Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 30)
Oncques le roi d’Escosse ni les barons de son royaume ne sçurent si secrètement faire leur mandement ni leur assemblée, que madame la roine Philippe d’Angleterre, qui se tenoit au nord sur les marches d’Evruich, n’en fut toute informée, et quelle n’y pourvut de remède et de conseil. Sitôt que la très bonne dame sçut ce, elle fut toute conseillée d’écrire et de prier ses amis et mander tous ceux qui tenoient du roi d’Angleterre son seigneur ; et s’en vint la bonne dame, pour mieux montrer que la besogne étoit sienne, tenir en la cité d’Iorch, que l’on dit Evruich, en la contrée de Northonbrelande.
Quand le roi d’Angleterre passa outre, étoient demeurés le sire de Percy, le sire de Ros, le sire de Neufville et le sire de Moutbray, quatre grands barons, pour aider à garder le pays, si il convenoit : si furent tantôt ces seigneurs pourvus et avisés, quand ils sçurent le mouvement des Escots, et s’en vinrent à Evruich devers leur dame, qui les reçut à grand’joie. Au mandement de la vaillant dame, qui s’étendit jusques à Londres et outre, s’émut grand’foison de bonnes gens d’armes et d’archers, qui étoient encore au pays ; et se prit chacun du plus près qu’il put pour être à celle journée contre les Escots ; car telle étoit l’intention de la dite roine et la teneur de son mandement, que les Escots seroient combattus, et que chacun, pour son honneur, se hâtât le plus tôt qu’il pût et s’en venist devers Neuf-Châtel sur Tyne, là où le mandement se faisoit.
CHAPITRE CCCIX.
Comment le siége durant devant Calais, il y eut maintes belles escarmouches par mer et par terre d’un côté et d’autre.
Le siége se tint longuement devant Calais, et y avinrent moult de grandes aventures et de belles prouesses, d’un côté et d’autre, par terre et par mer, lesquelles je ne pourrois mie nommer, ni la quatrième partie écrire ni recorder ; car le roi de France avoit fait établir si bonnes gens d’armes et tant, par les forteresses qui sont et étoient pour ce temps ès marches des comtés de Ghines, d’Artois et de Boulogne, et autour de Calais, et tant de Gennevois et de Normands et d’autres mariniers sur mer, que les Anglois qui vouloient issir hors, à cheval ou à pied, pour aller fourrer ou aventurer, ne l’avoient mie d’avantage, mais trouvoient souvent des rencontres dures et fortes. Et aussi y avoit souvent plusieurs paletis et escarmouches entour les portes et sur les fossés, dont point ne se partoient sans morts et sans navrés. Un jour perdoient les uns, l’autre jour perdoient les autres, ainsi que on voit souvent avenir en telles besognes. Aussi le roi d’Angleterre et son conseil étudioient nuit et jour à faire engins et instrumens pour ceux de Calais mieux appresser et contraindre ; et ceux de la ville de Calais contrepensoient le contraire et faisoient tant à l’encontre, que ces engins et instrumens ne leur portoient nul dommage. Ni rien ne les grévoit ; ni pouvoit tant gréver que l’affamer ; mais nulles pourvéances ne leur pouvoient venir fors en larcin, et par deux mariniers qui étoient maîtres et conduiseurs de tous les autres, lesquels on nommoit, l’un Marant et l’autre Mestriel ; et étoient demeurans à Abbeville. Par ces deux mariniers étoient ceux de Calais confortés souvent en larcin, et par eux hardiment aventurer ; et s’en mirent par plusieurs fois en grand péril ; et en furent moult de fois chassés et presque pris et attrapés entre Boulogne et Calais, mais toujours échappoient eux : et firent maints Anglois mourir et noyer, ce siége durant devant Calais.
CHAPITRE CCCV.
Comment le roi d’Escosse entra en Angleterre ardant et détruisant le pays jusques à la cité de Bervich.
Entrementes que la roine d’Angleterre faisoit son assemblée, les Escots, qui étoient tous pourvus de leur fait, se partirent de Saint-Jean, en grand arroy et à grand’route, et s’en vinrent ce premier jour à Donfremelin ; et lendemain passèrent un petit bras de mer qui là est ; et le roi s’en vint à Strumelin. Là passa-t-il à l’étroit l’eau, et le second jour il vint à Haindebourc. Là se recueillirent et rassemblèrent tous les Escots. Si étoient trois mille armures de fer, chevaliers et écuyers, et bien trente mille d’autres gens, et tous montés sur haquenées ; car nul ne va à pied en Escosse, mais tous à cheval. Si exploitèrent tant qu’ils vinrent, à Rosebourc, la première forteresse d’Angleterre à ce côté, de laquelle messire Guillaume de Montagu avoit la garde et le gouvernement, et jadis l’avoit bâtie contre les Escots. Le château de Rosebourc est durement beau et fort, ni ne fait mie à prendre si légèrement. Si passèrent les Escots outre et point n’y assaillirent, et s’en vinrent loger entre Persi et Vitol, sur une rivière qui là est ; et commencèrent à détruire et ardoir la contrée de Northonbrelande moult vilainement et coururent, leurs coureurs jusques à Bervich, et ardirent tout ce qui dehors les murs étoit et tout contreval la marine ; et puis revinrent à leur grand ost qui étoit logé à une journée de Neuf-Châtel sur Tyne.
CHAPITRE CCCVI.
Comment les Escots et les Anglois se combattirent moult durement et comment finalement les Escots furent déconfits et y fut le roi d’Escosse pris par un écuyer.
La roine d’Angleterre, qui désiroit à défendre son pays et garder de tous encombriers, pour mieux montrer que la besogne étoit sienne, s’en vint jusques en la bonne ville de Neuf-Chàtel sur Tyne ; et là se logea et attendit toutes ses gens. Avec la bonne dame vinrent en la dite ville l’arcbevêque d’Iorch, l’archevêque de Cantorbie, l’évêque de Durem et l’évêque de Lincole ; et aussi le sire de Percy, le sire de Ros, le sire de Moutbray et le sire de Neufville ; et se logèrent ces quatre prélats et ces barons dedans la ville, et la plus grand’partie de leurs gens. Et toudis leur venoient gens des marches du north et du pays de Northonbrelande et de Galles, qui marchissent assez près de là ; car chacun, à qui signifié étoit, se pénoit de venir contre les Escots, tant pour l’amour de la bonne roine leur dame qui les prioit si doucement, comme pour garder leur pays à pouvoir de tout vilain destourbier.
Le roi d’Escosse et ses gens, qui efforcément étoient en Angleterre entrés, entendirent de vérité que les Anglois s’assembloient en la ville de Neuf-Châtel pour venir contre eux : si en furent grandement réjouis ; et se trairent tous de celle part, et envoyèrent leurs coureurs courir devant la ville ; et ardirent ceux qui envoyés y étoient aucuns hamelets, à leur retour, qui là étoient, tant que les flamèches et les fumières en avolèrent jusques en la ville de Neuf-Châtel, et que les Anglois se retenoient à grand malaise et vouloient issir hors soudainement sur ceux qui tels outrages faisoient : mais leurs souverains ne les laissèrent.
Lendemain le roi d’Escosse et tout son ost, où bien avoit quarante mille hommes, uns et autres, s’en vinrent loger à trois petites lieues anglesches de Neuf-Châtel, sur la rivière de Tyne, en la terre du seigneur de Neufville ; et mandèrent, ainsi comme par présomption grand’, à ceux qui dedans le châtel étoient, que si ils vouloient issir hors, que ils les attendroient et les combattroient volontiers. Les prélats et les barons d’Angleterre furent avisés de répondre, et dirent que oil, et que ils aventureroient leurs vies avec l’héritage de leur seigneur le roi d’Angleterre. Si se trairent tous sur les champs, et se trouvèrent environ douze cents hommes d’armes, trois mille archers et cinq mille autres hommes parmi les Gallois. Les Escots qui bien savoient leur puissance, les prisoient moult petit, et disoient que si ils avoient quatre tels tant de gens, si seroient-ils combattus ; et se rangèrent un jour sur les champs devant eux et se mirent en ordonnance de bataille, et les Anglois aussi d’autre part. Quand la bonne dame la roine d’Angleterre entendit que ses gens se devoient combattre et que l’affaire étoit si approchée que les Escots tous ordonnés étoient sur les champs devant, elle se partit de la ville de Neuf-Châtel et s’en vint là où ses gens se tenoient, qui se rangeoient et ordonnoient pour mettre en arroy de bataille. Si fut là tant la dite roine que ses gens furent tous ordonnés et mis en quatre batailles. La première gouvernoient l’évêque de Durem et le sire de Percy ; la seconde l’archevêque d’Iorch et le sire de Neufville, la tierce l’évêque de Lincole et le sire de Moutbray ; la quatrième messire Édouard de Bailleul, gouverneur de Bervich et l’archevêque de Cantorbie. Si y eut en chacune des dites batailles sa droite portion de gens d’armes et d’archers, selon leur aisement. Et là étoit la bonne roine d’Angleterre en my eux, qui leur prioit et ammonestoit de bien faire la besogne, et de garder l’honneur de son seigneur le roi et de son royaume d’Angleterre, et que pour Dieu chacun se prît d’être bien combattant ; et par espécial elle recommandoît toute la besogne en la garde des quatre barons qui là étoient et des quatre prélats. Cils, qui nullement pour leur honneur ne se fussent feints, eurent en couvent à la bonne dame qu’ils s’en acquitteroient loyalement selon leur pouvoir, autant ou mieux que si le roi leur sire y fût personnellement. Lors se départit de ses gens la dite roine et s’en retourna arrière au Neuf-Châtel sur Thin, et les recommanda, à son département, en la garde de Dieu et de saint George. Assez tôt après que la bonne dame fut départie, les batailles qui se désiroient à trouver, et par espécial les Escots, s’encontrèrent. Lors commencèrent les archers d’un côté et d’autre à traire : mais le trait des Escots ne dura point grand’foison. Là étoient ces archers d’Angleterre habiles et légers, et qui traioient par art et par avis, et de tel ravine que grand’hideur étoit à regarder. Si vous dis que quand les batailles se furent mises et approchées toutes ensemble, il y eut aussi dure besogne, aussi forte et aussi bien combattue que on avoit vu ni ouï parler de grand temps. Et commença la bataille environ heure de tierce, et dura jusques à haute nonne. Si pouvez bien croire que là endroit il y eut fait maintes grands appertises d’armes, mainte prise et mainte défense, car ces Escots tenoient haches dures et bien tranchantes et en donnoient trop beaux horions. D’autre part les Anglois se tenoient prêts d’eux défendre, pour garder leur pays et pour acquérir la grâce du roi leur seigneur qui pas n’étoit là ; et faisoient tant, à justement considérer, que le plus petit valoit un bon chevalier. Et tant se pénèrent l’un pour l’autre, ainsi que par envie, que en la fin ils déconfirent leurs ennemis ; mais grandement leur coûta de leurs gens. Toutefois ils obtinrent la place ; et demeurèrent morts sur la place le comte de Fii, le comte de Boskem, le comte Patris, le comte de Sutherlant, le comte d’Atsrederne, le comte de Marr, messire Jean de Douglas, messire Thomas de Douglas, messire Simon Fresiel et messire Alexandre de Ramesay, qui portoit la bannière du roi, et plusieurs autres barons, chevaliers et écuyers. Et là fut pris le roi qui hardiment se combattit, et durement fut au prendre navré d’un écuyer de Northonbrelande, qui s’appeloit Jean de Copelant, appert homme d’armes et hardi durement. Ce Jean de Copelant, si très tôt qu’il tint le roi d’Escosse, sagement il en ouvra, car il se bouta, au plus tôt qu’il put, hors de la presse, lui vingtième de compagnons qui étoient de sa charge, et chevaucha tant que ce jour il esloigna la place où la besogne avoit été, environ quinze lieues, et vint chez soi en un châtel qui s’appelle Châtel Orgueilleux, et dit bien qu’il ne le rendroit à homme ni à femme, fors à son seigneur le roi d’Angleterre. Encore ce jour furent pris le comte de Moret, le comte de la Marche, messire Guillaume de Douglas, messire Robert de Versi, messire Arcebaut de Douglas, l’évêque d’Abredane et l’évêque de Saint-Andrieu, et plusieurs autres barons, chevaliers et écuyers ; et y en eut de morts, que uns que autres, sur la place environ quinze mille, et les demeurans se sauvèrent au mieux qu’ils purent. Si fut cette bataille au plus près de Neuf-Châtel sur Thin, l’an mil trois cent quarante-six, le mardi prochain après le jour Saint Michel.
CHAPITRE CCCVII.
Comment la roine d’Angleterre manda à l’écuyer qui avoit pris le roi d’Escosse, qu’il le lui amenât, lequel répondit qu’il ne le rendroit fors qu’au roi son seigneur.
Quand la roine d’Angleterre, qui se tenoit au Neuf-Châtel, entendit que la journée étoit pour elle et pour ses gens, si en fut grandement réjouie ; ce fut bien raison ; et monta tantôt sur son palefroi, et s’en vint le plutôt qu’elle put sur la place où la bataille avoit été. Les quatre prélats et les quatre barons, qui chefs et ordonneurs de cette besogne avoient été, reçurent la noble dame moult doucement et moult joyeusement, et lui recordèrent assez ordonnément comment Dieu les avoit visités et regardés, que une poignée de gens que ils étoient, avoient déconfit le roi d’Escosse et toute sa puissance. Lors demanda la roine que le roi d’Escosse étoit devenu. On lui répondit que un écuyer d’Angleterre, qui s’appeloit Jean de Copelant, l’avoit pris et mené avec lui, mais on ne lui savoit dire où, ni quel part. Donc eut la roine conseil qu’elle écriroit devers le dit écuyer et lui manderoit tout acertes qu’il lui amenât son prisonnier le roi d’Escosse, et que pas bien à point n’avoit fait, ni au gré de li, quand ainsi l’en avoit mené hors des autres et sans congé. Ces lettres furent écrites et envoyées par un chevalier de madame la roine. Entrementes que le dit chevalier fit son message, s’ordonnèrent les Anglois et se tinrent tout le jour sur la place que gagnée avoient vaillamment, et la roine avec eux, qui honoroit et fêtoit grandement les bons et vaillans chevaliers qui à cette besogne avoient été. Là lui furent présentés le comte de Moret, le comte de La Marche et tous les autres ; et retournèrent lendemain, à grand’joie, la roine et tous les seigneurs, en la ville de Neuf-Châtel. Or vous parlerons de Jean de Copelant comment il répondit aux lettres et au message que madame la roine d’Angleterre lui envoya. C’étoit son intention que le dit roi d’Escosse son prisonnier il ne rendroit à homme ni à femme, fors à son seigneur le roi d’Angleterre, et que on fut tout assur de lui, car il le pensoit si bien garder qu’il en rendroit bon compte. Madame d’Angleterre à cette fois n’en put avoir autre chose, et ne se tint pas pour bien contente de l’écuyer ; et fit tantôt lettres écrire et sceller, et les envoya à son cher seigneur le roi d’Angleterre, qui séoit devant Calais. Par ces lettres fut le roi tout informé de tout l’état d’Angleterre et de la prise du roi David d’Escosse. Si eut grand’joie en soi-même de la belle fortune que Dieu avoit envoyée à ses gens. Si ordonna tantôt le roi d’aller quérir ce Jean de Copelant, et le manda bien acertes qu’il vint parler à lui devant Calais. Quand Jean de Copelant se vit mandé de son seigneur le roi d’Angleterre, si en fut tout réjoui, et obéit ; et mit son prisonnier en bonnes gardes et sûres en un fort châtel sur la marche de Northonbrelande et de Galles ; et puis se mit à chemin parmi Angleterre, et fit tant qu’il vint à Douvres, et passa la mer ; et vint devant Calais et au logis du roi.
CHAPITRE CCCVIII.
Comment le dit écuyer vint au mandement du roi d’Angleterre devant Calais, lequel le reçut à grand’joie ; et comment il rendit le dit roi d’Escosse à la roine d’Angleterre.
Quand le gentil roi d’Angleterre vit l’écuyer et il sçut que c’étoit Jean de Copelant, si lui fit grand’chère et le prit par la main et lui dit : « À bien vienne mon écuyer, qui par sa vaillance a pris notre adversaire le roi d’Escosse. » — « Monseigneur, dit Jean, qui se mit à un genou devant le roi, si Dieu m’a voulu consentir si grand’grâce, que il m’a envoyé entre mes mains le roi d’Escosse, et je l’ai conquis par bataille, on n’en doit pas avoir envie ni rancune sur moi, car aussi bien peut Dieu envoyer sa grâce et sa fortune, quand il échet, à un povre écuyer que il fait à un grand seigneur ; et, Sire, ne me veuillez nul mal gré si je ne le rendis tantôt à madame la roine, car je tiens de vous, et mon serment ai de vous et non de li, fors tout à point. » Donc répondit le roi : « Jean, nennin ; le bon service que nous avez fait et la vaillance de vous vaut bien que vous soyez excusé de toutes choses ; et honnis soient tous ceux qui sur vous ont envie. Jean, dit le roi encore, je vous dirai que vous ferez : vous parti de ci, retournerez en votre maison et prendrez votre prisonnier et le mènerez devers ma femme ; et en nom de rémunération, je vous donne et assigne, au plus près de votre hôtel que aviser et regarder on pourra, cinq cents livres à l’esterlin par an de revenue, et vous retiens écuyer de mon corps et de mon hôtel. »
De ce don fut Jean moult réjoui, ce fut raison, et en remercia grandement le roi. Depuis demeura-t-il deux jours de-lez le roi et les barons qui moult l’honorèrent, ainsi que bien faire le savoient, et que on doit faire à un vaillant homme ; et le tiers jour s’en partit et retourna arrière en Angleterre ; et exploita tant par ses journées qu’il vint chez soi. Si assembla ses amis et ses voisins, et recorda tout ce qu’il avoit trouvé au roi son seigneur, et le don que il lui avoit fait, et comment le roi vouloit que le roi d’Escosse fût mené pardevers madame la roine qui se tenoit encore en la cité de Bervich. Ceux qui là étoient furent tous appareillés d’aller avec Jean de Copelant et lui faire compagnie ; et emmenèrent le roi d’Escosse jusques en la cité dessus dite. Si le présenta de par le roi d’Angleterre le dit Jean à madame la roine, qui paravant en avoit été moult courroucée sur Jean : mais la paix en fut lors faite, quand elle vit le roi d’Escosse son prisonnier, avec ce que Jean s’excusa si sagement que la roine se tint pour bien contente. Depuis cette avenue, et que la roine d’Angleterre eut entendu à pourvoir bien et grossement la cité de Bervich, le châtel de Rosebourc, la cité de Durem, la ville de Neuf-Chàtel sur Thin, et toutes les garnisons sur les marches d’Escosse, et laissé au pays de Northonbrelande le seigneur de Percy et le seigneur de Neufville, comme gardiens et souverains, pour entendre à toutes besognes, elle se partit de Bervich, et s’en retourna arrière vers Londres, et emmena avec li le roi d’Escosse son prisonnier, le comte de Moret, et tous les hauts barons qui à la bataille avoient été pris. Si fit tant la dite dame par ses journées, qu’elle vint à Londres, où elle fut reçue à grand’joie, et tous ceux qui avec li étoient, qui à la bataille dessus dite avoient été. Madame d’Angleterre, par le bon conseil de ses hommes, fit mettre au fort châtel de Londres le roi d’Escosse, le comte de Moret et les autres, et ordonna bonnes gardes sur eux, et puis entendit à ordonner ses besognes, ainsi que celle qui vouloit passer la mer, et venir devant Calais, pour voir le roi son mari et le prince son fils que moult désiroit à voir ; et se hâta le plus qu’elle put ; et passa la mer à Douvres ; et eut si bon vent, Dieu mercy, qu’elle fut tantôt outre. Si fut reçue la roine, ce peut-on bien croire, à grand’joie, et logée tantôt moult honorablement, et toutes ses dames et ses damoiselles aussi largement comme si elles fussent à Londres : ce fut trois jours devant la Toussaint ; de quoi le roi d’Angleterre, pour l’amour de la roine, tint cour le dit jour de Toussaint et donna à dîner à tous seigneurs qui là étoient et à toutes dames principalement ; car la roine d’Angleterre en avoit amené avec elle grand’foison, tant pour soi accompagner, comme pour venir voir pères, frères et amis, qui se tenoient au siége de Calais.
CHAPITRE CCCX.
Comment le commun de Flandre s’accorda au mariage du comte de Flandre et de la fille du roi d’Angleterre ; et le roi de France voulut qu’il eût la fille du duc de Brabant.
Tout cel hiver demeura le roi d’Angleterre à siége à tout son ost devant la forte ville de Calais, et y avinrent grand’foison de merveilleuses aventures, d’une part et d’autre, et presque chacun jour. Et toujours, ce siége pendant, avoit le dit roi grand’imagination de tenir les communautés de Flandre en amitié ; car avis lui étoit que parmi eux il pouvoit le plus aise venir à son entente. Si envoyoit souvent par devers eux grands promesses ; et leur disoit, et faisoit dire, que si il pouvoit venir à son entente de Calais, il leur recouvreroit sans doute Lille et Douay et les appendances ; si que par telles promesses les Flamands s’émurent en ce temps, sur la saison que le roi d’Angleterre étoit encore en Normandie, duquel voyage il vint à Crécy et à Calais, et vinrent mettre le siége devant Béthune. Et étoit pour le temps leur capitaine messire Oudart de Renti, car il étoit banni de France ; et tinrent un moult grand siége devant la dite ville, et moult la contraignirent par assauts. Mais il y avoit dedans en garnison, de par le roi de France, quatre bons chevaliers, qui très bien la gardèrent et en pensèrent : messire Geffroi de Chargny, messire Eustache de Ribaumont, messire Baudoin Dennekin, et messire Jean de Landas. Si fut la dite ville de Béthune si bien défendue et parsoignée que les Flamands n’y conquêtèrent rien, mais s’en retournèrent en Flandre, sans rien faire. Néanmoins, quand le roi d’Angleterre fut venu devant Calais, il ne cessa mie d’envoyer devers les communautés de Flandre grands messages, et de faire grands promesses pour détenir leur amitié et abattre l’opinion du roi Philippe, qui trop fort les pressoit d’eux retraire à son amour. Et volontiers eut le roi d’Angleterre vu que le jeune comte Louis de Flandre, qui point n’avoit quinze ans d’âge, eût voulut sa fille Isabelle épouser. Et tant procura le dit roi, que le dit commun de Flandre s’y accorda entièrement : dont le roi d’Angleterre fut moult réjoui, car il lui sembloit que, parmi ce mariage et ce moyen, il s’aideroit des Flamands plus pleinement ; et aussi il sembloit aux Flamands que, si ils avoient le roi d’Angleterre et les Anglois d’accord, ils pourroient bien résister aux François ; et plus étoit nécessaire l’amour du roi d’Angleterre et plus profitable que du roi de France. Mais leur sire, qui avoit été nourri entre les royaux de France, et encore y demeuroit, ne s’y vouloit point accorder, et disoit franchement que jà n’auroit à femme la fille de celui qui avoit occis son père. D’autre part, le duc Jean de Brabant pourchassoit adonc fortement que ce jeune comte de Flandre voulût prendre sa fille à femme ; et lui promettoit qu’il le feroit jouir pleinement de la comté de Flandre, par amour ou autrement ; et faisoit le dit duc entendant au roi de France que, si ce mariage de sa fille se faisoit, il feroit tant que tous les Flamands seroient de son accord et contraires au roi d’Angleterre. De quoi par telles promesses le roi Philippe s’accorda au mariage de Brabant.
Quand le duc de Brabant eut l’accord du roi de France, il envoya tantôt grands messages en Flandre devers les plus suffisans bourgeois des bonnes villes, et leur fit dire et démontrer tant de belles raisons colorées que les consaulx des bonnes villes mandèrent le jeune comte leur seigneur, et lui firent dire et savoir qu’il voulsist venir en Flandre et user par leur conseil, et ils seroient ses bons et loyaux subgiets, et lui rendroient et délivreroient toutes ses justices et juridictions et les droitures de Flandre, ainsi ou plus avant que oncques nul comte n’avoit.
Le jeune comte eut conseil que il l’essaieroit : si vint en Flandre et y fut reçu à grand’joie, et lui furent présentés de par les bonnes villes grands dons et beaux présens. Si très tôt que le roi d’Angleterre sçut ces nouvelles, il envoya en Flandre le comte de Norhanton, le comte d’Arondel et le seigneur de Cobehen, lesquels parlementèrent tant et pourchassèrent aux communautés de Flandre, qu’il eurent plus cher que leur sire prît à femme la fille du roi d’Angleterre que la fille du duc de Brabant ; et prièrent affectueusement leur jeune seigneur, et lui démontrèrent plusieurs belles raisons pour lui attraire, que merveilles seroit à recorder ; et tant que les bourgeois qui portoient la partie du duc de Brabant n’osoient dire le contraire. Mais le jeune comte Louis ne s’y vouloit aucunement consentir, pour paroles ni pour raisons que on lui dit, ains disoit toudis que il n’auroit jà à femme la fille de celui qui lui avoit son père occis, et lui dût-on donner la moitié du royaume d’Angleterre. Quand les Flamands ouïrent ce, si dirent que leur sire étoit trop François et mal conseillé, et que il ne leur feroit jà bien, puisqu’il ne vouloit croire leur conseil. Si le prirent et mirent en prison courtoise ; et bien lui dirent que jamais n’en istroit s’il ne créoit leur conseil. Et bien disoient : « Si monseigneur son père n’eût tant aimé les François, mais eût cru leur conseil, il eût été le plus grand sire des chrétiens, et eût recouvré Lille, Douay, Béthune et Orchies, et fût encore en vie. »
CHAPITRE CCCXI.
Comment le comte de Flandre, qui longuement avoit été en prison en Flandre, fiança la fille du roi d’Angleterre ; et comment il s’embla d’eux et s’en affuit en Flandre.
Ce demeura une espace de temps, et le roi d’Angleterre tint toudis son siége devant Calais, et tint grand’cour et noble le jour de Noël. Le carême en suivant revinrent de Gascogne le comte Derby, le comte de Pennebruich et le comte de Kenford, et grand’foison de chevaliers et d’écuyers qui passé avoient la mer avec eux ; et arrivèrent devant Calais. Si furent les très bienvenus, et lîement recueillis et fêtés du roi, de la roine, des seigneurs et des dames qui là étoient ; et se logèrent tous ces seigneurs, tantôt, et leurs gens, devant Calais. De tant fut le siége renforcé.
Or revenons au propos dont je parlois maintenant, du jeune comte de Flandre et des Flamands. Longuement fut le jeune comte au danger de ceux de Flandre, et en prison courtoise ; mais il lui ennuyoit, car il n’avoit pas ce appris. Finablement il mua son propos ; je ne sais si il le fit par cautelle ou de volonté ; mais il dit à ses gens que il créroit leur conseil, car plus de biens lui pouvoient venir d’eux que de nul autre pays. Ces paroles réjouirent moult les Flamands ; si le mirent tantôt hors de prison, et lui accomplirent une partie de ses déduits, tant que d’aller en rivière, et à ce étoit-il moult enclin ; mais il avoit toujours bonnes gardes, afin qu’il ne leur échappât ou fût emblé, qui l’avoient empris à garder, sur leur têtes, et qui étoient du tout de la faveur du roi d’Angleterre, et le guettoient si près que à peine pouvoit-il aller pisser. Cette chose procéda et dura tant que le jeune comte de Flandre eut en convent à ses gens que volontiers il prendroit à femme la fille du roi d’Angleterre. Et ainsi les Flamands le signifièrent au roi et à la roine, qui se tenoient devant Calais, que ils voulsissent venir en l’abbaye de Bergues et là amener leur fille, car ils y amèneroient leur seigneur ; et là se concluroit ce mariage.
Vous devez savoir que le roi et la roine furent de ces nouvelles grandement réjouis, et dirent que les Flamands étoient de bonnes gens. Si fut, par accord de toutes les parties, une journée assignée à être à Bergues sur la mer, entre le Neu-Port et Gravelines. Là vinrent les plus notables hommes et plus authentiques des bonnes villes de Flandre, en grand état et puissant ; et y amenèrent leur jeune seigneur, qui courtoisement s’inclina devant le roi et la roine d’Angleterre, qui jà étoient venus en très grand arroy. Le roi d’Angleterre prit le dit comte par la main dextre moult doucement, et le fêta en parlant ; et puis s’excusa de la mort de son père ; et dit que, si Dieu lui pût aider, que oncques tout le jour de la bataille de Crécy ni le lendemain aussi, il ne vit ni ouït parler du comte de Flandre son père. Le jeune comte, par semblance, se tint de cette excusance assez pour content. Et puis fut parlé du mariage, et eut là certains articles de traités faits, jetés et accordés entre le roi d’Angleterre et le jeune comte Louis et le pays de Flandre, sur grands considérations et alliances, et toutes promises et jurées à tenir. Là jura et fiança le dit comte madame Isabelle, fille du roi d’Angleterre, et si la promit à épouser. Si fut cette journée relaxée jusques à une autre fois que on auroit plus grand loisir, et s’en retournèrent les Flamands en Flandre, qui en ramenèrent leur seigneur ; et moult aimablement se partirent du roi d’Angleterre et de la roine et de leur conseil, et le roi d’eux, lequel s’en retourna devant Calais. Ainsi demeurèrent les choses en cet état. Et se pourvéi et fit pourvoir le roi d’Angleterre, si grandement que merveilles seroit à recorder, pour tenir celle fête très étoffément, et aussi de beaux et riches joyaux pour donner et départir le jour des noces ; et la roine aussi, qui bien s’en vouloit acquitter et qui d’honneur et de largesses passa en son temps toutes dames.
Le jeune comte de Flandre, qui étoit revenu en son pays entre ses gens, alloit toujours en rivière, et montroit par semblant que ce mariage aux Anglois lui plaisoit très grandement ; et s’en tenoient les Flamands ainsi que pour tous assurés, et n’y avoit mais sur lui si grand regard comme paravant. Si ne connoissoient pas bien encore la condition de leur seigneur ; car quelque semblant qu’il montroit dehors, il avoit dedans le courage tout françois, ainsi qu’il le prouva par œuvres ; car un jour il étoit allé voler en rivière, et fut en la semaine qu’il devoit épouser la dessus dite damoiselle d’Angleterre, et jeta son fauconnier un faucon après le héron, et le comte aussi un. Si se mirent ces deux faucons en chasse et le comte après, ainsi que pour les loirrer en disant : « Hoie ! hoie ! » et quand il fut un petit eslongé, et que il eut l’avantage des champs, il férit cheval des éperons et s’en alla toujours avant, sans retourner, par telle manière que ses gardes le perdirent. Si s’en vint le dit comte en Artois, et là fut assuré ; et puis vint en France devers le roi Philippe et les François, auxquels il conta ses aventures, et comment, par grand’subtilité, il étoit échappé de ses gens et des Anglois. Le roi de France en eut grand’joie et dit qu’il avoit trop bien ouvré, et autant en dirent les François ; et les Anglois d’autre part dirent qu’il les avoit trahis.
Mais pour ce ne laissa mie le roi d’Angleterre à tenir en amour les Flamands, car il savoit bien que le comte n’avoit pas ce fait par leur conseil, et en étoient moult courroucés, et l’excusance qu’ils en firent il crut assez légèrement.
CHAPITRE CCCXII.
Comment messire Robert de Namur vint au siége devant Calais et comment il devint homme du roi d’Angleterre.
En ce temps que le siége se tenoit devant Calais, venoient voir le roi et la roine plusieurs barons et chevaliers de Flandre, de Brabant, de Hainaut et d’Allemaigne ; et ne s’en partoit nul sans grand profit, car le roi et la roine d’honneur et de largesses étoient si pleins et si affaités, que tout ils donnoient ; et par celle vertu acquirent eux la grâce et la renommée de toute honneur. En ce temps étoit nouvellement revenu en la comté de Namur, du voyage de Prusse et du Saint-Sépulchre, ce gentil et vaillant chevalier messire Robert de Namur ; et l’avoit fait le sire de Spontin chevalier en la sainte terre. Messire Robert pour ce temps étoit moult jeune et n’avoit encore été prié de l’un roi ni de l’autre : toutefois il étoit plus enclin assez à être Anglois que François, pour l’amour de messire Robert d’Artois son oncle que le roi d’Angleterre avoit moult aimé. Si s’avisa qu’il viendroit devant Calais voir le roi et la roine d’Angleterre et les seigneurs qui là étoient. Si s’ordonna selon ce, et mit en bon arroy et riche, ainsi comme à lui appartenoit et que toudis il alloit par le chemin. Si exploita tant par ses journées, qu’il vint au siége de Calais, honorablement accompagné de chevaliers et d’écuyers, et se présenta au roi, qui liement le reçut, et aussi fit madame la roine. Si entra grandement en leur amour et en leur grâce, pour cause de ce que il portoit le nom de messire Robert son oncle, que jadis avoient tant aimé, et auquel ils avoient trouvé grand conseil. Si devint le dit messire Robert de Namur homme féodal au roi d’Angleterre, et lui donna le dit roi trois cents livres à l’esterlin de pension par an, et lui assigna sur ses coffres et à être payés à Bruges. Depuis se tint le dit messire Robert de-lez le roi et la roine, au siége devant Calais, tant que la ville fut gagnée, ainsi comme vous orrez en avant recorder.
CHAPITRE CCCXIII.
Comment ceux de la Roche-Derien se tournèrent Anglois ; et comment messire Charles de Blois atout grand’foison de gens d’armes y mit le siége.
Je me suis longuement tenu de parler de monseigneur Charles de Blois, duc de Bretagne pour ce temps, et de la comtesse de Montfort ; mais ce a été pour les trêves qui furent prises devant la cité de Vennes, lesquelles furent moult bien gardées ; et jouit, les trêves durant, chacune des parties assez paisiblement de ce qu’elle tenoit par avant. Sitôt qu’elles furent passées, ils commencèrent à guerroyer fortement, et le roi de France à conforter messire Charles de Blois son neveu, et le roi d’Angleterre la comtesse de Montfort, ainsi que promis et en convent lui avoit. Et étoient venus en Bretagne, de par le roi d’Angleterre, deux moult grands et moult vaillans chevaliers et partis du siége de Calais atout deux cents hommes d’armes et quatre cents archers : c’étoient messire Thomas d’Angorne, et messire Jean de Hartecelle ; et demeurèrent de-lez la dite comtesse en la ville de Hainnebon.
Avec eux avoit un chevalier breton bretonnant, fortement vaillant et bon homme d’armes, qui s’appeloit messire Tanguy du Chastel. Si faisoient souvent ces Anglois et ces Bretons des chevauchées et des issues contre les gens messire Charles de Blois, et sur le pays qui se tenoit de par lui ; et les gens messire Charles aussi sur eux. Une heure perdoient les uns, autre heure perdoient les autres ; et étoit le pays par ces gens d’armes couru, gâté èt exillié et rançonné ; et tout comparoient les pauvres gens. Or avint un jour que ces trois allèrent assiéger une bonne ville et forte qu’on appelle la Roche-Derien, et avoient assemblé grand’foison de gens d’armes à cheval et de soudoyers à pied, et la firent assaillir fortement et roidement ; et ceux de la ville et du châtel se défendoient vaillamment, si que ils ne perdirent rien.
En la garnison avoit un capitaine de par messire Charles de Blois, écuyer, qui s’appeloit Tassart de Ghines, appert homme d’armes durement : or y eut tel meschef que les trois parts de la ville étoient en cœur plus Anglois que François assez : si prirent leur capitaine, et dirent que ils l’occiroient si il, avec eux, ne se tournoit Anglois. Tassart ressoigna la mort, et dit que il feroit ce qu’ils voudroient. Sur cel état ils le laissèrent aller et commencèrent à traiter devers les dessus dits chevaliers anglois. Finablement, traité se porta tel, que ils se tournèrent de la partie de la comtesse de Montfort, et demeura le dit Tassart, comme auparavant, capitaine de la dite ville ; et quand les Anglois s’en partirent pour retourner vers Hainnebon, ils lui laissèrent grand’foison de gens d’armes et d’archers, pour la dite forteresse aider à garder. Quand messire Charles de Blois sçut ces nouvelles, que la Rochederien étoit tournée anglesche, si fut durement courroucé, et dit et jura que ce ne demeureroit pas ainsi ; et manda partout les seigneurs de sa partie en Bretagne et en Normandie, et fit un grand amas de gens d’armes en la cité de Nantes, et tant qu’ils furent bien seize cents armures de fer et douze mille hommes de pied ; et bien y avoit quatre cents chevaliers, et entre ces quatre cents, vingt trois bannerets.
Si se partit de Nantes le dit messire Charles et toutes ses gens, et exploitèrent tant qu’ils vinrent devant la Roche-Derien : si assiégèrent toute la ville et le châtel aussi, et firent devant dresser grands engins qui jetoient nuit et jour et qui moult travailloient ceux de la ville. Si envoyèrent tantôt messages devers la comtesse de Montfort, en remontrant comment ils étoient contraints et assiégés, et requéroient que on les confortât ; car on leur avoit enconvenancé, si ils étoient assiégés. La comtesse et les trois chevaliers, pour leur honneur, ne l’eussent jamais laissé : si envoya la dite comtesse ses messages, où elle pensoit avoir gens ; et fit tant qu’elle eut en peu de temps mille armures de fer et huit mille hommes de pied : si les mit tous au conduit et en garde de ces trois chevaliers dessus nommés, qui baudement et volontiers les reçurent ; et lui dirent au département qu’ils ne retourneroient jamais, si seroit la ville et le châtel désassiégés, ou ils demeureroient tous en la peine. Puis se mirent au chemin et s’en allèrent celle part à grand exploit, et firent tant qu’ils vinrent assez près de l’ost messire Charles de Blois. Quand messire Thomas d’Angourne, messire Jean de Hartecelle et messire Tanguy du Chastel, et les autres chevaliers qui là étoient assemblés, furent venus à deux lieues près de l’ost des François, ils se logèrent sur une rivière, à cette intention que pour battre lendemain ; et quand ils furent logés et mis à repos, messire Thomas d’Angourne et messire Jean de Hartecelle prirent environ la moitié de leurs gens et les firent armer et monter à cheval tout coiement, et puis se partirent ; et droit à heure de minuit ils se boutèrent en l’ost de messire Charles de Blois à l’un des côtés. Si y firent grand dommage, et occirent et abattirent grand’foison de gens ; et demeurèrent tant en ce faisant, que tout l’ost fut estourmi, et armés toutes manières de gens, et ne se purent partir sans bataille. Là furent enclos et combattus et reboutés durement et âprement, et ne purent porter le faix des François. Si y fut pris et moult douloureusement navré messire Thomas d’Angourne ; et se sauva le mieux qu’il put le dit messire Jean de Hartecelle et une partie de ses gens ; mais la graigneur partie y demeurèrent morts ou prisonniers. Ainsi tout déconfit retourna le dit messire Jean à ses autres compagnons, qui étoient logés sur la rivière ; et trouva messire Tanguy du Chastel et les autres auxquels il recorda son aventure, dont ils furent moult émerveillés et ébahis, et eurent conseil qu’ils se délogeroient et se retrairoient à Hainnebon.
CHAPITRE CCCXIV.
Comment, par le conseil de messire Garnier de Quadudal, fut pris messire Charles de Blois et tout son ost déconfit devant la Roche-Derien.
À celle heure et en cel état, entrementes qu’ils étoient en grand conseil d’eux déloger, vint là un chevalier de par la comtesse, qui s’appeloit messire Garnier sire de Quadudal, atout cent armures de fer, et n’avoit pu plus tôt venir. Sitôt qu’il sçut le convenant et le parti où ils étoient, et comment par leur emprise ils avoient perdu, si leur donna nouveau conseil ; et ne fut de néant effrayé, et dit à messire Jean et à messire Tanguy : « Or tôt, armez-vous et faites armer vos gens, et monter à cheval qui cheval a ; et qui point n’en a si vienne à pied ; car nous irons voir nos ennemis ; et ne me doute mie, selon ce que ils se tiennent pour tous assurés, que nous les déconfirons, et recouvrerons nos dommages et nos gens. »
Ce conseil fut cru ; et s’armèrent, et dirent que de rechef ils s’aventureroient. Si se départirent ceux qui à cheval étoient tous premiers et ceux à pied les suivoient ; et s’en vinrent, environ soleil levant, férir en l’ost messire Charles, qui se dormoient et reposoient, et ne cuidoient avoir plus de destourbier. Ces Bretons et ces Anglois du côté de la comtesse se commencèrent à hâter et à abattre tentes et trefs et pavillons, et occire et découper gens, et à mettre en grand’meschef ; et furent si surpris, car ils ne faisoient point de guet, que oncques ils ne se purent aider. Là eut grand’déconfiture sur les gens messire Charles de Blois, et morts plus de deux cents chevaliers et bien quatre mille d’autres gens, et pris le dit messire Charles de Blois et tous les barons de Bretagne et de Normandie qui avec lui étoient, et rescous messire Thomas d’Angourne et tous leurs compagnons. Oncques si belle aventure n’avint à gens d’armes, que il avint là aux Anglois et aux Bretons, que de déconfire sur une matinée tant de nobles gens. On leur doit bien tourner à grand’prouesse et à grand’appertise d’armes. Ainsi fut pris messire Charles de Blois des gens du roi d’Angleterre et de la comtesse de Montfort, et toute la fleur de son pays avec lui, et fut amené au châtel de Hainnebon, et le siége levé de la Roche-Derien. Là fut la guerre de la comtesse de Montfort grandement embellie : mais toujours se tinrent les villes, les cités et les forteresses de messire Charles de Blois : car madame sa femme, qui s’appeloit duchesse de Bretagne, prit la guerre de grand’volonté. Ainsi fut la guerre en Bretagne de ces deux dames. Vous devez savoir que quand ces nouvelles vinrent devant Calais au roi d’Angleterre et aux barons, ils en furent grandement réjouis, et contèrent l’aventure à moult belle pour leurs gens. Or parlerons-nous du roi Philippe et de son conseil et du siége de Calais.
CHAPITRE CCCXIX.
Comment le pape Clément envoya deux cardinaux pour traiter de la paix entre les deux rois ; et comment le roi Philippe se partit du Mont de Sangattes et donna congé à toutes ses gens.
Entrementes que le roi de France étoit sur le mont de Sangattes, et qu’il étudioit comment et par quel tour il pourroit combattre les Anglois qui s’y étoient fortifiés, vinrent deux cardinaux en son ost, envoyés en légation de par le pape Clément qui régnoit pour ce temps. Ces deux cardinaux se mirent en grand’peine tantôt d’aller de l’un ost à l’autre, et volontiers eussent vu que le roi d’Angleterre eût brisé son siége, ce qu’il n’eût jamais fait. Toutefois sur certains articles et traités d’accord et de paix, ils procurèrent tant que un répit fut pris entre ces deux rois et leurs gens, là étant au siége et sur les champs seulement ; et mirent par leurs promotions, de toutes parties, quatre seigneurs ensemble qui devoient parlementer de paix. De la partie du roi de France y furent le duc de Bourgogne, le duc de Bourbon, messire Louis de Savoye et messire Jean de Hainaut ; et du côté des Anglois, le comte Derby, le comte de Norhantonne, messire Regnault de Cobehen et messire Gautier de Mauny. Et les deux cardinaux étoient traiteurs et moyens allans de l’un à l’autre. Si furent tous ces seigneurs, trois jours, la greigneur partie du jour ensemble, et mirent plusieurs devises et prêchemens avant, desquelles nulles ne vinrent à effet.
Entrementes que on parlementoit et ces trêves durans, le roi d’Angleterre faisoit toujours efforcer son ost et faire grands fossés sur les dunes, par quoi les François ne les pussent surprendre. Et sachez que ce parlement et détriement ennuyoit durement à ceux de Calais, qui volontiers eussent vu plus tôt leur délivrance, car on les faisoit trop jeûner. Ces trois jours passèrent sans paix et sans accord, car le roi d’Angleterre tenoit toudis son opinion que il seroit sire de Calais, et le roi de France vouloit qu’elle lui demeurât. En cel estrif se partirent les parties, ni on ne les put depuis rassembler. Si s’en retournèrent les cardinaux à Saint-Omer,
Quand le roi Philippe vit que perdre lui convenoit Calais, si fut durement courroucé ; et à envis se partoit sans aucune chose faire ; et si ne pouvoit aller avant ni combattre les Anglois qu’ils ne fussent tous perdus davantage : si que, tout considéré, le séjourner là ne lui étoit point profitable ; si ordonna à départir et déloger. Si fit, lendemain que parlement fut failli, bien matin recueillir en grand’hâte tentes et trefs et trousser, et se mit à chemin devers la cité d’Amiens ; et donna congé à toutes manières de gens d’armes et de communes. Quand ceux de Calais virent le délogement de leurs gens, si furent tous déconfits et desbaretés ; et n’a si dur cuer au monde que, qui les vit demeurer et doulouser, qui n’en eût eu pitié. À ce délogement ne perdirent rien aucuns Anglois qui s’aventurèrent et qui se férirent en la queue des François ; mais gagnèrent des chars, des sommiers et des chevaux, des vins et des prisonniers que ils ramenèrent en l’ost devant Calais.
CHAPITRE CCCXV.
Comment le roi de France fit son mandement pour combattre le roi d’Angleterre : et comment les Flamands mirent le siége devant la ville d’Aire et ardirent le pays d’environ.
Le roi Philippe de France qui sentoit ses gens de Calais durement contraints et appressés selon ce qu’il étoit informé, et véoit que le roi d’Angleterre ne s’en partiroit point, si les auroit conquis, étoit grandement courroucé. Si s’avisa et dit qu’il les vouloit conforter, et le roi d’Angleterre combattre, et lever le siége, si il pouvoit. Si commanda par tout son royaume que tous chevaliers et écuyers fussent à la fête de la Pentecôte, en la cité d’Amiens ou là près. Ce mandement et commandement du roi de France s’étendit par tout son royaume. Si n’osa nul laisser qu’il n’y vînt et fut là où mandé étoit, au jour de la Pentecôte, ou tantôt après. Et mêmement le roi y fut, et tint là sa cour solennelle, au dit jour, et moult de princes et de hauts barons de-lez lui ; car le royaume de France est si grand, et tant y a de bonne et noble chevalerie et écuyerie qu’il n’en peut être dégarni.
Là étoient le duc de Normandie son ains-né fils, le duc d’Orléans son mains-né fils, le duc Eudes de Bourgogne, le duc de Bourbon, le comte de Foix, messire Louis de Savoie, messire Jean de Hainaut, le comte d’Armignac, le comte de Forest, le comte de Valentinois, et tant de comtes et de barons, que merveilles seroit à recorder. Quand tous furent venus et assemblés à Amiens, et là en la marche, si eut le roi de France plusieurs consaulx, par quel côté il pourroit sus courir et combattre ses ennemis ; et eut volontiers vu que les pas de Flandre lui eussent été ouverts. Si eut envoyé du côté devers Gravelingnes une partie de ses gens, pour rafraîchir ceux de Calais, et pour combattre les Anglois de ce côté bien et aisément par la ville de Calais ; et envoya le dit roi en Flandre grands messages, pour traiter envers les Flamands sur cel état. Mais le roi d’Angleterre pour ce temps avoit tant de bons amis en Flandre que jamais ils ne lui eussent octroyé cette courtoisie. Quand le roi vit qu’il n’en pourroit venir à bout, si ne voulut mie pour ce laisser son entreprise, ni les bonnes gens de la ville mettre en nonchaloir, et dit qu’il se trairoit avant du côté devers Boulogne. Le roi d’Angleterre qui se tenoit là à siége, et étoit tenu tout le temps, ainsi que vous savez, et à grands coûtages, étudioit nuit et jour comment il pût ceux de Calais le plus contraindre et gréver ; car bien avoit ouï dire que son adversaire le roi Philippe faisoit un grand amas de gens d’armes, et qu’il le vouloit venir combattre ; et si sentoit la ville de Calais si forte que, pour assauts ni pour escarmouches que il et ses gens y faisoient, il ne les pouvoit conquerre ; dont il y musoit et imaginoit souvent. Mais la chose du monde qui plus le reconfortoit, c’étoit ce qu’il sentoit la ville de Calais mal pourvue de vivres. Si que encore pour eux tollir et clorre le pas de la mer, il fit faire et charpenter un châtel haut et grand, de longs merriens, et le fit faire si fort et si bien breteschié que on ne le pouvoit gréver ; et fit le dit châtel asseoir droit sur la rive de la mer, et le fit pourvoir moult bien d’espringales, de bombardes et d’arcs à tour et d’autres instrumens ; et y établit dedans quarante hommes d’armes et deux cents archers qui gardoient le havre et le port de Calais, si près que rien n’y pouvoit entrer ni issir que tout ne fut confondu. Ce fut l’avis qui plus fit de contraires à ceux de Calais, et plutôt les fit affamer.
En ce temps enorta tant le roi d’Angleterre les Flamands, lesquels le roi de France vouloit mettre en traité, si comme ci-dessus est dit, que ils issirent hors de Flandre bien cent mil, et s’en vinrent mettre le siége devant la bonne ville d’Aire, et ardirent tout le pays de là environ : Saint-Venant, Mureville, la Gorgne, Estelles, Le Ventis, et une marche que l’on dit la Loeve, et jusques aux portes de Saint-Omer et de Thérouenne. Et s’en vint adonc le roi de France loger en la cité d’Arras, et envoya grand’foison de gens d’armes devant les garnisons d’Artois et par espécial, son connétable messire Charles d’Espaigne à Saint-Omer ; car le comte d’Eu et de Ghines, qui connétable de France avoit été, étoit prisonnier en Angleterre, ainsi que vous savez. Ainsi se porta toute celle saison bien avant ; et ensonnièrent les Flamands grandement les François, ainçois qu’ils se partissent.