Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 41)
CHAPITRE CLXXIII.
Comment les seigneurs de France se partirent de Rennes et allèrent assiéger Hainebon où la comtesse de Montfort étoit.
Quand la cité de Rennes fut rendue, ainsi que vous avez ouï, et les bourgeois eurent fait féauté à messire Charles de Blois, messire Charles eut conseil quel part il pourroit aller atout son ost, pour mieux avant exploiter de conquérir le remenant. Le conseil se tourna à ce que il se traist pardevers Hainebon, où la comtesse étoit ; car puisque le sire étoit en prison, s’il pouvoit prendre la ville, le châtel, la comtesse et son fils, il auroit tôt sa guerre affinée. Ainsi fut fait : si se trairent tous vers Hainebon et assiégèrent la ville et le châtel tout autour tant qu’ils purent, par terre. La comtesse étoit si bien pourvue de bons chevaliers et d’autres suffisans gens d’armes qu’il convenoit pour défendre la ville et le châtel ; et toudis étoit en grand soupçon du secours d’Angleterre qu’elle attendoit ; et si n’en oyoit aucunes nouvelles : mais avoit doute que grand meschef ne leur fût avenu, ou par fortune de mer, ou par rencontre d’ennemis.
Avec elle étoit en Hainebon l’évêque de Léon en Bretagne, dont messire Hervey de Léon étoit neveu, qui étoit de la partie messire Charles ; et si y étoit messire Yves de Treseguidy, le sire de Landernaux, le châtelain de Guinganp, les deux frères de Kerriec, messire Henry et messire Olivier de Pennefort et plusieurs autres. Quand la comtesse et ces chevaliers entendirent que ces seigneurs de France venoient pour eux assiéger, et qu’ils étoient assez près de là, ils firent commander que on sonnât la ban-cloche, et que chacun s’allât armer et allât à sa défense, ainsi que ordonné étoit. Ainsi fut fait, sans contredit. Quand messire Charles de Blois et les seigneurs de France furent approchés de la ville de Hainebon, et ils la virent forte, ils firent leurs gens loger ainsi que pour faire siége. Aucuns jeunes compagnons gennevois, espaignols et françois allèrent jusques aux barrières pour paleter et escarmoucher ; et aucuns de ceux de dedans issirent encontre eux, ainsi que on fait souvent en tels besognes. Là eut plusieurs hutins ; et perdirent plus les Gennevois qu’ils n’y gagnèrent, ainsi qu’il avient souvent en soi trop follement abandonnant. Quand le vespre approcha, chacun se retraist à sa loge. Lendemain, les seigneurs eurent conseil qu’ils feroient assaillir les barrières fortement, pour voir la contenance de ceux de dedans, et pour voir s’ils y pourroient rien conquêter, ainsi qu’ils firent ; car au tiers jour y assaillirent au matin entour heure de prime aux barrières très fort ; et ceux de dedans issirent hors, les aucuns les plus suffisans, et se défendirent si vaillamment que ils firent l’assaut durer jusques à heure de nonne que les assaillans se retrairent un petit arrière, et ils laissèrent foison de morts, et en ramenèrent plenté de blessés. Quand les seigneurs virent leurs gens retraire, ils en furent durement courroucés ; si firent recommencer l’assaut plus fort que devant ; et aussi ceux de Hainebon s’efforcèrent d’eux très bien défendre ; et la comtesse qui étoit armée de corps, et étoit montée sur un bon coursier, chevauchoit de rue en rue par la ville, et sémonnoit ses gens de bien défendre, et faisoit les femmes, dames, damoiselles et autres, défaire les chaussées et porter les pierres aux créneaux pour jeter aux ennemis, et faisoit apporter bombardes et pots pleins de chaux vive pour jeter sur les assaillans.
CHAPITRE CLXXIV.
Comment la comtesse de Montfort ardit les tentes des seigneurs de France tandis qu’ils se combattoient aux barrières.
Encore fit cette comtesse de Montfort une très hardie emprise, qui ne fait mie à oublier, et que on doit bien recorder à hardi et outrageux fait d’armes. La dite comtesse montoit aucune fois en une tour tout haut pour voir mieux comment ses gens se maintenoient. Si regarda et vit que tous ceux de l’ost, seigneurs et autres, avoient laissé leurs logis et étoient presque tous allés voir l’assaut. Elle s’avisa d’un grand fait, et remonta sur son coursier, ainsi armée comme elle étoit, et fit monter environ trois cents hommes d’armes avec elle à cheval, qui gardoient une porte que on n’assailloit point. Si issit de cette porte à toute sa compagnie, et se férit très vassalement en ces tentes et en ces logis des seigneurs de France, qui tantôt furent toutes arses, tentes et loges, qui n’étoient gardées fors de garçons et de varlets, qui s’enfuirent sitôt qu’ils virent bouter le feu, et la comtesse et ses gens entrer. Quand ces seigneurs virent leur logis ardoir et ouïrent le hu et le cri qui en venoit, ils furent tous ébahis et coururent tous vers leurs logis, criant : « Trahis ! trahis ! » Et ne demeura adonc nul à l’assaut. Quand la comtesse vit l’ost émouvoir, et gens courir de toutes parts, elle rassembla toutes ses gens et vit bien qu’elle ne pourroit rentrer en la ville sans trop grand dommage : si s’en alla un autre chemin, droit pardevers le châtel de Brest qui sied à trois lieues près de là.
Quand messire Louis d’Espaigne, qui étoit maréchal de tout l’ost, fut venu aux logis qui ardoient, et vit la comtesse et ses gens qui s’en alloient tant qu’ils pouvoient, il se mit à aller après pour les raconsuir s’il eût pu, et grand’foison de gens d’armes avec lui ; si les enchassa, et fit tant qu’il en tua et meshaigna aucuns, qui étoient mal montés et qui ne pouvoient suivre les bien montés. Toutes voies la dite comtesse chevaucha tant et si bien, qu’elle et la plus grand’partie de ses gens vinrent assez à point au bon châtel de Brest, où elle fut reçue et fêtée à grand’joie, de ceux de la ville et du châtel très grandement. Quand messire Louis d’Espaigne sçut par les prisonniers qu’il avoit pris que c’étoit la comtesse qui tel fait avoit fait et qui échappée lui étoit, il s’en retourna en l’ost, et conta son aventure aux seigneurs et aux autres, qui grand’merveille en eurent. Aussi eurent ceux qui étoient dedans Hainebon ; et ne pouvoient penser ni imaginer comment leur dame avoit ce imaginé, ni osé entreprendre ; mais ils furent toute la nuit en grand’cuisançon de ce que la dame ni nul des compagnons ne revenoit. Si n’en savoient que penser ni que aviser ; et ce n’étoit pas grand’merveille.
CHAPITRE CLXXIX.
Comment ceux de Dignant se rendirent à messire Louis d’Espaigne, et comment il prit la ville de Guerrande ; et comment il entra en mer avec partie de ses gens pour aller à l’aventure.
Or, reviendrai-je à messire Louis d’Espaigne, qui fit loger son ost hâtivement tout autour de la ville de Dignant en Bretagne, et fit tantôt faire petits bateaux et nacelles pour assaillir la ville, de toutes parts, par terre et par yaue. Quand les bourgeois de la ville virent ce, et bien savoient que leur ville n’étoit fermée que de palis, ils eurent peur, grands et petits, de perdre corps et avoir : si s’accordèrent communément qu’ils se rendroient, sauf leur corps et leur avoir ; ce qu’ils firent le quart jour que l’ost fut venu là, malgré leur capitaine, messire Regnault de Guingant ; et le tuèrent en my le marché, pourtant qu’il ne s’y vouloit accorder. Quand messire Louis d’Espaigne eut été en la ville de Dignant par deux jours, et eut pris la féauté des bourgeois, il leur donna pour capitaine celui Girard de Maulain, écuyer, qu’il trouva laiens prisonnier, et messire Pierre Portebœuf avec lui : puis s’en alla atout son ost devers une moult grosse ville séant sur la mer que on appeloit Guerrande, et l’assiégea par terre ; et trouva assez près grand’foison de naves et vaisseaux pleins de vins que marchands y avoient là menés de Poitou et de la Rochelle pour vendre. Si eurent tantôt vendu les marchands leurs vins, et furent mal payés. Et puis fit le dit messire Louis prendre toutes les naves, et monter gens d’armes dedans, et partie des Espaignols et des Gennevois, et puis fit lendemain assaillir la ville par terre et par mer, qui ne se put longuement défendre : ains fut assez tôt gagnée par force, et tantôt robée ; et mis à l’épée, sans merci, hommes et femmes et enfants ; et cinq églises arses et violées, dont messire Louis fut durement courroucé. Si fit tantôt pour ce pendre vingt-quatre de ceux qui ce avoient fait. Là fut gagné grand trésor, si que chacun en eut tant qu’il put porter ; car la ville étoit grande, riche et marchande.
Quand cette grosse ville, qui Guerrande étoit appelée, fut ainsi gagnée, robée et exilliée, ils ne sçurent plus avant où aller pour gagner. Si se mit le dit messire Louis en ces vaisseaux qu’il avoit trouvés sur mer en la compagnie de messire Othon Dorie et d’aucuns Gennevois et Espaignols pour aller aucune part, pour aventurer sur la marine ; et le vicomte de Rohan, l’évêque de Léon, messire Hervey son neveu, et tous les autres s’en revinrent en l’ost messire Charles de Blois, qui encore séoit devant le châtel d’Auroy. Si trouvèrent grand’foison de seigneurs et de chevaliers de France, qui nouvellement étoient là venus ; tels que messire Louis de Poitiers comte de Valentine, le comte d’Aucerre, le comte de Porcien, le comte de Joigny, le comte de Boulogne, et plusieurs autres que le roi Philippe y avoit envoyés pour reconforter son neveu ; et aucuns y étoient venus de leur volonté, pour venir voir et servir messire Charles de Blois. Et encore n’étoit le fort châtel d’Auroy gagné ; mais ceux de dedans étoient si près menés et si oppressés de famine, qu’ils avoient mangé par huit jours tous leurs chevaux ; et ne les voulut-on prendre à mercy s’ils ne se rendoient simplement. Quand ils virent que mourir les convenoit, ils issirent hors couvertement par nuit et se mirent en la volonté de Dieu, et passèrent tout parmi l’ost, à l’un des côtés, dont aucuns furent aperçus et tués. Messire Henry de Penefort et messire Olivier son frère et plusieurs autres se sauvèrent et échappèrent par un boschet qui là étoit, et s’en allèrent droit à Hainebon devers la comtesse et les compagnons chevaliers anglois et bretons qui les reçurent liement.
CHAPITRE CLXXV.
Comment les François assaillirent Hainebon moult asprement ; et comment messire Charles de Blois alla assiéger Auroy.
Lendemain les seigneurs de France, qui avoient perdu leurs tentes et leurs pourvéances, eurent conseil qu’ils se logeroient d’arbres et de feuilles plus près de la ville, et qu’ils se maintiendroient plus sagement. Si s’allèrent loger à grand’peine plus près de la ville, et disoient souvent à ceux de la ville ainsi : « Allez, seigneurs, allez querre votre comtesse ; certes elle est perdue ; vous ne la trouverez mie de pié-çà. » Quand ceux de la ville, gens d’armes et autres, ouïrent telles paroles, ils furent ébahis et eurent grand’peur que ce grand meschef ne fût avenu à leur dame ; si n’en savoient que croire, pourtant qu’elle ne revenoit point, et n’en oyoient nulles nouvelles. Si demeurèrent en tel peur par l’espace de cinq jours. Et la comtesse qui bien pensoit que ses gens étoient en grand meschef pour li, et en grand’doutance, se pourchassa tant qu’elle eut bien cinq cents compagnons armés et bien montés ; puis se partit de Brest entour mie-nuit, et s’en vint, à soleil levant, et chevauchant droit à l’un des côtés de l’ost, et fit ouvrir la porte du châtel de Hainebon, et entra dedans à grand’joie et à grand son de trompettes et de nacaires ; de quoi l’ost des François fut durement estourmi. Si se firent tous armer et coururent devers la ville pour assaillir ; et ceux dedans aux fenêtres pour défendre. Là commença grand assaut et fort, qui dura jusques à haute nonne ; et plus y perdirent les assaillans que les défendans. Environ heure de nonne les seigneurs firent cesser l’assaut, car leurs gens se faisoient tuer et navrer sans raison ; et retrairent à leur logis. Si eurent conseil et accord que messire Charles de Blois irait assiéger le châtel d’Auroy que le roi Artus fit faire et fermer ; et iraient avec lui le duc de Bourbon, le comte de Blois son frère, le maréchal de France messire Robert Bertrand, et messire Hervey de Léon, et partie des Gennevois ; et messire Louis d’Espaigne, le vicomte de Rohan, et tout le remenant des Gennevois et Espaignols demeureraient devant Hainebon, et manderoient douze grands engins qu’ils avoient laissés à Rennes pour jeter à la ville et au châtel de Hainebon ; car ils véoient bien qu’ils ne pouvoient gagner ni rien profiter à l’assaillir. Si que ils firent deux osts ; si en demeura l’un devant Hainebon, et l’autre alla assiéger le châtel d’Auroy, qui étoit assez près de là : duquel nous parlerons, et nous souffrirons un petit des autres.
CHAPITRE CLXXVI.
Comment messire Charles de Blois se logea devant Auroy ; et comment messire Amaury de Cliçon amena à la comtesse grand secours d’Angleterre.
Messire Charles de Blois se mit devant le châtel d’Auroy à toute sa compagnie, et se logea, et tout son ost environ ; et y fit assaillir et escarmoucher ; car ceux du châtel étoient bien pourvus et bien garnis de bonnes gens d’armes pour tel siége soutenir. Si ne se voulurent rendre, ni laisser le service de la comtesse, qui grands biens leur avoit faits, pour obéir au dit messire Charles, pour promesses. Dedans la forteresse avoit deux cents compagnons aidables, uns et autres, desquels étoient maîtres et capitaines deux chevaliers du pays, vaillans hommes et hardis durement, messire Henry de Pennefort et Olivier son frère. À quatre lieues près de ce château sied la bonne cité de Vennes, qui fermement se tenoit à la comtesse ; et en étoit messire Geoffroi de Malestroit, capitaine, gentil homme et vaillant durement. D’autre part siéd la bonne ville de Dignant en Bretagne, qui adonc n’étoit fermée, fors de fossés et de palis : si en étoit capitaine, de par la comtesse, un durement vaillant homme que on appeloit le châtelain de Guinganp : mais il étoit adonc dedans Hainebon avec la comtesse ; mais il avoit laissé à Dignant en son hôtel sa femme et ses filles ; et avoit laissé capitaine, en lieu de lui, messire Regnault son fils, vaillant chevalier et hardi durement.
Entre ces deux bonnes villes siéd un fort châtel qui se tenoit adonc à messire Charles de Blois, et l’avoit garni de gens d’armes et de soudoyers qui tous étoient Bourguignons. Si en étoit souverain et maître un bon écuyer assez jeune que on appeloit Girard de Maulain ; et avoit avec lui un hardi chevalier qu’on appeloit messire Pierre Portebeuf. Ces deux avec leurs compagnons, honnissoient et gâtoient tout le pays de là entour, et contraignoient si ouniment la cité de Vennes et la bonne ville de Dignant que nulles pourvéances ni marchandises ne pouvoient entrer ni venir, fors en grand péril et en grand’aventure ; car ils chevauchoient l’un jour pardevers Vennes, l’autre jour pardevers Dignant.
Tant chevauchèrent ainsi les dessus dits Bourguignons et leurs routes, que le jeune bachelier, messire Regnault de Guinganp, prit, à un embuchement qu’il avoit établi, le dit Girart de Maulain à toute sa compagnie, qui étoient eux vingt cinq compagnons, et rescouit jusques à quinze marchands à tout leur avoir qu’ils avoient pris, et les emmenoient pardevers leurs garnisons qu’on appelle Roche-Périou. Mais le jeune bachelier, messire Regnault de Guinganp, les conquit tous par son sens et par sa prouesse, et les emmena à Dignant tous en prison, dont tout le pays d’entour eut grand’joie ; et en fut grandement ledit messire Regnault loué et prisé.
Si me tairai un petit à parler des gens de Vennes, de Dignant et de Roche-Périou, et reviendrai à la comtesse de Montfort, qui étoit dedans Hainebon, et à messire Louis d’Espaigne, qui tenoit le siége devant, et avoit si débrisée et si froissée la ville par les engins, que ceux de dedans se commencèrent à ébahir et avoir volonté de faire accord ; car ils ne véoient nul secours venir, ni n’en oioient nouvelles. Dont il avint que l’évêque, messire Guy de Léon, qui étoit oncle de messire Hervey de Léon, par qui pourchas et conseil le comte de Montfort avoit été pris, si comme on disoit dedans la cité de Nantes, parla un jour audit messire Hervey son neveu, sur assurément, par long-temps ensemble d’une chose et d’autres ; et tant que le dit évêque devoit pourchasser accord à ses compagnons, pourquoi la ville de Hainebon seroit rendue à messire Charles de Blois ; et ledit messire Hervey devoit pourchasser d’autre part que ceux de dedans seroient apaisés envers messire Charles, quittes et délivrés, et ne perdroient rien de leur avoir. Ainsi se départit ce parlement. Le dit évêque entra en la ville pour parler aux autres seigneurs. La comtesse se douta tantôt de mauvais pourchas : si pria à ces seigneurs de Bretagne, pour l’amour de Dieu, qu’ils ne fissent nul défaute et que elle auroit grand secours dedans trois jours. Mais le dit évêque parla tant et montra tant de raisons à ces seigneurs qu’il les mit en grand effroi cette nuit. Lendemain il recommença, et leur dit tant de raisons d’unes et d’autres qu’ils étoient tous de son accord ou assez près. Et jà étoit le dit messire Hervey venu assez près de la ville pour la prendre de leur accord, quand la comtesse qui regardoit aval la mer, par une fenêtre du châtel, commença à crier et à faire grand’joie ; et disoit tant comme elle pouvoit : « Je vois venir le secours que j’ai tant désiré. » Deux fois le dit : chacun de la ville courut tantôt, qui mieux mieux, aux fenêtres et aux créneaux des murs pour voir que c’étoit ; et virent grand’foison de naves, petites et grands, bien bastillées, venir pardevers Hainebon : dont chacun fut durement reconforté, car bien tenoient que c’étoit messire Almaury de Cliçon qui amenoit ce secours d’Angleterre dont vous avez par deçà devant ouï parler, qui par soixante jours avoient eu vent contraire sur mer.
CHAPITRE CLXXVII.
Comment l’évêque de Léon se tourna de la partie messire Charles de Blois : et comment messire Gautier de Mauny et ceux de Hainebon abattirent les engins des François qui moult les grévoient.
Quand le châtelain de Guinganp, messire Yves de Treseguidy, messire Galeran de Landerneaux et les autres chevaliers virent ce secours venir, ils dirent à l’évêque qu’il pouvoit bien contremander son parlement ; car point n’étoient conseillés de faire ce qu’il leur ennortoit. L’évêque, messire Guy de Léon, en fut durement courroucé et dit : « Seigneurs, donc départira notre compagnie, car vous demeurerez deçà vers madame, et je m’en irai par delà pardevers celui qui plus grand droit y a, ce me semble. » Lors se partit l’évêque de Hainebon, et défia la dame et tous ses aidans, et s’en alla dénoncer audit messire Hervey et dire la besogne, ainsi comme elle se portoit. Ledit messire Hervey fut durement courroucé ; si fit tantôt dresser les plus grands engins qu’ils avoient, au plus près du chàtel qu’on put, et commanda que on ne cessât de jeter par jour et par nuit ; puis se partit de là. Si emmena son oncle, le dit évêque, à messire Louis d’Espaigne qui le reçut à bon gré et liement ; et aussi fit messire Charles de Blois quand il fut à lui venu. La comtesse fit à liée chère appareiller salles et chambres et hôtels pour herberger aisément ces seigneurs d’Angleterre qui là venoient, et envoya contre eux moult noblement. Quand ils furent venus et descendus, elle-même vint contre eux à grand’révérence ; et si elle les fêta et gracia grandement ce n’est pas de merveilles, car elle avoit bien mestier de leur venue, si comme vous avez ouï.
Si en fit adonc, et depuis aussi, tant comme elle en put faire ; et les emmena adonc tous, chevaliers et écuyers, au châtel herberger et en la ville à leur aise ; et leur donna lendemain à dîner moult grandement. Toute la nuit ne cessèrent les engins de jeter, ni lendemain aussi. Quand ce vint après dîner que la dame eut fêté ces seigneurs, messire Gautier de Mauny, qui étoit maître et souverain des Anglois demanda de l’état de ceux de la ville et de leur convenant, et de ceux de l’ost aussi ; puis regarda et dit qu’il avoit grand’volonté d’aller abattre ce grand engin, qui si près leur étoit assis et qui si grand ennui leur faisoit ; mais que on le voulût suivre. Messire Yves de Treseguidy dit qu’il ne lui en faudroit mie à cette première envaye. Aussi dit le sire de Landerneaux. Adonc s’alla tantôt armer le gentil chevalier messire Gaulier de Mauny ; aussi firent tous ses compagnons quand ils le sçurent ; et aussi firent tous les chevaliers bretons et écuyers qui laiens étoient : puis issirent hors paisiblement par la porte, et firent aller avec eux trois cents archers. Tant allèrent traiant les archers qu’il firent fuir ceux qui gardoient le dit engin ; et les gens d’armes qui venoient après les archers en occirent aucuns, et abattirent ce grand engin, et le détaillèrent tout par pièces. Puis coururent de randon jusques aux tentes et aux logis, et boutèrent le feu dedans. Si tuèrent et navrèrent plusieurs de leurs ennemis, ainçois que l’ost fût estourmi ; et puis se retrairent bellement arrière. Quand l’ost fut estourmi et armé, ils vinrent accourant après eux comme gens tous forcenés ; et quand messire Gautier vit ses gens accourir et estourmir en démenant grands hus et grands cris, il dit tout haut : « Jamais ne sois-je salué de ma chère amie, si je rentre en châtel ni en forteresse jusques à ce que j’aurai l’un de ces venans versé à terre, ou je y serai versé. » Lors se retourna-t-il le glaive au poing, devers ses ennemis : aussi firent les deux frères de Laindehalle, le Haze de Brabant, messire Yves de Treseguidy, messire Galeran de Landerneaux, et plusieurs autres compagnons, et brochèrent aux premiers venans. Si en firent plusieurs verser, les jambes contre mont ; aussi en y eut des leurs versés. Là commença un très fort hutin ; car toujours venoient avant ceux de l’ost. Si monteplioit leur effort ; par quoi il convenoit les Anglois et les Bretons retraire tout bellement devers leur forteresse. Là put-on voir d’une part et d’autre belles envayes, belles rescousses, beaux faits d’armes et belles prouesses, grand’foison. Sur tous les autres le faisoit bien et en avoit la huée le gentil chevalier messire Gautier de Mauny ; et aussi moult vaillamment s’y maintinrent ses compagnons et s’y combattirent très bien. Quand ils virent que temps fut de retraire, ils se retrairent bellement et sagement jusques à leurs fossés ; et là rendirent estal tous les chevaliers, combattant jusques à tant que leurs gens furent entrés à sauveté. Mais sachez que les autres archers, qui point n’avoient été à abattre les engins, étoient issus de la ville et rangés sur les fossés, et traioient si fortement qu’ils firent tous ceux de l’ost reculer, qui eurent grand’foison d’hommes et de chevaux morts et navrés. Quand ceux de l’ost virent que leurs gens étoient en bersail, et qu’ils perdoient sans rien conquêter, ils firent leurs gens retraire à leurs logis ; et quand ils furent tous retraits, ceux de la ville se retrairent aussi chacun en son hôtel. Qui adonc vit la comtesse descendre du châlel à grand’chère, et baiser messire Gautier de Mauny et ses compagnons les uns après les autres deux ou trois fois, bien put dire que c’étoit une vaillant dame.
CHAPITRE CLXXVIII.
Comment messire Louis d’Espaigne se délogea de devant Hainebon ; et comment messire Charles de Blois l’envoya à Dignant ; et comment il prit le châtel de Conquest.
À lendemain, messire Louis d’Espaigne appela le vicomte de Rohan, l’évêque de Léon, messire Hervey de Léon, et le maître des Gennevois, pour avoir avis et conseil qu’ils feroient et comment ils se maintiendroient ; car ils véoient la ville de Hainebon forte, et le secours qui venu y étoit ; mêmement les archers qui tous les déconfisoient ; parquoi ils perdoient le temps pour néant, et alenoient à demeurer là, et ne véoient tour ni voie par quoi ils pussent rien conquêter. Si se accordèrent tous à ce qu’ils se délogeroient lendemain et se trairoient vers le châtel d’Auroy, là où messire Charles de Blois étoit à siége fait, et les autres seigneurs de France. Lendemain bien matin ils défirent leurs logis et se trairent celle part, si comme ordonné étoit. Ceux de la ville firent grand huy après eux, quand ils les virent déloger ; et aucuns issirent après eux pour aventure trouver : mais ils furent rechassés arrière, et perdirent de leurs compagnons, ainçois qu’ils pussent être retraits à la ville.
Quand messire Louis d’Espaigne et toute sa charge de gens d’armes furent venus en l’ost messire Charles de Blois, il lui conta la raison pourquoi ils avoient laissé le siége de devant Hainebon. Adonc ordonnèrent-ils entr’eux par grand’délibération de conseil, que le dit messire Louis et ceux qui étoient venus avec lui iroient assiéger la bonne ville de Dignant, qui n’étoit fermée fors d’eau et de palis. Ainsi demeura la ville de Hainebon en paix une grand’pièce ; et fut renforcée et rafraîchie moult grandement. Le dit messire Louis s’en alla atout son ost assiéger Dignant. Ainsi qu’il s’en alloit, il passa assez près d’un vieux châtel qu’on appeloit Conquest ; et en étoit châtelain, de par la comtesse, un chevalier de Lombardie, bon guerroyeur et hardi, qui s’appeloit messire Mansion, et avoit plusieurs soudoyers avec lui. Quand le dit messire Louis entendit que le châtel étoit de l’accord de la comtesse, si fit traire son ost cette part et assaillir fortement. Ceux de dedans se défendirent si bien que l’assaut dura jusques à la nuit ; et se logea l’ost là endroit. Lendemain il fit l’assaut recommencer : les assaillans approchèrent si près des murs qu’ils y firent un grand trou, car les fossés n’étoient mie moult parfons. Si entrèrent dedans par force, et mirent à mort tous ceux du châtel, excepté le chevalier qu’ils prirent prisonnier ; et y établirent un autre châtelain bon et sûr, et soixante compagnons avec lui pour garder le châtel. Puis se partit le dit messire Louis et s’en alla assiéger la bonne ville de Dignant.
La comtesse de Montfort et messire Gautier de Mauny entendirent ces nouvelles, que messire Louis d’Espaigne et son ost étoient arrêtés devant le châtel de Conquest ; si appela le dit messire Gautier tous les compagnons soudoyers, et leur dit que ce seroit trop noble aventure pour eux tous si ils pouvoient dessiéger le dit châtel et déconfire le dit messire Louis et tout son ost ; et que oncques si grand honneur n’avint à gens d’armes qu’il leur aviendroit. Tous s’y accordèrent, et partirent lendemain au matin de Hainebon, et s’en allèrent celle part de si grand’volonté que peu en demeura en la ville. Tant chevauchèrent qu’ils vinrent environ nonne au châtel de Conquest ; et trouvèrent qu’il avoit été conquis le jour devant, et ceux de dedans tous occis, excepté le chevalier messire Mansion qui le gardoit ; et l’avoient les dits François pourvu et rafraîchi de tous points et de nouvelles gens. Quand messire Gautier de Mauny entendit ce, et que messire Louis étoit allé assiéger la ville de Dignant, il en eut grand deuil, pourtant qu’il ne se pouvoit combattre à lui. Si dit à ses compagnons qu’il ne partiroit de là, si sauroit quels gens il avoit au dit châtel, et comment il avoit été perdu. Si s’appareillèrent lui et ses compagnons pour assaillir le châtel, et montèrent tous chargés contre mont. Quand les Espaignols qui dedans étoient les virent en telle manière venir, ils se défendirent tant qu’ils purent ; et ceux de dehors les assaillirent si fortement et tinrent si près de traire qu’ils approchèrent les murs, malgré ceux du châtel, et trouvèrent le trou du mur parquoi ils avoient le jour devant gagné le châtel. Si entrèrent dedans par ce trou même, et tuèrent tous les Espaignols, excepté dix que aucuns chevaliers prirent à mercy. Puis se retrairent les Anglois et les Bretons pardevers Hainebon ; car ils ne l’osoient mie grandement éloigner ; et laissèrent le châtel de Conquest tout seul et sans garde, car ils virent bien qu’il n’étoit mie à tenir.
CHAPITRE CLXXX.
Comment, après la prise d’Auroy, messire Charles de Blois alla assiéger Vennes, laquelle se rendit à lui.
Ainsi reconquit messire Charles de Blois le fort châtel d’Auroy, par affamer ceux qui le gardoient, où il avoit sis par l’espace de dix semaines et plus. Si le fit refaire et rappareiller, et bien garnir de gens d’armes et de toutes pourvéances, et puis s’en partit et alla à tout son ost assiéger la cité de Vennes, dont messire Geffroy de Malestroit étoit capitaine, et se logea tout autour. Lendemain, aucuns compagnons bretons et soudoyers qui gissoient en une ville qu’on appelle Ployermel, issirent hors et se mirent en aventure pour gagner : si vinrent assaillir l’ost messire Charles, et se férirent en l’un des côtés secrètement, mais ils furent enclos, quand l’ost fut estourmi, et perdirent de leurs gens grossement : les autres s’enfuirent, et furent suivis jusques assez près de Ployermel, qui étoit assez près de Vennes. Quand ceux de l’ost qui étoient armés furent revenus de la chasse, ils allèrent, de ce retour même, assaillir la ville de Vennes fortement et roidement, et gagnèrent par force les barrières jusques à la porte de la cité.
Là eut très fort assaut, et plusieurs morts et navrés d’une part et d’autre, et dura jusques à la nuit. Adonc fut accordé un répit qui devoit durer lendemain tout le jour, pour les bourgeois conseiller, s’ils se voudroient rendre ou non. Lendemain ils furent si conseillés qu’ils se rendirent, mau-gré messire Geoffroy de Malestroit leur capitaine ; et quand il vit ce, il se mit hors de la cité descongnuement, entrementes qu’on parlementoit, et s’en alla devers Hainebon. Et le parlement se fit ainsi, que messire Charles de Blois et tous les seigneurs de France entrèrent en la cité et prirent la féauté des bourgeois, et se reposèrent en la cité par cinq jours ; puis s’en partirent et allèrent assiéger une autre forte cité que on appelle Craais. Or lairay à parler un petit d’eux, et retournerai à messire Louis d’Espaigne.
CHAPITRE CLXXXI.
Comment messire Gautier de Mauny et messire Almaury de Cliçon déconfirent messire Louis d’Espaigne et sa route, et gagnèrent tout l’avoir qu’il avoit conquis ; et comment il échappa.
Sachez que quand messire Louis d’Espaigne fut monté au port de Guerrande-sur-Mer, il et sa compagnie allèrent tant nageant par mer qu’ils arrivèrent en la Bretagne-Bretonnant, au port de Kemperlé, et assez près de Kemper-corantin et de Saint-Mathieu-de-Fine-Poterne ; et issirent des naves et allèrent ardoir et rober tout le pays ; et trouvèrent si grand avoir que merveilles seroit à raconter. Si l’apportoient tout en leurs naves et puis ralloient d’autre part rober ; et ne trouvoient nullui qui leur défendit. Quand messire Gautier de Mauny et messire Almaury de Cliçon sçurent les nouvelles de messire Louis d’Espaigne et de ses compagnons, ils eurent conseil qu’ils iroient celle part : puis le découvrirent à messire Yvon de Treseguidy, au châtelain de Guinganp, au seigneur de Landernaux, à messire Guillaume de Quadoudal, aux deux frères de Penefort, et à tous les chevaliers qui là étoient dedans Hainebon, qui tous s’y accordèrent de bonne volonté. Lors se mirent tous en leurs vaisseaux, et prirent trois mille archers avec eux, et ne cessèrent de nager jusques à tant qu’ils vinrent droit au port où les naves messire Louis étoient ancrées. Si entrèrent dedans et tuèrent tous ceux qui les naves gardoient ; et trouvèrent dedans si grand avoir qu’ils s’en émerveillèrent durement, que les Espaignols avoient là dedans apporté ; puis se mirent à terre et se mirent en plusieurs lieux à maisons ardoir et villes. Si se partirent en trois batailles, par grand sens, pour plus tôt trouver leurs ennemis, et laissèrent trois cents archers pour garder leur navie et l’avoir qu’ils avoient gagné, puis se mirent à la voye par plusieurs chemins.
Ces nouvelles vinrent à messire Louis d’Espaigne que les Anglois étoient arrivés efforcément et le queroient : si rassembla toutes ses gens et se mit au retour devers ses naves, pour entrer dedans. Ainsi qu’il s’en revenoit, tous ceux du pays le poursuivoient, hommes et femmes, qui avoient perdu leur avoir ; et il se hâtoit tant qu’il pouvoit. Si encontra l’une des trois batailles, et vit bien que combattre le convenoit : si se mit en bon convenant ; car il étoit hardi chevalier et conforté durement ; et fit là aucuns chevaliers nouveaux, espécialement un sien neveu que on appeloit Alphonse. Si se férirent en cette première bataille si roidement qu’ils en ruèrent maint par terre ; et eût été tantôt toute déconfite et sans remède, si n’eussent été les deux autres batailles qui y survinrent, par le cri et par le hu qu’ils avoient ouï des gens du pays. Lors commença le hutin à renforcer et les archers si fort à traire que Gennevois et Espaignols furent déconfits et presque tous morts et tués à grand meschef ; car ceux du pays, qui les suivoient à bourlets et à piques, y survinrent, qui les partuèrent tous, et rescouoient ce qu’ils pouvoient de leur perte. Si que à grand meschef le dit messire Louis se partit de la bataille, durement navré en plusieurs lieux, et s’en affuit pardevers ses naves tout déconfit, et ne remmena, de bien sept mille hommes qu’il avoit avec lui, plus haut de trois cents, et y laissa mort son neveu que moult aimoit, messire Alphonse d’Espaigne ; dont il étoit en cœur, et fut depuis ce moult destroit et courroucé, mais amender ne le put.
CHAPITRE CLXXXII.
Comment messire Gautier de Mauny poursuivit messire Louis d’Espaigne jusques bien près de Rennes, et comment il assaillit La Roche-Périou.
Quand il fut revenu à ses naves, il cuida entrer dedans ; mais il les trouva si bien gardées qu’il ne put entrer dedans ; si se mit dans un vaisseau qu’on appelle lique, à grand meschef et en grand’hâte, atout ce de gens qu’il avoit échappés, et se mit fortement à nager. Quand ces chevaliers d’Angleterre et de Bretagne dessus nommés eurent déconfit leurs ennemis, et ils aperçurent que le dit messire Louis s’en étoit parti et allé devers les vaisseaux, ils se mirent tous à aller après lui, tant qu’ils purent, et laissèrent les gens du pays convenir du remenant et eux venger, et reprendre partie de ce qu’on leur avoit robé. Quand ils furent venus à leurs vaisseaux, ils trouvèrent que le dit messire Louis étoit entré en une lique qu’il avoit trouvée, et s’en alloit fuyant tant qu’il pouvoit.
Ils entrèrent tantôt ès plus appareillés vaisseaux qu’ils trouvèrent là, et dressèrent leurs voiles, et nagèrent tant qu’ils purent après le dit messire Louis ; car il leur étoit avis qu’ils n’avoient rien fait, si le dit messire Louis leur éehappoit. Ils eurent bon vent à souhait, et le véoient toudis nager si fortement qu’ils ne le pouvoient raconsuir. Tant nagèrent à force de bras les marroniers messire Louis, qu’ils vinrent à un port qu’on appelle Redon. Là descendit le dit messire Louis et ceux qui échappés étoient avec lui ; et entrèrent en la ville de Redon. Ils ne furent mie grandement arrêtés en la dite ville quand ils ouïrent dire que les Anglois étoient arrivés, et qu’ils descendoient pour eux combattre. Adonc se hâta le dit messire Louis, qui ne se vit mie pareil contre eux ; et monta sur petits chevaux qu’il emprunta en la ville ; et s’en alla droit vers la cité de Rennes qui est assez près de là ; et montèrent aussi ses gens qui purent recouvrer de chevaux ; et qui ne purent, se partirent tout à pied, suivant leur maître. Si en y eut plusieurs de laissés et mal montés r’atteints, qui eurent mal finé quand ils chéirent ès mains de leurs ennemis. Toute fois le dit messire Louis se sauva ; et ne le purent les Anglois aconsuir ; et s’en vint à petite menée en la cité de Rennes ; et les Anglois et les Bretons s’en retournèrent et vinrent à Redon ; et là se reposèrent cette nuit.
Lendemain ils se remirent à chemin par mer, pour venir à Hainebon par devers la comtesse leur dame, mais ils eurent vent contraire ; si leur convint prendre port trois lieues près de Dignant ; puis se mirent à chemin par terre, ainsi qu’ils purent, et gâtèrent le pays d’entour Dignant ; et prenoient chevaux tels que chacun pouvoit trouver, l’un à selle, l’autre sans selle, et allèrent tant qu’ils vinrent une nuit assez près de Roche-Périou. Quand ils furent là venus, messire Gautier de Mauny dit à ses compagnons : « Certainement, seigneurs, je irois volontiers assaillir ce fort châtel, si j’avois compagnie, comme travaillé que je sois, pour essayer si nous y pourrions rien conquêter. » Les autres chevaliers répondirent tous : « Sire, allez-y hardiment, nous vous suivrons jusques à la mort. »
Adonc se mirent tous à monter contre mont la montagne, tous prêts et appareillés d’assaillir. À ce point étoit cel écuyer qu’on appeloit Girard de Maulain, comme châtelain, qui avoit été prisonnier à Dignant, si comme vous avez ouï ; lequel fit armer appertement toutes ses gens et aller aux guérites et défenses ; et ne se mit point derrière, mais vint à toutes ses gens pour défendre le châtel. Là eut un fort assaut, dur et périlleux, et y eut plusieurs chevaliers et écuyers navrés entre lesquels messire Jean le Bouteiller et messire Mathieu de Fresnay furent durement blessés ; et tant qu’il les convint rapporter à val, et mettre gésir ès prés avec les autres navrés.
CHAPITRE CLXXXIII.
Comment ceux de Hainebon se partirent de la Roche-Périou en allèrent devant Faouet, un autre fort châtel, pour l’assaillir.
Cil Girard de Maulain avoit un frère, hardi écuyer et conforté durement, que on clamoit Régnier de Maulain, et étoit châtelain d’un autre petit fort que on appeloit Faouet, qui siéd à moins d’une lieue près de Roche-Périou. Quand ce Régnier entendit que Bretons et Anglois assailloient son frère, il fit armer de ses compagnons jusques à quarante ; si issit hors, et chevaucha par devers Roche-Périou pour aventures, et pour voir s’il pourroit en aucune manière à son frère valoir ni aider. Si lui avint si bien qu’il survint sur ces chevaliers et écuyers navrés et sur leur menée, qui gissoient dessous le châtel en un pré : si leur coururent sus, et prirent les deux chevaliers et les écuyers navrés ; et les fit porter et emmener pardevers Faouet en prison, ainsi blessés qu’ils étoient. Aucuns de leur menée s’en affuirent à messire Gautier de Mauny et les autres chevaliers, qui étoient grandement intentifs d’assaillir, et leur dirent l’aventure comment on emmenoit ces chevaliers et écuyers pardevers Faouet en prison, et comment ils avoient été pris. Quand les chevaliers entendirent ces nouvelles, ils furent trop durement courroucés, et firent cesser l’assaut, et se mirent à aller tant qu’ils purent, qui mieux mieux, devers Faouet, pour raconsuir s’ils pussent ceux qui emmenoient ces prisonniers ; mais ils ne se purent tant hâter que le dit Régnier de Maulain ne fût jà rentré en son châtel atout ses prisonniers, avant qu’ils fussent venus là. Quand ils furent là venus, l’un devant, l’autre après, ils commencèrent à assaillir, ainsi travaillés qu’ils étoient ; mais petit y firent adonc ; car le dit Régnier et ses compagnons se défendirent vassalment. Et jà étoit tard, et tous étoient travaillés durement ; si eurent conseil qu’ils se logeroient et reposeroient celle nuit pour assaillir lendemain.
CHAPITRE CLXXXIV.
Comment ceux de Hainebon se partirent de Faouet sans rien faire ; et comment ils prirent Goy-la-Forêt et tuèrent tous ceux qui dedans étoient.
Girard de Maulain sçut, tantôt que ces seigneurs se furent partis de là, le beau fait que son frère Régnier avoit fait pour lui secourir ; si en eut grand’joie. Et sçut que ces seigneurs étoient, pour ce, traits devant Faouet, et le conquerroient s’ils pouvoient. Si se appensa qu’il feroit aussi beau service à son frère, s’il pouvoit, comme son frère lui avoit fait : si monta par nuit sur son cheval, et vint un petit devant le jour à Dignant ; et fit tant qu’il parla tantôt à messire Pierre Portebeuf son bon compagnon, qui étoit capitaine et souverain de Dignant avec lui, si connue vous avez ouï ; et lui conta l’aventure, et pourquoi il étoit là venu. Si eurent conseil que, sitôt que jour seroit, il assembleroit tous les bourgeois de la ville, et leur démontreroit la besogne, et les feroit armer s’il pouvoit pour aller désassiéger le châtel de Faouet.
Quand grand jour fut et tous les bourgeois furent assemblés en la halle de la ville, Girard de Maulain leur démontra la besogne si bellement que les bourgeois et les soudoyers furent d’accord d’eux armer, et de partir tantôt, et d’aller où l’on les voudroit mener ; et firent sonner le ban-cloche, et s’armèrent toutes gens : puis issirent hors, et se mirent en voie tant qu’ils purent pardevers Faouet ; et étoient bien six mille hommes, que uns que autres. Messire Gautier de Mauny et les autres seigneurs le sçurent tantôt par une espie. Si eurent conseil ensemble pour regarder et aviser quelle chose leur seroit bonne à faire ; si que, tout considéré, le bien et le mal, ils s’accordèrent à ce qu’ils se partiroient ainsi qu’ils pourroient pardevers Hainebon, car grand meschef leur pourroit avenir s’ils demeuroient longuement là ; car si ceux de Dignant leur venoient d’une part, et l’ost messire Charles de Blois et des seigneurs de France d’autre part, ils seroient enclos et tous pris et morts, à la volonté de leurs ennemis. Si s’accordèrent à ce que le meilleur point étoit de laisser leurs compagnons en prison que tout perdre, jusques adonc qu’ils le pourroient amender. Lors se partirent de là et se mirent à voie pour revenir à Hainebon. Ainsi qu’ils revenoient vers Hainebon, ils vinrent passant pardevant un châtel que on appeloit Goy-la-Forêt, qui quinze jours devant étoit rendu à messire Charles de Blois ; et l’avoit le dit messire Charles livré à garder à messire Hervey de Léon et à messire Guy de Goy, qui paravant le tenoit ; lesquels deux chevaliers n’étoient point laiens quand ces seigneurs bretons et anglois vinrent là passant, mais étoient en l’ost messire Charles, avec les seigneurs de France devant la ville de Craais qu’ils avoient assiégée. Quand messire Gautier de Mauny vit le château de Goy-la-Forêt qui étoit merveilleusement fort, il dit à ces seigneurs et chevaliers de Bretagne qui étoient avec lui qu’il n’iroit plus avant et ne se partiroit de là, comme travaillé qu’il fût, si auroit assailli ce fort châtel, et vu le convenant de ceux de dedans. Si commanda tantôt aux archers que chacun le suist, et à ses compagnons aussi ; puis prit sa targe à son col et monta contre mont jusques aux barrières et aux fossés du châtel ; et tous les autres Bretons et Anglois le suirent. Lors commencèrent fort à assaillir, et ceux de dedans fortement à eux défendre, combien qu’ils n’eussent pas leur capitaine. Là eut très fort assaut et grand’foison de bien faisans dedans et dehors ; et dura jusques à basses vespres ; et ce bon chevalier, messire Gautier de Mauny, semonnoit fortement les assaillans, et se mettoit toujours au devant des autres au plus grand péril ; et les archers traioient si ouniement que ceux du châtel ne s’osoient montrer, si petit non.
Si firent tant le dit messire Gautier et ses compagnons, que les fossés furent emplis de l’un des côtés d’estrain et de bois, parquoi ils vinrent jusques aux murs et piquèrent tant de grands mails et pics de fer et de marteaux, que le mur fut troué une toise de large : si entrèrent les dits Anglois et Bretons dedans ce châtel par force, et tuèrent tous ceux qu’ils y trouvèrent, et se logèrent là endroit. Lendemain ils se mirent à chemin et allèrent par telle manière qu’ils vinrent à Hainebon. Et d’autre part Girart de Maulain qui étoit à Dignant venu quérir le secours, et qui l’emmenoit devers Faouet exploita tant, avec ceux qu’il emmenoit, qu’ils vinrent à Faouet, et trouvèrent que les Anglois et les Bretons s’en étoient partis. Si issit Régnier de Maulain contre eux et les reçut liement, puis après dîner s’en retournèrent à Dignant.
CHAPITRE CLXXXIX.
Comment le sire de Landernaux et le châtelain de Guinganp furent pris à l’assaut de Hainebon, qui puis se tournèrent de la partie messire Charles de Blois.
Encore se combattirent les Anglois et les Bretons qui étoient devant les barrières et ensonnioient de fait avisé ceux de l’ost, tant que les deux chevaliers fussent rescous, qui jà l’étoient, quand les nouvelles en vinrent aux seigneurs de France qui se tenoient à l’escarmouche, et leur fut dit : « Seigneurs, seigneurs, vous gardez mal vos prisonniers ; jà les ont rescous ceux de Hainebon et remis en leur forteresse. »
Quand messire Louis d’Espaigne, qui là étoit à l’assaut, entendit ce, si fut durement courroucé et se tint ainsi que pour déçu, et demanda quel part les Anglois et les Bretons étoient qui rescous les avoient. On lui répondit qu’ils étoient jà presque retraits en leur forteresse et en leur garnison. Dont se retrait messire Louis d’Espagne vers les logis tout mautalentif, et laissa la bataille, si comme par ennui. Aussi se commencèrent à retraire toutes manières de gens. En ce retrait furent pris deux chevaliers bretons de la partie de la comtesse, qui trop s’avançèrent ; ce fut le sire de Landernaux et le châtelain de Guinganp, dont messire Charles de Blois eut grand’joie. Depuis que ceux de Hainebon furent retraits, et ceux de l’ost aussi, menèrent grand’joie les Anglois et grand revel de leurs deux chevaliers qu’ils avoient, et en louèrent grandement messire Gautier de Mauny, et dirent bien que par son sens et sa hardie entreprise ils avoient été rescous. Ainsi se portèrent eux d’une part et d’autre. Celle même nuit furent en la tente messire Charles de Blois tant prêchés et si bien les deux chevaliers bretons prisonniers, qu’ils se tournèrent de la partie messire Charles de Blois, et lui firent féauté et hommage, et relenquirent la comtesse, qui maint bien leur avoit fait et plusieurs dons donnés : de quoi on parla moult et murmura sur leur affaire dedans la ville de Hainebon.