Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 37)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Depuis cette ordonnance ne demeura guère le dit messire Hervé de Léon en Angleterre ; mais eut congé, et se partit du roi et des barons, et vint à Hantonne. Là entra-t-il en un vaisseau en mer ; et avoit intention d’arriver à Harfleu ; mais un tourment le prit et cueillit en mer qui lui dura plus de quinze jours ; et furent perdus tous ses chevaux et jetés en mer, et ledit messire Hervé si tourmenté qu’oncques depuis il n’eut santé. Toute voie, à grand meschef, au quinzième jour les mariniers prirent terre au Crotoy. Si vint tout à pied messire Hervé jusques à Abbeville. Là se montèrent ; mais ledit messire Hervé étoit si travaillé qu’il ne pouvoit souffrir le chevaucher ; et se mit en une litière, et vint à Paris, devers le roi Philippe et fit son message et bien à point. Depuis, si comme j’ai ouï recorder, ne vécut-il pas longuement mais mourut en allant en son pays en la cité d’Angiers : Dieu en ait l’âme par sa sainte pitié et miséricorde !

CHAPITRE CCXIX.

Comment les Anglois assaillirent Bergerac par terre, où ils gagnèrent peu ; et puis eurent conseil qu’ils l’assaudroient par eau.

Quand vint lendemain, le comte Derby fit sonner ses trompettes et armer toutes ses gens, et mettre en ordonnance de bataille, et approcher la ville pour assaillir, et dit qu’il n’étoit mie là venu pour séjourner. Adonc s’arroutèrent bannières et pennons par devant les fossés, et vinrent jusques au pont. Si commencèrent à assaillir fortement, et dura cet assaut jusques à nonne. Mais petit y firent les Anglois, car il avoit adonc dedans Bergerac bonnes gens d’armes, qui se défendoient de grand’volonté. Adonc, sur l’heure de nonne, se retrairent eux arrière et laissèrent l’assaut ; car ils virent bien qu’ils perdroient leur peine. Si allèrent à conseil ensemble les seigneurs, et conseillèrent qu’ils enverroient quérir sur la rivière de Gironde des nefs et des bateaux, et assaudroient Bergerac par eau, car elle n’étoit fermée que de palis. Si y envoyèrent tantôt le maire de Bordeaux, lequel obéit au commandement du comte de Derby, ce fut raison ; et envoya tantôt par la rivière plus de quarante, que barges que nefs, qui là gissoient à l’ancre au hâvre devant Bordeaux. Et vint lendemain au soir cette navie, de quoi les Anglois furent tous réjouis. Si ordonnèrent cette nuitée leur besogne pour assaillir lendemain.

CHAPITRE CCXL.

Comment le père messire Gautier de Mauny fut jadis occis mauvaisement devant la ville de la Réole en revenant de Saint-Jacques.

Il y eut jadis un évêque à Cambray qui fut Gascon, de ceux de Buch et de Mirepoix, qui furent grand lignage et fort pour le temps de lors en Gascogne. Or avint que, du temps de celui évêque, un très grand tournoi se fit dehors Cambray, et y eut bien à ce tournoi cinq cents chevaliers tournoyans. Et là eut le dit évêque un sien neveu, jeune chevalier tournoyant, richement armé et monté : cil s’adressa à messire le Borgne de Mauny, père au dit messire Gautier, et à ses frères qui étoient durs chevaliers, roides et forts et bien toumoyans. Si fut tellement le jeune chevalier gascon manié et battu qu’oncques depuis ce tournois n’eut santé, et mourut. De sa mort fut encoulpé le sire de Mauny, et demeura en la haine et mautalent du dit évêque de Cambray et de son lignage. Environ deux ans après, ou trois, bonnes gens s’ensoignèrent, et en fut la paix faite, et en dut aller le sire de Mauny, ainsi qu’il fit, à Saint-Jacques en Galice. En ce temps qu’il fut en ce voyage, séoit devant la ville de la Réole messire Charles comte de Valois, frère du beau roi Philippe, et avoit sis un grand temps ; car elle se tenoit angloise avec plusieurs autres villes et cités qui étoient au roi d’Angleterre, père à celui qui assiégea Tournay. Si que le dit sire de Mauny, à son retour d’Espaigne, vint voir le dit comte de Valois ; car le comte Guillaume de Hainaut avoit à femme sa fille ; et lui montra ses lettres, comment il étoit au dit comte, car le comte de Valois étoit là comme roi de France. Avint que ce soir le sire de Mauny s’en revenoit en son hôtel : si fut espié et attendu du lignage de celui pour qui il avoit fait le voyage ; et droit au dehors des logis du comte de Valois, il fut pris, occis et murdri ; et ne put-on oncques savoir de vérité qui occis l’avoit, fors tant que les dessus dits en furent arrêtés. Mais ils étoient adonc là si forts qu’ils s’en passèrent et excusèrent ; ni nul n’en fit partie pour le sire de Mauny. Si le fit le comte de Valois ensevelir en ce temps en une petite chapelle, qui étoit pour le temps dehors la Réole ; et quand le comte l’eut conquise, cette chapelle fut mise au clos de la ville. Et bien souvenoit au vieil homme de toutes ces choses ; car il avoit été présent au dit sire de Mauny mettre en terre ; et pour ce en parloit-il si avant et si certainement.

CHAPITRE CCXLI.

Comment messire Gautier de Mauny trouva le tombel de son père et en fit porter les os, et ensevelir chez les frères mineurs de Valenciennes.

Ainsi le sire de Mauny, avec le prud’homme, s’en vint au propre lieu où son père avoit été jadis enseveli ; et avoit un petit tombel de marbre sur lui, que ses varlets y avoient fait mettre. Quand ils furent venus sur le tombel, le vieil homme dit au sire de Mauny : « Certes, sire, ci dessous gît et fut enseveli messire votre père, encore y a écrit sur le tombel écriture qui témoignera que je dis vérité. » Adonc s’abaissa messire Gautier, et regarda sur le tombel, et y aperçut voirement lettres écrites en latin, lesquelles il fit lire par un sien clerc : si trouvèrent que le prud’homme disoit voir. De ces nouvelles fut le sire de Mauny moult lie ; et fit ôter le dit tombel et lever dedans deux jours après, et prendre les os de son père et mettre en un sarcueil ; et puis les envoya à Valenciennes en la comté de Hainaut ; et de rechef les fit ensevelir dedans l’église des Frères Mineurs, moult honorablement, assez près du chœur du moûtier ; et lui fit faire depuis son obsèque très révéremment, et encore lui fait-on tous les ans ; car les frères de laiens en sont bien rentés. Or retournerons au siége de la Réole, du dit châtel où le comte Derby sist plus de onze semaines.

CHAPITRE CCXLII.

Comment messire Aghos des Baux rendit au comte Derby le châtel de la Réole et s’en partit lui et ses compagnons, atout leurs armures seulement.

Tant ouvrèrent les mineurs que le comte Derby avoit mis en œuvre, qu’ils vinrent dessous le châtel, et si avant qu’ils abattirent une basse tour des chaingles du donjon. Mais à la maître tour du donjon ne pouvoient nul mal faire, car elle étoit maçonnée sur une roche, dont on ne pouvoit trouver le fond. Bien s’aperçut messire Aglot de Baux que on les minoit : si en fut en doute ; car au voir dire, c’est grand effroi pour gens qui sont en une forteresse, quand ils sentent que on les mine. Si en parla à ses compagnons, par manière de conseil, à savoir comment ils s’en pourroient maintenir ; et bien leur dit qu’ils étoient en grand péril, puisque on leur alloit par ce tour. Les compagnons ne furent mie bien assurés de ces paroles ; car nul ne meurt volontiers, puisqu’il peut finer par autres gages. Si lui dirent les chevaliers : « Sire, vous êtes notre capitaine et notre gardien, si devons tous obéir et user par vous. Voir est que nous nous sommes moult honorablement ici tenus et n’aurons nul blâme en avant de nous composer au comte Derby : si parlons à lui, à savoir s’il nous laisseroit jamais partir, sauf nos corps et nos biens, et nous lui rendrons la forteresse, puisque autrement ne pouvons finer. »

À ces paroles s’accorda messire Aghos des Baux, et vint jus de la grosse tour ; si bouta sa tête hors d’une basse fenêtre qui là étoit, et fit signe qu’il vouloit parler au quelque fût de l’ost. Tantôt fut appareillé qui vint avant. On lui demanda qu’il vouloit dire. Il dit qu’il vouloit parler au comte Derby, ou à messire Gautier de Mauny, On lui répondit que on leur feroit savoir volontiers. Si vinrent ceux qui là avoient été, devers le comte Derby, et lui recordèrent ces nouvelles. Le comte, qui eut grand désir de savoir quelle chose messire Aghos vouloit dire, monta tantôt à cheval et emmena avec lui messire Gautier de Mauny et messire Richard de Stanfort, et leur dit : « Allons jusques à la forteresse voir et savoir que le capitaine nous veut. » Si chevauchèrent celle part. Quand ils furent là venus, messire Aghos ôta son chaperon tout jus, et les salua bellement l’un après l’autre, et puis dit : « Seigneurs, il est bien vrai que le roi de France m’a envoyé en cette ville et en ce châtel pour le garder et défendre à mon loyal pouvoir ; vous savez comment je m’en suis acquitté, et voudrois encore faire ; mais toujours ne peut-on pas demeurer en un lieu. Je m’en partirois volontiers, et aussi tous mes compagnons, s’il vous plaisoit ; et voudrions aller demeurer autre part, mais que nous eussions votre congé. Si nous laissiez partir, saufs nos corps et nos biens, et nous vous rendrons la forteresse. » Adonc répondit le comte Derby et dit : « Messire Aghos, messire Aghos, vous n’en irez pas ainsi : nous savons bien que nous vous avons si étreints et si menés que nous vous aurons quand nous voudrons ; car votre forteresse ne gît que sur étais ; si vous rendez simplement, et ainsi serez-vous reçus. » Lors répondit messire Aghos et dit : « Certes, sire, s’il nous convenoit entrer en ce parti, je tiens en vous tant d’honneur et de gentillesse que vous ne nous feriez fors toute courtoisie, ainsi que vous voudriez que le roi de France ou le duc de Normandie fît à vos chevaliers, ou à vous-même, si vous étiez au parti d’armes où nous sommes à présent. Si ne blesserez mie, s’il plaît à Dieu, la gentillesse ni la noblesse de vous, pour un peu de soudoyers qui ci sont, qui ont gagné à grand’peine leurs deniers, et que j’ai amenés avec moi, de Provence, de Savoye, et du Dauphiné de Vienne. Car sachez que, si le moindre des nôtres ne devoit aussi bien venir à merci comme le plus grand, nous nous vendrions ainçois tellement que oncques gens assiégés en forteresse ne se vendirent en telle manière. Si vous prie que vous y veuilliez regarder et entendre ; et nous faites compagnie d’armes ; si vous en saurons gré. »

Adonc se retrairent ces trois chevaliers ensemble, et parlèrent moult longuement d’une chose et d’autre. Finablement ils considérèrent la loyauté de messire Aghos des Baux, et qu’il étoit un chevalier étrange hors du royaume de France, et que moult raisonnablement il leur avoit montré le droit parti d’armes, et que encore les pouvoit-il tenir là moult grand temps à siége ; car on ne pouvoit miner la maître tour du châtel. Si s’inclinèrent à sa prière, et lui répondirent courtoisement : « Messire Aghos, nous voudrions faire à tous chevaliers étrangers bonne compagnie ; si voulons, beau sire, que vous vous partez, et tous les vôtres ; mais vous n’emporterez que vos armures seulement. » Il cloy à ce mot, et dit : « Et ainsi soit. » Adonc se retrait le dessus dit à ses compagnons, et leur conta comment il avoit exploité. De ces nouvelles furent eux tous joyeux : si ordonnèrent leurs besognes le plus tôt qu’ils purent, et s’armèrent, et ensellèrent leurs chevaux dont par tout n’en avoient que six. Les aucuns en achetèrent Anglois, qui leur vendirent bien et cher. Ainsi se partit messire Aghos des Baux du châtel de la Réole, et le rendit aux Anglois, qui s’en mirent en saisine ; et s’en vinrent à Toulouse.

CHAPITRE CCXLIII.

Comment le comte Derby prit Mont-Pesat et le châtel de Mauron par grand sens et avis ; et puis prit Ville-Franche ; et en chacun châtel mit bonne garnison.

Après ce que le comte Derby eut sa volonté et fut venu à son entente de la ville et du château de la Réole, où il avoit été et sis un grand temps, il chevaucha outre. Mais il laissa en la dite ville un chevalier anglois, sage homme et vaillant durement, pour entendre à la réfection de la ville et du chàtel, et remettre à point et réparer ce qui brisé et rompu étoit. Si chevaucha ledit comte atout son ost devers Mont-Pesat. Quand il fut là venu, il le fit assaillir durement et fortement ; et n’avoit dedans le châtel fors que bons hommes du pays qui s’y étoient boutés et attrait leurs biens, sur la fiance du fort lieu, et qui trop bien le défendirent, tant qu’ils purent durer. Toutefois il fut pris par assaut et par échellement ; mais il coûta grandement au comte de ses archers ; et y eut mort un gentilhomme d’Angleterre qui s’appeloit Richard de Pennevort, et portoit la bannière du baron de Stanfort ; dont tous les seigneurs furent durement courroucés ; mais amender ne le purent. Si donna le comte Derby le châtel et la châtellenie à un sien écuyer, appert homme d’armes durement, qui s’appeloit Thomas de Beaucestre ; et laissa avec lui en garnison soixante archers ; et puis chevaucha vers la ville de Mauron. Et quand il fut là venu, il fit traire ses gens avant et ses archers, et puis assaillir fortement et durement ; mais ils ne l’eurent mie par leur assaut. Si se logèrent là cette nuit, et la gagnèrent lendemain, par l’engin et le sens d’un chevalier de Gascogne, qui là étoit, que on appeloit messire Alexandre de Chaumont. Je vous dirai comment. Il dit au comte Derby : « Sire, faites semblant de déloger et de vous traire autre part, et laissez un petit de vos gens devant la ville : ceux de laiens istront tantôt hors ; de tant les connois-je bien ; et vos gens qui demeureront se feront chasser ; et nous serons en embûche dessous ces oliviers. Sitôt qu’ils vous auront passés, l’une partie retournera sur eux, et l’autre chevauchera vers la ville. Ainsi les aurons-nous, et la ville aussi ; de ce me fais-je fort. » À l’ordonnance du chevalier s’accorda le comte Derby, et fit demeurer le comte de Kenfort derrière, à cent hommes d’armes tant seulement, et l’avisa de ce qu’il devoit faire ; et puis se partit, et fit tout trousser et charger, chars et sommiers, et fit signe qu’il vouloit aller autre part, et éloigna la ville environ demie lieue. Si mit une grosse embûche en un val entre oliviers et vignes, et chevaucha outre. Ceux de Mauron qui virent le comte Derby parti et une poignée de gens d’armes demeurés derrière, dirent entr’eux : « Or tôt ! issons hors de notre ville, et allons combattre ce tantet d’Anglois qui sont demeurés ; tantôt les aurons déconfits et mis à merci : si sera honneur et profit pour nous très grandement. » Tous s’accordèrent à cette opinion et s’armèrent vîtement et issirent dehors ; et pouvoient bien être quatre cent. Quand le comte de Kenfort et ceux qui de-lez lui étoient les virent issir, ils firent semblant de fuir et commencèrent à reculer ; et les François, après qui se hâtoient durement d’eux enchasser ; et tant les poursuirent qu’ils passèrent outre l’embûche, qui saillit vîtement hors. Si écrièrent clairement les Anglois : « Mauny ! Mauny ! » Car messire Gautier étoit leur chef ; et s’en férit une partie en ces François, et l’autre partie brocha devers la ville. Si y vinrent si à point qu’ils trouvèrent les barrières et les portes toutes ouvertes et en petite garde ; car il n’y avoit pas plus de dix hommes, qui encore cuidèrent que ce fût de leurs gens. Ainsi se saisirent les premiers venans de la porte et du pont, et furent tantôt seigneurs de la ville ; car ceux qui étoient enclos devant et derrière furent tellement envahis et assaillis qu’oncques pied n’en échappa qu’ils ne fussent ou morts ou pris. Ainsi eut le comte Derby la bonne ville de Mauron ; et se rendirent les demeurans, hommes et femmes, à lui ; et tout reçut à merci, et respita par gentillesse la ville d’ardoir et de piller, et la donna, et toute la seigneurie, à messire Alexandre de Chaumont, par quel avis elle avoit été gagnée. Si y établit le dit chevalier un sien frère écuyer à capitaine, qu’on appeloit Antoine de Chaumont ; et pour mieux garder la ville, le comte Derby lui laissa cent archers et soixante bidaux atout pavais. Et puis passa outre et vint à Ville-Franche en Agénois, qui fut prise par assaut et le châtel aussi ; et y laissa à capitaine et gouverneur un chevalier anglois qu’on appeloit messire Thomas Kok. Ainsi chevauchoit le comte Derby le pays d’un lez et d’autre ; ni nul ne lui alloit au devant, et conquéroit villes, cités et châteaux ; et gagnoient ses gens si grand avoir partout que merveille seroit à penser.

CHAPITRE CCXLIV.

Comment le comte Derby prit plusieurs châteaux ; et puis assiégea la cité d’Angoulême ; et se composèrent ceux de la cité à eux rendre dedans un mois s’ils n’avoient secours.

Quand le comte Derby eut à sa volonté Ville-Franche, il chevaucha vers Miremont en approchant Bordeaux ; car oncques ses coureurs pour cette fois ne passèrent point outre le port Sainte-Marie. Si fut trois jours devant Miremont. Au quatrième il se rendit ; et le donna le comte Derby à un sien écuyer qui s’appeloit Jean de Bristo. En après ses gens prirent une petite ville fermée, sur la Garonne, qu’on appelle Thonneins, et après le fort château de Damassen : si le garnit et rafraîchit bien de gens d’armes et d’archers, et puis chevaucha outre devers la cité d’Angoulême. Quand il fut venu devant, il l’assiégea de tous points et dit qu’il ne s’en partiroit, si l’auroit à sa volonté. Ceux de la cité d’Angoulême ne furent mie bien assurs quand ils se virent assiégés du comte Derby, et n’eurent mie conseil d’eux tenir trop longuement ; car ils ne véoient nul secours apparent de nul côté.

Si se composèrent, parmi tant qu’ils envoyèrent à Bordeaux vingt quatre des plus riches de leur cité en otage, sur certain traité qu’ils demeureroient en souffrance de paix un mois ; et si dedans ce mois le roi de France envoyoit au pays homme si fort qui pût tenir les champs contre le comte Derby, ils r’auroient leurs otages, et seroient quittes et absous de leur traité ; et si ce n’avoient, ils se mettroient en l’obéissance du roi d’Angleterre. Ainsi demeura la cité d’Angoulême en paix, et passa le comte Derby outre, et vint devant Blayes, et l’assiégea de tous points. Dedans étoient gardiens et capitaines deux chevaliers de Poitou, dont on appeloit l’un messire Guichard d’Angle, jeune chevalier pour le temps de lors et appert durement, et l’autre messire Guillaume de Rochechouart. Cils se tinrent franchement et richement, et dirent qu’ils ne se rendroient à homme. Entrementes que on séoit devant Blayes, chevauchèrent les Anglois devant Mortaingne en Poitou, dont messire Boucicaut étoit capitaine pour le temps de lors ; et y eut là un très grand assaut. Mais ils n’y firent rien : ainçois y laissèrent-ils foison des leurs morts et blessés. Si s’en retournèrent et furent devant Mirabel et devant Ausnay, et puis revinrent au siége de Blayes, où presque tous les jours il y avoit aucune appertise d’armes.

CHAPITRE CCXLIX.

Comment le roi d’Angleterre se partit de l’Escluse moult dolent de la mort d’Artevelle ; et comment ceux de Flandre s’en excusèrent par devers lui.

Quand le roi d’Angleterre, qui se tenoit à l’Escluse et s’étoit tenu tout le temps, attendant la relation des Flamands, entendit que ceux de Gand avoient occis Jacques d’Artevelle, son grand ami et son cher compère, si en fut si courroucé et ému, que merveille seroit à dire. Et se partit tantôt de l’Escluse, et rentra en mer, en menaçant grandement les Flamands et le pays de Flandre ; et dit que cette mort seroit trop chèrement comparée. Les consaulx des bonnes villes de Flandre, qui sentirent et entendirent bien et imaginèrent tantôt que le roi d’Angleterre étoit trop durement courroucé sur eux, s’avisèrent que de la mort d’Artevelle ils se iroient excuser, espécialement ceux de Bruges, d’Ypre, de Courtray, d’Audenarde, et du Franc de Bruges. Si envoyèrent devant en Angleterre devers le roi et son conseil, pour impétrer un sauf conduit, afin que sûrement ils se pussent venir excuser. Le roi, qui étoit un peu refroidi de son air, leur accorda. Et vinrent gens d’état de toutes les bonnes villes de Flandre, excepté de Gand, en Angleterre devers le roi, environ la Saint-Michel ; et se tenoit à Wesmoustier dehors Londres. Là s’excusèrent-ils si bel de la mort d’Artevelle, et jurèrent solennellement que nulle chose n’en savoient, et si ils l’eussent sçu, c’étoient ceux qui défendu et gardé l’en eussent à leur pouvoir ; mais étoient de la mort de lui durement courroucés et désolés ; et le plaignoient et regrettoient grandement ; car ils reconnoissoient bien qu’il leur avoit été moult propice et nécessaire à tous leurs besoins, et avoit régné et gouverné le pays de Flandre bellement et sagement ; et si ceux de Gand, par leur outrage, l’avoient tué, on leur feroit amender si grossement qu’il devroit bien suffire. Et remontrèrent encore au roi et à son conseil que, si Artevelle étoit mort, pour ce n’étoit-il mie éloigné de la grâce et de l’amour des Flamands ; sauf et excepté qu’il n’avoit que faire de tendre à l’héritage de Flandre, que ils le dussent tollir au comte Louis de Flandre leur naturel seigneur, combien qu’il fût François, ni à son fils son droit hoir, pour lui en hériter, ni son fils le prince de Galles ; car ceux de Flandre ne s’y consentiroient jamais. « Mais, cher sire, vous avez de beaux enfans, fils et filles : le prince votre ains-né fils ne peut faillir qu’il ne soit encore grand sire durement sans l’héritage de Flandre, et vous avez une fille puis-née, et nous avons un jeune damoisel que nous nourrissons et gardons, qui est héritier de Flandre : si se pourroit bien encore faire un mariage d’eux deux. Ainsi demeureroit toujours la comté de Flandre à l’un de vos enfans. » Ces paroles et autres ramollirent et adoucirent grandement le courage et le mautalent du roi d’Angleterre ; et se tint finablement assez bien content des Flamands et les Flamands de lui. Ainsi fut entr’oubliée petit à petit la mort Jacques d’Artevelle.

Si laisserons à parler du roi d’Angleterre et des Flamands, et parlerons du comte Guillaume de Hainaut et de messire Jean de Hainaut son oncle.

CHAPITRE CCXLV.

Comment ceux d’Angoulême se rendirent au comte Derby qui était devant Blayes où rien ne conquit, et s’en alla hiverner à Bordeaux.

Le siége pendant devant Blayes, le terme du mois vint, que ceux d’Angoulême se devoient rendre s’ils n’étoient secourus. Si y envoya le comte Derby ses deux maréchaux, le seigneur de Mauny et le baron de Stanford, pour remontrer les ordonnances où ils étoient obligés. Ceux d’Angoulême ne sçurent ni ne voulurent rien opposer à l’encontre : si vinrent et descendirent en l’obéissance du roi d’Angleterre, et jurèrent féauté et hommage aux dessus dits maréchaux du comte, qui représentoit le corps du roi, par vertu de la procuration qu’il avoit ; et ainsi eurent eux paix et revinrent leurs otages. Si envoya le dit comte, à leur requête, un capitaine sage homme et vaillant écuyer durement, qui s’appeloit Jean de Norvich. Et toujours se tenoit le siége devant Blayes ; et tant s’y tint que les Anglois en étoient tous hodés et lassés ; car l’hiver approchoit durement, et si ne conquéroient rien sur ceux de Blayes. Si eurent conseil, tout considéré, l’un par l’autre, qu’ils se retraieroient en la cité de Bordeaux et se tiendroient là jusques au printemps, qu’ils regarderoient où ils pourroient chevaucher et employer leur saison. Si se délogèrent toutes manières de gens et passèrent la rivière de Gironde, et firent passer tous leurs harnois, et vinrent à Bordeaux, où ils furent reçus à grand’joie et moult honorés des bourgeois et bourgeoises de la ville. Assez tôt après la revenue du comte Derby à Bordeaux, il départit toutes ses gens et envoya chacun en sa garnison, pour mieux entendre aux besognes dessus les frontières, et être aussi plus au large.

Or parlerons-nous un petit d’aucunes avenues qui avinrent ès mettes de Picardie et ailleurs en ce temps, et puis retournerons à une grosse chevauchée que le duc de Normandie Jean, ains-né fils du roi de France, fit en cette saison en Languedoc, et recouvra sur les Anglois plusieurs villes, cités et châteaux qu’ils avoient pris en celle même année et la saison de devant.

CHAPITRE CCXLVI.

Comment messire Godefroy de Harcourt chéy en l’indignation du roi Philippe ; et comment il fut banni du royaume de France.

En ce temps et en celle même saison eschéy en l’indignation et haine grandement du roi de France un des grands barons de Normandie, messire Godefroy de Harecourt, frère au comte de Harecourt pour le temps de lors, et sire de Saint-Sauveur-le-Vicomte et de plusieurs villes de Normandie ; et tout par accuse et par envie, car un peu paravant il étoit si bien du roi et du duc qu’il vouloit. Si fut banni publiquement de tout le royaume de France ; et vous dis que si le roi de France l’eût tenu en son aïr il n’en eût pas moins fait qu’il fit de messire Olivier de Cliçon et des autres qui avoient été l’année passée décolés à Paris. Si eut le dit messire Godefroy amis en voie, qui lui dénoncèrent comment le roi étoit dur informé sur lui et mal mené. Si partit le dit chevalier et vida le royaume de France, le plus tôt qu’il put, et s’en vint en Brabant de-lez le duc Jean de Brabant son cousin, qui le reçut liement. Si demeura là un grand temps, et dépendoit là sa revenue qu’il avoit en Brabant ; car en France n’avoit-il rien : mais avoit le roi saisi toute la terre de Cotentin et en fesoit lever les profits. Ainsy eschéy le dit chevalier en danger, et ne pouvoit revenir en l’amour du roi de France, pour chose que le duc de Brabant sçut ni put prier. Cette haine coûta depuis si grossement au royaume de France, et par espécial au pays de Normandie, que les traces en parurent cent ans après, si comme vous orrez recorder avant en l’histoire.

CHAPITRE CCXLVII.

Comment le roi d’Angleterre vint à l’Escluse et amena avec lui son fils le prince de Galles, en intention de le faire seigneur de Flandre, par le consentement de Jacques d’Artevelle.

En ce temps régnoit encore au pays de Flandre, et en grand’prospérité et puissance, ce bourgeois de Gand, Jacques d’Artevelle ; et étoit si bien du roi d’Angleterre qu’il vouloit ; car il lui promettoit qu’il le feroit seigneur et héritier de Flandre, et en revêtiroit son fils le prince de Galles, et feroit de la comté de Flandre une duché. De quoi, sur cette entente, le roi d’Angleterre étoit en cette saison, environ la Saint-Jean-Baptiste, l’an mil trois cent quarante-cinq, venu à l’Escluse à grand’foison de baronnie et de chevalerie d’Angleterre ; et avoit là amené le jeune prince de Galles son fils sur les promesses de ce d’Artevelle. Si se tenoit le dit roi et toute sa navie au hâvre de l’Escluse, et aussi son tinel ; et là le venoient voir et visiter ses amis de Flandre. Et là eut là plusieurs parlemens entre le roi d’Angleterre et d’Artevelle d’une part, et les consaulx des bonnes villes d’autre, sur l’état dessus dit ; dont ceux du pays n’étoient mie bien d’accord au roi, ni à Artevelle, qui prêchoit sa querelle de déshériter le comte Louis leur naturel seigneur, et son jeune fils Louis, et hériter le fils du roi d’Angleterre ; cette chose n’eussent-ils faite jamais. Donc, au dernier parlement qui avoit été à l’Escluse, dedans la navie du roi d’Angleterre que on appeloit Katherine, qui étoit si grande et si grosse que merveilles étoit à regarder, ils avoient répondu d’un commun accord, et dit ainsi : « Cher sire, vous nous requérez d’une chose moult pesant et qui, au temps avenir, pourroit trop toucher le pays de Flandre et nos hoirs. Voir est que nous ne savons aujourd’hui au monde seigneur de qui nous aimerions tant le profit et l’avancement, que nous ferions de vous : mais cette chose nous ne pouvons pas faire de nous tant seulement, si toute la communauté de Flandre entièrement ne s’y accorde. Si se retraira chacun devers sa ville, et remontrerons cette besogne généralement aux hommes de notre ville ; et où la plus saine partie se voudra accorder, nous l’accorderons aussi : et serons ci arrière dedans un mois, et vous répondrons si à point, que vous en serez bien contens. » Le roi d’Angleterre et d’Artevelle n’en purent adonc avoir d’autre réponse ; et l’eussent bien avoir voulu plus bref, s’ils eussent pu ; mais nennin. Si répondit le roi : « À la bonne heure. » Ainsi se départit ce parlement, et retournèrent les consautx des bonnes villes en leurs lieux. Or demeura Jacques d’Artevelle encore un petit de-lez le roi d’Angleterre, pour cause de ce que le roi se découvroit à lui fiablement de ses besognes ; et lui promettoit toudis et assuroit qu’il le feroit venir à son entente. Mais non fit, si comme vous orrez avant recorder ; car il se déçut quand il demeura derrière, et qu’il ne vint à Gand aussitôt que les bourgeois qui avoient été envoyés à l’Escluse à parlement, de par tout le corps de la ville.

CHAPITRE CCXLVIII.

Comment ceux de Gand eurent en grand’indignation Jaquemart d’Artevelle, et comment ils le mirent, à mort.

Quand le conseil de Gand fut retourné arrière, en l’absence d’Artevelle, ils firent assembler au marché, grands et petits ; et là démontra le plus sage d’eux tous par avis, sur quel état le parlement avoit été à l’Escluse, et quelle chose le roi d’Angleterre requéroit, par l’aide et information d’Artevelle. Dont commencèrent toutes gens à murmurer sur lui ; et ne leur vint mie bien à plaisir cette requête ; et dirent que, s’il plaisoit à Dieu, ils ne seroient jà sçus ni trouvés en telle déloyauté que de vouloir déshériter leur naturel seigneur, pour hériter un étranger ; et se partirent tous du marché, ainsi comme tous mal contens et en grand’haine sur d’Artevelle. Or regardez comment les choses aviennent : car, si il fût là aussi bien premièrement venu comme il alla à Bruges et à Ypres remontrer et prêcher la querelle du roi d’Angleterre, il leur eût tant dit d’une chose et d’autres, qu’ils se fussent tous accordés à son opinion, ainsi que ceux des dessus dites villes étoient : mais il s’affioit tant en sa puissance et prospérité et grandeur, que il y pensoit bien à retourner assez à temps. Quand il eut fait son tour, il revint à Gand et entra en la ville, ainsi comme à heure de midi. Ceux de la ville qui bien savoient sa revenue, étoient assemblés sur la rue par où il devoit chevaucher en son hôtel. Sitôt qu’ils le virent, ils commencèrent à murmurer et à bouter trois têtes en un chaperon, et dirent : « Voici celui qui est trop grand maître et qui veut ordonner de la comté de Flandre à sa volonté ; ce ne fait mie à souffrir. » Encore, avec tout ce, on avoit semé paroles parmi la ville que le grand trésor de Flandre, que Jaquemart d’Artevelle avoit assemblé, par l’espace de neuf ans et plus qu’il avoit eu le gouvernement de Flandre, car des rentes du comté il n’allouoit nulles, mais les mettoit et avoit mises toudis arrière en dépôt, et tenoit son état et avoit tenu le terme dessus dit sus l’amende des forfaitures de Flandre tant seulement, que ce grand trésor, où il avoit deniers sans nombre, il avoit envoyé secrètement en Angleterre. Ce fut une chose qui moult engrigny et enflamma ceux de Gand.

Ainsi que Jacques d’Artevelle chevauchoit par la rue, il se aperçut tantôt qu’il y avoit aucune chose de nouvel contre lui ; car ceux qui se souloient incliner et ôter leurs chaperons contre lui, lui tournoient l’épaule, et rentroient en leurs maisons. Si se commença à douter ; et sitôt qu’il fut descendu en son hôtel, il fit fermer et barrer portes et huis et fenêtres. À peine eurent ses varlets ce fait, quand la rue où il demeuroit fut toute couverte, devant et derrière, de gens, espécialement de menues gens de métier.

Là fut son hôtel environné et assailli devant et derrière, et rompu par force. Bien est voir que ceux de dedans se défendirent moult longuement et en atterrèrent et blessèrent plusieurs ; mais finablement ils ne purent durer ; car ils étoient assaillis si roide que presque les trois parts de la ville étoient à cet assaut. Quand Jacques d’Artevelle vit l’effort, et comment il étoit appressé, il vint à une fenêtre sur la rue, et se commença à humilier et dire, par trop beau langage et à nu chef : « Bonne gens, que vous faut ? Qui vous meut ? Pourquoi êtes-vous si troublés sur moi ? En quelle manière vous puis-je avoir courroucé ? Dites-le-moi, et je l’amenderai pleinement à votre volonté. » Donc répondirent-ils, à une voix, ceux qui ouï l’avoient : « Nous voulons avoir compte du grand trésor de Flandre que vous avez dévoyé sans titre de raison. » Donc répondit Artevelle moult doucement : « Certes, seigneurs, au trésor de Flandre ne pris-je oncques denier. Or vous retraiez bellement en vos maisons, je vous en prie, et revenez demain au matin ; et je serai si pourvu de vous faire et rendre bon compte que par raison il vous devra suffire. » Donc répondirent-ils, d’une voix : « Nennin, nennin, nous le voulons tantôt avoir ; vous ne nous échapperez mie ainsi : nous savons de vérité que vous l’avez vidé de pièça, et envoyé en Angleterre, sans notre sçu, pour la quelle cause il vous faut mourir. » Quand Artevelle ouït ce mot, il joignit ses mains et commença à pleurer moult tendrement, et dit : « Seigneurs, tel que je suis vous m’avez fait ; et me jurâtes jadis que contre tous hommes vous me défendriez et garderiez ; et maintenant vous me voulez occire et sans raison. Faire le pouvez, si vous voulez, car je ne suis que un seul homme contre vous tous, à point de défense. Avisez pour Dieu, et retournez au temps passé. Si considérez les grâces et les grands courtoisies que jadis vous ai faites. Vous me voulez rendre petit guerredon des grands biens que au temps passé je vous ai faits. Ne savez-vous comment toute marchandise étoit périe en ce pays ? Je la vous recouvrai. En après, je vous ai gouvernés en si grand’paix, que vous avez eu, du temps de mon gouvernement, toutes choses à volonté, blés, laines, avoir, et toutes marchandises, dont vous êtes recouvrés et en bon point. » Adonc commencèrent eux à crier tous à une voix : « Descendez, et ne nous sermonnez plus de si haut ; car nous voulons avoir compte et raison tantôt du grand trésor de Flandre que vous avez gouverné trop longuement, sans rendre compte ; ce qu’il n’appartient mie à nul officier qu’il reçoive les biens d’un seigneur et d’un pays, sans rendre compte. » Quand Artevelle vit que point ne se refrederoient ni refrèneroient, il recloui la fenêtre, et s’avisa qu’il videroit par derrière, et s’en iroit en une église qui joignoit près de son hôtel. Mais son hôtel étoit jà rompu et effondré par derrière, et y avoit plus de quatre cents personnes qui tous tiroient à l’avoir. Finablement il fut pris entre eux et là occis sans merci, et lui donna le coup de la mort un tellier qui s’appelloit Thomas Denis. Ainsi fina Artevelle, qui en son temps fut si grand maître en Flandre : povres gens l’amontèrent premièrement, et méchans gens le tuèrent en la parfin.

Ces nouvelles s’épandirent tantôt en plusieurs lieux. Si fut plaint d’aucuns, et plusieurs en furent bien lies. Adonc se tenoit le comte Louis à Tenremonde : si fut moult joyeux quand il ouït dire que Jacques d’Artevelle étoit occis ; car il lui avoit été trop contraire en toutes ses besognes. Nonobstant ce, ne s’osa-t-il encore affier sur ceux de Flandre, pour revenir en la ville de Gand.

CHAPITRE CCXV.

Comment le roi d’Angleterre ordonna le comte Derby capitaine et souverain pour aller en Gascogne, et messire Thomas d’Angorne pour aller en Bretagne conforter la comtesse de Montfort.

Or approcha le jour Saint-George que cette grande fête devoit tenir au châtel de Windesore, et y fit le roi grand appareil ; et y furent du royaume d’Angleterre comtes, barons et chevaliers, dames et damoiselles ; et fut la fête moult grand’ et moult noble, bien fêtée et bien joutée, et dura par l’espace de quinze jours. Et y allèrent plusieurs chevaliers de deçà la mer, de Flandre, de Hainaut, de Brabant ; mais de France n’en y eut nul. La fête durant et séant, plusieurs nouvelles vinrent au roi de plusieurs pays, et par espécial lui vinrent chevaliers de Gascogne, le sire de l’Esparre, le sire de Chaumont et le sire de Mucident, envoyés de par les autres barons et chevaliers qui pour le temps de lors se tenoient anglois, comme le sire de Labret, le seigneur de Pommiers, le seigneur de Montferrant, le seigneur de Landuras, le seigneur de Curton, le seigneur de Langueran, le seigneur de Grailli, et plusieurs autres, tous en l’obéissance du roi d’Angleterre, et aussi de par la cité de Bordeaux et de celle de Bayonne. Si furent les dits messagers moult bien venus, bien recueillis et fêtés du roi d’Angleterre et de son conseil. Si démontrèrent au roi les dessus dits comment petitement et foiblement son bon pays de Gascogne, ses bons amis et sa bonne cité de Bordeaux étoient confortés et secourus. Si lui prioient les dessus dits qu’il y voulût envoyer un tel capitaine, et tant de gens d’armes avec lui, qu’ils fussent forts et puissans de résister contre les François qui y tenoient les champs, avec ceux qu’ils trouveroient au pays. Le roi répondit liement et leur dit qu’ainsi feroit-il.

Assez tôt après ordonna le dit roi son cousin le comte Derby, et le fit capitaine et souverain de tous ceux qui iroient avec lui en ce voyage ; et nomma les chevaliers qu’il vouloit qui fussent dessous lui et de sa charge. Premièrement il mit le comte de Pennebruich, le comte de Kenfort, le baron de Stanford, messire Gautier de Mauny, messire Franque de Halle, messire Jean de Lille, messire Jean de Grée, messire Thomas Cok, le seigneur de Ferriers, les deux frères de Lindehalle, le Lièvre de Brabant, messire Hue de Hastingues, messire Étienne de Tornby, le seigneur de Manne, messire Richard de Hebedon, messire Normand de Finefroide, messire Robert d’Eltem, messire Jean de Norvich, messire Richard de Roclieve, messire Robert de Quantonne et plusieurs autres ; et furent bien trois cents chevaliers et écuyers, six cents hommes d’armes et deux mille archers. Et dit le roi d’Angleterre à son cousin le comte Derby qu’il prît assez or et argent, et le donnât et départît largement aux chevaliers et écuyers, parquoi il eût la grâce et l’honneur d’eux ; car on lui en délivreroit assez. Encore ordonna le roi, cette fête durant, messire Thomas d’Angorne pour aller en Bretagne devers la comtesse de Montfort, pour lui aider à garder son pays, combien que les trêves y fussent ; car il se doutoit que le roi Philippe n’y fit guerre, sur les paroles qu’il lui avoit remandées par messire Hervé de Léon : pourtant y envoya-t-il le dit messire Thomas, à cent hommes d’armes et deux cents archers. Encore ordonna-t-il messire Guillaume de Montagu, comte de Salebrin à aller en la comté d’Ulnestre ; car les Yrois s’étoient durement rebellés contre lui, et avoient ars en Cornouailles bien avant, et couru jusques à Bristol ; et avoient la ville d’Ulnestre assiégée : pourtant y envoya le roi le comte de Salebrin, à trois cents hommes d’armes et six cents archers bien appareillés.

CHAPITRE CCXVI.

Comment le comte Derby arriva en Gascogne ; et comment le comte de Lille, quand il sçut sa venue, manda tous les seigneurs de Gascogne qui tenoient la partie du roi de France.

Ainsi que vous pouvez ouïr, départit le roi d’Angleterre ses gens, ceux qui iroient en Gascogne et ceux qui iroient en Irlande ; et fit ses trésoriers aux capitaines bailler assez or et argent pour tenir leur état et payer les compagnons de leurs gages. Si se partirent ainsi que ordonné fut. Or parlerons premièrement du comte de Derby, car il eut la plus grand’charge, et aussi les plus belles aventures d’armes. Quand toutes ses besognes furent pourvues et ordonnées, et ses gens venus, et ses vaisseaux frétés et appareillés, il prit congé au roi et s’en vint à Hantonne où toute sa navie étoit ; et là monta en mer avec toute la charge dessus dite, et singlèrent tant au vent et aux étoiles qu’ils arrivèrent au hâvre de Bayonne, une bonne cité et forte, séant sur la mer, qui toudis s’est tenue angloise. Là prirent-ils terre et déchargèrent toutes leurs pourvéances, le cinquième jour de juin, l’an mil trois cent quarante-quatre, et furent liement reçus et recueillis des bourgeois de Bayonne. Si y séjournèrent et refraîchirent eux et leurs chevaux sept jours. Le huitième jour, le comte Derby et toutes ses gens s’en partirent et chevauchèrent vers Bordeaux, et firent tant qu’ils y vinrent ; et allèrent ceux de Bordeaux contre le dit comte à grand’procession, tant aimoient-ils sa venue ; et fut adonc le comte herbergé en l’abbaye de Saint-Andrieu ; et toutes ses gens se logèrent en la cité ; car il y a bien ville pour recueillir autant de gens et plus.

Les nouvelles vinrent au comte de Lille, qui se tenoit à Bergerac à quatre lieues d’illec, que le comte Derby étoit venu à Bordeaux, et avoit moult grand’foison de gens d’armes et d’archers, et étoit fort assez pour tenir les champs et assiéger châteaux et bonnes villes. Sitôt que le comte de Lille ouït ces nouvelles, il manda le comte de Comminge, le comte de Pierregort, le vicomte de Carmaing, le vicomte de Villemur, le comte de Valentinois, le comte de Mirande, le seigneur de Duras, le seigneur de Taride, le seigneur de la Barde, le seigneur de Pincornet, le vicomte de Castelbon, le seigneur de Châteauneuf, le seigneur de l’Escun et l’abbé de Saint-Silvier, et tous les seigneurs qui se tenoient en l’obéissance du roi de France. Quand ils furent tous venus, il leur remontra la venue du comte Derby et sa puissance, par ouï dire. Si en demanda à avoir conseil ; et ces seigneurs répondirent franchement qu’ils étoient forts assez pour garder le passage de la rivière de Garonne à Bergerac contre les Anglois. Cette réponse plut grandement au comte de Lille, qui pour le temps de lors étoit en Gascogne comme roi. Si se renforcèrent les dessus dits seigneurs de Gascogne, et mandèrent hâtivement gens de tous côtés, et se boutèrent ès faubourgs de Bergerac, qui sont grands et forts assez et enclos de la rivière de Garonne, et attrairent ès dits faubourgs la plus grand’partie de leurs pourvéances à sauveté.

CHAPITRE CCXVII.

Comment le comte Derby se partit de Bordeaux pour aller vers Bergerac, où le comte de Lille et ses gens se tenoient.

Quand le comte Derby eut séjourné en la cité de Bordeaux environ quinze jours, il entendit que ces barons et chevaliers de Gascogne se tenoient à Bergerac, et dit qu’il iroit celle part, et ordonna ses besognes pour partir le matin ; et fit maréchaux de son ost messire Gautier de Mauny et messire Franque de Halle. Si chevauchèrent celle matinée, tant seulement trois lieues, à un châtel qui se tenoit pour eux, que on appelle Moncuq, séant à une petite lieue de Bergerac. Là se tinrent les Anglois tout le jour et la nuit aussi : lendemain les coureurs allèrent courir jusques aux barrières de Bergerac ; et rapportèrent ces coureurs à messire Gautier de Mauny qu’ils avoient vu et considéré une partie du convenant des François ; mais il leur sembloit assez simple. Ce propre jour dînèrent les Anglois assez matin : dont il avint que messire Gautier de Mauny séant à table, il regarda dessus le comte Derby ; et jà avoit ouïes les paroles que les coureurs de leur côté avoient rapportées ; si dit : « Monseigneur, si nous étions droites gens d’armes et bien apperts, nous burions à ce souper des vins de ces seigneurs de France qui se tiennent en garnison en Bergerac. » Si répondit le comte Derby tant seulement : « Jà pour moi ne demeurera. » Les compagnons qui ouirent le comte et messire Gautier ainsi parler, mirent leurs têtes ensemble et dirent l’un à l’autre : « Allons nous armer, nous chevaucherons tantôt devant Bergerac. » Il n’y eut plus fait ni plus dit ; tous furent armés, et les chevaux ensellés et tous montés. Et quand le comte Derby vit ses gens de si bonne volonté, si fut tout joyeux, et dit : « Or chevauchons, au nom de Dieu et de saint George, devers nos ennemis. » Donc s’arroutèrent toutes manières de gens, et chevauchèrent, bannières déployées, en la plus grand’chaleur du jour ; et firent tant qu’ils vinrent devant les barrières de Bergerac, qui n’étoient mie légères à prendre, car une partie de la rivière de Garonne les environne.

CHAPITRE CCXVIII.

Comment les Anglois se combattirent aux François, devant Bergerac, et comment les Anglois gagnèrent les faubourgs, où il eut plusieurs François morts et pris.

Ces gens d’armes et ces seigneurs de France, qui étoient dedans la ville de Bergerac, entendirent que les Anglois les venoient assaillir ; si en eurent grand’joie, et dirent entr’eux qu’ils seroient recueillis, et se mirent au dehors de leur ville en assez bonne ordonnance. Là avoit grand’foison de bidaux et de gens du pays mal armés. Les Anglois, qui venoient tous serrés et rangés, approchèrent tant que ceux de la ville les virent, et que leurs archers commencèrent à traire fortement et esparsément. Lorsque ces gens de pied sentirent ces sajettes, et virent ces bannières et ces pennons, qu’ils n’avoient pas accoutumé à voir, si furent tous effrayés, et commencèrent à reculer parmi les gens d’armes ; et archers à traire sur eux de grand randon, et à mettre en grand meschef. Lors approchèrent les seigneurs d’Angleterre les François, les glaives au poing abaissés, et montés sur ces bons coursiers forts et apperts, et se férirent en ces bidaux de grand’manière. Si les abattoient de grand’force d’un côté et d’autre, et occioient à volonté. Les gens d’armes de leur côté ne pouvoient aller avant pour eux, car les gens de pied reculoient sans nul arroy et leur brisoient le chemin. Là eut grand toullis et dur hutin et maint homme à terre ; car les archers d’Angleterre étoient accostés aux deux lez du chemin, et traioient si ouniement que nul n’osoit issir. Ainsi furent reboutés dedans leurs faubourgs ceux de Bergerac ; mais ce fut à tel meschef pour eux, que le premier pont et les barrières furent gagnées par force, et entrèrent les Anglois dedans avec eux. Et là, sur le pavement, eut maints chevaliers et écuyers morts et blessés et fiancés prisonniers de ceux qui se mettoient devant pour défendre le passage, et qui s’en vouloient acquitter loyalement à leur pouvoir. Et là fut occis le sire de Mirepoix, dessous la bannière messire Gautier de Mauny, qui toute première entra ès faubourgs. Quand le comte de Lille, le comte de Comminges, le vicomte de Carmaing, le sire de Duras, le vicomte de Villemur, le comte de Pierregort, le sire de Taride, et les barons de Gascogne, qui là étoient, virent le meschef, et comment les Anglois par force étoient entrés ès faubourgs, et tuoient et abattoient gens sans répit ni mercy, ils se trairent devers la ville et passèrent le pont, à quelque meschef que ce fût. Là y eut faite devant le pont une très bonne escarmouche qui longuement dura ; et y furent de la partie des Gascons les seigneurs dessus nommés très bons chevaliers, et du côté des Anglois le comte Derby, le comte de Pennebruich, messire Gautier de Mauny, messire Franque de Halle, messire Hue de Hastingues, le sire de Ferrières, messire Richard de Stanford. Et se combattoient ces chevaliers main à main par grand’vaillance ; et là eut faite mainte belle appertise d’armes, mainte prise et mainte rescousse. Là ne se pouvoit chevalerie et bachelerie céler ; et par espécialle sire de Mauny s’avançoit si avant entre ses ennemis que à grand peine l’en pouvoit-on ravoir. Là furent pris du lez des François, le vicomte de Bosquentin, le sire de Châteauneuf, le vicomte de Chàteaubon, le sire de l’Escun ; et se retrairent tous les autres dedans le fort et fermèrent leur porte, et avalèrent le ratel, et puis montèrent aux guérites d’amont, et commencèrent à jeter et à lancer et faire reculer leurs ennemis. Cet assaut et cette escarmouche dura jusques aux vespres, que les Anglois se retrairent tous lassés et tous travaillés, et se boutèrent ès faubourgs qu’ils avoient gagnés, où ils trouvèrent vins et viandes à grand’foison, pour eux et pour tout leur ost vivre largement à deux mois, s’il étoit mestier. Si passèrent cette nuit en grand’aise et en grand revel, et burent de ces bons vins assez, qui peu leur coûtoient, ce leur sembloit.

CHAPITRE CCXX.

Comment le comte Derby assaillit Bergerac par eau et rompit un grand pan du palis ; et comment le comte de Lille et ses gens s’enfuirent à mie nuit.

Droit à heure de soleil levant furent les Anglois, qui ordonnés étoient pour assaillir par eau, en leur navie tous appareillés, et en étoit capitaine le comte de Kenfort. Là avoit avec lui plusieurs chevaliers et écuyers qui s’y étoient traits de grand’volonté pour leur corps aventurer. En cette navie avoit grand’foison d’archers ; si approchèrent vitement et vinrent jusques à un grand roullis qui est devant le palis, lequel fut tantôt rompu et jeté par terre. Les hommes de Bergerac et la communauté de la ville regardèrent que nullement ils ne pouvoient durer contre tel assaut : si se commencèrent à ébahir, et vinrent au comte de Lille et aux chevaliers qui là étoient, et leur dirent : « Seigneurs, regardez que vous voulez faire ; nous sommes tous en aventure d’être perdus : si vaudroit mieux que nous la rendissions au comte Derby avant que nous eussions plus grand dommage. » Adonc, répondit le comte de Lille et dit : « Allons, allons cette part où vous dites que le péril est ; car nous ne la rendrons pas ainsi. » Lors s’en vinrent les chevaliers et écuyers de Gascogne qui là étoient, contre ces palis, et se mirent tous à défense de grand courage. Les archers anglois, qui étoient en leurs barges, traioient si ouniement et si roidement que à peine ne s’osoit nul apparoir, s’il ne se vouloit mettre en aventure d’être mort, ou trop maternent blessé, Dedans la ville avec les Gascons avoit bien deux cents arbalétriers gennevois, qui trop grand profit leur firent ; car ils étoient bien pavessés contre le trait des Anglois, et ensonnièrent tout ce jour grandement les archers d’Angleterre. Si en y eut plusieurs blessés d’une part et d’autre. Finablement les Anglois qui étoient en leur navie s’exploitèrent tellement qu’ils rompirent un grand pan du palis. Quand ceux de Bergerac virent le meschef, ils se trairent avant et requirent à avoir répit, tant qu’ils fussent conseillés pour eux rendre. Il leur fut accordé le surplus du jour et la nuit en suivant jusques à soleil levant, sauf tant que ils ne se devoient de rien fortifier. Ainsi se retrait chacun à son logis. Cette nuit furent en grand conseil les barons de Gascogne qui là étoient, à savoir comment ils se maintiendroient. Eux bien conseillés, ils firent enseller leurs chevaux et charger de leur avoir, et montèrent, et se partirent environ mie nuit, et chevauchèrent vers la Réole, qui n’est mie loin de là. On leur ouvrit les portes ; si entrèrent dedans et se logèrent et herbergèrent parmi la ville. Or vous dirons de ceux de Bergerac comment ils finèrent.

CHAPITRE CCXXI.

Comment ceux de Bergerac se rendirent au comte Derby, et lui firent féauté et hommage au nom du roi d’Angleterre.

Quand vint au matin, les Anglois, qui étoient tous réconfortés d’entrer en la ville de Bergerac, fut bellement ou autrement, entrèrent de rechef en leur navie, et y vinrent, tout nageant, à cet endroit où ils avoient rompu les palis. Si trouvèrent illec grand’foison de ceux de la ville, qui étoient tous avisés d’eux rendre, et prièrent aux chevaliers qui là étoient qu’ils voulsissent prier au comte Derby qu’il les voulsist prendre à merci, sauve leurs vies et leurs biens, et dès-or-en-avant ils se mettroient en l’obéissance du roi d’Angleterre. Le comte de Penebroch et le comte de Kenfort répondirent qu’ils en parleroient volontiers, et puis demandèrent où le comte de Lille et les autres barons étoient. Ils répondirent : « Certainement nous ne savons ; car ils chargèrent et troussèrent dès la mie nuit tout le leur, et se partirent ; mais point ne nous dirent quel part ils se trairoient. » Sur ces paroles se départirent ces deux comtes dessus nommés, et vinrent au comte Derby, qui n’étoit mie loin de là, et lui dirent tout ce que les gens de Bergerac vouloient faire. Le dit comte Derby, qui fut moult noble et très gentil de cœur, répondit : « Qui merci prie, merci doit avoir ; dites-leur qu’ils ouvrent leur ville et nous laissent entrer dedans : nous les assurons de nous et des nôtres. »

Adonc retournèrent les deux chevaliers dessus dits, et recordèrent à ceux de Bergerac tout ce que vous avez ouï, dont ils furent tous joyeux, quand ils virent qu’ils pouvoient venir à paix. Si vinrent en la place et sonnèrent les saints, et s’assemblèrent tous, hommes et femmes ; et firent ouvrir leurs portes, et vinrent à procession moult humblement contre le comte Derby et ses gens, et le menèrent en la grand’église, et lui jurèrent féauté et hommage, et le reconnurent à seigneur, au nom du roi d’Angleterre, par vertu de la procuration qu’il en portoit. Ainsi eut en ce temps le comte Derby la bonne ville de Bergerac, qui se tint toujours depuis angloise. Or reviendrons-nous aux seigneurs de Gascogne qui étoient retraits en la ville et au château de la Réole, et vous conterons comment ils se maintinrent.

CHAPITRE CCXXII.

Comment le comte de Lille départit ses gens et les envoya en garnison par les forteresses de Gascogne.

Cette propre journée que le comte de Lille et les barons et les chevaliers de Gascogne qui avec lui étoient furent venus en la Réole, ils regardèrent et avisèrent l’un par l’autre qu’ils se départiroient et trairoient ès garnisons, et guerroyeroient par forteresses, et mettroient sur les champs quatre ou cinq cents combattans, dont ils feroient frontières ; et en seroit chef et meneur le sénéchal de Toulouse à Montauban, le vicomte de Villemur à Auberoche, et messire Bertrand des Prez à Pellagrue, messire Philippe de Dyon à Montagrée, le sire de Montbrandon à Maudurant, Ernoult de Dyon à Lamougies, Robert de Malemort à Beaumont en Laillois, messire Charles de Poitiers à Penne en Agenois, et ainsi les chevaliers de garnison en garnison. Si se départirent tous l’un de l’autre ; et le comte de Lille demeura en la Réole, et fit réparer la ville et la forteresse tellement qu’elle n’avoit garde d’assaut que on y fit, sur un mois ou deux. Or retournerons au comte Derby qui étoit en Bergerac.

CHAPITRE CCXXIII.

Comment le comte Derby se partit de Bergerac, et comment il prit le châtel de Langon, et s’enfuirent ceux qui dedans étoient.

Quand le comte Derby eut pris la possession et la saisine de Bergerac, et il fut rafraîchi par deux jours, il demanda au sénéchal de Bordeaux quelle part il se trairoit, car mie ne vouloit séjourner. Le sénéchal répondit qu’il seroit bon d’aller devers Pierregord, et en la haute Gascogne. Adonc fit le dit comte Derby ordonner toutes ses besognes et traire au chemin devers Pierregord, et laissa un chevalier capitaine en Bergerac, qui s’appeloit messire Jean de la Zouche.

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