Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 32)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Adonc prit le roi le chapelet qu’il portoit sur son chef, qui étoit bon et riche, et le mit ainsi et assit sur le chef à monseigneur Eustache, et lui dit ainsi : « Messire Eustache, je vous donne ce chapelet pour le mieux combattant de toute la journée de ceux de dedans et de dehors, et vous prie que vous le portez cette année pour l’amour de moi. Je sais bien que vous êtes gai et amoureux, et que volontiers vous vous trouvez entre dames et damoiselles : si dites partout là où vous irez que je le vous ai donné. Et parmi tant, vous êtes mon prisonnier ; je vous quitte votre prison, et vous pouvez partir demain si il vous plaît. »

Quand messire Eustache de Ribeumont ouït le roi d’Angleterre ainsi parler, vous pouvez bien croire qu’il fut moult réjoui ; une raison fut, pourtant que le roi lui faisoit grand honneur, quand il lui donnoit le prix de la journée et lui avoit assis et mis sur son chef son propre chapelet d’argent et de perles moult bon et moult riche, voyans tant de bons chevaliers qui là étoient : l’autre raison fut, pourtant que le gentil roi lui quittoit sa prison. Si répondit le dit messire Eustache ainsi, en inclinant le roi moult bas : « Gentil sire, vous me faites plus d’honneur que je ne vaille, et Dieu vous puisse remerir les courtoisies que vous me faites. Je suis un povre homme qui désire mon avancement, et vous me donnez bien matière et exemple que je travaille volontiers. Je ferai, cher sire, liement et appareillement tout ce dont vous me chargez, et, après le service de mon très cher et très redouté seigneur le roi, je ne sais nul roi que je servirois si volontiers ni si de cœur comme je ferois vous. » — « Grands mercis, Eustache, répondit le roi d’Angleterre, tout ce crois-je vraiment. »

Assez tôt après apporta-t-on vins et épices, et puis se retraist le roi en sa cambre. Si donna congé à toutes manières de gens.

À lendemain au matin le roi fit délivrer au dit messire Eustache de Ribeumont deux roncins et vingt écus pour retourner à son hôtel. Si prit congé aux chevaliers de France qui là étoient et qui prisonniers demeuroient, et qui en Angleterre s’en allèrent avoecques le roi, et il retourna en France. Si disoit partout où il venoit ce dont il étoit enjoint et cargé de faire ; et porta le chapelet toute l’année ainsi que le roi lui avoit donné.

CHAPITRE CCCXXV.

Comment un brigand appélé Croquard devint grand et puissant ès guerres de Bretagne, et comment il fina mauvaisement.

En autelle manière se maintenoit-on au duché de Bretagne, car si faits brigands conquéroient villes fortes et bons chasteaux, et les roboîent et tenoient, et puis les revendoient à ceux du pays bien et chèrement. Si en devenoient les aucuns, qui se fesoient maîtres par dessus les autres, si riches que c’étoit merveille. Et en y eut bien un entre les autres, que on appeloit Croquard, qui avoit été en son commencement un pauvre garçon et long-temps page du seigneur d’Ercle en Hollande. Quand ce Croquard commença à devenir grand, il eut congé et s’en alla ès guerres de Bretagne, et se mit à servir un homme d’armes. Si se porta si bien que, à un rencontre où ils furent, son maître fut tué : mais pour le vasselage de lui, les compagnons l’élurent à être capitaine au lieu de son maître ; et y demeura. Depuis, en bien peu de temps, il gagna tant et acquit et profita par rançons, par prises de villes et de châteaux, qu’il devint si riche qu’on disoit qu’il avoit bien la finance de soixante mille écus, sans les chevaux, dont il avoit bien en son étable vingt ou trente, bons coursiers et doubles roncins. Et avec ce il avoit le nom d’être le plus appert homme d’armes qui fut au pays. Et fut élu pour être à la bataille des Trente ; et fut tout le meilleur combattant de son côté, de la partie des Anglois, où il acquit grand’grâce. Et lui fut promis du roi de France que, si il vouloit revenir François, le roi le feroit chevalier et le marieroit bien et richement, et lui donneroit deux mille livres de revenu par an : mais il n’en voulut rien faire ; et depuis lui meschéy-il, ainsi que je vous dirai. Ce Croquard chevauchoit une fois un jeune coursier fort embridé, que il avoit acheté trois cents écus, et l’éprouvoit au courir. Si l’échauffa tellement que le coursier, outre sa volonté, l’emporta ; si que, à saillir un fossé, le coursier trébucha et rompit à son maître le col. Je ne sais que son avoir devint, ni qui eut l’âme ; mais je sais que Croquard fina ainsi.

CHAPITRE CCCXXVI.

Comment messire Geoffroy de Chargny acheta du capitaine de Calais la ville de Calais ; et comment le roi d’Angleterre le sçut, et quel remède il y mit.

En ce temps se tenoit en la ville de Saint-Omer ce vaillant chevalier messire Geffroy de Chargny ; et l’avoit là le roi de France envoyé pour garder les frontières ; et y étoit et usoit de toutes choses touchant faits d’armes, comme roi. Cil messire Geffroy étoit encore trop durement courroucé de la prise et du conquêt de Calais ; et lui en déplaisoit, par semblant, plus que à nul autre chevalier de Picardie : si mettoit toutes ses ententes et imaginations à regarder comment il le put ravoir. Et sentoit pour ce temps un capitaine en Calais, qui n’étoit mie trop haut homme, ni de l’extraction d’Angleterre. Si s’avisa le dit messire Geffroy que il feroit essayer au dit capitaine, qui s’appeloit Aimery de Pavie, si pour argent il pourroit marchander à lui, par quoi il r’eut en sa baillie la dite ville de Calais ; et s’y inclina, pourtant que celui Aimery étoit Lombard, et Lombards de leur nature sont convoiteux. Oncques de cette imagination le dit messire Geffroy ne put issir ; mais procéda sus et envoya secrètement et couvertement devers cil Aimery : car pour ce temps trêves étoient, et pouvoient ceux de Saint-Omer aller à Calais, et ceux de Calais à Saint-Omer ; et y alloient les gens de l’une à l’autre faire leurs marchandises. Tant fut traité, parlé, et l’affaire demenée secrètement que cil Aimery s’inclina à ce marché ; et dit que, parmi vingt mille écus qu’il devoit avoir au livrer le châtel, il le rendroit. Et se tint le dit messire Geffroy pour tout assuré de ce marché.

Or avint que le roi d’Angleterre le sçut ; je ne sais mie comment ce fut, ni par quelle condition ; mais il manda le dit Aimery qu’il vint parler à lui à Londres. Le Lombard, qui jamais n’eût pensé que le roi d’Angleterre sçût cette affaire, car trop secrètement l’avoit demenée, entra en une nef et arriva à Douvres, et vint à Londres à Westmoustier devers le roi.

Quand le roi vit son Lombard, il le traist d’une part et dit : « Aimery, viens avant : tu sais que je t’ai donné en garde la chose du monde que plus aime après ma femme et mes enfans, le châtel et la ville de Calais, et tu l’as vendue aux François et me veux trahir. Tu as bien desservi mort. » Aimery fut tout ébahi des paroles du roi, car il se sentoit forfait. Si se jeta à genoux devant le roi et dit, en priant mercy à jointes mains : « Ha ! gentil sire, pour Dieu ! mercy. Il est bien voir ce que vous dites ; mais encore se peut bien le marché tout dérompre, car je n’en reçus oncques denier. »

Le gentil roi d’Angleterre eut pitié du Lombard que moult avoit aimé, car il l’avoit nourri d’enfance et dit : « Aimery, si tu veux faire ce que je te dirai, je te pardonnerai mon mautalent. » Aimery, qui grandement se reconforta de celle parole, dit : « Monseigneur, je le ferai, quoique coûter me doive, tout ce que vous me commanderez. » — « Je veux, dit le roi, que tu poursuives ton marché ; et je serai si fort en la ville de Calais, à la journée, que les François ne l’auront mie, ainsi qu’ils cuident. Et pour toi aider à excuser, si Dieu me veuille aider, j’en sais pire gré à messire Geffroy de Chargny que à toi, qui en bonnes trêves a ce pourchassé. »

Aimery de Pavie se leva atant devant le roï, qui en genoux et en grand’cremeur avoit été, et dit : « Certes, très cher sire, par son pourchas voirement a ce été, et non pas par le mien, car jamais je n’y eusse osé penser. » — « Or, va, dit le roi, et fais la besogne ainsi que je t’ai dit ; et le jour que tu devras livrer le châtel, si le me signifie. »

En cel état et sur la parole du roi se partit Aimery de Pavie et s’en retourna arrière à Calais, et ne fit nul semblant à ses compagnons de chose qu’il eut emprise à faire. Messire Geffroy de Chargny, qui se tenoit pour tout assuré d’avoir le châtel de Calais, se pourvut de l’argent ; et crois qu’il n’en parla oncques au roi de France, car le roi ne lui eut jamais conseillé à ce faire, pour la cause des trêves qu’il eut enfreintes. Mais le dit messire Geffroy de Chargny s’en découvrit bien secrètement à aucuns chevaliers de Picardie, qui tous furent de son accord, car la prise de Calais leur touchoit trop malement ; et à tels que au seigneur de Fiennes, à messire Eustache de Ribeumont, à messire Jean de Landas, à messire Pépin de Were, au seigneur de Créqui, à messire Henry du Bois, et à plusieurs autres ; et avoit sa chose si bien appareillée qu’il devoit avoir cinq cents lances. Mais la greigneur partie de ces gens d’armes ne savoient où il les vouloit mener, fors tant seulement aucuns grands barons et bons chevaliers, auxquels il touchoit bien de le savoir. Si fut cette chose si approchée que, droitement la nuit de l’an, la chose fut arrêtée d’être faite, et devoit le dit Aimery délivrer le château de Calais en celle nuit. Si le signifia le dit Aimery, par un sien frère, ainsi qu’il avoit promis, au roi d’Angleterre.

CHAPITRE CCCXXVII.

Comment le roi d’Angleterre et le prince son fils vinrent à Calais sous la bannière messire Gautier de Mauny et comment ils se combattirent durement contre messire Geffroy de Chargny.

Quand le roi sçut ces nouvelles et la certaineté du jour qui arrêté y étoit, si manda messire Gautier de Mauny, en qui il avoit grand’fiance, et plusieurs autres chevaliers et écuyers pour mieux fournir son fait. Quand messire Gautier fut venu, il lui contai pourquoi il l’avoit mandé et qu’il le vouloit mener à Calais.

Si se partit le roi d’Angleterre, à trois cents hommes d’armes et six cents archers, de la cité de Londres, et s’en vint à Douvres, et emmena son fils le jeune prince avec lui. Si montèrent le dit roi et ses gens au port de Douvres, et vinrent sur une avesprée à Calais, et s’y embuchèrent si coiement que nul n’en sçut rien pourquoi ils étoient venus là. Si se boutèrent les gens du roi dedans le châtel, en tours et en chambres, et le roi même ; et ordonna ainsi et dit à messire Gautier de Mauny : « Messire Gautier, je veux que vous soyez de cette besogne chef ; car moi et mon fils nous combattrons dessous votre bannière. » Messire Gautier répondit : « Monseigneur, Dieu y ait part ! si me ferez haute honneur. »

Or vous dirai de messire Geffroy de Chargny, qui ne mit mie en oubli l’heure qu’il devoit être à Calais, mais fit son amas de gens d’armes et d’arbalétriers en la ville de Saint-Omer, et puis se partit le soir et chevaucha avec sa route, et fit tant que après minuit il vint assez près de Calais. Si attendirent là l’un l’autre, et envoya le dit messire Geffroy jusqu’au châtel de Calais deux de ses écuyers, pour aller au châtelain, et savoir s’il étoit heure et si ils se trairoient avant. Les écuyers tout secrètement chevauchèrent outre, et vinrent jusques au château, et trouvèrent Aimery qui les attendoit ; et parla à eux, et leur demanda où messire Geffroy étoit. Ils répondirent qu’il n’étoit pas loin, mais il les avoit envoyés pour savoir s’il étoit heure. Messire le Lombard dit : « Oil, allez devers lui, et si le faites traire avant ; je lui tiendrai son convent, mais qu’il me tienne le mien. » Les écuyers retournèrent et dirent tout ce qu’ils avoient vu et ouï. Adonc se traist avant messire Geffroy, et par ordonnance fit passer toutes gens d’armes et arbalétriers aussi, dont il y avoit grand’foison ; et passèrent tout outre la rivière et le pont de Nieulay, et approchèrent Calais. Et envoya devant le dit messire Geffroy douze de ses chevaliers et cent armures de fer pour prendre la saisine du châtel de Calais ; car bien lui sembloit que, si il avoit le châtel il seroit sire de la ville, parmi ce qu’il étoit assez fort de gens, et encore sur un jour il en auroit assez, si il étoit besoin. Et fit délivrer à messire Oudard de Renty, qui étoit de cette chevauchée, vingt mille écus pour payer Aimery, et demeura tout quoi avec ses gens le dit messire Geffroy, sa bannière devant lui, sur les champs, au dehors de la ville et du châtel ; et étoit son entente que par la porte la ville il entreroit en Calais, autrement n’y vouloit-il entrer.

Aimery de Pavie, qui étoit tout sage de son fait, avoit avalé le pont du châtel de la porte des champs : si mit dedans tout paisiblement tous ceux qui entrer y vouldrent. Quand ils furent à mont au châtel, ils cuidèrent que ce dût être tout leur. Adonc demanda Aimery à messire Oudard de Renty où les florins étoient. On les lui délivra tous prêts en un sac, et lui fut dit : « Ils y sont tous bien comptés, tenez, comptez-les si vous voulez. » Aimery répondit : « Je n’ai mie tant de loisir, car il sera tantôt jour. » Si prit le sac aux florins et dit, en jetant en une chambre : « Je crois bien qu’ils y soient. » Et puis recloy l’huis de la dite chambre, et dit à messire Oudard : « Attendez-moi ci et tous vos compagnons, je vous vais ouvrir celle maître tour, par quoi vous serez plus assurs et seigneurs de céans. » Si se tira celle part et tira le verrouil outre ; et tantôt fut la porte de la tour ouverte. En celle tour étoient le roi d’Angleterre et son fils, et messire Gautier de Mauny, et bien deux cents combattans qui tantôt saillirent hors les épées et les haches en leurs mains, en écriant : « Mauny, Mauny, à la rescousse ! » et en disant : « Cuident donc ces François avoir reconquis à si peu de fait le châtel et la ville de Calais ? »

Quand les François virent sur eux ces Anglois si soudainement, si furent tous ébahis, et virent bien que défense n’y valoit rien ; si se rendirent prisonniers et à peu de fait : de ces premiers n’y eut gaires de blessés. Si les fit-on entrer en celle tour dont les Anglois étoient partis, et là furent enfermés : de ceux-là furent les Anglois tous assurés. Quand ils eurent ainsi fait, ils se mirent en ordonnance, et partirent du châtel, et se recueillirent en la place devant le châtel ; et quand ils furent tous ensemble, ils montèrent sur leurs chevaux, car bien savoient que les François avoient les leurs, et firent leurs archers tous devant eux, et se trairent en cel arroy devers la porte de Boulogne. Là étoit messire Geffroy de Chargny, sa bannière devant lui, de gueules à trois écussons d’argent, et avoit grand désir d’entrer premier en la ville ; et de ce que on ouvroit la porte si longuement, il en avoit grand’merveille, car il voulsist bien avoir plutôt fait ; et disoit aux chevaliers qui étoient de-lez lui : « Que ce Lombard la fait longue ! il nous fait ci mourir de froid. » — « En nom Dieu, messire Pepin de Were, Lombards sont malicieuses gens : il regarde vos florins s’il en y a nuls faux, et espoir aussi s’ils y sont tous. »

Ainsi bourdoient et jangloient là les chevaliers l’un à l’autre. Mais ils ouïrent tantôt autres nouvelles, car evvous le roi dessous la bannière messire Gautier de Mauny, et son fils de-lez lui, et aussi autres bannières, du comte de Stanfort, du comte d’Askesuffort, de messire Jean de Montagu frère au comte de Salebrin, du seigneur de Beauchamp, du seigneur de Bercler, du seigneur de la Ware. Tous cils étoient barons et à bannières, et plus n’en y eut à celle journée. Si fut tantôt la grand’porte ouverte, et issirent les dessus dits tous hors. Quand les François les virent issir, et ils ouïrent écrier : « Mauny, Mauny, à la rescousse ! » ils virent bien qu’ils étoient trahis. Là dit messire Geffroy de Chargny une haute parole à messire Eustache de Ribeumont et à messire Jean de Landas, qui n’étoient mie trop loin de lui : « Seigneurs, le fuir ne nous vaut rien, et si nous fuyons, nous sommes perdus davantage ; mieux vaut que nous nous défendions de bonne volonté contre ceux qui viennent, que, en fuyant comme lâches et recrus, nous soyons pris et déconfits : espoir sera la journée pour nous. » — « Par Saint Denis, répondirent les chevaliers, sire, vous dites voire ; et mal ait qui fuira. »

Lors se recueillirent tous ses compagnons et se mirent à pied, et chassèrent leurs chevaux en voie, car ils les sentoient trop foulés. Quand le roi d’Angleterre les vit ainsi faire, si fit arrêter tantôt la bannière dessous qui il étoit, et dit : « Je me voudrai cy adresser et combattre : on fasse la plus grand’partie de nos gens traire avant vers la rivière et le pont de Nieulay ; car j’ai entendu qu’il y en a là grand’foison à pied et à cheval. »

Tout ainsi que le roi l’ordonna, il fut fait. Si se départirent de sa route jusques à six bannières et trois cents archers, et s’en vinrent vers le pont de Nieulay que messire Moreau de Fiennes et le sire de Creseques gardoient. Et étoient les arbalétriers de Saint-Omer et d’Aires entre Calais et ce pont, lesquels eurent en ce premier rencontre dur hutin. Et en y eut, que occis sur la place que noyés, plus de six vingt, car ils furent tantôt déconfits et chassés jusques à la rivière, car il étoit encore moult matin, mais tantôt fut jour. Si tinrent ce pont les chevaliers de Picardie, le sire de Fiennes et les autres un grand temps ; et là eut fait maintes grands appertises d’armes de l’un lez et de l’autre. Mais le dit messire Moreau de Fiennes, le sire de Creseques, et les autres chevaliers qui là étoient, virent bien que en la fin ils ne le pourroient tenir, car les Anglois croissoient toujours, qui issoient hors de Calais, et leurs gens amenrissoient Si montèrent sur leurs coursiers, ceux qui les avoient, et montrèrent les talons ; et les Anglois après en chasse.

Là eut en celle journée grand enchas et dur, et maint homme renversé ; et toutes fois les hien montés le gagnèrent. Et se sauvèrent le sire de Fiennes, le sire de Creseques, le sire de Sempy, le sire de Longvillier, le sire de Mannier ; et en y eut aussi moult de pris par leur outrage, qui se fussent bien sauvés si ils eussent voulu. Mais quand il fut haut jour et ils purent connoître l’un l’autre, aucuns chevaliers et écuyers se recueillirent ensemble et se combattirent moult vaillamment aux Anglois, et tant qu’il y eut des François qui prirent de bons prisonniers, dont ils eurent honneur et profit.

CHAPITRE CCCXXVIII.

Comment les Anglois et les François se combattirent moult vaillamment, et comment finalement les François furent tous morts ou pris.

Nous parlerons du roi d’Angleterre qui là étoit, sans la connoissance de ses ennemis, dessous la bannière messire Gautier de Mauny, et conterons comment il persévéra ce jour. Tout à pied et de bonne ordonnance, il s’en vint avec ses gens requerre ses ennemis qui se tenoient moult serrés, leur lances retaillées de cinq pieds par devant eux. De première venue, il y eut dur encontre et fort boutis ; et s’adressa le roi dessus messire Eustache de Ribeumont, lequel étoit moult fort chevalier et hardi et de grand’emprise, et qui recueillit le roi moult chevalereusement, non qu’il le connût, ni il ne savoit à qui il avoit à faire. Là se combattit le roi au dit messire Eustache moult longuement et messire Eustache à lui, et tant qu’il les faisoit moult plaisant voir.

Depuis, tout en combattant, fut leur bataille rompue, car deux grosses routes des uns et des autres vinrent celle part qui les départirent. Là eut grand estour et dur et bien combattu ; et y furent François et Anglois, chacun en son convenant, très bons chevaliers. Là eut fait plusieurs grands appertises d’armes ; et ne s’y épargna le roi d’Angleterre néant, mais étoit toudis entre les plus drus ; et eut de la main ce jour le plus à faire à messire Eustache de Ribeumont. Là fut son fils, le jeune prince de Galles, très bon chevalier ; et fut le roi abattu à genoux, si comme je fus informé, par deux fois, du dessus dit messire Eustache de Ribeumont ; mais messire Gautier de Mauny et messire Regnault de Cobehen, qui de-lez lui étoient, le aidèrent à relever.

Là furent bons chevaliers messire Geffroy de Chargny, messire Jean de Landas, messire Hector et messire Gauvain de Bailleul, le sire de Créqui et les autres : mais tous les passoit, de bien combattre et vaillamment, messire Eustache de Ribeumont.

Que vous ferois-je long record ? La journée fut pour les Anglois, et y furent tous pris ou morts ceux qui avec messire Geffroy étoient au dehors de Calais. Et là furent morts, dont ce fut dommage, messire Henry du Bois et messire Pepin de Were, deux moult vaillans chevaliers, et pris messire Geffroy de Chargny et tous les autres. Et tout le dernier qui y fut pris, et qui ce jour y fit moult d’armes, ce fut messire Eustache de Ribeumont ; et le conquit le roi d’Angleterre par armes ; et lui rendit le dit messire Eustache son épée, non qu’il sçût que ce fût le roi, ains cuidoit que ce fût un des compagnons messire Gautier de Mauny ; et se rendit à lui pour celle cause que ce jour il s’étoit continuellement combattu à lui ; et bien véoit messire Eustache aussi que rendre le convenoit. Si baissa son épée au roi et lui dit : « Chevalier, je me rends votre prisonnier. » Et le roi le prit qui en eut grand’joie.

Ainsi fut cette besogne achevée, qui fut dessous Calais, en l’an de grâce mil trois cent quarante neuf, droitement le premier jour de janvier.

CHAPITRE CCI.

Comment le sire de Cliçon et messire Hervé de Léon assiégèrent la cité de Vennes.

Pour la perte et la prise de la cité de Vennes fut durement courroucé et ému le pays ; car bien cuidoient que les dessusdits seigneurs et capitaines, qui dedans étoient quand elle fut prise, la dussent défendre et garder un grand temps contre tout le monde ; car elle étoit forte assez et bien pourvue de toute artillerie et d’autres pourvéances, et bien garnie de gens d’armes. Si en étoient pour la mésaventure tous honteux le sire de Cliçon et messire Hervé de Léon ; car aussi les ennemis en parloient vilainement sur leur partie. De quoi lesdits seigneurs ne voulurent mie plenté séjourner, ni eux endormir en la renommée des médisans : ains cueillirent grand’foison de bons compagnons, chevaliers et écuyers de Bretagne ; et prièrent aux capitaines des forteresses qu’ils voulsissent être au jour que ordonné et nommé avoient entre eux, sur champs, à telle quantité de gens qu’ils pourroient. Tous y obéirent de grand’volonté ; et s’émurent tellement toutes manières de gens de Bretagne qu’ils furent sur un jour devant la dite cité de Vennes, plus de douze mille hommes, que Francs que vilains, et tous armés. Et là vint bien étoffé messire Robert de Beaumanoir maréchal de Bretagne ; et assiégèrent la cité de Vennes de tous côtés, et puis la commencèrent fortement à assaillir.

CHAPITRE CCII.

Comment le sire de Cliçon et messire Hervé de Léon prirent Vennes ; et y furent messire Robert d’Artois et le sire Despensier navrés à mort ; et comment le roi d’Angleterre vint en Bretagne.

Quand messire Robert d’Artois se vit assiégé dedans Vennes, il ne fut mie trop ébahi de se tenir et défendre la cité. Les Bretons qui devant étoient, comme tous forcenés de ce qu’il leur sembloit que perdue l’avoient si simplement, s’aventuroient d’assaillir durement et courageusement, et se hâtoient d’eux aventurer, pourquoi ceux qui se tenoient devant Rennes et ceux qui étoient aussi devant Hainebon ne leur vinssent, pour eux briser leur emprise. Dont il avint que ces Bretons qui là étoient firent et livrèrent à ladite cité un assaut si dur et si bien ordonné, et si courageusement s’y éprouvèrent les assaillans, chevaliers et écuyers, et mêmement les bons hommes du pays, et tant donnèrent à faire à ceux de dedans, qu’ils conquirent les barrières du bourg, et puis les portes de la cité, et entrèrent dedans par force et par prouesse, voulsissent ou non les Anglois ; et furent mis en chasse. Et moult y en eut adonc grand’foison de morts et de navrés, et par espécial messire Robert d’Artois y fut durement navré ; et à grand meschef fut-il sauvé et gardé d’être pris ; et se partit par une poterne derrière, le baron de Stanford avec lui, et ceux qui échapper purent, et chevauchèrent devers Hainebon. Et là fut pris prisonnier de messire Hervé de Léon, le sire Despensier d’Angleterre, fils jadis de messire Huon le Despensier, dont ce livre fait mention au commencement ; mais il fut si durement blessé à cet assaut qu’il ne vesquit depuis que trois jours.

Ainsi eurent les François et reconquirent la ville et la cité de Vennes, et mirent hors tous leurs ennemis par sens et par prouesse ; de quoi les seigneurs d’Angleterre qui séoient devant Rennes furent durement courroucés, et aussi fut la dite comtesse de Montfort, qui se tenoit à Hainebon ; mais amender ne le purent quant à cette fois. Si demeura là messire Robert d’Artois un temps blessé et navré, si comme vous avez ouï. En la fin il fut conseillé et dit, pour soi mieux médeciner et guérir, qu’il s’en retournât en Angleterre ; car là trouveroit-il sirurgiens et mires à volonté. Si crut ce conseil, dont il fit folie ; car au retourner en Angleterre, il fut durement grevé et appressé de la marine ; et s’en émurent ses plaies tellement que, quand il fut venu et apporté à Londres, il ne vesquit pas longuement depuis ; ainçois mourut de cette maladie ; dont ce fut dommage, car il étoit courtois chevalier, preux et hardi ; et du plus noble sang du monde. Si fut enseveli à Saint-Paul à Londres, et lui fit le roi anglois faire son obsèque aussi solennellement comme si c’eût été son cousin germain le comte Derby. Et fut le dit messire Robert moult durement plaint du roi, de la roine, des seigneurs et dames d’Angleterre, Si très tôt que messire Robert d’Artois fut trépassé de ce siècle, et que le roi anglois en sçut la nouvelle, il en fut si courroucé qu’il en jura et dit tout haut, oyans tous ceux qui ouïr le purent, que jamais n’entendroit à autre chose si auroit vengé la mort de lui, et iroit lui-même en Bretagne, et atourneroit tel le pays que à quarante ans après il ne seroit pas recouvré. Si fit le roi anglois tantôt escripre lettres et mander par tout son royaume que chacun, noble et non noble, fût appareillé pour mouvoir et partir avec lui, au chef d’un mois ; et fit faire grand amas de naves et de vaisseaux, et bien pourvoir et étoffer de ce qu’il appartenoit. Au chef d’un mois il se mit en mer à grand’navie, et vint prendre port assez près de Vennes, là où messire Robert d’Artois et sa compagnie arrivèrent quand ils vinrent en Bretagne. Si descendirent à terre et mirent par trois jours hors leurs chevaux et leurs pourvéances ; et puis le quatrième jour ils chevauchèrent pardevers Vennes. Et toujours se tenoit le siége du comte de Salebrin et du comte de Pennebruich et des Anglois dessus dits, devant la cité de Rennes.

CHAPITRE CCIII.

Comment le roi d’Angleterre mit le siége devant Vennes ; et comment la comtesse de Montfort le vint voir et fêtoyer.

Tant exploita le roi anglois, depuis qu’il eut pris terre en Bretagne, qu’il vint atout son ost devant Vennes, et l’assiégea de tous points. Adonc étoient dedans messire Olivier de Cliçon, messire Hervey de Léon, le sire de Tournemine, messire Geffroy de Malestroit et messire Guy de Loheac. Si pensoient bien ces chevaliers et avoient supposé de long-temps que le roi anglois viendroit moult efforcément en Bretagne, si comme il fit ; par quoi ils avoient la cité et le châtel de Vennes pourvus très grossement de toutes pourvéances nécessaires, et aussi de bonnes gardes de gens d’armes pour la défendre. Et bien leur étoit mestier, car sitôt que le roi anglois y fut venu et logé pardevant, il les fit assaillir moult âprement, et venir les archers devant et traire de grand randon à ceux de la cité très fortement ; et dura cet assaut bien demi-jour : mais rien n’y firent, fors eux lasser et travailler, tant fut la cité bien défendue. Adonc se retrairent les Anglois à leur logis.

Sitôt que la comtesse de Montfort sçut la venue du roi anglois, elle fut moult réjouie, et se partit de Hainebon bien accompagnée de messire Gautier de Mauny et de plusieurs autres chevaliers et écuyers, et s’envint devant Vennes voir et fêter le roi d’Angleterre et les barons de l’ost. Le roi recueillit la dame moult liement ; et adonc eut entre eux là plusieurs paroles qui toutes ne purent mie être écrites. Et quand la comtesse eut là été devant Vennes avec le roi, ne sais trois ou quatre jours, elle s’en partit et retourna à Hainebon avec ses gens.

Or vous parlerons de messire Charles de Blois qui se tenoit dedans la cité de Nantes. Sitôt qu’il sçut que le roi anglois étoit arrivé en Bretagne, il le signifia au roi de France son oncle, et y envoya devers lui grands messages pour mieux exploiter, et pour prier qu’il fût aidé et conforté à l’encontre des Anglois ; car ils étoient venus en son pays à grand’puissance. Le roi ouït et reçut les messages moult liement, et en répondit moult courtoisement, et dit qu’il enverroit à son neveu si grand confort comme pour résister contre ses ennemis, et eux bouter hors de Bretagne. Voirement y envoya-t-il depuis le duc de Normandie son fils à grand’puissance ; mais ce ne fut mie sitôt : ainçois eurent les Anglois moult dommagé le pays de Bretagne, si comme vous orrez avant en l’histoire.

CHAPITRE CCIV.

Comment le roi anglois laissa une partie de ses gens devant Vennes et s’en alla devant Rennes ; et puis vint mettre le siége devant Nantes où messire Charles de Blois étoit.

Quand le roi anglois qui séoit devant Vennes, vit la cité si forte et si bien fournie de gens d’armes, et entendit par ses gens que le pays de là environ étoit si povre et gâté qu’ils ne savoient où fourrer, ni avoir vivres pour eux, ni pour leurs chevaux, tant étoient-ils grand nombre, si s’avisa qu’il en laisseroit là une partie pour tenir le siége, et atout le remenant de son ost il se trairoit pardevant Rennes, et verroit ses gens qui là séoient, qu’il n’avoit vus de grand temps. Si ordonna le comte de Warvich, le comte d’Arondel, le baron de Stanfort, messire Gautier de Mauny, messire Yvon de Treseguidy, et messire Girard de Rochefort, à cinq cents hommes d’armes et mille archers, à tenir le siége devant Vennes. Puis s’en partit le dit roi atout le remenant de son ost, où bien avoit quinze cents hommes d’armes et six mille archers ; et chevaucha tout ardant et exillant le pays d’un lez et d’autre ; et fit tant qu’il vint devant Rennes, où il fut moult liement vu et reçu de ses gens qui là séoient, et avoient sis un grand temps. Et quand il eut là été environ cinq jours, il entendit que messire Charles de Blois étoit dedans la cité de Nantes, et là faisoit son amas de gens d’armes : si dit qu’il se trairoit celle part ; et se partit du siége de Rennes, et y laissa ceux que trouvés y avoit ; et chevaucha tant qu’il vint atout son ost devant Nantes, et l’assiégea si avant qu’il put, tant est grande et étendue. Si coururent ses maréchaux et ses gens environ, et gâtèrent et exillièrent durement le pays plat, et prenoient vivres et pourvéances partout où ils les pouvoient trouver. Et furent le dit roi d’Angleterre et ses gens ordonnés sur une montagne, au dehors de la cité de Nantes, un jour de matin jusques à nonne, par manière de bataille ; et cuidoient bien les Anglois que messire Charles de Blois et ses gens dussent issir, mais non firent. Quand les Anglois virent ce, ils se retrairent à leurs logis : mais les coureurs du roi d’Angleterre coururent adonc jusques devant les barrières de la cité, et à leur retour ils ardirent les faubourgs.

CHAPITRE CCIX.

Comment le duc de Normandie se partit d’Angiers et s’en vint à Nantes ; et comment ceux qui tenoient le siége devant Nantes s’en allèrent à Vennes au roi d’Angleterre.

Nous retournerons à la chevauchée que le duc de Normandie fit en cette saison en Bretagne pour conforter son cousin messire Charles de Blois. Le duc de Normandie, qui avoit fait son assemblée et son amas de gens d’armes en la cité d’Angiers, se hâta tant qu’il put, car il entendit que le roi d’Angleterre travailloit durement le pays de Bretagne, et avoit assiégé trois cités et pris la bonne ville de Dynant : si se partit d’Angiers moult efforcément à plus de quatre mille hommes d’armes et trente mille d’autres gens. Si s’arrouta tout le charroi le grand chemin de Nantes ; et le conduisoient les deux maréchaux de France, le sire de Montmorency et le sire de Saint-Venant. Après chevauchoit le duc de Normandie, le comte d’Alençon son oncle, et le comte de Blois son cousin. Là étoient le duc de Bourbon, messire Jacques de Bourbon comte de Ponthieu, le comte de Boulogne, le comte de Vendôme, le comte de Dampmartin, le sire de Craon, le sire de Coucy, le sire de Sully, le sire de Fiennes, le sire de Roye, et tant de barons et de chevaliers de Normandie, d’Auvergne, de Berry, de Limousin, d’Anjou, du Mayne et de Poitou et de Xaintonge, que jamais je ne les aurois tous nommés. Et encore croissoient-ils tous les jours, car le roi de France renforçoit son mandement, pour ce qu’il avoit entendu que le roi d’Angleterre étoit si efforcément venu en Bretagne. Ces nouvelles vinrent aux seigneurs d’Angleterre qui séoient devant Nantes, que le roi y avoit laissés, que le duc de Normandie venoit là pour lever le siége, ainsi que on l’espéroit ; et avoit bien en sa compagnie quarante mille hommes. Ces seigneurs le signifièrent hâtivement au roi d’Angleterre, à savoir quelle chose il vouloit qu’ils fissent, ou si ils les attendroient, ou s’ils se retrairoient. Quand le roi d’Angleterre entendit ces nouvelles, il fut moult pensif, et eut une espace une imagination et propos de briser son siége, et aussi celui de Rennes, et de soi retraire devant Nantes. Depuis fut-il conseillé autrement ; et lui fut dit ainsi : qu’il étoit en bonne place et forte et près de sa navie, et qu’il se tînt là, et attendit ses ennemis, et mandât ceux de Nantes, et laissât encore le siége devant Rennes ; car ils n’étoient mie si loin de lui qu’il ne les confortât et r’eût bientôt, si mestier étoit.

À ce conseil se tint et accorda le roi d’Angleterre ; et furent mandés ceux qui séoient devant Nantes, et s’en revinrent au siége devant Vennes. Et le duc de Normandie, et les barons de France exploitèrent tant qu’ils vinrent en la cité de Nantes, où messire Charles de Blois et grand’foison des chevaliers de Bretagne étoient, qui le reçurent à grand’joie. Si se logèrent les seigneurs en la cité, et leurs gens environ sur le pays ; car tous n’eussent pu être logés dedans la cité ni ès faubourgs, si grand nombre étoient-ils là venus.

CHAPITRE CCL.

Comment le comte de Hainaut fut occis en Frise et sa gent déconfite ; et comment messire Jean de Hainaut renonça au roi d’Angleterre et devint François.

En ce temps et en celle même saison ci-dessus dite, séoit le comte Guillaume de Hainaut, fils au comte Guillaume qui mourut à Valenciennes, devant la ville d’Utret ; et sist un grand temps, pour aucuns droits qu’il y demandoit à avoir : et contraignit tellement par siége et par assault ceux d’Utret qu’il les eut à sa volonté et les mit à raison. Assez tôt après, et en celle même saison, environ la Saint-Remy, au département du siége d’Utret, il fit une grand’cueillette et assemblée de gens d’armes, chevaliers et écuyers, de Hainaut, de Flandre, de Brabant, de Hollande, de Guerles et de Julliers. Si se partirent le comte et ses gens d’armes de la ville de Dourdrech en Hollande, à grand’foison de naves et de vaisseaux, et singlèrent devers Frise, car le comte de Hainaut s’en disoit être seigneur. Toutes voies, de droit, si ce fussent gens que les Frisons que on pût mettre à raison, le comte de Hainaut y a grand’seigneurie ; et encore le dessus dit comte, qui fut moult entreprenant et hardi chevalier durement, en fit adonc une partie de son pouvoir du calenger et requerre ; mais il ne lui en chéy mie bien, ni à ceux qui furent en ce voyage avec lui ; dont ce fut dommage, car il y demeura, et grand’foison de bons chevaliers et écuyers. Dieu en ait les âmes ! Et y fut près demeuré messire Jean de Hainaut, oncle du dit comte ; et se partit trop envis du lieu où il étoit arrivé ; car il n’arriva mie au pays avec son neveu ; mais d’autre part. Et ainsi comme tout forcené, il se vouloit aller combattre et vendre aux Frisons, quand ses gens le prirent, qui virent la déconfiture, et le jetèrent, voulût ou non, en une nef ; et espécialement messire Robert de Glimes, qui adonc étoit écuyer pour son corps, fort et léger ; et fut le dit Robert presque mort et noyé pour le sauver. Toute fois il retourna à petite menée tout desbareté, et s’en vint au Mont-Sainte-Gertrude en Hollande, où madame sa nièce l’attendoit, femme qui fut au dessus dit comte, et l’appeloit-on madame Jeanne ains-née fille au duc Jean de Brabant ; laquelle dame fut moult désolée et déconfortée de la mort de son mari : ce fut bien raison. Si se traist la dite dame en la terre de Binch dont elle étoit douée. Ainsi vaqua la comté de Hainaut un temps, et la gouverna messire Jean de Hainaut, jusques à tant que madame Marguerite de Hainaut, mère à monseigneur le duc Aubert, se traist cette part et en prit la possession et l’héritage ; et lui en firent les seigneurs, barons, prélats, chevaliers et bonnes villes, féauté et hommage.

Cette Marguerite comtesse de Hainaut avoit à mari messire Louis de Bavière, empereur de Rome et roi d’Allemagne, si comme il est devisé au commencement de ce livre. Assez tôt après traita le roi Philippe de France, et fit traiter par le comte de Blois envers messire Jean de Hainaut, qu’il voulût être François, et il lui transporteroit la revenue qu’il avoit en Angleterre, en France, et lui assigneroit si suffisamment comme il plairoit à son conseil. Le dit messire Jean de Hainaut à ce traité ne s’accorda mie légèrement, car il avoit la fleur de sa jeunesse usée au service du roi d’Angleterre, et si le avoit toudis le roi moult aimé. Quand le comte Louis de Blois, qui avoit sa fille à femme et en avoit trois fils, Louis, Jean et Guy, vit et considéra qu’il ne pourroit entrer par celle voie, si trouva moyen, le seigneur de Fagnoelles, qui étoit compagnon au dit messire Jean de Hainaut et le plus grand de son conseil. Si fut ainsi avisé pour retraire le dessus dit de l’opinion des Anglois ; on lui fit entendant un grand temps que on ne lui vouloit payer sa revenue en Angleterre. De ce se merencolia tellement le dit messire Jean de Hainaut qu’il renonça aux fiefs, aux convenances et aux scellés qu’il avoit du roi d’Angleterre ; et tantôt que le roi de France le sçut, il envoya devers lui suffisans hommes et le retint à lui et de son conseil à certains gages, et le récompensa en son royaume d’autant de revenue et plus qu’il tenoit en Angleterre. Ainsi demeura messire Jean de Hainaut seigneur de Beaumont, François tout son vivant ; et le trouverons dorénavant en cette histoire ès armées et chevauchées que le roi de France fit, c’est à savoir, le roi Philippe et le roi Jean son fils. Or retournerons à la matière des guerres de Gascogne et de Languedoc.

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