Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 42)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Trois jours après cette avenue, tous ces seigneurs de France qui là étoient devant Hainebon s’assemblèrent devant la tente messire Charles de Blois pour avoir conseil qu’ils feroient ; car ils véoient bien que la ville et le châtel de Hainebon étoient si forts qu’ils n’étoient mie à gagner, tant avoit dedans bonnes gens d’armes qui moult petit les doutoient, ainsi qu’il étoit apparu ; et leur venoient tous les jours pourvéances et vitailles par la mer. D’autre part, le pays d’entour étoit si gâté qu’ils ne savoient mais où aller fourrer ; et si leur étoit l’hiver prochain, pourquoi ils ne pouvoient là longuement demeurer : si que, tous ces points considérés, ils s’accordèrent qu’ils se partiroient de là, et conseillèrent en bonne foi à messire Charles de Blois qu’il mît par toutes les cités, les bonnes villes et les forteresses qu’il avoit conquises, bonnes garnisons et fortes, et si vaillans capitaines qu’il se pût fier en leur garde ; par quoi ses ennemis ne les pussent reconquérir ; et aussi, si aucun vaillant homme se vouloit entremettre de prendre et donner trêve jusques à la Pentecôte, qu’il s’y accordât légèrement.

CHAPITRE CLXXXV.

Comment la comtesse de Montfort reçut liement messire Gautier de Mauny et ses compagnons ; et comment la ville de Craais se rendit à messire Charles de Blois.

Quand la comtesse de Montfort sçut les nouvelles de la revenue des dessus dits Anglois et Bretons, elle en fut grandement réjouie ; si alla contre eux et les fêta liement et baisa et accola chacun de grand cœur ; et avoit fait appareiller au châtel pour mieux eux fêter, et donna à dîner moult noblement à tous les chevaliers et écuyers de renom, et leur demanda moult intentivement de leurs aventures, combien qu’elle en sçût jà grand’partie. Chacun lui conta ce qu’il en savoit, et des biens faisans ce que chacun en avoit vu. Là endroit furent ramentues maintes prouesses et plusieurs travaux, maint grand fait d’armes et périlleux, et maintes hardies entreprises faites par ceux qui là furent ; ce peut et doit savoir chacun qui a été souvent en armes, et les doit-on tenir et réputer pour preux : mais sur tous emportoit la huée et le chapelet messire Gautier de Mauny.

À ce point que ces seigneurs anglois et bretons furent revenus à Hainebon, messire Charles de Blois avoit conquis la bonne cité de Vennes, et avoit asiégé la ville que on appelle Craais. La comtesse de Montfort et messire Gautier de Mauny envoyèrent tantôt grands messages au roi Édouard pour lui signifier comment messire Charles de Blois et les autres seigneurs de France et leurs aidans avoient reconquis les cités de Rennes, Vennes et les autres bonnes villes et châteaux de Bretagne ; et qu’ils conquerroient tout le remenant, s’il ne les venoit secourir brièvement. Ces messages se partirent de Hainebon et s’en allèrent en Angleterre tant qu’ils purent, et arrivèrent en Cornuaille, et enquirent et demandèrent là du roi où ils le trouveroient. Si leur fut dit qu’il étoit à Windesore. Si chevauchèrent celle part à grand exploit.

Or nous souffrirons-nous un petit de ces messagers à parler, et retournerons à messire Charles de Blois et à ceux de son côté, qui avoit assiégé la ville de Craais ; et tant l’estraignirent et contraignirent par assauts et par engins, qu’ils ne se purent plus tenir et se rendirent à messire Charles de Blois, sauf leurs corps et leur avoir : lequel messire Charles les prit à mercy ; et ceux de Craais lui jurèrent féauté et hommage et le reconnurent à seigneur. Si y mit le dit messire Charles nouveaux officiers et un bon chevalier à capitaine ; et séjournèrent là les dits seigneurs, pour eux et leurs gens rafraîchir, bien quinze jours. Là en dedans eurent conseil et avis qu’ils se trairoient devant Hainebon.

CHAPITRE CLXXXVI.

Comment messire Charles de Blois se partit de Craais et vint mettre le siége devant Hainebon ; et comment messire Louis d’Espaigne y vint.

Adonc se partirent les dessus dits seigneurs et chevaliers de France de Craais, et se trairent moult arréement devant la forte ville de Hainebon, qui grandement étoit rafraîchie et renforcée, ravitaillée et pourvue de toute artillerie. Si l’assiégèrent tout autour si avant comme assiéger la purent. Le quatrième jour après que ces seigneurs se furent mis et traits à siége, y vint messire Louis d’Espaigne qui s’étoit tenu en la cité de Rennes bien six semaines, et là fait curer et médeciner ses plaies. Si le virent tous les seigneurs moult volontiers et le reçurent à grand’joie ; car il étoit moult honoré et aimé entre eux, et tenu pour très bon homme d’armes et vaillant chevalier ; et tel étoit-il vraiment ; et aussi il avoit bien cause qu’ils le fêtassent, car ils ne l’avoient vu puis la bataille dessus dite. La compagnie des seigneurs de France étoit grandement multipliée, et accroissoit tous les jours ; car grand’foison de seigneurs de France revenoient de jour en jour du roi d’Espaigne qui faisoit guerre adonc au roi de Grenade et aux Sarrasins : si que, quand ils passoient par Poitou, et ils oyoient nouvelles des guerres qui étoient en Bretagne, ils s’en alloient celle part. Le dit messire Charles avoit fait dresser quinze ou seize engins qui jetoient ouniement aux murs de Hainebon et à la ville : mais ceux de dedans n’y accomptoient mie grandement, car ils étoient fort pavaissés et guérités à l’encontre ; et venoient aucunes fois aux murs et aux créneaux et les frottoient et passoient de leurs chaperons par dépit, et puis crioient tant qu’ils pouvoient en disant : « Allez, allez requerre et rapporter vos compagnons qui se reposent au champ de Kemperlé. » De quoi messire Louis d’Espaigne et les Gennevois eurent grand yreur et grand dépit.

CHAPITRE CLXXXVII.

Comment messire Louis d’Espaigne requit à messire Charles de Blois qu’il lui donnât messire Jean le Bouteiller et messire Hubert du Fresnay pour en faire sa volonté : lequel les lui donna moult ennuis.

Un jour vint le dit messire Louis d’Espaigne en la tente messire Charles de Blois et lui demanda un don, présens grand’foison de grands seigneurs de France qui là étoient, en guerdon de tous les services que faits lui avoit. Le dit messire Charles ne savoit mie quel don il vouloit demander ; car si il l’eût sçu, jamais ne lui eût accordé ; si lui octroya légèrement, pourtant qu’il se sentoit moult tenu à lui. Quand le don lui fut octroyé, messire Louis dit : « Monseigneur, grands mercis. Je vous prie donc et requiers que vous fassiez cy venir tantôt les deux chevaliers qui sont en votre prison à Faouet, dedans le châtel, messire Jean le Bouteiller et messire Hubert de Fresnay, et les me donnez pour faire ma volonté ; c’est le don que je vous demande. Ils m’ont chassé, déconfit et navré, et tué messire Alphonse mon neveu que je tant aimois : si ne m’en sais autrement venger que je leur ferai couper les têtes, pardevant leurs compagnons qui laiens sont enfermés.

Le dit messire Charles fut tout ébahi quand il ouït messire Louis ainsi parler ; si lui dit moult courtoisement : « Certes, sire, les prisonniers vous donnerai-je volontiers, puisque demandés les avez, mais ce seroit grand’cruauté et peu d’honneur à vous, et grand blâme pour nous tous, si vous faisiez de deux si vaillans hommes comme ce sont, ainsi comme vous avez dit ; et nous seroit ce toujours reproché, et auroient nos ennemis bien cause des nôtres faire ainsi, quand tenir les pourroient ; et nous ne savons que avenir nous est de jour en jour : pourquoi, cher sire et beau cousin, vous veuillez mieux aviser. » Messire Louis d’Espaigne répondit et dit brièvement qu’il n’en seroit autrement, si tous les seigneurs du monde l’en priolent : « Et si vous ne me tenez convent, sachez que je me partirai, et ne vous servirai ni aimerai jamais tant que je vive. »

Messire Charles vit bien et aperçut que c’étoit acertes ; si n’osa courroucer plus avant le dit messire Louis, ains envoya tantôt certains messages au châtelain de Faouet, pour les dessus dits chevaliers amener en son ost. Ainsi que commandé fut, ainsi fut fait : les deux chevaliers furent amenés un jour assez matin en la tente messire Charles de Blois. Quand messire Louis d’Espaigne les sçut venus, il les alla tantôt voir ; aussi firent plusieurs des seigneurs et chevaliers de France qui les sçurent venus. Quand le dit messire Louis les vit, il dit : « Ha ! seigneurs chevaliers, vous m’avez blessé du corps et ôté de vie mon cher neveu que je tant aimois ; si convient que votre vie vous soit ôtée aussi ; de ce ne vous peut nul garantir. Si, vous pouvez confesser s’il vous plaît et prier mercy à Notre Seigneur, car votre dernier jour est venu. » Les deux chevaliers furent durement ébahis, ce fut bien raison, et dirent qu’ils ne pouvoient croire que vaillans hommes ni gens d’armes dussent faire ni consentir telle cruauté que de mettre à mort chevaliers pris en faits d’armes, pour guerres de seigneurs ; et si fait étoit par outrage, autres gens plusieurs, chevaliers et écuyers, le pourroient bien comparer en semblable cas. Les autres seigneurs qui là étoient et oyoient ces paroles en eurent grand’pitié, mais pour prières ni pour plusieurs bonnes raisons qu’ils pussent faire ni montrer au dit méssire Louis, ils ne le purent ôter de son propos qu’il ne convînt que les dits deux chevaliers ne fussent décolés après dîner : tant étoit le dit messire Louis courroucé et ayré sur eux.

CHAPITRE CLXXXVIII.

Comment messire Gautier de Mauny et messire Almaury de Cliçon rescouirent les deux dessus dits chevaliers et les emmenèrent à Hainebon.

Toutes les paroles, demandes et réponses qui premiers furent dites entre messire Charles et messire Louis, pour occasion de ces deux chevaliers, sçurent tantôt messire Gautier de Mauny et messire Almaury de Cliçon par espies qui toujours alloient couvertement d’un ost en l’autre ; et aussi sçurent toutes ces paroles dernièrement dites, quand les deux chevaliers furent amenés en la tente messire Charles. Et quand messire Gautier et messire Almaury de Cliçon ouïrent ces nouvelles et entendirent que c’étoit acertes, ils en eurent grand’pitié : si appellèrent aucuns de leurs compagnons et leur montrèrent le meschef des deux chevaliers leurs compagnons, pour avoir conseil comment ils se maintiendroient et quelle chose ils pourroient faire : puis commencèrent à penser, l’un çà, l’autre là, et n’en savoient qu’aviser. Au dernier commença à parler le preux chevalier messire Gautier de Mauny et dit : « Seigneurs compagnons, ce seroit grand honneur pour nous, si nous pouvions ces deux chevaliers sauver ; et si nous en mettons en peine et en aventure et nous faillissons, si nous en sauroit le roi Édouard notre sire gré : aussi feroient tous prud’hommes qui au temps à venir en pourroient ouïr parler, puisque nous en aurions fait notre pouvoir. Si vous en dirai mon avis, si vous avez volonté de l’entreprendre ; car il me semble que on doit bien le corps aventurer, pour les vies de deux si vaillans chevaliers sauver. J’ai avisé, s’il vous plaît, que nous nous armerons et partirons en deux parts, dont l’une des parts istra maintenant que on dînera, par cette porte, et s’en iront les compagnons ranger et montrer sur ces fossés, pour émouvoir l’ost et pour escarmoucher ; bien crois que tous ceux de l’ost accourront cette part tantôt : vous, messire Almaury, en serez capitaine, s’il vous plaît, et aurez avec vous mille bons archers pour les survenans détrier et faire reculer ; et je prendrai cent de mes compagnons et cinq cents archers, et istrons par celle poterne couvertement, et viendrons par derrière férir en leurs logis que nous trouverons vuis. J’ai bien avec moi tel gent qui savent bien la voie aux tentes messire Charles où les deux chevaliers sont ; si me trairai celle part ; et je vous promets que je et mes compagnons ferons notre pouvoir d’eux délivrer, et les amènerons à sauveté, s’il plaît à Dieu. »

Ce conseil et avis plut bien à tous ; et s’en allèrent armer et appareiller incontinent. Et se partit droit sur l’heure du dîner, messire Almaury de Cliçon à trois cents armures de fer et mille archers, et fit ouvrir la maître porte de la ville de Hainebon, dont le chemin alloit droit en l’ost. Si coururent les Anglois et les Bretons qui à cheval étoient jusques en l’ost, en demenant grands cris et grands hus ; et commencèrent à abattre et renverser tentes et trefs, et à tuer et découper gens où ils les trouvoient. L’ost ; qui fut tout effrayé se commença à émouvoir, et s’armèrent toutes manières de gens le plus tôt qu’ils purent, et se trairent devers les Anglois et Bretons qui les recueilloient vitement. Là eut dure escarmouche et forte, et maint homme reversé d’nn côté et d’autre. Quand messire Almaury de Cliçon vit que l’ost s’émouvoit et que près étoient tous armés et traits sur les champs, il retrait ses gens tout bellement en combattant, jusques devers les barrières de la ville. Adonc s’arrètèrent-ils là tous cois ; et les archers étoient tous rangés sur le chemin d’un côté et d’autre qui traioient sagettes à pouvoir ; et Gennevois retraioient aussi efforcément contre eux. Là commença le hutin grand et fort, et y accoururent tous ceux de l’ost que oncques nul ne demeura, fors les varlets. Entrementes messire Gautier de Mauny et sa route issirent par une poterne couvertement, et vinrent par derrière l’ost ès tentes et logis des seigneurs de France. Oncques ne trouvèrent homme qui leur véast, car tous étoient à l’escarmouche devant les fossés ; et s’en vint le dit messire Gautier de Mauny tout droit, car bien avoit qui le menoit, en la tente messire Charles de Blois, et trouva les deux chevaliers, messire Hubert de Fresnay et messire Jean le Bouteillier, qui n’étoient mie à leur aise : mais ils le furent sitôt qu’ils virent messire Gautier et sa route : ce fut bien raison. Si furent tantôt montés sur bons coursiers qu’on leur avoit amenés : si se partirent et furent ainsi rescous ; et rentrèrent dedans Hainebon par la poterne même par où ils étoient issus ; et vint la comtesse de Montfort contre eux, qui les reçut à grand’joie.

CHAPITRE CV.

Comment messire Jean de Hainaut mit bonnes garnisons de gens d’armes par toutes les forteresses de Hainaut marchissans au royaume de France.

Vous avez bien ouï recorder comment messire Jean de Hainaut demeura baulx et gouverneur de trois pays, par l’ordonnance du comte. Si obéirent en avant tous les barons et les chevaliers et les hommes des dessus dits pays à lui comme à leur seigneur, jusques à son retour. Si se tint ledit messire Jean de Hainaut en la ville de Mons, et pourvéy le pays, et garnit bien et suffisamment de toutes bonnes gens d’armes, espécialement sur les frontières de France ; et envoya quatre chevaliers en la ville de Valenciennes pour aider à garder et conseiller la ville, les bourgeois et la communauté. Ce furent le sire d’Antoing, le sire de Wargny, le sire de Gomignies, et messire Henry de Husphalise ; et envoya le sénéchal de Hainaut messire Girard de Werchin, atout cent lances de bonnes gens d’armes, en la ville de Maubeuge, et mit le maréchal de Hainaut messire Thierry de Wallecourt en la ville du Quesnoy et le seigneur de Potelles en la ville de Landrecies. Après, il mit en la ville de Bouchain trois chevaliers allemands, qui tous trois se nommoient messire Conrart, et envoya à Escandeuvre messire Girard de Sassegnies, et aussi en la ville d’Avesnes le seigneur de Fauquemont, et aussi par toutes les forteresses de Hainaut, voire sur les frontières du royaume ; et pria et enjoignit à chacun de ces capitaines qu’ils fussent soigneux pour leur honneur d’entendre à ce qui leur étoit enchargé ; et chacun lui enconvenança. Si se traist chacun sire et capitaine avec ses gens en sa garnison, et entendirent de mettre en point, garnir et pourvoir ce dont ils étoient gardes. Or reviendrons-nous au roi de France, et recorderons comment il envoya une grand’chevauchée de gens d’armes en Hainaut pour ardoir et exiller le pays, et en fit le duc de Normandie son fils chef.

CHAPITRE CVI.

Comment le roi Philippe commanda au duc de Normandie son fils qu’il allât détruire le pays de Hainaut, et envoya le comte de Lisle eu Gascogne son lieutenant.

Quand le roi de France eut ouï recorder comment les Hainuyers avoient ars au pays de Thiérasche, pris et occis ses chevaliers et écuyers, et détruit sa bonne ville d’Aubenton, sachez qu’il ne prit mie cette chose en gré, mais commanda à son fils le duc de Normandie, qu’il mît une grosse chevauchée sus, et s’en venist en Hainaut, et sans déport atournast tel le pays que jamais ne fut recouvré ; et le duc répondit qu’il le feroit volontiers. Encore ordonna le roi de France le comte de Lisle, Gascon, qui se tenoit adonc à Paris de-lez lui, et que moult aimoit, que il mît une grosse chevauchée de gens d’armes sus, et s’en allât en Gascogne, et y chevauchât comme lieutenant du roi de France, et guerroyât durement et roidement Bordeaux et Bordelois, et toutes les forteresses qui là se tenoient pour le roi d’Angleterre.

Le comte dessusdit obéit au commandement du roi, et se partit de Paris, et fit son mandement à Toulouse à être à Pâques closes ; lequel mandement fut tenu, ainsi que vous orrez ci-après quand lieu et temps sera. Encore renforça grandement le roi de France l’armée qu’il tenoit sur mer, et la grosse armée des écumeurs, et manda à messire Hue Kieret, à Barbevoire et aux autres capitaines qu’ils fussent soigneux d’eux tenir sur les mettes de Flandre, et que nullement ils ne laissassent le roi d’Angleterre repasser, ni prendre port en Flandre ; et si par leur coulpe en demeuroit, il les feroit tous mourir de male mort.

Avec tout ce vous avez bien ouï recorder comment de nouveau les Flamands étoient alliés et conjoints par scel avec le roi d’Angleterre, et lui avoient juré à lui aider à poursuir sa guerre, et lui avoient fait encharger les armes de France ; et cil roi les avoit absous et clamés quittes d’une grand’somme de florins dont ils étoient de jadis obligés et liés au roi de France. Dont il avint que, quand le roi Philippe ouït ces nouvelles, si ne lui plurent mie bien, tant pour ce qu’ils avoient fait hommage à son adversaire, comme pour ce que le roi anglois, comme roi de France, les avoit quittés de la somme et de l’obligation, ce que nullement il ne pouvoit faire. De quoi encore, pour eux retraire, il leur manda par un prélat, sous l’ombre du pape, qu’ils tinssent ferme et estable leur serment, autrement il jetteroit sentence contre eux ; mais nonobstant ce et la petite et foible information qu’ils avoient eue, si ils se vouloient reconnoître et retourner à lui et à la couronne de France, et relenquir ce roi d’Angleterre qui enchantés les avoit, il leur pardonneroit tous mau-talens et leur quitteroit la dite somme, et leur donneroit et scelleroit plusieurs belles franchises en son royaume. Les Flamands n’eurent mie adonc conseil ni accord de ce faire ; et répondirent qu’ils se tenoient bien pour absous et pour quittes de tout ce où obligés étoient tant comme au roi de France. Et quand le roi de France ouït et sçut qu’il n’en auroit autre chose, il s’en complaignit au pape Clément VI qui régnoit pour le temps, lequel pape jeta une sentence et un excommuniement en Flandre si grand et si horrible, qu’il n’étoit prêtre qui y osât célébrer ni faire le divin service. De quoi les Flamands furent moult courroucés, et envoyèrent complaintes grands et grosses au roi anglois ; lequel, pour eux appaiser, leur manda que de ce ils ne fussent néant effrayés, car la première fois qu’il repasseroit la mer, il leur mèneroit des prêtres de son pays, qui leur chanteroient des messes, voulût te pape ou non, car il est bien privilégié de ce faire. Parmi ce s’appaisèrent les Flamands.

CHAPITRE CVII.

Comment ceux de Tournay, de Lille et de Douay coururent jusques devant Courtray où ils prirent grand’proie de bêtes et tuèrent plusieurs hommes.

Quand le roi vit que par nulle voie ni pourchas qu’il sçut faire ni montrer il ne pourroit retraire les Flamands ni ôter de leur opinion, si commanda à ceux qu’il tenoit en garnison à Tournay, à Lille, à Douay, à Béthune et aux châteaux voisins, qu’ils fissent guerre aux Flamands et courussent leur pays sans déport. Dont il avint que messire Mathieu de Roye, qui pour le temps se tenoit dedans Tournay, et messire Mathieu de Trye, maréchal de France, avec messire Godemar du Fay et plusieurs autres, mirent sus une chevauchée de mille armures de fer, tous bien montés, et trois cents arbalétriers, tant de Tournay, de Lille que de Douay, et se partirent de la cité de Tournay un soir après souper, et chevauchèrent tant que, sur le point du jour, ils vinrent devant Courtray, et accueillirent entour soleil levant toute la proie de là environ. Et coururent les coureurs jusques aux portes, et occirent et mes-haignèrent aucuns hommes qu’ils trouvèrent dedans les faubourgs ; et puis s’en retournèrent arrière et sans dommage ; et prirent ces gens d’armes leur retour devers la rivière du Lis et devers Warneston, en accueillant et emmenant devant eux toute la proie qu’ils trouvèrent et encontrèrent. Et amenèrent ce jour là en la cité de Tournay plus de dix mille blanches bêtes et bien autant, que porcs, que bœufs, que vaches ; et en fut la dite cité bien pourvue et rafraîchie un grand temps et largement avitaillée.

Ces nouvelles, qui ne furent mie trop plaisantes pour les Flamands, s’espartirent parmi Flandre. Si en fut le pays durement ému et troublé, et en vinrent les complaintes à Jaquemart d’Artevelle qui se tenoit à Gand : pourquoi le dit Artevelle fut durement courroucé, et dit et jura que cette forfaiture seroit vengée au pays de Tournesis. Si fit son mandement partout, et commanda, par toutes les bonnes villes de Flandre, que tous vuidassent et fussent, à un certain jour qu’il leur assigna, avec lui devant la cité de Tournay ; et escripvit au comte de Sallebrin et au comte de Suffolch, qui se tenoient en la ville d’Ypres, qu’ils se traissent celle part. Et encore pour mieux montrer que la besogne étoit sienne et qu’elle lui touchoit, il se partit de Gand moult étoffément, et s’en vint entre la ville d’Audenarde et la cité de Tournay, sur un certain pas que on dit le Pont de fer ; et se logea là, attendant les dessusdits comtes d’Angleterre et aussi ceux du Franc de Bruges.

CHAPITRE CVIII.

Comment les comtes de Sallebrin et de Suffolch, qui alloient au secours des Flamands, furent pris de ceux de Lille et envoyés au roi de France.

Quand les deux comtes d’Angleterre entendirent ces nouvelles, ils ne voulurent mie pour leur honneur délaier, ains envoyèrent tantôt pardevers Artevelle en disant qu’ils seroient là au jour qui assigné y étoit. Sur ce ils partirent assez brièvement de la ville d’Ypres environ cinquante lances et quarante arbalétriers, et se mirent au chemin pour venir là où Artevelle les attendoit. Ainsi qu’ils chevauchoient et qu’il leur convenoit passer au dehors de Lille, leur venue et chevauchée fut sçue en la dite ville ; dont s’armèrent secrètement ceux de Lille, et partirent de leur ville bien quinze cents à pied et à cheval, et se mirent et établirent en trois aguets, afin que cils ne leur pussent mie échapper ; et vinrent les plusieurs et les plus certains sur un pas entre haies et buissons, et là s’embuchèrent.

Or chevauchoient adonc ces deux comtes anglois et leur route, au guidement de messire Waflart de la Croix, qui un grand temps avoit guerroyé ceux de Lille, et encore guerroyoit quand il pouvoit, et s’étoit tenu à Ypres celle saison pour mieux guerroyer ; et se faisoit fort d’eux mener sans péril, car il savoit toutes les adresses et torses voies ; et encore y fut-il bien venu à chef, si ceux de Lille n’eussent fait au dehors de leur ville une grand’tranchée nouvellement, qui n’y étoit mie accoutumé d’être. Et quand messire Waflart les eut amenés jusques là, et il vit qu’on leur avoit coupé la voie, si fut tout ébahi et dit aux comtes d’Angleterre : « Messeigneurs, nous ne pouvons nullement passer le chemin que nous allons, sans nous mettre en grand danger et péril de ceux de Lille ; pourquoi je conseille que nous retournions et prenions ailleurs notre chemin. » Adonc répondirent les barons d’Angleterre : « Messire Waflart, il n’aviendra jà que nous issions de notre chemin pour ceux de Lille. Chevauchez toujours avant, car nous avons accordé à Artevelle que nous serons ce jour, à quelle heure que ce soit, là où il est. » Lors chevauchèrent les Anglois sans esmai nul. Et quand messire Waflart vit que c’étoit acertes, et qu’il ne pouvoit être cru ni ouï, si fit son marché tout avant œuvre, et dit : « Beaux seigneurs, voir est que pour guide et conduiseur en ce voyage vous m’avez pris, et que tout cet hiver je me suis, tenu avec vous en Ypres, et me loue de vous et de votre compagnie grandement ; mais toute fois, s’il avient que ceux de Lille saillent ni issent contre nous ni sur nous, n’ayez nulle fiance que je les doive attendre ; mais me sauverai au plutôt que je pourrai, car si je étois pris ou arrêté, par aucun cas de fortune, ce seroit sur ma tête, que j’ai plus chère que votre compagnie. » Adonc commencèrent à rire les chevaliers, et dirent à messire Waflart qu’ils le tenoient pour excusé. Tout ainsi comme il imagina il avint, car ils ne se donnèrent garde ; si se boutèrent en l’embûche qui étoit grande et forte et bien pourvue de gens d’armes et d’arbalétriers, eèrent tantôt, qui les écrit « Avant ! avant ! par cy ne pouvez vous passer sans notre congé ! » Lors commencèrent-ils à traire et à lancer sur les Anglois et leur route. Et sitôt comme messire Waflart en vit la manière, il n’eut cure de chevaucher plus avant, mais retourna le plus tôt qu’il put, et se bouta hors de la presse et se sauva, et ne fut mie pris cette fois. Et les deux seigneurs d’Angleterre messire Guillaume de Montagu, comte de Salebrin, et le comte de Suffolch eschéirent dedans les mains de leurs ennemis et furent mieux pris qu’à la roix ; car ils furent embuchés en un chemin étroit entre haies et épines et fossés à tous lez, si fort et par telle manière qu’ils ne se pouvoient ravoir, ni retourner, ni monter, ni prendre les champs. Toute fois quand ils virent la mésaventure, ils descendirent tous à pied et se défendirent ce qu’ils purent, et en navrèrent et mes-haignèrent assez de ceux de la ville ; mais finalement leur défense ne valut néant, car gensu d’armes frisques et nouveaux croissoient toudis sur eux : là furent-ils pris et retenus par force, et un écuyer jeune et frisque de Limousin, neveu du pape Clément, qui s’appeloit Raimond : mais depuis qu’il fut créanté prisonnier fut-il occis, pour la convoitise de ses belles armures ; dont moult de gens en furent courroucés.

Ainsi furent pris et retenus les deux comtes d’Angleterre, et mis en la halle de Lille en prison, et depuis envoyés en France devers le roi Philippe qui en eut grand’joie, et en sçut grand gré à ceux de Lille ; et dit adonc le roi et promit à ceux de la ville de Lille qu’il leur seroit guerdonné grandement, car ils avoient fait un beau service. Et quand Jacquemart d’Artevelle, qui se tenoit au Pont de fer, en sçut les nouvelles, il en lut durement courroucé, et brisa pour cette avenue son propos et son emprise, et donna à ses Flamands congé, et s’en retourna en la ville de Gand.

CHAPITRE CX.

Comment le sénéchal de Hainaut fit une apperte escarmouche en l’ost du duc de Normandie, et comment les coureurs du duc ardirent plusieurs villes en Hainaut.

Le sénéchal de Hainaut dessus nommé sçut bien par des espies que le duc de Normandie étoit logé à Saint-Quentin, et que ses gens menaçoient durement le pays de Hainaut. Avec tout ce il sçut l’heure et la venue du dit duc, qui étoit arrêté à Montay, dehors la forteresse du Chastel en Cambrésis. Si s’avisa en soi-même, comme preux chevalier et entreprenant, qu’il iroit le duc escarmoucher et réveiller. Si pria aucuns chevaliers et écuyers, ce qu’il en put trouver de-lez lui, que ils voulsissent aller où il les mèneroit, et ils lui enconvenancèrent. Si se partit de son châtel de Werchin, environ soixante lances en sa compagnie tant seulement, et chevauchèrent depuis soleil esconsant ; et firent tant qu’ils vinrent à Forès, à l’issue de Hainaut, et à une petite lieue de Montay, et pouvoit être environ jour failli. Si très tôt qu’ils furent venus en la ville de Forès, il fit toutes ses gens arrêter en-my un champ, et leur fit restraindre leurs armures et ressangler leurs chevaux, et puis leur dit sa pensée et ce qu’il vouloit faire ; et ils en furent tous joyeux, et lui dirent qu’ils s’aventureroient volontiers avec lui, et ne lui fauldroîent jusques au mourir, et il leur dit : « Grands mercis. »

Avec lui étoient de chevaliers, messire Jacques du Sart, messire Henry de Husphalise, messire Oulphart de Ghistelle, messire Jean de Chasteler, le sire de Vertain, le sire de Wargny ; et des écuyers, Gille et Thierry de Sommain, Baudouin de Beaufort, Colebret de Bruille, Moreau de Lestines, Sandras d’Escarmaing, Jean de Robersart, Bridoul de Thians, et plusieurs autres. Puis chevauchèrent tout coiement, et vinrent à Montay, et se boutèrent en la ville, et ne faisoient les François point de guet. Et descendirent premièrement le sénéchal de Hainaut et tous les compagnons devant un grand hôtel où ils cuidoient certainement que le duc de Normandie fût ; mais il étoit en un autre hôtel avant ; et léans étoient logés deux grands seigneurs de Normandie, le sire de Bailleul et le sire de Briançon. Si furent assaillis vitement, et la porte de leur hôtel boutée tout outre.

Quand les dits chevaliers se virent ainsi surpris et ouïrent crier : « Hainaut ! au sénéchal ! » si furent moult ébahis : néanmoins ils se mirent à défense ce qu’ils purent ; mais finalement le sire de Bailleul fut là occis, dont ce fut dommage, et le sire de Briançon prisonnier du dit sénéchal ; et enconvenança sur sa loyauté de venir dedans trois jours tenir prison à Valenciennes. Adonc se commencèrent François à émouvoir, et vuidèrent leurs hôtels, et à allumer grands feux et tortis, et réveiller l’un l’autre : mêmement on réveilla le duc de Normandie, et le fit-on armer en grand’hàte, et apporter sa bannière devant son hôtel, et la développer : là se traioient toutes gens d’armes de tous côtés. Quand les Hainuyers aperçurent les François ainsi émouvoir, si ne voulurent plus demeurer ; mais se retrairent bellement et sagement devers leurs chevaux, et montèrent et se partirent, quand ils furent remis ensemble, et emmenèrent dix ou douze bons prisonniers ; et retournèrent sans dommage, car point ne furent poursuis, pour ce qu’il faisoit brun et tard ; et vinrent environ l’aube du jour au Quesnoy : là se reposèrent eux et rafraîchirent, et puis vinrent à Valenciennes.

Or parlerons du duc de Normandie, qui moult courroucé étoit du dépit que les Hainuyers lui avoient fait. Si commanda au matin à déloger et à entrer en Hainaut pour tout ardoir sans déport. Donc s’arroutèrent les charrois et chevauchèrent les coureurs premiers, qui étoient bien deux cents lances ; et en étoient capitaines messire Thibaut de Moreuil, le Gallois de la Baume, le sire de Hambuye, le sire de Mirepoix, le sire de Raineval, le sire de Sempy, messire Jean de Landas, le sire de Hangès et le sire de Cramel. Après chevauchoient les deux maréchaux en grand’route ; messire Robert Bertran et messire Mathieu de Trye ; et étoient bien cinq cents lances ; et depuis, le duc de Normandie avec grand’foison de comtes, barons et de tous autres chevaliers. Si entrèrent lesdits coureurs en Hainaut, et ardirent Forêts, Vertain, Vertigneul, Esquarmain, Vendegies au bois, Vendegies sur Escailion, Bermerain, Galaume, Senlèches et les faubourgs du Quesnoy ; et se logèrent sur la rivière du Vitel. Lendemain ils passèrent ; outre et ardirent Orsainval, Villiers en la cauchie, Gomégnies, Maresche, Pois, Preschiel, Amfroipré, Preus, Franoit, Obies et la bonne ville de Bavay, et tout le pays jusqu’à la rivière de Hounnel. Et eut ce jour grand assaut et escarmouche au châtel de Werchin, de la bataille des maréchaux ; mais néant n’y firent, car ils furent bien recueillis et le châtel bien défendu et gardé : et s’envint le duc de Normandie loger sur la rivière de Selles entre Haussi et Saussoir.

Or vous parlerons du seigneur de Fauquemont, qui fut un roide chevalier, d’une grande appertise d’armes qu’il fit.

CHAPITRE CXC.

Comment messire Charles se partit de Hainebon et s’en vint à Craais ; et comment il prit la ville de Jugon ; et comment il eut trêves entre lui et la comtesse ; et comment elle s’en alla en Angleterre.

À ce conseil se tinrent tous ceux qui là étoient ; car c’étoit entre la Saint-Remy et la Toussaint, l’an de grâce <span class="romain" title="mcccxlii">mcccxlii, que l’hiver approchoit. Si se partirent tous ces seigneurs de l’ost et autres, et s’en ralla chacun en sa contrée ; et le dit messire Charles s’en alla droit vers Craais atout ses barons et nobles seigneurs de Bretagne qu’il avoit là de sa partie. Si retint avec lui plusieurs seigneurs et chevaliers de France pour lui aider à conseiller. Quand il fut revenu à Craais, entrementes qu’il entendoit à ordonner de ses besognes et de ses garnisons, il avint que un riche bourgeois et grand marchand, qui étoit de la ville que on appelle Jugon, fut encontré de son maréchal messire Robert de Beaumanoir, et fut pris et amené à Craais devant messire Charles de Blois. Ce bourgeois faisoit toutes les pourvéances de madame la comtesse de Montfort à Jugon et autre part, et étoit moult aimé et cru en la ville de Jugon, qui est moult fortement fermée et sied très noblement. Aussi fait le châtel qui est bel et fort ; et étoit de la partie de la comtesse dessus dite ; et en étoit châtelain adonc, de par la comtesse, un chevalier moult gentilhomme que on appeloit messire Girard de Rochefort. Ce bourgeois qui ainsi fut pris eut moult grand’paour de mourir ; si pria que on le laissât aller par rançon. Messire Charles, brièvement à parler, le fit tant examiner et enquérir d’une chose et d’autre, qu’il enconvenança à rendre et à trahir la forte ville de Jugon ; et se fit fort qu’il livreroit l’une des portes par nuit, à certaine heure, car il étoit tant cru en la ville qu’il en gardoit les clefs ; et pour ce mieux assurer, il en mit son fils en otage. Et ledit messire Charles lui en devoit et avoit promis à donner cinq cents livres de terre héréditablement. Ce jour vint ; les portes furent ouvertes à minuit ; messire Charles de Blois et ses gens entrèrent en la ville de Jugon à cette heure, à grand’puissance. La guette du châtel s’en aperçut : si commença à crier : « Alarme, alarme ! trahi, trahi ! » Les bourgeois, qui de ce ne se donnoient garde, se commencèrent à émouvoir ; et quand ils virent leur ville perdue, ils se mirent à fuir derrière le châtel par troupeaux ; et le bourgeois qui trahis les avoit se mit à fuir par couverture avec eux.

Quand le jour fut venu, messire Charles et ses gens entrèrent ès maisons des bourgeois pour eux herberger, et prirent tout ce qu’ils trouvèrent ; et quand messire Charles vit le châtel si fort et si empli de bourgeois, il dit qu’il ne se partiroit de là jusques adonc qu’il auroit le châtel à sa volonté. Le châtelain et les bourgeois aperçurent tantôt que ce bourgeois les avoit trahis : si le prirent et le pendirent tantôt aux créneaux et aux murs du château. Et pour ce ne s’en partirent mie messire Charles et ses gens ; mais s’ordonnèrent et appareillèrent fortement et durement. Quand ceux qui dedans le châtel se tenoient virent que messire Charles ne s’en partiroit point ainsi, jusques adonc qu’il auroit le châtel, ainsi qu’il avoit dit, et sentoient qu’ils n’avoient mie pourvéances assez pour eux tenir plus haut de dix jours, ils s’accordèrent à ce qu’ils se rendroient. Si en commencèrent à traiter ; et se porta le traité entre eux et messire Charles : qu’ils se rendroient quittement et purement, sauf leurs corps et leurs biens qui demeurés leur étoient ; et firent féauté et hommage au dit messire Charles de Blois, et le reconnurent à seigneur, et devinrent tous ses hommes. Ainsi eut messire Charles et le fort châtel et la bonne ville de Jugon, et en fit une bonne garnison, et y laissa messire Girard de Rochefort à capitaine, et la rafraîchit d’autres gens d’armes et de pourvéances.

De ces nouvelles furent la comtesse de Montfort et ceux de sa partie tous courroucés ; mais amender ne le purent : si leur convint porter leur ennui. Entrementes que ces choses avinrent, s’ensonnièrent aucuns prud’hommes de Bretagne de parlementer une trêve entre le dit messire Charles et ladite comtesse, laquelle s’y accorda légèrement ; et aussi firent tous ses aidans, car le roi d’Angleterre leur avoit ainsi mandé par les messages que la dite comtesse et messire Gautier de Mauny y avoient envoyés. Et tantôt que les dites trêves furent affermées, la comtesse se mit en mer, en intention d’arriver en Angleterre, ainsi qu’elle fit, pour parler au roi anglois et lui montrer toutes ses besognes. Or me tairai atant de la comtesse de Montfort, et parlerai du roi Édouard d’Angleterre.

CHAPITRE CXCI.

Comment le roi d’Angleterre fit crier une grand’joute à Londres pour l’amour de la comtesse de Salebrin.

Vous avez bien entendu en l’histoire çà devant comment le roi d’Angleterre avoit grands guerres en plusieurs marches et pays, et partout ses gens et ses garnisons à grands frais et à grands coûtages : c’est à savoir en Picardie, en Normandie, en Gascogne, en Xaintonge, en Poitou, en Bretagne et en Escosse. Si avez bien entendu aussi comment il avoit si ardemment enaimé par amour la belle et la noble dame Alips, comtesse de Salebrin, qu’il ne s’en pouvoit abstenir, car Amours l’en amonnestoient nuit et jour tellement, et lui représentaient la beauté et le frisque arroy d’elle, si qu’il ne s’en savoit conseiller, et n’y faisoit que penser, combien que le comte de Salebrin fût le plus privé de son conseil et l’un de ceux d’Angleterre qui plus loyalement l’avoit servi.

Si avint que, pour l’amour de la dite dame et pour le grand désir qu’il avoit de la voir, il avoit fait crier une grand’fète de joutes à la mi-août à être en la bonne cité de Londres ; et l’avoit fait crier et à savoir par deçà la mer, en Flandre, en Hainaut, en Brabant et en France ; et donnoit à tous chevaliers et écuyers, de quel pays qu’ils fussent, sauf aller et sauf venir ; et avoit mandé partout son royaume, si acertes comme il pouvoit, que tous seigneurs, barons, chevaliers et écuyers, dames et damoiselles y vinssent, si cher qu’ils avoient l’amour de lui, sans nulle excusation, et commanda espécialement au comte de Salebrin qu’il ne laissât nullement que madame sa femme n’y fût, et qu’elle amenât toutes les dames et damoiselles qu’elle pourroit avoir entour li. Le comte lui octroya moult volontiers, car il n’y pensoit nulle vilenie ; et la bonne dame ne l’osa escondire : mais elle y vint moult envis, car elle pensoit bien pourquoi c’étoit, et ne s’osoit découvrir à son mari, car elle se sentoit bien si avisée et si attrempée pour ôter le roi de cette opinion. Et devez savoir que là fut la comtesse de Montfort ; car jà étoit venue et arrivée en Angleterre, et avoit fait sa complainte au roi moult étroitement ; et le roi lui avoit enconvenancé de renforcer son confort ; et la faisoit séjourner de-lez madame la roine sa femme, pour attendre la fête et le parlement qui seroit à Londres.

CHAPITRE CXCII.

Comment, après la grand’fête qui fut à Londres, le roi d’Angleterre envoya, à grand’compagnie de gens d’armes, en Bretagne, messire Robert d’Artois avec la comtesse de Montfort.

Cette fête fut grande et noble, aussi noble que on n’avoit mie paravant vue en Angleterre plus noble ; et y furent le comte Guillaume de Hainaut, messire Jean de Hainaut son oncle, et grand’foison de baronnie et chevalerie de Hainaut. Et eut à la dite fête douze comtes, huit cents chevaliers et cinq cents dames et damoiselles, toutes de grand et haut lignage ; et fut bien dansée et bien joutée par l’espace de quinze jours, sauf tant que un moult gentil noble et jeune bachelier y fut tué au jouter, qui eut grand’plainte : ce fut messire Jean, ains-né fils de messire Henry vicomte de Beaumont en Angleterre, bel chevalier, jeune et hardi ; et portoit un écu d’azur semé de fleurs de lis d’or à un lion d’or rampant et un bâton de gueules parmi l’écu. Toutes les dames et damoiselles furent de si riche atour que être pouvoient, chacun selon son état, exceptée madame Alips, la comtesse de Salebrin. Celle y vint et fut la plus simplement atournée qu’elle put, pourtant qu’elle ne vouloit mie que le roi s’abandonnât trop de la regarder ; car elle n’avoit pensée ni volonté d’obéir au roi en nul vilain cas qui pût tourner à la deshonneur de li et de son mari.

Or vous nommerai les comtes d’Angleterre qui furent à cette fête. Premièrement messire Henry au Tort-Col, comte de Lancastre, messire Henry son fils comte Derby, messire Robert d’Artois comte de Richemont, le comte de Norhenton et de Glocestre, le comte de Warvich, le comte de Salebrin, le comte de Pennebroch, le comte de Herford, le comte d’Arondel, le comte de Cornouaille, le comte de Kenfort, le comte de Suffolch, le baron de Stanford, et moult d’autres barons et chevaliers que je ne puis mie tous nommer.

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