Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 36)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Or vous parlerons un petit de messire Louis d’Espaigne, de messire Charles Crimaut, de messire Othe Dorie qui étoient pour le temps amiraux de la mer à huit gallées, treize barges et trente nefs chargées de Gennevois et d’Espaignols, et se tenoient sur mer entre Bretagne et Angleterre ; et portèrent par plusieurs fois grands dommages aux Anglois qui venoient rafraîchir leurs gens de pourvéances devant Vennes. Et une fois entre les autres coururent sur la navie du roi d’Angleterre qui gissoit à l’ancre snr un petit port de-lez Vennes, et n’étoit mie adonc trop bien gardée. Si occirent la plus grand’partie de ceux qui la gardoient ; et y eussent porté trop grand dommage, si les Anglois qui séoient devant Vennes n’y fussent accourus. Quand les nouvelles vinrent en l’ost, chacun y alla qui mieux mieux. Toutefois on ne se put oncques si hâter que le dit messire Louis et sa route n’enmenassent quatre nefs chargées de pourvéances, et effondrèrent trois, et périrent ceux qui dedans étoient. Adonc fut conseillé au roi qu’il fît traire une partie de sa navie au hâvre de Brest, et l’autre au hâvre de Hainebon ; si le fit si comme il fut conseillé ; et toujours se tenoit le siége devant Vennes et aussi devant Nantes et devant Rennes sans ce que aucunes gens se apparussent de par messire Charles de Blois pour lever le siége.

CHAPITRE CCX.

Comment le duc de Normandie se partit de Nantes et s’en alla à Vennes ; et comment le roi anglois manda à ceux qui étoient au siége devant Rennes qu’ils vinssent à Vennes.

Entrementes que le duc de Normandie séjournoit à Nantes, firent les chevaliers d’Angleterre, qui séoient devant la cité de Rennes, un assaut très grand et bien ordonné ; et avoient un grand temps paravant appareillé atournemens et instrumens pour assaillir ; et dura cet assaut un jour tout entier. Mais ils n’y conquirent rien ; ainçois y perdirent des leurs, et en y eut des morts et des blessés grand’foison ; car il y avoit dedans de bons chevaliers et écuyers de Bretagne, le baron d’Ancenis, le baron du Pont, messire Jean de Malestroit, Yvain Charruel et Bertrand Du Guesclin écuyer. Cils ensonnièrent si vaillamment, avec l’évêque de la dite cité, qu’ils n’y eurent point de dommage. Nonobstant ce, se tinrent là toudis les Anglois et gâtèrent tout le pays d’environ.

Adonc se partit de Nantes le duc de Normandie atout son grand ost, et eut conseil qu’il iroit devant Vennes pour plutôt trouver ses ennemis ; car l’on avoit entendu que ceux de Vennes étoient plus étreints que ceux de Rennes, et en plus grand péril d’être perdus. Si s’arroutèrent ces gens d’armes, et chevauchèrent en bon arroy et en grand convenant, quand ils furent partis de Nantes. Si les conduisoient les deux maréchaux ; et messire Geffroy de Chargny, et le comte de Ghines connétable de France, faisoient l’arrière garde.

Tant exploitèrent ces gens d’armes, dont le duc de Normandie et messire Charles de Blois étoient chefs, qu’ils vinrent assez près de Vennes, d’autre part où le roi d’Angleterre étoit logé. Si se logèrent erraument les François tout contre val uns beaux prés, grands et larges, et tendirent tentes, trefs et pavillons, et toutes manières de logis ; et firent faire les François beaux fossés et grands entour leur ost, parquoi on ne leur pût porter dommage. Si chevauchoient aucune fois les maréchaux, et messire Robert de Beaumanoir, maréchal pour le temps de Bretagne, et alloient souvent escarmoucher à l’ost des Anglois ; et les Anglois aussi sur eux : si en y avoit souvent rués jus d’une part et d’autre. Quand le roi d’Angleterre vit venir le duc de Normandie à si grand’puissance, si remanda le comte de Salebrin et le comte de Pennebruich et les autres chevaliers qui se tenoient à siége devant Rennes, par quoi il fût plus fort, si combattre le convenoit. Si pouvoient être les Anglois et les Bretons de la comtesse de Montfort environ deux mille cinq cents hommes d’armes et six mille archers et quatre mille hommes de pied : les François étoient quatre tels tant, et tous gens d’étoffe et bien appareillés.

CHAPITRE CCXC.

Comment ceux de la bataille au prince de Galles envoyèrent au roi d’Angleterre pour avoir secours ; et comment le roi leur répondit.

Cette bataille faite ce samedi entre la Broye et Crécy fut moult félonneuse et très horrible ; et y avinrent plusieurs grands faits d’armes qui ne vinrent mie tous à connoissance ; car quand la bataille commença, il étoit jà moult tard. Ce gréva plus les François que autre chose, car plusieurs gens d’armes, chevaliers et écuyers, sur la nuit, perdoient leurs maîtres et leurs seigneurs : si waucroient parmi les champs et s’embattoient souvent, à petite ordonnance, entre les Anglois, où tantôt ils étoient envahis et occis ; ni nul étoit pris à rançon ni à merci, car entre eux ils l’avoient ainsi au matin ordonné, pour le grand nombre de peuple dont ils étoient informés qui les suivoit. Le comte Louis de Blois, neveu du roi Philippe et du comte d’Alençon, s’en vint avec ses gens dessous sa bannière combattre aux Anglois, et là se porta-t-il moult vaillamment, et aussi fit le duc de Lorraine. Et dirent les plusieurs que, si la bataille eût aussi bien été commencée au matin qu’elle fut sur le vespre, il y eût eu entre les François plusieurs grands recouvrances et grands appertises d’armes, qui point n’y furent. Si y eut aucuns chevaliers et écuyers françois et de leur côté, tant Allemands comme Savoisiens, qui, par force d’armes rompirent la bataille des archers du prince, et vinrent jusques aux gens d’armes combattre aux épées, main à main, moult vaillamment ; et là eut fait plusieurs grands appertises d’armes ; et y furent, du côté des Anglois, très bons chevaliers, messire Regnault de Cobehen et messire Jean Chandos ; et aussi furent plusieurs autres, lesquels je ne puis mie tous nommer, car là de-lez le prince étoit toute la fleur de chevalerie d’Angleterre.

Et adonc le comte de Norhantonne et le comte d’Arondel, qui gouvernoient la seconde bataille et se tenoient sur aile, vinrent rafraîchir la bataille dudit prince ; et bien en étoit besoin, car autrement elle eût eu à faire ; et pour le péril où ceux qui gouvernoient et servoient le prince se véoient, ils envoyèrent un chevalier de leur conroy devers le roi d’Angleterre, qui se tenoit plus à mont sur la motte d’un moulin à vent, pour avoir aide.

Si dit le chevalier, quand il fut venu jusques au roi : « Monseigneur, le comte de Warvich, le comte de Kenfort et messire Regnault de Cobehen, qui sont de-lez le prince votre fils, ont grandement à faire, et les combattent les François moult aigrement ; pourquoi ils vous prient que vous et votre bataille les veniez conforter et aider à ôter de ce péril, car si cet effort monteplie et s’efforce ainsi, ils se doutent que votre fils n’ait beaucoup à faire. » Lors répondit le roi et demanda au chevalier, qui s’appeloit messire Thomas de Norvich : « Messire Thomas, mon fils est-il mort, ou aterré, ou si blessé qu’il ne se puisse aider ? » Cil répondit : « Nennin, monseigneur, si Dieu plaît ; mais il est en dur parti d’armes ; si auroit bien mestier de votre aide. » — « Messire Thomas, dit le roi, or retournez devers lui et devers ceux qui ci vous ont envoyé, et leur dites, de par moi, qu’ils ne m’envoient mes-huy requerre, pour aventure qui leur avienne, tant que mon fils soit en vie ; et leur dites que je leur mande qu’ils laissent à l’enfant gagner ses éperons ; car je veux, si Dieu l’a ordonné, que la journée soit sienne, et que l’honneur lui en demeure et à ceux en quelle charge je l’ai baillé. » Sur ces paroles retourna le chevalier à ses maîtres et leur recorda tout ce que vous avez ouï ; laquelle réponse les encouragea grandement ; et se reprirent en eux-mêmes de ce qu’ils l’avoient là envoyé : si furent meilleurs chevaliers que devant ; et y firent plusieurs grands appertises d’armes, ainsi qu’il apparut, car la place leur demeura à leur honneur.

CHAPITRE CCXCI.

Comment le comte de Harcourt, le comte d’Alençon, le comte de Flandre, le comte de Blois, le duc de Lorraine et plusieurs autres grands seigneurs furent déconfits et morts.

On doit bien croire et supposer que là où il avoit tant des vaillans hommes, et si grand’multitude de peuple, et où tant et telle foison de la partie des François en demeurèrent sur la place, qu’il y eut fait ce soir plusieurs grands appertises d’armes, qui ne vinrent mie toutes à connoissance. Il est bien vrai que messire Godefroy de Harecourt, qui étoit de-lez le prince et en sa bataille, eut volontiers mis peine et entendu à ce que le comte de Harecourt son frère eût été sauvé ; car il avoit ouï recorder à aucuns Anglois que on avoit vu sa bannière, et qu’il étoit avec ses gens venu combattre aux Anglois. Mais le dit messire Godefroy n’y put venir à temps ; et fut là mort sur la place le dit comte, et aussi fut le comte d’Aumale son neveu. D’autre part le comte d’Alençon et le comte de Flandre se combattoient moult vaillamment aux Anglois, chacun dessous sa bannière et entre ses gens ; mais ils ne purent durer ni résister à la puissance des Anglois, et furent là occis sur la place, et grand’foison de bons chevaliers et écuyers de-lez eux, dont ils étoient servis et accompagnés. Le comte Louis de Blois et le duc de Lorraine son serourge, avec leurs gens et leurs bannières, se combattoient d’autre part moult vaillamment, et étoient enclos d’une route d’Anglois et de Gallois, qui nullui ne prenoient à merci. Là firent eux de leurs corps plusieurs grands appertises d’armes, car ils étoient moult vaillans chevaliers et bien combattans ; mais toutes fois leur prouesse ne leur valut rien, car ils demeurèrent sur la place, et tous ceux qui de-lez eux étoient. Aussi fut le comte d’Aucerre, qui étoit moult vaillant chevalier, et le comte de Saint-Pol, et tant d’autres que merveilles seroit à recorder.

CHAPITRE CCXCII.

Comment le roi de France se partit, lui cinquième de barons tant seulement, de la bataille de Crécy, en lamentant et complaignant de ses gens.

Sur le vespre tout tard, ainsi que à jour faillant, se partit le roi Philippe, tout déconforté, il y avoit bien raison, lui cinquième de barons tant seulement. C’étoient messire Jean de Hainaut, le premier et le plus prochain de lui, le sire de Montmorency, le sire de Beaujeu, le sire d’Aubigny et le sire de Montsault. Si chevaucha le dit roi tout lamentant et complaignant ses gens, jusques au châtel de la Broye. Quand il vint à la porte, il la trouva fermée et le pont levé, car il étoit toute nuit, et faisoit moult brun et moult épais. Adonc fit le roi appeler le châtelain, car il vouloit entrer dedans. Si fut appelé, et vint avant sur les guérites ; et demanda tout haut : « Qui est là qui heurte à cette heure ? » Le roi Philippe qui entendit la voix, répondit et dit : « Ouvrez, ouvrez, châtelain, c’est l’infortuné roi de France. » Le châtelain saillit tantôt avant, qui reconnut la parole du roi de France, et qui bien savoit que jà les leurs étoient déconfits, par aucuns fuyans qui étoient passés dessous le châtel. Si abaissa le pont et ouvrit la porte. Lors entra le roi dedans, et toute sa route. Si furent là jusques à mie nuit ; et n’eut mie le roi conseil qu’il y demeurât ni s’enserràt là dedans. Si but un coup, et aussi firent ceux qui avec lui étoient, et puis s’en partirent, et issirent du châtel, et montèrent à cheval, et prirent guides pour eux mener, qui connoissoient le pays : si entrèrent à chemin environ mie nuit, et chevauchèrent tant que, au point du jour, ils entrèrent en la bonne ville de Amiens. Là s’arrêta le roi et se logea en une abbaye, et dit qu’il n’iroit plus avant tant qu’il sçût la vérité de ses gens, lesquels y étoient demeurés et lesquels étoient échappés. Or retournerons à la déconfiture de Crécy et à l’ordonnance des Anglois, et comment, ce samedi que la bataille fut, et le dimanche au matin, ils persévérèrent.

CHAPITRE CCXCIII.

Cy dit comment messire Jean de Hainaut fit partir le roi de France de la bataille, ainsi comme par force.

Vous devez savoir que la déconfiture et la perte pour les François fut moult grand et moult horrible, et que trop y demeurèrent sur les champs de nobles et vaillans hommes, ducs, comtes, barons et chevaliers, par lesquels le royaume de France fut depuis moult affoibli d’honneur, de puissance et de conseil. Et sachez que si les Anglois eussent chassé, ainsi qu’ils firent à Poitiers, encore en fût trop plus demeuré, et le roi de France même : mais nennin ; car le samedi oncques ne se partirent de leurs conrois pour chasser après hommes, et se tenoient sur leurs pas, gardans leur place, et se défendoient à ceux qui les assailloient. Et tout ce sauva le roi de France d’être pris, car le dit roi demeura tant sur la place, assez près de ses ennemis, si comme dessus est dit, qu’il fut moult tard ; et n’avoit à son département pas plus de soixante hommes, uns et autres. Et adonc le prit messire Jean de Hainaut par le frein, qui l’a voit à garder et à conseiller, et qui jà l’avoit remonté une fois, car du trait on avoit occis le coursier du roi, et lui dit : « Sire, venez-vous-en, il est temps, ne vous perdez mie si simplement ; si vous avez perdu cette fois, vous recouvrerez une autre. » Et l’emmena le dit messire Jean de Hainaut comme par force. Si vous dis que ce jour les archers d’Angleterre portèrent grand confort à leur partie, car par leur trait les plusieurs disent que la besogne se parfit, combien qu’il y eut bien aucuns vaillans chevaliers de leur côté qui vaillamment se combattirent de la main, et qui moult y firent de belles appertises d’armes et de grands recouvrances. Mais on doit bien sentir et connoître que les archers y firent un grand fait ; car par leur trait, de commencement, furent les Gennevois déconfits, qui étoient bien quinze mille, ce qui leur fut un grand avantage ; car trop grand’foison de gens d’armes richement armés et parés et bien montés, ainsi que on se montoit adonc, furent déconfits et perdus par les Gennevois, qui trébuchoient parmi eux et s’entoulloient tellement qu’ils ne se pouvoient lever ni ravoir. Et là entre les Anglois avoit pillards et ribaux, Gallois et Cornouaillois qui poursuivoient gens d’armes et archers, qui portoient grands coutilles, et venoient entre leurs gens d’armes et leurs archers qui leur faisoient voie, et trouvoient ces gens en ce danger, comtes, barons, chevaliers et écuyers ; si les occioient sans merci, comme grand sire qu’il fût. Par cet état en y eut ce soir plusieurs perdus et murdris, dont ce fut pitié et dommage, et dont le roi d’Angleterre fut depuis courroucé que on ne les avoit pris à rançon ; car il y eut grand quantité de seigneurs morts.

CHAPITRE CCXCIV.

Comment le dimanche au matin, après la déconfiture de Crécy, les Anglais déconfirent ceux de Rouen et de Beauvais.

Quand la nuit ce samedi fut toute venue et que on n’oyoit mais ni crier, ni jupper, ni renommer aucune enseigne ni aucun seigneur, si tinrent les Anglois à avoir la place pour eux, et leurs ennemis déconfits. Adonc allumèrent-ils en leur ost grand’foison de fallots et de tortis, pour ce qu’il faisoit moult brun ; et lors s’avala le roi Édouard, qui encore tout ce jour n’avoit mis son bassinet, et s’en vint, à toute sa bataille, moult ordonnément devers le prince son fils ; si l’accolla et baisa, et lui dit : « Beau fils, Dieu vous doint bonne persévérance ! vous êtes mon fils, car loyalement vous vous êtes hui acquitté ; si êtes digne de tenir terre. » Le prince à cette parole s’inclina tout bas et se humilia en honorant le roi son père ; ce fut raison.

Vous devez savoir que grand liesce de cœur et grand’joie fut là entre les Anglois, quand ils virent et sentirent que la place leur étoit demeurée et que la journée avoit été pour eux : si tinrent cette aventure pour belle et à grand’gloire, et en louèrent et regracièrent les seigneurs et les sages hommes moult grandement, et par plusieurs fois cette nuit Notre Seigneur qui telle grâce leur avoit envoyée.

Ainsi passèrent celle nuit sans nul bobant ; car le roi d’Angleterre ne vouloit mie que aucun s’en fesist. Quand vint au dimanche au matin, il fit grand’bruine, et telle que à peine pouvoit-on voir loin un arpent de terre : dont se partirent de l’ost, par l’ordonnance du roi et de ses maréchaux, environ cinq cents hommes d’armes et deux mille archers, pour chevaucher, à savoir si ils trouveroient nullui ni aucun François qui se fussent recueillis. Ce dimanche au matin s’étoient partis d’Abbeville et de Saint-Riquier en Ponthieu les communautés de Rouen et de Beauvais, qui rien ne savoient de la déconfiture qui avoit été faite le samedi : si trouvèrent, à male étreine pour eux, en leur encontre, ces Anglois qui chevauchoient, et se boutèrent entre eux, et cuidèrent de premier que ce fût de leurs gens. Sitôt que les Anglois les ravisèrent, ils leur coururent sus de grand’manière ; et là de rechef eut grand’bataille et dure ; et furent tantôt ces François déconfits et mis en chasse ; et ne tinrent nul conroy. Si en y eut morts sur les champs, que par haies, que par buissons, ainsi qu’ils fuyoient, plus de sept mille ; et si il eut fait clair, il n’en eut jà pied échappé. Assez tôt après, en une autre route, furent rencontrés de ces Anglois l’archevêque de Rouen et le grand prieur de France, qui rien ne savoient aussi de la déconfiture, et avoient entendu que le roi ne se combattroit jusques à ce dimanche ; et cuidèrent des Anglois que ce fussent leurs gens : si s’adressèrent devers eux, et tantôt les Anglois les envahirent et assaillirent de grand’volonté. Et là eut de rechef grand’bataille et dure, car ces deux seigneurs étoient pourvus de bonnes gens d’armes ; mais ils ne purent durer longuement aux Anglois, ainçois furent tantôt déconfits et presque tous morts. Peu se sauvèrent ; et y furent morts les deux chefs qui les menoient, ni oncques il n’y eut pris homme à rançon.

Ainsi chevauchèrent cette matinée ces Anglois, quérans aventures : si trouvèrent et rencontrèrent plusieurs François qui s’étoient fourvoyés le samedi, et qui avoient cette nuit geu sur les champs, et qui ne savoient nulles nouvelles de leur roi ni de leurs conduiseurs : si entrèrent en pauvre étreine pour eux, quand ils se trouvèrent entre les Anglois ; car ils n’en avoient nulle mercy et mettoient tout à l’épée. Et me fut dit que de communautés et de gens de pied des cités et des bonnes villes de France, il y en y eut mort, ce dimanche au matin, plus quatre fois que le samedi que la grosse bataille fut.

CHAPITRE CCXCIX.

Comment messire Gautier de Mauny quitta à un chevalier normand sa rançon pour lui impétrer un sauf conduit du duc de Normandie pour chevaucher lui vingtième par France jusques à Calais.

Depuis ne demeura guères de temps que le dit messire Gautier de Mauny, qui grand désir avoit de venir devant Calais et de voir son seigneur le roi d’Angleterre, mit en parole le chevalier normand qu’il tenoit pour son prisonnier, et lui demanda quelle quantité d’argent pour sa rançon il pourroit payer. Cil répondit, ainsi comme cil qui sa délivrance vit volontiers, que jusques à trois mille écus paieroit-il bien. Donc dit messire Gautier moult courtoisement : « Sire, je sais bien que vous êtes du sang du duc de Normandie, et moult aimé de lui et très espécial en son conseil, si vous dirai que vous ferez : je vous recreray sur votre foi, et vous partirez de cy, et irez devers le duc votre seigneur, et m’impètrerez un sauf conduit, pour moi vingtième tant seulement, à chevaucher parmi France, payant courtoisement tout ce que je dépendrai ; et si ce me pouvez impétrer du duc ou du roi, ne me chault duquel, je vous quitterai votre rançon, et vous en saurai gré ; car je désire tant à voir mon cher seigneur le roi d’Angleterre que ce me tournera à grand plaisance, si le sauf conduit vous me rapportez ; et afin que vous l’entendiez, je ne vueil gésir en une ville que une nuit, tant que je serai venu devant Calais ; et si ce vous ne pouvez faire, vous reviendrez dedans un mois tenir prison dedans cette forteresse. » Le chevalier répondit qu’il en feroit son plein pouvoir. Si se partit d’Aiguillon et le reçut le dit messire Gautier sur sa foi. Si chevaucha tant le dit chevalier qu’il vint à Paris, là où il trouva le duc de Normandie, son seigneur, qui lui fit grand’chère et lui demanda de son état, et comment il avoit finé. Le chevalier lui conta toute la besogne et comment messire Gautier de Mauny lui vouloit quitter sa rançon, mais qu’il eût un sauf conduit qu’il pût passer parmi le royaume de France paisiblement, lui vingtième, et venir jusques à Calais. Le duc lui accorda, et lui fit écrire tout tel qu’il le voult demander et avoir ; et le prit sous le scel du dit duc, et s’en passa atant ; et exploita depuis tant par ses journées qu’il retourna en Aiguillon, et montra au dit messire Gautier tout ce qu’il avoit fait et exploité. Du quel exploit et sauf conduit messire Gautier eut grand’joie, et quitta tantôt le dit chevalier Normand de sa rançon, et s’ordonna pour passer parmi le royaume de France sur le confort de sa lettre.

CHAPITRE CCXCV.

Comment le roi d’Angleterre fit chercher les morts pour en savoir le nombre, et fit enterrer les corps des grands seigneurs.

Le dimanche, ainsi que le roi d’Angleterre issoit de la messe, revinrent les chevaucheurs et les archers, qui envoyés avoient été pour découvrir le pays, et savoir si aucune assemblée et recueillette se faisoit des François : si recordèrent au roi tout ce qu’ils avoient vu et trouvé, et lui dirent bien qu’il n’en étoit nul apparent. Adonc eut conseil le roi qu’il enverroît chercher les morts pour savoir quels seigneurs étoient là demeurés. Si furent ordonnés deux moult vaillans chevaliers pour aller là, et en leur compagnie trois hérauts pour reconnoître leurs armes et deux clercs pour écrire et enregistrer les noms de ceux qu’ils trouveroient. Les deux chevaliers furent messire Regnault de Cobehen et messire Richard de Stanfort. Si se partirent du roi et de son logis, et se mirent en peine de voir et visiter tous les occis. Si en trouvèrent si grand’foison qu’ils en furent tous émerveillés ; et cherchèrent au plus justement qu’ils purent ce jour tous les champs, et y mirent jusques à vespres bien basses. Au soir, ainsi que le roi d’Angleterre devoit aller souper, retournèrent les dessus nommés deux chevaliers devers le roi, et firent juste rapport de tout ce qu’ils avoient vu et trouvé. Si dirent que onze chefs de princes étoient demeurés sur la place, quatre vingt bannerets, douze cents chevaliers d’un écu, et environ trente mille hommes d’autres gens. Si louèrent le dit roi d’Angleterre, le prince son fils et tous les seigneurs, grandement Dieu, et de bon courage, de la belle journée qu’il leur avoit envoyée, que une poignée de gens qu’ils étoient au regard des François, avoient ainsi déconfit leurs ennemis. Et par espécial, le roi d’Angleterre et son fils complaignirent longuement la mort du vaillant roi de Behaigne, et le recommandèrent grandement, et ceux qui de-lez lui étoient demeurés.

Si arrêtèrent encore là celle nuit, et le lundi au matin ils ordonnèrent de partir ; et fit le dit roi d’Angleterre, en cause de pitié et de grâce, tous les corps des grands seigneurs, qui là étoient demeurés, prendre et ôter de dessus la terre et porter en un moûtier près de là, qui s’appelle Montenay, et ensevelir en sainte terre ; et fit à savoir à ceux du pays qu’il donnoit trêves trois jours pour chercher le champ de Crécy et ensevelir les morts ; et puis chevaucha outre vers Montreuil sur la mer ; et ses maréchaux coururent devers Hesdin, et ardirent Waubain et Serain ; mais au dit châtel ne purent-ils rien forfaire, car il étoit trop fort ; et si étoit bien gardé. Si se logèrent ce lundi sur la rivière de Hesdin, du côté devers Blangis, et lendemain ils passèrent outre et chevauchèrent devers Boulogne. Si ardirent en leur chemin la ville de Saint-Josse et le Neuf-Châtel ; et puis Estaples et Rue et tout le pays de Boulonnois ; et passèrent entre les bois de Boulogne et la forêt de Hardelo, et vinrent jusques à la grosse ville de Wissant. Là se logea ledit roi et le prince et tout l’ost, et s’y rafraîchirent un jour ; et le jeudi s’en partirent et s’en vinrent devant la forte ville de Calais. Or parlerons un petit du roi de France, et conterons comment il persévéra.

CHAPITRE CCXCVI.

Comment le roi de France fut courroucé des seigneurs de son sang qui morts étoient en la bataille ; et comment il voulut faire pendre messire Godemar du Fay.

Quand le roi Philippe fut parti de la Broye, ainsi que ci-dessus est dit, à moult peu de gent, il chevaucha celle nuit tant que le dimanche au point du jour il vint en la lionne ville d’Amiens, et là se logea en l’abbaye du Gard. Quand le roi fut là arrêté, les barons et les seigneurs de France et de son conseil qui demandoient pour lui, y arrêtèrent aussi, ainsi qu’ils venoient. Encore ne savoit le dit roi la grand’perte des nobles et des prochains de son sang qu’il avoit perdus. Ce dimanche au soir on lui en dit la vérité. Si regretta grandement messire Charles son frère le comte d’Alençon, son neveu le comte de Blois, son serourge le bon roi de Behaigne, le comte de Flandre, le duc de Lorraine et tous les barons et les seigneurs, l’un après l’autre. Et vous dis que messire Jean de Hainaut étoit adonc de-lez lui, et celui en qui il avoit la plus grand’fiance, et lequel fit un moult beau service à messire Godemar du Fay ; car le roi étoit fort courroucé sur lui, si que il le vouloit faire pendre, et l’eût fait sans faute, si n’eût été le dit messire Jean de Hainaut, qui lui brisa son ire et excusa le dit messire Godemar. Et étoit la cause que le roi disoit que il s’étoit mauvaisement acquitté de garder le passage de Blanche-Tache, et que par sa mauvaise garde les Anglois étoient passés outre en Ponthieu, par quoi il avoit reçu celle perte et ce grand dommage. Au propos du roi s’inclinoient bien aucuns de son conseil, qui eussent bien voulu que le dit messire Godemar l’eût comparé, et l’appeloient traître : mais le gentil chevalier l’excusa, et de raison partout ; car comment put-il avoir défendu ni résisté à la puissance des Anglois, quand toute la fleur de France n’y put rien faire ? Si passa le roi son mautalent adonc, au plus beau qu’il put, et fit faire les obsèques, l’un après l’autre, de ses prochains, et puis se partit d’Amiens et donna congé à toutes manières de gens d’armes, et retourna devers Paris. Et jà avoit le roi d’Angleterre assiégé la forte ville de Calais.

CHAPITRE CCXCVII.

Comment le roi d’Angleterre mit le siége devant Calais.

De la ville de Calais étoit capitaine un gentil chevalier de Bourgogne et vaillant aux armes, qui s’appeloit messire Jean de Vienne. Avec lui étoient plusieurs bons chevaliers d’Artois et de la comté de Ghines, tels que messire Arnoul d’Audrehen, messire Jean de Surie, messire Baudouin de Bellebronne, messire Geoffroy de la Mote, messire Pepin de Werre, et plusieurs autres chevaliers et écuyers, lesquels trop loyalement s’en acquittèrent, si comme vous orrez recorder en suivant.

Quand le roi d’Angleterre fut venu premièrement devant la ville de Calais, ainsi que celui qui moult la désiroit à conquérir, il l’assiégea par grand’manière et de bonne ordonnance, et fit bâtir et ordonner entre la ville et la rivière et le pont de Nieulai hôtels et maisons, et charpenter de gros merrein, et couvrir les dites maisons, qui étoient assises et ordonnées par rues bien et faiticement, d’estrain et de genets, ainsi comme s’il dût là demeurer dix ou douze ans ; car telle étoit son intention qu’il ne s’en partiroit, par hiver ni par été, tant qu’il l’eût conquise, quel temps ni quelle peine il y dût mettre ni prendre. Et avoit en cette neuve ville du roi toutes choses nécessaires appartenans à un ost, et plus encore, et place ordonnée pour tenir marché le mercredi et le samedi : et là étoient merceries, boucheries, halles de draps et de pain et de toutes autres nécessités ; et en recouvroit-on tout aisément pour son argent ; et tout ce leur venoit tous les jours, par mer, d’Angleterre et aussi de Flandre, dont ils étoient confortés de vivres et de marchandises. Avec tout ce, les gens du roi d’Angleterre couroient moult souvent sur le pays, en la comté de Ghines, en Therouenois, et jusques aux portes de Saint-Omer et de Boulogne ; si conquéroient et ramenoient en leur ost grand’foison de proie, dont ils étoient rafraîchis et ravitaillés. Et point ne faisoit le roi ses gens assaillir la dite ville de Calais, car bien savoit qu’il y perdroit sa peine et qu’il se travailleroit en vain. Si épargnoit ses gens et son artillerie, et disoit qu’il les affameroit, quelque long terme qu’il y dût mettre, si le roi Philippe de France de rechef ne le venoit combattre et lever le siége.

Quand messire Jean de Vienne, qui capitaine étoit de Calais, vit que le roi d’Angleterre se ordonnoit et aménageoit pour là tenir le siége, et que c’étoit tout acertes, il fit une ordonnance dedans la ville de Calais, telle que toutes manières de menues gens, qui pourvéances n’avoient, vuidassent sans point d’arrêt. Si en vuidèrent et partirent un mercredi au matin, que hommes, que femmes, que enfans, plus de dix sept cents ; et passèrent parmi l’ost du roi d’Angleterre. Et leur fut demandé pourquoi ils vuidoient. Ils répondirent que ils n’avoient de quoi vivre. Adonc leur fit le roi grâce de passer et aller parmi son ost sauvement, et leur fit à tous et à toutes donner à dîner bien et largement, et après dîner, à chacun deux esterlins ; laquelle grâce et aumône on recommanda à moult belle : ce fut bien raison. Or nous souffrirons un petit à parler du siége de Calais, et retournerons au duc de Normandie qui séoit devant Aiguillon.

CHAPITRE CCXCVIII.

Comment messire Philippe de Bourgogne fut mort devant Aiguillon ; et comment le duc de Normandie se partit du siége d’Aiguillon par le commandement du roi son père.

Le duc de Normandie se tenoit devant Aiguillon, et dedans avoit assiégé les bons chevaliers d’Angleterre, messire Gautier de Mauny et les autres, qui si vaillamment s’y étoient tenus et tinrent toudis, le siége pendant et durant, et qui tant de belles appertises d’armes y firent, si comme ci-dessus est recordé, pour lesquelles grands appertises le dit duc avoit parlé si avant que point ne s’en partiroit, si auroit pris la forteresse et ceux qui dedans étoient. Or avint, ce siége étant, environ la mi-août, que une escarmouche se fit devant le château d’Aiguillon, et se monteplia tellement que, par convoitise d’armes, la plus grand’partie de ceux de l’ost y allèrent. Adonc étoit là venu nouvellement en l’ost messire Philippe de Bourgogne, fils au duc Eudes de Bourgogne, pour le temps comte d’Artois et de Boulogne, et cousin germain du dit duc de Normandie, lequel étoit un moult jeune chevalier et plein de grand’volonté, ainsi que là le montra ; car si très tôt que l’escarmouche fut commencée, il ne voulut pas être des derniers, mais s’arma et monta sur un coursier fort et roide malement ; et de grand’hâte, pour plutôt être et venir à l’escarmouche, le dit Philippe prit une adresse parmi les champs, et brocha coursier des éperons, lequel coursier qui étoit grand et fort, s’écueillit à courir et emporta le chevalier malgré lui, si que, en traversant et saillant un fossé, le coursier trébucha et chéy, et jeta le dit messire Philippe dessous lui. Mais oncques il ne put être aidé ni secouru si à temps qu’il ne fût si confroissé que oncques puis il n’eut santé ; et mourut de celle blessure, dont le duc de Normandie fut moult courroucé ; ce fut bien raison. Assez tôt après cette aventure et le trépas messire Philippe, les nouvelles vinrent en l’ost de la déconfiture de Crécy ; et remandoit le roi Philippe son fils le duc de Normandie, et lui enjoignoit très espécialement que toutes paroles et essoines mises arrière, il se partît et défit son siége, et retournât en France pour aider à défendre et garder son héritage que les Anglois lui détruisoient ; et encore lui signifioit-il clairement le grand dommage des nobles et prochains de son sang, qui demeurés étoient à Crécy.

Quand le duc de Normandie eut lu ces lettres, il pensa sus moult longuement, et en demanda conseil aux comtes et aux barons qui de-lez lui étoient ; car moult envis se partoit, pour cause de ce qu’il avoit parlé si avant du siége tenir : mais aussi il n’osoit aller contre le mandement du roi son père. Et me semble que adonc il fut si conseillé des plus espéciaux de son conseil que, au cas que le roi son père le mandoit si espécialement, il se pouvoit bien partir sans forfait. Si fut adonc ordonné et arrêté que lendemain on se délogeroit et retourneroit-on en France. Quand vint au point du jour, on se commença à déloger et à trousser tentes et trefs et toutes autres ordonnances, et recueillir moult hâtivement, et mettre à voie et à chemin. Les compagnons, qui dedans Aiguillon se tenoient, furent durement émerveillés pourquoi si soudainement les François se délogeoient. Si se coururent armer, au plus tôt qu’ils purent, et montèrent sur leurs chevaux, le pennon messire Gautier de Mauny devant eux, et se partirent vigoureusement, et s’en vinrent bouter en l’ost du duc, qui tous n’étoient mie encore délogés ni mis à voie ; si en ruèrent par terre plusieurs, et occirent et découpèrent, et firent un grand esparsin, et en prirent d’uns et d’autres plus de soixante qu’ils ramenèrent arrière en leur forteresse. Et entre les autres prisonniers, il y eut un grand chevalier de Normandie cousin du duc, et moult prochain de son conseil, auquel messire Gautier de Mauny demanda pour quelle cause le duc de Normandie si soudainement se partoit et quelle chose étoit là avenue entre eux. Le chevalier moult à ennuis leur dit. Toutefois il fut tant apparlé et demené du dit messire Gautier, que il lui recorda la besogne ainsi comme elle alloit, et comment le roi d’Angleterre étoit arrivé en Normandie, et tout le voyage qu’il avoit fait, et les passages qu’il avoit passés, et en la fin à Crécy en Ponthieu déconfit le roi de France et toute sa puissance ; et lui conta par nom les princes et les seigneurs qui morts y étoient, et en fin de voyage le roi d’Angleterre avoit assiégé la forte ville de Calais. Quand messire Gautier de Mauny entendit ce, si en fut grandement réjoui ; et aussi furent tous les compagnons ; et en firent pour ces nouvelles meilleur compagnie à leurs prisonniers. Et le duc de Normandie s’en revint en France devers le roi Philippe son père et la roine sa mère, qui volontiers Le virent.

CHAPITRE CCXI.

Comment le pape Clément VI envoya deux cardinaux en légation en Bretagne ; et comment les dits cardinaux firent trêves à trois ans entre le roi d’Angleterre et le duc de Normandie.

Moult furent ces deux osts devant Vennes beaux et grands ; et avoit le roi d’Angleterre bâti son siége par telle manière que les François ne pouvoient venir à lui par nul avantage. Depuis que le duc de Normandie fut là venu, ne fit point le roi d’Angleterre assaillir la cité de Vennes, car il vouloit épargner ses gens et son artillerie. Ainsi furent-ils l’un devant l’autre un grand temps et bien avant en l’hiver. Si y envoya le pape Clément VI, qui régnoit pour le temps, deux cardinaux en légation, le cardinal de Prenestes, et le cardinal de Clermont, qui souvent chevauchèrent de l’un ost à l’autre, pour accorder ces parties : mais ils les trouvèrent si durs et si mal descendans à accord, qu’ils ne les pouvoient approcher de nulle paix. Ce traité durant il y avoit souvent des issues et des escarmouches et des poingnis l’un sur l’autre, ainsi que les fourriers se trouvoient. Si en y avoit des pris et des rués jus ; et n’osoient les Anglois par espécial aller en fourrage, fors en grand’compagnie ; car toutes fois qu’ils chevauchoient ils étoient en grand péril pour les embûches que on mettoit sur eux. Avec tout ce, messire Louis d’Espaigne et sa route gardoient si soigneusement le pas de la mer que à trop grand mésaise venoit rien en l’ost des Anglois ; et y eurent moult de disettes. Et étoit l’intention du duc de Normandie et de ses gens qu’ils tenoient là pour tout assiégé le roi d’Angleterre et son ost ; car bien savoient qu’ils avoient grand’nécessité de vivres. Et les eussent tenus voirement en grand danger : mais ils étoient aussi contraints du froid temps, car nuit et jour il pleuvoit sur eux, qui leur fit moult de peines, et perdirent la plus grand’partie de leurs chevaux ; et les convint déloger et traire sur les champs, pour la grand’foison d’eau qui étoit éparse en leurs logis. Si regardèrent les seigneurs qu’ils ne pouvoient longuement souffrir celle peine. Si commencèrent les cardinaux à traiter pour avoir trêves à durer trois ans. Ce traité passa ; et furent là les trêves données et accordées entre ces parties à durer trois ans tous accomplis ; et les jurèrent le roi d’Angleterre et le duc de Normandie à non enfreindre.

CHAPITRE CCXII.

Comment le sire de Cliçon, le sire de Malestroit et son fils et plusieurs autres chevaliers et escuyers furent accusés de trahison et mis à mort de par le roi de France.

Ainsi se défit cette grand’assemblée, et se leva le siége de Vennes, et se retrait le duc de Normandie devers Nantes, et amena les deux cardinaux avec lui ; et le roi d’Angleterre devers Hainebon où la comtesse de Montfort se tenoit. Encore fut là fait l’échange du baron de Stanfort et du sire de Cliçon ; et demeura messire Hervey de Léon en prison devers le roi d’Angleterre, dont ses amis ne furent mie plus lies ; et eut adonc en plus cher la délivrance de messire Hervey de Léon, messire Charles de Blois, que du seigneur de Cliçon ; mais le roi d’Angleterre ne le voult adonc faire autrement. Quand le roi d’Angleterre eut été une espace de temps en Hainebon avec la comtesse de Montfort, et entendu à ses besognes, il prit congé, et l’enchargea aux deux frères de Penefort, à messire Guillaume de Quadudal et aux autres ; et puis se trait en mer, et emmena toute sa chevalerie, dont il y avoit grand’foison ; et revint en Angleterre, environ Noël. Et aussi le duc de Normandie se retrait en France, et donna congé à toutes manières de gens d’armes ; si s’en ralla chacun en son lieu.

Assez tôt après sa revenue en France, et la départie des osts dessus dits, fut pris le sire de Cliçon et soupçonné de trahison : à tout le moins grand’fame encourut. Je ne sais s’il en étoit coupable ou non : mais je croirois moult envis que un si noble et si gentil homme comme il étoit, et si riche homme, dut penser ni pourchasser fausseté ni trahison. Toutefois fut-il pour ce vilain fame pris et mis en prison au Châtelet de Paris : de quoi tous ceux qui parler en oyoient étoient tous émerveillés. Et n’en savoient que supposer, et en parloient l’un à l’autre les barons et les chevaliers de France, en disant : « Que peut-on ores demander au seigneur de Cliçon ? » Mais nul n’en savoit rendre vraie ni certaine réponse, fors tant que on imaginoit que l’envie venoit de sa prise et de sa délivrance. Car vrai étoit que le roi d’Angleterre l’eut plus cher à délivrer, pour le baron de Stanfort, que messire Hervey de Léon ; et lui avoit fait le dit roi plus d’amour et de courtoisie en prison, qu’il ne fit au dit messire Hervey ; espoir pour ce que le dit messire Hervey avoit été plus contraire à lui et à ses gens et à la comtesse de Montfort que nul autre, et non pour autre chose. Si que, pour cet avantage que le roi d’Angleterre fit adonc au seigneur de Cliçon, et non mie à messire Hervey de Léon, pensoient les envieux autre chose qu’il n’y eut ; et en sourdit telle la soupçon, que le dit messire Olivier de Cliçon fut accusé de trahison et décolé à Paris, où il eut grand’plainte : ni oncques ne s’en put excuser.

Assez tôt après furent encoulpés de semblable cas plusieurs seigneurs et gentils chevaliers de Bretagne et de Normandie et décolés à Paris ; dont il fut grand’nouvelle en plusieurs pays, c’est à savoir le sire de Malestroit et son fils, le sire d’Avaugour, messire Thibaut de Montmorillon et plusieurs seigneurs de Bretagne, chevaliers et écuyers jusques à dix.

Encore assez tôt après furent mis à mort par fame, je ne sais si elle fut vraie ou non, quatre chevaliers moult gentils hommes de Normandie, c’est à savoir, messire Guillaume Bacon, messire Henri de Malestroit, le sire de la Rochetesson, et messire Richard de Persy. Desquelles morts il déplut grandement aux lignages de ceux ; et en sourdirent depuis maints maux et grands meschefs en Bretagne et en Normandie, si comme vous orrez recorder avant en l’histoire. Le sire de Cliçon avoit un fils, jeune damoisel, qui s’appeloit Olivier ainsi que son père : cil se traist tantôt au châtel de Hainebon avec la comtesse de Montfort et Jean de Montfort son fils, qui étoit auques de son âge, et sans père ; car aussi étoit mort au Louvre à Paris en prison le comte de Montfort.

CHAPITRE CCXIII.

Comment le roi d’Angleterre fonda une chapelle de Saint-George et y ordonna la fête du Bleu Gertier à être célébrée d’an en an.

En ce temps vint en propos et volonté au roi Édouard d’Angleterre qu’il feroit refaire et rédifier le grand châtel de Windesore, que le roi Artus fit jadis faire et fonder, là où fut premièrement commencée et estorée la noble Table Ronde, dont tant de bons vaillans hommes et chevaliers issirent, et travaillèrent en armes, et en prouesses par le monde ; et feroit le dit roi une ordonnance de chevaliers, de lui et de ses enfans et des plus preux de sa terre ; et seraient en somme quarante, et les nommeroit-on les Chevaliers du Bleu Gertier, et la fête à tenir et à durer d’an en an et à solenniser à Windesore le jour Saint George. Et pour cette fête commencer, le roi d’Angleterre assembla de tout son pays, comtes, barons et chevaliers, et leur dit son intention et le grand désir qu’il avoit de la fête entreprendre. Si lui accordèrent liement, pour ce que leur sembloit une chose honorable, et où toute amour se nourriroit.

Adonc furent élus quarante chevaliers, par avis et par renommée les plus preux de tous les autres ; et scellèrent et s’obligèrent par foi et serment avec le roi de tenir et poursuivre la fête et les ordonnances, telles qu’elles étoient accordées et devisées. Et fit le roi fonder et édifier une chapelle de Saint George, au dit châtel de tel de Windesore, et y établit chanoines pour Dieu servir ; et les arrenta et approuvenda bien et largement ; et afin que la dite fête fut sçue et connue en toutes marches, le roi d’Angleterre l’envoya publier et dénoncer par ses hérauts en France, en Escosse, en Bourgogne, en Hainaut, en Flandre, en Brabant, et aussi en l’empire d’Allemagne. Et donnoit à tous chevaliers et écuyers, qui venir y voudroient, quinze jours de sauf conduit après la fête. Et devoit être à cette fête une joute de quarante chevaliers de par dedans, attendans tous autres, et de quarante écuyers aussi. Et devoit seoir cette fête le jour Saint George prochain venant que on comptcroit l’an de grâce mil trois cent quarante quatre, au châtel de Windesore. Et devoit être la roine d’Angleterre accompagnée de trois cents dames et damoiselles, toutes nobles et gentils dames, et parées d’un parement semblable.

CHAPITRE CCXIV.

Comment le roi d’Angleterre fut moult courroucé de la mort du sire de Cliçon et des autres barons de Bretagne et de Normandie, pour laquelle cause il envoya défier le roi de France.

Entrementes que le roi d’Angleterre faisoit son appareil pour recevoir seigneurs, dames et damoiselles qui à sa fête viendroient, lui vinrent les certaines nouvelles de la mort du seigneur de Cliçon et des autres chevaliers dessus nommés, encoulpés de fausseté et de trahison. De ces nouvelles fut le roi d’Angleterre durement courroucé, et lui sembloit que le roi de France l’eût fait en dépit de lui ; et tint que, parmi ce fait, les trêves accordées en Bretagne étoient enfreintes et brisées. Si eut en pensée de faire le pareil du corps messire Hervey de Léon qu’il tenoit prisonnier ; et fait l’eût en son ireur et tantôt, si n’eût été son cousin le comte Derby qui l’en reprit durement, et lui démontra devant son conseil tant de belles raisons pour honneur garder et son courage affrener, et disoit : « Monseigneur, si le roi Philippe fait sa hâtiveté et sa félonie de mettre à mort si vaillans chevaliers que ceux étoient, n’en veuillez pour ce blesser votre courage ; car, au voir considérer, votre prisonnier n’a que comparer cet outrage ; mais le veuillez mettre à rançon raisonnable. » Le roi d’Angleterre sentit et conçut que son cousin lui disoit toute vérité : si se rapaisa et refréna son mautalent, et fit le chevalier de Bretagne venir devant lui.

Quand le roi le vit devant lui, il dit : « Ha ! messire Hervé, messire Hervé, mon adversaire Philippe de Valois a montré sa félonie trop crueusement, quand il a fait mourir vilainement tels chevaliers que le seigneur de Cliçon, le seigneur d’Avaugour, le sire de Malestroit et son fils, messire Henry de Malestroit, messire Thibault de Montmorillon, le seigneur de la Roche-Tesson et plusieurs autres, dont il me déplaît grandement ; et semble à aucuns de notre partie qu’il l’ait fait en dépit de nous : et si je voulois regarder à sa félonie, je ferois de vous le semblable fait, car vous m’avez fait plus de contraires en Bretagne et à mes gens que nul autre ; mais je me souffrirai et lui laisserai faire ses volontés, et garderai mon honneur à mon pouvoir, et vous laisserai venir à rançon légère et gracieuse, selon votre état, pour l’amour de mon cousin le comte Derby, qui ici est, qui m’en a prié ; mais que vous veuilliez faire ce que je vous dirai. »

Le chevalier en eut grand’joie, quand il entendit qu’il n’auroit garde de mourir. Si répondit, en soi moult humiliant : « Cher sire, je ferai à mon pouvoir loyalement tout ce que vous me commanderez. »

Lors dit le roi à messire Hervé : « Je sais bien que vous êtes un des riches chevaliers de Bretagne, et que si je vous voulois presser, vous paieriez bien trente mille ou quarante mille écus. Je vous dirai que vous ferez : vous irez devers mon adversaire Philippe de Valois, et lui direz, de par moi, que, pourtant qu’il a mis à mort vilaine si vaillans chevaliers et si gentils comme ceux de Bretagne et de Normandie étoient, en dépit de moi, je dis et vueil porter outre qu’il a enfreint et brisé les trêves que nous avions ensemble : si y renonce de mon côté, et le défie de huy en avant. Et parmi ce que vous ferez ce message, je vous laisserai passer pour dix mille écus que vous paierez, ou enverrez à Bruges dedans cinq mois après ce que vous aurez repassé la mer. Et encore direz-vous à tous chevaliers et écuyers de par là que pour ce ne laissent mie venir à notre fête, car nous les y verrons moult volontiers ; et auront sauf aller et sauf venir et quinze jours après la fête. » — « Monseigneur, ce dit lors messire Hervé, je fournirai votre message à mon pouvoir ; et Dieu vous veuille rendre la courtoisie que vous m’avez faite, et à monseigneur le comte Derby aussi. »

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