3o manuscrits de Paris. Je ne parlerai que des plus curieux. Ceux qui voudront connaître la liste de tous les manuscrits connus peuvent consulter Montfaucon, Bibliotheca bibliothecarum manuscriptorum, et l’Appendice ajouté par Johnes à sa traduction anglaise des mémoires de M. de Sainte-Palaye sur Froissart.
MANUSCRITS ÉTRANGERS.
ALLEMAGNE.
Breslau en Silésie. — Le plus célèbre des manuscrits de Froissart se trouve à Breslau. Semblable à beaucoup d’autres choses célèbres, il n’a dû sa réputation qu’à un défaut d’examen attentif. On l’a vu élégamment copié, richement relié, orné de brillantes vignettes ; il avait appartenu à un haut personnage ; on l’a cru excellent. Il faut souvent moins de titres pour acquérir un nom. Les habitans de Breslau attachaient tant de prix à cette possession que lorsque Breslau se rendit aux Français en 1806, les Prussiens craignant qu’on ne le leur enlevât, insérèrent dans leur capitulation un article exprès à son intention, portant que la bibliothèque publique serait respectée. Si l’édition du Froissart de M. Dacier eût été publiée alors, les Prussiens eussent moins redouté la violation de leur bibliothèque. Nous avons à la bibliothèque de Paris parmi une trentaine de copies de Froissart au moins cinq ou six manuscrits qui sont de beaucoup préférables, surtout celui de Boisratier de Bourges.
Le manuscrit de Breslau est de la fin du quinzième siècle, et postérieur par conséquent de quelques années à l’invention de l’imprimerie. Les peintures qui l’ornent représentent également les habillemens et les armes du quinzième siècle et non pas du quatorzième pendant lequel écrivait Froissart. Cette copie fut faite par l’ordre d’Antoine-le-Long, né en 1421 et mort en 1504, bâtard de Bourgogne et fils naturel de Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, pour la belle bibliothèque de la Roche, dans les Ardennes, dont Antoine était le fondateur. De la bibliothèque de la Roche, ce manuscrit passa avec plusieurs autres dans la bibliothèque particulière de Thomas Rehdiger, qui dota de cet héritage littéraire la ville de Breslau où il avait étudié. Il est en quatre volumes sur vélin, in-folio à deux colonnes. À la fin du premier volume, Antoine de Bourgogne a écrit de sa propre main sa devise, nul ne s’y frotte. Dans le second volume sept feuilles ont été enlevées par quelqu’un qui l’a eu entre les mains. Le troisième volume a aussi perdu huit feuillets. Le quatrième volume est complet ; il se termine comme tous les autres par la devise d’Antoine de Bourgogne et on lit à la dernière page : Grossé par David Aubert l’an de grâce N.-Seigneur mil cccclxviii ; ce qui démontre que ce manuscrit est fort moderne, Guttemberg et Fust, deux des inventeurs de l’imprimerie, étant déjà morts depuis quelques années, lorsque cette copie fut faite.
John Ephraïm Scheibel, inspecteur de la bibliothèque de Breslau, a donné un compte fort détaillé de ce manuscrit dans sa notice des objets les plus remarquables de cette bibliothèque, adressée au roi Frédéric Guillaume en 1794. Mais M. Dacier a eu le manuscrit même entre les mains. D’Alembert ayant prié le roi de Prusse de rendre ce service à M. Dacier, Frédéric fit envoyer, en décembre 1777, ce manuscrit à d’Alembert pour que M. Dacier en fît l’usage qu’il jugerait convenable d’en faire. Après l’avoir conservé plusieurs mois entre ses mains, et collationné soigneusement avec quelques autres manuscrits, M. Dacier s’assura bientôt que le nombre et le coloris brillant des desseins et la beauté du vélin avaient fait toute sa réputation, et il le renvoya à Breslau après avoir fait faire une copie figurée de quelques lignes du commencement et de la fin de chacun des volumes. J’ai ce fac simile en ma possession.
ANGLETERRE.
Il existe un très grand nombre de manuscrits de Froissart. On trouve dans les catalogues des manuscrits des bibliothèques d’Angleterre (Oxon. 1697, in-folio) parmi ceux de Bodlei, no 1503, une chronique de Froissart en français, manuscrite, et no 7361, Notes out of Froissart, Pancirolus… collected by M. Ashmole. Parmi ceux d’Isaac Vossius, no 2669, une histoire de Froissart plus ample et plus correcte que les imprimés, deux volumes, et parmi ceux de Norfolk, no 2965, Jean Froissart, chronique d’Angleterre, Gallice, deux volumes.
Je trouve dans les papiers de M. Dacier plusieurs lettres de M. Dutens, historiographe du roi d’Angleterre, datées de Londres, des années 1784, 1786, 1787 et 1802, relatives presque toutes au manuscrit de Froissart du musée britannique. M. Dutens lui écrit à la date du 3 septembre 1781 : « Voici, monsieur et cher confrère, ce que vous désirez avoir d’informations au sujet du manuscrit de Froissart du musée britannique. J’ai calqué du mieux que j’ai pu l’échantillon que je vous envoie, mais ce qui doit vous éclairer encore mieux, c’est que les connaisseurs en ce genre m’ont assuré que ce manuscrit ne pouvait pas être plus ancien que le quinzième siècle, et, autant qu’on en peut juger vers le milieu. »
M. Dutens ayant écrit à M. Dacier que l’acte du parlement qui règle les constitutions du musée britannique ne permettait pas qu’on lui envoyât le manuscrit en question, celui-ci le pria de répondre du moins à plusieurs questions qui pouvaient l’aider à se former une idée nette du mérite de ce manuscrit. Il résulte des réponses de M. Dutens : que ce manuscrit est en deux volumes in-folio ; que le milieu de l’ouvrage seulement s’y trouve, et qu’il n’y a ni le commencement ni la fin ; qu’il est sur vélin à deux colonnes, tout entier de la même main ; qu’il y a beaucoup de miniatures et de vignettes proportionnées au format et très bien conservées, et que c’est même ce qui a fait la réputation du manuscrit ; que les lettres initiales des chapitres sont très bien peintes et ornées ; qu’on trouve de temps en temps en marge des armoiries qu’on croit appartenir à l’ancienne maison de Say ; que les titres des chapitres sont en lettres rouges ; que la table des chapitres manque ; qu’il y a environ deux cents feuillets par volume ; et qu’enfin l’écriture indique que c’est un manuscrit de la fin du quinzième siècle.
ITALIE.
Voici un extrait de la lettre écrite par M. Du Theil à M. Dacier, en 1777.
« Je vous envoie la première et la dernière feuille du manuscrit de Froissart qui se trouve dans la bibliothèque de la reine Christine, au no 869. Elles sont exactement calquées sur du papier huilé dans la forme du manuscrit même. Il n’y a aucun autre titre ni aucune épigraphe à la fin du volume. Il ne contient rien autre chose, nul avertissement, nulle note sur aucune marge. En un mot il commence, continue et finit aussi crûment que les deux feuilles huilées vous le représenteront. Si d’après cela vous me prescrivez d’en faire la confrontation avec les imprimés, soit en partie, soit même en total, je suis homme à le faire exactement, pourvu toutefois qu’il existe un seul exemplaire imprimé de Froissart dans la capitale du monde.
« Il y a encore dans la même bibliothèque de la reine Christine au no 726 quelques extraits de Froissart. Je vous en rendrai compte un de ces jours. »
Je trouve ce compte rendu dans une autre lettre :
« Le volume no 726 de la bibliothèque de la reine de Suède, dit M. Du Theil, est un in-folio composé de 302 feuilles, partie en vélin, partie en papier. Les feuilles sont réglées. Au folio 1er commence, sans titre ni explication, une chronique des ducs de Normandie, dont voici le début. « Combien que les vrayes chroniques racontent que Raul fut le premier duc de Normandie, aucunes autres nous racontent que au temps du bon roi Pepin, le père de Charlemagne, il eut en Neustrie, qui à présent est appelée Normandie, ung duc qui avoit nom Ansbert. Cestui Ansbert avoit ung chastel près ou de côté Rouen que on appeloit Turinde ; et avoit le gouvernement de toute Neustrie soubs le roi Pepin, et avoit le tiers des revenues, et par le comte Robert le Diable fu engendré. »
« Les trois premières feuilles, continue M. Du Theil, ont été fort endommagées. Le caractère, qui dans le commencement est semblable à la page calquée de l’extrait de Froissart que je vous envoie, change, au folio 2, de grosseur, mais non de forme.
« Cette Chronique de Normandie occupe dans ce volume jusqu’au folio 95, recto, où elle finit par ces mots : « Et lors leur pardonna le roy Henry leur maltalent et receut d’eulx les hommages. Cet an ensuivant les Chrétiens par toute terre de chrétienté s’esmeurent à eulx croisier pour aller en Jérusalem conquérir la sainte terre. Explicit. »
« Au folio 96 commence l’extrait des Chroniques de Froissart dont je vous envoie le premier chapitre tout entier calqué en papier huilé sur le manuscrit même. »
PAYS-BAS.
M. Godefroy, garde des Archives de la Chambre des comptes de Lille, rendit compte, ainsi qu’il suit, en 1781, à M. Dacier d’un manuscrit curieux de Froissart de la bibliothèque de Bruxelles :
« Feu mon père ayant été envoyé par le roi à Bruxelles, quand il en fit la conquête en 1746, pour examiner les titres et papiers qui s’y trouvaient, concernant la partie des Pays-Bas qui était sous sa domination, il y examina en même temps avec beaucoup de soin tous les manuscrits de la fameuse bibliothèque des ducs de Bourgogne ; et il en prit des notices détaillées et exactes. Une chronique de Froissart attira surtout son attention. Voici le détail qu’il en fait :
« Cette chronique est en quatre volumes in-folio reliés en ancienne basane blanche.
« Le premier volume du manuscrit contient 362 feuillets et 368 chapitres. Il n’y en a que 330 dans l’édition imprimée.
« Il y a plusieurs vignettes fort belles dans ces quatre volumes.
« Le second volume du manuscrit contient 336 feuillets et 226 chapitres. À la fin de la table de ce volume manuscrit est une vignette qui représente l’exécution faite à Bordeaux de Guillaume Ier de Pommier, et de Jean Coulon, conseiller et secrétaire de la nation de Bordeaux, pour crime de trahison. Quelques chapitres sont précédés de vignettes coloriées.
« Le troisième volume manuscrit contient 330 feuillets et 115 chapitres. Ce volume est relié en veau jaune. Il finit à 1389 par le récit des préparatifs d’une fête que le roi Charles VI voulait donner à la bienvenue d’Isabelle, reine de France. Le dernier chapitre ou chapitre 115 de ce volume est le même que le 142 de l’imprimé.
« Le quatrième volume de ces chroniques manuscrites contient 82 chapitres et 237 feuillets. À la tête de ce volume est une vignette au bas de laquelle est placé une espèce de préambule adressé à Guy de Chatillon, comte de Blois.
« En dedans de la couverture du volume sont plusieurs signatures de l’empereur Charles-Quint et de quelques autres nobles de la cour, qui y ont mis leur nom sous leurs devises, en cette forme : Plus outre, CHARLES. — Ainsi sera, LUXEMBOURG. — Souvienne tu, BOUTON. — Plus ne suis, FRERIN, etc.
« On ne peut douter que ce ne soit là un des manuscrits les plus curieux des Chroniques de Froissart, puisqu’il a été présenté par Froissart lui-même à Guy de Chatillon, dont il était chapelain. Ce Guy de Chatillon est Guy II du nom, mort en 1397, dont il est fait mention dans le sixième volume des Grands Officiers de la Couronne, page 97. »
SUISSE.
M. J.-B. Sinner, dans son catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Berne, a rendu compte d’un manuscrit de Froissart, qui me paraît être un des plus complets. Les variantes que rapporte Sinner sont tout-à-fait conformes aux leçons que M. Dacier a tirées des manuscrits desquels a été tiré le texte de notre édition. Ce manuscrit est un don fait en 1697 à la bibliothèque de Berne par le comte Alexandre à Dohna, dont le père Frédéric acheta vers 1657 les baronies de Copet et de Prengin, dans le canton de Vaud. La première feuille qui contenait une vignette a été déchirée.
La même bibliothèque de Berne possède un Froissart imprimé de l’édition de Lyon 1559, qui a appartenu au célèbre Jacques Bongars, et qui contient en marge différentes leçons tout-à-fait conformes à celles des bons manuscrits.
MANUSCRITS DES PROVINCES DE FRANCE.
CARPENTRAS.
Voici ce qu’écrivait M. de Sainte-Croix à M. Dacier au sujet de ce manuscrit :
11 juin 1781.
« J’ai examiné, monsieur et cher confrère, avec soin le manuscrit de Froissart qui se trouve à la bibliothèque de Carpentras. Il est en deux gros volumes in-folio sur papier, sans autre ornement. Le commencement du premier volume a été déchiré et il y manque les dix premiers chapitres. Le reste est en très bon état. Vous trouverez ci-joint quelques lignes du manuscrit copiées par une main habile et d’une ressemblance parfaite et frappante avec l’original qui est écrit tout de la même manière et de la même main. J’ai collationné avec le soin le plus scrupuleux le 187e chapitre de l’édition de Sauvage et de l’impression de Jean de Tournes avec ce manuscrit. Il n’y a aucune différence pour les faits et très peu pour le style. Après les dernières lignes qui terminent l’histoire de Froissart dans toutes les éditions, on trouve dans le manuscrit de Carpentras une addition d’environ deux pages ou quatre colonnes de la même main : elle contient sur la mort du roi Richard des détails qui avaient échappé à Froissart. L’auteur, quel qu’il soit, les donne comme une addition et une suite au récit de cet historien.
CAMBRAY.
Je tire des lettres écrites à M. Dacier en 1769 et 1770 par M. Mutte, doyen de Cambray, quelques renseignemens sur un autre manuscrit de Froissart de la bibliothèque du chapitre métropolitain de Cambray, coté 344, écrit sur papier d’une main du quinzième siècle in-4o imparfait. Il contient l’histoire des guerres des Gantois et autres Flamands révoltés contre Louis de Male, comte de Flandre, leur seigneur.
Cette histoire commence ainsi :
« Sensieult la coronique de la rébellion de Gand et aucunes villes de Flandres contre leur seigneur et droicturier prince qui dura sept ans et commencha en l’an mil trois centz soixante et dis-huit, jusques en l’an de grâce mil trois centz quatre vingts et chincq.
« Je Jehan Froissars prestre de la nation de la conte de Haynnau et en ce temps trésorier et chanoisne de Chymay, qui du temps passé me suis entremits de traictier et mettre en prose et en ordonnance les nobles et haultes advenues et grands faicts d’armes qui advenues sont tant de guerre de France et Engleterre comme de ailleurs, me suis advisé de mettre en escript les grans tribulations et pestilence qui furent en Flandres et par le fait et orguel de ceulx de Gand contre le coens Loys leur seigneur dont moult de mauls advinrent depuis, si comme vous orrez recorder avant en l’histoire. »
Ce manuscrit n’est pas entier. Il finit à la levée du siége d’Audenarde par les Gantois, après la défaite de Philippe d’Attrevelle à la bataille de Rosebecq, le 29 novembre 1382.
Le quinzième cahier manque.
TOURNAY.
L’abbaye de Saint-Martin de Tournay contenait aussi un manuscrit assez curieux de Froissart sur lequel D. Berthod, bénédictin, fit passer quelques renseignemens à M. Dacier : le manuscrit même lui fut envoyé plus tard pour la facilité des collations.
BESANÇON.
La bibliothèque de Saint-Vincent de Besançon était fort riche en manuscrits. M. Dacier fit prier le bénédictin Berthod de lui donner quelques renseignemens sur un manuscrit de Froissart.
Le manuscrit de Saint-Vincent de Besançon formait deux beaux volumes in-folio, couverts de satin usé et copiés en très beau vélin : les vignettes en étaient d’une grande beauté, à cela près que les bras et les jambes des figures étaient assez mal exécutés et hors de proportion avec le reste du corps. Les couleurs appliquées avec beaucoup de délicatesse s’étaient parfaitement bien conservées : les costumes surtout étaient fort exacts. L’armure des guerriers, les fortifications, l’attaque et la défense des places, les barques ou petits vaisseaux avec leurs agrès, tout ce qui pouvait donner une idée des choses racontées dans le texte y était aussi bien rendu qu’il était possible de le faire dans le siècle où le manuscrit avait été copié : il était de la même main. J’ai trouvé dans les papiers de M. Dacier un fac simile de quelques lignes du commencement et de la fin de chacun des deux volumes.
On voyait dans la première vignette l’auteur qui présentait son livre au roi d’Angleterre, habillé d’écarlate avec trois lions d’or passant sur sa robe. Ces armoiries sont encore répétées dans d’autres vignettes.
Ce manuscrit a passé de la bibliothèque du célèbre cardinal de Granvelle dans celle du prince de Cante-Croix, son petit-neveu, dont les livres furent vendus à M. Boisot, alors abbé commanditaire de Saint-Vincent de Besançon, qui légua tous ses livres à ses religieux pour en faire une bibliothèque publique. L’ouvrage finit à l’an 1389 : il est écrit sur deux colonnes et semble être antérieur à l’année 1420 ; il parut si curieux à M. Dacier, d’après les renseignemens que lui donna D. Berthod, qu’il écrivit à M. Amelot, alors ministre, la lettre suivante, pour le prier de l’aider dans ses recherches :
« Occupé uniquement et sans relâche à préparer l’édition de Froissart dont je suis chargé sous vos ordres, j’ai enfin épuisé les nombreux manuscrits du roi. Le travail pénible et rebutant de la collation de tant de volumes a été singulièrement adouci par le fruit que j’en ai retiré. J’ose vous promettre un Froissart presque neuf, augmenté de près d’un tiers, dans lequel les noms de personnes et de lieux ainsi que les passages altérés seront rétablis, les lacunes remplies, les leçons vicieuses remplacées par d’autres qui sont incontestablement bonnes. Le style de l’auteur, défiguré dans toutes les éditions, sera pareillement corrigé sur les manuscrits les plus voisins du temps ou il écrivait ; et on ne verra pas sans quelque surprise que la langue française, sous les règnes des rois Jean et Charles V avait plus d’analogie avec notre langue actuelle que celle qu’on parlait sous Henry II et quelques-uns de ses successeurs.
« Pour compléter les collations des manuscrits et afin qu’on ne puisse pas me reprocher d’en avoir négligé aucun, je me suis procuré des notices détaillées de ceux qui existent dans les pays étrangers et dont on ne peut avoir communication ; et je travaille actuellement à examiner ceux qui sont conservés dans plusieurs bibliothèques de Paris, soit publiques, soit particulières. Mais il en existe dans quelques autres villes du royaume, qu’il ne me serait pas moins important de voir : il y en a un surtout à l’abbaye de Saint-Vincent de Besançon, qui mérite par son antiquité et sa belle conservation d’être consulté. Comme votre crédit peut seul m’en procurer la facilité, permettez-moi, monsieur, de le réclamer et de vous prier d’avoir la bonté de faire écrire au prieur de cette abbaye de vous envoyer ce manuscrit et d’être mon garant auprès de lui. La protection dont vous honorez l’ouvrage et l’ouvrier m’enhardit à vous demander cette grâce et me fait espérer de l’obtenir. »
M. Amelot écrivit aussitôt à Besançon, au prieur de l’abbaye, pour le prier de lui envoyer ce manuscrit et il fut remis le 12 janvier 1779 entre les mains de M. Dacier, qui en a tiré de nombreuses variantes pour les deux premiers livres ainsi que le troisième livre tout entier. Bien que le quatrième livre manquât dans ce manuscrit, c’était cependant un des plus précieux qu’on possédât, aussi bien par l’étendue du texte que par la correction du style. Il a été égaré à l’époque de la révolution, et malgré les recherches les plus minutieuses faites sous l’Empire, il a été impossible de le retrouver depuis. Peut-être aura-t-il passé en Russie avec quelques autres ouvrages non moins curieux qui manquent dans nos bibliothèques.
MANUSCRITS DES BIBLIOTHÈQUES DE PARIS.
M. Dacier avait rédigé des notes fort exactes sur chacun des manuscrits qu’il avait consultés. Je crois devoir les rapporter telles que je les trouve dans ses papiers.
I. Manuscrit de la bibliothèque de M. le prince de Soubise, in-folio sur vélin à deux colonnes, écriture de la fin du quatorzième siècle ou du commencement du quinzième, relié en bois couvert de velours violet, la couverture garnie aux quatre coins de coquilles de cuivre doré avec une cinquième coquille au milieu. On lit ces mots en dedans de la couverture : Ce manuscrit échappé du château du Verger a été envoyé par M. Marchand de la part de M. le prince de Rohan pour la bibliothèque de M. le prince de Soubise. Ce 21 avril 1779. Le lieu où il a été trouvé et les coquilles dont la couverture est ornée prouvent indubitablement qu’il appartenoit au maréchal de Gyé.
Ce manuscrit contient le premier volume entier de Froissart et est composé de 417 feuillets non chiffrés. Le premier est orné d’une miniature divisée en deux tableaux. Dans l’un on voit Froissart qui présente a genoux son ouvrage au roi Charles V assis sur son trône. On reconnaît ce prince, parce qu’on voit Du Guesclin dans un coin du tableau, tenant en main l’épée de connétable et vêtu d’une tunique chargée de l’écusson de ses armes. L’autre tableau représente le roi d’Angleterre assis pareillement sur son trône, entouré de ses officiers et ayant l’air de parler à un homme vêtu d’une robe bleue, qui l’aborde à genoux. Je ne puis deviner ni quel est ce roi, ni quelle est l’action que l’artiste a voulu peindre.
Cette miniature est la seule dont ce manuscrit soit orné : l’écriture en est parfaitement belle et bien soignée : les titres des chapitres sont en rouge ; le premier est conçu ainsi :
« Cy commencent les Croniques de France et d’Angleterre, commencées par discrete personne Mons. Jehan Le Bel chanoine de Saint-Lambert du Liege et continuées jusques à la bataille de Poitiers ; et après sa mort furent compilées et arfaites par venerable homme Mons. Jean Froissart ; ès quelles Croniques sont contenues plusieurs nobles avenues et beaux faiz d’armes qui advinrent tant en France, en Angleterre, en Espaigne, en Escoce et en Guienne comme ou pays de Bretaingne et ailleurs. »
La complaisance avec laquelle le copiste vante la bravoure des chevaliers bretons, dont il nomme souvent un beaucoup plus grand nombre qu’on n’en trouve dans les autres manuscrits, ne permet pas de douter, ou qu’il ne fût lui-même Breton, ou qu’il ne travaillât pour quelque seigneur de cette province. Quoi qu’il en soit, ce manuscrit est un des meilleurs et des plus corrects que j’aie vus : il fournit toutes les bonnes leçons et entre autres celle qui attribue à Pépin des Essarts et à Jean de Charni, à l’exclusion de Jean Maillart, l’honneur d’avoir délivré Paris de la tyrannie du prévôt Marcel.