Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 38)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ainsi que les Anglois chevauchoient, ils trouvèrent un châtel qui s’appelle Langon dont le viguier de Toulouse étoit capitaine, une moult appert armure de fer. Si s’arrêtèrent là et dirent qu’ils ne laisseroient pas ce châtel derrière. Si le commença la bataille des maréchaux à assaillir, et y furent un jour tout entier ; et là eut merveilleusement dur assaut, car les Anglois assailloient de grand’volonté, et ceux du fort se défendoient moult vaillamment. Néanmoins ce premier jour ils n’y firent rien ; lendemain presque tout l’ost fut devant, et recommencèrent à assaillir tellement et par si forte manière, avec ce que on avoit jeté ès fossés grand’foison de bois et de velourdes, que on pouvoit aller jusques aux murs sans danger, et que ceux de dedans se commencèrent à ébahir. Adonc leur fut demandé de messire Franque de Halle si ils se rendroient, et qu’ils y pourroient bien tant mettre qu’ils n’y viendroient jamais à temps. Ils réquirent avoir conseil de répondre : ce leur fut accordé. Ils se conseillèrent ; et me semble qu’ils se partirent de la forteresse et rien n’emportèrent, et s’en allèrent devers Monsac qui se tenoit françoise. Ainsi eurent les Anglois le châtel de Langon. Si y établit le comte Derby un écuyer à capitaine, qui s’appeloit Aymon Lyon ; et laissa laiens avec lui jusque à trente archers. Si se partirent de Langon et cheminèrent devers une ville appelée le Lac.

CHAPITRE CCXXIV.

Comment ceux du Lac se rendirent au comte Derby, et plusieurs autres forteresses qui cy s’ensuivent, les unes par force les autres par traités.

Quand ceux de la ville du Lac sentirent les Anglois venir si efforcément, et qu’ils avoient pris Bergerac et le châtel de Langon, ils n’eurent mie conseil d’eux tenir, tant en furent effrayés ; et s’en vinrent au devant du comte Derby, et lui apportèrent les clefs de la ville, et le reconnurent à seigneur, au nom du roi anglois. Le comte Derby prit la féauté d’eux, et passa outre, et s’en vint à Maudurand, et le gagna d’assaut sur ceux du pays ; et y fut pris un chevalier du pays, qui s’appeloit le sire de Montbrandon. Si laissa le dit comte Derby gens d’armes dans la forteresse, et puis passèrent outre et vinrent devant le châtel de Lamougies. Si l’assaillirent et le prirent d’assaut tantôt, et le chevalier qui étoit dedans, et l’envoyèrent tenir prison à Bordeaux. Puis chevauchèrent devers Pinach et le conquirent ; et après la ville et le châtel de la Liève, et s’y rafraîchirent par trois jours. Au quatrième jour ils s’en partirent et vinrent à Forsath, et le gagnèrent assez légèrement, et en après la tour de Prudaire ; et puis chevauchèrent devers une bonne ville et grosse que on appelle Beaumont en Laillois, qui se tenoit liégement du comte de Lille. Si furent les Anglois trois jours pardevant, et y firent maints grands assauts ; car elle étoit bien pourvue de gens d’armes et d’artillerie qui la défendirent tant qu’ils purent durer. Finablement elle fut prise, et y eut grand’occision de ceux qui dedans furent trouvés ; et la rafraîchit le comte Derby de nouvelles gens d’armes, et puis chevaucha outre, et vint devant Montagrée : si le prit aussi d’assaut, et le chevalier qui dedans étoit, et l’envoya tenir prison à Bordeaux. Et ne cessèrent les Anglois de chevaucher tant qu’ils vinrent devant Lille, la souveraine ville du comte, dont messire Philippe de Dyon et messire Arnoul de Dyon étoient capitaines. Quand le comte Derby et ses gens furent venus devant Lille, ils l’environnèrent et regardèrent qu’elle étoit bien prenable : si firent traire leurs archers avant et approcher jusques aux barrières. Cils commencèrent à traire si fortement, que nuls de ceux de la ville n’osoient apparoir pour défendre ; et conquirent ce premier jour les barrières et tout jusques à la porte ; et sur le soir ils se retrairent. Quand vint le matin, de rechef ils commencèrent à assaillir fort et appertement en plusieurs lieux, et ensonnièrent si ceux de la ville, qu’ils ne savoient auquel entendre.

Les bourgeois de la ville, qui doutèrent le leur à perdre, leurs femmes et leurs enfans, regardèrent que, au long aller, ils ne se pourroient tenir : si prièrent à deux chevaliers qui là étoient qu’ils traitassent à ces seigneurs d’Angleterre, par quoi ils demeurassent en paix et que le leur fut sauve. Les chevaliers, qui aussi véoient bien le péril où ils étoient, s’y accordèrent assez légèrement, et envoyèrent un héraut de par eux au comte Derby, pour avoir répit d’un jour tant seulement, pour composer. Le héraut vint devers le dit comte qu’il trouva sur les champs assez près de la ville, et lui démontra ce pour quoi il étoit là envoyé. Le comte s’y accorda et fit retraire ses gens, et s’envint jusques aux barrières de la ville parlementer à ceux de dedans ; de-lez lui le baron de Stanfort et messire Gautier de Mauny. Là furent eux en grand parlement ensemble, car le comte Derby vouloit qu’ils se rendissent simplement, et ils ne l’eussent jamais fait. Toutes voies, accordé fut que ceux de la ville de Lille se mettroient en l’obéissance du roi d’Angleterre ; et de ce envoyèrent eux douze de leurs bourgeois en la cité de Bordeaux, en nom de créant ; et sur ce les chevaliers et écuyers françois qui là étoient pouvoient partir et aller quelque part qu’ils vouloient. Ainsi eut le comte Derby en ce temps la ville de Lille en Gascogne, et se partirent sur sauf conduit les gens d’armes qui dedans étoient, et s’en allèrent devers la Réole.

CHAPITRE CCXXIX.

Comment le comte Derby sçut la nécessité de ceux d’Auberoche, et comment il fit son mandement pour les aller secourir et lever le siége du comte de Lille et des barons gascons qui devant étoient.

Toutes les paroles et les devises et le convenant du messager, comment il avoit été pris devant Auberoche, et l’état de la lettre, et la nécessité de ceux de dedans furent sçues et rapportées à Bordeaux au comte Derby et à messire Gautier de Mauny, par une leur espie qu’ils avoient envoyée en l’ost, et qui leur dit bien : « Certes, mes seigneurs, à ce que j’ai pu entendre, si vos chevaliers ne sont confortés dedans trois jours, ils seront ou morts ou pris ; et volontiers se rendroient, si on les vouloit prendre à mercy ; mais il me semble que nenni. » De ces nouvelles ne furent mie le comte Derby et messire Gautier de Mauny bien joyeux, et dirent entr’eux : « Ce seroit lâcheté et vilenie si nous laissons perdre trois si bons chevaliers que cils sont, qui si franchement se sont tenus dedans Auberoche. Nous irons cette part et nous émouverons tout premièrement, et manderons au comte de Pennebruich, qui se tient en Bergerac, qu’il soit à nous à celle heure, et aussi à messire Richard de Staffort et à messire Étienne de Tornby, qui se tiennent à Libourne. Adonc le comte Derby se hâta et envoya tantôt ses messages et ses lettres devers le comte de Pennebruich ; et se partit de Bordeaux à ce qu’il avoit de gens, et chevaucha tout couvertement devers Auberoche : bien avoit qui le menoit et qui connoissoit le pays. Si vint le comte Derby à Libourne, et là séjourna un jour, attendant le comte de Pennebruich, et point ne venoit. Quand il vit qu’il ne venoit point, il fut tout courroucé, et se mit à voie, pour le grand désir qu’il avoit de conforter ces chevaliers qui en Auberoche se tenoient ; car bien savoit qu’ils en avoient grand mestier. Si issirent de Libourne le comte Derby, le comte de Kenfort, messire Gautier de Mauny, messire Richard de Stanfort, messire Hue de Hastingues, messire Étienne de Tornby, le sire de Ferriers, et les autres compagnons, et chevauchèrent une nuit toute nuit, et vinrent lendemain à deux petites lieues d’Auberoche. Si se boutèrent en un bois, et descendirent de leurs chevauxi et les lièrent aux arbres et aux feuilles, et les laissèrent pâturer l’herbe, toujours attendans le comte de Pennebruich, et furent là toute la matinée jusques à nonne. Si s’émerveillèrent durement de ce qu’ils n’oyoient nulles nouvelles du comte. Quand vint sur la remontée, et ils virent que point ne venoit le dit comte, si dirent entre eux : « Que ferons nous ? Irons-nous assaillir nos ennemis, ou retournerons-nous ? » Là furent en grand’imagination quelle chose ils feroient, car ils ne se véoient mie gens pour combattre un tel ost qu’il avoit devant Auberoche, car ils n’étoient mie plus de trois cents lances et six cents archers ; et les François pouvoient être entre dix mille et onze mille hommes. Envis aussi le laissoient, car bien savoient que, si ils partoient sans lever le siége, ils perdroient le châtel d’Auberoche, et les chevaliers leurs compagnons qui dedans étoient. Finablement, tout considéré, et pesé le bien contre le mal, ils s’accordèrent à ce que, au nom de Dieu et de Saint-George, ils iroient combattre leurs ennemis. Or avisèrent eux comment ; et l’avis où le plus ils s’arrêtèrent leur vint de messire Gautier de Mauny, qui dit ainsi : « Seigneurs, nous monterons tous à cheval, et costierons tout à la couverte ce bois où nous sommes à présent, tant que nous serons sur l’autre coron au lez de là qui joint moult près de leur ost ; et quand nous serons près, nous férirons chevaux des éperons et crierons nos cris hautement : nous y entrerons droit sur l’heure de souper, et vous les verrez si surpris et si ébahis de nous, que ils se déconfiront eux-mêmes. » Adonc répondirent les chevaliers qui furent appelés à ce conseil : « Nous le ferons ainsi que vous l’ordonnez. » Si reprit chacun son cheval, et ressanglèrent étroitement, et firent restraindre leurs armures, et ordonnèrent tous leurs pages, leurs varlets et leurs malettes à demeurer là ; et puis chevauchèrent tout souef au long du bois, tant qu’ils vinrent sur l’autre cornée, où l’ost françois étoit logé assez près, en un grand val, sur une petite rivière. Lorsqu’ils furent là venus, ils développèrent leurs bannières et leurs pennons, et férirent chevaux des éperons, et s’en vinrent tout de front planter sur le large et férir en l’ost de ces seigneurs de France, qui furent bien surpris, et leurs gens aussi ; car de celle embuche ne se donnoient-ils garde, et se devoient tantôt seoir à souper ; et les plusieurs y étoient jà assis comme gens assurés ; car ils ne cuidassent jamais que le comte Derby dût là venir ainsi à cette heure.

CHAPITRE CCXXV.

Comment le comte Derby prit Bonneval ; et comment ceux de Pierregord vinrent escarmoucher l’ost des Anglois et prirent le comte de Kenfort et trois ou quatre de ses chevaliers.

Après la conquête de Lille en Gascogne, et que le comte Derby y eut laissé gens d’armes et archers de par lui, et envoyé douze bourgeois de la ville en otage, pour plus grand’sûreté, en la ville de Bordeaux, il chevaucha outre et vint devant Bonneval. Là eut grand assaut et dur, et plusieurs hommes blessés dedans et dehors. Finablement les Anglois la prirent et la mirent à merci, et la rafraîchirent de gens d’armes et de capitaine. Et puis chevauchèrent outre, et entrèrent en la comté de Pierregord et passèrent devant Bourdeilles ; mais point ne rassaillirent, car ils virent bien qu’ils eussent perdu la peine. Si exploitèrent tant qu’ils vinrent jusques à Pierregord. Dedans étoient le comte de Pierregord et messire Roger de Pierregord son oncle, le sire de Duras et bien six vingt chevaliers et écuyers du pays, qui tous s’étoient là recueillis sur la fiance du fort lieu, et aussi l’un pour l’autre.

Quand le comte Derby et sa route furent arrivés devant, ils avisèrent et imaginèrent moult bien comment ni par quel voie ils la pourroient assaillir à leur avantage. Si la virent forte durement ; si que, tout considéré, ils n’eurent mie conseil de y employer leurs gens ; mais se retrairent arrière sans rien faire, et s’en vinrent loger à deux lieues de là, sur une petite rivière, pour venir devant le châtel de Pellagrue. Ces gens d’armes qui étoient dedans Pierregord parlèrent ensemble ce soir, et dirent ainsi : « Ces Anglois nous sont venus voir et aviser de près, et puis se sont partis sans rien faire ; ce seroit bon que à nuit nous les allassions réveiller, car ils ne sont pas logés trop loin de ci ». Tous s’accordèrent à cette opinion, et issirent de Pierregord environ mie nuit, bien deux cents lances, montés sur fleur de chevaux, et chevauchèrent roidement, et furent devant le jour au logis des Anglois. Si se férirent dedans baudement : si en occirent et mes-haignèrent grand’foison, et entrèrent au logis du comte de Kenfort, et le trouvèrent qu’il s’armoit ; si fut assailli vitement et pris par force, autrement il eût été mort, et ne sais trois ou quatre chevaliers de son hôtel. Puis se retrairent les Gascons sagement, ainçois que l’ost fût trop ému, et prirent le chemin de Pierregord. Si leur fut bien besoin qu’ils trouvassent les portes ouvertes et appareillées ; car ils furent suivis chaudement et reboutés durement dedans leurs barrières. Mais sitôt que les Gascons furent en leurs gardes, ils descendirent de leurs chevaux, et prirent les glaives, et s’en vinrent franchement combattre main à main aux Anglois ; et tinrent leurs pas suffisamment, tant qu’ils n’y eurent point de dommage. Adonc se retrairent les Anglois tous mérencolieux de ce que le comte de Kenfort étoit pris ; et vinrent à leurs logis. Si se délogèrent bien matin, et cheminèrent devers Pelagrue.

CHAPITRE CCXXVI.

Comment le comte de Kenfort et ses compagnons furent rendus en échange du vicomte de Bosquentin, du vicomte de Chasteaubon, du sire de L’Escun et du sire de Chasteauneuf.

Tant chevauchèrent les Anglois qu’ils vinrent devant le châtel de Pelagrue. Si l’environnèrent de tous côtés et le commencèrent fortement à assaillir ; et ceux de dedans à eux défendre, comme gens de grand’volonté ; car ils y avoient un bon chevalier à capitaine que on appeloit messire Bertrand des Prez, et furent les Anglois devant Pelagrue six jours ; et y eut maint assaut.

Là entre deux furent traitées les délivrances du comte de Kenfort et de ses compagnons, en échange du vicomte de Bosquentin, du vicomte de Châteaubon, du seigneur de L’Escun, et du seigneur de Châteauneuf, parmi tant encore que toute la terre de Pierregord demeureroit trois ans en paix ; mais bien se pouvoient armer les chevaliers et écuyers de cette terre, sans forfait ; mais on ne pouvoit prendre ni ardoir, ni piller nulle chose en la dite comté. Ainsi revinrent le comte de Kenfort et tous les prisonniers anglois qui avoient été pris de ceux de Pierregord ; et aussi tous les chevaliers gascons furent délivrés parmi la composition dessus dite ; et se partirent les Anglois de devant Pelagrue, car cette terre est du comté de Pierregord ; et chevauchèrent devers Auberoche, qui est un beau château et fort de l’archevêque de Toulouse. Si très tôt que les Anglois furent venus devant Auberoche, ils se logèrent aussi faiticement comme s’ils y voulsissent demeurer une saison ; et envoyèrent dire et signifier à ceux qui dedans étoient, qu’ils se rendissent et missent en l’obéissance du roi d’Angleterre, ou autrement, s’ils étoient pris par force, ils seroient morts sans mercy. Ceux de la ville et du châtel d’Auberoche doutèrent leurs corps et leurs biens à perdre, et virent qu’il ne leur apparoit aucun confort de nul côté : si se rendirent, saufs leurs corps et leurs biens, et se mirent en l’obéissance du comte Derby, et le reconnurent à seigneur, au nom du roi d’Angleterre, par vertu de la procuration qu’il avoit du dit roi. Adonc s’avisa le comte Derby qu’il se retrairoit tout bellement devers la cité de Bordeaux. Si laissa dedans Auberoche en garnison messire Franque de Halle, messire Alain de Finefroide, et messire Jean de Lindehalle ; puis s’envint le comte Derby à Libourne, une bonne ville et grosse, en son chemin de Bordeaux, à douze lieues d’illec, et l’assiégea, et dit bien à tous ceux qui ouïr le voulurent, qu’il ne s’en partiroit, si l’auroit. Quand ceux de Libourne se virent assiégés, et le grand effort que le comte Derby menoit, et comment tout le pays se rendoit â lui, si allèrent les hommes de la ville à conseil ensemble à savoir comment ils se maintiendroient. Tout considéré et eux conseillés, et pesé le bien contre le mal, ils se rendirent et ouvrirent leurs portes, et ne se firent pas assaillir ni hérier ; et jurèrent féauté et hommage au comte Derby, au nom du roi d’Angleterre, et à demeurer bons Anglois de là en avant. Ainsi entra le comte Derby dedans Libourne, et y fut trois jours ; et là ordonna-t-il de ses gens quelle chose ils feroient. Si ordonna tout premièrement le comte de Pennebruiche et sa route à aller en Bergerac, et messire Richard de Stanford et messire Étienne de Tornby et messire Alexandre Ansiel et leurs gens à demeurer en la ville de Libourne. Cils s’y accordèrent volontiers. Adonc se partirent le comte Derby, le comte de Kenfort et messire Gautier de Mauny et les autres, et chevauchèrent devers Bordeaux, et tant firent qu’ils y vinrent.

CHAPITRE CCXXVII.

Comment le comte de Lille et les barons de Gascogne assiégèrent Auberoche et avoient en propos qu’ils occiroient ceux de dedans, ou qu’ils se rendroient simplement.

Au retour que le comte Derby fit en la cité de Bordeaux, fut-il liement recueilli et reçu de toutes gens ; et vinrent le clergé et les bourgeois de la ville à grand’procession, et lui firent toute honneur et révérence à leur pouvoir, et lui abandonnèrent vivres et pourvéances et toutes autres choses à prendre à son aise et volonté. Le comte les remercia grandement de leurs courtoisies et de ce qu’ils lui offroient. Ainsi se tint le comte Derby en la cité de Bordeaux avec ses gens : si s’ébatoit et jouoit entre les bourgeois et les dames de la ville. Or laisserons-nous un petit à parler de lui, et parlerons du comte de Lille, qui se tenoit en la Réole, et savoit bien tout le conquêt que le comte Derby avoit fait ; et point n’y avoit pu pourvoir de remède. Or entendit le comte que le comte Derby étoit retrait à séjour en Bordeaux, et avoit épars ses gens, et rompu sa chevauchée ; et n’étoit mie apparent que de la saison il en fît plus. Si s’avisa le dit comte qu’il feroit une semonce et un mandement espécial de gens d’armes, et iroit mettre le siége devant Auberoche. Ainsi qu’il l’avisa il le fit. Si escripvit devers le comte de Pierregord, ceux de Carmaing, de Comminges, de Brunikel et devers tous les barons de Gascogne, qui François se tenoient, qu’ils fussent, sur un jour qu’il leur assigna, devant Auberoche, car il y vouloit le siége mettre. Les dessus dits comtes, vicomtes, barons et chevaliers de Gascogne obéirent à lui ; car il étoit comme roi ès marches de Gascogne ; et assemblèrent leurs gens et leurs hommes, et furent tous appareillés au jour qui assigné y fut, et vinrent devant Auberoche, tellement que les chevaliers qui le gardoient ne s’en donnèrent de garde, tant qu’ils se virent assiégés de tous côtés. Ainsi que gens de bon convenant et de grand arroy, ils ne furent de rien ébahis, mais entendirent à leurs gardes et défenses. Le comte de Lille et les autres barons qui là étoient venus moult puissamment, se logèrent tout environ, tellement que nul ne pouvoit entrer en la garnison qu’il ne fût aperçu ; et envoyèrent quérir quatre grands engins à Toulouse, et les firent acharier et dresser devant la forteresse. Et n’assailloient les François d’autre chose, fors de ces engins, qui nuit et jour jetoient pierres de faix au châtel, qui les ébahissoient plus que autre chose ; car dedans six jours ils dérompirent la plus grand’partie des combles des tours. Et ne s’osoient les chevaliers ni ceux du châtel tenir, fors ès chambres voûtées par terre. C’étoit l’intention de ceux de l’ost qu’ils les occiroient là dedans, ou ils se rendroient simplement. Bien étoient venues les nouvelles à Bordeaux au comte Derby et à messire Gautier de Mauny que leurs compagnons étoient assiégés dedans Auberoche, mais ils ne savoient point qu’ils fussent si oppressés, ni si contraints qu’ils étoient.

CHAPITRE CCXXVIII.

Comment ceux d’Auberoche envoyèrent un de leurs varlets au comte Derby, pour dire leur nécessité, lequel fut pris de ceux de l’ost et jeté par un engin en la ville.

Quand messire Franque de Halle, messire Alain de Finefroide et messire Jean de Lindehalle virent l’oppression que les François leur faisoient ; et si ne leur apparoît confort ni aide de nul côté, si se commencèrent à ébahir ; et se conseillèrent entre eux comment ils se pourroient maintenir. « Il ne peut être, dirent-ils, que si le comte Derby savoit le danger où ces François nous tiennent, qu’il ne nous secourût, à quel meschef que ce fût : si seroit bon que nous lui fissions à savoir, mais que nous pussions trouver message. » Adonc demandèrent eux à leurs varlets s’il y avoit celui qui voulut gagner, et porter les lettres qu’ils avoient escriptes, à Bordeaux, et bailler au comte Derby. Lors s’avança un varlet et dit qu’il la porteroit volontiers, et ne le feroit mie tant pour convoitise de gagner, que pour eux délivrer du péril. Les chevaliers furent lies du varlet qui s’offroit de faire le message. Quand vint au soir par nuit, le varlet prit la lettre que les chevaliers lui baillèrent, qui étoit scellée de leurs trois sceaux, et lui encousirent en ses draps et puis le firent avaler ès fossés. Quand il fut au fond, il monta contre mont, et se mit à voie parmi l’ost, car autrement ne pouvoit-il passer ; et fut encontré du premier guet, et alla outre, car il savoit bien parler gascon, et nomma un seigneur de l’ost, et dit qu’il étoit à lui. On le laissa passer atant ; et cuida bien être échappé : mais non fut ; car il fut repris dehors les tentes, d’autres varlets qui l’amenèrent devant le chevalier du guet. Là ne put-il trouver aucune excusation qui rien lui valût. Si fut tâté et quis, et la lettre trouvée sur lui : si fut mené en prison et gardé jusques au matin, que les seigneurs de l’ost furent tous levés. Si furent tantôt informés de la prise du dit varlet. Adonc se retrairent-ils tous ensemble en la tente du comte de Lille : là fut la lettre lue que les chevaliers d’Auberoche envoyoient au comte Derby. Si eurent tous grand’joie, quand ils sçurent de vérité que les Anglois qui en la garnison se tenoient, étoient si étreints qu’ils ne se pouvoient plus tenir. Si que, pour eux plus gréver, ils prirent le varlet, et lui pendirent les lettres au cou, et le mirent tout en un mont en la fonde d’un engin, et puis le renvoyèrent dedans Auberoche.

Le varlet chéi tout mort devant les chevaliers qui là étoient, et qui furent moult ébahis et déconfortés quand ils le virent. « Ha ! dirent-ils, notre messager n’a mie fait son message : or ne savons nous qu’aviser ni quel conseil avoir qui nous vaille. » À ce coup étoient montés à cheval le comte de Pierregord et messire Roger de Pierregord son oncle, messire Charles de Poitiers, le vicomte de Carmaing, et le sire de Duras, et passèrent pardevant les murs de la forteresse au plus près qu’ils purent. Si écrièrent à ceux de dedans, et leur dirent en gabois : « Seigneurs, seigneurs anglois, demandez à votre messager où il trouva le comte Derby si appareillé, quand en nuit se partit de votre forteresse, et jà est retourné de son voyage. » Adonc, répondit messire Franque de Halle, qui ne s’en put abstenir, et dit : « Par foi, seigneurs, si céans nous sommes enclos, nous en istrons bien quand Dieu voudra et le comte Derby ; et plût à Dieu qu’il sçût en quel état nous sommes. S’il le savoit, il n’y auroit si avisé des vôtres qui ne ressoignât à tenir les champs ; et si vous lui voulez signifier, l’un de nous se mettra en votre prison pour rançonner, ainsi que on rançonne un gentilhomme. » Dont répondirent les François : « Nennil, nennil, ce ne se portera mie ainsi ; le comte Derby le saura tout à temps, quand par nos engins nous aurons abattu rez à rez de terre ce châtel, et que vous, pour vos vies sauver, vous vous serez rendus simplement. » — « Certainement, répondit messire Franque, ce ne sera jà que nous nous rendons ainsi, pour être tous morts céans. » Dont passèrent les chevaliers françois outre, et revinrent à leurs logis ; et les trois chevaliers anglois demeurèrent à Auberoche tous ébahis, à voir dire ; car ces pierres d’engins leur donnoient si grands horions, que ce sembloit foudre qui descendît du ciel, quand elles frappoient contre les murs du château.

CHAPITRE CCXXX.

Comment le comte Derby et messire Gautier de Mauny déconfirent le comte de Lille et tout son ost.

Ainsi vinrent les Anglois, frappant en cet ost, pourvus et avisés de ce qu’ils devoient faire, en écriant : « Derby, Derby au comte ! et Mauny, Mauny au seigneur ! » Puis commencèrent à couper et à découper tentes, trefs et pavillons, et reverser l’un sur l’autre, et abattre, occire et mes-haigner gens, et mettre en grand meschef. Si ne savoient les François auquel entendre, tant étoient eux fort hâtés ; et quand ils se traioient sur les champs pour eux recueillir et assembler, ils trouvoient archers tous appareillés qui leur traioient, versoient et occioient sans mercy et pitié. Là avint soudainement sur ces chevaliers de Gascogne un grand meschef, car ils n’eurent mie loisir d’eux armer ni traire sur les champs. Mais fut le comte de Lille pris dedans son pavillon, et moult durement navré, et le comte de Pierregort aussi dedans le sien, et messire Roger son oncle, et occis le sire de Duras et messire Aymeri de Poitiers, et pris le comte de Valentinois son frère. Brièvement, on ne vit oncques tant de bonnes gens, chevaliers et écuyers qui là étoient, être perdus à si peu de fait ; car chacun fuyoit qui mieux mieux. Bien est vérité que le comte de Comminges, les vicomtes de Carmaing, de Villemur, de Bruniquel, le sire de la Barde et le sire de Taride, qui étoient logés d’autre part du châtel, se recueillirent et mirent leurs bannières hors, et allèrent vassalement sur les champs ; mais les Anglois, qui jà avoient déconfit la plus grand’partie de l’ost, s’en vinrent en criant leurs cris celle part, et se boutèrent ès plus drus, de plein bond, ainsi que gens tous réconfortés, et qui véoient bien que, si fortune ne leur étoit contraire, la journée étoit pour eux. Là eut fait mainte belle appertise d’armes, mainte prise et mainte rescousse. Quand messire Franque de Halle et messire Jean de Lindehalle, qui étoient au châtel d’Auberoche, entendirent la noise et la huée, et reconnurent les bannières et les pennons de leurs gens, ils s’armèrent et firent armer tous ceux qui avec eux étoient, et puis montèrent à cheval et issirent de la forteresse, et s’en vinrent sur les champs, et se boutèrent au plus fort de la bataille. Ce ravigora et rafraîchit grandement les Anglois. Que ferois-je long conte ? Ceux de la partie du comte de Lille furent là tous déconfits, et presque tous morts ou pris ; ni jà n’en fût nul échappé, si la nuit ne fût sitôt venue. Là furent pris, que comtes que vicomtes, jusques à neuf ; et des barons, et chevaliers et écuyers, tel foison, qu’il n’y avoit hommes d’armes des Anglois qui n’en eût deux ou trois au moins. Cette bataille fut dessous Auberoche, la nuit Saint-Laurent en août, l’an mil trois cent quarante quatre.

CHAPITRE CCXXXI.

Comment le comte de Pennebruich vint à Auberoche après la déconfiture, moult courroucé de ce qu’il n’y avoit été ; et comment les Anglois s’en retournèrent à Bordeaux.

Après la déconfiture, qui là fut si grande et si grosse pour les Gascons, et si dommageable, car ils étoient là venus en grand arroy et en bonne ordonnance, mais petite ordonnance les fit perdre ainsi qu’il apparut, les Anglois qui étoient maîtres du champ entendirent à leurs prisonniers ; et comme gens qui leur ont été toudis courtois, leur firent bonne compagnie, et en reçurent assez sur leur foi à revenir à un certain jour à Bordeaux ou à Bergerac ; et se retrairent dedans Auberoche. Et là donna à souper le comte Derby à la plus grand’partie des comtes et vicomtes qui prisonniers étoient, et aussi aux chevaliers de sa compagnie. Si devez croire et savoir qu’ils furent celle nuit en grand revel ; et rendirent grands grâces à Dieu de la belle journée qu’ils avoient eue, quand une poignée de gens qu’ils étoient, environ mille combattans, uns et autres, parmi les archers, en avoient déconfit plus de dix mille, et rescous la ville et le châtel d’Auberoche, et les chevaliers qui dedans étoient moult estraints, et qui dedans deux jours eussent été pris et en la volonté de leurs ennemis. Quand vint le matin un peu après soleil levant, le comte de Pennebruich vint, à bien trois cents lances et trois cents archers, qui jà étoit informé de l’avenue de la bataille ; car on lui avoit raconté sur son chemin. Si étoit durement courroucé de ce qu’il n’y avoit été ; et en parla par mautalent au comte Derby, et dit : « Certes, cousin, il me semble que vous ne m’avez fait maintenant point d’honneur ni de courtoisie, quand vous avez vos ennemis combattus sans moi, qui m’aviez mandé si acertes ; et bien pouviez savoir que je ne me fusse jamais souffert que je ne fusse venu. » Dont répondit le comte Derby, et dit tout en riant : « Par ma foi, cousin, nous désirions bien votre venue, et nous sursîmes toujours en vous attendant du matin jusques aux vespres ; et quand nous vîmes que vous ne veniez point, nous en fûmes tous merveillés. Si n’osâmes plus attendre que nos ennemis ne sçussent notre venue ; car s’ils l’eussent sçue, ils eussent eu l’avantage sur nous ; et, Dieu merci ! nous l’avons eu sur eux : si les nous aiderez à garder et à conduire à Bordeaux. » Adonc se prirent par les mains, et entrèrent en une chambre et issirent de ce propos. Tantôt fut heure de dîner ; si se mirent à table et mangèrent et burent tout aise, à grand loisir, des pourvéances des François qu’ils avoient amenées devant le châtel d’Auberoche ; dont ils étoient bien remplis. Tout ce jour et la nuit en suivant se tinrent eux à Auberoche ; et lendemain au matin ils furent tous armés et tous montés. Si se partirent d’Auberoche, et y laissèrent à capitaine et gardien un chevalier gascon, qui toujours avoit été de leur partie, qui s’appeloit messire Alexandre de Caumont ; et chevauchèrent devers Bordeaux et emmenèrent la greigneur partie de leurs prisonniers.

Tant chevauchèrent les dessus dits Anglois et leur route, qu’ils vinrent en la cité de Bordeaux où ils furent reçus à grand’joie. Et ne savoient les Bordelois comment bien fêter le comte Derby et messire Gautier de Mauny ; car la renommée couroit que par leur emprise avoient été devant Auberoche les Gascons déconfits, et pris le comte de Lille, et plus de deux cents chevaliers. Si leur faisoient grand’joie et haute honneur. Ainsi passèrent eux cel hyver qu’il n’y eut nulle besogne ès marches de là, qui à recorder fasse. Si oyoit souvent le roi d’Angleterre bonnes nouvelles du comte Derby son cousin, qui se tenoit à Bordeaux sur Gironde, et là environ. Si en étoit tout lie, et à bonne cause, car le comte Derby faisoit tant qu’il étoit aimé de tous ses amis, et ressoingné de tous ses ennemis.

CHAPITRE CCXXXII.

Comment le comte Derby, en allant vers la Réole, fit rendre ceux de Sainte Basile en l’obéissance du roi d’Angleterre ; et puis vint devant la Roche-Millon.

Quand vint après Pâques l’an mil trois cent quarante cinq, environ mi-mai, le comte Derby qui s’étoit tenu et hiverné à Bordeaux tout le temps, ou là près, fit une cueillette et un amas de gens d’armes et d’archers et dit qu’il vouloit faire une chevauchée devers la Réole que les François tenoient, et qu’il l’assiégeroit, car elle étoit prenable. Quand toutes ses besognes furent ordonnées et ses gens venus, ils se partirent de Bordeaux en bon arroi et en bon convenant, et vinrent ce premier jour en la ville de Bergerac. Là trouvèrent-ils le comte de Pennebroch, qui aussi avoit fait son assemblée d’autre part. Si furent ces seigneurs et leurs gens dedans Bergerac trois jours ou quatre : au quatrième ils s’en partirent. Quand ils furent sur les champs, ils émurent leurs gens, et considérèrent leur pouvoir, et se trouvèrent mille combattans et deux mille archers. Si chevauchèrent tout ainsi, et firent tant qu’ils vinrent devant un châtel qu’on appelle Sainte-Basile : si l’assiégèrent de tous côtés, et firent grand appareil de l’assaillir. Ceux de Sainte-Basile virent les Anglois en leur fortune, et comment ils tenoient les champs, et que nul ne leur alloit au devant, mais encore étoient prisonniers de la bataille d’Auberoche tous les plus grands de Gascogne, dont ils dussent être aidés et confortés : si que, tout considéré, ils se mirent en l’obéissance du roi d’Angleterre, et lui jurèrent féauté et hommage, et le reconnurent à seigneur : par ainsi passa le comte Derby outre bellement, et prit le chemin d’Aiguillon. Mais ainçois qu’il y parvînt, il trouva un châtel que on appelle la Roche-Millon, qui étoit bien pourvu de bons soudoyers et d’artillerle : nonobstant ce, le comte commanda que le châtel fût assailli. Adonc s’avancèrent Anglois et archers, et le commencèrent à assaillir fort et dur ; et ceux de dedans à eux défendre vaillamment ; et jetoient pierres, bois et grands barreaux de fer, et pots pleins de chaux ; de quoi ils blessèrent plusieurs assaillans, qui montoient contre le mont, et s’abandonnoient follement pour leur corps avancer.

CHAPITRE CCXXXIII.

Comment le comte Derby prit la Roche-Millon, et puis mit le siége devant Mont-Segur.

Quand le comte Derby vit que ses gens se travailloient et tuoient sans rien faire, si les fit retraire et revenir au logis. Lendemain il fit, par les vilains du pays, acharier et apporter grand’foison de bûches et de velourdes et d’estrain, et tout jeter et tourner ens ès fossés et mettre aussi grand’plenté de terre. Quand une partie des fossés furent tous emplis, que on pouvoit bien aller sûrement jusques au pied du mur, il fit arrouter bien trois cents archers, et, devant eux, passer bien deux cents brigans, tous pavaisés, qui tenoient grands pics et hoyaux de fer ; et s’en vinrent heurter et piqueter aux murs. Entrementes qu’ils piquoient et hoyoient, les archers qui étoient derrière eux, traioient si ouniement à ceux qui étoient aux murs, que à peine osoit nul apparoir à la défense. En cet état furent eux la plus grand’partie du jour, et si fort assaillis que les piqueurs qui étoient aux murs, y firent un grand trou, et si plantureux que bien pouvoient entrer dedans dix hommes de front. Adonc se commencèrent ceux du châtel et de la ville fort à ébahir et à retraire devers l’église ; et les aucuns vuidèrent par derrière. Ainsi fut prise la forteresse de la Roche-Millon, et toute robée, et occis la plus grand’partie de ceux qui y furent trouvés, exceptés ceux et celles qui s’étoient retraits en l’église. Mais tous ceux fit sauver le comte Derby, car ils se rendirent simplement à sa volonté. Si rafraîchit le comte Derby la garnison de Roche-Millon, de nouvelles gens ; et y établit deux écuyers à capitaines, qui étoient d’Angleterre, Richard Wille et Robert l’Escot. Tant firent les Anglois qu’ils vinrent devant Mont-Segur. Quand ils furent là venus, le comte commanda à loger toutes manières de gens : donc se logèrent eux, et établirent mansions et logis pour eux et pour leurs chevaux. Dedans la ville de Mont-Segur avoit un chevalier de Gascogne à capitaine, que le comte de Lille y avoit piéçà institué ; et l’appeloit-on messire Hugue de Battefol. Cil entendit grandement et bellement à la ville défendre et garder ; et moult avoient les hommes de la ville en lui grand’fiance.

CHAPITRE CCXXXIV.

Comment ceux de Mont-Segur composèrent au comte Derby d’eux rendre dedans un mois s’ils n’avoient secours, et en baillèrent otages.

Pardevant la ville de Mont-Segur sit le comte Derby quinze jours. Et sachez que là dedans n’y eut oncques jour qu’il n’y eût assaut. Et fit-on dresser grands engins que on avoit amenés et achariés de Bordeaux et de Bergerac. Ce greva et foula durement la ville ; car ils jetoient pierres de faix qui rompoient tours et murs et toits de salles et de maisons. Avec tous ces meschefs, le comte Derby leur mandoit tous les jours que, si ils étoient pris ni conquis par force, ils ne viendroient à nul mercy qu’ils ne fussent tous morts et exilliés sans pitié et mercy ; mais si ils se vouloient rendre et mettre en l’obéissance du roi d’Angleterre et le reconnoître à seigneur, il leur pardonneroit son mautalent et les tiendroit pour ses amis. Ceux de Mont-Segur oyoient bien les promesses que le comte Derby leur faisoit : si en parlèrent plusieurs fois ensemble, et se doutoient grandement que par force ils ne fussent pris et perdissent corps et biens ; et ne véoient apparent de confort de nul côté. Si s’en découvrirent à leur capitaine, par manière de conseil, pour savoir qu’il leur en conseilleroit. Messire Hugues les blâma durement, et leur dit que ils s’effrayoient pour néant ; car ils étoient encore forts assez et bien pourvus pour eux tenir demi an, si mestier étoit. Quand ils ouïrent ce, ils ne le voulurent mie dédire et se partirent de lui, ainsi que par bon gré ; mais au vespre, ils le prirent et l’emprisonnèrent bien et étroitement, et puis lui dirent que jamais il ne partiroit de là s’il ne descendoit à leur volonté. « Quelle est-elle, ce leur dit messire Hugues de Batefol ? » — « Elle est telle que vous nous aidiez à accorder au comte Derby et aux Anglois, afin que nous demeurions en paix. » Le chevalier perçut bien l’affection qu’ils avoient aux Anglois et comment ils le tenoient en danger ; si leur dit : « Mettez-moi hors et j’en ferai mon pouvoir. » Adonc lui firent jurer qu’il le feroit : ainsi le jura-t-il. Si fut désemprisonné parmi ce convent, et s’en vint aux barrières de la ville, et fit signe qu’il vouloit parler au comte Derby. Messire Gautier de Mauny étoit là présent qui se traist avant et vint parlementer au dit chevalier. Le chevalier commença à traiter et dit « Sire de Mauny, vous ne vous devez pas émerveiller si nous nous tenons contre vous ; car nous avons juré féauté et hommage au roi de France. Or véons-nous maintenant que personne de par lui ne vous défend point les champs, et créons assez que vous chevaucherez encore outre ; pourquoi, je pour moi, et les hommes de cette ville pour eux, vous voudrions prier que nous puissions demeurer en composition que vous ne nous fissiez point de guerre, ni nous à vous, le terme d’un mois ; et si là en dedans le roi de France ou le duc de Normandie son fils venoient en ce pays si forts que pour vous combattre, nous serions quittes et absous de nos convenances ; et s’ils n’y viennent, ou l’un d’eux, nous nous mettrons en l’obéissance du roi d’Angleterre. » Messire Gautier de Mauny répondit et dit : « J’en irai volontiers parler à monseigneur le comte Derby. » Lors se partit de là le sire de Mauny et vint devers le dit comte, qui n’étoit pas loin : si lui démontra toutes les paroles que vous avez ouïes. Le comte Derby musa sus un petit et puis répondit : « Messire Gautier, il me plaît bien que cette ordonnance voise ainsi ; mais prenez bons pièges qu’ils ne se puissent de rien enforcer ce terme durant ; et s’il nous faut vivres pour nous rafraîchir et nos gens, nous en ayons sans danger pour nos deniers. » — « Sire, dit-il, c’est bien mon intention. » Adonc se partit le sire de Mauny du comte Derby, et chevaucha jusques aux barrières de la ville où le chevalier étoit qui l’attendoit. Si lui montra toutes les raisons dessus dites. Il les recorda arrière à ceux de la ville, qui n’étoient mie présens. Ceux de Mont-Segur y descendirent volontiers, et se mirent tantôt douze bourgeois des plus suffisans en otages, pour accomplir les convenances et demeurer la ville en paix. Cils furent envoyés à Bordeaux. Ainsi demeura Mont-Segur en composition, et fut l’ost rafraîchie des pourvéances de la ville : mais point n’entrèrent les Anglois dedans, et passèrent outre en courant et exillant le pays. Si le trouvèrent plein et dru, et grosses villes bâties où ils recouvroient de tous vivres à grand’foison.

CHAPITRE CCXXXIX.

Comment le comte Derby commanda à miner le châtel de la Réole ; et comment messire Gautier de Mauny s’avisa que son père avait été jadis occis environ la Réole.

Ainsi eut le comte Derby la ville de la Réole : mais le châtel se tenoit encore, qui bien étoit pourvu et garni de bonnes gens, de bon capitaine et sûr, et de grand’artillerie. Si se traist ledit comte dedans la ville de la Réole, et y fit traire toutes ses gens, et environner le châtel, et dresser devant tous ses engins, qui nuit et jour jetoient contre les murs dudit châtel. Mais trop petit l’empiroient, car ils étoient hauts malement et de pierre dure, et ouvrés jadis de mains de Sarrasins, qui faisoient les soudures si fortes et les ouvrages si étranges que ce n’est point de comparaison à ceux de maintenant.

Quand le comte Derby et messire Gautier de Mauny virent qu’ils perdoient leur temps par ces engins, si les firent cesser, et s’avisèrent qu’ils ouvreroient d’un autre métier. Ils avoient des mineurs ; car oncques ne furent sans eux tant qu’ils guerriassent ; et leur demandèrent si on pourroit miner le châtel de la Réole. Ils répondirent qu’ils y essaieroient volontiers. Lors avisèrent leur mine et commencèrent à ouvrer et à miner fort et roide, et aller par dessous les fossés : si ne fut mie sitôt fait.

Entrementes que on séoit là et que ces mineurs minoient, messire Gautier de Mauny s’avisa de son père, qui jadis avoit été occis au voyage de Saint-Jacques ; et avoit ouï recorder de son enfance qu’il devoit être enseveli en la Réole ou là environ. Si fit à savoir parmi la ville de la Réole, que s’il étoit nul qui sçût de vérité à dire où il fut mis, et on l’y menât, il donneroit à celui cent écus. Ces nouvelles s’épandirent partout. Adonc se traist avant un ancien homme durement, qui en cuidoit savoir aucune chose ; et vint à messire Gautier de Mauny, et lui dit : « Certes, sire, je vous cuide bien mener au lieu, ou assez près, où votre seigneur de père fut jadis enseveli. » De ces nouvelles fut messire Gautier joyeux ; et dit, si ces paroles étoient trouvées vraies, qu’il lui tiendroit son convent et encore outre. Or vous recorderai la matière du père au sire de Mauny, et puis retournerai au fait.

CHAPITRE CCXXXV.

Comment le châtelain d’Aiguillon rendit Aiguillon au comte Derby ; et comment il fut puis pendu à Toulouse.

Tant exploita l’ost au comte Derby qu’il vint assez près d’Aiguillon. Adonc y avoit un châtelain, qui n’étoit mie trop vaillant homme d’armes, si comme il le montra ; car sitôt qu’il sçut le comte Derby approchant, il fut si effrayé et eut si grand’doute de perdre corps et biens, qu’il ne se fit point assaillir, mais vint au devant du comte et se rendit, sauf ses biens et ceux de la ville et du châtel, qui étoit adonc un des forts du monde et le moins prenable. De quoi ceux du pays d’environ furent moult émerveillés quand ils en ouïrent les nouvelles, espécialement ceux de Toulouse, car c’est à dix-sept lieues près. Et depuis, quand l’écuyer qui Aiguillon avoit rendu vint à Toulouse, les hommes de la ville le prirent et l’accusèrent de trahison, et le pendirent sans mercy. Quand le comte Derby eut la saisine de la ville et du châtel d’Aiguillon, il en fut si réjoui, qu’il n’eût mie été si lie si le roi d’Angleterre eut d’autre part conquis cent mille florins ; pour cause qu’il le véoit bien séant et en bonne marche, en la pointe de deux grosses rivières portans navire ; et le rafraîchit et répara de tout ce qu’il convenoit, si comme pour y avoir son retour, et en faire son garde corps. Et quand il s’en partit, il le laissa en la garde d’un bon chevalier sage et vaillant, qui s’appeloit messire Jean de Gombry. Puis chevaucha outre le dit comte atout son ost, et vint à un châtel que on appelle Ségrat : si le conquit par assaut, et furent tous morts les soudoyers étranges qui dedans étoient. Et de la endroit ils s’en vinrent devant la ville de la Réole.

CHAPITRE CCXXXVI.

Comment le comte Derby assiégea la Réole, et comment ceux de Mont-Segur se rendirent Anglois.

Or vint le comte Henry Derby atout ses gens devant la Réole, et l’assiégea fortement et destroitement, et mit bastides sur les chemins en telle manière que nulles pourvéances ne pouvoient venir ni entrer dedans la ville. De la ville et du châtel de la Réole étoit capitaine pour le temps un chevalier de Provence, qui se nommoit messire Aghos des Baulx ; et avoit dessous lui et de sa charge plusieurs bons compagnons, qui la ville tinrent suffisamment. Si vous dis qu’il y eut plusieurs grands assauts ; car presque tous les jours y assailloit-on, et traioient et escarmouchoient les archers à ceux de dedans. Si en y avoit souvent des blessés des uns et des autres. Tant y fut le siége que en la saison bien avant ; car ils cuidoient être confortés du roi de France ou du duc de Normandie : mais non furent. Dont il convint que ceux de Mont-Segur se missent en l’obéissance du roi d’Angleterre, par la composition dessus dite ; et y envoya le comte Derby, séant devant la Réole, le sire de Mauny, pourtant qu’il avoit fait le premier traité de la composition ; et leur remontra sur quoi et comment ils étoient composés, et que de ce ils avoient livré otage. Ceux de Mont-Segur virent bien, qu’ils ne pouvoient plus varier. Si se rendirent et devinrent hommes par foi et hommage au comte Derby, qui représentoit en ces choses la personne du roi d’Angleterre, et mêmement messire Hugues de Batefol devint homme aussi au dit comte avec ceux de Mont-Segur, à certains gages qu’il avoit du comte Derby pour lui et ses compagnons.

CHAPITRE CCXXXVII.

Comment ceux de la ville de la Réole traitèrent au comte Derby pour eux rendre.

Les Anglois qui séoient devant la Réole, et qui y furent neuf semaines et plus, avoient fait ouvrer et charpenter deux beffrois de gros merrains à trois étages, et séant chacun beffroi sur quatre roes ; et étoient ces beffrois, du lez de la ville, tous couverts de cuir boulu, pour défendre du feu et du trait ; et avoit en chacun étage cent archers. Si amenèrent les Anglois à force d’hommes ces deux beffrois jusques aux murs ; car entrementes que on les avoit ouvrés, ils avoient fait emplir les fossés si avant que pour conduire tout aise leurs beffrois. Si commencèrent ceux qui étoient en ces étages à traire durement et fortement à ceux qui se tenoient aux défenses ; et traioient si roide et si ouniement, que à peine s’osoit nul montrer, s’il n’étoit trop fort armé et bien pavaisé contre le trait. Entre ces deux beffrois qui étoient arrêtés devant les murs, avoit deux cents compagnons atout hoyaux et grands pics de fer et autres instrumens, pour effondrer le mur ; et jà en avoient assez de pierres ôtées et rompues, car nul n’osoit approcher pour défendre ; car les archers qui étoient haut ès étages r’apparoient dessus tous les murs, et traioient trop roidement et ouniement. Par cet état et assaut et par force eut été la ville de la Réole prise et conquise sans nul remède, quand tous les bourgeois de la ville, qui tous effrayés étoient, s’en vinrent à l’une des portes et demandèrent le seigneur de Mauny, ou aucun grand seigneur de l’ost à qui ils pussent parler. Ces nouvelles vinrent au comte Derby : si y envoya le sire de Mauny et le baron de Stanford, pour savoir qu’ils vouloient dire ni mettre avant. Si trouvèrent que les hommes de la ville se vouloient rendre, saufs leurs corps et leurs biens. Les chevaliers, qui là avoient été envoyés, répondirent que rien n’en accepteroient, sans le sçu du comte Derby : « Si irons parler à lui, et tantôt retournerons devers vous ; si vous dirons son intention. »

CHAPITRE CCXXXVIII.

Comment le capitaine de la Réole et ses compagnons se mirent au châtel pour le tenir ; et comment ceux de la ville se rendirent au comte Derby.

Quand messire Aghos des Baux sentit que ceux de la Réole se vouloient rendre, il ne voulut oncques être à leur traité : mais se partit d’eux et se bouta dedans le châtel de la Réole, atout ce qu’il avoit de compagnons ; et y fit mettre et mener, tandis que ces traités se faisoient, grand’quantité de vins et de pourvéances de la ville ; et puis s’enclorrent dedans, et dirent qu’ils ne se rendroient mie ainsi. Or vinrent les dessus dits chevaliers au comte Derby, et lui contèrent comment les bourgeois de la Réole se vouloient rendre, saufs leurs corps et leurs biens. Le comte demanda si le capitaine de laiens avoit été à ce traité. Ils répondirent que nenni, fors tant seulement que les hommes de la ville. « Or allez voir, dit le comte aux chevaliers, pourquoi il n’y est, et comment il se veut maintenir. » Ils dirent : « Sire, volontiers. » Lors retournèrent arrière jusques aux barrières, et demandèrent à ceux de la ville : « Votre capitaine où est-il ? Ne veut-il point être de ce traité ! » Ils répondirent : « Nous ne parlons que de nous-mêmes ; il fasse à sa volonté : il s’est jà bouté au châtel, et montre qu’il le voudra tenir, quoique nous devenons Anglois. »

Adonc retournèrent les chevaliers devers le comte Derby, et lui relatèrent la besogne ainsi qu’elle alloit. Quand le comte ouït ce, si n’en fut mie moins pensif ; et quand il eut pensé une pièce, si dit : « Allez, allez, prenez-les à merci ; par la ville prendrons-nous le châtel. » Lors se départirent les dessus dits du dit comte, et vinrent de rechef à ceux de la Réole, et les reçurent à merci, parmi ce qu’ils vinrent sur les champs apporter les clefs de la ville au comte Derby, et lui présentèrent en disant : « Cher sire et honoré, de ce jour en avant nous reconnoissons à être vos féaux subgets, et nous mettons du tout en l’obéissance du roi d’Angleterre. » Ainsi devinrent hommes ceux de la Réole en ce temps par conquêt au roi d’Angleterre. Avec tout ce le comte Derby leur fit jurer sur la tête qu’ils ne conforteroient en rien ceux du châtel de la Réole, mais leur seroient ennemis, et les grèveroient de tout leur pouvoir. Ils le jurèrent solennellement : par ainsi vinrent-ils à paix, et fit défendre le comte sur la hart, que nul ne fît mal à ceux de la Réole.

CHAPITRE CI.

Comment le comte de Hainaut assembla son parlement en la ville de Mons et comment il envoya défier le roi de France.

Sitôt que le comte de Hainaut vit son oncle venu, il vint contre li et lui dit : « Bel oncle, votre guerre aux François est grandement embellie. » — « Sire, ce répondit le sire de Beaumont, Dieu en soit loué ! De votre ennui et dommage serois-je tout courroucé ; mais ceci me vient assez à plaisance ; or avez-vous ceci de l’amour et du service des François que vous avez tout temps portés. Or nous faut faire une chevauchée sur France ; regardez de quel côté. » Dit le comte : « Vous dites voir, et si sera bien brièvement. »

Si se tinrent depuis, ne sais quans jours, à Valenciennes ; et quand le jour du parlement, qui étoit assigné à Mons, fut venu, ils y furent : là fut tout le conseil du pays et aussi de Hollande et de Zélande. À ce parlement, qui fut en la ville de Mons en Hainaut, eut plusieurs paroles proposées et remontrées ; et vouloient les aucuns des barons du pays que on envoyât suffisans hommes devers le roi de France, à savoir si il avoit accordé ni consenti à ardoir en Hainaut, et envoyé les soudoyers de Cambrésis en la terre du comte, ni à quels titres cils l’avoient fait, pourtant qu’on n’avoit point défié le comte ni le pays. Et les autres chevaliers qui proposoient à l’encontre vouloient tout le contraire, mais que on se contrevengeât en telle manière comme les François avoient encommencé.

Entre ces paroles des uns aux autres eut plusieurs détris, estrifs et débats : mais finalement il fut regardé, tout considéré et imaginé, que le comte de Hainaut et le pays ne pouvoient nullement issir de cette besogne, sans faire guerre au royaume de France, tant pour l’arsure de la terre de Chimay comme pour celle de Haspre. Si fut là ordonné que on défieroit le roi de France, et puis entreroit-on au royaume à effort. Et de porter ces défiances fut prié et chargé l’abbé de Crespy, qui pour le temps s’appeloit Thibaut. Si furent les lettres de défiance écrites et scellées du comte et de tous les barons et chevaliers du pays. En après le dit comte remercia très grandement tous ses hommes pour la bonne volonté dont il les vit ; car ils lui promirent confort et service en tous états.

Je n’ai que faire de demener cette matière trop longuement. L’abbé de Crespy se partit, et vint en France apporter au roi Philippe les défiances, qui n’en fit pas trop grand compte ; et dit que son neveu était un fol outrageux, et qu’il marchandoit bien de faire ardre tout son pays. L’abbé retourna arrière devers le comte et son conseil ; il leur conta comment il avoit exploité, et les réponses que le roi en avoit faites. Assez tôt après, le comte se pourvéy de gens d’armes, et manda tous chevaliers et écuyers parmi son pays, et aussi en Brabant et Flandre ; et fit tant qu’il eut dix mille armures de fer de bonne étoffe, tous à cheval. Si se partirent de Mons en Hainaut, et de là environ, et chevauchèrent vers la terre de Chimay : car l’intention du comte et de son oncle le seigneur de Beaumont étoit telle qu’ils iroient ardoir et essilier la terre du seigneur de Vervins, et aussi Aubenton en Thiérasche.

CHAPITRE CII.

Comment le comte de Hainaut s’en vint atout son ost devant Aubenton où il eut moult dur assaut, et comment les Hainuyers gagnèrent les barrières.

Bien se doutoient ceux de la ville d’Aubenton du comte de Hainaut et de son oncle : si le signifièrent au grand bailly de Vermandois, qu’il leur voulsist envoyer gens pour eux aider à tenir et défendre contre les Hainuyers, qui leur étoient trop prochains voisins : et bien leur convenoit qu’ils eussent avec eux bonnes gens d’armes ; car leur ville n’étoit fermée que de palis. Dont le dit bailly y envoya bons chevaliers de là environ, premièrement le vidame de Châlons, messire Jean de Beaumont, messire Jean de la Bove, le seigneur de Loré et plusieurs autres. Si étoient les dessusdits chevaliers et leurs routes, où bien avoit trois cens armures de fer, mis dedans Aubenton, et la pensoient bien tenir contre les Hainuyers, et la réparèrent et fortifièrent encore en aucuns lieux où ils sentirent et virent qu’elle étoit la plus foible ; et étoient tous confortés et pourvus d’attendre les Hainuyers, qui ne firent pas long séjour, depuis qu’ils furent assemblés à Mons en Hainaut : mais se partirent vitement et en grand arroi, si comme ci-dessus est dit, et s’acheminèrent vers Chimay, et passèrent par un vendredi les bois que on dit de Thiérasche, et exploitèrent tant qu’ils vinrent à Aubenton, qui étoit une grosse ville et bonne et pleine de draperie. Les Hainuyers se logèrent ce vendredi assez près, et avisèrent et considérèrent auquel lez elle étoit plus prenable. Lendemain ils vinrent, tous ordonnés, pardevant poir l’assaillir, leurs bannières tout faiticement tout devant, et les arbalétriers aussi ; et se partirent en trois connétablies, et se traist chacun à sa bannière, dont le comte de Hainaut eut la première bataille, avec lui grand’foison de bons chevaliers et écuyers de son pays : le sire de Beaumont son oncle eut la seconde livrée, aussi atout grand’foison de bonnes gens d’armes ; et le sire de Fauquemont avec grand’foison d’Allemands une autre. Et se traist chacun sire à sa bannière et entre ses gens celle part où ils furent ordonnés et envoyés pour assaillir. Si commença l’assaut grand et fort durement, et s’employèrent arbalétriers de dedans et dehors à traire moult vigoureusement ; par lequel trait il y en eut moult de blessés des assaillans et des défendans. Le comte de Hainaut et sa route, où moult avoit d’apperts chevaliers et écuyers, vinrent jusques aux barrières de l’une des portes. Là eut grand assaut et forte escarmouche. Là étoit le vidame de Châlons, un appert chevalier, qui y fit merveilles d’armes, et qui moult vassalement se combattit et défendit ; et fit à la porte mêmement trois de ses fils chevaliers, qui aussi se acquittèrent moult bien en leur nouvelle chevalerie ; et y firent plusieurs appertises d’armes, mais ils furent si fort requis et assaillis du comte de Hainaut qu’il les convint retraire à la porte, car ils perdirent leurs barrières. Là eut un moult grand et dur assaut. Sur le pont mêmement, à la porte vers Chimay, étoient messire Jean de Beaumont et messire Jean de la Bove. Là eut très grand assaut et forte escarmouche, et convint les François retraire dedans la porte ; car ils perdirent leurs barrières, et les conquirent les Hainuyers et le pont aussi. Là eut dure escarmouche forte, et grand assaut et félonneux, car ceux qui étoient montés sur la porte jetoient bois et mairain contre val, et pots pleins de chaux, et grand’foison de pierres et de cailloux, dont ils navroient et mes-haignoient gens, s’ils n’étoient fort armés. Et là fut atteint, du jet d’une grosse pierre et vilaine, un bon écuyer de Hainaut, qui se tenoit tout devant pour son corps avancer, Baudouin de Beaufort, et reçut un si dur horion sur sa targe, que on lui écartela et fendit en deux moitiés, et eut le bras rompu dont il la portoit ; et le convint retraire pour le vilain horion, et porter au logis, ainsi que celui qui ne se put depuis aider ni armer de grand temps, jusques à tant qu’il fût sané et guéri. Si sachez qu’il ne faisoit mie bon approcher, si on n’étoit fort armé et bien pavoisé.

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