Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 33)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CHAPITRE CCLI.

Comment le roi de France envoya son fils le duc de Normandie en Gascogne contre le comte Derby.

Si étoit informé le roi Philippe des chevauchées et des conquêts que le comte Derby avoit faits au dessus nommé pays de Gascogne, et comment il avoit pris villes, cités et châteaux, et le pays durement foulé et appovri. Si en étoit moult courroucé et avoit fait un très grand et espécial mandement que tous, nobles et non nobles, dont on se pouvoit aider en fait de bataille, fussent en la cité d’Orléans et de Bourges, ou là environ, dedans certains jours qui y furent mis ; car il vouloit le duc de Normandie son ains-né fils envoyer ès marches de Gascogne, pour résister contre la puissance des Anglois. Si s’émurent au mandement du roi grand’foison de gens, de ducs, de comtes, de barons et de chevaliers du royaume, et par espécial de Bourgogne et de Normandie ; et vint à Paris le duc Eudes de Bourgogne, et son fils le comte d’Artois et de Boulogne : si se représentèrent au roi et en son service à mille lances. Le roi les reçut et leur sçut grand gré de ce service. Si firent ces deux seigneurs passer leurs gens outre. Après vinrent le duc de Bourbon et messire Jacques de Bourbon son frère, comte de Ponthieu, aussi à grand’foison de gens d’armes.

Si revint le comte d’Eu et de Ghines, connétable de France, en très grand arroy ; aussi le comte de Tancarville, le dauphin d’Auvergne, le comte de Forez, le comte de Dampmartin, le comte de Vendôme, le sire de Coucy, le sire de Craon, le sire de Sully, l’évêque de Beauvais, le sire de Fiennes, le sire de Beaujeu, messire Jean de Châlons, le sire de Roye, et tant de barons et de chevaliers que je ne les aurois jamais tous nommés. Si s’assemblèrent ces seigneurs et leurs gens en la cité d’Orléans et là environ, voire ceux de par deçà la Loire ; et ceux de par de là, de Poitou, de Xaintonge, de La Rochelle, de Caourcin, de Limousin et d’Auvergne, ès marches de Toulouse. Si passèrent toutes ces gens d’armes outre à grand exploit, par devers Rouergues, et en trouvèrent grand’foison de venus et assemblés en la cité de Rodais, des marches d’Auvergne et de Provence. Tant firent ces seigneurs et ces gens d’armes qu’ils vinrent en la cité de Toulouse ou environ. Si se logea chacun le mieux qu’il put à Toulouse et ès villes d’environ, car tous n’eussent pu être logés en la cité, tant étoient grand nombre, cent mille têtes armées et plus. Ce fut environ Noël l’an mil trois cent quarante cinq.

CHAPITRE CCLII.

Comment le duc de Normandie prit Miremont et Ville-Franche et mit le siége devant Angoulême.

Tantôt après la fête de Noël, le duc de Normandie se partit de Toulouse atout son ost, et fit devant chevaucher ses maréchaux, le sire de Montmorency et le sire de Saint-Venant. Si se trairent tantôt et premièrement devant le châtel de Miremont que les Anglois avoient conquis en cette saison : si l’assaillirent fortement et durement. À ce jour il avoit dedans environ cent Anglois qui le gardoient, avec le capitaine, un très bon écuyer, qui s’appeloit Jean de Bristo. Cil avec ses compagnons le défendit tant qu’il put ; mais il y eut si dur assaut et si fort, car messire Louis d’Espaigne étoit là à grand’foison d’arbalétriers gennevois qui point ne s’épargnoient, que ceux du châtel ne se sçurent ni purent oncques si bien défendre que par force ils ne fussent pris et le châtel conquis, et mort la plus grand’partie de ceux qui étoient dedans, et mêmement le capitaine. Si le rafraîchirent les deux maréchaux de nouvelles gens, et puis passèrent outre et vinrent devant Ville-Franche en Agénois. Là s’arrêta tout l’ost, et l’environnèrent et puis l’assaillirent fortement. Adonc n’y étoit point le capitaine, messire Thomas Kok, mais étoit à Bordeaux devers le comte Derby qui l’avoit mandé. Tous ceux qui étoient dedans Ville-Franche ce jour se défendirent vaillamment ; mais finablement ils furent pris par force, et toute la ville courue et arse, sans déport, et occis la plus grand’partie des soudoyers qui la gardoient. Et quand ils en eurent ainsi exploité, ils passèrent outre et laissèrent le châtel tout entier, et sans abattre, dont depuis ils se repentirent ; puis se trairent devant la cité d’Angoulême, et l’assiégèrent tout entour ; car ils étoient tant de gens que bien le pouvoient faire. Dedans avoit grand’garnison de par les Anglois et un écuyer à capitaine, qui s’appeloit Jean de Norvich.

CHAPITRE CCLIII.

Comment le comte Derby envoya grand’garnison de gens d’armes dedans Ville-Franche ; et envoya le comte de Pennebruich plusieurs autres chevaliers dedans Aiguillon.

Quand le comte Derby, qui se tenoit en la cité de Bordeaux, entendit que le duc de Normandie et cils seigneurs de France étoient venus à si grand ost pour reconquérir villes, cités et châteaux que conquis avoient, et jà avoit reconquis Miremont et Ville-Franche, et toute robée et arse, hors-mis le châtel, il s’avisa d’une chose qui bonne lui sembla. Il envoya tantôt quatre chevaliers des siens, ès quels mieux se fioit, et leur dit qu’ils prissent jusques à soixante ou quatre-vingts armures de fer et trois cents archers, et s’en allassent devers Ville-Franche, et prissent le châtel qui étoit demeuré vide et entier, et le missent à point et les portes de la ville aussi ; et si les François les venoient encore assaillir que ils se défendissent bien ; car il les secourroit à quelque meschef que ce fût. Les chevaliers lui accordèrent volontiers, et se partirent de la cité de Bordeaux, si comme chargé leur fut. Or vous nommerai les dits chevaliers : messire Étienne de Tornby, messire Richard de Hebedon, messire Raoul de Hastingues et messire Normand de Finefroide. Après ce, le comte Derby pria au comte de Pennebruich, à messire Gautier de Mauny, à messire Franke de Halle, à messire Thomas Kok, à messire Jean de Lille, à messire Robert de Neuf-Ville, à messire Thomas Biset, à messire Jean de la Zouche, à messire Philippe de Beauvais, à messire Richard de Rocleve, et plusieurs autres chevaliers et écuyers qu’ils voulussent aller à Aiguillon et garder la forteresse ; car trop seroit courroucés, il le reperdoit.

Ceux se partirent, qui étoient bien quarante chevaliers et écuyers et trois cents armures de fer, parmi les archers ; et se vinrent bouter dedans le fort châtel d’Aiguillon. Si trouvèrent encore bien six vingt compagnons que le comte Derby y avoit laissés ; et pourvurent le dit châtel de vins, de farines, de chairs et de toutes autres pourvéances bien et largement. Aussi les quatre chevaliers dessus nommés, ordonnés pour aller à Ville-Franche, chevauchèrent parmi le pays, en allant celle part, et cueillirent grand’foison de bœufs, de vaches, de brebis et de moutons, de blés, d’avoines, de farines et de toutes autres pourvéances pour vivre ; et firent tout amener devant eux et acharier dedans Ville-Franche ; et reprirent le châtel et le réparèrent bien et à point, et relevèrent les murs et les portes de la ville, et firent tant qu’ils furent plus de quinze cents hommes tous aidables et pourvus de vivres pour vivre six mois tout entiers.

CHAPITRE CCLIV.

Comment le sénéchal de Beaucaire se partit du siége d’Angoulême et prit toute la garnison de Anchenis et bien huit cents grosses bêtes.

Les nouvelles vinrent en l’ost devant la cité d’Angoulême comment les Anglois avoient repris Ville-Franche, pour cause du châtel qu’ils avoient laissé sans abattre. Si se repentoit trop le duc de ce que si simplement s’en étoient partis, quand ils n’avoient ars ou abattu le châtel ; mais amender ne le pouvoit. Si se tint à siége devant la cité d’Angoulême un grand temps, et y fit par plusieurs fois assaillir ; mais peu y conquit, car elle étoit bien défendue. Quand le duc de Normandie et son conseil virent que par assaut ils ne la pourroient gagner, et qu’ils perdoient chacun jour de leurs gens à l’assaillir, si firent commander et crier que nul n’allât plus assaillir ; ainçois se délogeassent et allassent loger plus près de la cité. Tous obéirent au commandement de leur souverain : ce fut raison. Ce siége durant devant la cité d’Angoulême, vint un jour au duc de Normandie le sénéchal de Beaucaire, un vaillant chevalier, et lui dit : « Sire, je sais bien toutes les marches de ce pays ; s’il vous plaisoit, et vous me voulussiez prêter six ou sept cents armures de fer, je irois aventurer à val ce pays pour querre bêtes et vitailles ; car assez tôt nous en aurons défaut. » Tout ce plut bien au duc et à son conseil. Si prit lendemain le sénéchal plusieurs chevaliers et écuyers qui se désiroient à avancer, et se boutèrent dessous lui le duc de Bourbon, le comte de Ponthieu son frère, le comte de Tancarville, le comte de Forez, le dauphin d’Auvergne, le sire de Coucy, le sire d’Aubigny, le sire d’Offemont, le sire de Beaujeu, le sire de Pons, le sire de Parthenay, messire Guichart d’Angle, messire Saintré et plusieurs autres chevaliers et écuyers, tant qu’ils furent bien entre mille et neuf cents lances. Si montèrent à cheval sur une vesprée, et chevauchèrent toute la nuit jusques au point du jour que l’aube crevoit ; et tant exploitèrent qu’ils vinrent assez près d’une grosse ville, qui étoit nouvellement rendue aux Anglois, et l’appeloit-on Anchenis. Là endroit vint une espie au dit sénéchal, et lui dit que dedans Anchenis avoit bien six vingt armures de fer, Gascons et Anglois, et trois cents archers, qui trop défendroient la ville si on les assailloit. « Mais j’ai vu, dit l’espie, issir la proie hors de la ville, et y a bien sept ou huit cents grosses bêtes ; et sont par dessous la ville ès prés. » Quand le sénéchal de Beaucaire ouït ce, il dit aux seigneurs qui là étoient : « Mes seigneurs, je conseille que vous demeurez en cette vallée couvertement, et je m’en irai atout soixante compagnons accueillir cette grand’proie, et là vous amènerai ci en droit. Et si ces Anglois issent pour rescourre leur proie, ainsi que je pense bien qu’ils feront, je les amènerai tout fuyant jusques à vous ; car je sais bien qu’ils me chasseront follement ; et vous leur irez au-devant hardiment : si serons tous vôtres par raison. » Chacun s’assentit à ce conseil. Adonc s’en partit le dessus dit sénéchal atout soixante compagnons bien montés ; et chevauchèrent par voies couvertes autour de la ville, ainsi que l’espie les menoit, et tant qu’ils vinrent en ces beaux prés et larges où les bêtes pâturoient. Si se vont tantôt épandre et remettre ces bêtes ensemble, et puis chassèrent tout devant eux au-dessous de la ville, par une autre voie qu’ils n’étoient venus. Les gardes de la porte et la guette du châtel, qui tout ce véoient, commencèrent à faire friente et à corner et à émouvoir ceux de la ville, et les compagnons, qui espoir dormoient encore, car il étoit moult matin. Sitôt qu’ils furent éveillés, ils saillirent sus vîtement, et ensellèrent leurs chevaux, et s’assemblèrent tous en la place. Sitôt qu’ils se furent recueillis, et leur capitaine venu, un moult appert chevalier anglois qui s’appeloit messire Étienne de Lucy, ils vidèrent chacun qui mieux mieux, et ne demeurèrent en la ville, fors que les vilains, dont ils firent folie. Les Anglois, qui s’étoient mis aux champs pour rescourre leur proie, se hâtèrent durement, en écriant aux François : « Vous n’en irez mie ainsi. » Le sénéchal et sa route commencèrent à hâter leur proie, pour venir en leur embûche ; et tant firent qu’ils en furent assez près.

Quand ces seigneurs de France, où moult avoit de grands seigneurs et de vaillans hommes qui étoient là venus pour quérir les armes, virent la proie approcher et leur bon sénéchal chasser, chacun sire écria son cri et fit sa bannière hâter et passer avant ; et s’en vinrent férir de plein bond en ces Anglois qui chassoient et qui furent tous émerveillés quand ils les virent ; et fussent volontiers retournés s’ils eussent pu ; mais ils n’eurent mie loisir, car ils furent tellement épars, que en bref heure ils furent tous rués jus, pris et morts. Là fut pris le capitaine et tous ceux d’honneur qui devers lui étoient, et le demeuraut mort. Et puis chevauchèrent les François vîtement devers la ville, et entrèrent dedans d’assaut, car elle étoit sans garde ; et la première bannière qui y entra ce fut celle du duc de Bourbon. Si se saisirent Les seigneurs de la ville, et la rafraîchirent de nouvelles gens et de capitaine, et puis s’en partirent à toute leur proie et leurs prisonniers, et revinrent lendemain devant la cité d’Angoulême, où le siége se tenoit, où ils furent reçus à grand’joie. Et moult y acquit le sénéchal de Beaucaire en cette chevauchée grand’grâce, pourtant qu’il l’a voit mise sus, combien qu’il y eût eu plus grands seigneurs assez qu’il n’étoit.

CHAPITRE CCLIX.

Comment le duc de Normandie partit son ost en quatre parties pour assaillir Aiguillon et envoya querre les engins de Toulouse.

Quand vint lendemain, ces seigneurs de France s’assemblèrent, et regardèrent et avisèrent entre eux comment ils pourroient mieux et plus apertement gréver ceux du château. Si ordonnèrent, pour plus travailler leurs ennemis, qu’ils partiroient leur ost en quatre parties, desquelles la première partie assaudroit du matin jusqu’à prime, la seconde de prime jusques à midi, la tierce de midi jusques à vespres, et la quarte de vespres jusques à la nuit, car ils pensoient que les défendans ne pourroient tant durer. Si le fit ainsi par grand avis, et assaillirent par telle ordonnance cinq ou six jours. Mais ce ne leur valut rien, ains y perdirent grossement de leurs gens ; car ceux du châtel ne furent oncques si recrus, combien qu’ils fussent travaillés outre mesure, qu’ils ne s’abandonnassent au défendre si vaillamment, parquoi ceux de l’ost pussent rien gagner sur eux, non mie seulement le pont qui est devant le châtel. Et quand ils virent que assaut qu’ils y fissent ne leur profitoit rien, si en furent tous confus, et eurent autre conseil ; car ils envoyèrent quérir à Toulouse huit des plus grands engins qui y fussent, et encore en firent eux faire et charpenter quatre autres plus grands assez, et firent sans cesser ces douze engins jeter nuit et jour dedans le château. Mais ceux de la forteresse étoient si bien guérités, que oncques pierre d’engin ne les gréva, fors ès toits des maisons ; et avoient ceux du châtel bons engins qui débrisoient tous les engins de dehors ; et en peu d’heures en brisèrent six, dont ceux de l’ost furent moult courroucés. Et toujours avisoient et subtilloient comment ils les pourroient mieux gréver.

CHAPITRE CCLV.

Comment le capitaine d’Angoulême et tous ses compagnons s’en allèrent subtilement avec tous leurs biens à Aiguillon.

Ainsi se tint des seigneurs de France un grand temps le siége devant Angoulême. Et couroient les François tout le pays que les Anglois avoient conquis, et y faisoient maint destourbier, et ramenoient souvent en leur ost des prisonniers, et grands proies quand ils les trouvoient à point ; et moult y acquirent les deux frères de Bourbon grand’grâce, car ils étoient toujours des premiers chevauchans. Quand Jean de Norvich, capitaine et souverain d’Angoulême, vit et considéra que le duc de Normandie n’avoit talent de déloger, s’il n’avoit la cité à sa volonté, et sentoit que les pourvéances de laiens amenrissoient, et que le comte Derby ne faisoit nul apparent de lever le siége, et aussi que ceux de la ville s’inclinoient plus aux François que autre part, et volontiers se fussent piéça tournés, s’ils eussent osé, si se douta de trahison et que mal ne l’en prît, il et ses compagnons. Si se avisa que à toutes ces choses il pourverroit de remède, et se pourpensa d’une grand’subtilité. Droitement la nuit de la Purification Notre-Dame, à l’entrée de février, il vint aux créneaux de la cité, tout seul, sans soi découvrir de chose qu’il voulût faire ni dire, à nul homme, et fit signe de son chaperon qu’il vouloit parler à qui que ce fût. Ceux qui perçurent ce signe vinrent celle part et lui demandèrent qu’il vouloit. Il répondit : « Je parlerois volontiers à monseigneur le duc de Normandie, ou à l’un de ses maréchaux. » Ceux qui là étoient répondirent : « Demeurez là un petit, et nous irons devers lui et le vous ferons venir sans faute. » Adonc se partirent-ils de Jean de Norvich, et vinrent au logis du dit duc, et lui recordèrent que le capitaine d’Angoulême parleroit volontiers à lui ou à l’un de ses maréchaux. — « Savez-vous de quoi, dit le duc ? » Cils répondirent : « Monseigneur, nennin. » Lors s’avisa le duc et dit que lui-même iroit. Si monta à cheval, et aucuns chevaliers de son hôtel, et chevaucha jusques aux murs de la cité, et trouva Jean de Norvich qui s’appuyoit aux créneaux. Sitôt qu’il vit le duc, il ôta son chaperon et le salua. Adonc lui demanda le duc : « Jean, comment va ? Vous voulez vous rendre ? » Il répondit : « Je ne suis mie de ce conseillé à faire ; mais je vous voudrois prier que, pour révérence du jour Notre-Dame, qui sera demain, vous nous accordissiez un répit à durer le jour de demain tant seulement ; par quoi les nôtres ni les vôtres ne pussent gréver l’un l’autre, mais demeurassent en paix. » Le duc, qui n’y pensoit que tout bien, lui accorda liement, et dit : « Je le veuil. » Ainsi demeura la cité d’Angoulême en paix. Quand vint le jour de la Chandeleur au matin, Jean de Norvich s’arma, et fit armer tous ses compagnons uns et autres, et enseller leurs chevaux, et trousser tout leur harnois ; et puis fit ouvrir la porte, et se mit hors de la cité. Quand ceux de l’ost virent ces gens d’armes issir, si furent tous émerveillés et effrayés ; et se commença l’ost à émouvoir, car ils cuidoient que les Anglois leur vinssent courir sus. Adonc s’avança Jean de Norvich qui chevauchoit tout devant, et dit : « Seigneurs, seigneurs, souffrez-vous. Ne faites nul mal aux nôtres, car nous avons trêves ce jour d’hui tout entier, ainsi que vous savez, accordées par monseigneur le duc de Normandie, et de nous aussi : si vous ne le savez, si l’allez savoir ; et pouvons bien sur cette trêve aller et chevaucher quelle part que nous voulons. » Ces nouvelles vinrent au duc, pour savoir qu’il en vouloit faire. Il répondit : « Laissez-les aller, de par Dieu, quel part qu’ils voudront ; nous ne les pouvons par raison contraindre à demeurer ; je leur tiendrai ce que je leur ai promis. » Ainsi s’en alla Jean de Norvich et sa route ; et passèrent parmi l’ost du duc de Normandie, sans nul dommage ; et vinrent dedans Aiguillon où ils furent reçus à grand’joie. Si leur recorda Jean de Norvich comment il étoit parti de la cité d’Angoulême, et avoit sauvé tout le sien et aussi de ses compagnons. Si dirent les chevaliers qui là étoient qu’il avoit bien ouvré et qu’il s’étoit avisé d’une trop grand’subtilité.

CHAPITRE CCLVI.

Comment ceux d’Angoulême se rendirent au duc de Normandie ; et puis conquit le châtel de Damassan ; et comment ceux de Tonneins se rendirent ; et puis prit le port Sainte-Marie.

Quand vint lendemain du jour de la Purification Notre-Dame, les bourgeois d’Angoulême se trairent ensemble en conseil, pour savoir comment ils se maintiendroient. Tout considéré, ils eurent conseil et avis qu’ils se rendroient et mettroient en l’obéissance du duc de Normandie, ainsi que devant. Si envoyèrent en l’ost devers le dit duc de Normandie certains traiteurs, qui exploitèrent si bien que le duc les prit à merci et leur pardonna son mautalent, et entra dedans la cité et au châtel, et reçut la foi et hommage de ceux d’Angoulême. Si y établit le duc un chevalier des siens à capitaine, qui se nommoit Antoine de Villiers, et cent soudoyers avec lui, pour mieux garder la cité et le châtel que du temps passé n’avoit été. Après ces ordonnances se délogea le duc, et se traist devers le châtel de Damassan ; et y sist le duc quinze jours devant ainçois qu’il le pût avoir ; et ne fut jour qu’il n’y eût assaut. Finablement il fut conquis, et tous ceux qui étoient dedans, Anglois et Gascons, morts. Si le donna le duc, et toute la châtellerie, à un écuyer de Beauce, appert homme d’arme malement, qui s’appeloît le Borgne de Milli. Et après vint le duc de Normandie devant Tonneins qui siéd sur la rivière de Garonne ; et là trouvèrent bien garni et pourvu d’Anglois et de Gascons, qui le gardèrent et défendirent vassalement un grand temps ; et y avoit presque tous les jours assaut et escarmouche. Tant y fut le duc, et contraignit ceux de dedans, qu’ils se rendirent par composition, saufs leurs corps et leurs biens ; et les devoit le duc faire conduire jusques à Bordeaux sur son péril. Ainsi se partirent les compagnons étrangers ; mais ceux de la ville demeurèrent en l’obéissance du duc de Normandie. Et se tint là le dit duc et tout son ost sur la rivière de Garonne jusques après Pâques, qu’ils se délogèrent et se trairent devers le port Sainte-Marie, sur cette même rivière. Et là avoit environ deux cents Anglois et Gascons qui gardoient la ville et le passage, et l’avoient fortifié grandement ; mais ils furent tellement assaillis que ils furent pris par force, et tous ceux qui dedans étoient. Si le réparèrent et rafraîchirent de nouveau de gens d’armes, et puis s’en partirent les François et chevauchèrent devers Aiguillon.

CHAPITRE CCLVII.

Comment le duc de Normandie mit le siége devant le fort châtel d’Aiguillon.

Tant exploitèrent ces seigneurs de France, dont le duc de Normandie étoit chef, qu’ils vinrent devant le châtel d’Aiguillon. Si se logèrent et espartirent contre val ces beaux prés et larges, selon la rivière qui porte grand navire, chacun sire entre ses gens, et chacune connétablie par lui, ainsi que ordonné étoit par les maréchaux de l’ost. Et devez savoir que devant le fort châtel d’Aiguillon eut le plus bel ost et le plus beau siége que on eût vu, grand temps avoit, au dit royaume de France ni ailleurs ; et dura parmi cet état jusques à la Saint-Remy ; et y avoit à siége bien cent mille hommes armés, à cheval et à pied. Et ne pourroit-on raconter, par nulle histoire, siége où on eût fait tant de beaux faits d’armes et de grands appertises, qu’il avint d’une part et d’autre. Car oncques gens assiégés, ne souffrirent tant ni ne se défendirent si vaillamment, comme ceux qui furent enclos dedans Aiguillon, si comme vous orrez ci-après. Car tous les jours les convenoit combattre deux fois ou trois à ceux de l’ost, et le plus souvent du matin jusques à la nuit, sans cesser ; car toudis leur survenoient nouvelles gens, Gennevois et autres, qui ne les laissoient reposer. Les manières des assauts, comment et de quoi, je le vous veux déclarer et pleinement deviser.

CHAPITRE CCLVIII.

Comment le duc de Normandie commanda faire un pont sur la rivière devant Aiguillon, qui plusieurs fois fut dépecé par ceux du châtel.

Quand les seigneurs et les barons de France furent venus devant Aiguillon, ils regardèrent premièrement et considérèrent qu’ils ne pouvoient venir jusques à la forteresse, s’ils ne passoient la rivière, qui est large, longue et profonde. Or leur convenoit faire un pont pour la passer. Si commanda le duc que le pont fût fait, quoi qu’il coûtât. Si y vinrent, pour ce pont ouvrer, plus de trois cents charpentiers, qui y ouvroient jour et nuit. Quand les chevaliers qui dedans Aiguillon étoient, virent que ce pont étoit fait à moitié de la rivière, ils firent appareiller trois nefs, et entrèrent dedans, puis chassèrent tous ces ouvriers et les gardes aussi, et défirent, tantôt et sans délai, tout ce qu’ils avoient fait et charpenté à grand’peine, un grand temps. Quand les seigneurs de France virent ce, ils furent durement courroucés, et firent appareiller autres naves à l’encontre d’eux, et mirent dedans grand’foison de gens d’armes, Gennevois, bidaus et arbalétriers, et commandèrent aux ouvriers à ouvrer, sur la fiance de leurs gardes. Quand les ouvriers eurent ouvré un jour jusques à heure de midi, messire Gautier de Mauny, et aucuns de ses compagnons entrèrent en leurs nefs, et coururent sur ces ouvriers et leurs gardes ; et en y eut foison de morts et de blessés, et convint aux ouvriers laisser œuvre et retourner arrière. Et fut adonc défait quant qu’ils avoient fait ; et ils laissèrent des morts et des noyés grand’foison. Ces débats et cette riote recommençoient tous les jours. Au dernier, les seigneurs de France y furent si étoffément, et si bien gardèrent leurs ouvriers, que le pont fut fait, bon et fort. Si passèrent adonc les seigneurs et tout l’ost outre, armés et ordonnés par manière de bataille, et assaillirent le châtel d’Aiguillon fortement et durement, sans eux épargner. Et y eut ce jour très fort assaut et maint homme blessé, car ceux de dedans se défendoient si vassalement que merveilles seroit à recorder. Et dura cet assaut un jour tout entier ; mais rien n’y firent. Si retournèrent au soir en leurs logis, pour eux reposer et aiser ; et avoient bien de quoi ; car leur ost étoit bien pourvu de tous biens. Ceux du châtel se retrairent aussi, et remirent à point ce que brisé et rompu étoit ; car ils avoient grand’foison d’ouvriers.

CHAPITRE CCLX.

Comment mesure Gautier de Mauny et messire Charles de Montmorency se combattirent ; et comment le dit messire Charles fut déconfit.

Ainsi étoit le châtel d’Aiguillon et ceux qui le défendoient assaillis par plusieurs manières ; car presque toutes les semaines on y trouvoit et avisoit aucune chose nouvel. Et aussi ceux du châtel, pour eux défendre, ravisoient aucune chose à l’encontre. Le siége durant devant Aiguillon, avint par plusieurs fois que messire Gautier de Mauny s’en issit hors, atout cent ou cent vingt compagnons, et en alloient par outre la rivière de leur côté fourrager ; et, voyans ceux de l’ost, ramenoient souvent grand’proie ; dont les François avoient grand ennui.

Et avint un jour que messire Charles de Montmorency, maréchal de l’ost, chevauchoit et avoit bien cinq cents compagnons tous à cheval, et ramenoit grand’proie en leur ost, qu’il avoit fait recueillir sur le pays, pour avitailler l’ost ; si s’encontrèrent dessous Aiguillon ces deux chevauchées. Messire Gautier de Mauny ne vouloit mie refuser, combien qu’il eût le moins de gens ; mais se férit tantôt en ces François ; et cils entre eux. Là eut dur hutin et fort, et maint homme renversé par terre, mort et blessé ; et y firent les deux capitaines grands appertises d’armes, et vaillamment se combattirent. Toutes voies les Anglois en eussent eu le pire, car les François étoient bien cinq contre un ; mais les nouvelles vinrent dedans Aiguillon que leurs compagnons se battoient et qu’ils n’étoient mie bien partis aux François. Adonc issirent eux, qui mieux mieux, et le comte de Pennebroch tout devant : si vinrent tout à point là à la mêlée, et trouvèrent messire Gautier de Mauny qui étoit à terre, enclos de ses ennemis, et y faisoit merveilles d’armes : si fut tantôt rescous et remonté que le comte de Pennebroch fut venu. Or vous dirai que les François avoient fait. Entrementes que leurs gens se combattoient et ensonnioient les Anglois, ils chassèrent leur proie outre, et la mirent à sauveté : autrement ils l’eussent perdue ; car les Anglois qui issirent hors d’Aiguillon, pour secourir leurs compagnons, le comte de Pennebroch, messire Franke de Halle, messire Hue de Hastingues, messire Robert de Neuf-Ville et les autres se portèrent si vaillamment, que tantôt ils espartirent ces François, et rescouirent tous leurs compagnons, prirent plusieurs prisonniers, et à grand meschef se sauva messire Charles de Montmorency, qui s’en revint arrière ainsi que tout déconfit ; et les Anglois retournèrent dedans Aiguillon.

CHAPITRE CCLXI.

Comment le duc de Normandie fit assaillir Aiguillon ; et comment le pont d’Aiguillon fut conquis où il eut moult de morts et de blessés.

De tels rencontres et de tels hutins y avoit souvent, sans les assauts et les escarmouches qui étoient presque tous les jours à ceux du châtel. Et ce arguoit durement le duc de Normandie, pourtant que ceux d’Aiguillon se tenoient si vaillamment ; et étoit telle l’intention du duc qu’il ne s’en partiroit par nulle condition, si le roi de France son père ne le demandoit, si l’auroit conquis, et les Anglois qui dedans étoient mis à sa volonté. Or avisèrent les François une manière d’assaut, et fit-on un jour armer tous ceux de l’ost ; et commandèrent les seigneurs que ceux de Toulouse, ceux de Carcassonne, et ceux de Beaucaire et leurs sénéchaussées assaillissent du matin jusques à midi, et ceux de Rouergue, de Caours et d’Agénois, à leur retraite, jusques à vêpres ; et cil qui pourroit premier gagner le pont de la porte du châtel on lui donneroît tantôt cent écus. Le duc de Normandie, pour mieux fournir cet assaut, fit venir et assembler sur la rivière grand plenté de nefs et de chalans. Les plusieurs entrèrent dedans pour passer la dite rivière, et aucuns passèrent au pont. Ceux du châtel qui virent l’ordonnance de l’assaut furent tous appareillés pour défendre. Lors commença un trop plus fort assaut qu’il n’y avoit encore eu. Qui là vit gens abandonner vies et corps, et approcher le pont, pour gagner les cent écus, et presser l’un sur l’autre, si comme par envie, et qui regardât aussi ceux du châtel eux défendre vassalement, il se put bien émerveiller. Finablement, au fort de la besogne, aucuns se mirent en une nacelle en l’eau pardessous le pont, et jetèrent grands et gros crocs et havets au dit pont-levis, et puis tirèrent si fort qu’ils rompirent les chaînes qui le pont tenoient, et le avalèrent jus par force. Qui adonc vit gens lancer sur ce pont, et trébucher l’un sur l’autre, dix ou douze en un mont, et vit ceux de la porte jeter pierres, grands pots pleins de chaux et grands merreins, bien put voir grand’merveille, et gens mes-haigner et mourir et trébucher en l’eau. Toutefois fut le pont conquis par force ; mais il leur coûta grandement de leurs gens, plus qu’il ne valut. Quand le pont fut gagné, ceux de l’ost eurent plus à faire que devant, car ils ne pouvoient aviser voie comment ils pussent gagner la porte. Si se retrairent à leurs logis ; car jà étoit tard, et avoient mestier de reposer. Quand ils furent retraits, ceux du châtel issirent hors, et refirent le pont plus fort que devant.

CHAPITRE CCLXII.

Comment le duc de Normandie fit faire quatre grands kas sur quatre grands nefs pour assaillir Aiguillon ; et comment ils furent débrisés de ceux du châtel et un effondré.

Lendemain vinrent deux maîtres engigneurs au duc de Normandie et aux seigneurs de son conseil, et dirent que, si on les vouloit croire et livrer bois et ouvriers à foison, ils feroient quatre grands kas forts et hauts sur quatre grands forts nefs et que on mèneroit jusques aux murs du châtel, et seroient si hauts qu’ils surmonteroient les murs du château. À ces paroles entendit le duc volontiers, et commanda que ces quatre kas fussent faits, quoi qu’ils dussent coûter, et que on mît en œuvre tous les charpentiers du pays, et que on leur payât largement leur journée, parquoi ils ouvrissent plus volontiers et plus appertement. Ces quatre kas furent faits à la devise et ordonnance des deux maîtres, en quatre fortes nefs ; mais on y mit longuement, et coûta grands deniers. Quand ils furent parfaits, et les gens dedans entrés qui à ceux du châtel devoient combattre, et ils eurent passé la moitié de la rivière, ceux du chàtel firent descliquer quatre martinets qu’ils avoient nouvellement fait faire, pour remédier contre les quatre kas dessusdits. Ces quatre martinets jetèrent si grosses pierres et si souvent sur ces kas, qu’ils furent bientôt débrisés, et si froissés que les gens d’armes et ceux qui les conduisoient ne se purent dedans garantir. Si les convint retraire arrière, ainçois qu’ils fussent outre la rivière ; et en fut l’un effondré au fond de l’eau, et la plus grand’partie de ceux qui dedans étoient noyés ; dont ce fut pitié et dommage : car il y avoit de bons chevaliers et écuyers, qui grand désir avoient de leurs corps avancer, pour honneur acquerre.

CHAPITRE CCLXIII.

Comment le comte de Ghines et le comte de Tancarville se partirent du siége d’Aiguillon et vinrent à Paris dire au roi la manière du siége d’Aiguillon.

Quand le duc de Normandie et les seigneurs de France virent le grand meschef, et que par ce ils ne pouvoient venir à leur entente, ils furent moult courroucés, et firent les autres trois nefs et les kas cesser et retraire, et issir hors tous ceux qui dedans étoient. Si ne pouvoient les seigneurs plus aviser voie, manière, ni engin comment ils pussent le fort châtel d’Aiguillon conquerre ; et si n’y avoit prince, ni baron, tant fût grand, ni prochain de lignage du duc de Normandie, qui osât parler du déloger, ni traire autre part ; car le dit duc en avoit parlé moult avant qu’il ne s’en partiroit, si auroit le châtel à sa volonté et ceux qui dedans étoient, si le roi son père ne le remandoit. Si avisèrent les seigneurs que le comte de Ghines, connétable de France, et le comte de Tancarville se départiroient du siége et s’en retourneroient en France, pour montrer et conter au roi l’ordonnance de l’état du siége d’Aiguillon. Si se partirent de l’ost ces deux comtes dessus dits, assez par le congé du duc, et chevauchèrent tant par leurs journées qu’ils vinrent à Paris, où ils trouvèrent le roi Philippe. Si lui recordèrent la manière et l’état du siége d’Aiguillon, et comment le duc son fils l’avoit fait assaillir par plusieurs assauts, et rien n’y conquéroit. Le roi en fut tout émerveillé, et ne remanda point adonc le duc son fils ; mais vouloit bien qu’il se tînt encore devant Aiguillon, jusques à tant qu’il les eût contraints et conquis par famine, puisque par assaut ne les pouvoit avoir.

Or nous souffrirons à parler du duc de Normandie, et du siége d’Aiguillon, et parlerons du roi Édouard d’Angleterre et d’une grosse chevauchée qu’il fit en cette saison pardeçà la mer.

CHAPITRE CCLXIV.

Comment le roi d’Angleterre fit son mandement pour aller en Gascogne ; mais par le conseil de messire Godefroy de Harecourt il s’en alla en Normandie.

Si avoit ouï recorder le dessus dit roi d’Angleterre que ses gens étoient durement astreins et fort assiégés dedans le châtel d’Aiguillon, et que le comte Derby son cousin, qui se tenoit à Bordeaux, n’étoit mie fort pour tenir les champs et lever le siége du duc de Normandie de devant Aiguillon. Si se pensa qu’il mettroit sus une grosse armée de gens d’armes et les amèneroit en Gascogne, Si commanda à faire ses pourvéances tout bellement, et à mander gens parmi son royaume et ailleurs aussi où il les pensoit avoir, parmi ses deniers payans.

En ce temps arriva en Angleterre messire Godefroy de Harecourt, qui étoit banni et enchassé de France, ainsi que vous avez ouï. Si se traist tantôt devers le roi et la roine, qui se tenoient adonc à Cartesée, à quatorze lieues de la cité de Londres, sur la rivière de Tamise, qui reçurent le dit messire Godefroy moult liement ; et le retint tantôt le roi de son hôtel et de son conseil, et lui assigna belle terre et grande en Angleterre, pour lui et son état tenir et maintenir bien et étoffément. Assez tôt après eut le dit roi ordonné et appareillé une partie de ses besognes ; et avoit fait venir et assembler au hâvre de Hantonne grand’quantité de nefs et de vaisseaux ; et faisoit celle part traire toutes manières de gens d’armes et d’archers.

Environ la Saint-Jean-Baptiste, l’an mil trois cent quarante six, se partit le roi de madame la roine sa femme, et prit congé de li, et la recommanda en la garde du comte de Kent son cousin ; et établit le seigneur de Percy et le seigneur de Neufville à être gardiens de tout son royaume, avec quatre prélats, c’est à savoir, l’archevêque de Cantorbie, l’archevêque d’Yorch, l’évêque de Lincole et l’évêque de Durem. Et ne vida mie tellement son royaume qu’il n’y demeurât assez de bonnes gens pour le garder et défendre, si mestier étoit. Puis chevaucha le roi et vint sur les marches de Hantonne ; et là se tint tant qu’il eut vent pour lui et pour toutes ses gens. Si entra en son vaisseau, et le prince de Galles son fils, et messire Godefroy de Harecourt, et chacun autre sire, comte et baron entre ses gens, ainsi que ordonné étoit. Si pouvoient être en nombre quatre mille hommes d’armes et dix mille archers, sans les Yrlois et aucuns Gallois, qui suivoient son ost tout à pied.

Or vous nommerai aucuns grands seigneurs qui furent avec le dit roi : et premièrement Édouard son ains-né fils, prince de Galles, qui lors étoit en l’âge de quatorze ans ou environ, le comte de Herfort, le comte de Norenton, le comte d’Arondel, le comte de Cornouaille, le comte de Warvich, le comte de Hostidonne, le comte de Suffolch, le comte d’Askesuffort ; et des barons : messire Jean de Mortemer qui puis fut comte de la Marche, messire Jean, messire Louis et messire Roger de Beauchamp, messire Regnault de Cobehen, le sire de Moutbray, le sire de Ros, le sire de Lussy, le sire de Felleton, le sire de Brasseton, le sire de Multon, le sire de la Ware, le sire de Manne, le sire de Basset, le sire de Bercler, le sire de Willebi et plusieurs autres ; et des bacheliers, messire Jean Chandos, messire Guillaume Fitz-Varrine, messire Pierre et messire Jacques d’Audelée, messire Roger de Wettevale, messire Berthelémy de Brues, messire Richard de Pennebruges, et moult d’autres que je ne puis mie tous nommer.

Peu d’étrangers y avoit : si y étoit de la comté de Hainaut messire Oulphart de Ghistelle, et cinq ou six chevaliers d’Allemaigne, que je ne sais mie nommer.

Si singlèrent ce premier jour à l’ordonnance de Dieu, du vent et des mariniers, et eurent assez bon exploit pour aller devers Gascogne, où le roi tendoit à aller. Au tiers jour qu’ils se furent mis sur mer, le vent leur fut contraire et les rebouta sur les marches de Cornouaille ; si geurent là à l’ancre six jours. En ce termine eut le roi autre conseil, par l’ennort et information de messire Godefroy de Harecourt, qui lui conseilla pour le mieux, et faire plus grand exploit, qu’il prit terre en Normandie. Et dit bien adonc au roi le dit messire Godefroy : « Sire, le pays de Normandie est l’un des plus gras du monde ; et vous promets, sur l’abandon de ma tête, que si vous arrivez là, vous y prendrez terre à votre volonté : ni jà nul ne vous viendra au devant qui rien vous dure ; car ce sont gens en Normandie qui oncques ne furent armés, et toute la fleur de la chevalerie qui y peut être git maintenant devant Aiguillon avec le duc ; et trouverez en Normandie grosses villes et bastides qui point ne sont fermées, où vos gens auront si grand profit qu’ils en vaudront mieux vingt ans après ; et vous pourra votre navie suivir jusques bien près de Caen en Normandie. Si vous prie que je sois cru et ouï de ce voyage. Et pour certain vous et nous tous en vaudrons mieux ; car nous y trouverons or, argent, vivres et tous autres biens à grand’plenté. »

CHAPITRE CCLXIX.

Comment le roi de France fit son mandement de gens d’armes pour aller combattre le roi d’Angleterre qui gâtoit son pays de Normandie.

Ainsi par les Anglois étoit ars et exillé, robé, gâté et pillé le bon pays et gras de Normandie ; dont les plaintes et les nouvelles vinrent au roi de France, qui se tenoit en la cité de Paris, comment le roi d’Angletere étoit arrivé en Cotentin et gâtoit tout devant lui à destre et à senestre. Dont dit le roi Philippe et jura que jamais ne retoumeroient les Anglois sans être combattus, et les destourbiers et les ennuis qu’ils faisoient à ses gens leur seroient cher vendus. Si fit tantôt et sans délai le dit roi lettres écrire à grand’foison ; et envoya premièrement devers ses bons amis de l’Empire, pour ce qu’ils étoient plus lointains : premièrement au gentil roi de Behaigne que moult aimoit, et aussi à messire Charles de Behaigne son fils, qui dès lors s’appeloit roi d’Allemaigne, et en étoit roi notoirement, par l’aide et pourchas de messire Jean son père et du roi de France ; et avoit jà enchargé les armes de l’Empire.

Si leur pria le roi de France, si acertes comme il put, qu’ils vinssent à tout leur effort, car il vouloit chevaucher contre les Anglois qui lui ardoient son pays. Les dessus nommés seigneurs ne se voulurent mie excuser, mais firent leur amas de gens d’armes, d’Allemands, de Behaingnons et de Lucembourcins, et s’en vinrent en France devers le roi efforcément. Aussi escripsit le dit roi au duc de Lorraine, qui le vint servir à plus de quatre cents lances ; et y vint le comte de Saumes en Saumois, le comte de Salebruche, le comte de Flandre, le comte Guillaume de Namur, chacun à moult belle route. Encore escripsit-il et manda espécialement messire Jean de Hainaut, qui nouvellement étoit allié à lui, par le pourchas du comte Louis de Blois son fils et le seigneur de Fagnoelles. Si vint le gentil sire de Beaumont, messire Jean de Hainaut, servir le roi de France moult étoffément et à grand’foison de bonne bachelerie de la comté de Hainaut et d’ailleurs. Dont le roi eut si grand’joie de sa venue qu’il le retint pour son corps et de son plus privé et espécial conseil. Ainsi manda le roi de France partout gens d’armes, là où il les pensoit à avoir, et fit une des grosses assemblées de grands seigneurs, ducs, comtes, barons et chevaliers, que on eût vues en France cent ans paravant. Et pourtant qu’il mandoit ainsi gens partout en lointains pays, ils ne furent mie sitôt venus ni assemblés : ainçois ot le roi d’Angleterre mallement couru et ars tout le pays de Cotentin et de Normandie, ainsi que vous orrez recorder en suivant.

CHAPITRE CCLXV.

Comment le roi d’Angleterre arriva en Normandie ; et comment le roi de France y envoya le comte de Ghines son connétable et le comte de Tancarville pour garder le pays.

Le roi d’Angleterre, qui étoit alors en la fleur de sa jeunesse, et qui ne désiroit fors à trouver les armes et ses ennemis, s’inclina de grand’volonté aux paroles de messire Godefroy de Harecourt, qu’il appeloit son cousin. Si commanda à ses mariniers qu’ils tournassent vers Normandie ; et il même prit l’enseigne de l’amiral le comte de Warvich, et voulut lui-même être amiral pour ce voyage ; et se mit tout devant, comme patron et gouverneur de toute la navie ; et singlèrent au vent qu’ils avoient à volonté. Si arriva la navie du roi d’Angleterre en l’île de Cotentin sur un certain port que on appelle la Hogue-Saint-Vast. Ces nouvelles s’espartirent sur le pays, que les Anglois avoient là pris terre ; et vinrent messagers accourans jusques à Paris, devers le roi de France, envoyés de par les villes de Cotentin. Bien avoit ouï recorder le roi de France en celle saison, que le roi d’Angleterre mettoit sus une grand’armée de gens d’armes, et l’avoit-on vu sur la mer, des bandes de Normandie et Bretagne : mais on ne savoit encore quel part ils vouloient traire. Donc, sitôt que le roi entendit que les Anglois avoient pris terre en Normandie, il fit hâter son connétable le comte de Ghines, et le comte de Tancarville, qui nouvellement étoient venus d’Aiguillon, et leur dit que ils se traissent devers Caen et se tinssent là, et gardassent la ville et les marches contre les Anglois. Cils répondirent volontiers, et qu’ils en feroient leur pouvoir. Si se partirent du roi et de Paris à grand’foison de gens d’armes ; et toujours leur en venoit ; et chevauchèrent tant qu’ils vinrent en la bonne ville de Caen, où ils furent reçus à grand’joie des bourgeois et des bonnes gens d’environ, qui s’y étoient retraits. Si entendirent les dessus dits seigneurs aux ordonnances de la ville, qui pour le temps n’étoit point fermée, et aussi à faire armer et appareiller et pourvoir d’armures chacun selon son état. Or reviendrons au roi d’Angleterre qui étoit arrivé en la Hogue-Saint-Vast, assez près de Saint-Sauveur-le-Vicomte, l’héritage de messire Godefroy de Harecourt.

CHAPITRE CCLXVI.

Comment le roi d’Angleterre chéy à terre en issant de son vaissel, lequel dit que c’étoit bon signe.

Quand la navie du roi d’Angleterre eut pris terre en la Hogue, et elle fut là toute arrêtée et ancrée sur le sablon, le dit roi issit de son vaissel, et du premier pied qu’il mit à terre, il chéy si roidement que le sang lui vola hors du nez. Adonc le prirent ses chevaliers qui de-lez lui étoient, et lui dirent : « Cher sire, retraiez-vous en votre nef et ne venez mais-hui à terre, car veci un petit signe pour vous. » Dont répondit le roi tout pourvument et sans délai : « Pourquoi ? Mais est un très bon signe pour moi, car la terre me désire. » De cette réponse furent tous réjouis. Ainsi se logea le roi ce jour et la nuit, et encore lendemain tout le jour et toute la nuit, sur le sablon.

Entrementes on déchargea la navie des chevaux et de tout leur harnois, et eurent conseil là entre eux comment ils se pourroient maintenir. Si fit le roi deux maréchaux en son ost, l’un messire Godefroy de Harecourt, et l’autre, le comte de Warvich, et connétable, le comte d’Arondel ; et ordonna le comte de Hostidonne à demeurer sur leur navie, à cent hommes d’armes et quatre cents archers ; et puis eurent autre conseil comment ils chevaucheroient. Ils ordonnèrent leurs gens en trois batailles, dont l’une iroit d’un coté tout suivant la marine à destre, et l’autre à senestre, et le roi et le prince son fils iroient par terre au milieu ; et devoit toutes les nuits la bataille des maréchaux retraire au logis du roi. Si commencèrent à chevaucher et à aller ces gens d’armes, ainsi que ordonné étoit. Ceux qui s’en alloient par mer, selon la marine, prenoient toutes les nefs, petites et grands, qu’ils trouvoient, et les emmenoient avec eux. Archers et gens de pied alloient de côté, selon la marine, et roboient et pilloient et prenoient tout ce qu’ils trouvoient. Et tant allèrent et ceux de mer et ceux de terre qu’ils vinrent à un bon port de mer et une forte ville que on appelle Barfleus, et la conquirent tantôt, car les bourgeois se rendirent, pour doute de mort. Mais pour ce, ne demeura mie que toute la ville ne fût robée, et pris or, argent et riches joyaux ; car ils en trouvèrent si grand’foison, que garçons n’avoient cure de draps fourrés de vair ; et firent tous les hommes issir hors de leur ville et entrer ès vaisseaux avec eux, parcequ’ils ne vouloient mie que ces gens se pussent rassembler, pour eux gréver quand ils seroient passés outre.

CHAPITRE CCLXVII.

Comment les Anglais ardirent et robèrent une partie de Chierebourc et prirent Montebourc et Carentan, lesquels ils ardirent et robèrent et emmenèrent les gens avec eux.

Après ce que la ville de Barfleus fut prise et robée, sans ardoir, ils s’espartirent parmi le pays, selon la marine. Si y firent une grand’partie de leurs volontés, car ils ne trouvèrent homme qui leur devéast. Et allèrent tant qu’ils vinrent à une bonne ville grosse et riche et port de mer, qui s’appelle Chierebourc. Si en ardirent et robèrent une partie ; mais dedans le châtel ne purent-ils entrer, car ils le trouvèrent trop fort et trop bien garni de gens d’armes, et puis passèrent outre, et vinrent vers Montebourc et Valongne : si la prirent et robèrent toute, et puis l’ardirent ; et en telle manière grand’foison de villes en celle contrée ; et conquirent si fier et si grand avoir que merveilles seroit à penser et à nombrer. En après ils vinrent à une moult grosse ville et bien fermée que on appelle Carenten, où il a moult bon château ; et adonc y avoit grand’foison de soudoyers qui la gardoient. Adonc descendirent les seigneurs et les gens d’armes de leurs navires et vinrent devant la ville de Carenten, et l’assaillirent vîtement et fortement. Quand les bourgeois virent ce, ils eurent grand’peur de perdre corps et avoir ; si se rendirent, saufs leurs corps, leurs femmes et leurs enfans, malgré les gens d’armes et les soudoyers qui avec eux étoient ; et mirent leur avoir à volonté, car ils savoient bien qu’il étoit perdu davantage. Quand les soudoyers virent ce, ils se trairent pardevers le châtel qui étoit moult fort ; et ces seigneurs d’Angleterre ne voulurent mie laisser le châtel ainsi. Si se trairent en la ville, et firent assaillir le châtel par deux jours, si fort que, ceux qui dedans étoient et qui nul secours ne véoient, le rendirent, saufs leurs corps et leur avoir. Si s’en partirent et allèrent autre part ; et les Anglois firent leur volonté de celle bonne ville et du fort châtel, et regardèrent qu’ils ne la pouvoient tenir : si l’ardirent toute et abattirent, et firent les bourgeois de Carenten entrer en leur navie, et allèrent ens avec eux, tout ainsi qu’ils avoient fait de ceux de Barfleus, de Chierebourc, de Montebourc, et des villes voisines qu’ils avoient prises et pillées sur la marine. Or parlerons-nous un petit de la chevauchée du roi d’Angleterre, comme nous avons parlé de cette.

CHAPITRE CCLXVIII.

Comment le roi d’Angleterre fit messire Godefroy de Harecourt conduiseur de son ost, lequel ardit et exila tout le pays où il arriva.

Quand le roi d’Angleterre eut envoyé ses gens selon la marine, l’un de ses maréchaux, le comte de Warvich et messire Regnault de Cobehen ainsi que vous avez ouï, assez tôt après se partit de la Hogue-Saint-Vast, là où il étoit arrivé, et fit messire Godefroy de Harecourt conduiseur de tout son ost, pourtant qu’il savoit les entrées et les issues en Normandie ; lequel messire Godefroy se partit, comme maréchal de la route du roi, à cinq cents armures de fer et deux mille archers, et chevaucha bien six ou sept lieues loin de l’ost du roi, ardant et exillant le pays. Si trouvèrent le pays gras et plentureux de toutes choses, les granges pleines de blés, les maisons pleines de toutes richesses, riches bourgeois, chars, charrettes et chevaux, pourceaux, brebis, moutons et les plus beaux bœufs du monde que on nourrit en ce pays. Si en prirent à leur volonté desquels qu’ils voulurent, et amenèrent en l’ost du roi. Mais les varlets ne donnoient point, ni rendoient aux gens du roi l’or et l’argent qu’ils trouvoient, ainçois le retenoient pour eux.

Ainsi chevauchoit messire Godefroy de Harecourt chacun jour d’encoste le grand ost du roi, au dextre côté, et revenoit le soir à toute sa compagnie là où il savoit que le roi devoit loger ; et tel fois étoit qu’il demeuroit deux jours, quand ils trouvoient gras pays et à fourrer. Si prit le dit roi son chemin et son charroi devers Saint-Lo en Cotentin, mais ainçois qu’il y arrivât, il se logea sur une rivière, attendant ses gens qui avoient fait la chevauchée sur la marine, ainsi que vous avez ouï. Quand ils furent revenus, et ils eurent tout leur avoir mis à voiture, le comte de Warvich, le comte de Suffolch, messire Thomas de Holland et messire Regnault de Cobehen, et leur route reprirent le chemin à senestre, ardant et exillant le pays, ainsi que messire Godefroy de Harecourt faisoit ; et le roi chevauchoit entre ces batailles ; et tous les soirs se trouvoient ensemble.

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