Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 43)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ainçois que cette grand et noble fête fût départie, eut et reçut plusieurs lettres le roi Édouard, qui venoient de plusieurs seigneurs et de divers pays, de Gascogne, de Bayonne, de Bretagne, de Flandre de par Artevelle son grand ami ; et des marches d’Escosse, du seigneur de Ros et du seigneur de Percy et de messire Édouard de Bailleul, capitaine de Bervich, qui lui signifioient que les Escots tenoient assez foiblement les trêves qui accordées avoient été l’année passée entre eux et les Anglois, et faisoient une grand’assemblée et semonce ; mais ils ne savoient pour où c’étoit aller de certain. Aussi les soudoyers qu’il tenoit en Poitou, en Xaintonge, en la Rochelle et en Bourdelois lui escripsoient que les François s’appareilloient durement pour guerroyer ; car les trêves devoient faillir entre France et Angleterre, qui avoient été données à Arras après le département du siége de Tournay. Ainsi eut le roi grand mestier d’avoir bon avis et conseil, car moult de guerres lui apparoient de tous lez. Si en répondit aux dits messages bien et à point ; et vouloot brièvement, toutes autres choses mises jus, secourir et renforcer la comtesse de Montfort. Si pria son cher cousin messire Robert d’Artois qu’il prît à sa volonté de gens d’armes et d’archers, et se partît d’Angleterre, et se mît sur mer pour retourner en Bretagne avec la dite comtesse de Montfort. Ledit messire Robert lui accorda volontiers, et s’appareilla le plutôt qu’il put, et fit sa charge de gens d’armes et d’archers, et s’en vinrent assembler en la ville de Hantonne-sur-Mer ; et furent là un grand temps, ainçois qu’ils eussent vent à leur volonté. Si se partirent environ Pâques, et entrèrent en leurs vaisseaux et montèrent en mer. Avec messire Robert d’Artois étoient des barons d’Angleterre le comte de Salebrin, le comte de Suffolch, le comte de Pennebruich, le comte de Kenfort, le baron de Stanford, le seigneur Despensier, le seigneur de Bourchier et plusieurs autres. Or lairons un petit à parler d’eux, et parlerons du roi anglois qui fit un grand mandement parmi son royaume pour être aux Pâques en la cité de Bervich au pays de Norlhonbrelande, en intention d’aller en Escosse et tout détruire le pays. Je vous dirai par quelle raison.

CHAPITRE CXCIII.

Comment le roi d’Angleterre envoya l’évêque de Lincolle pour avoir trêves aux Escots ; mais le roi d’Escosse n’en voulut rien faire sans le congé du roi de France.

En ce temps que les parlemens étoient à Londres, des seigneurs et barons d’Angleterre dessusdits, sur l’état que vous avez ouï, conseillèrent les princes au roi en bonne foi, considérées les grosses besognes qu’il avoit à faire, qu’il envoyât l’évêque de Lincolle à son serourge le roi d’Escosse, pour accorder une trêve ferme et estable, s’il pouvoit, à durer deux ou trois ans. Le roi à ce conseil s’accorda moult envis, et lui sembla grand blâme de requérir son adversaire de trêves, selon ce que on lui avoit fait de nouvel à savoir ; mais le guerroyeroit si fortement que les dits Escots seroient tous désirans de prendre trêves. Les seigneurs d’Angleterre lui dirent, sauve sa grâce, que non étoit selon ce que autrefois il avoit gâté tout, et qu’il avoit à faire en tant de pays hors de son royaume ; et dirent qu’on tenoit à grand sens d’un seigneur, quand il a plusieurs grands guerres en un temps, et il en peut une atréver, l’autre appaiser, et de la tierce guerroyer. Tant lui montrèrent de raisons qu’il s’y accorda, et pria au prélat dessus dit qu’il y voulût aller. L’évêque ne le voult mie escondire, ains se mit au chemin et alla celle part : mais il perdit sa voie et revint arrière sans rien faire. Si apporta au roi d’Angleterre que le roi David d’Escosse n’avoit point de conseil de donner trêves ni souffrance, ni de faire aucune paix ou accord, sans le gré et consentement du roi Philippe de France. De ce rapport eut le roi anglois plus grand dépit que devant. Si dit tout haut que ce seroit amandé brièvement, et qu’il atourneroit tellement le royaume d’Escosse que jamais ne seroit recouvré. Si manda partout son royaume que chacun fût à Bervich à la fête de Pâques, appareillés d’aller où il les voudroit mener, excepté ceux qui devoient aller en Bretagne avec messire Robert d’Artois et la comtesse de Montfort.

CHAPITRE CXCIV.

Comment il eut trêves entre les Anglois et les Escots jusques à deux ans, par le consentement du roi de France.

Le jour de Pâques et le terme vint : le roi Édouard tint une grand’fète et cour à Bervich : tous les princes, les seigneurs et chevaliers d’Angleterre y furent, et aussi grand’foison de la communauté du pays ; et furent là par l’espace de trois semaines sans chevaucher plus avant ; car bonnes gens s’ensoignèrent entre le roi Édouard et le roi d’Escosse, par quoi il n’y eut point de guerre adonc ; et fut une trêve prise, jurée et accordée à tenir deux ans ; et le firent les Escots confirmer du roi de France. Par ainsi se défit cette grosse chevauchée, et départit le roi anglois ses gens, et leur donna congé de raller en leurs hôtels ; et il même s’en vint à Windesore ; et envoya adonc messire Thomas Hollande et messire Jean de Hartecelle à Bayonne, atout deux cents armures de fer et trois cents archers, pour garder les frontières contre les François.

Or vous parlerons de l’armée messire Robert d’Artois et de sa compagnie, et comment ils arrivèrent en Bretagne. En ce temps échurent Pâques si haut, que environ Pâques closes on eut l’entrée du mois de mai ; de quoi, en my ce mois, la trêve de messire Charles de Blois et de la comtesse de Montfort devoit faillir. Si étoit bien messire Charles de Blois informé du pourchas que la comtesse de Montfort avoit en Angleterre, et de l’aide et confort que le roi d’Angleterre lui devoit faire. Donc messire Louis d’Espaigne, messire Charles de Grimaut, messire Othon Dorie étoient établis sur la mer à l’encontre de Grenesé, à trois mille Gennevois et mille hommes d’armes et trente-deux gros vaisseaux espaignols tous armés et tous frétés ; et ancroient sur la mer attendant leur venue. D’autre part, messire Gautier de Mauny et les seigneurs de Bretagne et d’Angleterre qui dedans Hainebon se tenoient, étoient durement émerveillés de leur comtesse et de ce qu’elle demeuroit tant, et si n’en oyoient nulles nouvelles ; non pour quant moult bien supposoient qu’elle ne séjournoit mie trop à son grand aise ; et ne se doutoient d’autre chose sinon qu’elle n’eût aucun dur rencontre sur mer de ses ennemis : si ne savoient que penser.

CHAPITRE CXCIX.

Comment messire Robert d’Artois et la comtesse de Montfort prirent la cité de Vennes ; et comment le sire de Cliçon, le sire de Tournemine, le sire de Loheac et messire Hervé de Léon se sauvèrent.

Messire Robert d’Artois, si comme vous avez ouï, avoit assiégé la cité de Vennes, à mille hommes d’armes et trois mille archers et couroit tout le pays d’environ, et l’ardoit et exilloit, et détruisoit tout jusques à Dynant en Bretagne et jusques à Goy-la-Forêt ; et n’étoit nul demeuré sur le plat pays, s’il ne vouloit le sien mettre en perdition, tout jusques au Suseniot et la Roche-Bernart. Le siége durant devant Vennes eut aux barrières de la ville mainte escarmouche, maint assaut et maint grand fait d’armes fait. Les chevaliers qui dedans étoient, messire Olivier de Cliçon et messire Hervey de Léon et leurs compagnons se portoient vaillamment, et moult y acquéroient grand’grâce ; car bien étoient soigneux de défendre et garder la cité de leurs ennemis. Et toudis se tenoit la comtesse de Montfort au siége devant Vennes, avec messire Robert d’Artois. Aussi messire Gautier de Mauny, qui s’étoit tenu en Hainebon un grand temps, enchargea la dite ville et le châtel à messire Guillaume de Quadudal et à messire Girard de Rochefort, et puis prit avec lui messire Yves de Treseguidy et cent hommes d’armes et deux cents archers, et vinrent en l’ost devant Vennes ; et leur firent Messire Robert d’Artois et les chevaliers d’Angleterre grand’fête.

Assez tôt après que messire Gautier de Mauny fut là venu, se fit un assaut devant Vennes moult grand et moult fort, et assaillirent la cité, ceux qui assiégée l’avoient, en trois lieux et tout à une fois ; et trop donnèrent à faire à ceux de dedans ; car les archers d’Angleterre traioient si ouniement et si épaissement que à peine se osient ceux qui défendoient montrer aux guérites. Et dura cet assaut un jour tout entier. Si en y eut plusieurs blessés d’un côté et d’autre. Quand ce vint sur le soir, les Anglois se retrairent à leurs logis ; et ceux de Vennes à leurs hôtels, tous lassés et moult travaillés. Si se désarmèrent : mais ceux de l’ost ne firent pas ainsi ; ainçois se tinrent en leurs armures, et ôtèrent tant seulement leurs bassinets et burent un coup chacun et se rafraîchirent. Or avint que là présentement et tantôt, par l’avis de messire Robert d’Artois qui fut un grand et sage guerrier, ils s’ordonnèrent de rechef en trois batailles, et envoyèrent les deux aux portes là où il faisoit le plus fort assaillir, et la tierce firent tenir toute coie couvertement, et ordonnèrent que, sitôt que les autres auroient assailli une longue pièce, et que ceux de Vennes entendroient à eux défendre, ils se trairoient avant sur le plus foible lez, et seroient tous pourvus d’échelles cordées à graves de fer, pour jeter sur les murs et attacher aux guérites, et essaieroient si par cette voie ils la pourroient conquérir. Tout ainsi que messire Robert l’ordonna et avisa, ils le firent ; et se mit le dit messire Robert en la première bataille à assaillir et escarmoucher à la barrière de la porte, et le comte de Salebrin ainsi à l’autre. Et pour ce qu’il faisoit tard, et afin aussi que ceux de dedans en fussent plus ébahis, ils allumèrent grands feux, si que la clarté en resplendissoit dedans la cité de Vennes. Dont il avint que les hommes de la ville et ceux du châtel cuidèrent soudainement que leurs maisons ardissent ; si crièrent : « Trahis ! trahis ! Armez-vous ! armez-vous ! » Jà étoient les plusieurs retraits et couchés pour eux reposer ; car moult avoient eu grand travail le jour devant. Si se levèrent soudainement et s’en vinrent chacun, qui mieux mieux, sans arroy et sans ordonnance, et sans parler à leurs capitaines, celle part où li feu étoit ; et aussi les seigneurs qui en leurs hôtels étoient s’armèrent. Entrementes que ainsi ils étoient entouillés et empêchés, le comte de Kenfort et messire Gautier de Mauny et leurs routes, qui étoient ordonnés pour l’échellement, entendirent à faire leur emprise, et vinrent de ce côté ou nul n’entendoit ni gardoit, et dressèrent leurs échelles et montèrent à mont, leurs targes sur leurs têtes, et entrèrent par les dits murs tout paisiblement en la cité. Ni oncques ne s’en donnèrent garde les François et les Bretons qui dedans étoient, tant qu’ils virent leurs ennemis sur la rue et eux assaillir devant et derrière : dont n’y eut si hardi ni si avisé qui ne fût tout ébahi ; et tournèrent en fuite chacun pour soi sauver. Et cuidèrent encore de premier que le meschef fût plus grand qu’il n’étoit ; car si ils se fussent retournés et défendus de bonne volonté, ils eussent bien mis hors les Anglois qui entrés étoient dedans. Et pour ce que rien n’en fut fait, perdirent-ils méchamment leur ville ; et n’eurent mie les chevaliers capitaines loisir d’eux retraire au châtel ; mais montèrent tantôt à cheval et partirent par une poterne et se mirent sur les champs pour eux sauver ; et furent tous ceux heureux qui purent issir. Toutefois le sire de Cliçon, messire Hervey de Léon, le sire de Loheac et le sire de Tournemine se sauvèrent, et une partie de leurs gens ; et tous ceux qui furent trouvés et atteints des Anglois furent morts ou pris ; et fut la cité de Vennes toute courue et robée ; et entrèrent dedans toutes manières de gens ; et mêmement la comtesse de Montfort, de-lez messire Robert d’Artois, en grand’joie et en grand’liesse.

CHAPITRE CXCV.

Comment messire Louis d’Espaigne et messire Robert d’Artois et la comtesse de Montfort et les autres seigneurs d’Angleterre se combattirent durement sur mer.

Ainsi que messire Robert d’Artois, le comte de Pennebroch, le comte de Salebrin, le comte de Suffolch, le comte de Kenfort, le baron de Stanfort, le seigneur Despensier, le seigneur de Bourchier et les autres seigneurs d’Angleterre et leurs gens, avec la comtesse de Montfort, nageoient par mer au lez devers Bretagne, et avoient vent à souhait, au département de l’île de Grenesé, à heure de relevée, ils perçurent la grosse navie des Gennevois, dont messire Louis d’Espaigne étoit chef. Donc dirent leurs mariniers : « Seigneurs, armez-vous et ordonnez-vous car vecy Gennevois et Espaignols qui viennent et qui vous approchent. » Lors sonnèrent les Anglois leurs trompettes et mirent leurs pennons et leurs estrainiers avant, armoyés de saint George, et s’ordonnèrent bien et sagement, et s’enclouirent de leurs archers ; et puis nagèrent à plein voile, ainsi que le temps l’apportoit ; et pouvoient être environ quarante vaisseaux, que grands que petis. Mais nuls si grands ni si forts de trop n’en y avoit, que messire Louis d’Espaigne qui en y avoit neuf, et entre ces neuf avoit trois galées qui se remontroient dessus tous les autres ; et en chacune de ces trois galées étoient les trois corps de ces seigneurs, messire Louis, messire Charles et messire Othe Dorie. Si s’approchèrent les vaisseaux et commencèrent Gennevois à traire de leurs arbalètres à grand randon, et les archers d’Angleterre aussi sur eux. Là eut grand trait des uns des autres, et qui longuement dura, et maint homme navré. Et quand les seigneurs, barons, chevaliers et écuyers s’approchèrent, et qu’ils purent des lances et des épées venir ensemble, adonc y eut dure bataille et crueuse ; et trop bien se portèrent et éprouvèrent les uns et les autres. Là étoit messire Robert d’Artois, qui y fut très bon chevalier, et la comtesse de Montfort armée, qui bien valoit un homme, car elle avoit cœur de lion, et tenoit un glaive moult roide et bien tranchant, et trop bien se combattoit et de grand courage. Là étoit messire Louis d’Espaigne en une galée, comme bon chevalier, qui moult vaillamment et de grand’volonté requéroit ses ennemis et se combattoit aux Anglois, car moult les désiroit à déconfire, pour soi contrevenger du dommage qu’il avoit eu et reçu cette propre année, assez près de là au champ de Caimperlé. Et y fit le messire Louis grand’foison de belles appertises d’armes. Et jetoient les Espaignols et les Gennevois, qui étoient en ces gros vaisseaux, d’amont grands barreaux de fer et archegaies, dont ils travailloient fort les Anglois. Là eurent les barons et chevaliers d’Angleterre moult à faire et un dur rencontre ; et trouvèrent l’armée des Espaignols et des Gennevois moult forte et gens de grand’volonté. Si commença cette bataille moult lard, environ vespres ; et les départit la nuit, car il fit moult obscur sur la vesprée ; et se couvrit l’air trop épais, si que à peine pouvoient eux reconnoître l’un l’autre. Si se trairent chacun et mirent à l’ancre, et entendirent à appareiller les blessés et les navrés et remettre à point : mais point ne se désarmèrent, car ils cuidoient de rechef avoir la bataille.

CHAPITRE CXCVI.

Comment par grand’tempête et orage, convint les uns les autres prendre terre ; et comment messire Louis d’Espaigne y gagna quatre vaisseaux chargés de pourvéances.

Un petit devant mie-nuit s’éleva un vent, un orage et une tempête si grand’et si horrible que si le monde dût finer ; et n’y avoit si hardi ni si outrageux de l’une partie et de l’autre qui ne voulût bien être à terre ; car ces barges et ces naves heurtoient les unes aux autres tellement qu’il sembloit proprement que elles dussent ouvrir et fendre. Si demandèrent conseil les seigneurs d’Angleterre à leurs mariniers quelle chose leur étoit bonne à faire. Ils répondirent que d’eux traire à terre le plutôt qu’ils pourroient ; car la fortune étoit si grand’sur mer, que si le vent les y boutoit, ils seroient en péril d’être tous noyés. Donc entendirent eux généralement de traire les ancres à mont ; et mirent les singles ainsi qu’à demi quartier ; et tantôt élongèrent la place où ils avoient geu à l’ancre. D’autre part, les Espaignols et les Gennevois n’étoient bien assur de leurs vies ; ainçois se desancrèrent comme les Anglois. Mais ils prirent le parfont ; car ils avoient plus grands vaisseaux et plus forts que les Anglois n’avoient : si pouvoient mieux souffrir et attendre le hutin et la fortune de la mer que les Anglois ne fissent. Et aussi, si leurs gros vaisseaux eussent frotté à terre, ils eussent été en péril d’être brisés et rompus. Pourtant, par grand sens et avis, ils se boutèrent avant au parfont ; mais à leur département ils trouvèrent quatre nefs anglesches chargées de pourvéances et de chevaux, qui s’étoient tenues au dessus de la bataille : si eurent bien conscience, quel temps ni quel tempête qu’il fit, de prendre ces quatre vaisseaux et de les attacher aux leurs et emmener après eux. Et sachez que le vent et la fortune qui étoit si grand’les bouta, avant qu’il fût jour, plus de cent lieues loin du lieu où ils s’étoient combattus ; et les nefs messire Robert d’Artois prirent terre à un petit port assez près de la cité de Vennes ; dont ils furent tous réjouis quand ils se trouvèrent à terre.

CHAPITRE CXCVII.

Comment messire Robert d’Artois envoya son navire à Hainebon, et comment il assiégea la cité de Vennes.

Ainsi par cette grand’fortune se dérompit la bataille sur mer de messire Robert d’Artois et de sa route à l’encontre de messire Louis d’Espaigne et de ses gens. Si n’en sait-on à qui bonnement donner l’honneur, car ils se partirent tous maugré eux et par la diversité du temps. Toutes voies les Anglois prirent terre assez près de Vennes, et issirent hors des vaisseaux et mirent leurs chevaux sur le sablon, et toutes leurs armures et pourvéances ; et puis eurent conseil et avis du surplus comment ils se maintiendroient. Si ordonnèrent à traire leur navie devers Hainebon, et eux aller devant Vennes ; car assez étoient gens pour l’assiéger. Si s’émurent et chevauchèrent ordonnément celle part et n’eurent mie grand’foison allé quand ils s’y trouvèrent.

Adonc étoient dedans la cité de Vennes, pour messire Charles de Blois, messire Hervé de Léon et messire Olivier de Cliçon, deux vaillans chevaliers durement, comme capitaines ; et aussi y étoient le sire de Tournemine et le sire de Loheac. Quand ces chevaliers de Bretagne virent venus les Anglois, et qu’ils s’ordonnoient pour eux assiéger, si n’en furent mie trop effrayés ; mais entendirent premièrement au châtel, et puis aux guérites et aux portes ; et mirent à chacune porte un chevalier, dix hommes d’armes et vingt archers parmi les arbalétriers ; et s’apprêtèrent assez bien pour tenir et garder la cité contre tous venans. Or vous parlerons de messire Louis d’Espaigne et de sa route.

CHAPITRE CXCVIII.

Comment messire Louis d’Espagne perdit deux de ses vaisseaux et en prit quatre de Bayonne ; et comment il arriva en Guerrande.

Sachez que quandce grand tourment et cette fortune eurent élevé et bouté en mer le dit messire Louis, ils furent toute cette nuit et le lendemain tant que à nonne, moult tourmentés et en grand’aventure de leurs vies ; et perdirent par le tourment deux vaisseaux et les gens qui dedans étoient. Quand ce vint au tiers jour, environ heure de prime, le temps cessa et la mer s’aquassa. Si demandèrent les chevaliers aux mariniers de quel part ils étoient plus près de terre. Et ils répandirent : « Du royaume de Navarre. » Lors furent les patrons tous émerveillés, et dirent que le vent les avoit élongés de Bretagne plus de six vingt lieues. Si se mirent à l’ancre et attendirent la marée ; si que quand le flot de la mer revint, ils eurent assez bon vent pour retourner vers la Rochelle. Et costièrent Bayonne ; mais point ne l’approchèrent. Et trouvèrent quatre nefs de Bayonnois qui venoient de Flandre : si les assaillirent et prirent tantôt, et mirent à bord tous ceux qui dedans étoient ; et puis nagèrent vers la Rochelle ; et firent tant en brefs jours qu’ils arrivèrent à Guerrande et là se mirent-ils à terre. Si entendirent les nouvelles que messire Robert d’Artois et ses gens étoient à siége devant la cité de Vennes. Si envoyèrent messire Charles de Blois qui se tenoit à Rennes, pour savoir quelle chose il vouloit qu’ils fissent. Or lairons nous un petit à parler des François, et parlerons de ceux qui étoient à siége devant Vennes.

CHAPITRE CXI.

Comment le sire de Fauquemont atout cent lances se bouta en l’ost des François et en tua et prit plusieurs à prisonniers ; et comment quatre cents lances de François ardirent plusieurs villes et prirent la ville de Trith.

Messire Waleran, sire de Fauquemont, étoit gardien et capitaine de la ville de Maubeuge, et bien cent lances d’Allemands et de Hainuyers avec lui. Quand il sçut que les François chevauchoient, qui ardoient le pays, et ouït les povres gens pleurer, crier et plaindre le leur, si en eut grand’pitié. Si s’arma et fit ses gens armer, et recommanda la ville de Maubeuge au seigneur de Beaujeu et au seigneur de Montegny, et dit à ses gens qu’il avoit très grand désir de trouver les François. Si chevaucha ce jour toudis côtoyant les bois et la forêt de Mourmail. Quand ce vint sur le soir, il entendit et sçut que le duc de Normandie et tout son ost étoient logés sur la rivière de Selles, assez près de Haussi, dont il fut tout joyeux ; et dit brièvement qu’il les iroit réveiller. Si chevaucha cette vesprée tout sagement : environ mie-nuit il passa la dite rivière à gué, et toute sa route. Quand ils furent outre, ils ressanglèrent leurs chevaux et se mirent à point, et puis chevauchèrent tout souef jusques adonc qu’ils vinrent au logis du duc. Quand ils durent approcher, ils férirent chevaux des éperons tous d’un randon et se plantèrent en l’ost du duc, en écriant : « Fauquemont ! Fauquemont ! » et commencèrent à couper cordes, à ruer et abattre tentes et pavillons par terre, et à occire et découper gens, et d’eux mettre en grand meschef. L’ost se commença à émouvoir, et toutes gens à armer et à traire celle part où la noise et le butin étoit. Quand le sire de Fauquemont vit que point étoit, il se retraist arrière en retraiant ses gens tout sagement ; et adonc fut mort, des François, le sire de Péquegny, Picard, et fiancé prisonnier le vicomte de Quesnes et le Borgne de Rouvroy, et durement blessé messire Antoine de Kodun.

Quand le sire de Fauquemont eut faite son emprise, et il vit que le temps fut et que l’ost s’émouvoit, il se partit, et toutes ses gens, et repassèrent la rivière de Selles, sans dommage, car point ne furent poursuis ; et chevauchèrent depuis tout bellement ; et vinrent environ soleil levant au Quesnoy, où le maréchal de Hainaut se tenoit, messire Thierry de Walecourt, qui leur ouvrit la porte et les reçut liement. Et d’autre part, le duc de Normandie fut moult courroucé de ses gens que on avoit occis et blessés et fiancés prisonniers ; et dit : « Agar ! comment ces Hainuyers nous réveillent. »

À lendemain, au point du jour, fit tromper les trompettes en l’ost le duc de Normandie : si s’armèrent et ordonnèrent toutes manières de gens, et mirent à pied et à cheval, et arroutèrent le charroi, et passèrent la dite rivière de Selles, et entrèrent de rechef en Hainaut, car le duc vouloit venir devers Valenciennes et aviser comment il la pourroit assiéger. Ceux qui chevauchoient devant, c’est à savoir, le maréchal de Mirepoix, le sire de Noyers, le Gallois de la Baume et messire Thibaut de Moreuil à bien quatre cents lances, sans les bidaux, s’envinrent devant le Quesnoy, et approchèrent la ville jusques aux barrières, et firent semblant de l’assaillir ; mais elle étoit si bien pourvue de bonnes gens d’armes et de grand’artillerie qu’ils y eussent perdu leur peine. Toutes voies, ils escarmouchèrent un petit devant les barrières, mais on les fit retraire ; car ceux du Quesnoy descliquèrent canons et bombardes qui jetoient grands carreaux. Si se doutèrent les François de leurs chevaux, et se retrairent pardevers Wargni ; et ardirent Wargni le grand et Wargni le petit, Fielainnes, Fumars, Semeries, Artre, Artenel, Saulin, Curgies, Estreu et Aunoi ; et en voloient les flaméches et les tisons en la ville de Valenciennes. Et puis vinrent les coureurs vers Valenciennes, endementres que les François ordonnoient leurs batailles sur le mont de Chastres, près de Valenciennes ; et se tenoient là en grand’étoffe, et moult richement. Dont il avint que environ deux cents lances des leurs, dont le sire de Craon, le sire de Maulevrier, le sire de Matefelon et le sire d’Avoir étoient conduiseurs, s’avalèrent devers Maing, et vinrent assaillir une forte tour quarrée, qui pour le temps étoit à Jean Bernier de Valenciennes : depuis fut-elle à Jean de Neufville. Là eut grand assaut, dur et fort, et dura presque tout le jour, ni on n’en pouvoit les François faire partir. Si y en eut-il morts cinq ou six ; et si bien se tinrent et défendirent ceux qui la gardoient qu’ils n’y eurent point de dommage. Si s’en vinrent le plus de ces François à Trith, et cuidèrent de première venue là passer l’Escaut ; mais ceux de la ville avoient défait le pont et défendoient le passage roidement et fièrement ; et jamais à cet endroit ne l’eussent les François conquis, mais il en y eut entr’eux de ceux qui connoissoient le passage, la rivière et le pays. Si emmenèrent bien deux cents de pied passer à planches à Prouvy. Quand cils furent outre, ils vinrent tantôt baudement sur ceux de Trith qui n’étoient qu’un peu de gens dedans, au regard de eux, et ne purent durer : si tournèrent en fuite, et en y eut de morts et de navrés plusieurs.

Ce même jour étoit parti de Valenciennes le sénéchal de Hainaut à cent armures de fer, et issit de la ville par la porte d’Anzaing ; et pensoit bien que ceux de Trith auroient à faire : si les vouloit secourir. Dont il avint que dessus Saint Vast il trouva de rencontre vingt cinq coureurs françois, que trois chevaliers de Poitou menoient : messire Boucicaut l’un, le sire de Surgères l’autre, et messire Guillaume Blondeau le tiers ; et avoient passé l’Escaut assez près de Valenciennes au pont que on dit la Tournelle, et avoient couru par droite bachelerie dessus Saint-Vast. Si très tôt que le sénéchal les perçut, si fut moult lie, car bien connut que c’étoient ses ennemis ; et ferit après eux, et toute sa route aussi. Là eut bon estequis des uns aux autres ; et me semble aussi que le sénéchal de Hainaut porta jus de coup de lance messire Boucicaut, qui adonc étoit moult appert chevalier, et fut plus encore depuis et maréchal de France, si comme vous orrez avant en l’histoire, et le fit là fiancer prison, et l’envoya à Valenciennes. Mais je ne sçais comment ce peut être, car le sire de Surgères échappa et se sauva, et ne fut point pris ; mais messire Guillaume Blondeau fut pris, et fiança prison à messire Henry de Husphalise ; et furent presque tous les autres morts ou pris.

Ce rencontre détria grandement le sénéchal de Hainaut qu’il ne put venir à temps au pont de Trith ; mais l’avoient jà conquis les François quand il y vint, et mettoient grand’peine à abattre les moulins, et un petit châtelet qui là étoit. Mais si très tôt que le sénéchal vint en la ville, ils n’eurent point de loisir, car ils furent reboutés et reculés vilainement, occis et découpés et mis en chasse ; et les fit-on saillir en la rivière d’Escaut, dont il en y eut d’aucuns noyés, et en fut la ville de Trith adonc toute délivrée. Et vint le sénéchal de Hainaut passer l’Escaut à Denain, et puis chevaucha, et toute sa route, vers son châtel de Werchin et se bouta dedans pour le garder et défendre, si mestier étoit. Et encore se tenoit le duc de Normandie sur le mont de Castres, et se tint en bonne ordonnance la plus grand’partie du jour ; car il cuidoit que ceux de Valenciennes dussent vuider et là venir combattre. Aussi l’eussent-ils très volontiers fait ; mais messire Henry d’Antoing, qui la ville avoit à garder, leur dénéoit et défendoit ; et étoit à la porte Cambrésienne moult ensoigné et en grand’peine d’eux détourner de non vuider ; et le prévôt de la ville pour le temps avec lui, Jean de Vassi, qui les affrénoit ce qu’il pouvoit ; et leur montra adonc tant de belles raisons qu’ils s’en souffrirent.

CHAPITRE CXII.

Comment le duc de Normandie se partit de Castres et ardit plusieurs villes entre Cambray et Valenciennes et prit le château d’Escandeuvre.

Quand le duc de Normandie et ses batailles, qui très belles étoient à regarder, ainsi que ci-dessus est devisé, se furent tenus une grand’pièce sur le mont de Castres et ils virent que nul ne viendroit ni istroit hors de Valenciennes pour eux combattre, adonc furent envoyés le duc d’Athènes et les deux maréchaux de France, et le comte d’Aucerre et le sire de Chastillon, à bien trois cents lances de gens bien montés, pour courir jusques à Valenciennes. Cils chevauchèrent en très bonne ordonnance et vinrent au lez devers la tourelle à Goguel, et chevauchèrent moult arréement jusques aux barrières de la ville, mais ils n’y demeurèrent mie planté ; car ils redoutèrent le trait pour leurs chevaux ; et toute fois le sire de Chastillon chevaucha si avant que son cheval fut féru et chey desous lui, et le convint monter sur un autre.

Cette chevauchée prit son tour devers les tentes, et les ardirent, et abattirent tous les moulins qui là étoient sur la rivière de Wincel ; et puis prirent leur tour par derrière les chartreux et revinrent à leur bataille. Or vous dis qu’ils étoient demeurés aucuns compagnons François derrière en la ville des Marlis pour mieux fourrer à leur aise. Dont il avint que ceux qui gardoient une tour qui là est aux hoirs de Hainaut, et fut jadis à messire Robert de Namur, de par madame Isabelle de Hainaut, sa femme, perçurent ces François qui là étoient, et si virent bien que la grosse chevauchée étoit retraite. Si issirent baudement hors, et assaillirent de grand courage, et les menèrent tellement qu’ils en tuèrent bien la moitié et leur ôtèrent tout le pillage ; et puis rentrèrent en leur tour. Encore se tenoient les batailles sur le mont de Castres, et tinrent tout le jour jusques après nonne que les coureurs revinrent de tous côtés. Dont eurent conseil là entr’eux moult grand ; et disoient les seigneurs que, tout considéré, ils n’étoient mie assez gens pour assiéger une si grand’ville que Valenciennes est. Si eurent finalement conseil de partir d’illec et d’eux retraire devers Cambray. Si s’en vinrent ce soir loger à Maing et à Fontenelles ; et là furent toute nuit et firent bon guet et grand. Lendemain ils s’en partirent, mais il ardirent Maing et Fontenelles, et toute l’abbaye qui étoit à madame de Valois, tante au dit duc et sœur germaine du roi son père. De quoi le duc fut trop courroucé ; et fit pendre ceux qui le feu y avoient mis et bouté. À ce département fut pararse la ville de Trith, le châtel et le moulin abattu, et Prouvy, Rouvegny, Thians, Monceaux, et tout le plat pays entre Cambray et Valenciennes.

Ce jour chevaucha tant le duc de Normandie qu’il vint devant Escandeuvre, un bon châtel et fort du comte de Hainaut, séant sur la rivière d’Escaut, et qui moult grévoit ceux de Cambray avec ceux de la garnison de Thun-l’Évêque : duquel châtel d’Escandeuvre étoit capitaine et souverain messire Girard de Sassegnies, qui devant ce n’avoit eu aucune reproche de diffame, Or ne sçai-je que ce fut, ni qui l’enchanta, mais le duc n’eut mie sis devant la forteresse six jours quand elle lui fut rendue saine et entière, dont tout le pays fut émerveillé ; et en furent soupçonnés de trahison messire Girard de Sassegnies et un sien écuyer qui s’appeloit Robert de Marmaux. Ces deux en furent pris et encoulpés, et en moururent vilainement à Mons en Hainaut ; et ceux de Cambray abattirent le châtel d’Escandeuvre et emportèrent toute la pierre en Cambray, et en firent réparer et fortifier leur ville.

CHAPITRE CXIII.

Comment ceux de Douay et ceux de Lille issirent de leurs forteresses et ardirent tout le plat pays d’Ostrevant.

Après la prise et la destruction d’Escandeuvre, se retraist le duc Jean de Normandie en la cité de Cambray, et donna à une partie de ses gens d’armes congé ; et les autres envoya ès garnisons de Lille, de Douay et des autres forteresses voisines. Et avint, en cette même semaine que Escandeuvre fut prise, que les François qui dedans Douay se tenoient, issirent hors et les François avec eux ; et pouvoient être environ trois cents lances, et les conduisoit messire Louis de Savoye et messire Aymery de Poitiers, le comte de Gennève, le sire de Villers et le Gallois de la Baume avec le seigneur de Wauvrin et le sire de Wasiers ; et vinrent en celle chevauchée ardoir en Hainaut ce beau plein pays d’Ostrevant, et n’y demeura rien dehors les forteresses : dont ceux de Bouchaing furent moult courroucés, car ils véoient les feux et les fumières entour eux ; et si n’y pouvoient remède mettre. Si envoyèrent à Valenciennes en disant que, si de nuit ils vouloient issir environ cinq ou six cents armures de fer, ils porteroient grand dommage aux François qui étoient encore tous cois et logés au plein pays. Mais ceux de Valenciennes n’eurent point conseil de partir ni vuider leur ville : par ainsi n’eurent les François point d’encontre. Si ardirent-ils Anich et la moitié d’Ascons, Escaudain, Here, Somain, Denaing, Montegny, Warlin, Wargni, Aubregicourt, Saulz, Ruet, Neufville, le lieu Saint-Amand, et tous les villages qui en ce pays étoient ; et emmenèrent grand’pillage et grand’proie en leurs garnisons.

Et quand ceux de Douay furent retraits, les soudoyers de Bouchaing issirent hors et chevauchèrent et ardirent l’autre partie de la ville d’Ascon, qui se tenoit françoise, et tous les villages françois jusques aux portes de Douay, et la ville d’Esquerchin.

Ainsi que je vous ai ci-dessus devisé, les garnisons des frontières étoient pourvues et garnies de gens d’armes ; et souvent y avoit des chevauchées, des rencontres et des faits d’armes des uns aux autres, ainsi que en tels besognes appartient. Si avint en cette même saison que soudoyers allemands, qui se tenoient de par l’évêque de Cambray en la Malmaison, à deux lieues du Castel en Cambrésis, et marchissant d’autre part plus près de Landrecies dont le sire de Potelles, un appert chevalier, étoit capitaine et gardien, car le comte de Blois, quoiqu’il en fût sire, l’avoit rendu au comte de Hainaut, pourtant qu’il étoit françois, et le comte le tenoit en sa main et le faisoit garder pour les François, si avoient souvent le hutin ceux de la Malmaison et ceux de Landrecies ensemble : dont un jour saillirent hors de la Malmaison les dessus dits Allemands bien montés et bien armés, et vinrent courir devant la ville de Landrecies et accueillirent la proie, et l’emmenoient devant eux, quand les nouvelles et le haro en vinrent à Landrecies entre les Hainuyers qui là se tenoient. Adonc s’arma le sire de Potelles et fit armer ses compagnons, et montèrent à cheval et se partirent pour rescourre aux Allemands leur proie qu’ils emmenoient. Si étoit adonc le sire de Potelles tout devant, et le suivoient chacun qui mieux mieux. Il, qui étoit de grand’volonté et plein de hardiment, abaissa son glaive et écria aux François qu’ils retournassent, car c’étoit honte de fuir. Là avoit un écuyer allemand qu’on appeloit Albrecht de Cologne, appert homme d’armes durement, qui fut tout honteux quand il se vit ainsi chasser. Si retourna franchement et baissa son glaive, et férit cheval des éperons, et s’adressa sur le seigneur de Potelles, et le chevalier sur lui, tellement qu’il le férit sur la targe un si grand horion que le glaive vola en pièces ; et l’Allemand le consuivit par telle manière de son glaive roide et enfumé que oncques ne brisa ni ploya, mais perça la targe, les plates et l’auqueton, et lui entra dedans le corps et le poignit droit au cœur, et l’abattit jus de dessus son cheval navré à mort. Dont vinrent les compagnons Hainuyers, le sire de Bousies, Girard de Mastain, Jean de Mastain, et les autres qui de près le suivoient, qui s’arrêtèrent sur lui quand en ce parti le virent, et le regrettèrent durement ; et puis requirent les François fièrement et asprement en contrevengeant le seigneur de Potelles qui là gissoit navré à mort. Et combattirent et assaillirent si dur Albrecht et sa route qu’ils furent déconfits, morts et pris, ou peu en échappèrent ; et la proie rescousse et ramenée, et les prisonniers aussi, en Landrecies, et le sire de Potelles mort, dont tous les compagnons en furent courroucés durement.

CHAPITRE CXIV.

Comment François et Hainuyers s’entrecouroient sus les uns aux autres, et comment le pays de Hainaut étoit en grand’tribulation.

Après la mort du seigneur de Potelles, le sire de Floyon fut un grand temps gardien de la ville et du châtel de Landrecies ; et couroit souvent sur ceux de Bouchaing, de la Malmaison et du Castel en Cambrésis et des forteresses voisines, qui ennemies leur étoient. Ainsi couroient un jour les Hainuyers, un autre les François. Si y avoit souvent des rencontres, des escarmouches et des rués par terre des uns et des autres ; car au voir dire, tels besognes le requièrent. Si étoit le pays de Hainaut en grand’tribulation et en grand esmay ; car une partie de leur pays étoit arse et exillée ; et si sentoient encore le duc de Normandie sur les frontières, et ne savoient qu’il avoit empensé ; et si n’avoient aucunes nouvelles de leur seigneur le comte. Bien est voir qu’il avoit été en Angleterre où le roi et les barons l’avoient honoré et fêté ; et avoit fait et juré grands alliances au roi anglois ; et s’en étoit parti et allé en Allemagne devers l’empereur Louis de Bavière : c’étoit la cause pourquoi il séjournoit là tant. D’autre part messire Jean de Hainaut étoit allé en Brabant et en Flandre, et avoit montré au dit duc de Brabant et à Jaquemart d’Artevelle la désolation du pays de Hainaut, et comment les Hainuyers leur prioient qu’ils y voulsissent entendre et pourvoir de conseil. Les dessus dits lui avoient répondu que le comte ne pouvoit longuement demeurer, et lui revenu, ils étoient tous appareillés d’aller à tout leur pouvoir là où il les voudroit mener.

Or reviendrons-nous au duc de Normandie, et recorderons comme il assiégea ceux de Thun-l’Évêque.

CHAPITRE CXIX.

Comment le comte de Hainaut envoya de rechef messire Jean de Hainaut au dit duc pour lui requérir bataille, et quelle réponse il eut.

Quand le comte de Hainaut vit son conseil varier, et qu’ils n’étoient mie bien d’accord de passer la rivière d’Escaut et de combattre les François, si en fut durement courroucé. Si appela un jour son oncle messire Jean de Hainaut, et lui dit : « Bel oncle, vous monterez à cheval et chevaucherez selon cette rivière, et appellerez qui que ce soit homme d’honneur en l’ost françois ; et direz, de par moi, que je leur livrerai pont pour passer, mais que nous ayons trois jours de répit ensemble tant seulement pour le faire, et que je les vueil combattre, comment que ce soit. » Le sire de Beaumont, qui véoit son neveu en grand désir de combattre ses ennemis, lui accorda volontiers, et dit qu’il iroit et feroit le message. Si vint à son logis et s’appareilla bien et faiticement, lui troisième de chevaliers tant seulement, le sire de Fagnoelles et messire Flourent de Beaurieu, et un autre chevalier qui portoit son pennon devant lui, montés sur bons coursiers, et chevauchèrent ainsi sur le rivage d’Escaut.

Et avint que de l’autre part le sire de Beaumont aperçut un chevalier de Normandie qu’il connut par ses paremens ; si l’appela et dit : « Sire de Maubuisson, sire de Maubuisson, parlez à moi. » Le chevalier, qui se ouït nommer et qui aussi connut messire Jean de Hainaut, par le pennon dé ses armes qui étoit devant lui, s’arrêta et dit : « Sire, que plaît vous ? » — « Je vous prie, dit le sire de Beaumont, que vous veuilliez aller devers le roi de France, le duc de Normandie et leur conseil, et leur dites que le comte de Hainaut m’envoie ici pour prendre une trêve, tant seulement que un pont soit fait sur cette rivière, par quoi vos gens ou les nôtres la puissent passer pour nous combattre : et ce que le roi ou le duc de Normandie répondra, si le me venez dire ; car, je vous attendrai tant que vous serez revenu. » — « Par ma foi, dit le chevalier, volontiers. »

Atant se départit le sire de Maubuisson et férit cheval des éperons, et vint à la tente du roi de France, où le duc de Normandie étoit adonc personnellement, et grand’foison d’autres seigneurs. Le sire de Maubuisson salua le roi, le duc et tous les seigneurs, et relata son message bien et duement, ainsi qu’il appartenoit, et que chargé lui étoit. Quand il fut ouï et entendu, on lui répondit moult brièvement et lui dit-on : « Sire de Maubuisson, vous direz, de par nous, à celui qui ci vous envoie que, en tel état comme nous avons tenu le comte de Hainaut jusques à maintenant nous le tiendrons en avant, et lui ferons engager sa terre : ainsi sera-t-il guerroyé de deux côtés ; et quand bon nous semblera, nous entrerons en Hainaut si à point que nous parardrons tout son pays. »

Ces paroles, ni plus ni moins, rapporta le sire de Maubuisson à messire Jean de Hainaut qui là l’attendoit sur le rivage. Et quand la relation lui en fut faite, il dit au chevalier : « Grands mercis ! » Lors se partit et s’en revint arrière à leur logis, et trouva le comte de Hainaut son neveu qui jouoit aux échecs au comte de Namur. Le comte se leva sitôt qu’il vit son oncle, et lui demanda nouvelles. « Sire, dit messire Jean de Hainaut, à ce que je puis voir et considérer, le roi de France et son conseil prennent grand’plaisance en ce que vous séjournez ci à grands frais, et disent ainsi, qu’ils vous feront dépendre et engager toute votre terre ; et quand bon leur semblera, ils vous combattront, non à votre aise ni volonté, mais à la leur. » De ces réponses fut le comte de Hainaut tout grigneux, et dit qu’il n’iroit pas ainsi.

CHAPITRE CXL.

Comment le sire de Montmorency fut pris des Allemands, et bien quatre vingt gentils hommes qui étoient sous sa bannière.

Quand les François eurent tant chevauché qu’ils furent près du pont, et ils virent la grosse embûche qui étoit au devant du pont toute armée et ordonnée, et qui les attendoit en très bon convenant, si furent moult émerveillés ; et dirent entr’eux les aucuns qui regardèrent la manière : « Nous chassons trop follement et de léger ; si pourrons-nous plus perdre que gagner ». Donc retournèrent les plusieurs, et par espécial la bannière du seigneur de Saint Sauf-lieu, et le sire aussi ; et messire Charles de Montmorency et sa bannière chevaucha toudis avant, et ne voulut oncques reculer ; mais s’en vint de grand courage assembler aux Allemands, et les Allemands à lui et à ses gens. Là y eut de première venue durs rencontres et fortes joutes, et maint homme renversé d’un côté et d’autre. Ainsi qu’ils assembloient, les coureurs dessus nommés qui costiés les avoient s’en vinrent férir sur eux, et se boutèrent dedans, de plein eslai et de grand’volonté ; et aussi les François les reçurent moult bien.

Or vous dirai une grande appertise d’armes et un grand avis dont messire Regnault de Sconnevort usa à l’assembler, et que on doit bien tenir et recommander à sage fait d’armes. Il, qui étoit adonc en la fleur de sa jeunesse, fort chevalier et roide durement, bien armé et bien monté pour la journée, s’en vint assembler à la bannière du sire de Montmorency qu’il reconnut assez bien ; et s’avisa qu’il se viendroit éprouver à celui qui étoit plus prochain de sa bannière, car il pensoit bien que c’étoit le sire. Ainsi qu’il jeta son avis, il le fit, et férit son cheval des éperons, et passa par force la route, et s’en vint au seigneur de Montmorency, qui étoit dessous sa bannière, bien monté sur un bon coursier ; et le trouva en bon convenant, l’épée au poing, et combattant à tous lez, car il étoit aussi fort chevalier et grand durement ; et lui vint le sire de Sconnevort sur destre, et bouta son bras senestre au frein de son coursier, et puis férit le sien des éperons, en le tirant hors de la bataille, comme vite et fort chevalier. Le sire de Montmorency, qui bien se donna de garde de ce tour, se prit à défendre vassalment comme fort et hardi chevalier, pour soi délivrer de ce péril et des mains du seigneur de Sconnevort ; et féroit à tas de son épée sur le bassinet et sur le dos du seigneur de Sconnevort. Mais le sire de Sconnevort, qui bien étoit armé et monté, brisoit les coups à la fois et les recevoit moult vassalment. Et tant fit par son effort, voulût ou non le sire de Montmorency, qu’il le créanta prisonnier. Et les autres se combattoient ; et là furent bons chevaliers messire Arnoul de Randenroden, messire Henry de Kakeren, messire Thielemans de Saussy, messire Bastien de Warvasies et Candoelier son frère et messire Robert de Glennes qui prit un homme d’armes en bon convenant, qui s’armoit de gueules à trois faulx d’or. Et firent adonc tant les Allemands et leur route qu’ils obtinrent la place, et prirent bien quatre vingt prisonniers, tous gentils-hommes, dessous la bannière messire Charles de Montmorency ; et repassèrent le pont sans dommage, et vinrent en l’ost devant Tournay, et ralla chacun à sa partie ; et se désarmèrent, et puis allèrent voir les seigneurs, dont ils furent bien fêtés, le comte de Hainaut et messire Jean de Hainaut son oncle, et plusieurs autres grands seigneurs qui là étoient.

CHAPITRE CXLI.

Comment ceux de la garnison de Saint-Omer déconfirent trois mille Flamands qui étoient venus courre devant Saint-Omer.

De la prise messire Charles de Montmorency furent les François moult courroucés, mais amender ne le purent tant comme adoncques. Cette chose passa ; le siège se tint ; les prisonniers se rançonnèrent le plutôt qu’ils purent. Or vous recorderons d’une aventure qui avint aux Flamands que messire Robert d’Artois et messire Henry de Flandre gouvernoient, dont il en y avoit plus de soixante mille de la ville d’Ypres, de Popringhe, de Messines, de Cassel et de la châtellenie de Berg ; et se tenoient tous ces Flamands, dont les dessus dits étoient chefs, au val de Cassel logés en tentes et en trefs à grand arroi, pour contrester contre les garnisons françoises que le roi Philippe avoit envoyées à Saint-Omer, à Aire, à Saint-Venant et ès villes et forteresses voisines. Et se tenoient dedans Saint-Omer, de par le roi de France, le comte Dauphin d’Auvergne, le sire de Mercœur, le sire de Chalençon, le sire de Montagu, le sire de Rochefort, le vicomte de Thouars et plusieurs autres chevaliers d’Auvergne et de Limosin. Et dedans Aire et dedans Saint-Venant aussi en avoit grand’foison ; et issoient souvent hors et venoient escarmoucher aux Flamands : si gagnoient aucune fois, et aucune fois y perdoient.

Or avint un jour à ces Flamands qu’ils s’en vinrent, environ trois mille, tous légers et habiles compagnons, et s’avalèrent et issirent hors de leurs logis pour venir hutiner devant Saint-Omer ; et se boutèrent dedans les faubourgs, et brisèrent plusieurs maisons, et entendirent tellement au pillage qu’ils dérobèrent tout ce qu’ils trouvèrent. La noise et l’effroi monta en la ville de Saint-Omer : adonc s’armèrent les seigneurs qui laiens étoient, et aussi firent toutes leurs gens, et se partirent par une autre porte que par celle devant qui les Flamands étoient venus ; et pouvoient être entour six bannières et deux cent bassinets, et environ cinq cent bidaux tous à pied ; et chevauchèrent tout autour de Saint-Omer, ainsi qu’ils avoient guides qui bien les savoient mener, et vinrent tout à temps à ces Flamands, qui se ensonnioient de piller et rober tout ce qu’ils trouvoient en la ville d’Arques, qui est assez près de Saint-Omer, et étoient dedans épars, sans capitaine et sans arroi. Et voilà les François soudainement venus sur eux, lances abaissées, bannières déployées, et en bon convenant de bataille, et en écriant : « Clermont ! Clermont ! au Dauphin d’Auvergne ! » Lors entrèrent en ces Flamands, qui furent tous ébahis quand si près ils les virent d’eux, et ne tinrent ordonnance ni conroy ; mais fuit chacun, qui mieux mieux, et jetèrent tout jus ce que chargé avoient, et prirent les champs, et François après eux, tuans et abattans par monceaux et par troupeaux ; et dura cette chasse bien deux lieues. Et en y eut bien morts, des trois mille, dix-huit cents, et retenus quatre cents, qui furent amenés prisonniers à Saint-Omer.

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