Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 44)
CHAPITRE CXLII.
Comment une soudaine peur prit les Flamands environ minuit, tant que tous s’enfuirent chacun vers sa maison en grand’hâte.
Quand le demeurant qui échapper purent, furent venus en l’ost devers leurs compagnons, si contèrent leurs aventures aux uns et aux autres ; et vinrent les nouvelles à messire Robert d’Artois et à messire Henry de Flandre, qui peu les en plaignirent, mais dirent que c’étoit bien employé, car sans conseil et sans commandement ils y étoient allés. Or avint cette même nuit à tout leur ost généralement une merveilleuse aventure, ni oncques on n’ouït, je crois, parler ni recorder de si sauvage ; car, environ heure de minuit que ces Flamands gissoient en leurs tentes et dormoient, un si grand effroi et telle peur et hideur les prit généralement en dormant, que tous se levèrent en si grand’hâte et en telle peine qu’ils ne cuidoient jamais à temps être délogés ; et abattirent tentes et pavillons ; et troussèrent tout sur leurs charriots, en si grand’hâte que l’un n’attendoit point l’autre, et fuirent tous sans tenir voie, ni sentier, ni conroy. Et fut ainsi dit à messire Robert d’Artois et messire Henry de Flandre qui dormoient en leur logis : « Chers seigneurs, levez-vous bientôt et hâtivement et vous appareillez ; car vos gens s’enfuient, et nul ne les chasse, et ne sèvent à dire quelle chose ils ont, ni qui les meut à fuir. » Adonc se levèrent les deux seigneurs en grand’hâte, et firent allumer feux et grands tortis, et montèrent sur leurs chevaux, et s’en vinrent au devant d’eux, et leur dirent : « Beaux seigneurs, dites-nous quelle chose il vous faut qui ainsi fuyez : n’êtes-vous mie bien assur ? retournez, retournez, au nom de Dieu : vous avez grand tort quand ainsi fuyez, et nul ne vous chasse. » Mais quoiqu’ils fussent ainsi priés ni requis d’arrêter et de retourner, ils n’en firent compte, mais toujours fuirent ; et prit chacun le chemin vers sa maison, au plus droit qu’il put. Et quand messire Robert d’Artois et messire Henry de Flandre virent qu’ils n’en auroient autre chose, si firent trousser tout leur harnois et mettre à voiture, et s’en vinrent au siége devant Tournay ; et recordèrent aux seigneurs l’aventure des Flamands, dont on fut durement émerveillé ; et dirent les plusieurs qu’ils avoient été enfantosmés.
CHAPITRE CXLIII.
Comment à la requête et prière de madame Jeanne de Valois, sœur du roi de France et mère du comte de Hainaut, les deux rois firent traité de paix.
Ce siége de devant la cité de Tournay dura assez longuement, onze semaines trois jours moins : si pouvez bien croire et savoir qu’il y eut fait plusieurs escarmouches et paletis, tant à assaillir la cité comme ès chevauchées des compagnons bacheleureux l’un sur l’autre. Mais dedans la cité de Tournay avoit très bonne et sage chevalerie, envoyée en garnison de par le roi de France, si comme dessus est dit, qui tellement ensoignèrent et pensèrent que nul dommage ne s’y prit. Or n’est rien, si comme on dit, qui ne prenne fin.
On doit savoir que ce siége pendant, madame Jeanne de Valois, sœur au roi de France et mère au comte Guillaume de Hainaut, travailloit durement d’un ost en l’autre, afin que paix ou répit fût entre ces parties, par quoi on se départit sans bataille. Car la bonne dame véoit là de deux côtés toute la fleur et l’honneur de la chevalerie du monde : si eût vu trop ennuis, pour les grands périls qui en pouvoient venir, que bataille fut adressée entre eux. Et par plusieurs fois la bonne dame étoit chue aux pieds du roi de France son frère, en lui priant que répit ou traité d’accord fût pris entre lui et le roi anglois. Et quand la bonne dame avoit travaillé à ceux de France, elle s’en venoit à ceux de l’Empire, espécialement au duc de Brabant et au marquis de Juliers son fils qui avoit eu sa fille, et à messire Jean de Hainaut, et leur prioit que pour Dieu et pour pitié, ils voulsissent entendre à aucun traité d’accord, et avoier le roi d’Angleterre à ce qu’il y voulsit descendre.
Tant alla et tant procura la bonne dame entre ces seigneurs, avec l’aide et le conseil d’un gentil chevalier et sage, qui étoit moult bien de toutes les parties, qui s’appeloit messire Louis d’Angimont, que une journée de traiter fût accordée à lendemain, là où chacune des parties devoit envoyer quatre personnes suffisans pour traiter toutes bonnes voies pour accorder les dites parties, s’il plaisoit à Dieu, et souffrance de trois jours que l’un ne pouvoit ni devoit forfaire sur l’autre ; et se devoient assembler ces traiteurs en une chapelle séant en my les champs, qu’on appelle Esplechin. Lendemain, après messe et après boire, les traiteurs vinrent ensemble en la dite chapelle, et la dessus dite bonne dame avec eux. De la partie du roi de France y furent envoyés Jean le roi de Behaigne, Charles le comte d’Alençon, frère du roi, l’évêque de Liége, le comte de Flandre et le comte d’Armagnac.
De la partie du roi d’Angleterre y furent envoyés le duc de Brabant, l’évêque de Lincolle, le duc de Guerles, le marquis de Juliers et messire Jean de Hainaut.
CHAPITRE CXLIV.
Comment les deux rois firent trêves jusques à un an ; et comment le siége se départit de devant Tournay.
Quand ils furent venus à la dite chapelle, ils se saluèrent moult aimablement et fêtèrent grandement ; et après ils entrèrent en leur traitement. Toute cette première journée ces traiteurs traitèrent par plusieurs voies d’accord ; et toudis étoit la bonne dame, madame Jeanne de Valois, en my eux, qui moult humblement et de grand cœur leur prioit que chacune partie se voulût près prendre d’accorder. Toutefois cette première journée passa sans aucun certain accord : chacun s’en ralla en son lieu, sur convenant de revenir. Lendemain ils revinrent tous à la dite chapelle en tel point, et commencèrent à traiter comme devant, et chéirent sur aucunes voies assez accordables ; mais ce fut si tard que on ne les put escripre de jour. Si se partit le parlement adonc et créanta chacun de revenir là endroit, pour parfaire et accorder le remenant. Au tiers jour ces seigneurs revinrent à grand conseil. Là fut accordée une trêve à durer un an entièrement ; et devoit entrer tantôt entre ces seigneurs et ces gens qui là étoient d’une part et d’autre ; et entre ceux qui guerroyoient en Escosse et en Gascogne, en Poitou et en Saintonge, elle ne devoit entrer jusqu’à quarante jours ; dedans lesquels quarante jours chacune des parties le devoit faire savoir aux siens, sans nul engin. S’ils les vouloient tenir, si les tinssent, et si tenir ne les vouloient, si guerroyassent assez l’un l’autre. Mais France, Picardie, Bourgogne, Bretagne et Normandie la tenoient sans nulle exception. Et devoient les deux rois dessus nommés, chacun pour lui et au nom de lui, envoyer quatre ou cinq personnes notables, et le pape deux cardinaux en légation en la cité d’Arras ; et ce que ces parties ordonneroient, les deux rois le tiendroient et confirmeroient sans nul moyen. Et fut encore cette trêve présentée et accordée, sur cette condition que chacun devoit tenir paisiblement ce dont il étoit saisi.
Quand cette trêve fut accordée sur cette condition que dit est d’une part et d’autre, chacun s’en retourna en son ost : si le firent tantôt crier par tout l’ost d’une part et d’autre, dont les Brabançons eurent grand’joie, car ils avoient là logé et été un grand temps moult ennuis. Qui lendemain, sitôt que jour fut, eut vu tentes abattre, charriots charger, gens for-hâter, emblaver et entouiller, bien put dire : « Je vois un nouveau siècle. »
CHAPITRE CXLIX.
Comment le comte de Montfort alla à grand’foison de gens d’armes pour prendre Brest, et comment ceux de la ville se rendirent à lui.
Quand le comte de Montfort perçut qu’il avoit gens à plenté, il eut conseil d’aller conquérir par force ou par amour tout le pays, et détruire tous rebelles à son pouvoir. Puis issit hors de la cité de Nantes à grand ost : si se retraist pardevers un moult fort châtel qui sied d’un côté sur mer, qu’on appelle Brest ; et en étoit gardien et châtelain un gentil chevalier que on appeloit messire Garnier de Clisson, cousin au duc qui mort étoit, et cousin à messire Olivier de Clisson, un noble chevalier et un des plus hauts barons de Bretagne. Ainçois que le dit comte venist à Brest, il avoit si contraint tous ceux du commun pays, fors des forteresses, que chacun le suivoit à cheval ou à pied, que nul ne l’osoit laisser ; si que il avoit si grand ost que merveilles étoit. Quand il fut parvenu devant le châtel de Brest atout son ost, il fit appeler le chevalier, messire Garnier de Clisson dessus dit, par messire Hervey de Léon, qui là étoit venu avec lui, et requit au dit messire Garnier qu’il voulsist obéir à lui et rendre la ville et le châtel comme au duc de Bretagne et à son seigneur. Le chevalier répondit qu’il n’étoit point conseillé de ce faire, ni rien n’en feroit, ni ne le tiendroit à seigneur, si mandement n’en avoit et enseignes du seigneur à qui il devoit être par droit. Adonc se retraist le dit comte arrière, et défia le dit chevalier et ceux du châtel et de la ville.
Lendemain, quand il eut ouï messe, il commanda que tous fussent armés, et fit assaillir le château, qui moult étoit fort et bien pourvu et appareillé pour lui défendre ; et messire Garnier de Clisson, qui preux étoit, sage et hardi, fit aussi toutes ses gens armer, qui bien étoient trois cents armures de fer et bons combattans, et fit chacun aller à sa défense, là où il les avoit ordonnés et établis, et en prit environ quarante des plus hardis, et s’en vint hors du château jusques aux barrières pour les défendre s’il put, quand il vit les assaillans venir tous embataillés. À ce premier assaut eut très grand hutin et très durement trait et lancé, et tout plein de morts et de navrés de ceux de dehors ; et y fit le dit chevalier tant de beaux faits d’armes que on le devoit bien tenir pour preux. Mais au dernier, il y survint si grand’foison des assaillans, et si les semonnoit le comte si âprement, que chacun s’efforçoit et pénoit d’assaillir, et mettoit en aventure. Si que, au dernier, les barrières furent gagnées, et convint les derniers retraire vers la forteresse à grand meschef, car les assaillans se férirent entre eux et en tuèrent aucuns ; et le chevalier, qui y faisoit merveilles d’armes, les rescouoit ce qu’il pouvoit, et les mettoit à sauveté dedans la maître porte.
Quand ceux qui étoient sur la porte virent le grand meschef, ils eurent paour de perdre le château ; si laissèrent avaler le grand rastel, et encloirent le chevalier dehors, et aucuns de ses compagnons qui se combattoient fort à ceux de dehors. Là fut le bon chevalier à grand meschef et durement navré en plusieurs lieux, et ses compagnons, qui hors étoient forclos, presque tous morts ; ni oncques ne se voulut rendre prisonnier pour requête que on lui fit. Quand ceux du châtel virent le grand meschef là où le chevalier étoit, et comment il se défendoit, si s’efforcèrent de traire et de jeter de grosses pierres à faix, tant qu’ils firent les assaillans traire arrière, et resachèrent sus un peu le rastel, par quoi le chevalier entra dedans la porte durement blessé et navré en plusieurs lieux, et aucuns de ses compagnons, qui demeurés avec lui étoient, tous navrés aussi ; et les assaillans se retrairent arrière à leur logis, durement travaillés, et les aucuns blessés et navrés, et le comte de Montfort durement courroucé de ce que le chevalier lui étoit échappé.
Lendemain il fit faire et appareiller instrumens et engins pour plus fort assaillir le châtel, et bien dit qu’il ne s’en partiroit pour bien ni pour mal, s’il l’auroit à sa volonté. Au tiers jour après il entendit, par une espie, que le bon chevalier messire Garnier de Clisson étoit trépassé des plaies et des blessures qu’il avoit reçues en soi défendant, si comme voir étoit, dont ce fut pitié et dommage : si commanda tantôt que chacun s’armât pour recommencer l’assaut. Chacun à son commandement s’appareilla, au mieux qu’il put, et allèrent recommencer l’assaut moult vigoureusement. Et adonc le comte fit traire avant aucuns instrumens qui faits étoient, et grands merrains pour jeter outre les fossés pour venir au mur du châtel. Ceux de dedans se défendirent très durement de traire et jeter pierres, feu et pots pleins de chaux, jusques environ midi. Adonc les fit requérir le comte qu’ils se voulsissent rendre et le tenir à seigneur, et il leur pardonneroit son mautalent. Ils eurent conseil longuement, tant que le comte fit cesser l’assaut : au dernier, quand ils se furent longuement conseillés, ils se rendirent de plein accord au dit comte, sauf leurs corps, leurs membres et leur avoir. Si entra ledit comte dedans le châtel de Brest à peu de gens, et reçut la féauté de tous les hommes de la châtellenie, et y établit un chevalier pour châtelain en qui moult se fioit ; puis revint à ses tentes tout joyeux.
CHAPITRE CXLV.
Comment le roi anglois se partit ennuis de devant Tournay, et comment chacune des parties se dit avoir l’honneur de cette départie.
Ainsi, comme vous avez ouï, se départirent ces deux osts, par le travail et pourchas de cette bonne dame, que Dieu fasse pardon ! qui y rendit grand’peine ; et demeura la bonne cité de Tournay franche et entière, qui avoit été en très grand péril, car toutes leurs pourvéances failloient et n’en avoient mie pour trois jours ou pour quatre à vivre. Les Brabançons se mirent à raller hâtivement, car grand désir en avoient. Le roi anglois s’en partit moult ennuis, s’il eût pu amender et à sa volonté en fût ; mais il lui convenoit suir partie de la volonté des autres seigneurs et croire leur conseil. Le jeune comte de Hainaut et aussi messire Jean son oncle se fussent aussi bien ennuis accordés à cette partie, si ils eussent aussi bien sçu le convenant de ceux qui étoient dedans Tournay, comme le roi de France faisoit, et si ne fut ce que le duc de Brabant leur avoit dit en secret qu’il détenoit à grand’mésaise ses Brabançons, et, comment que fut, il ne les pouvoit tenir qu’ils ne dussent partir le jour ou lendemain, si accord ne faisoit.
Le roi de France et tout son ost se départit assez liement, car bonnement ils ne pouvoient plus demeurer là endroit, pour la punaisie des bêtes que on tuoit si près de leur logis, et pour le chaud qu’il faisoit ; et si pensoient en leur part avoir l’honneur de cette départie, si comme ils disoient, pour raison de ce qu’ils avoient rescousse et gardée d’être perdue la bonne cité de Tournay, et avoient fait départir cette grand’assemblée qui assiégée l’avoit, et rien n’y avoient fait, combien qu’ils y eussent grands frais mis et dépendus. Les autres seigneurs et ceux de leur partie pensoient aussi bien à avoir l’honneur de cette départie, pour raison de ce qu’ils avoient si longuement demeuré dedans le royaume et assiégé une des bonnes cités que le roi eût, et ars et gâté son pays chacun jour, lui sachant et voyant ; et point ne l’avoit secouru de temps ni d’heure, ainsi qu’il dut ; et au dernier il avoit accordé une trêve, ses ennemis séans devant sa cité, et ardans et gâtans son pays. Ainsi s’en vouloit chacune partie attribuer l’honneur : si en pouvez déterminer entre vous, qui avez ouï les faits et qui les sentez, ce qu’il vous en semble ; car de moi je n’en pense à nullui donner l’honneur plus à l’un que à l’autre, ni en faire partie : car je ne me connois mie en si grands affaires comme en faits et en maniemens d’armes.
CHAPITRE CXLVI.
Comment le roi Édouard s’en alla en Angleterre, et comment au parlement d’Arras les trêves furent alongées deux ans entre les deux rois.
Or se départirent les seigneurs du siége de Tournay et s’en ralla chacun en son lieu. Le roi anglois s’en revint à Gand devers sa femme, et assez tôt après il repassa la mer et toutes ses gens, excepté ceux qu’il laissa pour être au parlement à Arras. Le comte de Hainaut s’en ralla en son pays. Et eut adonc une moult noble fête à Mons en Hainaut et joutes de chevaliers, à laquelle messire Girard de Werchin, sénéchal de Hainaut, fut et jouta ; et y fut tellement blessé qu’il en mourut, dont ce fut dommage.
Le roi de France donna à toutes ses gens congé, et puis s’en vint jouer et rafraîchir en la ville de Lille ; et là le vinrent voir ceux de Tournay, lesquels le roi reçut moult liement et vit très volontiers, et leur fit grâce, pourtant que si bel et si vaillamment ils s’étoient tenus et défendus contre leurs ennemis et que rien on n’avoit pris ni conquêté sur eux. La grâce qu’il leur fit fut telle qu’il leur rendit franchement leur loi que perdue avoient de long temps, dont ils furent moult joyeux ; car messire Godemar du Fay et plusieurs autres chevaliers étrangers, devant lui, en avoient été gouverneurs : si firent entre eux prévôt et jurés, selon leur usage ancien.
Quand le roi eut ordonné à son plaisir une partie de ses besognes, il se partit de Lille et se mit au chemin devers France pour revenir à Paris. Or vint la saison que le parlement ordonné et institué en la cité d’Arras approcha : si y envoya le pape Clément VI en légation deux cardinaux, cestui de Naples et cestui de Clermont, qui de premier vinrent à Paris, où ils furent moult honorés du roi de France et des François ; et puis s’avalèrent devers Artois et jusques en la cité d’Arras.
À ce parlement, de par le roi de France, furent le comte d’Alençon, le duc de Bourbon, le comte de Flandre, le comte de Blois, et des prélats, l’archevêque de Sens, l’évêque de Beauvais, l’évêque d’Aucerre. De par le roi d’Angleterre, l’évêque de Lincolles, l’évêque de Duremmes, le comte de Varvich, qui étoit moult sage homme, messire Robert d’Artois, messire Jean de Hainaut et messire Henry de Flandre. Auquel parlement eut plusieurs traités et langages mis avant, et parlementèrent plus de quinze jours : mais rien n’y fut accordé ni affiné, car les Anglois demandoient et les François ne vouloient rien donner, fors tant seulement rendre la comté de Ponthieu, qui fut donnée à la roine Isabelle en mariage avec le roi d’Angleterre. Cette chose ne vouloient accorder les Anglois ni accepter. Si se départirent ces seigneurs de ce parlement, sans rien faire, fors tant que la trêve fût ralongée de deux ans. Ce fut tout ce que les cardinaux purent impétrer. Après ce, chacun s’en ralla isnellement en son lieu, et revinrent adonc les deux cardinaux parmi Hainaut, à la prière du comte, qui grandement les fêta en la ville de Valenciennes.
Or nous déporterons-nous de parler de la matière des deux rois tant que les trêves dureront, qui furent assez bien tenues, exceptées les marches lointaines ; et entrerons en la grand’matière et histoire de Bretagne, qui grandement renlumine ce livre pour les beaux faits d’armes et grands aventures qui y sont ramentues, si comme vous pourrez en suivant ouïr. Et pour ce que vous sachiez véritablement le commencement et la racine de cette guerre et dont elle se meut, je le vous dirai et déclarerai de point en point. Si en direz votre entente, et quelle cause et droit messire Charles de Blois eut au grand héritage de Bretagne et d’autre part le comte de Montfort qui en fit fait et partie contre lui, dont tant de rencontres, de batailles et d’autres grands faits d’armes sont avenus en la dite duché de Bretagne et ès marches voisines.
CHAPITRE CXLVII.
Comment le duc de Bretagne mourut sans hoir male, et comment le comte de Montfort fut reçu à Nantes à duc et à seigneur.
À savoir est que, quand les trêves furent accordées et scellées devant la cité de Tournay, tous les seigneurs et toutes manières de gens se délogèrent d’une part et d’autre. Si s’en ralla chacun en sa contrée. Le duc de Bretagne qui avoit été en l’ost, droit là devant Tournay, avec le roi de France, plus grossement et plus éloffément que nul des autres princes, s’en retourna vers son pays en intention d’y revenir : mais il ne put, car une maladie le prit sur le chemin, dont il le convint aliter et mourir, dont ce fut dommage ; car grands guerres et grands destructions de villes et de châteaux en avinrent entre les gens nobles et non nobles de son pays. Et pour chacun mieux informer pourquoi tous ces maux avinrent, j’en conterai aucune partie, ainsi que je sais, et que j’en ai enquis au pays mêmement, où j’ai été et conversé pour en mieux savoir la vérité, et à ceux aussi qui ont là été où je n’ai mie été, et qui ont vu et sçu ce que je n’ai mie pu voir et concevoir.
Ce duc de Bretagne, quand il trépassa de ce siècle, n’avoit nuls enfans, ni n’eut oncques de la duchesse sa femme, ni n’avoit en espérance d’en avoir. Si avoit un frère par son père qui avoit été, que on appeloit le comte de Montfort, qui vivoit adonc, et avoit cil à femme la sœur du comte Louis de Flandre. Ce duc de Bretagne avoit eu un autre frère germain de père et de mère, qui trépassé étoit. Si en étoit demeurée une jeune fille, laquelle le dit duc son oncle avoit mariée à messire Charles de Blois, mains-né fils du comte Guy de Blois et de la sœur du roi Philippe de France, qui adonc régnoit ; et lui avoit promis en mariage la duché de Bretagne après son décès, pourtant qu’il se doutoit que le comte de Montfort son frère ne voulsist clamer droit par proismeté après son décès, combien qu’il ne fût mie son frère germain. Et sembloit au dit duc que la fille de son germain frère devoit être par raison plus prochaine d’avoir la duché de Bretagne après son décès, que le comte de Montfort son frère de père. Et pourtant qu’il avoit toujours douté que le comte de Montfort n’enforçât après son décès le droit de sa jeune nièce par sa puissance, la maria-t-il au dit messire Charles de Blois, à cette intention que le roi Philippe, qui étoit son oncle, lui aidât mieux et plus volontiers à garder son droit encontre le dit comte de Montfort, s’il le vouloit entreprendre.
Si avint tout ce que le dit duc avoit toudis douté ; car si tôt que le comte de Montfort put savoir que le dit duc son frère fut trépassé sur le chemin de Bretagne, il se traist tantôt à Nantes, qui est le chef et la souveraine cité de Bretagne, et fit tant aux bourgeois et à ceux du pays environ, qu’il fut reçu comme seigneur et comme le plus prochain du duc son frère qui trépassé étoit ; et lui firent tous féauté et hommage, comme à duc de Bretagne et à seigneur.
Quand il eut pris la féauté des bourgeois de Nantes et du pays d’entour Nantes, il et la comtesse sa femme, qui bien avoit cœur d’homme et de lion, eurent conseil ensemble qu’ils tiendraient une grand’cour et fête solennelle à Nantes, et manderoient tous les barons et nobles de Bretagne et les conseils des bonnes villes et de toutes les cités, qu’ils voulsissent être et venir à cette cour, pour faire féauté à lui, comme à leur droit seigneur. Quand ce conseil fut accordé, ils envoyèrent grands messages par tous les seigneurs, les cités et les bonnes villes du pays.
CHAPITRE CXLVIII.
Comment ceux de Limoges reçurent le comte de Montfort comme droit seigneur ; et comment les barons de Bretagne ne voulurent venir à son mandement.
Cependant, et la fête attendant, il se partit de Nantes à grand’foison de gens d’armes, et s’en alla vers la bonne cité de Limoges ; car il savoit et étoit informé que le grand trésor que le duc son frère avoit amassé de long temps étoit là enfermé. Quand il vint là, il entra en la cité en grand bobant ; et fut noblement reçu des bourgeois, de tout le clergé et de la communauté de la cité ; et lui firent tous féauté, comme à leur droit seigneur ; et lui fut tout ce grand trésor délivré par le grand accord qu’il acquit aux bourgeois de la cité, par grands dons et promesses qu’il leur fit. Et quand il eut là tant fêté et séjourné qu’il lui plut, il s’en partit atout le grand trésor, et s’en revint droit à Nantes, là où madame sa femme étoit, qui eut grand’joie du grand trésor que son sire avoit trouvé. Si demeurèrent à Nantes tous cois, grand’fête demenans, jusques au jour que la fête devoit être et la grand’cour tenue ; et faisoient grands pourvéances pour cette grand’fête parfournir.
Quand le jour de cette fête fut venu, et nul n’y venoit, pour mandement que fait lui fut, fors un seul chevalier qu’on appeloit messire Hervey de Léon, noble homme et puissant, le comte de Montfort et la comtesse sa femme en furent durement courroucés et ébahis. Si firent leur fête par trois jours des bourgeois de Nantes et des bonnes gens de là entour, au mieux qu’ils purent ; et eurent grand dépit des autres qui n’eurent daigné venir à leur mandement. Et eurent conseil entre eux de retenir soudoyers à cheval et à pied, tous ceux qui venir voudraient, et de départir ce grand trésor que trouvé avoient, pour mieux venir le dit comte à son propos de la dite duché de Bretagne, et pour contraindre tous rebelles de venir à sa merci. À ce conseil se tinrent tous ceux qui là furent, chevaliers, clercs et bourgeois ; et furent retenus soudoyers venans de tous côtés, et largement payés ; tant qu’ils en eurent grand’plenté et à cheval et à pied, nobles et non nobles, de plusieurs pays.
CHAPITRE CXV.
Comment le duc de Normandie assiégea le châtel de Thun-l’Évêque, et comment ceux de dedans eurent trêves de quinze jours à lui rendre le châtel ou à lui combattre.
Entrementes que le duc de Normandie se tenoit en la cité de Cambray, le dessus dit évêque et les bourgeois du lieu lui remontroient comment les Hainuyers avoient pris et emblé le fort châtel de Thun ; et que par amour, et pour son honneur garder, et le profit du commun pays, il voulsist mettre conseil et entente au r’avoir ; car ceux de la garnison contraignoient durement le pays de là environ. Le duc y entendit volontiers, et fit de rechef semondre son ost, et mit ensemble grand’foison de seigneurs et de gens d’armes, qui se tenoient en Artois et en Vermandois, lesquels il avoit eu en sa première chevauchée. Si se partit de Cambray et s’en vint à toutes ses gens loger devant Thun, sur la rivière d’Escaut, en ces beaux plains au lez devers Ostrevant ; et fit le duc là amener et charger six grands engins de Cambray et de Douay, et les fit dresser et asseoir fortement devant la forteresse. Ces engins jetoient nuit et jour pierres et mangonneaux à grand’foison, qui enfondroient et abattoient les combles des tours, des chambres et des salles, et contraignirent par ce dit assaut durement ceux du chàtel ; et n’osoient les compagnons qui le gardoient demeurer en chambre et en salle qu’ils eussent, fors en caves et en celliers. Oncques gens d’armes ne souffrirent pour leur honneur en forteresse autant de peine ni de meschef que cils faisoient. Desquels étoit souverain capitaine un chevalier anglois qui s’appeloît messire Richard de Limosin, et aussi deux écuyers de Hainaut, frères au seigneur de Mauny, Jean et Thierry. Ces trois, dessus tous les autres, en avoient la charge, la peine et le faix, et tenoient les autres compagnons en vertu et en force, et leur disoient : « Beaux seigneurs, le gentil comte de Hainaut viendra un de ces jours à si grand ost contre les François, qu’il nous délivrera à toute honneur de ce péril et nous saura grand gré de ce que si franchement nous serons tenus. » Ainsi reconfortoient les trois dessus dits les compagnons qui n’étoient mie à leur aise ; car pour eux plus grever et plutôt amener à mercy, ceux de l’ost leur jetoient et envoyoient par leurs engins chevaux morts et bêtes mortes et puans pour eux empunaiser ; dont ils étoient là dedans en grand’détresse, car l’air étoit fort et chaud, ainsi qu’en plein été ; et furent contraints par cet état, plus que par autre chose. Finalement ils regardèrent et considérèrent entre eux que cette mésaise ils ne pouvoient longuement souffrir ni porter, tant leur étoit la punaisie abominable. Si eurent conseil et avis de traiter une trêve à durer quinze jours, et là en dedans signifier leur povreté à messire Jean de Hainaut, qui étoit régent et gardien de tout le pays, afin, qu’ils en fussent confortés ; et s’ils ne l’étoient, ils rendroient la forteresse au dit duc de Normandie.
Ce traité fut entamé et mis avant : le duc leur accorda, et mit en souffrance tous assauts, et leur donna trêves quinze jours, qui firent moult de bien aux compagnons du dit fort ; car autrement ils eussent été tous morts et empunaisés sans mercy, tant leur envoyoit-on de charognes pourries et d’autres ordures par les engins. Si firent tantôt partir Ostelart de Somaing pour le traité deviser, qui s’en vint à Mons en Hainaut, et trouva le seigneur de Beaumont qui avoit ouï nouvelles de son neveu le comte de Hainaut, qui revenoit en son pays, et avoit été devers l’empereur et fait grands alliances avec lui, aussi aux seigneurs de l’Empire, le duc de Guerles, le marquis de Juliers, le marquis de Blankebourch et tous les autres. Si informa le sire de Beaumont le dit écuyer Ostelart de Somaing, et lui dit bien que ceux de Thun-l’Évêque seroient bientôt confortés, mais que son neveu fût revenu au pays.
CHAPITRE CXVI.
Comment le comte de Hainaut fit son mandement à tous ses alliés pour aller secourir ceux de Thun-l’Évêque.
La trêve durant qui fut prise entre le duc de Normandie et les soudoyers de Thun, si comme vous avez ouï, revint le comte de Hainaut en son pays, dont toutes manières de gens furent réjouis, car moult l’avoient désiré. Si lui recorda le sire de Beaumont son oncle comment les choses étoient allées depuis son département, et à quelle puissance le duc de Normandie étoit entré et séjourné dans son pays, et ars et détruit tout par de-là Valenciennes, exceptées les forteresses. Si répondit le comte qu’il seroit bien amendé, et que le royaume de France étoit assez grand pour en avoir satisfaction de toutes ces forfaitures ; mais briévement il vouloit aller devant Thun-l’Évêque et conforter ses bonnes gens qui gissoient là si honorablement, et qui si loyalement étoient tenus et défendus.
Si fit le comte son mandement et ses prières en Brabant, en Guerles, en Juliers et en Allemagne, et aussi en Flandre devers son bon ami Artevelle ; et s’en vint le dit comte à Valenciennes, à grand’foison de gens d’armes, chevaliers et écuyers de son pays, et des pays dessus nommés ; et toudis lui croissoient gens. Et se partit de Valenciennes en grand arroy de gens d’armes, de charrois, de tentes, de trefs, de pavillons et de toutes autres pourvéances, et s’en vint loger à Nave sur ces beaux plains et ces beaux prés, tout contre val la rivière d’Escaut. Là étoient les seigneurs de Hainaut avec le dit comte et en bon arroy : premièrement messire Jean de Hainaut son oncle, le sire d’Enghien, le sire de Werchin sénéchal de Hainaut, le sire d’Antong, le sire de Ligne, le sire de Barbençon, le sire de Lens, messire Guillaume de Bailleul, le sire de Haverech, châtelain de Mons, le sire de Montegny, le sire de Marbais, messire Tliierry de Wallecourt, maréchal de Hainaut, le sire de la Hamède, le sire de Gomegnies, le sire de Roisin, le sire de Trasegnies, le sire de Brifeul, le sire de Lalain, le sire de Mastain, le sire de Sars, le sire de Wargni, le sire de Beaurieu et plusieurs autres chevaliers et écuyers, qui tous se logèrent de-lez leur seigneur. Assez tôt après y revint le jeune comte Guillaume de Namur moult étoffément à deux cents lances, et se logea aussi sur la rivière d’Escaut en l’ost du comte ; et après revinrent le duc de Brabant à bien six cents lances, le duc de Guerles, le comte de Mons, le sire de Fauquemont, messire Arnoul de Blakehen et grand’foison d’autres seigneurs et gens d’armes d’Allemagne et de Westphale. Si se logèrent tous, les uns après les autres, sur la rivière d’Escaut, à l’encontre de l’ost françois ; et étoient plantureusement pourvus de tous vivres qui leur venoient tous les jours de Valenciennes et du pays de Hainaut voisin à eux.
CHAPITRE CXVII.
Comment le roi Philippe envoya douze cents lances en l’ost de son fils, et assez tôt après y vint lui-même comme soudoyer.
Quand ces seigneurs se furent logés, ainsi que vous avez entendu, sur la rivière d’Escaut, et mis entre Nave et Ywis, le duc Jean de Normandie qui étoit d’autre part de la rivière, avecques lui moult belle gent d’armes, vit que l’ost du comte de Hainaut croissoit durement. Si signifia tout l’état au roi de France son père, qui se tenoit à Péronne en Vermandois, et étoit tenu plus de six semaines à grands gens. Lors fit le roi de rechef une semonce très espéciale, et envoya jusques à douze cents lances de bonnes gens d’armes en l’ost son fils ; et assez tôt après il y vint comme soudoyer du duc son fils ; car il ne pouvoit nullement venir à main armée sur l’Empire, si il voulait tenir son serment, ainsi qu’il fit ; pourquoi le duc son fils fut toudis chef et souverain de cette entreprise, mais il s’ordonnoit par le conseil du roi son père. Quand ceux de Thun-l’Évêque virent leur seigneur le comte de Hainaut venir si puissamment, si en furent moult joyeux ; et fut bien raison, car moult l’avoient désiré, et bien pensoient à en être délivrés.
Le quatrième jour après qu’ils furent là venus et hôtelés à ost, vinrent ceux de Valenciennes en grand arroy, desquels Jean de Vassy qui prévôt étoit pour le temps, se faisoit maître et gouverneur. Si très tôt que ceux de Valenciennes furent venus, on les envoya escarmoucher aux François sur la rivière de l’Escaut, pour ensonnier ceux de l’ost, et pour faire à ceux de la garnison de Thun voie. Là eut grand’escarmouche des uns aux autres et plusieurs carreaux traits et lancés, et maints hommes navrés et blessés. Entrementes qu’ils entendoient à paleter, les compagnons de Thun-l’Évêque, messire Richard de Limousin et les autres se partirent du châtel et se mirent en l’Escaut ; et leur appareilla-t-on bateaux et nacelles, en quoi on les alla quérir d’autre part le rivage. Si furent amenés en l’ost et devers le comte de Hainaut, qui liement et doucement les reçut et les honora moult du bon service qu’ils lui avoient fait, quand si longuement et à tel meschef ils s’étoient tenus en Thun-l’Évêque.
CHAPITRE CXVIII.
Comment Jaquemart d’Artevelle vint au secours du comte de Hainaut à plus de soixante mille Flamands ; et comment le dit comte envoya ses hérauts demander bataille au duc de Normandie.
Entrementes que ces deux osts étoient ainsi assemblés pour le fait de Thun-l’Évêque, et logés sur la rivière d’Escaut, les François devers France et les Hainuyers sur leur pays, couroient les fourreurs fourrer partout où trouver en pourroient d’un côté et d’autre : mais point ne s’entr’encontroient ni trouvoient, car la rivière d’Escaut étoit entre deux. Mais les François parardirent et coururent tout le pays d’Ostrevant, ce qui demeuré y étoit, et les Hainuyers tout le pays de Cambrésis.
Et là vint en l’aide du comte de Hainaut, et à sa prière, Jaquemart d’Artevelle à plus de soixante mille Flamands, tous bien armés, et se logèrent puissamment à l’encontre des François. Quand ils furent venus, moult en fut le comte de Hainaut lie, car son ost étoit grandement renforcé. Si manda par ses hérauts au duc de Normandie son cousin, que bataille se pût faire entre eux, et que ce seroit blâme pour toutes les parties, si grands gens d’armes qui là étoient se départoient sans bataille.
Le duc de Normandie répondit à la première fois qu’il en auroit avis. Cet avis et conseil fut si long que les hérauts adonc s’en partirent sans réponse certaine ; dont il avint que le tiers jour après, le comte de rechef y envoya, pour mieux savoir l’intention du dit duc et des François. Le duc répondit qu’il n’en étoit encore pas conseillé de combattre ni de y mettre journée ; et dit encore ainsi que le comte étoit trop hâtif. Quand le comte ouït ces paroles, si lui semblèrent un détriement : si manda tous les plus grands barons de son ost, et premièrement le duc de Brabant son grand seigneur et tous les autres en suivant ; et puis leur montra son intention et les réponses du duc de Normandie ; si en demanda à avoir conseil. Adonc regardèrent-ils chacun l’un l’autre et ne voulut nul répondre premier. Toute fois le duc de Brabant parla, pourtant que c’étoit le plus grand de l’ost et tenu le plus sage : si dit que, de faire un pont, ni de combattre aux François, il n’étoit mie d’accord ; car il savoit de certain que le roi anglois devoit prochainement passer la mer et venir assiéger la cité de Tournay : « Et lui avons, ce dit le duc, promis et juré foi, amour et aide de nous et des nôtres. Donc si nous combattions maintenant, et fortune fut contre nous, il perdroit son voyage, ni nul confort il n’auroit de nous ; et si la journée étoit pour nous, il ne nous en sauroit gré, car c’est son intention que jà sans lui, qui est chef de cette guerre, nous ne nous combattions au pouvoir de France. Mais quand nous serons devant Tournay, et il avec nous, et nous avec lui, et le roi de France sera d’autre part, ennuis se départiront si grands gens sans combattre. Si vous conseille, beau fils, que vous départez de ci, car vous y séjournez à grands frais ; et donnez congé à toutes manières de gens d’armes, et s’en revoist chacun en son lieu ; car dedans dix jours vous orrez nouvelles du roi d’Angleterre. »
À ce conseil se tint la plus grand’partie des seigneurs qui là étoient, mais il ne plut mie encore très bien au comte de Hainaut ; et pria aux seigneurs et aux barons tous en général qui là étoient qu’ils ne voulsissent pas encore départir : car ce seroit trop grandement, ce lui sembloit, contre son honneur, si les François n’étoient combattus ; et lui eurent tous en convent. À ces paroles issirent-ils de parlement et se retrait chacun en son logis. Trop volontiers se fussent partis ceux de Bruxelles et de Louvaing, car ils étoient si tanés que plus ne pouvoient ; et en parlèrent plusieurs fois au duc leur seigneur, et lui montrèrent qu’ils gissoient là à grands frais et rien n’y faisoient.