Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 29)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Vaillantise (acte de valeur). — Et aimoit messire Jean Chandos le dit comte de Foix pour ses vaillantises.

Vaille (valeur). — Et ce que fait en avoient étoit de nulle vaille.

Vair (fourrure de couleur gris-blanc, couleur bleue, hermine). — Fourré de vair. — Draps fourrés de vair. — Les yeux vairs et amoureux là où il plaisoit son regard asseoir.

Vaissials (vaisseaux).

Valler (rendre valide). — Et seront vallés par serment. — Supposé qu’elles fussent fermés et vallées.

Vanteux (qui se vante). — Ces François sont trop vanteux et hautains.

Variement (dissension, changement). — Le roi voyoit les variements entre ceux de Paris et le duc de Normandie. — Mieux vaudroit que Jean de Montfort demeurât duc de Bretagne que la chose fût en plus grand péril ni variement.

Varleton (petit variet). — Le varleton convoita l’argent et le prit.

Vassalement, Vassaument (bravement).

Vasselage (bravoure).

Vaulsist [il] (il valut).

Véant (voyant, spectateur). — Et tous les véans demeurèrent sur leurs chevaux.

Véer (défendre). — Oncques ne trouvèrent homme qui leur véât le passage. — Nous ne voulons pas véer que vous ne la voyez. — On ne leur véoit rien.

Vefve (veuf). — Si demeura le roi Charles de France vefve d’elle.

Vegille (garde). — Le seigneur de La Rivière n’attendoit autre chose que les vegilles.

Velourde et Belourde (fagot).

Velouz (velours).

Velvel, Velviel (velours ; d’où l’anglois velvet). — Un surcot tout ouvert de vermeil velvel, fourré d’hermine.

Vendage (vente). — Vendage de villes et de châteaux. — Encore y dut avoir fait un autre vendage de toutes les terres de Haynaut.

Venismes [nous] (nous vînmes).

Venissiez [vous] (vous vinssiez). — Je cuidois que vous venissiez.

Ventilant (flottant au vent). — Bannières et pennons ventilans.

Ventilé (ébruité). — La matière étoit telle et si grand qu’elle demandoit à être ventilée en plusieurs manières.

Verge (ligne à pêcher, bâton, fléau). — Pêcher à la verge aux poissons.

Vergette (petite lance). — Quiconque voudra jouter vienne ou envoie toucher d’une vergette la targe de guerre ou la targe de paix.

Vergogner, Vergonder (avoir bonté). — On vous accuse pour vous plus blâmer et vergonder. — Si le roi de France ne le veut, elle sera vergondée à toujours mais, tant qu’elle vivra.

Vergogneux (honteux). — Les Anglois étoient moult vergogneux de ce que.

Vermaux (pluriel de vermeil). — La envoyèrent tendre trois vermaulx pavillons, moult beaux et moult riches.

Verrière (fenêtres à verres). — Et convint une verrière rompre qui étoit derrière là pour avoir vent et air.

Vespre, Vesprée (soir).

Vesqu [il] (il vécut). — La grand’prospérité de paix où ils avoient vesqu.

Vesquesist [que il] (qu’il vécût). — Donc dirent-ils que ils vouloient que il vesquesist. — S’il vesquesist il n’osât penser et mettre hors ces paroles.

Vesqui [il], (il vécut). — Qu’elle vesquist tant qu’elle pust.

Vêture (vêtement).

Veve (veuf). — Si furent le père et le fils veves de leurs deux femmes.

Vez-ci, Véez-ci, Veci (voici).

Viage (temps de vie). — Vous lui prierez que il vous laisse parfaire votre viage. — La dame qui assignée de six mille francs tout son viage étoit sus. — Sa fille et le fils du roi devoient tenir le viage du roi son père, tout ce pays de Galice.

Viaire (visage). — À viaire découvert. — Là fut occis messire Charles de Blois, le viaire contre ses ennemis.

Vicinage (voisinage).

Victorier (triompher, vaincre). — La couronne de laurier au chef, si comme anciennement souloient les rois faire, quand ils victorioient et vainquoient ou desconfisoient un roi en bataille.

Vidant [en] (en s’écartant). — À la seconde empeinte, ils se consuivirent, mais ce fut en vuidant.

Viès (vieux). — Un pain, qui n’avoit pas trois semaines, y valoit uns viès gros, n’y valoit que quatre mitres. — Cent mille viès écus.

Vigille (veille ; employé encore en langage d’église). — La vigille de Noël.

Vilener, Villener (maltraiter, faire honte). — Et en blâma et vilena ceux de Paris. — Mais villena les messagers du saint père. — Et l’avoit l’écuyer villené.

Vinage (droit sur le vin).

Vindication (vengeance). — La vindication étoit jetée sur Bruges.

Vireton (flèche, javelot). — Il fut trait d’un vireton et percé tout outre le bassinet parmi la tête.

Virrier (vitrier).

Visage [faire] (faire face).

Vissièmes [nous] (nous vissions, pluriel normand). — Et fut nonne avant que nous vissièmes les batailles.

Vitaille (vivres ; les Anglais prononcent de la même manière leur mot victuals).

Vitailler (vivandier). — Fors aucuns povres vitaillers qui suivoient l’ost.

Vitupération (blâme). — À très grand vitupération viendroit à la ville de Gand.

Vitupère (honte, blâme). — À la confusion et vitupère du roi. — À trop grand vitupère leur tourneroit.

Vitupérer (faire honte). — Le duc de Lancastre s’étoit forfait et vitupéré quand il avoit épousé sa concubine.

Vitupéreusement (honteusement). — Or sera la roine d’Angleterre recueillie vitupéreusement.

Vocable (proverbe). — Ainsi advint, et que le vocable soit voir, que on dit que, etc.

Voir, Voire (vrai, même).

Voirement (vraiment).

Vois [je] (je vais). — Sans prendre congé ni dire : je m’en vois.

Voise [qu’il] (qu’il aille). — Qu’il s’en voise un petit reposer. — Il me plaît bien que cette ordonnance voise ainsi.

Voldrent [ils], Vouldrent, Volrent (ils voulurent). — Le quel corps ils ne vouldrent oncques rendre.

Voler (chasser au vol).

Volsissent [qu’ils] (qu’ils voulussent).

Voulenturieux (qui veut faire sa volonté). — Messire Jean, évêque de Nordvich, qui étoit jeune et voulenturieux.

Voutentiers (volontiers).

Voulroi [je] (je voudrois). — Je ne le voulroie mie faire autrement.

Vueil [je] (je veux).

Vuis, Vuit (vide). — Le pays étoit tout vuis de gens d’armes.

Vuiseuse (futilité, distraction, chose oiseuse et vicieuse). — Oncques il ne voulu que le repos et séjour, les vuiseuses et les ébattements des dames. — Ainsi se tenoient-ils tous cois et entendoient à se loger, à boire ou à manger ou à faire autres vuyseuses. — Et retournoient tous ces profits et vuiseuses, en danses et fêtes, en boire et en manger.

Vuys (vide). — Le royaume de France n’est pas si vuys de chevalerie que vous ne trouviez bien à qui faire armes.

W

Warenne (garenne où on réunit les lapins et le gibier). — Et fesoient de la ville d’Auffrique leur warenne, et la font encore.

Wason (gason). — Les chevaux mangeoient terre pour le wason ; c’est-à-dire au lieu de gason.

Waucrer (errer çà et là). — Si waucroient parmi les champs. — Le roi et sa grosse navie waucrèrent et furent sur la mer le terme de neuf semaines. — Mais commencèrent à waucrer le barge aval et amont sur la rivière.

Y

Yauve, yaue, Yeaue (eau). — Ils avoient basse yeaue.

Yève (eau). — Les yèves et le froid temps.

Yre (colère).

Yré (courroucé).

Yreux (en colère).

FIN DU GLOSSAIRE DU QUATORZIÈME SIÈCLE.

CHAPITRE C.

Comment le roi de France donna congé à ceux de Cambray de faire guerre au comte de Hainaut et comment ils prirent la ville de Haspre et l’ardirent toute et pillèrent.

Vous devez savoir qu’en ce temps, de par le roi Philippe de France, étoit messire Godemar du Fay tout capitaine de la cité de Tournay et de Tournésis et des forteresses environ. Et adonc aussi étoit le sire de Beaujeu dedans Mortaigne sur Escaut, le sénéchal de Carcassonne en la ville de Saint-Amand, messire Aimery de Poitiers en Douay, messire le Gallois de la Beaume, le sire de Villiers, le maréchal de Mirepoix, le sire de Moreuil en la cité de Cambray ; et ne désiroient ces chevaliers et ces soudoyers, de par le roi de France, autre chose, fors que ils pussent courir en Hainaut, pour piller et gagner, et pour le pays mettre en guerre. Aussi l’évêque de Cambray, messire Guillaume d’Ausonne, y rendoit grand’peine, et étoit tout coi à Paris de-lez le roi de France, et se complaignoit à lui, quand il chéoit à point, trop amèrement des Hainuyers ; et disoit que les Hainuyers lui avoient fait plus de contraire et de dommages, ars, couru et pillé son pays, que nul autre. Si se portèrent adonc tellement les besognes, et fut le roi si dur conseillé sur son neveu le comte de Hainaut et sur ses gens, que les soudoyers de Cambrésis eurent congé et accord d’entrer en Hainaut, et d’y faire aucune envaye ou chevauchée, au dommage du pays.

Quand ces nouvelles furent venues à ceux qui dedans les garnisons de Cambrésis se tenoient, si en furent moult joyeux, et mirent sus une chevauchée de six cents armures de fer. Et se partirent un samedi, après jour faillant, de Cambray, ceux qui ordonnés y étoient ; et aussi à cette heure, ceux du Castel en Cambrésis et ceux de la Malemaison ; et se trouvèrent tous sur les champs ; et vinrent en la ville de Haspre, qui lors étoit une bonne ville et grosse et bien fossoyée, mais point n’étoit fermée ; et si n’étoient les gens en aucune doute, car on ne les avoit point avisés ni escriés de nulle guerre. Si entrèrent les François dedans, et trouvèrent les gens, hommes et femmes, en leurs hôtels : si les prirent à leur volonté, et tout le leur, or et argent, draps et joyaux, et leurs bêtes ; et puis boutèrent le feu en la ville et l’ardirent si nettement que rien n’y demeura, fors les parois.

Dedans Haspre a une prévôté de moines noirs, et grands édifices avec le moûtier, qui se tient de Saint Vast d’Arras, que pillèrent les François et robèrent ; et puis boutèrent le feu dedans et l’ardirent moult vilainement. Quand ils eurent fait leur volonté, ils chargèrent tout leur pillage, et chassèrent devant eux, et s’en retournèrent à Cambray. Ces nouvelles furent tantôt sçues à Valenciennes ; et proprement elles vinrent jusques au comte Guillaume de Hainaut, qui se dormoit en son hôtel, que on dit la Salle. Si se leva, vêtit et arma moult appertement, et fit réveiller toutes ses gens, dont il n’avoit mie grand’foison de-lez lui, fors tant seulement son sénéchal, messire Girard de Werchin, messire Henry d’Antoing, messire Henry de Huffalise, messire Thierry de Wallecourt, le seigneur de Potelles, le seigneur de Floyon, et aucuns chevaliers qui se tenoient de-lez lui, ainsi que tous gentils hommes se tiennent volontiers de-lez leurs seigneurs ; mais ils étoient tous couchés en leurs hôtels. Si ne furent mie sitôt appareillés, armés, montés à cheval, que le comte fut ; car il n’attendit nullui, ainçois s’envint au marché de Valenciennes, et fit sonner les cloches du beffroy à volée. Si s’estourmirent toutes gens, s’armèrent et suirent leur seigneur à effort, qui s’étoit jà mis hors la ville, et chevauchoit roidement devers Haspre, en grand’volonté de trouver ses ennemis.

Quand il eut chevauché environ une heure, nouvelles lui vinrent qu’il se travailloit en vain, et que les François étoient retraits. Adonc se retrait le comte en l’abbaye de Fontenelles, qui étoit assez près de là, où madame sa mère demeuroit, qui fut toute ensoignée de le rappaiser, tant étoit échauffé et airé ; et disoit bien que cette arsure de Haspre, il feroit temprement cher comparer au royaume de France. Sa dame de mère lui accordoit tout ce qu’il disoit, combien qu’elle eût volontiers de cette méprise excusé son frère le roi de France ; mais néant, car le comte n’y vouloit entendre, et disoit : « Il me faut regarder comme hâtivement je me puisse venger de ce dépit que l’on m’a fait, et autant ou plus ardoir en France. »

Quand le comte de Hainaut eut été une espace à Fontenelles de-lez madame sa mère, il prit congé, puis s’en partit et retourna à Valenciennes ; et fit tantôt lettres écrire partout aux prélats de son pays, pour avoir conseil comment il se pouvoit chevir de cette aventure ; et mandoit par ses lettres que tous fussent à Mons en Hainaut au certain jour qui assigné y étoit. Ces nouvelles s’espandirent parmi le pays ; et les sçut moult tôt messire Jean de Hainaut, qui se tenoit à Beaumont, pensant et imaginant comment il pourroit aussi l’arsure de sa terre de Chimay contrevenger. Si ne fut mie courroucé quand il ouït dire et recorder le grand déplaisir que on avoit fait à son neveu le comte, et aussi en quel desdaing il l’avoit pris ; et ne le sentoit mie si souffrant qu’il voulsist longuement souffrir cette vilenie. Si monta à cheval et vint au plutôt qu’il put à Valenciennes, où il trouva le dit comte à la Salle : si se traist vers lui, ainsi que raison étoit.

CHAPITRE CC.

Comment le comte de Salebrin, le comte de Pennebruich, le comte de Suffolch et le comte de Cornouaille assiégèrent la cité de Rennes.

Ainsi que je vous conte fut la cité de Vennes à ce temps prise par l’emprise de messire Robert d’Artois, dont tout le pays d’environ fut durement émerveillé ; et en murmura grandement sur la partie des chevaliers qui dedans étoient, au jour qu’elle fut prise, combien que je cuide bien que ce fut à grand tort ; car ils perdirent plus que tous les autres, et l’ennui qu’ils en eurent ils le démontrèrent assez tôt après, si comme vous orrez tantôt en l’histoire. Au cinquième jour que la cité de Vennes eut été prise s’en retourna la comtesse de Montfort dedans Hainebon, messire Gautier de Mauny avec elle et messire Yves de Treseguidy et plusieurs autres chevaliers d’Angleterre et de Bretagne, pour doute des rencontres. Et se partirent encore de messire Robert d’Artois, le comte de Salebrin, le comte de Pennebruich, le comte de Suffolch, le comte de Cornouaille, à bien mille hommes d’armes et quatre mille archers, et s’en vinrent assiéger la cité de Rennes. Si s’en étoient partis, quatre jours devant, messire Charles de Blois et madame sa femme, et venus à Nantes : mais ils avoient laissé en la cité de Rennes grand’foison de chevaliers et d’écuyers. Et toudis se tenoit messire Louis d’Espaigne sur mer atout ses Espaignols et Gennevois ; et gardoit si près et si soigneusement les frontières d’Angleterre que nul ne pouvoit aller ni venir d’Angleterre en Bretagne qu’il ne fût en grand péril, et fit cette saison aux Anglois moult de contraire et de dommages.

CHAPITRE CCC.

Comment messire Gautier de Mauny fut pris à Orliens et amené prisonnier à Paris, dont le duc de Normandie fut moult courroucé ; et comment il fut délivré.

Assez tôt après, le dit messire Gautier de Mauny se partit de la ville et du châtel d’Aiguillon atout vingt chevaux seulement, ainsi que sa lettre parloit, et se mit au chemin parmi Auvergne. En chevauchant le royaume, le gentil chevalier ne se faisoit point céler, mais se nommoit partout ; et quand il étoit arrêté, il montroit sa lettre, et tantôt étoit délivré. Ainsi chevaucha-t-il tant qu’il vint jusques à Orliens ; et fut là arrêté, et ne put être désarrêté pour lettre qu’il montrât ; mais fut amené à Paris, et là mis en prison en Châtelet, comme celui qui étoit des François grandement haï, pour les grands prouesses dont il étoit renommé. Quand le duc de Normandie le sçut, il en fut durement courroucé : si s’en alla tantôt pardevers le roi son père, et lui requit si acertes qu’il put, qu’il voulût le chevalier délivrer pour l’amour de lui, ou il seroit déshonoré ; et diroit-on qu’il l’auroit trahi, car il l’avoit assuré par bonnes lettres scellées de son scel, pour telle raison ; et conta le dit duc la cause au roi, tout ainsi que vous l’avez ouï. Le roi n’en voult rien faire, pour requête ni pour prière que le duc son fils en fit ; et répondit qu’il le feroit mettre à mort, et qu’il le tenoit pour son trop grand ennemi. Dont répondit le duc que, si il en fesoit ainsi, il fut certain que jamais ne s’armeroit contre le roi d’Angleterre ni tous ceux qu’il en pourroit détourner ; et eut adonc entre le roi et le duc de Normandie grosses paroles, et se partit le duc par mautalent, et dit le duc, au partir, que jamais en l’hôtel du roi n’entreroit, tant que messire Gautier fût en prison.

Ainsi demeura cette chose un grand temps, et pourchassoit le dessus dit messire Gautier un chevalier de Hainaut, qui s’appeloit messire Mansart d’Esne : cil en eut moult de peine et de travail pour aller et pour venir devers le duc de Normandie. En la fin le roi de France fut si conseillé qu’il délivra le dit messire Gautier de prison, et lui fit payer tous ses frais que à cause de l’arrêt avoit eus ; et le voulut voir le dit roi. Si dîna le dit messire Gautier de-lez lui en l’hôtel de Nelle à Paris ; et lui fit adonc présent le dit roi de dons et de joyaux qui valoient mille florins. Le dit messire Gautier, pour l’honneur du roi qui lui faisoit présenter, les reçut par condition que, lui venu devant Calais, il en parleroit au roi d’Angleterre son seigneur, et s’il lui plaisoit, il les retiendroit, ou autrement il les renverroit.

Cette parole plut bien au roi de France et au duc de Normandie, et dirent qu’il avoit parlé comme loyal chevalier. Depuis ce fait il prit congé d’eux, et chevaucha tant par ses journées qu’il vint en Hainaut : si se rafraîchit à Valenciennes trois jours. Depuis se partit et exploita tant qu’il vint devant Calais, oû il fut reçu à grand’joie, du roi et de tous ses barons ; ce fut bien raison. Et là leur recorda toutes ses aventures depuis que parti étoit d’Aiguillon, et montra au roi son seigneur les beaux joyaux que le roi de France lui avoit présentés, et demanda féablement au roi quelle chose en étoit bonne à faire ; car il les avoit reçus par celle manière que, si il lui plaisoit, il les retiendroit, ou autrement il les renverroit. Si me semble que le roi d’Angleterre lui dit adonc : « Messire Gautier, vous nous avez toujours loyalement servi jusques à maintenant, et ferez encore, si comme nous espérons ; renvoyez au roi Philippe ses présens, vous n’avez nulle cause de les retenir. Nous avons assez, Dieu merci, pour nous et pour vous, et sommes en grand’volonté de vous bien faire, selon le bon service que fait nous avez. » — « Monseigneur, reprit messire Gautier, grand merçy. »

Tantôt après ces paroles, il prit tous ces joyaux et prèsens et les chargea à son cousin messire Mansart, et lui dit : « Chevauchez en France devers le roi, et me recommandez à lui moult de fois, et lui diles que je le remercie grandement des beaux présens qu’il m’a présentés : mais ce n’est mie l’aise ni la paix du roi d’Angleterre monseigneur que je les retienne. » Lors dit messire Mansart : « Sire, tout ce ferai-je volontiers : »

Si se partit atant de messire Gautier et du siége de Calais, les dits joyaux avec lui, et exploita tant par ses journées qu’il vint à Paris ; si fit son message au roi bien et à point. Le roi ne voulut ouïr nulles nouvelles de reprendre les joyaux, mais les donna, ainsi qu’ils étoient, au dit messire Mansart, qui en remercia le roi, et n’eut volonté contraire du prendre.

CHAPITRE CCCI.

Comment le comte Derby fit son mandement pour aller en Poitou, et prit plusieurs villes et châteaux en venant vers Saint-Jean-d’Angély.

Vous avez bien ci-dessus ouï recorder comment le comte Derby s’étoit tenu toute la saison en la cité de Bordeaux, le siége pendant des François devant Aiguillon. Sitôt qu’il sçut de vérité que le duc de Normandie avoit défait son siége et s’étoit retrait en France, il s’avisa qu’il feroit une chevauchée en Poitou. Si fit son mandement de tous les barons, les chevaliers et écuyers de Gascogne, qui pour Anglois se tenoient et leur assigna journée à être à Bordeaux.

À la semonce et mandement du dit comte vinrent le sire de Labret, le sire de l’Espare, le sire de Rosem, le sire de Mucident, le sire de Pommiers, le sire de Curton, le sire de Languerem, messire Aymon de Tarste, et plusieurs autres. Et fit tant le comte Derby qu’ils furent bien douze cents hommes d’armes, deux mille archers et trois mille piétons. Si passèrent toutes ces gens d’armes et leurs routes la rivière de Garonne, entre Bordeaux et Blayes. Quand ils furent tous outre, ils prirent le chemin de Xaintonge et chevauchèrent tant qu’ils vinrent à Mirabel. Si assaillirent la ville, sitôt qu’ils furent venus, et la prirent par force, et aussi le château, et y mirent gens de par eux ; et puis chevauchèrent devers Aunay. Si conquirent la ville et le châtel, et puis Surgères et Benon : mais au châtel de Marant, à quatre lieues de la Rochelle, ne purent-ils rien forfaire ; et vinrent à Mortaigne-sur-Mer en Poitou : et là eut grand assaut, et la prirent, et y mirent et laissèrent gens en garnison, de par eux ; et puis chevauchèrent vers Lusignen. Si ardirent la ville ; mais au châtel ne purent-ils rien forfaire. En après ils vinrent à Taillebourc, sur la rivière de Charente. Si conquirent le pont, la ville et le château, et occirent tous ceux qui dedans étoient, pourtant que, en eux assaillant, ils leur avoient occis un chevalier des leurs, appert homme d’armes durement ; et puis passèrent outre pour venir devant la ville de Saint-Jean-d’Angely. Et sachez que tout le pays étoit si effrayé de la venue du comte Derby et des Anglois, que nul n’avoit contenance ni arroy en soi-même, mais fuyoient devant eux et s’enclouoient dedans les bonnes villes, et laissoient tous vagues hôtels et maisons ; et n’y avoit autre apparence de défense ; mêmement les chevaliers et écuyers de Poitou et de Xaintonge se tenoient en leurs forts et en leurs garnisons, et ne montroient aucun semblant de combattre les Anglois.

CHAPITRE CCCII.

Comment ceux de Saint-Jean-d’Angely se rendirent au comte Derby ; et comment il prit le bourg de Saint-Maximin et la cité de Poitiers.

Tant exploitèrent le comte Derby et ses routes qu’ils vinrent devant la bonne ville de Saint-Jean-d’Angely. Si s’ordonnèrent tous à y mettre le siége. À ce jour que les Anglois y vinrent, il n’y avoit dedans nuls gens d’armes, chevaliers et écuyers, pour aider à garder la ville et conseiller les bourgeois, qui n’étoient mie bons coutumiers de guerroyer. Si furent durement effrayés quand ils virent tant d’Anglois devant leur ville, et qui leur livrèrent de première venue un très grand assaut ; et doutèrent à perdre corps et biens, femmes et enfans ; car il ne leur apparoît secours ni confort de nul côté ; si eurent plus cher à traiter devers les Anglois que plus grand mal leur survînt. Après cet assaut que les Anglois firent devant Saint-Jean-d’Angely, et qu’ils se furent retraits en leur logis pour eux reposer celle nuit, et avoient bien intention d’assaillir lendemain, le maire de la ville, qui s’appeloit sire Guillaume de Riom, par le conseil de la plus saine partie de la ville, envoya devers le comte Derby pour avoir un sauf-conduit pour six de leurs bourgeois, allans et venans, qui devoient porter ce traité. Le gentil comte Derby leur accorda légèrement, à durer celle nuit et lendemain tout le jour. Quand vint au matin à heure de prime, les dits bourgeois de Saint-Jean vinrent au pavillon du comte et parlèrent à lui, quand il eut ouï messe. Et me semble que le traité se porta en telle manière, qu’ils se mirent du tout en l’obéissance du comte, et rendirent leur ville, et jurèrent à être bons Anglois, de ce jour en avant, tant que le roi d’Angleterre, ou personne forte de par lui, les voudroit ou pourroit tenir en paix devers les François. Sur cel état et ordonnance les reçut le comte Derby, et entra en la ville, et en prit la foi et hommage, et devinrent ses hommes. Si se rafraîchirent le comte Derby et les Anglois quatre jours en la dite ville ; et au cinquième ils s’en partirent et chevauchèrent vers Niort, une très forte ville et bien fermée, de laquelle messire Guichard d’Angle, un gentil chevalier, étoit capitaine et souverain pour le temps. Si y firent les Anglois trois assauts ; mais rien n’y conquirent ; si s’en partirent et chevauchèrent devers la bonne ville de Poitiers ; mais ainçois qu’ils y venissent, ils trouvèrent le bourg de Saint-Maximin ; si le prirent par force, et furent tous ceux morts qui dedans étoient. Et puis chevauchèrent à senestre main, et vinrent devant Montreuil-Bonnin, où il avoit pour ce temps plus de deux cents monnoyers, qui là forgeoient et faisoient la monnoie du roi, et qui dirent que trop se défendroient. Si ne se voulurent rendre à la requête des Anglois, et montrèrent grand semblant d’eux défendre. Le comte Derby et ses gens, qui étoient bons coutumiers d’assaillir, assaillirent de ce commencement, de grand’façon ; et étoient les archers tout devant, qui traioient aux défendans si ouniement que à peine osoit nul apparoir aux défenses ; et tant s’avancèrent les dits Anglois, et si bien s’y éprouvèrent, que par force ils conquirent Montreuil-Bonnin ; et furent tous ceux morts qui dedans étoient. Oncques homme n’y fut pris à rançon ; et retinrent le châtel pour eux, et le rafraîchirent de nouvelles gens ; et puis chevauchèrent outre vers Poitiers, qui est moult grand’ et moult esparse. Si firent tant, qu’ils y parvinrent, et l’assiégèrent de l’un des côtés ; car ils n’étoient mie tant de gens pour l’assiéger de tous côtés. Sitôt qu’ils furent venus devant, ils se mirent à assaillir de grand’volonté, et ceux de la ville à eux défendre, qui étoient grand’foison de menues gens, peu aidables en guerre : et encore pour le temps de lors ils ne savoient guerroyer. Toutefois à ce premier assaut ils se portèrent si bien et si vaillamment, que les Anglois ne purent rien forfaire, et se retrairent à leurs logis, tous las et tous travaillés, et se reposèrent celle nuit. Quand vint lendemain au matin, aucuns chevaliers du comte Derby s’armèrent et montèrent à cheval, et chevauchèrent autour de la ville, au plus près qu’ils purent, pour aviser et imaginer là où elle étoit plus foible ; si trouvèrent un tel lieu par leur avis qui n’étoit mie trop fort à conquerre ; car encore n’y avoit nul gentilhomme qui sçût que c’étoit d’armes ; si firent leur rapport au comte de tout ce qu’ils avoient vu et trouvé : si eurent ce soir conseil, que lendemain on assaudroit en trois lieux, et qu’ils mettroient la greigneur partie de leurs gens d’armes et archers à l’endroit où il faisoit le plus foible, ainsi qu’ils firent. Lendemain, tantôt après soleil levant, livrèrent les dits Anglois trois assauts, en trois parties, à ceux de Poitiers.

La cité de Poitiers est grand’ et esparse et n’étoit mie adonc foisonnée de gens : si ne pouvoient tôt aller ni courir de l’un côté à l’autre ; par lequel meschef et dur assaut elle fut par le plus foible côté prise et conquise, et entrèrent les Anglois dedans. Quand les hommes de Poitiers se virent pris et conquis, si vidèrent et se partirent au plus tôt qu’ils purent par autres portes, car il y a plusieurs issues : mais ils ne s’en allèrent mie si à point qu’il n’en demeura d’occis plus de six cents ; et mettoient les Anglois tout à l’épée, femmes et enfans, dont ç’étoit grand’pitié. Si fut la dite cité courue, toute pillée et robée, et y trouvèrent et conquirent les dits Anglois trop fier avoir ; car elle étoit malement riche et trop pleine de grands biens, tant du leur même, comme de ceux du plat pays qui s’y étoient, pour doute des Anglois, retraits et recueillis, et qui le leur y avoient amené. Si ardirent, brisèrent et détruisirent les Anglois grand’foison d’églises, et y firent moult de desrois ; de quoi le comte Derby fut durement courroucé pour les grands violences que on y fit, et eussent encore été faites, si il ne fût allé au devant ; mais il défendit sur la hart, que nul ne boutât feu en église ni en maison qui y fût ; car il se vouloit là tenir et reposer dix ou douze jours. Nul n’osa son commandement briser : si furent cessés en partie les maux à faire ; mais encore en fit-on assez de larcins, qui point ne vinrent à connoissance.

CHAPITRE CCCIII.

Comment le comte Derby se partit de Poitiers atout grand avoir et s’en vint à Saint-Jean-d’Angely ; et puis monta sur mer pour venir devant Calais.

Ainsi prit et conquit le comte Derby, le roi d’Angleterre séant devant Calais, la cité de Poitiers, et la tint douze jours ; et plus l’eût encore tenue, s’il eût voulu ; car nul ne lui venoit calenger ; mais trembloit tout le pays jusques à la rivière de Loire devant les Anglois. Quand ils eurent couru tout le pays d’environ et robé, et que rien n’étoit demeuré dehors les forts et les grands garnisons, le comte Derby eut conseil qu’il se retrairoit et laisseroit Poitiers tout vague, car elle n’étoit mie tenable, tant étoit de grand’garde. Si s’ordonnèrent les Anglois de partir ; mais à leur département ils prirent tout l’avoir de la cité que trouvé avoient, et si chargés en étoient qu’ils ne faisoient compte de draps, fors d’or et d’argent et de pennes. Si s’en retournèrent à Saint-Jean-d’Angely à petites journées. Là fut le comte Derby des bourgeois et des dames de la ville reçu à grand’joie et à haute honneur. Si se reposèrent le comte Derby et ses gens, et rafraîchirent en la dite ville de Saint-Jean-d’Angely une espace de temps. En ce séjour le dit comte acquit grand’gràce et grand amour des bourgeois, des dames et des damoiselles de la ville, car il leur donna et départit largement grands dons et beaux joyaux ; et fit tant qu’ils disoient communément que c’étoit le plus noble prince qui pût chevaucher sur palefroy ; et donnoit aux dames et aux damoiselles presque tous les jours le dit comte dîners et soupers grands et beaux, et les tenoit toudis en revel. Quand il eut là séjourné tant que bon lui sembla, il s’ordonna de partir, et toutes ses gens, et prit congé aux bourgeois et aux dames de la ville, et leur commanda la ville à garder ; et fit au dit maire et aux plus riches bourgeois de la ville renouveler leurs sermens, qu’ils tiendroient et garderoient la ville bien et suffisamment, ainsi comme le bon héritage du roi d’Angleterre ; et lui eurent ainsi en convenant.

Adonc s’en partit le comte atout son arroy, et chevaucha à petites journées devers la bonne cité de Bordeaux, par les forteresses que conquises avoit ; et fit tant qu’il y vint, et là donna congé à toutes gens d’armes, garçons et autres, et les remercia grandement de leur bon service. Assez tôt après il s’ordonna pour monter en mer, et venir devant Calais voire le roi d’Angleterre son seigneur. Or nous souffrirons-nous à parler de lui, et parlerons du roi d’Escosse.

CHAPITRE CCCIV.

Comment le roi d’Escosse fit secrètement son mandement pour faire guerre aux Anglois ; et comment la roine d’Angleterre fit son mandement d’autre part pour résister aus Escots.

Je me suis longuement tenu de parler du roi David d’Escosse : mais jusques à maintenant je n’ai eu nulle cause d’en parler, car, si comme ci-dessus est contenu, les trêves qu’ils prirent et donnèrent par accord l’un à l’autre furent bien tenues, sans enfreindre ni briser de l’une des parties. Or avint que quand le roi d’Angleterre eut assiégé la forte ville de Calais, les Escots s’avisèrent qu’ils feroient guerre aux Anglois, et contrevengeroient les grands ennuis qu’ils leur avoient faits, car leur pays étoit tout vuit de gens d’armes, pour ce que le roi en tenoit foison devant Calais ; et si en avoit aussi grand plenté en Bretagne, en Poitou et en Gascogne. À cette guerre et émouvement adonc rendit grand’peine le roi Philippe de France, qui avoit grands alliances au roi d’Escosse ; car il vouloit, s’il pouvoit, si ensonnier les Anglois, que le roi d’Angleterre brisât son siége de devant Calais et s’en retournât en Angleterre. Si fit le roi d’Escosse son mandement tout secrètement à être en la ville de Saint-Jean sur Tay en Escosse. Si vinrent là tenir leurs parlemens les comtes, les prélats et les barons d’Escosse ; et furent tous d’un accord que, au plus hâtivement qu’ils pourroient, et le plus efforcément aussi, ils entreroient en Angleterre, du côté devers Rosebourg, si forts et si bien pourvus que pour combattre la puissance de tout le remenant d’Angleterre, qui pour lors étoit au pays.

En tel accord furent avec le roi tous les barons, les prélats, les chevaliers et les écuyers du royaume d’Escosse, où plus eut de cinquante mille combattans, que uns que autres ; et firent leur assemblée tout coiement, pour plus gréver les ennemis ; et fut adonc prié et mandé Jean des Adult-isles, qui gouvernoit les sauvages Escots, et qui obéissoient à lui et non à autre, que il voulsist être en leur armée et compagnie. Il s’y accorda légèrement et y vint à trois mille hommes, tous des plus outrageux de son pays.

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