Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 45)
CHAPITRE CXX.
Comment le roi d’Angleterre monta sur mer pour venir en Flandre ; et comment il trouva les Normands qui lui gardoient le passage, et comment il ordonna ses batailles.
Nous nous tairons un petit à parler du duc de Normandie et du comte de Hainaut, et parlerons du roi d’Angleterre, qui s’étoit mis sur mer pour venir et arriver selon son intention en Flandre, et puis venir en Hainaut aider à guerroyer le comte de Hainaut son serourge contre les François. Ce fut le jour devant la veille Saint Jean-Baptiste, l’an mil trois cent quarante, qu’il nageoit par mer, à grand’et belle charge de nefs et de vaisseaux ; et étoit toute sa navie partie du hâvre de Tamise, et s’en venoit droitement à l’Escluse. Et adonc se tenoient entre Blankeberghe et l’Escluse et sur la mer messire Hue Kieret et messire Pierre Bahuchet et Barbevoire, à plus de sept vingt gros vaisseaux sans les hokebos ; et étoient bien, Normands, bidaux, Geiinevois et Picards, quarante mille ; et étoient là ancrés et arrêtés, au commandement du roi de France, pour attendre la revenue du roi d’Angleterre, car bien savoient qu’il devoit par là passer. Si lui vouloient dénéer et défendre le passage, ainsi qu’ils firent bien et hardiment, tant comme ils purent, si comme vous orrez recorder.
Le roi d’Angleterre et les siens, qui s’en venoient singlant, regardèrent et virent devers l’Escluse si grand’quantité de vaisseaux que des mâts ce sembloit droitement un bois : si en fut fortement émerveillé, et demanda au patron de sa navie quels gens ce pouvoient être : il répondit qu’il cuidoit bien que ce fût l’armée des Normands que le roi de France tenoit sur mer, et qui plusieurs fois lui avoient fait grand dommage, et tant que ars et robé la bonne ville de Hautonne et conquis Cristofle, son grand vaisseau, et occis ceux qui le gardoient et conduisoient. Donc répondit le roi anglois : « J’ai de long-temps désiré que je les pusse combattre ; si les combattrons, s’il plaît à Dieu et à Saint George ; car voirement m’ont-ils fait tant de contraires, que j’en veuil prendre la vengeance, si je y puis avenir. » Lors fit le roi ordonner tous ses vaisseaux et mettre les plus forts devant, et fit frontière à tous côtés de ses archers ; et entre deux nefs d’archers en y avoit une de gens d’armes ; et encore fit-il une bataille sur-côtière, toute pure d’archers, pour réconforter, si mestier étoit, les plus lassés. Là il y avoit grand’foison de dames d’Angleterre, de comtesses, baronnesses, chevaleleresses et bourgeoises de Londres, qui venoient voir la reine d’Angleterre à Gand, que vue n’avoient un grand temps, et ces dames fit le roi anglois bien garder et soigneusement, à trois cents hommes d’armes ; et puis pria le roi a tous qu’ils voulsissent penser de bien faire et garder son honneur ; et chacun lui enconvenança.
CHAPITRE CXXI.
Comment le roi d’Angleterre et les Normands et autres se combattirent durement ; et comment Cristofle le grand vaisseau fut reconquis des Anglois.
Quand le soi d’Angleterre et son maréchal eurent ordonné les batailles et leurs navies bien et sagement, ils firent tendre et traire les voiles contre mont, et vinrent au vent, de quartier, sur destre, pour avoir l’avantage du soleil, qui en venant leur étoit au visage. Si s’avisèrent et regardèrent que ce leur pouvoit trop nuire, et détrièrent un petit, et tournoyèrent tant qu’ils eurent vent à volonté. Les Normands qui les véoient tournoyer s’émerveiloient trop pourquoi ils le faisoient, et disoient : « Ils ressoignent et reculent, car ils ne sont pas gens pour combattre à nous. » Bien véoient entre eux les Normands, par les bannières, que le roi d’Angleterre y étoit personnellement : si en étoient moult joyeux, car trop le désiroient à combattre. Si mirent leurs vaisseaux en bon état, car ils étoient sages de mer et bon combattans ; et ordonnèrent Cristofle, le grand vaisseau que conquis avoient sur les Anglois en cette même année, tout devant, et grand’foison d’arbalétriers gennevois dedans pour le garder et traire et escarmoucher aux Anglois, et puis s’arroutèrent grand’foison de trompes et de trompettes et de plusieurs autres instrumens, et s’en vinrent requerre leurs ennemis. Là se commença bataille dure et forte de tous côtés, et archers et arbalétriers à traire et à lancer l’un contre l’autre diversement et roidement, et gens d’armes à approcher et à combattre main à main asprement et hardiment ; et parquoi ils pussent mieux avenir l’un à l’autre, ils avoient grands crocs et havets de fer tenans à chaînes ; si les jetoient dedans les nefs de l’un à l’autre et les accrochoient ensemble, afin qu’ils pussent mieux aherdre et plus fièrement combattre. Là eut une très dure et forte bataille et maintes appertises d’armes faites, mainte lutte, mainte prise, mainte rescousse. Là fut Cristofle le grand vaisseau auques de commencement reconquis des Anglois, et tous ceux morts et pris qui le gardoient et défendoient. Et adonc y eut grand’huée et grand’noise, et approchèrent durement les Anglois, et repourvurent incontinent Cristofle ce bel et grand vaisseau de purs archers qu’ils firent passer tout devant et combattre aux Gennevois.
CHAPITRE CXXII.
Comment les Anglois déconfirent les Normands qu’oncques n’en échappa pied que tous ne fussent mis à mort.
Cette bataille dont je vous parle fut félonneuse et très horrible ; car bataille et assaut sur mer sont plus durs et plus forts que sur terre : car là ne peut-on reculer ni fuir ; mais se faut vendre et combattre et attendre l’aventure, et chacun en droit soi montrer sa hardiesse et sa prouesse. Bien est voir que messire Hue Kieret étoit bon chevalier et hardi, et aussi messire Pierre Bahuchet et Barbevoire, qui au temps passé avoient fait maint meschef sur mer, et mis à fin maint Anglois. Si dura la bataille et la pestillence de l’heure de prime jusques à haute nonne. Si pouvez bien croire que ce terme durant il y eut maintes appertises d’armes faites ; et convint là les Anglois souffrir et endurer grand’peine, car leurs ennemis étoient quatre contre un et toutes gens de fait et de mer ; de quoi les Anglois, pour ce qu’il le convenoit, se pénoient moult de bien faire. Là fut le roi d’Angleterre de sa main très bon chevalier, car il étoit adonc en la fleur de sa jeunesse ; et aussi furent le comte Derby, le comte de Penbroche, le comte de Herfort, le comte de Hostidonne, le comte de Northantonne et de Glocestre, messire Regnault de Cobeham, messire Richard Stanford, le sire de Persy, messire Gautier de Mauny, messire Henry de Flandre, messire Jean de Beauchamp, le sire de Felleton, le sire de Brasseton, messire Jean Chandos, le sire de la Ware, le sire de Multon, et messire Robert d’Artois, qui s’appeloit comte de Richemont, et étoit de-lez le roi en grand arroy et en bonne étoffe, et plusieurs autres barons et chevaliers pleins d’honneur et de prouesse, desquels je ne puis mie de tous parler, ni leurs bienfaits ramentevoir. Mais ils s’éprouvèrent si bien et si vassalement, parmi un secours de Bruges et du pays voisin qui leur vint, qu’ils obtinrent la place et l’eau, et furent les Normands et tous ceux qui là étoient encontre eux, morts et déconfits, péris et noyés, ni oncques pied n’en échappa que tous ne fussent mis à mort. Cette avenue fut moult tôt sçue parmi Flandre et puis en Hainaut ; et en vinrent les certaines nouvelles dedans les deux osts devant Thun-l’Évêque. Si en furent Hainuyers, Flamands et Brabançois moult réjouis et les François tout courroucés. Or vous conterons du roi anglois comment il persévéra après la bataille faite.
CHAPITRE CXXIII.
Comment le comte de Hainaut, quand il sçut la venue du roi d’Angleterre, se partit de devant Thun-l’Évêque et s’en alla à Valenciennes ; et comment Jaquemart d’Artevelle prêcha et montra devant tous les seigneurs le droit que le roi anglois avoit en France.
Quand cette victoire, ainsi que dessus est dit, fut avenue au roi anglois, il demeura toute celle nuit, qui fut la veille de Saint Jean-Baptiste, sur mer en ses naves devant l’Escluse, en grand bruit et grand’noise de trompes et de nacaires, tabours, cornets et de toutes manières de menestrandies, tellement qu’on n’y ouït pas Dieu tonnant ; et là le vinrent voir ceux de Flandre qui étoient informés de sa venue. Si demanda le dit roi nouvelles aux bourgeois de Bruges de Jaquemart d’Artevelle ; et cils répondirent qu’il étoit à une semonce du comte de Hainaut contre le duc de Normandie à plus de soixante mille Flamands, Quand ce vint à lendemain, le jour de Saint Jean, le roi et toutes ses gens prirent port et terre, et se mit le roi tout à pied, et grand’foison de sa chevalerie, et s’en vinrent en tel état en pélerinage à Notre-Dame d’Ardenbourch. Là, ouït messe le roi et dîna, et puis monta à cheval et vint celui jour à Gand, où madame la roine sa femme étoit, qui le reçut à grand’joie ; et toutes les gens du roi et tout leur harnois vinrent cette part depuis petit à petit.
Le roi d’Angleterre avoit écrit et signifié sa venue aux seigneurs qui encore étoient à Thun-l’Évêque, devant les François. Si très tôt qu’ils surent qu’il étoit arrivé, et qu’il avoit déconfit les Normands, ils se délogèrent ; et donna le dit comte de Hainaut, à quel prière et mandement ils étoient venus, à toutes manières de gens congé, excepté les corps des seigneurs : mais ceux amena-t-il à Valenciennes ; et les fêta et honora grandement, par espécial, le duc de Brabant et Jaquemart d’Artevelle. Et là prêcha le dit d’Artevelle, emmy le marché, devant tous les seigneurs et ceux qui le purent ouïr, et montra de quel droit le roi d’Angleterre avoit eu la chalange de France, et aussi quelle puissance les trois pays avoient, c’est à savoir, Flandre, Hainaut et Brabant, quand ils étoient d’un accord et d’une alliance ensemble ; et fit tant adonc par ses paroles et son grand sens, que toutes manières de gens qui l’ouïrent et entendirent dire qu’il avoit grandement bien parlé et par grand’expérience ; et en fut de tous moult loué et prisé ; et dirent qu’il étoit bien digne de gouverner et exercer la comté de Flandre.
Après ces choses faites et devisées, les seigneurs se partirent là l’un de l’autre, et prirent un bref jour d’être ensemble à Gand de-lez le roi d’Angleterre : ce fut le huitième jour après. Et vinrent vers le roi anglois, qui les reçut à grand’chère, et les fêta moult liement, et aussi fit la roine d’Angleterre, Philippe de Hainaut, qui nouvellement étoit relevée d’un fils qui s’appeloit Jean, et fut depuis duc de Lancastre, de par madame Blanche sa femme, fille au duc de Lancastre, si comme vous orrez recorder avant en l’histoire. Adonc fut pris et assigné certain jour de parlement à être à Vilvort tous les seigneurs et leurs conseils et les conseils des bonnes villes de leurs pays. Si se partirent du roi d’Angleterre et s’en r’alla chacun en son lieu, attendant que le terme devoit venir pour être à Vilvort, si comme dessus est dit. Or vous conterons du roi de France et d’aucunes de ses ordonnances qu’il fit, depuis qu’il sçut que le roi anglois étoit arrivé en Flandre.
CHAPITRE CXXIV.
Comment le roi Philippe, quand il sçut l’arrivée du roi anglois, se partit de Thun-l’Évêque et envoya bonnes gens d’armes en garnison sur les frontières de Flandre.
Quand le roi Philippe de France sçut la vérité de son armée sur mer, comment ils avoient été déconfits, et que le roi anglois son adversaire étoit arrivé paisiblement en Flandre, si en fut durement courroucé, mais amender ne le put : si se délogea et se retraist vers Arras, et donna à une partie de ses gens congé, jusques à tant qu’il orroit autres nouvelles. Mais il envova messire Godemar du Fay à Tournay pour là aviser des besognes, et penser que la cité fût bien pourvue ; car il se doutoit plus des Flamands que d’autrui ; et mit le seigneur de Beaujeu en Mortaigne pour faire frontières contre les Hainuyers ; et envoya grand’foison de gens d’armes à Saint-Omer, et à Aire, et à Saint-Venant, et pourvéy suffisamment tout le pays sur les frontières de Flandre.
En ce temps régnoit un roi de Sicile qui s’appeloit Robert, et avoit la fame et la renommée d’être très grand astronomien, et défendoit tant comme il pouvoit au roi de France et à son conseil que point ne se combattît au roi anglois, car le dit roi anglois devoit être trop fortuné en toutes besognes ; et eût le dit roi Robert vu volontiers qu’on eût les dessus dits rois mis à accord et à fin de leur guerre ; car il aimoit tant la couronne de France que ennuis eût vu sa désolation. Si étoit le dit roi venu en Avignon devers le pape Clément et le collège, et leur avoit montré les périls qui pouvoient être en France, par le fait des guerres des deux rois ; et encore avec ce les avoit priés et requis qu’ils se voulsissent ensonnier d’eux appaiser, pourtant qu’il les véoit si émus en grand’guerre où nul n’alloit au devant. De quoi le pape Clément VI et les cardinaux lui en répondirent tout à point, et dirent qu’ils y entendroient volontiers, mais que les rois les en voulsissent ouïr.
CHAPITRE CXXIX.
Comment les soudoyers de Saint-Amand ardirent la ville de Hanon et violèrent l’abbaye ; et comment ils cuidèrent prendre l’abbaye de Vicogne ; et comment l’abbé y pourvéy de bon remède.
Le siége durant et tenant devant Tournay, issirent hors une matinée les soudoyers de Saint-Amand, dont il y en avoit grand’foison, et vinrent à Hanon qui se tient de Hainaut, et ardirent la ville et violèrent l’abbaye et détruisirent le moûtier et emmenèrent et emportèrent devant eux tout ce que mener et emporter en purent, et puis retournèrent à Saint-Amand. Assez tôt après se partirent les soudoyers dessus dits, et passèrent le bois de Saint-Amand, et vinrent jusques à l’abbaye de Vicogne pour l’ardoir et exiller ; et en fussent venus à leur entente, car ils avoient fait un grand feu contre la porte, pour l’ardoir et abattre à force ; mais un gentil abbé, qui laiens étoit pour le temps, y pourvéy de remède grand ; car quand il eut considéré le péril, il monta à cheval et partit par derrière, et chevaucha tous les bois à la couverte, et fit tant que moult hâtivement il vint à Valenciennes. Si réquit au prévôt de la ville et aux jurés, qu’on voulût prêter les arbalétriers de la ville pour aider à défendre sa maison ; et ils lui accordèrent volontiers. Si les emmena damp abbé avec lui, et passèrent derrière Raymes et les mit dedans ce bois qui regarde devers Pourcelet et sur la chaussée. Là commencèrent-ils à traire et à verser sur ces bidaux et Gennevois qui étoient devant la porte de Vicogne. Sitôt qu’ils sentirent ces sagettes qui leur venoient de dedans ce bois, si furent tous effrayés et se mirent au retour, chacun qui mieux mieux : ainsi fut l’abbaye de Vicogne sauvée.
En ce temps étoit le comte de Lisle en Gascogne, de par le roi de France, qui y faisoit la guerre et avoit jà pris et reconquis tout le pays d’Aquitaine ; et y tenoit les champs à plus de six mille chevaux, et avoit assiégé Bordeaux par terre et par eau. Si étoit avec ledit comte toute la fleur de chevalerie des Marches de Gascogne, le comte de Pierregort, le comte de Cominges, le comte de Carmaing, le vicomte de Villemur, le vicomte de Bruniquel, le sire de la Barde et plusieurs autres barons et chevaliers ; et n’étoit nul, de par le roi anglois, qui leur deveât leurs chevauchées, fors tant que les forteresses anglesches se tenoient et défendoient à leur pouvoir. Et là dedans ce pays avinrent moult de beaux faits d’armes, desquels nous vous parlerons ci-après, quand temps et lieu sera. Mais nous retournerons encore un petit aux besognes qui avinrent en Escosse, le siége durant devant Tournay.
CHAPITRE CXXV.
Comment le roi d’Angleterre tint son parlement à Vilvort où ceux de Flandre, de Hainaut, et de Brabant jurèrent en la main dudit roi à eux entr’aider à jamais contre qui que ce fût.
Or retournerons au parlement qui fut à Vilvort, si comme dessus est dit. À ce parlement qui fut à Vilvort furent tous ces seigneurs ci-après nommés : premièrement le roi Édouard d’Angleterre, le duc Jean de Brabant, le comte de Hainaut, messire Jean de Hainaut son oncle, le duc de Guerles, le marquis de Juliers, le marquis de Blankebourch, le marquis de Misse et d’Eurient, le comte de Mons, messire Robert d’Artois, le sire de Fauquemont, messire Guillaume de Duvort, le comte de Namur, Jaquemart d’Arlevelle, et grand’foison d’autres seigneurs, et de toutes les bonnes villes de Flandre, de Brabant et de Hainaut, trois ou quatre vaillans bourgeois de chacune par manière de conseil. Là furent parlementés et conseillés plusieurs avis et statuts entre les seigneurs et leurs pays ; et accordèrent et scellèrent les trois pays, c’est à savoir, Flandre, Hainaut et Brabant, qu’ils seroient de ce jour en avant aidans et confortans l’un l’autre en tous cas et en tous affaires ; et s’allièrent par certaines convenances, que, si l’un des trois pays avoit à faire contre qui que ce fût, les deux autres le devoient aider, et s’il avenoit qu’ils fussent en discord ni en guerre au temps à venir les deux ensemble, le tiers y devoit mettre bon accord, et s’il n’étoit fort pour ce faire, il s’en devoit retraire au roi d’Angleterre, en qui main ces convenances et alliances étoient dites et jurées à tenir fermes et estables, qui comme ressort les devoit apaiser ; et furent plusieurs statuts là jurés, écrits et scellés, qui depuis se tinrent trop mal. Mais toutes fois, par confirmation d’amour et d’unité, ils ordonnèrent à faire forger une monnoie coursable dedans les dits trois pays, que on appeloit compagnons ou alliés.
Sur la fin du parlement, il fut dit et arrêté et regardé pour le meilleur que, environ la Magdelaine, le roi anglois s’émouveroit et viendroit mettre le siège devant la cité de Tournay, et là y devoient être tous les seigneurs dessus nommés, avec leur mandement de chevaliers et d’écuyers, et le pouvoir des bonnes villes. Si se partirent sur cet état pour eux retraire en leur pays et appareiller suffisamment, selon ce qu’il appartenoit, pour être mieux pourvus quand le jour et le terme viendroit qu’ils devroient être devant Tournay.
CHAPITRE CXXVI.
Comment le roi Philippe envoya très notable chevalerie en la cité de Tournay pour la garder et garnir de pourvéances, pour ce que le roi anglois la devoit assiéger.
Or sçut le roi Philippe, assez tôt après le département de ces seigneurs qui à Vilvort avoient été, la plus grand’partie de l’ordonnance de ce parlement, et tout l’état et comment le roi anglois devoit venir assiéger la cité de Tournay. Si s’avisa qu’il la conforteroit tellement et y envoieroit si bonne chevalerie que la cité seroit toute sûre et bien conseillée. Si y envoya droitement fleur de chevalerie, le comte Raoul d’Eu, connétable de France, et le jeune comte de Ghines son fils, le comte de Foix et ses frères, le comte Aymeri de Narbonne, messire Aymart de Poitiers, messire Geoffroy de Chargny, messire Girard de Montfaucon, ses deux maréchaux messire Robert Bertrand et messire Mathieu de Trie, le seigneur de Cayeux, le sénéchal de Poitou, le seigneur de Chastillon et messire Jean de Landas. Cils avoient avec eux chevaliers et écuyers preux en armes et très bonnes gens. Si leur pria le dit roi chèrement qu’ils voulsissent si bien penser et soigner de Tournay que nul dommage ne s’en prît, et ils lui enconvenancèrent.
Adonc se partirent-ils d’Arras et du roi de France, et chevauchèrent tant par leurs journées, qu’ils vinrent à Tournay. Si y trouvèrent messire Godemar du Fay, qui par avant y avoit été envoyé, qui les reçut liement ; et aussi firent tous les hommes de la ville. Assez tôt après qu’ils furent venus, ils regardèrent et firent regarder aux pourvéances de la cité, tant en vivres comme en artillerie, et en ordonnèrent bien et à point, selon ce qu’il convenoit ; et y firent amener et charrier du pays voisin grand’foison de blés et d’avoines et de toutes autres pourvéances, tant que la cité fut en bon état, pour la tenir un grand temps. Or retournons au roi d’Angleterre qui se tenoit à Gand, de-lez la roine sa femme, et entendoit à ordonner ses besognes.
CHAPITRE CXXVII.
Comment le roi d’Angleterre se partit de Gand et alla mettre le siège devant la cité de Tournay.
Quand le terme dut approcher que les seigneurs dessus nommés se devoient trouver devant Tournay, et que les blés commençoient à murir, le roi anglois se partit de Gand à moult belles gens d’armes de son pays, sept comtes, deux prélats, vingt-huit bannerets, et bien deux cents chevaliers ; et étoient Anglois quatre mille hommes d’armes et neuf mille archers, sans la piétaille. Si s’en vint et passa, et tout son ost, parmi la ville d’Audenarde, et puis passa la rivière de l’Escaut, et s’en vint loger devant Tournay à la porte que on dit de Saint-Martin, au chemin de Lille et de Douay. Assez tôt après, vint son cousin le duc de Brabant, à plus de vingt mille hommes, chevaliers et écuyers, et les communes de ses bonnes villes ; et se logea le dit duc devant Tournay ; et comprenoit son ost grand’quantité de terre ; et étoient les Brabançons logés au Pont à Rièse contre val l’Escaut, mouvant de l’abbaye Saint-Nicholas, revenans vers les près et la porte Valenciennoise. Après étoit le comte Guillaume de Hainaut avec la belle chevalerie de son pays ; et avoit grand’foison de Hollandois et de Zélandois qui le gardoient de près, et servoient ainsi que leur seigneur ; et étoit le comte de Hainaut logé entre le duc de Brabant et le roi d’Angleterre. Après étoit Jaquemart d’Artevelle à plus de soixante mille Flamands, sans ceux d’Ypres, de Popringhe, de Cassel et de la châtellenie de Berghe, qui étoient envoyés d’autre part, ainsi que vous orrez, ci-après ; et étoit logé Jaquemart d’Artevelle à la porte Sainte-Fontaine, d’une part de l’Escaut et d’autre ; et avoient les Flamand fait un pont de nefs sur l’Escaut, pour aller et venir à leur aise. Le duc de Guerles, le marquis de Juliers, le marquis de Blankebourch, le marquis de Misse et d’Eurient, le comte de Mons, le comte de Saulmes, le sire de Fauquemont, messire Arnoul de Blankehen et tous les Allemands étoient logés d’autre part devers Hainaut, et pouvoient aller de l’un ost en l’autre. Ainsi étoit la cité de Tournay assiégée et environnée de tous lez et de tous côtés, ni nul n’en pouvoit partir, entrer ni aller, que ce ne fût par congé, et qu’il ne fût vu et aperçu de ceux de l’ost, de quelque côté que ce fût.
CHAPITRE CXXVIII.
Comment le comte de Hainaut se partit du siége de Tournay atout cinq cents lances et ardit plusieurs villages ; et comment les Flamands assaillirent ceux de Tournay.
Ce siége fait et arrêté devant la cité de Tournay, si comme vous avez ouï, dura longuement ; et étoit l’ost de ceux de dehors bien pourvu et avitaillé de tous vivres et à bon marché, par ils leur venoient de tous les côtés par terre et par yaue. Si y eut, le siège durant là environ, plusieurs belles appertises d’armes, car le comte de Hainaut, qui étoit hardi et entreprenant, avoit si pris en cœur cette guerre, combien que de premier il en fut moult froid, que c’étoit celui par qui se mettaient sus toutes les envayes et les chevauchées ; et se partit de l’ost à une matinée ; à bien cinq cents lances, et s’en vint passer dessous Lille, et ardit la bonne ville de Seclin et grand’foison de villages là environ ; et coururent ces coureurs jusques dedans les faubourgs de Lens en Artois. Tout ce fut recordé au roi Philippe son oncle, qui se tenoit à Arras ; si en fut moult courroucé, mais amender ne le put tant qu’à cette fois.
Encore après cette chevauchée en remit le dit comte une sus, et chevaucha adonc devers la bonne ville d’Orchies. Si fut prise et arse, car elle n’étoit point fermée, et Landas et La Celle et plusieurs autres villages qui sont là en ce contour ; et coururent tout le pays où ils eurent très grand pillage, et puis s’en revinrent arrière au siège de Tournay
D’autre part les Flamands assailloient souvent eëux de Tournay, et avoient fait en nefs sur l’Escaut beffrois et atournemens d’assauts ; et venoient heurter et escarmoucher presque tous les jours à ceux de Tournay. Si en y avoit de sevrés des uns et des autres, et se mettaient à grand’peine les Flamands de conquérir et dommager Tournay, tant avoient pris la guerre en cœur. Et on dit, et voir est, qu’il n’est si felle guerre que de voisins et d’amis.
Entre les assauts que les Flamands firent, il y en eut un qui dura un jour tout entier. Là eut mainte appertise d’armes faite ; car tous les seigneurs et les chevaliers qui en Tournay étoient furent à cet assaut ; et étoit le dit assaut en nefs et en vaisseaux à ce appareillés de long temps, pour ouvrir et rompre les barrières de la poterne de l’arche ; mais elles furent si bien défendues que les Flamands n’y conquirent rien ; ainçois perdirent une nef toute chargée de gens, dont il en eut plus de six vingts noyés, et retournèrent au soir tous lassés et travaillés.
CHAPITRE CXXX.
Comment les seigneurs qui étoient demeurés en Escosse capitaines, par le commandement du roi de France, recouvrèrent plusieurs forteresses en Escosse et coururent en Angleterre trois journées loin.
Vous devez savoir que messire Guillaume de Douglas, fils du frère à messire Jacques de Douglas qui demeura en Espagne, si comme dit est ci-dessus, le jeune comte de Moret, le comte de Patris, le comte de Surlant, messire Robert de Versy, messire Simon Fraisel et Alexandre de Ramesay, étaient demeurés capitaines du remenant d’Escosse, et se tenoient et tinrent longuement en ces forêts de Ghedours, par hiver temps et par été, par l’espace de sept ans et plus, comme très vaillans gens ; et guerroyoient toujours les villes et les forteresses où le roi Édouard avoit mis ses gens et ses garnisons ; et souvent leur avenoient de belles aventures et périlleuses, desquelles ils se partoient à leur honneur : par quoi on les doit bien compter entre les preux ; et aussi fait-on.
Si advint, en ce temps que le roi anglois étoit par deçà et guerroyoit le royaume de France, et séoit devant Tournay, que le roi Philippe envoya gens en Escosse, qui arrivèrent en la ville de Saint-Jehan ; et prioit adonc le roi de France à ces dessus nommés d’Escosse qu’ils voulussent émouvoir et faire guerre si grande sur le royaume d’Angleterre, qu’il convint que le roi anglois s’en r’allât outre, et défit son siége de devant Tournay, et leur promit aider de puissance de gens et d’avoir. Si que, en ce temps que le siége fut devant Tournay, ces seigneurs d’Escosse se pourvurent, à la requête du roi de France, pour une grand’chevauchée sur les Anglois. Quand ils furent bien pourvus de grands gens ainsi qu’il leur falloit, ils se partirent de la forêt de Gedeours, et allèrent par toute Escosse reconquérir des forteresses celles qu’ils purent ravoir, et passèrent outre la bonne cité de Bervich et la rivière de Thyne, et entrèrent au pays de Northonbrelande qui jadis fut royaume. Là trouvèrent bêtes grasses en grand’foison : si gâtèrent tout le pays, et ardirent jusques à la cité de Duremme, et assez outre ; puis s’en retournèrent par un autre chemin, gâtant et ardant le pays, tant qu’ils détruisirent bien en cette chevauchée trois journées loin du pays d’Angleterre, et puis rentrèrent dedans le pays d’Escosse, et reconquirent toutes les forteresses que les Anglois tenoient, hormis la bonne cité de Bervich et trois autres forts châteaux, qui leur faisoient trop grand ennui et souvent, par les vaillans gens qui les gardoient et le pays d’entour aussi. Et sont encore ces trois châteaux si forts, que à peine pourroit-on trouver si forts en nul pays ; et appelle-t-on l’un Sturmeling, l’autre Rosebourch et le tiers et le souverain d’Escosse Haindebourch. Le châtel d’Haindebourch sied sur une haute roche, par quoi on voit tout le pays d’environ ; et est la montagne si roide que à peine y peut un homme monter, sans reposer deux fois ou trois, et aussi un cheval à demie charge ; et étoit celui adonc qui faisoit plus de contraires à ces seigneurs d’Escosse et à leurs gens ; et en étoit châtelain et gardien pour le temps un vaillant chevalier anglois qui s’appeloit messire Gautier de Limosin, frère germain de messire Richard de Limosin qui si vaillamment se tint et défendit à Thun-l’Évêque contre les François.
CHAPITRE CXXXI.
Comment messire Guillaume de Douglas prit le fort château de Haindebourch par grand engin et par grand’soubtiveté.
Or avint, en ce temps que le siége se tenoit devant Tournay, et que ces seigneurs d’Escosse, si comme dessus est dit, chevauchoient parmi le pays d’Escosse, reconquérant les forteresses à leur loyal pouvoir, que messire Guillaume de Douglas s’avisa d’un grand fait et périlleux et d’une grand’soubtiveté, et la découvrit à aucuns de ses compagnons, au comte Patris, à messire Simon Fresel, qui avoit été maître et gardien du roi David d’Escosse, et à Alexandre de Ramesay, qui tous s’y accordèrent et se mirent en cette périlleuse aventure avec le bon chevalier dessus dit ; et prirent bien deux cents compagnons de ces Escots sauvages, pour faire une embûche, ainsi que vous orrez. Ces quatre seigneurs et gouverneurs de tous les Escots, qui savoient la pensée l’un de l’autre, entrèrent en mer à toute leur compagnie, et firent pourvéance d’avoine, de blanche farine, de charbon et de feures ; puis arrivèrent paisiblement à un port qui étoit à trois lieues près de ce fort châtel de Haindebourch, qui les contraignoit plus et grévoit que tous les autres. Quand ils furent arrivés, ils issirent hors par nuit, et prirent dix ou douze des compagnons ès quels ils se confioient le plus, et se vêtirent de povres cotes déchirées et de povres chapeaux, en guise de povres marchands, et chargèrent douze petits chevalets de douze sacs, les uns remplis d’avoine, les autres de farine, et les autres de charbon et de feures, et envoyèrent leurs autres compagnons embûcher en une vague abbaye et gâtée, là où nul ne demeuroit, et étoit assez près du pied de la montagne sur quoi le châtel séoit. Quand jour fut, ces marchands, qui étoient couvertement armés, s’émurent et mirent à chemin vers le châtel atout les chevalets chargés, ainsi que vous avez ouï. Quand ils vinrent au milieu de la montagne, qui étoit si roide comme vous oyez, le dit messire Guillaume et messire Simon Fresel allèrent devant, et firent tant qu’ils vinrent jusqu’au portier, et lui dirent qu’ils avoient amené en grand’paour bled, avoine et charbon, et s’ils en avoient mestier ils leur vendroient volontiers et à bon marché. Le portier répondit que voirement en auroient-ils bon mestier en la forteresse, mais il étoit si matin qu’il n’oseroit éveiller le seigneur de la forteresse ni le maître d’hôtel, mais qu’ils les fissent venir avant et il leur ouvriroit la première porte. Et cils l’ouïrent volontiers, et firent passer avant tout bellement les autres avec leur charge, et entrèrent tous en la porte des barrières qui leur fut ouverte. Messire Guillaume de Douglas avoit bien vu que le portier avoit toutes les clefs de la grand’porte du châtel ; et avoit couvertement demandé au portier laquelle défermoit la grand’porte et laquelle le guichet. Quand la porte des barrières fut ouverte, si comme vous avez ouï, ils mirent dedans les chevalets, et en déchargèrent deux, qui portoient le charbon, droitement sur le seuil de la porte, afin que on ne la pût reclorre ; puis prirent le portier et le tuèrent si paisiblement qu’oncques ne dit mot, et prirent les chefs et deffermèrent les portes du château : puis corna le dit messire Guillaume de Douglas un cor, et jetèrent lui et ses douze compagnons leurs cotes déchirées jus, et renversèrent les autres sacs de charbon au travers de la porte, parquoi on ne la put clorre. Quand les autres compagnons, qui étoient embûchés assez près de là, ouïrent le cor, ils saillirent hors de l’embûchement et coururent contre mont la voie du châtel, tant qu’ils purent.
La guette du châtel, qui dormoit adonc, s’éveilla au son du cor, et vit gens monter hâtivement contre mont le châtel tous armés : si commença à corner et à crier tant qu’il put : « Trahi ! trahi ! seigneurs, trahi ! armez-vous tôt et appareillez, car vez-ci gens d’armes qui approchent cette forteresse. » Adonc s’éveilla le châtelain et tous ceux de laiens, qui s’armèrent sitôt qu’ils purent, et vinrent tous accourans à la porte pour la refermer, mais on leur devéa ; car messire Guillaume et ses douze compagnons leur défendirent.
Adonc monteplia grand hutin entre eux ; car ceux du châtel eussent volontiers la porte refermée pour leurs vies sauver : car ils apercevoient bien qu’ils étoient trahis, et ceux qui avoient bien accompli leur emprise et leur désir se penoient tant qu’ils pouvoient du tenir ; et tant firent par leur prouesse qu’ils tinrent l’entrée, tant que ceux de l’embûche furent parvenus à eux. Lors se commencèrent à ébahir ceux du châtel, car ils virent bien qu’ils étoient surpris : si s’efforcèrent de défendre le châtel et de leurs ennemis remettre hors s’ils eussent pu, et firent tant d’armes que merveilles étoit à regarder, et par espécial messire Gautier de Limosin qui bien y besognoit, car il étoit mestier. Mais au dernier leur défense ne les put sauver, combien qu’ils tuèrent et navrèrent aucuns de ceux de dehors, que le dit messire Guillaume de Douglas et ses compagnons ne gagnassent le fort château par force, et occirent le plus de ceux qui le gardoient, excepté le châtelain et six écuyers qu’ils prirent à mercy. Si demeurèrent laiens tout le jour ; puis y établirent châtelain un gentilhomme du pays bon écuyer qui s’appeloit Simon de Wileby et avec lui grand’foison de bons compagnons, tous hommes de fief du roi d’Escosse. Ainsi fut repris le fort châtel de Haindebourch en Escosse ; et en vinrent les certaines nouvelles au roi anglois, tandis qu’il séoit devant Tournay : auquel siége nous retournerons, car il est heure.
CHAPITRE CXXXII.
Comment ceux de Tournay mirent hors de la cité toutes povres gens ; et comment le roi de France fit son mandement pour les secourir.
Vous avez ci-dessus bien ouï recorder comment le roi d’Angleterre avoit assiégé la bonne cité de Tournay, et moult la contraignoit ; car il avoit en son ost plus de six vingt mil hommes d’armes, parmi les Flamands, qui s’acquittoient bien de l’assaillir ; et l’avoient les assiégeurs tellement environnée de tous côtés, que rien ne leur pouvoit venir, entrer, ni issir, qu’il ne fût tantôt hapé et aperçu. Et pour ce que les pourvéances de la cité commencèrent à amenrir, les seigneurs de France qui là étoient firent vuider toutes manières de povres gens, qui pourvus n’étoient pour attendre l’aventure, et les mirent hors à plein jour, hommes et femmes, et passèrent parmi l’ost du duc de Brabant, qui leur fit grâce ; car il les fit conduire sauvement tout outre l’ost.
Le roi anglois entendit par ceux et par autres que la cité étoit durement étreinte : il en fut joyeux, et pensa bien qu’il la conquerroit, combien longuement ni quels frais il y mît.
D’autre part le roi de France qui se tenoit à Arras, et fut toute la saison, entendit que ceux de Tournay étoient moult contraints, et qu’ils avoient grand mestier d’étre confortés. Si s’ordonna à ce qu’il les conforteroit, à quel meschef que ce fût ; car il ne vouloit mie perdre une telle cité que Tournay étoit. Si fit un très grand mandement par tout son royaume, et aussi une grand’partie dedans l’Empire, tant qu’il eut le roi Jean de Behaigne, le duc de Lorraine, le comte de Bar, l’évêque de Metz, l’évêque de Verdun, le comte de Montbéliar, messire Jean de Châlons, le comte de Genève, et aussi le comte de Savoye et messire Louis de Savoye son frère. Tous ces seigneurs vinrent servir le roi de France, à ce qu’ils purent avoir de gens. D’autre part revinrent le duc de Bretagne, le duc de Bourgogne, le duc de Bourbon, le comte d’Alençon, le comte de Forez, le comte d’Armagnac, le comte de Flandre, le comte de Blois, messire Charles de Blois, le comte de Harcourt, le comte de Dampmartin, le sire de Coucy, et si grand’foison de barons et de seigneurs que les nommer par nom et par surnom seroit un grand détriement. Après revint le roi de Navarre, à grand’foison de gens d’armes de Navarre et de la terre qu’il tenoit en France, dont il étoit homme du roi ; et si y étoit le roi David d’Escosse, à la délivrance du roi de France, à belle route de gens d’armes.
CHAPITRE CXXXIII.
Comment le roi de France se logea au Pont à Bovines à trois lieues de Tournay ; et comment ceux de Bouchaing rescouirent la proie que ceux de Mortaigne emmenoient.
Quand tous ces seigneurs dessus nommés et plus encore furent venus à Arras devers le roi, il eut conseil de chevaucher et de traire par devers ses ennemis. Si s’émut, et chacun le suivit, ainsi que ordonné étoit ; et firent tant par leurs petites journées qu’ils vinrent jusques à une petite rivière qui est à trois lieues près de Tournay, laquelle est moult parfonde, et environnée de si grands marais, que on ne la pouvoit passer que parmi un petit pont si étroit que un seul homme à cheval seroit assez ensonnié de passer outre ; deux hommes ne s’y pourroient combiner. Et logea tout l’ost sur les champs, sans passer la rivière, car ils ne purent. Lendemain l’ost demeura tout coi. Les seigneurs qui étoient de-lez le roi, eurent conseil comment ils pourroient faire pont pour passer cette rivière et les crolières plus aise et plus sûrement. Si furent envoyés aucuns chevaliers et ouvriers pour regarder le passage. Mais quand ils eurent tout considéré et avisé, ils regardèrent qu’ils perdoient leur temps. Si rapportèrent au roi qu’il n’y avoit point de passage, fors par le pont à Tressin tant seulement. Si demeura la chose en cet état, et se logèrent les seigneurs, chacun sire par lui et entre ses gens. Les nouvelles s’épandirent partout que le roi de France étoit logé au pont à Tressin et emprès le pont de Bouvines, en intention de combattre ses ennemis : si que toutes manières de gens d’honneur qui se désiroient à avancer et acquérir grâce par fait d’armes, se traioient cette part, tant d’un lez comme de l’autre.
Or avint que trois chevaliers allemands, qui se tenoient en la garnison de Bouchaing, furent informés que les deux rois s’approchoient durement, et que on supposoit qu’ils se combattroient ; de quoi les deux prièrent tant à leur compagnon, qu’il s’accorda qu’il demeureroit, et les autres iroient quérir les aventures devant Tournay, et il garderoit la forteresse bien et soigneusement jusques à leur retour. Si se partirent les deux chevaliers, dont on appeloit l’un messire Conrad d’Arsko et l’autre messire Conrad de Lensemach ; et chevauchèrent tant qu’ils vinrent vers Escaus-Pons dessus Valenciennes ; car ils vouloient passer l’Escaut à Condé. Si ouïrent entre Fresnes et Escaus-Pons grand effroi de gens, et en virent plusieurs fuyans. Adonc brochèrent eux des éperons cette part, et leur route ; et pouvoient être environ vingt cinq lances. Si encontrèrent les premiers qui fuyoient, et leur demandèrent ce qu’il leur failloit ni étoit avenu. « En nom de Dieu, seigneurs, ce répondirent les fuyans, les soudoyers de Mortaigne sont issus et ont accueilli grand’proie ci entour, et l’emmènent devers leur forteresse, et avec ce plusieurs prisonniers de ce pays. » Donc répondirent les deux chevaliers allemands : « Et nous sauriez-vous mener cette part où ils vont ? » — « En nom de Dieu, seigneurs, oil. »
Adonc se sont mis les Allemands en chasse après les François de Mortaigne, et ont suivi les bons hommes qui les avoièrent parmi les bois ; et avancèrent les dessusdits assez près de Notre Dame au Bois et du Crousage ; et étoient bien les François six vingt soudoyers, et emmenoient devant eux deux cents grosses bêtes, et aucuns prisonniers paysans du pays. Adonc étoit leur capitaine, de par le seigneur de Beaujeu, un chevalier de Bourgogne qui s’appeloit messire Jean de Frelai. Sitôt que les Allemands les virent, ils les écrièrent fièrement et se boutèrent de grand randon entre eux ; et là eut bon hutin et dur ; car le chevalier bourguignon se mit à défense hardiment, et les aucuns de sa route ; non pas tous, car il en y eut plusieurs bidaux qui fuirent ; mais ils furent de si près enchâssés des Allemands et des vilains du pays, qui les suivoient, à plançons et à bourlets, que peu en échappèrent qu’ils ne fussent morts et aterrés. Et y fut messire Jean de Frelai pris, et toute la proie rescousse et rendue aux hommes du pays, qui grand gré en sçurent aux Allemands. Depuis cette avenue s’en vinrent les chevaliers devant Tournay, où ils furent les bien venus.
CHAPITRE CXXXIV.
Comment aucuns Hainuyers, par l’ennortement de messire Waflart de la Croix, s’en allèrent escarmoucher en l’ost du roi de France, qui furent déconfits ; et comment le dit messire Waflart fut mort.
Assez tôt après ce que le roi de France s’en fut venu loger à ost au pont à Bovines, se mit une compagnie de Hainuyers sus, par l’ennort messire Waflart de la Croix, qui leur dit qu’il savoit tout le pays et connoissoit, et qu’il les meneroit en tel lieu sur l’ost de France où ils gagneroient. Si se partirent à son ennort, et pour faire aucun beau fait d’armes, une journée, environ six vingt compagnons chevaliers et écuyers, tout pour l’amour l’un de l’autre, et chevauchèrent devant le pont à Tressin ; et firent de messire Guillaume de Bailleul leur chef, et à sa bannière se devoient tous rallier. Cette même matinée chevauchoient les Liégeois, dont messire Robert de Bailleul, frère germain du dit messire Guillaume, étoit chef, de par les Liégeois ; car adonc il étoit, et faire le devoit, avec l’évêque de Liège. Si avoient les Liégeois passé le pont à Tressin et étoient épars en ces beaux plains entre Tressin et Baisieu, et étoient en fourrage pour leurs chevaux, et pour voir aussi s’ils trouveroient aucune aventure où ils pussent profiter. Les Hainuyers chevauchèrent cette matinée qu’ils ne trouvèrent aucun de rencontre, car il faisoit si grand’bruine qu’on ne pouvoit voir un demi bonnier de terre loin, et passèrent le pont baudement et sans encontre, et messire Waflart de la Croix devant qui les menoit. Quand ils furent tout outre, ils ordonnèrent que Guillaume de Bailleul et sa bannière demeureroient au pont, et messire Waflart de la Croix, et messire Rasses de Monceaux, et messire Jean de Sorce et messire Jean de Wargni courroient devant. Si se départirent les coureurs, et chevauchèrent si avant qu’ils s’embatirent en l’ost du roi de Behaingne et de l’évêque de Liége, qui assez près du pont étoient. Et avoit la nuit fait le guet en l’ost du roi de Behaingne le sire de Rodemach ; et jà étoit sur son département, quand les coureurs hainuyers vinrent. Si leur saillirent au-devant hardiment quand ils les virent venir ; et aussi les Liégeois s’estourmirent et reboutèrent ces coureurs moult âprement ; et y eut là adonc moult bon poingnis, car Hainuyers vassalement s’éprouvèrent. Toutefois, pour revenir à leur bannière, ils se mirent devers le pont ; lors vissiez Liégeois et Lucemboursins après eux venir au pont. Là y eut grand’bataille ; et fut conseillé à messire Guillaume de Bailleul qu’il repassât le pont et sa bannière, car ils avoient encore de leurs compagnons outre. Si repassèrent Hainuyers au mieux qu’ils purent ; et y eut au passer mainte belle appertise d’armes faite, mainte prise, mainte rescousse. Et avint que messire Waflart de la Croix fut si coité qu’il ne put repasser le pont. Si douta le péril et qu’il ne fut pris. Si s’avisa qu’il se sauveroit, et issit hors de la presse le mieux qu’il put, et prit un chemin qu’il connoissoit assez, et se vint bouter dedans un marais entre roseaux et crolières ; et se tint là un grand temps. Et les autres toujours se combattoient ; lesquels Liégeois et Lucemboursins avoient jà rué jus et abattu la bannière messire Guillaume de Bailleul. À ce coup vinrent ceux de la route messire Robert de Bailleul qui venoient de courir, et entendirent le hutin : si chevauchèrent cette part ; et fit passer messire Robert de Bailleul sa bannière devant, que un sien écuyer portoit qui s’appeloit Jacques de Fourvies, en écriant : « Moriaumez ! » Les Hainuyers qui jà étoient échauffés aperçurent la bannière de Moriaumez qui étoit toute droite : si cuidèrent que ce fût la leur où ils se devoient radresser ; car moult petite différence y avoit de l’une à l’autre, car les armes de Moriaumez sont barrées, contrebarrées à deux chevrons de gueules et sur le chevron messire Robert portoit une petite croisette d’or. Si ne l’avisèrent mie bien, et pour ce en furent déçus, et s’en vinrent de fait bouter dessous la bannière messire Robert ; et furent les Hainuyers fièrement reboutés et tous déconfits ; et y furent morts trois bons chevaliers de leur côté, messire Jean de Wargni, messire Gauthier de Pontelarche, messire Guillaume de Pipempois et plusieurs autres bons écuyers et hommes d’armes, dont ce fut dommage, et pris messire Jean de Sorce, messire Daniel de Saint-Blaise, messire Rasses de Monceaux, messire Louis de Juppaleu et plusieurs autres ; et retourna au mieux qu’il put messire Guillaume de Bailleul qui se sauva, quoiqu’il en perdit assez de ses gens.