Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 40)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ainsi furent les trêves accordées et affermées ; et retournèrent les messages devers leurs gens en Escosse, et recordèrent comment ils avoient exploité, qui plut moult bien aux Escots ; et ordonnèrent tantôt gens pour envoyer en France, messire Robert de Versi et messire Simon Fresel et deux autres chevaliers, qui s’en devoient aller en France pardevers le roi leur seigneur, et lui conter ces nouvelles. Et le dit roi anglois, qui à Neuf-Châtel séjournoit à grand’mésaise, et aussi toutes ses gens, par défaut de pourvéances et de vivres, et pour ce s’étoit-il plus près pris d’accorder à la trêve, si se partit de là, et s’envint arrière en Angleterre, et donna congé à toutes ses gens : si s’en ralla chacun en son lieu. Or avint ainsi que quand ces trêves furent accordées et les messagers d’Escosse, qui furent envoyés en France, devers le roi David, eurent passé à Douvres la mer, le roi David, qui par le terme de sept ans et plus avoit demeuré en France, et savoit que son pays étoit si foible et si gâté comme vous avez ouï, et savoit ses gens à grand meschef, pour les Anglois, eut conseil qu’il prendront congé du roi Philippe de France, et s’en reviendroit en son royaume, pour ses gens visiter et réconforter. Si le fit, et se mit à voie entre lui et madame la roine sa femme, ainçois que les messages d’Escosse, qui à lui étoient envoyés, parvinssent à lui. Et s’étoil mis en mer en un autre port, au gouvernement d’un marinier qu’on appeloit messire Richard le Flamand ; et arriva au port de Maurois en Escosse, ainçois que les seigneurs d’Escosse le sçussent. Et quand ils le sçurent, ils en eurent grand’joie : si s’émurent tous et vinrent à grand’fête là où il étoit, et l’amenèrent par grand’solennité en une cité qu’on appelle Saint-Jean en Escosse, où l’on prend le bon saumon et grand’foison.

CHAPITRE CLV.

Comment les seigneurs de France se partirent de Paris pour aller en Bretagne, et comment ceux de Chastonceaux se rendirent à eux.

Quand tous ces seigneurs, le duc de Normandie, le comte d’Alençon, le duc de Bourgogne, le duc de Bourbon et les autres seigneurs, barons et chevaliers qui devoient aller avec messire Charles de Blois pour lui aider à reconquérir la duché de Bretagne, ainsi que vous avez ouï, furent prêts et leurs gens appareillés, ils se partirent de Paris les aucuns, et les autres de leurs lieux, et s’en allèrent les uns après les autres, et s’assemblèrent en la cité d’Angiers ; puis s’en allèrent jusques à Ancenis, qui est la fin du royaume à ce côté de là ; et séjournèrent là endroit trois jours pour mieux ordonner leur conroy et leur charroi. Quand ils eurent ce fait, ils issirent hors pour entrer au pays de Bretagne. Quand ils furent aux champs, ils considérèrent leur pouvoir et estimèrent leur ost à cinq mille armures de fer, sans les Gennevois, qui étoient là trois mille, si comme j’ai ouï recorder ; et les conduisoient deux chevaliers de Gennes ; si avoit nom l’un messire Othes Dorie et l’autre messire Charles Grimaut ; et si y avoit grand’plenté de bidaux et d’arbalétriers que conduisoit messire Le Gallois de la Baume. Quand toutes ses gens furent issus d’Ancenis, ils se trairent par devant un très fort châtel séant haut sur une montagne par dessus une rivière, et l’appelle-t-on Chastonceaux, et est la clef et l’entrée de Bretagne ; et étoit bien garni et bien fourni de gens d’armes, auquel avoit deux vaillans chevaliers qui en étoient capitaines, dont l’un avoit nom messire Mille et l’autre messire Walran ; et étoient de Lorraine.

Quand le duc de Normandie et les autres seigneurs que vous avez ouï nommer, virent le châtel si fort, ils eurent conseil qu’ils l’assiégeroient ; car, si ils passoient avant et ils laissoient une telle garnison derrière eux, ce leur pourroit tourner à grand dommage et à ennui. Si l’assiégèrent tout autour, et y firent plusieurs assauts, mêmement les Gennevois qui s’abandonnèrent durement et follement pour eux mieux montrer à ce commencement. Si y perdirent de leurs compagnons par plusieurs fois, car ceux du châtel se défendirent durement et sagement ; si que les seigneurs demeurèrent grand’pièce devant, ainçois qu’ils le pussent avoir. Mais au dernier ils firent grand attrait de merriens et de velourdes, et les firent mener par force de gens jusques aux fossés du châtel, et puis firent assaillir trop fortement ; si que, tout en assaillant, ils firent emplir ces fossés de ces merriens, tant que on pouvoit bien, qui vouloit et qui étoit couvert, aller jusques aux murs du châtel, combien que ceux du châtel se défendissent si bien et si vassalement que on ne pourroit mieux deviser, comme de traire, de jeter pierres, chaux, et feu ardent à grand’foison ; et ceux de dehors avoient fait chas et instrumens parquoi on piquoit les murs, tout à couvert. Que vous en ferois-je long conte ? Ceux du châtel virent bien qu’ils n’auroient point de secours et qu’ils ne se pourroient longuement tenir, puisque on pertuisoit les murs ; et si savoient bien qu’ils n’auroient point de merci, s’ils étoient pris par force. Si eurent conseil ensemble qu’ils se rendroient, sauves leurs vies et leurs membres, ainsi qu’ils firent ; et les prirent les seigneurs à merci. Ainsi fut gagné par ces seigneurs françois ce premier châtel que on appelle Chastonceaux, dont ils eurent moult grand’joie, car il leur sembla que ce fût bon commencement de leur entreprise.

CHAPITRE CLVI.

Comment les seigneurs de France assiégèrent Nantes où le comte Montfort étoit ; et là eut maintes escarmouches le siége durant.

Quand le duc de Normandie et les autres seigneurs eurent conquis Chastonceaux, si comme vous avez ouï, le duc de Normandie, qui étoit souverain de tous, le livra tantôt à messire Charles de Blois, comme sien ; et y mit dedans bon châtelain et grand’foison de gens d’armes pour garder l’entrée du pays et pour conduire ceux qui viendroient après eux. Puis se délogèrent les seigneurs et vinrent pardevers Nantes, là où ils tenoient que le comte de Montfort leur ennemi étoit. Si leur avint que les maréchaux de l’ost et les coureurs trouvèrent entre voies une bonne ville et grosse et bien fermée de fossés et de palis : si l’assaillirent fortement. Ceux de dedans étoient peu de gens et petitement armés : si ne se purent défendre contre les assaillans, mêmement contre les arbalétriers gennevois. Si fut tantôt la ville gagnée, toute robée, et bien la moitié arse, et toutes les gens mis à l’épée ; et appelle-t-on la ville Quarquefoue ; et siéd à quatre ou à cinq lieues près de Nantes. Les seigneurs se logèrent cette nuit-là entour. Lendemain ils se délogèrent et se trairent vers la cité de Nantes. Si l’assiégèrent tout autour et firent tendre tentes et pavillons si bellement et si ordonnément que vous savez que François sèvent faire. Et ceux qui étoient dedans pour la garder, dont il y avoit grand’foison de gens d’armes avec les bourgeois, si s’allèrent tous armer, et se maintinrent ce jour moult bellement, chacun à sa défense, ainsi qu’il étoit ordonné. Celui jour entendirent ceux de l’ost à eux loger et aller fourrager ; et aucuns bidaux et Gennevois allèrent près des barrières pour escarmoucher et paleter : et aucuns des soudoyers et des jeunes bourgeois issirent hors encontre eux : si que il y eut trait et lancé, et des morts et des navrés d’un côté et d’autre, si comme il y a souvent en telles besognes.

Ainsi eut là des escarmouches par deux ou par trois fois, tant comme l’ost demeura là. Au dernier il y avint une aventure assez sauvage, ainsi que j’ai ouï recorder à ceux qui y furent ; car aucuns des soudoyers de la cité et des bourgeois issirent hors une matinée, à l’aventure, et trouvèrent jusques à quinze chars chargés de vivres et de pourvéances qui s’en alloient vers l’ost ; et gens qui les conduisoient jusques à soixante, et ceux de la cité étoient bien deux cent : si leur coururent sus et les déconfirent, et en tuèrent les aucuns et firent les chars charrier pardevers la cité. Le cri et le hu en vint jusques en l’ost : si s’alla chacun armer le plutôt qu’il put, et courut chacun après les chars pour rescourre la proie ; et les aconsuirent assez près des barrières de la cité. Là multiplia le hutin très durement ; car ceux de l’ost y vinrent à si grand’foison que les soudoyers en eurent trop grand faix. Toutes voies ils firent dételer les chevaux et les chassèrent dedans la porte, afin que, s’il avenoit que ceux de l’ost obtinssent la place, qu’ils ne pussent r’enmener les chars et les pourvéances si légèrement. Quand les autres soudoyers de la cité virent le hutin et que leurs compagnons avoient trop grand faix, aucuns issirent dehors pour eux aider : aussi firent des autres bourgeois pour aider leurs parens. Ainsi multiplia très durement le hutin ; et en y eut tout plein de morts et de navrés d’un côté et d’autre, et grand’foison de bien défendans et assaillans. Et dura ce hutin moult longuement, car toudis croissoit la force de ceux de l’ost et survenoient toudis nouvelles gens. Tant avint que au dernier messire Hervey de Léon, qui étoit l’un des maîtres conseillers du comte de Montfort et aussi de toute la cité, et qui moult bien s’étoit maintenu et moult avoit réconforté ses gens, quand il vit qu’il étoit point de retraire et qu’ils pouvoient plus perdre à demeurer que gagner, il fit ses gens retraire au mieux qu’il put ; et les défendoit en retraiant et garantissoit le mieux qu’il pouvoit. Si leur avint qu’ils furent si près suivis au retraire, qu’il en y eut grand’foison de morts, et pris bien deux cents et plus des bourgeois de la cité, dont leurs pères, leurs mères et leurs amis furent durement courroucés et dolens. Aussi fut le comte de Montfort, qui en blâma durement messire Hervey, par courroux de ce qu’il les avoit fait sitôt retraire ; et lui sembloit que par le retraire ses gens étoient perdus : de quoi messire Hervey fut durement merencolieux, et ne voulut oncques depuis venir au conseil du comte, si petit non. Si s’émerveilloient durement les gens pour quoi il le faisoit.

CHAPITRE CLVII.

Comment les bourgeois de Nantes livrèrent la cité aux seigneurs de France ; et comment le comte de Montfort y fut pris et amené à Paris et comment il y mourut.

Or avint, si comme j’ai ouï recorder, que aucuns des bourgeois de la cité qui véoient leurs biens détruire dedans la cité et dehors, et avoient leurs enfans et amis en prison, et doutoient encore pis avenir, s’avisèrent et parlèrent ensemble tant qu’ils eurent entr’eux accord de traiter à ces seigneurs de France couvertement, parquoi ils pussent venir à paix et r’avoir leurs enfans et leurs amis quittes et délivrés, qui étoient en prison. Si traitèrent si paisiblement et couvertement, que accordé fut : qu’ils r’auroient les prisonniers tous quittes, et ils devoient livrer une des portes ouverte, pour les seigneurs entrer en la cité, et aller prendre le comte de Montfort dedans le châtel, sans rien fbrfaire ailleurs en la cité ni à corps ni à biens. Ainsi que accordé et traité fut, fut fait ; et entrèrent les seigneurs et ceux qu’ils voulurent avec eux, en une matinée, en la cité de Nantes, par l’accord des bourgeois ; et allèrent droit au châtel ou palais. Si brisèrent les huis et prirent le comte de Montfort, et l’enmenèrent hors de la cité à leurs tentes, si paisiblement qu’ils ne forfirent rien aux corps ni aux biens de la cité. Et voulurent bien dire aucunes gens que ce fut fait assez de l’accord et pourchas ou consentement de messire Hervey de Léon, pourtant que le comte l’avoit ramposné, si comme vous avez ouï. Or ne sais-je pas, combien qu’il en fût soupçonné d’aucunes gens, si ce fut voir, ou non ; mais bien apparut en ce que, après ce fait, il fut toujours de l’accord et conseil de messire Charles. Ainsi que vous avez ouï et que j’ai ouï recorder, fut pris le comte de Montfort en la cité de Nantes, l’an de grâce mil trois cent quarante-un, entour la Toussaint.

Tantôt après ce que le comte de Montfort fut pris et mené ès tentes, les seigneurs de France entrèrent en la cité tous désarmés, à moult grand’fête ; et firent les bourgeois et tous ceux du pays d’entour féauté et hommage à messire Charles de Blois, comme à leur droit seigneur. Si demeurèrent les dits seigneurs par l’espace de trois jours en la cité, à grand’fête, pour eux aiser et pour avoir conseil entr’eux qu’ils pourroient faire de là en avant. Si s’accordèrent à ce pour le meilleur, qu’ils s’en retoumeroient pardevers France et pardevers le roi, et lui livreroient le comte de Montfort prisonnier ; car ils avoient moult grandement bien exploité, ce leur sembloit. Et pourtant aussi qu’ils ne pouvoient bonnement plus avant hostoyer, ni guerroyer, pour l’hiver temps qui entré étoit, fors par garnisons et forteresses, ce leur sembloit, si conseillèrent à messire Charles de Blois qu’il se tint en la cité de Nantes et là entour, jusques au nouvel temps d’été, et fit ce qu’il pourroit par ses soudoyers et par ses forteresses qu’il avoit reconquises ; puis se partirent tous les seigneurs sur ce propos, et firent tant par leurs journées qu’ils vinrent à Paris là où le roi étoit ; et lui livrèrent le comte de Montfort pour prisonnier. Le roi le reçut à grand’joie, et le fit emprisonner en la tour du Louvre à Paris, où il demeura longuement ; et au dernier y mourut, ainsi que j’ai oy recorder la vérité.

CHAPITRE CLVIII.

Comment la comtesse de Montfort conforte ses soudoyers, et comment elle mit bonnes garnisons par toutes ses forteresses.

Or veux-je retourner à la comtesse de Montfort, qui bien avoit courage d’homme et cœur de lion, et étoit en la cité de Rennes quand elle entendit que son sire étoit pris, en la manière que vous avez ouï. Si elle en fut dolente et courroucée, ce peut chacun et doit savoir et penser ; car elle pensa mieux que on dût mettre son seigneur à mort que en prison. Et combien qu’elle eût grand deuil au cœur, si ne fit-elle mie comme femme déconfortée, mais comme homme fier et hardi, en réconfortant vaillamment ses amis et ses soudoyers ; et leur montroit un petit fils qu’elle avoit, qu’on appeloit Jean, ainsi que le père, et leur disoit : « Ha ! seigneurs, ne vous déconfortez mie, ni ébahissez pour monseigneur que nous avons perdu ; ce n’étoit qu’un seul homme : véez ci mon petit enfant qui sera, si Dieu plaît, son restorier, et qui vous fera des biens assez. Et j’ai de l’avoir en plenté : si vous en donnerai assez, et vous pourchasserai tel capitaine et tel mainbour par qui vous serez tous bien reconfortés. »

Quand la dessus dite comtesse eut ainsi reconforté ses amis et ses soudoyers qui étoient à Rennes, elle alla par toutes ses bonnes villes et forteresses, et menoit son jeune fils avec elle, et les sermonnoit et reconfortoit, en telle manière que elle avoit fait de ceux de Rennes ; et renforçoit les garnisons de gens et de quant que il leur falloit ; et paya largement partout, et donna assez abondamment partout où elle pensoit qu’il étoit bien employé. Puis s’en vint en Hainnebon sur la mer, qui étoit forte ville et grosse et fort châtel ; et là se tint, et son fils avec li, tout cet hiver. Souvent envoyoit visiter ses garnisons et réconforter ses gens, et payoit moult largement leurs gages. Si me tairai atant de cette matière, et retournerai au roi Édouard d’Angleterre ; et conterai quels choses lui avinrent après le département du siége de Tournay.

CHAPITRE CLX.

Comment le roi d’Escosse fit son mandement pour aller détruire le royaume d’Angleterre ; et comment le comte de Moret fut pris de ceux de Neuf-Châtel.

Quand le jeune roi David d’Escosse et madame la roine furent venus en la cité dessus dite, on le sçut tantôt parmi le pays : si vinrent là gens de toutes parts pour le voir et fêter ; car on ne l’avoit vu, grand temps avoit : chacun doit savoir que on lui fit grand’fête. Quand toutes ces fêtes et ces bien venues furent passées, chacun lui alla montrer et complaindre ses dommages et ses meschéances, au mieux qu’il put, et toute la destruction que le roi Édouard et les Anglois avoient fait en son pays. Le jeune roi David d’Escosse eut grand’deuil et grand’pitié quand il vit ainsi son pays détruit et ses gens ainsi complaindre, aussi madame la roine sa femme qui en pleura assez. Quand le roi eut toutes ouïes les complaintes des uns et des autres, il les réconforta au mieux qu’il put ; et dit qu’il s’en vengeroit, ou perdroit le remenant, ou il mourroit en la peine. Puis eut conseil tel qu’il envoya messages devers tous ses amis loin et près, en priant et requérant humblement que chacun fût appareillé pour lui aider à ce besoin.

À ce mandement vint le comte d’Orkenay, un grand prince et puissant, et avoit à femme la sœur du roi. Cil y vint à grand’puissance de gens d’armes, et plusieurs autres barons et chevaliers de Souède, de Norvège et de Danemarche, les uns par amour, les autres par soudées. Tant en y vint d’un côté et d’un autre qu’ils furent bien en nombre, quand tous furent venus entour la cité de Saint-Jean en Escosse, au jour que le roi les avoit mandés, soixante mille hommes à pied et sur haquenées, et bien trois mille armures de fer, chevaliers et écuyers, parmi les seigneurs et ceux du pays d’Escosse. Quand tous furent assemblés et appareillés, ils s’émurent pour aller exiller ce qu’ils pourroient du royaume d’Angleterre ; car la trêve étoit expirée et les quatre mois accomplis et plus ; et bien disoient qu’ils se combattroient au roi qui tant d’ennuis et de dommages leur avoit fait. Si se partirent de la ville de Saint-Jean en Escosse moult ordonnement, et vinrent ce premier jour gésir à Donfremelin ; et puis passèrent lendemain un petit bras de mer emprès Donfremelin. Quand ils furent tout outre, ils cheminèrent à grand exploit, et passèrent dessous Haindebourch, et puis toute l’Escosse, et par de-lez le fort châtel de Rosebourch qui se tenoit Anglois ; mais point ne l’assaillirent, car ils ne vouloient mie faire blesser leurs gens ni alouer leur artillerie ; car ils ne savoient quel besoin ils en auroient, pourtant qu’ils espéroient un grand fait à faire ains leur retour. Après passèrent-ils assez près de la cité de Bervich, dont messire Édouard de Bailleul étoit capitaine et souverain, et puis cheminèrent outre sans point assaillir, et entrèrent au royaume de Northonbrelande, et vinrent sur la rivière de Tyne, ardant et exillant le pays ; et firent tant par leurs journées qu’ils vinrent devant Neuf-Châtel qui siéd sur la rivière de Tyne. Là se logea le roi David et tout son ost cette nuit, pour savoir et voir s’il y pourroit de rien exploiter. Quand ce vint au matin, au point du jour, aucuns compagnons gentils hommes de là environ, qui étoient dedans la ville, se partirent par une porte paisiblement pour émouvoir l’ost ; et étoient bien deux cents et plus, hardis et entreprenans, puis se férirent à l’un des côtés de l’ost, droitement au logis du comte de Moret, qui s’armoit d’argent à trois oreillers de gueules ; et le trouvèrent en son lit. Si le prirent, et tuèrent grand’plenté de ses gens, ainçois que l’ost fût éveillé ni estourmi, et gagnèrent grand’plenté d’avoir ; puis s’en retournèrent en la ville baudement et à grand’joie, et livrèrent le comte de Moret au châtelain, messire Jean de Neufville, qui en fit grand’fête.

Quand ceux de l’ost furent estourmis et armés, et sçurent l’aventure, ils coururent comme tous forcenés jusques aux barrières de la ville, et firent un grand assaut, qui dura moult longuement ; mais peu leur valut : ainçois perdirent assez de leurs gens ; car en la ville avoit grand’foison de bonnes gens d’armes, qui bien et sagement se défendirent ; par quoi il convint les assaillans retourner, à leur grand’perte.

CHAPITRE CLXI.

Comment le roi d’Escosse prit la cité de Duremmes et fut toute arse, et hommes et femmes et petits enfans tous mis à mort.

Quand le roi David et son conseil virent que le demeurer là endroit ne leur pouvoit porter point de profit ni d’honneur, ils se partirent de là et entrèrent au pays de l’évêché de Duremmes : si l’ardirent et gâtèrent tout. Puis se trairent devant la cité de Duremmes et l’assiégèrent ; et y firent plusieurs beaux assauts, comme gens forcenés, pourtant qu’ils avoient perdu le comte de Moret ; et ils savoient bien qu’il avoit en la cité grand avoir assemblé ; car tout le pays d’entour y étoit affui. Si se pénoient d’assaillir chacun jour plus aigrement ; et faisoit le dit roi d’Escosse faire instrumens et engins pour venir assaillir jusques aux murs. Quand ils furent départis de devant le Neuf-Châtel, messire Jean de Neufville, châtelain pour le temps et souverain de Neuf-Châtel, se partit de nuit, monté sur fleur de coursier, et éloigna les Escots ; car il savoit les adresses et les refuites du pays, pour ce qu’il en étoit ; et fit tant que dedans cinq jours il vint à Chartesée, où le roi anglois se tenoit adonc, et lui conta et montra comment le roi d’Escosse, à grand’puissance, étoit entré en son pays, et ardoit et exilloit tout devant lui, et l’a voit laissé devant la cité de Duremmes.

De ces nouvelles fut le roi anglois tout courroucé. Si mit tantôt messages en œuvre, et les envoya partout ; et manda à toutes ses gens, chevaliers et écuyers, et autres gens dont il se pouvoit aider, dessus l’âge de quinze ans et par-dessous l’âge de soixante ans, que nul ne s’excusât, ains vinssent, ses lettres vues et son mandement ouï, tantôt devers lui sur les marches du Northonbrelande, pour le aider à défendre son royaume que les Escots détruisoient.

Adonc s’avancèrent comtes, barons, chevaliers et écuyers et communes des bonnes villes, et se hâtèrent durement pour obéir au mandement du roi leur seigneur ; et se mirent à voie de grande volonté par devers Bervich ; et mêmement le roi se partit tout premièrement et n’attendit nullui, tant avoit grand’hâte : mais toujours lui croissoient gens de tous côtés. Entrementes que ce roi se traioit vers la cité de Bervich, et que chacun le suivoit qui mieux pouvoit, le roi d’Escosse fit si durement assaillir la cité de Duremmes, par instrumens et engins qu’il avoit faits, que ceux de la cité ne la purent garantir ni défendre qu’elle ne fût prise par force, et toute robée et arse, et toutes manières de gens mis à mort sans mercy. Hommes et femmes, prêtres et moines, et chanoines, et petits enfans, qui étoient fuis à la grand’église, furent tous ars et péris dedans l’église ; car le feu y fut bouté. De quoi ce fut horrible pitié ; car en la cité de Duremmes ne demeura adonc ni homme, ni femme, ni petits enfans, maison ni église, que tous ne fussent mis à destruction : dont ce fut grande pitié et cruelle forcennerie et est quand on détruit ainsi sainte chrétienté et les églises où Dieu est servi et honoré.

CHAPITRE CLXII.

Comment et pour quelle achoison le roi d’Escosse assiégea le fort châtel de Salebrin auquel la gentille comtesse de Salebrin étoit.

Quand ce fut avenu, le roi David eut conseil qu’il se retrairoit arrière selon la rivière de Tyne, et se trairoit pardevers la ville de Cardueil, qui est à l’entrée de Galles. Ainsi qu’il alloit celle part, il se logea une nuit, et toute son ost, assez près d’un moult fort châtel qu’on appelle Salebrin, qui étoit au comte de Salebrin, qui fut pris avec le comte de Suffolch ès marches de Picardie devant Lille en Flandre ; et étoit adonc encore en prison dedans le Châtelet à Paris.

En ce fort châtel séjournoit adonc la noble comtesse de Salebrin, que on tenoit pour la plus belle et plus noble d’Angleterre ; et étoit ce fort châtel bien garni de gens d’armes. Si en étoit gardien et souverain un gentil chevalier, preux et hardi, fils de la sœur le comte de Salebrin, et avoit nom messire Guillaume de Montagu, après son oncle qui ainsi eut nom ; car quand le roi le maria, il lui donna la comté de Salebrin pour sa prouesse et pour le bon service qu’il avoit toujours en lui trouvé. Quand cette nuit fut passée, l’ost du roi d’Escosse se délogea pour traire avant devers Cardueil, ainsi que proposé étoit ; et passèrent les Escots par routes assez près de ce fort château, fortement chargés d’avoir qu’ils avoient gagné à Duremmes et au pays d’entour Duremmes. Quand le bachelier messire Guillaume de Montagu vit du châtel qu’ils étoient tous passés et qu’ils n’arrêtoient point au châtel, il issit hors du châtel, tout armé, atout quarante compagnons d’armes, et suivit couvertement le dernier train, où avoit chevaux si chargés d’avoir qu’à grand’mésaise pouvoient-ils aller avant ; si les aconsuit à l’entrée d’un bois ; et leur coururent sus, et en tuèrent et blessèrent, lui et ses compagnons, plus de deux cents, et prirent bien six-vingts chevaux chargés de joyaux et d’avoir, et les amenèrent pardevers le châtel.

Le cri et le hu et les fuyans s’en vinrent jusques à messire Guillaume de Douglas, qui faisoit l’arrière-garde et avoit jà passé le bois ; et après en vinrent les nouvelles en l’ost. Qui donc vit les Escots retourner à course de chevaux parmi les champs, par montagnes et par vallées, messire Guillaume de Douglas tout devant, il en put avoir grand’hideur. Tant coururent qui mieux mieux, qu’ils vinrent au pied du châtel et montèrent la montagne en grand’hâte. Mais ainçois qu’ils parvinssent aux barrières, ceux de dedans les avoient jà fermées, et la proie et l’avoir mis dedans à sauveté : de quoi les Escots eurent grand deuil. Si commencèrent à assaillir moult fortement, et ceux de dedans à défendre, à lancer et à descliquer, à traire et à jeter tant qu’on pouvoit, d’une part et d’autre. Là s’efforçoient durement les deux Guillaumes de gréver l’un l’autre ; et tant dura cet assaut que tout l’ost des Escots y fut venu et le roi même. Quand le roi et son conseil eurent vu les gens morts gissans sur les champs, et virent les assaillans blessés et navrés à cet assaut, sans rien conquêter, ils en furent durement courroucés. Si commanda le roi que on laissât l’assaillir et que chacun s’allât loger, car il n’iroit plus avant et ne se partiroit de là, si auroit vu comment on pourroit ses gens venger. Qui adonc vit frémir gens et appeler l’un l’autre, et quérir pièce de terre pour mieux loger, les assaillans retraire, les navrés rapporter ou rapoier, les morts atraîner et assembler, voir put grand triboulement. Cette nuit fut l’ost des Escots logé dessous le châtel ; et la frisque dame comtesse de Salebrin fêta très grandement et conforta tous les compagnons de laiens, tant comme elle put, à liée chère.

CHAPITRE CLXIII.

Comment messire Guillaume de Montagu issit par nuit du châtel de Salebrin pour aller querre secours au roi d’Angleterre contre le roi d’Escosse.

Lendemain le roi d’Escosse, qui durement étoit courroucé, commanda que chacun s’appareillât pour assaillir, car il feroit ses engins et ses instrumens traire à mont pour savoir s’ils pourroient de rien entamer le fort châtel. Chacun s’appareilla et monta contremont pour assaillir, et ceux de dedans pour eux défendre. Là eut un fort assaut et périlleux, et moult de bien faisans d’un côté et d’autre. Là étoit la comtesse de Salebrin qui très durement les reconfortoit : et par le regard d’une telle dame et son doux amonnestement, un homme doit valoir deux au besoin. Cet assaut dura moult longuement, et y perdirent les Escots moult de leurs gens ; car ils s’abandonnoient durement, et portoient arbres et merriens à grand’foison pour emplir les fossés et pour amener les instrumens jusques aux murs s’ils pussent ; mais ceux du châtel se défendoient si vaillamment que les assaillans y perdirent grand’foison de leurs gens. Si les convint retraire arrière. Le roi commanda que les instrumens fussent bien gardés pour renforcer l’assaut lendemain. Ainsi se départit l’assaut et s’en alla chacun en son lieu, exceptés ceux qui devoient les instrumens garder. Les uns pleuroient les morts, les autres reconfortoient les navrés. Ceux du châtel, qui durement étoient travaillés et y en avoit grand’foison de blessés, virent bien que le faix leur étoit grand, et si le roi David maintenoit son propos, ils auroient fort temps. Si eurent conseil entr’eux qu’ils enverroient pardevers le roi Édouard qui étoit à Bervich jà venu, ce savoient-ils de vérité par les prisonniers d’Escosse qu’ils avoient pris. Si regardèrent qui feroit cette besogne ; mais ils ne purent trouver qui voulût laisser le châtel à défendre, ni la belle dame aussi, pour porter ce message : Si en eut entr’eux grand estrif. Quand le gentil bachelier messire Guillaume de Montagu vit la bonne volonté de ses compagnons, et vit d’autre part le meschef qui leur pourroit avenir, si ils n’étoient secourus, si leur dit : « Seigneurs, je vois bien votre loyauté et votre bonne volonté ; si que, pour l’amour de ma dame et de vous, je mettrai en aventure mon corps pour faire ce message ; car j’ai telle fiance en vous selon ce que j’ai vu, que vous tiendrez bien le châtel jusques à ma revenue, et ai d’autre part si grand’espérance au noble roi notre seigneur que je vous amènerai temprement si grand secours que vous en aurez joie, et vous seront bien reméris les bienfaits que faits aurez. » De cette parole furent madame la comtesse et tous les compagnons tous joyeux. Quand la nuit fut venue, le dit messire Guillaume s’appareilla le mieux qu’il put, pour plus paisiblement issir hors de laiens qu’il ne fût aperçu de ceux de l’ost. Si lui advint si bien qu’il plut toute la nuit si fort que nul des Escots n’osoit issir de sa loge ; si passa à mie nuit tout parmi l’ost, que oncques ne fut perçu. Quand il fut passé il fut grand jour. Si chevaucha avant, tant qu’il rencontra deux hommes d’Escosse à demie lieue près de l’ost, qui emmenoient deux bœufs et une vache pardevers l’ost. Messire Guillaume connut qu’ils étoient Escots ; si les blessa tous deux durement, et tua les bêtes ; afin que les Escots et ceux de l’ost n’en eussent aise. Puis dit aux deux navrés : « Allez ; si dites à votre roi que Guillaume de Montagu vous a mis en tel point, en dépit de lui, et que je vois querre le roi Édouard, qui lui fera brièvement vider la place malgré lui. » Cils lui promirent qu’ils feroient volontiers ce message, mais qu’il les laissât atant en paix. Lors se partit le dit messire Guillaume d’eux, et s’en alla tant qu’il put pardevers le roi son seigneur, qui étoit à Bervich à grand’foison de gens d’armes, et encore en attendoit plus. Si fit le dit messire Guillaume son salut de par madame la comtesse de Salebrin, et lui conta le meschef où elle et ses gens étoient. Le roi répondit appertement et liement qu’il ne laisseroit nullement qu’il ne secourût la dame et ses gens ; et si plutôt eût sçu où les Escots étoient et le meschef du châtel et de la dame, plutôt fût allé cette part. Si commanda tantôt le dit roi que chacun fût prêt à mouvoir lendemain, et que on fit toudis les venans aller après son ost qu’il avoit grand.

CHAPITRE CLXIV.

Comment le roi d’Escosse, quand il sçut la venue du roi d’Angleterre, se partit de devant Salebrin et s’en retourna en Escosse.

Le roi anglois se partit lendemain de la cité de Bervich moult liement, pour les nouvelles que messire Guillaume lui avoit apportées ; et avoit bien avec lui six mille armures de fer, dix mille archers et bien quatre-vingt mille hommes de pied, qui tous le suivoient ; et toujours lui venoient gens. Quand les barons d’Escosse et les maîtres du conseil du roi sçurent que le dit messire Guillaume de Montagu avoit ainsi passé parmi leur ost, et qu’il s’en alloit quérir secours au roi anglois, et savoient bien que le roi anglois étoit à grand’gent, et le tenoient de si grand courage et de si gentil qu’il ne laisseroit aucunement qu’il ne vînt sur eux pour secourir la dame et ceux du châtel, ils parlèrent ensemble, entrementes que le roi faisoit souvent et ardemment assaillir ; et virent bien que le roi faisoit ses gens navrer et martirer sans raison ; et véoient bien que le roi anglois viendroit bien combattre à eux, ainçois que le roi pût avoir conquis ce châtel, ainsi qu’il cuidoit. Si parlèrent tous ensemble au roi David d’un accord ; et lui dirent que demeurer là n’étoit point son profit, ni son honneur, car il leur étoit moult honorablement avenu de leur emprise, et avoient fait grand dépit aux Anglois, quand ils avoient geu en leur pays par douze jours, et ars et exillié tout autour, et pris par force la cité de Duremmes, et mis tout à grand’destruction. Si que, tout considéré, c’étoit bon qu’il se partit et se retrait vers son royaume, et y menassent à sauveté ce que conquis avoient ; et que une autre fois il retourneroit en Angleterre quand il lui plairoit. Le roi, qui ne voulut pas issir hors du conseil de ses hommes, s’y accorda, combien qu’il le fit moult ennuis ; car volontiers eût attendu à bataille le roi d’Angleterre, si on ne lui eût conseillé le contraire. Toutes fois il se délogea le matin, et tout son ost aussi ; et s’en allèrent les dits Escots droit pardevers la grande forêt de Gédours, où les sauvages Escots se tiennent, tout bellement à leur aise ; car ils vouloient savoir que le roi anglois feroit en avant, ou s’il se retrairoit arrière, ou s’il iroit avant et trairoit en leur pays.

CHAPITRE CLXIX.

Comment il eut trêve entre les Anglois et les Escots jusque à deux ans, par lesquelles trêves le comte de Salebrin et le comte de Moret furent délivrés l’un pour l’autre.

Tous ces trois jours parlementèrent aucuns prud’hommes de trêve et d’accord entre ces deux rois ; et tant traitèrent que une trêve fut accordée à durer deux ans, voire si le roi Philippe de France s’y consentoit, car le roi d’Escosse étoit si fort allié à lui qu’il ne pouvoit donner trêve ni faire paix sans lui ; et si le roi Philippe ne s’y youloit accorder, si devoient les trêves durer entre Angleterre et Escosse jusques au premier jour d’août. Et devoit être quitte le comte de Moret de sa prison, si le roi d’Escosse pouvoit tant pourchasser devers le roi de France que le comte de Salebrin fût quitte aussi de sa prison ; laquelle chose devoit être pourchassée dedans la Saint-Jean-Baptiste. Le roi d’Angleterre s’accorda à cette trêve plus légèrement, pourtant que cil fait à grand sens qui a trois guerres ou quatre, s’il en peut atréver ou apaiser les deux ou les trois qu’il le fasse. Et ce roi avoit bien à penser sur telles choses : car il avoit guerre en France, en Gascogne, en Poitou, en Xaintonge et en Bretagne ; et partout ses gens et ses soudoyers. Cette trêve aux Escots fut ainsi affermée et accordée que vous avez ouï. Si départit le roi d’Escosse ses gens, et s’en ralla chacun en sa contrée. Puis envoya grands messages au roi Philippe de France, pour accorder ce que traité étoit, s’il lui plaisoit. Il plut assez bien au roi de France, pour mieux complaire au roi d’Escosse ; et ne dédit de rien le traité, mais renvoya le comte de Salebrin en Angleterre. Dont sitôt qu’il y fut revenu, le roi anglois renvoya arrière le comte de Moret d’Escosse, devers le roi David, qui en eut grand'joie. Ainsi fut fait cet échange de ces deux seigneurs, si comme vous avez ouï ; et se départirent ces deux grosses chevauchées sans plus rien faire, et se retraist chacun en son lieu. Or retournerons-nous à parler des aventures et des guerres de Bretagne.

CHAPITRE CLXV.

Comment le roi d’Angleterre vint à tout son ost devant Salebrin cuidant trouver le roi d’Escosse ; et comment le dit roi fut surpris de l’amour à la comtesse de Salebrin.

Ce jour même que le roi David et les Escots se départirent au matin de devant le châtel de Salebrin, vint le roi Édouard à tout son ost, à heure de midi, en la place où le roi d’Escosse avoit logé ; si fut moult courroucé quand il ne le trouva, car bien volontiers se fût combattu à lui.

Il étoit venu en si grand’hâte que ses gens et ses chevaux étoient durement travaillés. Si commanda que chacun se logeât là endroit, car il vouloit aller voir le châtel et la gentil dame qui laiens étoit ; car il ne l’avoit vue puis les noces dont elle étoit mariée. Ainsi fut fait que commandé fut : chacun s’alla loger ainsi qu’il put et reposer qui voulut. Sitôt comme le roi Édouard fut désarmé, il prit jusques à dix ou douze chevaliers, et s’en alla vers le châtel pour saluer la comtesse de Salebrin, et pour voir la manière des assauts que les Escots avoient faits, et des défenses que ceux du châtel avoient faites à l’encontre. Sitôt que la dame de Salebrin sçut le roi venant, elle fit ouvrir toutes les portes, et vint hors si richement vêtue et atournée, que chacun s’en émerveiïloit, et ne se pouvoit tenir de la regarder et de remirer à la grand noblesse de la dame, avec la grand’beauté et le gracieux maintien qu’elle avoit. Quand elle fut venue jusques au roi, elle s’inclina jusques à terre contre lui, en le regraciant de la grâce et du secours que fait lui avoit ; et l’emmena au châtel pour le fêter et honorer, comme celle qui très bien le savoit faire. Chacun la regardoit à merveille, et le roi même ne se put tenir de la regarder ; et bien lui étoit avis qu’oncques n’avoit vue si noble, si frique ni si belle de li. Si le férit tantôt une étincelle de fine amour au cœur que madame Vénus lui envoya par Cupido le Dieu d’amour, et qui lui dura par long temps, car bien lui sembloit que au monde n’avoit dame qui tant fît à aimer comme elle. Si entrèrent au châtel main à main ; et le mena la dame premier en la salle, et puis en sa chambre, qui étoit si noblement parée comme à lui afféroit. Et toudis regardoit le roi la gentil dame, si ardemment qu’elle en devenoit toute honteuse et abaubie. Quand il l’eut grand’pièce regardée, il alla à une fenêtre pour s’appuyer, et commença fortement à penser. La dame, qui à ce point ne pensoit, alla les autres seigneurs et chevaliers fêter et saluer moult grandement et à point, ainsi qu’elle savoit bien faire, chacun selon son état ; et puis commanda à appareiller le dîner, et, quand temps seroit, mettre les tables, et la salle parer et ordonner.

CHAPITRE CLXVI.

Comment le roi Édouard dit à la comtesse qu’il convenoit qu’il fût d’elle aimé, dont elle fut fortement ébahie.

Quand la dame eut devisé et commandé à ses gens tout ce que bon lui sembla, elle s’en revint, à chère liée, devers le roi, qui encore pensoit et musoit fortement ; et lui dit : « Cher sire, pourquoi pensez-vous si fort ? Tant penser n’affiert pas à vous, ce m’est avis, sauve votre grâce ; ains dussiez faire fête et joie et bonne chère, quand vous avez enchâssé vos ennemis, qui ne vous ont osé attendre, et dussiez les autres laisser penser du remehant. » Le roi répondit et dit : « Ha ! chère dame, sachez que depuis que j’entrai céans m’est un songe survenu, de quoi je ne me prenois pas garde : si m’y convient penser ; et ne sais qu’avenir m’en pourra : mais je n’en puis mon cœur ôter. » — « Cher sire, ce dit la dame, vous dussiez toujours faire bonne chère pour vos gens conforter, et laisser le penser et le muser. Dieu vous a si bien aidé, jusques à maintenant dans toutes vos besognes, et donné si grand’grâce que vous êtes le plus douté et honoré prince des chrétiens ; et si le roi d’Escosse vous a fait dépit et dommage, vous le pourrez bien amender quand vous voudrez, ainsi que autrefois avez fait. Si laissez le muser et venez en la salle, s’il vous plaît, de-lez vos chevaliers : tantôt sera prêt pour dîner. » — « Ha ! ma chère dame, dit le roi, autre chose me touche et gît en mon cœur que vous ne pensez ; car certainement, le doux maintien, le parfait sens, la grand’noblesse, la grâce et la fine beauté que j’ai vue et trouvée en vous m’ont si surpris et entrepris, qu’il convient que je sois de vous aimé ; car nul escondit ne m’en pourrait ôter. »

La gentil dame fut adonc durement ébahie, et dit : « Ha ! très cher sire, ne me veuillez moquer, essayer, ni tenter : je ne pourrais cuider ni penser que ce fût acertes que vous dites, ni que si noble, ni si gentil prince que vous êtes, dût quérir tour ni penser pour déshonorer moi et mon mari, qui est si vaillant chevalier, et qui tant vous a servi que vous savez, et encore est pour vous emprisonné. Certes, vous seriez de tel cas peu prisé et amendé : certes, telle pensée oncques ne me vint en cœur, ni jà n’y viendra, si Dieu plaît, pour homme qui soit né ; et si je le fesois, vous m’en devriez blâmer, non pas blâmer seulement, mais mon corps justicier et démembrer, pour donner l’exemple aux autres d’être loyales à leurs maris. »

CHAPITRE CLXVII.

Comment le roi d’Angleterre s’assit au dîner tout pensif dont ses gens étoient fortement émerveillés.

Adonc se partit la gentil dame, et laissa le roi durement ébahi ; et s’en revint en la salle pour hâter le dîner, et puis s’en retourna au roi, et emmena de ses chevaliers et lui dit : « Sire, venez en la salle, les chevaliers vous attendent pour laver ; car ils ont trop jeûné ; aussi avez-vous. » Le roi se partit de la chambre, et s’en alla en la salle à ce mot et lava, et puis s’assit entre ses chevaliers au dîner, et la dame aussi. Mais le roi y dîna petit, car autre chose lui touchoit que boire et manger ; et ne fit oncques à ce dîner fors que penser ; et à la fois, quand il osoit la dame et son maintien regarder, il jetoit ses yeux cette part. De quoi toutes gens avoient grand’merveille, car il n’en étoit point accoutumé, ni oncques en tel point, ne l’avoient vu : ains cuidoient les aucuns que ce fût pour les Escots qui lui étoient échappés. Mais autre chose lui touchoit ; et lui étoit si fermement et en telle forme entrée au cœur, que oncques n’en put issir de grand temps, pour escondite que la dame en put et sçut faire. Mais en fut toujours depuis plus lie, plus gai et plus, joli ; et en fit plusieurs belles fêtes, grands assemblées de seigneurs, de dames et de damoiselles, tout pour l’amour de la dite comtesse de Salebrin, si comme vous orrez ci-après.

CHAPITRE CLXVIII.

Comment le roi d’Angleterre prit congé de la comtesse de Salebrin et s’en alla après les Escots ; et des paroles qui furent entre elle et le dit roi.

Toutes voies, le roi anglois demeura tout celui jour au châtel, en grands pensées et à grand’mésaise de cœur, car il ne savoit que faire. Aucune fois se ravisoit ; car Honneur et Loyauté lui défendoit de mettre son cœur en tel fausseté, pour déshonorer si vaillant dame et si loyal chevalier comme son mari étoit, qui loyalement l’avoit toudis servi. D’autre part, Amour le contraignoit si fort que elle vainquoit et surmontoit Honneur et Loyauté. Ainsi se débatit en lui le roi tout le jour et toute la nuit. Au matin se leva, et fit tout son ost déloger et aller après les Escots, pour eux suivre et chasser hors de son royaume : puis prit congé à la dame, en disant : « Ma chère dame, à Dieu vous recommande jusques au revenir : si vous prie que vous vous veuillez aviser et autrement être conseillée que vous ne m’avez dit. » — « Cher sire, répondit la dame, le Père Glorieux vous veuille conduire et ôter de mauvaise et vilaine pensée et déshonorable ; car je suis et serai toujours apareillée à vous servir à votre honneur et à la moye. »

Adonc se partit le roi tout confus et abaubi. Si s’en alla atout son ost après les Escots, et les suivit jusques outre la bonne cité de Bervich, et se logea à quatre lieues près de la forêt de Gédours, là où le roi David et toutes ses gens étoient entrés, pour les grands forteresses qu’il y a. Là endroit demeura le dit roi anglois par l’espace de trois jours pour savoir si les Escots voudroient issir hors pour combattre à lui. Et sachez que tous les trois jours y eut tant d’escarmouehes et de paletis entre les deux osts, que chacun étoit ennuyé de les regarder ; et en y avoit souvent des morts et des pris d’une part et d’autre. Et sur tous les autres y étoit plus souvent vu en bon convenant messire Guillaume de Douglas, qui s’arme d’azur à comble d’argent, et dedans le comble trois étoiles de gueules ; et étoit celui qui y faisoit plus de beaux faits, de belles rescousses et de hauts emprises ; et fit en l’ost des Anglois moult de destourbiers.

CHAPITRE CLXX.

Comment les seigneurs de France retournèrent en Bretagne par devers monseigneur Charles de Blois et comment ils assiégèrent la cité de Rennes que la comtesse de Montfort avoit bien garnie.

Vous devez savoir que quand le duc de Normandie, le duc de Bourgogne, le comte d’Alençon, le duc de Bourbon, le comte de Blois, le connétable de France, le comte de Ghines son fils, messire Jacques de Bourbon, messire Louis d’Espaigne, et les comtes et barons de France se furent partis de Bretagne, qu’ils eurent conquis le fort châtel de Chastonceaulx, et puis après la cité de Nantes, et pris le comte de Montfort, et livré au roi Philippe de France, et il l’eut fait mettre en prison au Louvre à Paris, ainsi comme vous avez ouï, et comment messire Charles de Blois étoit demeuré tout coi en la cité de Nantes et au pays d’entour, qui obéissoit à lui, pour attendre la saison d’été, en laquelle il fait meilleur guerroyer qu’il ne fait en la saison d’hiver, et cette douce saison fut revenue, tous ces seigneurs dessus nommés, et grand’foison de gens avec eux, s’en rallèrent devers Bretagne à grand'puissance, pour aider à messire Charles de Blois à conquérir le remenant de la duché de Bretagne, dont avinrent de grands et merveilleux faits d’armes, ainsi comme vous pourrez ouïr. Quand ils furent venus à Nantes, où ils trouvèrent messire Charles de Blois, ils eurent conseil qu’ils assiégeroient la cité de Rennes. Si issirent de Nantes et allèrent assiéger Rennes tout autour.

La comtesse de Montfort par avant l’avoit si fort garnie et rafraîchie de gens d’armes et de tout ce qu’il afféroit, que rien n’y failloit ; et y avoit établi un vaillant chevalier et hardi pour capitaine, qu’on appeloit messire Guillaume Quadudal, gentilhomme durement, du pays de Bretagne. Aussi avoit la dite comtesse mis grands garnisons par toutes les autres cités, châteaux et bonnes villes qui à li obéissoient ; et partout bons capitaines, des gentilshommes du pays, qui à li se tenoient et obéissoient, lesquels avoit tous acquis par beau parler, par promettre et par donner ; car elle n’y vouloit rien épargner. Desquels l’évêque de Léon, messire Almaury de Cliçon, messire Yvain de Treseguidi, le sire de Landernaux, le châtelain de Guingamp, messire Henry et messire Olivier de Pennefort, messire Geffroy de Malestroit, messire Guillaume de Quadudal, les deux frères de Quintin, messire Geoffroi de Maillechat, messire Robert de Guiche, messire Jean de Kerriec y étoient, et plusieurs autres chevaliers et écuyers que je ne sais mie tous nommer. Aussi en y avoit de l’accord messire Charles Blois grand’foison, qui à lui se tenoient, avec messire Hervey de Léon, qui fut de premier de l’accord, du comte de Montfort et maître de son conseil, jusques à tant que la cité de Nantes fut rendue, et le comte de Montfort pris, ainsi que vous avez ouï. De quoi le dit messire Hervey fut durement blâmé ; car, on vouloit dire qu’il avoit trait les bourgeois à ce et pourchassé la prisent du comte de Montfort. Ce apparoit à ce que, depuis ce fait, ce fut celui qui plus se pénoit de gréver la comtesse de Montfort et ses aidans.

CHAPITRE CLXXI.

Comment les seigneurs de France firent plusieurs assauts devant Rennes ; et comment la comtesse de Montfort envoya au roi d’Angleterre querre secours ; et sur quelle condition ce fut.

Messire Charles deBlois et les seigneurs dessus nommés sirent assez longuement devant la cité de Rennes et y firent grands dommages et plusieurs assauts par les Espaignols et par les Gennevois ; et ceux de dedans se défendirent aussi fortement et vaillamment, par le conseil du seigneur de Quadudal, et si sagement que ceux du dehors y perdirent plus souvent qu’ils n’y gagnèrent. En icelui temps, sitôt que la dite comtesse sçut que ces seigneurs de France étoient venus en Bretagne à si grand’puissance, elle envoya messire Almaury de Cliçon en Angleterre parler au roi Édouard, et pour prier et requérir secours et aide, par telle condition que le jeune enfant, fils du comte de Monfort et de la dite comtesse, prendroit à femme l’une des jeunes filles du roi d’Angleterre, et s’appelleroit duchesse de Bretagne. Le roi Édouard étoit adonc à Londres, et fêtoit tant qu’il pouvoit le comte de Salebrin, qui tantôt étoit revenu de sa prison. Si fit moult grand’fête et honneur à messire Almaury de Cliçon, quand il fut à lui venu ; car il étoit moult gentil homme ; et lui octroya toute sa requête assez brièvement, car il y véoit son avantage en deux manières. Car il lui fut avis que c’étoit grand’chose et noble de la duché de Bretagne, s’il la pouvoit conquérir ; et si étoit la plus belle entrée qu’il pouvoit avoir pour conquérir le royaume de France, à quoi il tendoit. Si commanda à messire Gautier de Mauny qu’il aimoit moult, car moult l’avoit bien servi et loyalement en plusieurs besognes périlleuses, qu’il prît tant de gens d’armes que le dit messire Almaury deviseroit, et qu’il lui suffiroit, et s’appareillât le plutôt qu’il pourroit pour aller aider à la comtesse de Montfort ; et prit jusques à trois ou quatre mille archers des meilleurs d’Angleterre. Le dit messire Gautier fit moult volontiers le commandement son seigneur : si s’appareilla le plutôt qu’il put, et se mit en mer avec le dit messire Almaury. Avec lui allèrent les deux frères de Leyndehale, messire Louis et messire Jean, le Haze de Brabant, messire Hubert de Frenay, messire Alain de Sirehonde et plusieurs autres que je ne sais mie nommer, et avec eux six mille archers. Mais un grand tourment et vent contraire les prit en mer, parquoi il les convint demeurer sur la mer par le terme de soixante jours, ainçois qu’ils pussent venir à Hainebon, où la comtesse de Montfort les attendoit de jour en jour, à grand’mésaise de cœur, pour le grand meschef qu’elle savoit que ses gens soutenoient, qui étoient dedans la cité de Rennes, où vaillamment ils se tenoient.

CHAPITRE CLXXII.

Comment les bourgeois de Rennes rendirent la cité à monseigneur de Blois.

Or est à savoir que messire Charles de Blois et ces seigneurs de France sirent longuement devant la cité de Rennes, et tant qu’ils y firent très grand dommage, parquoi les bourgeois en furent durement ennuyés ; et volontiers se fussent accordés à rendre la cité, s’ils eussent osé ; mais messire Guillaume de Quadudal ne s’y vouloit accorder nullement. Quand les bourgeois et le commun de la cité eurent assez souffert, et qu’ils ne véoient aucun secours de nulle part venir, ils se voulurent rendre ; mais le dit messire Guillaume ne s’y voulut accorder. Au dernier, ils prirent le dit messire Guillaume et le mirent en prison ; et puis eurent en convenant à messire Charles qu’ils se rendroient lendemain, par telle condition que tous ceux de la partie de la comtesse de Montfort s’en pouvoient aller sauvement quel part qu’ils voudroient. Le dit messire Charles de Blois leur accorda. Ainsi fut la cité de Rennes rendue à messire Charles de Blois, l’an de grâce mil trois cent quarante deux, à l’entrée de mai. Et messire Guillaume de Quadudal ne voulut point demeurer de l’accord messire Charles de Blois ; ains s’en alla tantôt devers Hainebon où la comtesse de Montfort étoit, qui fut moult dolente quand elle sçut que la cité de Rennes étoit rendue. Et si n’oyoit aucune nouvelle de messire Almaury de Cliçon, ni de sa compagnie.

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