Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 3)
« Que ma très souverainne claimme,
« Car je n’en puis avoir raison
« Dedens ne dehors sa maison,
« Ne aler vers li plus je n’ose ;
« Dont c’est une trop fière chose
« Car vous savés de quel pointure
« Je sui poins, par tele aventure
« Qui soudainnement me poindi ;
« Et se n’ai nul confort de li.
« Encore voi-je à sa manière
« Qu’elle me monstre crue chiere.
« Je saroie trop volontiers
« Pourquoi c’est ; et, se m’est mestiers.
« Si aurai avis si je puis
« Sus mes mauls et sus mes anuis. »
Et celle lors me repondi
Tout bas, et me dist : « Je vous di ;
« Il vous fault changier vo corage.
« On parle de son mariage. »
— « De son mariage ! » — « Par Dieu
« Voire, dist ceste, et s’est en lieu
« Qui est bien taillés de venir. »
Or ai-je bien le souvenir
Comment je fui appareilliés.
Se j’avoie esté petit liés
En devant, encore le fui
Cent fois plus, et en grant anui.
Doubte et cremour si m’assalirent
Que le viaire m’apallirent,
Les yex et la bouche et la face.
N’est contenance que je face,
Fors que de desconforté homme.
Adont infortunés me nomme ;
Et me part sans nul congié prendre ;
Et tous seulés, sans plus attendre,
En une chambre m’encloy.
Je ne sçay se nuls homs m’oy ;
Mès je fis là des beaus regrés,
Ensi com loyal amant vrés,
Plain de jalousie et de painne,
Et que amours à son gré mainne.
Ensi à par moi je m’argue :
« Haro ! di-je, je l’ai perdue !
« Pourquoi l’aim, ne oncques l’amai ?
« Or sui-je entrés en grant esmai.
« Que ferai s’elle se marie ?
« Foi que doi à Sainte Marie
« J’ociroie son mari, ains
« Que il mesist sus li les mains.
« Auroi-je tort ? quant la plus belle
« Et qui de mon coer dame est-elle
« Lairoie aller par tel fortune.
« N’ai à morir d’une mort q’une.
« Ve-le-ci ; elle sera preste.
« Fortune pour moi le m’apreste,
« Puisqu’on voelt ceste marier
« À qui mon coer se voelt tirer.
« Je ne le poroie souffrir. »
Lors m’alai si dou tout offrir
À anois, à merancolies,
Et à toutes aultres folies,
Que j’en fui en péril de perdre.
Les fièvres m’alèrent aherdre ;
Je m’alai acoucier au lit
Où je n’oc gaires de delit ;
Et fuisse mors dedens briefs jours,
Se ne m’euist donné secours
La damoiselle qui là vint.
Le chief me mania et tint.
Bien senti qu’en peril estoie.
Adont me dist, la merci soie !
Pour moi aidier si bons consauls
Q’un petit cessa mes travaus.
Mès depuis trois mois tous entiers
Fui je à la fièvre tous rentiers ;
Et adont en la maladie,
C’est bien raisons que le die,
Fis-je une balade nouvelle.
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Chief enclin et moi moult malade
Ordonnai-je ceste balade ;
Et quand je poc je l’escrisi.
Bien me plot quant je le lisi.
Non-pour-quant pas n’en fu estainte
La maladie, qui destainte
M’avoit la couleur et la face.
Or est drois que memore face
Comment vivoïe. Nuit et jour,
Sans avoir gaires de séjour,
Je me tournoie et retournoie.
Et en tournant tels m’atournoie
Que je ne vous saroïe dire
De cent parts le mendre martire
Que j’avoïe lors à porter.
Mès pour moi un peu conforter
J’en laissoie bien convenir
D’amours le très doulc souvenir ;
Et ce grandement me valli.
Mès toutes fois il me falli
Estre trois mois trestous entiers
À la fièvre certains rentiers ;
Et homs qui vit en tel meschief
À par droit dolourous le chief.
Je l’avoie lors si endoivle,
Et le coer si mat et si foible
Qu’à painnes pooïe parler,
Ne moi soustenir, ne aler ;
Et la calour si m’ataingnoit,
Et si très fort me destraignoit
Que je n’avoie aultre désir
Que tout dis boire et moi jesir ;
Mès deffendu on le m’avoit,
Uns médecins, qui bien sçavoit
Quel maladie avoie el corps.
Pour moi traire de calour hors
Avoit à mes gardes bien dit
Qu’on ne laissast entours mon lit
Nul buvrage, ne pot, ne voire,
Car trop contraire m’estoit boire,
Et on m’en garda bien aussi.
Dont une fois m’avint ensi
Que j’avoie calours si grans
Que de riens je n’estoie engrans
Fors de tant que béu euisse ;
Et me sambloit, si je peuisse
Boire, que j’estoie garis.
Adont di-jou tous esgaris :
« Ha ! pour Dieu ! qu’on me donne à boire
« Ou je muir ! » On ne m’en volt croire,
Ains mes gardes se tenrent quoi ;
Et je, par grans desir dis : « Quoi !
« Me laïran de soif morir ! »
En cel ardour, en ce desir,
M’ala souvenir de ma dame ;
Lors m’alai acoisier, par m’ame !
Et pris fort à penser. Nient-mains
Sus mon orillier mis mes mains.
En ceste ardour qui me tenoit
Mains pensers devant me venoit.
Là ordonnai une complainte
D’amours.............
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En souspirs en plours et en plains
Prist un peu d’arrest mes complains.
Et non-pour-quant en mon gisant
Ce complaint aloie disant
Plus d’une fois le jour sans doubte ;
Là estoit mon entente toute,
Et le souvenir de ma dame,
Que Diex gart et de cors et d’ame !
Ce me faisoit entr’oublyer
Assés mon mérancolyer.
À ce m’esbatoie à par mi.
Au chief de trois mois et demi
Se cessa la fièvre qu’avoie ;
Je me mis au raler la voie.
Je sambloie bien demi mors.
Moult de fois le mau puis remors.
Et ma dame en parla à celle :
« Cils jones homs est moult, dist-elle,
« Empirés, dont ce poise moi.
— Dist la damoiselle : « Je croi
« Qu’il se prendera à santé. »
— « Ce seroit bien ma volonté
Dist ma dame, par Saint Remi ! »
Tout ensi le resdit à mi
La damoiselle, Diex li mire !
C’est drois qu’en tels parlers me mire,
Car ce m’estoit uns grans confors.
Or me prist voloirs d’aler fors
Dou pays, et oultre la mer,
Pour moi un petit refremer
En santé et pour mieuls valoir.
Je ne mis pas en noncaloir
Mon pourpos, ains persévérai.
Et que fis-je ? je le dirai.
À la damoiselle m’en vins
De mon aler parlement tins ;
Et elle le me loa bien
Pour ma santé et pour mon bien :
« Car d’un homme tout-dis avoir
« À l’ostel, ce n’est pas savoir.
« Et entroes que vous serés hors
« Ne poet estre qu’aucun recors
« Ne seront de vous, moi à elle. »
— « Voire, di-je, ma damoiselle !
« Mès entroes que hors je serai
« Et que ceste point ne verai
« Dont tant me plaisent li regart,
« Que ferai-je ? se Diex me gart !
« Il faut que vous me conseillés. »
— « Ha ! dist-elle, ainçois qu’en ailliés
« Tel chose arés, se Diex m’avance !
« Où vous prenrés très grant plaisance. »
S’elle le dist pas n’en falli.
Lendemain je revinc à li ;
Mès elle m’ot tout pourvéu,
Ce dont gré li ai puis scéu.
« Tenés, dist elle, je vous baille
« Ce miroir ; et saciés sans faille
« Que ceste qui n’est pas irée
« S’i est jà par trois ans mirée ;
« Si l’en devés plus chier tenir. »
— Donc li di : « Diex vous puist bénir,
« Car moult valés et moult vous pris ! »
Le miréoir liement pris ;
Si le boutai dedens mon sain,
Près dou coer que j’en tinc plus sain.
Ne l’euisse rendu arrière
Pour le royalme de Baivière.
De la damoiselle parti
Liés et joious, je le vous di.
Et puis ordonnai ma besongne.
De trestout ce qu’il me besongne ;
Dou pays parti quant fu tamps,
D’amours le droit arroi sentans.
Et pource qu’un petit vi l’ombre
De la belle dont je fai nombre,
Ordonnai au département,
Amours m’en donna hardement,
Un virelay gai et joli
Que je fis pour l’amour de li.
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Dou virelay lors plus ne fis ;
Dont je croi que je me mefis,
Car encor y deuïst avoir
Dou mains un ver, au dire voir.
Mès quant accompagnié on est
Avec les gens, tel fois il n’est
Aucun parler ou aucun compte
Dont il convient c’on face conte,
Et que son penser on delaie.
Ce me fist faire la delaie
Dou virelay que n’en fis plus ;
Car ne voloie là que nuls
Sceuist que je fuisse en penser,
Car donné euisse à penser
À ceuls qui tout à paix estoient
Et qui avec moi s’esbatoient.
Nous chevauçames tant adont
Le jour premier et le secont,
Et ceuls qui nous embesoignèrent
Qu’onques cheval ne ressongnièrent,
Que nous venins à une ville
Ou d’avolés a plus demille ;
Et illoec nous misins en mer
En volenté d’oultre rimer,
En une nef grant, gente et fors.
Mès ançois que je fuisse fors,
Oc vers ma dame maint souspir,
Maint pensement et maint espir,
Qui me fisent lie et courtois.
Et la ordonnai jusqu’à trois
Rondelès.............
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Depuis nagames une espasse ;
Et ensi qu’une wage passe
Par la force dou vent divers,
No nef fist tourner à revers.
Les mariniers crièrent lors,
Car li aigue entroit ens ès bors.
Le single abati-on aval.
Moult y valirent li cheval
Qui estoient ou bas estage,
Car il nous fisent avantage ;
Entre les ondes et le vent
Valent au marinier souvent.
Bien me souvient de l’aventure,
Mès qu’onques j’en fesisse cure,
Ne qu’as cordes la main mesisse,
Ne de riens m’en entremesisse,
Ensi me voeille Diex aidier
Quant j’en aurai plus grant mestier !
Mès à mon rondelet pensoie
Et à par moi le recensoie ;
Lequel je fis et ordonnai
Tout ensi que puis le donnai
À ma dame, pour quele amour
Je sentoie mainte langour.
...................
Ce rondel recordai-je assés.
Entroes fu le lait temps passés.
Dieu merci ! à bon port venimes
Par vent, par singles et par rimes,
Et arrivans en une terre
Qui plus het la paix que la guerre.
En ce pays n’i venoit nuls
Qui ne fust le très bien venus,
Car c’est terre de grant deduit ;
Et les gens y sont si bien duit
Que tout-dis voelent en joie estre.
Dou temps que je fui en leur estre
Il m’i plot assez grandement ;
Je vous dirai raison comment :
Avec les seignours et les dames
Les damoiselles et les fames
M’esbatoie très volontiers ;
De ce n’estoie pas ratiers.
Et aussi saciés qu’à ma dame
Pensoie si souvent, par m’ame !
Que je n’avoie nul séjour.
Se me mettoit et nuit et jour
Une heure en joie, et l’autre non.
De moi tenoie près le don
Que m’ot donné la damoiselle
Au partir, Dieu merci à elle !
Car moult me plaisoit à véoir ;
C’estoit le plaisant miréoir.
Ce me donnoit joie et confort,
Et pensement aussi moult fort ;
Car quant ou miréoir miroie
Sus ma dame pas ne miroie,
Ançois disoie : « En ceste glace
« Se miroit ceste qui me lace
« Le coer, et tient sougit sous soi.
« Las ! son douc vis plus ne persoi.
« Pluisours fois s’est yci mirés ;
« Mès de ce suis-je moult yrés
« Que je ne le puis percevoir,
« De tout ce ensi es-ce voir
« Par figure, pour vérité,
« Qu’un ombre qui vient sus clarté ;
« Ci est lumière, et puis vient ombre
« Qui le temps fait obcsur et sombre.
« Las ! pourquoi de madame chiere
« Quant je regarde la maniere
« Dou miréoir, n’ai le regart
« De la façon. Se Diex me gart !
« Je vodroie qu’il peuist estre
« Que je ressamblasse le mestre
« Qui fist le miréoir à Romme
« Dont estoïent véu li homme
« Qui chevauçoïent environ.
« Se le sens avoie ossi bon
« Que cils que le miréoir fist
« En cesti ci, par Jhesu-Crist !
« En quelconques lieu que g’iroie
« Ma dame apertement veroie. »
Ensi devisoie à par mi.
Dont pluisours fois, par saint Remi !
Prendoie en parlant tel plaisance
Qu’il m’estoit avis, par samblance,
Que je véoie, au dire voir,
Ma dame ens ou mien miréoir.
Tamainte consolation
Me fist l’imagination
Dou miréoir et de la glace
Où ma dame ot miré sa face,
Et le tenoïe moult proçain
Tant de mon coer que de mon sain.
Jamais je n’en fuisse senoec,
Que tout dis ne l’euisse avoec
Moi, en quel part que j’estoie ;
Car au regarder m’esbatoie ;
C’estoit mon bien et mon delit.
De quoi il avint qu’en mon lit
J’estoie en une nuit couchiés,
Des pensers d’amours atouchiés,
Sous mon orillier je l’oc mis.
En pensant à ce m’endormis.
Dont vis me fu, en mon dormant,
Qu’en une chambre bien parant,
Bien aournée et bien vestue
De tapisserie batue
Tous seules illoec m’esbatoie.
Et ensi qu’en la chambre estoie,
Ceste par vinc, et ens regarde ;
De mon miréoir me prenc garde ;
Que g’i vois l’impression pure
De ma dame et de sa figure
Qui se miroit au miréoir,
Et tenoit d’ivoire un treçoir,
Dont ses chevelès demi lons
Partissoit, qu’elle ot beaus et blons.
J’en fui esmervilliés forment ;
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Je ne vosisse estre aultre part
Adont dou miréoir me part,
Car d’encoste moi le cuidoie.
Qui bien aime, c’est drois qu’il doie
Regarder à ce qu’il désire ;
Je n’oc ne maltalent ne ire ;
Ains di : « Ma dame, où-estes vous ?
« Pardonnés moi, fins coers très douls,
« Ce que sus vous suis embatus. »
Lors le cuidai véoir, sans plus
Dire à li lors ne mos ne vers ;
Mès il m’en fu tout au revers,
Car en fourme ne le vi pas.
Si fis-je en la chambre maint pas
Et le quis à bon escient
Par tout, mès ne le vi noïent.
Puis m’en revins au miréoir
Et encores l’alai véoir ;
Lors di : « Veci chose faée !
« Certes, dame, forment m’agrée
« Quant piner vous voi vos cheviaus ;
« Se vous jués aux reponiaus
« Faites au moins que je vous trouve ;
« En nom d’Amour je le vous rouve. »
Adont les fenestres ouvri
Et tous les tapis descouvri
Pour savoir s’elle s’i mettoit,
Mès vraiement pas là n’estoit.
Non-pour-quant ens ou miréoir
Le pooie pour voir véoir.
Là disoie en moi : « Cest fantomme
« Non est ; car jà avint à Romme
« De deux amans luerre pareille ;
« Tele si n’est pas grant merveille
« De ceset ci, quant bien m’avise,
« Ensi qu’Ovides le devise. »
....................
Adonc m’anoia la saison
Pour ce que là tant sejournoie,
Et qu’ens ou lieu ne retournoie
Où j’avoie layé ma dame
Pour qui j’ai fait tamaint esclame,
Et sui encor près dou sentir
Sans moi de noient alentir.
Mès ou lieu et ens ou pays
Où je n’estoie pas hays
Avoie lors tant d’esbanoi
Que ce me brisoit mon anoi.
Non-pour-quant, quant bien m’avisoie
Et à ma dame je visoie,
Moult bien aillours estre vosisse.
Lors dis en moi : « Il fault que g’isse
« De ce pays ; trop y demeure ;
« R’aler m’en voeil ; il en est heure
« Et c’on voie que ci m’anoie.
« C’est bon qu’un petit m’esbanoie
« À faire un virelay tout ample
« Ensi que j’en ai bien l’example. »
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Lorsque j’ai fait le virelay,
À ma dame baillié je l’ai
Qui me tenoit en ce pays
Dont je n’estoie par hays.
Elle voit bien par la sentensce
Que mon coer ailleurs tire et pense.
Assez bien m’en examina
Et de moi tant adevina
Que fort estoie énamourés.
Or dis-telle : « Vous en irés.
« Si aurés temprement nouvelles
« De vo dame qui seront belles.
« D’or en avant congié vous donne :
« Mès je le voeil, et si l’ordonne,
« Qu’encor vous revenés vers nous. »
Et je qui estoie en genous
Li dis : « Madame, où je serai
« Vostre commandement ferai. »
Et là à mon département
Me donna dou sien grandement,
Se tant vous en volés savoir,
Chevaus et jeviaus et avoir
Qui puis me fisent moult de bien.
Je m’en revinc au pays mien
En bon estat et en bon point.
Dieu merci il ne falli point.
Et lorsque je fuis revenus,
À painnes fui-je descendus,
Quant devers celle je me trai
Qui de nos coers sçavoit l’atrai,
Laquelle moult me conjoï.
Ma venue le resjoy,
Et me demanda, merci soie !
Comment dou corps je le fesoie,
Et avoie aussi depuis fait.
« Certes, di-je, s’ai maint souhet
« Fait au lès deçà, puis ce di
« Que me parti, et que vous vi.
« Et toutefois, que fait ma dame ?
« Moult bien le voeil-je voir, par m’ame !
« Car en li est ma santé toute.
« S’ai depuis éu mainte doubte
« De li et mainte souspeçon,
« Je vous dirai par quel façon.
« Je m’estoie couchiés un soir
« Dessous mon chief le miréoir
« Que me donnastes au partir.
« Mès en dormant, sans point mentir,
« En un tel songe me ravi
« Que ma dame proprement vi ;
« Et liement la simple et douce
« Par trop beaus parler de sa bouche