Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 34)
CHAPITRE CCLXX.
Comment le roi d’Angleterre prit la bonne ville de Saint-Lo en Cotentin, et fut toute robée et pillée.
Vous avez ci-dessus bien ouï conter l’ordonnance des Anglois, et comment ils chevauchoient en trois batailles, les maréchaux à destre et à senestre, et le roi et le prince son fils en la moyenne. Et vous dis que le roi chevauchoit à petites journées, car ils étoient toujours logés entre tierce et midi ; et trouvoient le pays si plentureux et si garni de tous vivres qu’il ne leur convenoit faire nulles pourvéances fors que de vins ; et si en trouvoient-ils assez par raison. Si n’étoit pas de merveille si ceux du pays étoient effrayés et ébahis ; car avant ce ils n’avoient oncques vu homme d’armes, et ne savoient que c’étoit de guerre ni de bataille. Si fuyoient devant les Anglois de si loin qu’ils en oyoient parler ; et laissoient leurs maisons et leurs granges toutes pleines, ni ils n’avoient mie art ni manière du sauver ni du garder. Le roi d’Angleterre et le prince de Galles son fils avoient en leur route environ trois mille hommes d’armes, six mille archers et dix mille sergens de pied, sans ceux qui chevauchoient avec les maréchaux. Si chevaucha le roi en telle manière que je vous dis, ardant et exillant le pays, et sans point briser son ordonnance ; et ne tourna point vers la cité de Coutances, ains s’en alla devers la grosse ville de Saint-Lo en Cotentin, qui pour le temps étoit bonne ville riche et marchande, et valoit trois fois tant que la cité de Coutances. En celle ville de Saint-Lo en Cotentin avoit très grand’draperie et grosse, et grand’foison de riches bourgeois ; et trouva-t-on bien en la dite ville de Saint-Lo manans huit mille ou neuf mille, que bourgeois, que gens de métier. Quand le roi d’Angleterre fut venu assez près, il se logea dehors, car il ne voult mie loger en la ville, par doute du feu. Si envoya ses gens devant, et fut la dite ville conquise à peu de fait, courue et robée partout : ni il n’est homme vivant qui pût croire ni penser le grand avoir qui là fut gagné et robé et la grand’foison de draps qu’ils y trouvèrent. Ils en eussent donné grand marché s’il les eussent à qui vendre ; et moult y eut d’avoir conquis qui point ne vint à connoissance.
CHAPITRE CCLXXI.
Comment le roi d’Angleterre se partit de Saint-Lo et s’en alla devers Caen ; comment ceux de Caen se mirent sur les champs pour le combattre.
Quand le roi d’Angleterre et ses gens eurent fait leur volonté de la ville de Saint-Lo de Cotentin, ils s’en partirent, et prirent leur chemin pour venir encore par devers plus grosse ville trois fois, qui s’appelle Caen ; et étoit pleine de très grand’richesse, de draperie, et de toutes marchandises, de riches bourgeois, de nobles dames et de moult belles églises. Et par espécial y a deux grosses abbayes grandement riches, séant l’une à l’un des bouts de la ville et l’autre à l’autre ; et est l’une de Saint-Étienne, et l’autre de la Trinité. En celle des dames doit avoir six vingt dames à pleine prouvende. D’autre part, à l’un des lez de la ville siéd le châtel, qui est un des beaux et des forts de toute Normandie ; et en étoit capitaine adonc un bon chevalier preux et hardi de Normandie, qui s’appeloit messire Robert de Warigny, et avoit dedans le châtel en garnison avec lui trois cents Gennevois. Au corps de la ville étoient le comte d’Eu et de Ghines, pour lors connétable de France, et le comte de Tancarville, et grand’foison de bonnes gens d’armes. Si chevaucha le roi d’Angleterre celle part tout sagement, et remit ses batailles ensemble, et se logea celle nuit sur les champs, à deux petites lieues près. Et toujours le suivoit et costioit sa navie, et vint jusques à deux lieues près de Caen, en une ville et sur un hâvre que on appelle Austrehan, jusques là et sur la rivière de Orne, qui queurt parmi Caen. Là fit venir le comte de Hostidonne, qui en étoit conduiseur et patron. Le connétable de France et les autres seigneurs, qui là étoient assemblés, quittèrent moult suffisamment la ville de Caen celle nuit, et ne firent mie trop grand compte des Anglois. Lendemain au matin, lesdits seigneurs, barons et chevaliers qui là étoient, s’armèrent et firent armer leurs gens et tous les bourgeois de la ville, et puis se trairent à conseil ensemble, pour savoir comment ils se maintenroient. Si fut adonc l’intention et l’ordonnance du connétable de France et du comte de Tancarville que nul ne vidât la ville, mais gardassent les portes, le pont et la rivière, et laissassent les premiers faubourgs aux Anglois, pour ce qu’ils n’étoient point fermés ; car encore seroient-ils bien ensonniés de garder le corps de la ville qui n’étoit fermée fors que de la rivière. Ceux de la ville répondirent qu’ils ne feroient mie ainsi, et qu’ils se trairoient sur les champs et attendroient là la puissance du roi d’Angleterre, car ils étoient gens et forts assez pour les combattre. Quand le connétable ouït leur bonne volonté, si répondit : « Ce soit au nom Dieu, et vous ne combattrez point sans moi et sans mes gens. » Adonc se trairent au dehors de la ville sur les champs, et se mirent à ce commencement en assez bonne ordonnance, et firent grand semblant d’eux bien défendre et de mettre leurs vies en aventure.
CHAPITRE CCLXXII.
Comment ceux de Caen s’enfuirent sans coup férir ; et comment le connétable et le comte de Tancarville y furent pris, et bien vingt cinq chevaliers ; et fut la ville de Caen conquise.
Ce jour se levèrent les Anglois moult matin et se appareillèrent pour aller celle part. Si ouït le roi messe devant soleil levant, et puis monta à cheval, et le prince son fils, et messire Godefroy de Harecourt qui étoit maréchal et gouverneur de l’ost et par quel conseil le roi avoit ouvré et ouvroit en partie. Si se trairent tout bellement celle part, leurs batailles rangées, et chevauchoient les bannières des maréchaux tout devant : si approchèrent la grosse ville de Caen et ces gens d’armes, qui tous s’étoient traits sur les champs, et par semblant en assez bon convenant. Si très tôt que ces bourgeois de la ville de Caen virent approcher ces Anglois, qui venoient en trois batailles, drus et serrés, et aperçurent ces bannières et ces pennons à grand’foison ventiler et baloier, et ouïrent ces archers ruire, qu’ils n’a voient point accoutumé de voir ni de sentir, si furent si effrayés et déconfits d’eux-mêmes, que tous ceux du monde ne les eussent mie retenus qu’ils ne se fussent mis à la fuite : si se retraist chacun vers leur ville sans arroy, voulsist le connétable ou non. Adonc put-on voir gens frémir et ébahir, et celle bataille ainsi rangée déconfire à peu de fait, car chacun se péna de rentrer en la ville à sauveté. Là eut grand enchas et maint homme renversé et jeté par terre ; et chéoient à mont l’un sur l’autre, tant étoient-ils fort enhidés.
Le connétable de France et le comte de Tancarville et aucuns chevaliers se mirent à une porte sur l’entrée du pont à sauveté ; car bien véoient que, puisque leurs gens fuyoient, de recouvrer n’y avoit point ; car ces Anglois jà étoient entrés et avalés entre eux, et les occioient sans merci, à volonté. Aucuns chevaliers et écuyers et autres gens, qui savoient le chemin vers le châtel, se traioient celle part ; et tous les recueilloit messire Robert de Warigny, car le châtel est durement grand et plentureux. Ceux furent à sauveté qui là purent venir. Les Anglois, gens d’armes et archers, qui enchassoient les fuyans, faisoient grand’occision ; car ils ne prenoient nulli à merci. Dont il avint que le connétable de France et le comte de Tancarville, qui étoient montés en celle porte au pied du pont à sauveté, regardoient au long et à mont la rue, et véoient si grand’pestillence et tribulation que grand’hideur étoit à considérer et imaginer : si se doutèrent d’eux-mêmes qu’ils ne chéissent en ce parti, et entre mains d’archers qui point ne les connussent. Ainsi qu’ils regardoient à val en grand’doute ces gens tuer, ils aperçurent un gentil chevalier anglois, qui n’avoit qu’un œil, que on appeloit messire Thomas de Holland, et cinq ou six bons chevaliers avec lui ; lequel messire Thomas ils avisèrent, car ils s’étoient autrefois vus et compagnés l’un l’autre en Grenade et en Prusse et en autres voyages, ainsi que les chevaliers se trouvent. Si furent tous réconfortés quand ils le virent : si l’appelèrent en passant et lui dirent : « Messire Thomas, parlez à nous. » Quand le chevalier se ouït nommer, il s’arrêta tout coi, et demanda : « Qui êtes vous, seigneurs, qui me connoissez ? » Les dessus dits seigneurs se nommèrent et dirent : « Nous sommes tels ; venez parler à nous en cette porte, et nous prenez à prisonniers. » Quand le dit messire Thomas ouït cette parole, il fut tout joyeux, tant pour ce qu’il les pouvoit sauver, comme pour ce qu’il avoit, en eux prenant, une belle journée et une belle aventure de bons prisonniers, pour avoir cent mille moutons : si se traist au plus tôt qu’il put à toute sa route celle part, et descendirent lui et seize des siens, et montèrent à mont en la porte, et trouvèrent les dessus dits seigneurs et bien vingt cinq chevaliers avec eux, qui n’étoient mie bien assurs de l’occision qu’ils véoient que on faisoit sur les rues, et se rendirent tous tantôt et sans délai au dit messire Thomas qui les prit et fiança ses prisonniers ; et puis mit et laissa de ses gens assez pour les garder, et monta à cheval et s’en vint sur les rues ; et détourna ce jour à faire cruauté et plusieurs horribles faits qui eussent été faits, si il ne fût allé au devant, dont il fit aumône et gentillesse.
Avec le dit messire Thomas de Hollande avoit plusieurs gentils chevaliers d’Angleterre qui rescouirent maint meschef à faire, mainte belle bourgeoise et mainte dame de cloître à violer. Et chéy si bien adonc au roi d’Angleterre et à ses gens que la rivière qui queurt parmi la ville de Caen, qui porte grosse navire, étoit si basse et si morte qu’ils la passoient et repassoient à leur aise, sans danger du pont.
Ainsi eut et conquit le dit roi la bonne ville de Caen et en fut sire : mais trop lui coûta aussi, au voir dire, de ses gens ; car ceux qui étoient montés ès loges et ès soliers sur ces étroites rues, jetoient pierres, bancs et mortiers, et en occirent que mes-haignèrent le premier jour plus de cinq cents ; dont le roi d’Angleterre fut trop courroucé au soir quand il le sçut, et ordonna et commanda que lendemain on mît tout à l’épée, et la dite ville en feu et en flamme. Mais messire Godefroy de Harecourt alla au devant de cette ordonnance et dit : « Cher sire, veuillez refrener un petit votre courage, et vous suffise ce que vous en avez fait ; vous avez encore à faire un moult grand voyage, ainçois que vous soyez devant Calais, où vous tirez à venir ; et si a encore en cette ville grand’foison de peuple qui se défendront en leurs hôtels et maisons, si on leur court sus ; et vous pourroit trop grandement coûter de vos gens, ainçois que la ville fût exilliée, par quoi votre voyage se pourroit dérompre ; et si vous retournez sur l’emprise que vous avez à faire, il vous tourneroit à grand blâme. Si épargnez vos gens, et sachez qu’ils vous viendront très bien à point dedans un mois ; car il ne peut être que votre adversaire le roi Philippe ne doive chevaucher contre vous à tout son effort, et combattre, à quelque fin que ce soit ; et trouverez encore des détroits, des passages, des assauts et des rencontres plusieurs, par quoi les gens que vous avez, et plus encore, vous feront bien mestier ; et sans occire, nous serons bien seigneurs et maîtres de cette ville ; et nous mettront très volontiers, hommes et femmes, tout le leur en abandon. »
Le roi d’Angleterre, qui ouït et entendit messire Godefroy parler, connut assez qu’il disoit vérité et que tout ce lui pouvoit avenir qu’il lui montroit : si s’en passa atant et dit : « Messire Godefroy, vous êtes notre maréchal ; ordonnez en avant ainsi que bon vous semble, car dessus vous, tant qu’à cette fois, ne vueil je point mettre de regard. » Adonc le dit messire Godefroy de Harecourt fit chevaucher sa bannière de rue en rue, et commanda, de par le roi, que nul ne fût si hardi, sur la hart, qu’il boutât feu, occît homme, ni violât femme.
Quand ceux de Caen ouïrent ce ban, ils en furent plus assurs, et recueillirent aucuns des Anglois en leurs hôtels, sans rien forfaire ; et les aucuns ouvroient leurs coffres et leurs écrins et abandonnoient tout ce qu’ils avoient, mais qu’ils fussent assurs de leur vie. Nonobstant ce et le ban du roi et du maréchal, si y eut dedans la ville de Caen moult de vilains meurtres et pillemens, de roberie, d’arsures et de larcins faits ; car il ne peut être que en un tel ost que le roi d’Angleterre menoit, qu’il n’y ait des vilains garçons et des malfaiteurs assez et gens de petite conscience.
Ainsi furent les Anglois de la ville de Caen seigneurs trois jours ; et y conquirent et gagnèrent si fier avoir que merveilles seroit à penser. En ce séjour ils entendirent à ordonner leurs besognes, et envoyèrent par barges et par bateaux tout leur avoir et leur gain, draps, joyaux, vaisselle d’or et d’argent, et toutes autres richesses dont ils avoient grand’foison, sur la rivière jusques à Austrehem, à deux lieues loin de là, où leur grosse navire étoit ; et eurent avis et conseil, par grand’délibération, que leur navire à tout leur conquêt et leurs prisonniers ils enverroient arrière en Angleterre. Si fut ordonné le comte de Hostidonne à être conduiseur et souverain de cette navire, atout deux cents hommes d’armes et quatre cents archers. Et acheta le roi d’Angleterre le comte de Ghines, connétable de France, et le comte de Tancarville, de messire Thomas de Hollande et de ses compagnons et en paya vingt mille nobles tous appareillés.
CHAPITRE CCLXXIII.
Comment le roi d’Angleterre se partit de Caen, et prit Louviers et Vernon, et ardit et exila tout le pays jusques à deux lieues près de Paris en costiant la rivière de Seine.
Ainsi ordonna le roi d’Angleterre ses besognes, étant en la ville de Caen, et renvoya sa navire chargée d’or et d’avoir conquis, et bons prisonniers dont il y avoit jà plus de soixante chevaliers et trois cents riches bourgeois, avec ce grand’foison de saluts et d’amitiés à sa femme, la gentille roine d’Angleterre, madame Philippe.
Or laisserons-nous à parler du comte de Hostidonne et de la navire qui s’en alla vers Angleterre, et parlerons du dit roi comment il persévéra en ce voyage. Quand il eut séjourné en la ville de Caen, ainsi que vous avez ouï, et que ses gens en eurent fait leur volonté, il s’en partit et fit chevaucher ses maréchaux, ainsi comme devant, l’un d’un côté et l’autre d’autre, ardant et exillant le pays ; et prirent le chemin d’Évreux, mais point n’y tournèrent, car elle étoit trop forte et trop bien fermée ; mais ils chevauchèrent devers une autre grosse ville que on appelle Louviers.
Louviers adonc étoit une des villes de Normandie où l’on faisoit la plus grand’plenté de draperie, et étoit grosse, riche et marchande : si entrèrent les Anglois dedans et la conquirent à peu de fait, car elle n’étoit point fermée : si fut toute courue, robée et pillée, sans déport ; et y conquirent les dits Anglois très grand avoir. Quand ils en eurent fait leurs volontés, ils passèrent outre, et entrèrent en la comté d’Évreux, et l’ardirent toute, excepté les forteresses : mais oncques n’y assaillirent ville fermée ni châtel ; car le roi vouloit épargner ses gens et son artillerie, car il pensoit bien qu’il en auroit à faire, ainsi que messire Godefroy de Harecourt lui avoit dit et montré. Si se mit le roi d’Angleterre et tout son ost sur la rivière de Seine en approchant Rouen, où il avoit grand’foison de gens d’armes de Normandie ; et en étoit capitaine le comte de Harecourt, frère à messire Godefroy, et le comte de Dreux. Point ne tournèrent les Anglois vers Rouen, mais ils allèrent à Vernon, où il y a un bon châtel et fort : si ardirent la ville, mais au chàtel ne portèrent-ils point de dommage. En après ils ardirent Vernueil et tout le pays d’environ Rouen, et le Pont-de-l’Arche ; et vinrent jusques à Mante et à Meullent, et gâtèrent le pays de là environ ; et passèrent de-lez le châtel de Rolleboise, mais point ne l’assaillirent ; et partout trouvoient-ils sur la rivière de Seine les ponts défaits ; et tant allèrent qu’ils vinrent jusques à Poissy, et trouvèrent le pont rompu et défait ; mais encore étoient les estaches et les gites en la rivière. Si s’arrêta là le roi et y séjourna par cinq jours. Entrementes fut le pont refait, bon et fort pour passer son ost aisément et sans péril : si coururent ses maréchaux jusques bien près de Paris, et ardirent Saint-Germain-en-Laye et la Montjoie, Saint-Cloud et Boulogne de-lez Paris, et le Bourg-la-Roine ; dont ceux de Paris n’étoient mie bien assurs, car elle n’étoit point adonc fermée : si se doutoient que les Anglois ne venissent par outre jusque là.
Adonc s’émut le roi Philippe, et fit abattre tous les appentis de Paris, pour chevaucher plus aisément parmi Paris ; et se partit de Paris et s’en alla à Saint-Denis, là où le roi de Behaigne, messire Jean de Hainaut, le duc de Lorraine, le comte de Flandre, le comte de Blois, et très grand’baronie et chevalerie étoient. Quand les gens de Paris virent le roi leur seigneur partir, si furent plus effrayés que devant ; et vinrent à lui en eux jetant à genoux, et dirent : « Ha ! cher sire et noble roi, que voulez-vous faire ? Voulez-vous ainsi laisser et guerpir la bonne cité de Paris ? Et si sont vos ennemis à deux lieues près ; tantôt seront en cette ville, quand ils sauront que vous en serez parti ; et nous n’avons ni n’aurons qui nous defende contre eux. Sire, veuillez demeurer et aider à garder votre bonne cité. » Donc répondit le roi et dit : « Ma bonne gent, ne vous doutez de rien ; jà les Anglois ne vous approcheront de plus près. Je m’en vais jusques à Saint-Denis devers mes gens d’armes ; car je vueil chevaucher contre les Anglois et les combattre, comment qu’il soit. »
Ainsi rapaisa le roi de France la communité de Paris, qui étoit en grand doute que les Anglois les venissent assaillir et détruire, ainsi qu’ils avoient fait ceux de Caen. Et le roi d’Angleterre se tenoit en l’abbaye de Poissy-les-Dames ; et fut là le jour de Notre-Dame my-août ; et y tint sa solennité ; et sist à tables en draps fourrés d’ermines, de vermeille écarlate, sans manches.
CHAPITRE CCLXXIV.
Comment messire Godefroy de Harecourt déconfit ceux d’Amiens ; et comment le roi d’Angleterre entra au pays de Beauvoisin.
Ainsi que le roi d’Angleterre chevauchoit et qu’il alloit, son ost traînant, messire Godefroy de Harecourt chevauchoit d’autre part d’un côté, et faisoit l’avant-garde atout cinq cents hommes et douze cents archers. Si encontra le dit messire Godefroy d’aventure grand’foison de bourgeois d’Amiens, à cheval et à pied, et en grand arroy, qui s’en alloient au mandement du roi Philippe vers Paris. Si furent assaillis et combattus vîtement de lui et de sa route ; et ceux se défendirent assez vaillamment, car ils étoient grand’plenté de bonnes gens bien armés et bien ordonnés, et avoient quatre chevaliers du pays d’Amiénois à capitaines. Si dura cette bataille assez longuement, et en y eut de première venue plusieurs rués jus d’un côté et d’autre : mais finablement les Anglois obtinrent la place ; et furent les dits bourgeois déconfits et presque tous morts et pris ; et conquirent les Anglois tout leur charroy et leur harnois où il avoit grand’foison de bonnes choses ; car ils alloient â ce mandement devers le roi moult étoffément, pourtant qu’ils n’avoient été de grand temps hors de leur cité. Si en y eut bien morts sur la place douze cents. Et retourna le dit messire Godefroy sur le vespre devers le gros ost du roi, et lui recorda son aventure, dont il fut moult lie, quand il entendit que la besogne avoit été pour ses gens. Si chevaucha le roi avant et entra au pays de Beauvoisin ardant et exillant le plat pays, ainsi qu’il avoit fait en Normandie ; et chevaucha tant en telle manière qu’il s’en vint loger en une moult belle et riche abbaye que on appelle Saint-Lucien, et siéd assez près de la cité de Beauvais : si y geut le roi une nuit.
Lendemain, sitôt qu’il s’en fut parti, il regarda derrière lui, et vit que l’abbaye étoit toute enflammée : de ce fut-il moult courroucé, et s’arrêta sur les champs ; et dit que ceux qui avoient fait cet outrage, outre sa défense, le comparroient chèrement ; car le roi avoit défendu, sur la hart, que nul ne violât église, ni boutât feu en abbaye, ni en moûtier. Si en fit prendre vingt de ceux qui le feu y avoient bouté, et les fit tantôt et sans délai pendre, afin que les autres y prissent exemple.
CHAPITRE CCLXXIX.
Comment le roi d’Angleterre vint au gué de Blanche-Tache, où il trouva messire Godemar du Fay atout douze mille François, où il eut moult forte et dure bataille.
Le roi d’Angleterre ne dormit mie gramment cette nuit, ains se leva à mie nuit et fit sonner la trompette en signe de déloger. Chacun fut tantôt appareillé, sommiers troussés, chars chargés ; si se partirent sur le point du jour de la ville d’Oise-mont, et chevauchèrent sur le conduit de ce varlet, qui les menoit ; et firent tant et si bien exploitèrent qu’ils vinrent, environ soleil levant, assez près de ce gué que on appelle la Blanche-Tache. Mais le flun de la mer étoit adonc tout plein ; si ne purent passer : aussi bien convenoit-il au roi attendre ses gens qui venoient après lui. Si demeura là en droit jusques après prime que le flun s’en fût rallé ; et ainçois que le flun s’en fût r’allé, vint d’autre part messire Godemar du Fay, à grand’foison de gens d’armes envoyés de par le roi de France, si comme vous avez ouï recorder.
Si avoit le dit messire Godemar, en venant à la Blanche-Tache, rassemblé grand’foison de gens du pays, et tant qu’ils étoient bien douze mille, uns et autres, qui tantôt se rangèrent sur le pas de la rivière pour garder et défendre le passage. Mais le roi d’Angleterre ne laissa mie à passer pour ce, ains commanda à ses maréchaux tantôt férir en l’eau, et ses archers traire fortement aux François qui étoient en l’eau et sur le rivage. Lors firent les deux maréchaux d’Angleterre chevaucher leurs bannières, au nom de Dieu et de Saint-George, et eux après : si se férirent en l’eau de plein eslai les plus bachelereux, et les mieux montés devant. Là eut en la rivière fait mainte joute, et maint homme renversé d’une part et d’autre : là commença un fort hutin, car messire Godemar et les siens défendoient vaillamment le passage. Là y eut aucuns chevaliers et écuyers françois, d’Artois et de Picardie et de la charge messire Godemar, qui pour leur honneur avancer se féroient au dit gué et ne vouloient mie être trouvés sur les champs ; mais avoient plus cher à jouter en l’eau que sur terre. Si y eut, je vous dis, là fait mainte joute et mainte belle appertise d’armes ; car ceux qui là envoyés étoient pour garder et défendre le passage, étoient gens d’élite, et se tenoient tous bien rangés sur le détroit du passage de la rivière, dont les Anglois étoient durement rencontrés, quand ils venoient à l’issue de l’eau, pour prendre terre ; et y avoit Gennevois qui du trait leur faisoient moult de maux ; mais les archers d’Angleterre traioient si ouniement qu’à merveilles ; et entrementes qu’ils ensonnioient les François, gens d’armes passoient. Et sachez que les Anglois se pénoient bien d’eux combattre, car il leur étoit dit notoirement que le roi de France les suivoit à plus de cent mille hommes d’armes ; et jà étoient aucuns compagnons coureurs venus jusques aux Anglois, lesquels en rapportèrent vraies enseignes au roi de France, si comme vous orrez dire.
CHAPITRE CCLXXV.
Comment les maréchaux du roi d’Angleterre ardirent les faubourgs de Beauvais ; et comment le roi d’Angleterre prit Argies et le châtel de Poix.
Après que le roi d’Angleterre se fut parti de Saint-Lucien, il chevaucha avant au pays de Beauvoisin, et passa outre par de-lez la cité de Beauvais, et n’y voulut point assaillir, arrêter ni assiéger ; car il ne vouloit mie travailler ses gens ni allouer son artillerie sans raison ; et s’en vint ce jour loger de haute heure en une ville qu’on appelle Milly en Beauvoisin. Les deux maréchaux de l’ost passèrent si près de la cité de Beauvais et des faubourgs qu’ils ne se purent tenir qu’ils n’allassent assaillir et escarmoucher à ceux des barrières ; et partirent leurs gens en trois batailles, et assaillirent à trois portes, et dura cet assaut jusques à remontée : mais petit y gagnèrent, car la cité de Beauvais est forte et bien fermée et étoit adonc gardée de bonnes gens d’armes et de bons arbalétriers ; et si y étoit l’évêque, dont la besogne valoit mieux. Quand les Anglois aperçurent qu’ils n’y pouvoient rien conquêter, ils s’en partirent ; mais ils ardirent tous les faubourgs rez à rez des portes ; et puis vinrent au soir là où le roi étoit logé.
Lendemain le roi et tout son ost se délogèrent et chevauchèrent parmi le pays, ardant et exillant tout derrière eux ; et s’en vinrent loger en un gros village que on appelle Grandvilliers. Lendemain le roi se délogea et passa par devant Argies. Si ne trouvèrent les coureurs personne qui gardât le châtel ; si l’assaillirent et prirent à peu de fait, et l’ardirent et puis passèrent outre, ardant et exillant tout le pays d’environ ; et vinrent ainsi jusques au châtel de Poix, là où ils trouvèrent bonne ville et deux châteaux. Mais nul des seigneurs n’y étoit, fors deux belles damoiselles, filles au seigneur de Poix, qui tantôt eussent été violées, si n’eussent été deux gentils chevaliers d’Angleterre qui les en défendirent et les menèrent au roi pour elles garder ; ce furent messire Jean Chandos, et le sire de Basset, lequel roi, pour honneur et gentillesse, leur fit bonne chère et liée, et les recueillit doucement et leur demanda où elles voudroient être. Elles répondirent : « À Gorbie. » Là les fit le roi mener et conduire sans péril. Si se logea le roi celle nuit en la dite ville de Poix et ses gens là environs où ils purent.
Cette nuit parlementèrent les bons hommes de Poix et ceux des châteaux aux maréchaux de l’ost, à eux sauver et non ardoir ; et se rançonnèrent, parmi une somme de florins qu’ils durent payer lendemain, mais que le roi fût parti. Quand ce vint le matin, le roi se délogea et se mit à chemin à tout son ost, et demeurèrent aucuns de par les maréchaux pour attendre cet argent que on leur devoit délivrer. Quand ceux de la ville de Poix furent assemblés, et ils virent que le roi et tout l’ost étoient partis, et que les demeurés derrière n’étoient qu’un petit de gens, ils refusèrent à payer, et dirent qu’ils ne paieroient rien, et leur coururent sus pour occire. Ces Anglois se mirent à défense et envoyèrent après l’ost querre secours. Ceux qui chevauchèrent devers l’ost exploitèrent et firent tant qu’ils trouvèrent l’arrière-garde, dont messire Regnault de Cobehen et messire Thomas de Hollande étoient conduiseurs : si les retournèrent, et estourmirent l’ost en écriant : « Trahi, trahi ! » Et retournèrent vers Poix ceux qui les nouvelles en entendirent ; et trouvèrent leurs compagnons qui encore se combattoient à ceux de la ville. Si furent ceux de la ville de Poix durement envahis et presque tous morts, et la ville arse, et les deux châteaux abattus ; et puis retournèrent arrière devers l’ost du roi qui étoit venu à Airaines, et avoit commandé toutes manières de gens à loger, et de point passer avant, et défendu sur la hart que nul ne forfît rien à la ville, d’arsure ni d’autre chose, car il se vouloit là tenir un jour ou deux, et avoir avis et conseil par quel pas il pourroit la rivière de Somme passer mieux à son aise ; et lui besognoit bien qu’il y pensât, si comme vous orrez recorder,
CHAPITRE CCLXXVI.
Comment le roi de France se partit à grand’baronie de Saint-Denis, en poursuivant le roi d’Angleterre ; et comment le roi d’Angleterre envoya ses maréchaux jour trouver passage sur la rivière de Somme.
Or vueil je retourner au roi Philippe de France, qui étoit à Saint-Denis, et ses gens là environ ; et tous les jours lui croissoient et venoient gens de tous côtés ; et tant en avoit que sans nombre. Si étoit le dit roi parti de Saint-Denis à grand’baronie, en intention de trouver le roi d’Angleterre et de combattre à lui, car moult en avoit grand désir, pour contrevenger l’arsure de son royaume et la grand’destruction que les Anglois y avoient faite. Si chevaucha tant le dit roi de France par ses journées qu’il vint à Coppegny l’Esquissé, à trois lieues près de la cité d’Amiens ; et là s’arrêta pour attendre ses gens qui venoient de toutes parts, et pour apprendre le convenant des Anglois.
Or parlerons du roi d’Angleterre qui étoit arrêté à Airaines, si comme vous avez ouï, et avoit moult bien entendu que le roi de France le suivoit ; et si ne savoit encore là où il pourroit passer la rivière de Somme, qui est grande, large et parfonde ; et si étoient tous les ponts défaits, ou si bien gardés de bonnes gens d’armes que la rivière étoit impossible à passer. Si appela le roi ses deux maréchaux, le comte de Warvich et messire Geoffroy de Harecourt, et leur dit qu’il prissent mille hommes d’armes et deux mille archers et s’en allassent tâtant et regardant selon la rivière de Somme, si ils pourroient trouver passage où ils pussent passer sauvement.
Si se partirent les deux maréchaux dessus dits, bien accompagnés de gens d’armes et d’archers ; et passèrent parmi Long-Pré ; et vinrent au Pont-à-Remy ; et le trouvèrent bien garni de grand’foison de chevaliers et d’écuyers et de gens du pays, qui là étoient assemblés, pour le passage garder et défendre. Si vinrent là les Anglois, et se mirent en bon convenant à pied, pour les François assaillir ; et y eut grand assaut et très fort et qui dura du matin jusques à prime : mais le dit pont et la défense étoient si bien bastillés, et furent si bien défendus, que oncques les Anglois n’y purent rien conquerre ; ainçois s’en partirent, sans rien faire ; et chevauchèrent autre part et vinrent jusques à une grosse ville que on appelle Fontaine-sur-Somme. Si l’ardirent toute et robèrent, car elle n’étoit point fermée ; et puis vinrent à une autre ville que on clame Long-en-Ponthieu. Si ne purent gagner le pont, car il étoit bien garni, et fut bien défendu : si s’en partirent et chevauchèrent devers Pequigny, et trouvèrent la ville et le pont et le châtel bien garnis, parquoi jamais ne les eussent gagnés ni pris. Ainsi avoit fait le roi de France pourvoir et garnir les détroits et les passages sur la rivière de Somme, afin que le roi d’Angleterre ni son ost ne pussent passer ; car il les vouloit combattre à sa volonté, ou affamer par deçà la rivière de Somme.
CHAPITRE CCLXXVII.
Comment les maréchaux du roi d’Angleterre lui dirent qu’ils ne trouvoient point de passage ; et comment le roi de France envoya messire Godemar du Fay pour garder le passage de Blanche-Tache.
Quand les deux maréchaux du roi d’Angleterre eurent ainsi un jour entier tâté, chevauché et costié la rivière de Somme, et ils virent que de nul côté ils ne trouveroient point de passage, si retournèrent arrière à Airaines, devers le roi leur seigneur, et lui recordèrent leur chevauchée et tout ce qu’ils avoient trouvé. Ce même jour vint le roi de France gésir à Amiens à plus de cent mille hommes, et étoit le pays d’environ tout couvert de gens d’armes. Quand le roi d’Angleterre eut ouï la relation de ses deux maréchaux, si n’en fut mie plus lie ni moins pensif ; et commença fort à muser et soi merencolier ; et commanda que lendemain au plus matin ils fussent tous parmi son ost appareillés, et que on suivît les bannières des maréchaux. Le commandement du roi fut fait. Quand ce vint au matin, et le roi eut ouï sa messe devant soleil levant, si sonnèrent les trompettes de délogement, et se partirent toutes manières de gens, en suivant les deux bannières des maréchaux, qui chevauchoient tout devant, si comme ordonné étoit ; et chevauchèrent tant en cet état parmi le pays de Vimeu, en approchant la bonne ville d’Abbeville, qu’ils vinrent à Oise-mont, où grand’plenté de gens du pays s’étoient retraits sur la fiance d’un peu de défense qu’il y avoit ; et la cuidoient bien tenir et défendre contre les Anglois : mais ils faillirent à leur cuider ; car en venant ils furent envahis et assaillis si durement qu’ils perdirent la place ; et conquirent les Anglois la ville et tout ce que dedans avoit. Et y eut morts et pris grand’foison d’hommes de la ville et du pays d’environ. Si se logea le dit roi d’Angleterre au grand hôpital.
Adonc étoit le roi de France à Amiens, et avoit ses espies et ses coureurs qui couroient sur le pays et lui rapportoient le convenant des Anglois : si entendit le dit roi, par ses coureurs, que le roi d’Angleterre se délogeroit bien matin, si comme il fit, d’Araines, et chevaucheroit vers Abbeville ; car ses maréchaux avoient tâté tout contre mont la rivière de Somme et n’avoient nulle part point trouvé de passage. De ces nouvelles fut le roi de France moult lie, et pensa qu’il enclorroit le roi d’Angleterre entre Abbeville et la rivière de Somme, et le prendroit ou combattroit à sa volonté. Si ordonna tantôt le dit roi de France un grand baron de Normandie qui s’appeloit messire Godemar du Fay, à aller garder le passage de Blanche-Tache, qui est dessous Abbeville, par où il convenoit que les Anglois passassent, et non par ailleurs. Si se partit le dit messire Godemar du Fay du roi atout mille hommes d’armes et cinq mille de pied, parmi les Gennevois : si exploita tant qu’il vint à Saint-Riquier-en-Ponthieu, et de là au Crotoy où le dit passage siéd ; et encore emmena-t-il, ainsi qu’il chevauchoit celle part, grand’foison des gens du pays ; et manda les bourgeois d’Abbeville qu’ils vinssent là avec lui, pour aider à garder le passage. Si y vinrent moult étoffément en arroy ; et furent au dit passage au devant des Anglois douze mille hommes, que uns, que autres, dont il y avoit bien deux mille Tourniquiens.
CHAPITRE CCLXXVIII.
Comment le roi de France se partit d’Amiens et s’en alla vers Airaines, cuidant trouver le roi d’Angleterre ; et comment on enseigna au roi d’Angleterre le passage de Blanche-Tache.
Après cette ordonnance, le roi Philippe, qui fortement désiroit à trouver les Anglois et eux combattre, se partit d’Amiens à tout son effort, et chevaucha vers Airaines ; et vint là à heure de midi ou environ ; et le roi d’Angleterre s’en étoit parti à petite prime. Et encore trouvèrent les François grand’foison de pourvéances, chairs en hastes, pains et pâtés en fours, vins en tonneaux et en barils, et moult de tables mises que les Anglois avoient laissées, car ils s’étoient de là partis en grand’hâte.
Sitôt que le roi de France fut venu à Airaines, il eut conseil de se loger ; et lui dit-on : « Sire, logez-vous et attendez votre baronie : il est vrai que les Anglois ne vous peuvent échapper. » Donc se logea le roi en la ville mêmement ; et tout ainsi que les seigneurs venoient, ils se logeoient.
Or parlerons du roi d’Angleterre, qui étoit en la ville d’Oise-mont, et savoit bien que le roi de France le suivoit à tout son effort, et en grand’volonté de lui combattre. Si eût volontiers vu le roi d’Angleterre que il et ses gens eussent passé la rivière de Somme. Quand vint au soir et ses deux maréchaux furent revenus, qui avoient couru tout le pays jusques aux portes d’Abbeville, et été devant Saint-Valery, et là fait une grand’escarmouche, il mit son conseil ensemble, et fit venir plusieurs prisonniers du pays de Ponthieu et de Vimeu que ses gens avoient pris, et leur demanda le roi moult courtoisement : « Y a-t-il cy homme qui sache un passage, qui doit être dessous Abbeville, où nous et notre ost puissions passer sans péril ? S’il y a aucun qui le nous veuille enseigner, nous le quitterons de sa prison et vingt de ses compagnons, pour l’amour de lui. Là eut un varlet que on appeloit Gobin Agace, qui s’avança de parler, qui connoissoit le passage de la Blanche-Tache mieux que nul autre, et étoit né et nourri de là près, et l’avoit passé et repassé en celle année par plusieurs fois. Si dit au roi : « Sire, oil, en nom Dieu, je vous promets, et sur l’abandon de ma tête, que je vous mènerai bien à tel pas où vous passerez la rivière de Somme, et votre ost, sans péril ; et y a certaines mettes de passage où douze hommes le passeroient de front deux fois entre jour et nuit, et n’auroient d’eau plus avant que aux genoux ; car quand le flun de la mer est en venant, il regorge la rivière si contre mont que nul n’y pourroit passer ; mais quand ce flun, qui vient deux fois entre nuit et jour, est tout r’allé, la rivière demeure là en droit si petite que on y passe bien aise à pied et à cheval ; ce ne peut-on faire autre part que là, fors au pont d’Abbeville, qui est forte ville, grande et bien garnie de gens d’armes ; et audit passage, monseigneur, que je vous nomme, a gravier de blanche marle, fort et dur, sur quoi on peut fermement charier ; et pour ce appelle-t-on ce pas la Blanche-Tache. »
Quand le roi d’Angleterre ouït les paroles du varlet, il n’eût mie été si lie qui lui eût donné vingt mille écus et lui dit : « Compains, si je trouve vrai ce que tu nous dis, je te quitterai ta prison et à tous tes compagnons pour l’amour de toi, et te ferai délivrer cent écus nobles. » Et Gobin Agace lui répondit : « Sire, oil, en péril de ma tête ; mais ordonnez-vous sur ce pour être là sur la rive devant soleil levant. » Dit le roi : « Volontiers. » Puis fit savoir par tout son ost que chacun fût armé et appareillé au son de la trompette, pour mouvoir et partir de là pour aller ailleurs.
CHAPITRE CCLXXX.
Comment le roi d’Angleterre passa le passage de Blanche-Tache et déconfit messire Godemar du Fay et ses gens.
Sur le pas de la Blanche-Tache fut la bataille dure et forte, et assez bien gardée et défendue des François ; et mainte belle appertise d’armes y eut ce jour faite d’un côté et d’autre : mais finablement les Anglois passèrent outre, à quelque meschef que ce fût ; et se traioient, ainsi qu’ils passoient, sur les champs. Si passa le roi et le prince de Galles son fils et tous les seigneurs. Depuis ne tinrent les François guère de conroy ; et se partit, qui partir s’en put, du dit passage, comme déconfit. Quand messire Godemar vit le meschef, il se sauva au plus vite qu’il put ; et aussi firent maint de sa route ; et prirent les aucuns le chemin d’Abbeville, et les autres de Saint-Riquier. Là eut grand’occision et maint homme mort car ceux qui étoient à pied ne pouvoient fuir : si en y eut grand’foison de ceux d’Abbeville, de Montreuil, de Rue et de Saint-Riquier morts et pris ; et dura la chasse plus d’une grosse lieue. Encore n’étoient mie les Anglois tout outre sur le rivage, quand aucuns écuyers des seigneurs de France, qui aventurer se vouloient, espécialement de ceux de l’Empire, du roi de Behaigne et de messire Jean de Hainaut, vinrent sur eux, et conquirent sur les derniers aucuns chevaux et harnois ; et en tuèrent et blessèrent plusieurs sur le rivage qui mettoient peine de passer, afin qu’ils fussent tous outre.
Les nouvelles vinrent au roi Philippe de France, qui chevauchoit fortement celle matinée, et étoit parti d’Airaines ; et lui fut dit que les Anglois avoient passé la Blanche-Tache et déconfit messire Godemar du Fay et sa route. De ces nouvelles fut le roi de France moult courroucé, car il cuidoit bien trouver les Anglois sur le rivage de Somme, et là les combattre : si s’arrêta sur les champs et demanda à ses maréchaux qu’il en étoit bon de faire. Ils répondirent : « Sire, vous ne pouvez passer, car le flun de la mer est jà tout revenu. » Adonc retourna le roi de France tout courroucé, et s’en vint ce jeudi gésir à Abbeville ; et toutes ses gens suivirent son train ; et vinrent les princes et les corps des grands seigneurs loger en la dite ville, et leurs gens ès villages d’environ, car tous n’y pussent mie avoir été logés, tant y en avoit grand’foison.