Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 46)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

D’autre part messire Waflart de la Croix qui s’étoit bouté et repu entre marais et roseaux, et se cuidoit là tenir jusques à la nuit, fut aperçu d’aucuns compagnons qui chevauchoient parmi ces marais et voloient de leurs oiseaux ; et étoient au seigneur de Saint-Venant. Si firent si grand’noise et si grand bruit que messire Waflart issit hors tout déconfit et se vint rendre à eux, qui le prirent et l’amenèrent en l’ost, et le délivrèrent à leur maître, qui le tint un jour tout entier en son logis ; et l’eut volontiers sauvé s’il l’eût pu, pour cause de pitié, car bien savoit qu’il étoit pris sur la tête. Mais il fut encusé ; car les nouvelles vinrent au roi de France de la besogne comment elle étoit allée, et de messire Waflart qui avoit été pris, où et comment : pourquoi le roi en voulut avoir la connoissance. Si lui fut rendu le dit messire Waflart, qui eut moult mal exploité et mal finé ; car le dit roi, pour complaire à ceux de Lille, pourtant qu’ils lui avoient rendu le comte de Salebrin et le comte de Suffolch, leur rendit messire Waflart de la Croix, qui grand temps les avoit guerroyés ; dont ceux de la ville furent moult joyeux, pourtant qu’il leur avoit été grand ennemi ; et le firent mourir en leur ville, ni oncques n’en voulurent prendre aucune rançon. Ainsi finit honteusement monseigneur Waflart de la Croix.

CHAPITRE CXXXIX.

Comment les Allemands se partirent du siége de Tournay et vinrent escarmoucber en l’ost du roi de France ; et comment le sire de Montmorency les suivit jusques au pont de Tressin.

Le siége qui fut devant Tournay fut grand et long et bien tenu, et moult y eut le roi anglois grand’foison de bonnes gens d’armes ; et s’y tenoit le dit roi volontiers, car bien la pensoit conquérir, pourtant qu’il pensoit qu’il y avoit grand’foison de gens d’armes et assez escharsement de vivres : pourquoi il les pensoit plutôt avoir par affamer que par assaut. Mais les aucuns disent qu’ils trouvèrent moult de courtoisies en ceux de Brabant, et qu’ils souffrirent par plusieurs fois laisser passer parmi leur ost vivres assez largement pour mener dedans Tournay, dont ils furent bien confortés. Avec tout ce, ceux de Bruxelles et ceux de Louvaing, qui étoient tous tanés de là tant seoir et demeurer, firent une requête au maréchal de l’ost qu’ils se pussent partir et retraire en Brabant, car trop avoient là demeuré à peu de fait. Le maréchal, qui vit bien que la requête n’étoit mie honorable ni raisonnable, leur répondit que c’étoit bien son gré que ils s’en partissent quand il leur plairoit ; mais leur convenoit de mettre jus leurs armures. Les dessus dits furent tous honteux ; si se souffrirent atant et n’en parlèrent oncques depuis.

Or vous recorderons d’une chevauchée des Allemands, qui fut faite devant Tournay, à ce même pont de Tressin où messire Robert de Bailleul et les Liégeois avoient déconfit les Hainuyers. Le sire de Randeroden et messire Jean de Randeroden son fils adonc écuyer, et messire Jean de Rodenbourch aussi adonc écuyer et maître du fils au seigneur de Randeroden, messire Arnoul de Blakehen, messire Regnault de Sconevort, messire Conrard de Lensemach, messire Conrard d’Arsco, messire Bastien de Warvasies et Candolier son frère, et messire Stramen de Beurne, et plusieurs autres de la duché de Juliers et de Guerles avoient pris en grand’vergogne ce que les Hainuyers avoient été ainsi rencontrés. Si parlementèrent ensemble à un soir, et s’accordèrent de chevaucher le matin au point du jour, et passer ce pont que on dit de Tressin. Si se armèrent et ordonnèrent dès la nuit bien et faiticement, et partirent sur le jour : et aussi se mirent avec eux aucuns bacheliers de Hainaut qui point n’avoient été à la chevauchée dessus dite ; si comme messire Florent de Beaurieu, messire Bertrand de la Haye, maréchal de l’ost, messire Jean de Hainaut, messire Oulphart de Ghistelles, messire Robert de Glennes de la comté de Los, adonc écuyer et du corps messire Jean de Hainaut, et plusieurs autres. Si chevauchèrent ces chevaliers et ces compagnons dessus nommés bellement et sagement ; et étoient bien trois cent ou plus, toutes bonnes armures de fer ; et vinrent au pont de Tressin droit au point du jour ; et le passèrent outre sans dommage. Et quand ils furent par delà, ils s’avisèrent et conseillèrent ensemble comment ils s’ordonneroient, pour le mieux et à leur honneur réveiller et escarmoucher l’ost de France. Là furent ordonnés le sire de Randeroden et Arnoul son fils, messire Henry de Kakeren un chevalier mercenaire, messire Thielemans de Saussy, messire Oulphart de Ghistelles, messire l’Alemant, bâtard de Hainaut, messire Robert de Glennes et Jaquelot de Thians à être coureurs et chevaucher jusques aux tentes et logis des François ; et tous les autres chevaliers et écuyers, qui bien étoient trois cent, devoient demeurer au pont et garder le passage, pour le défendre aux aventures des survenans.

Ainsi et sur cet état se partirent les coureurs, qui pouvoient être environ quarante lances, et très bien montés sur fleur de roncins et de gros coursiers ; et chevauchèrent de premier tout bellement tant qu’ils vinrent en l’ost du roi de France. Donc se boutèrent eux dedans de plein eslai, et commencèrent à découper cordes et paissons, et à abattre et renverser tentes et trefs, et à faire un très grand desroi, et François à eux estourmir. Cette nuit avoient fait le guet deux grands barons de France, le sire de Montmorency et le sire de Saint Sauf-lieu ; et étoient encore, à cette heure que les Allemands vinrent, à leur garde. Quand ils ouïrent la noise et entendirent l’effroi, si tournèrent cette part leurs bannières et leurs gens, et chevauchèrent fort et roide sur les coureurs qui leur ost avoient estourmi. Et quand le sire de Randeroden les vit venir, il tourna son frein tout sagement et fit chevaucher son pennon et ses compagnons, pour revenir au pont à leur grosse route, et les François après. En cette chasse là eut bon couris, car les Allemands se hàtoient pour revenir au pont, et les François aussi pour eux retenir. En cette chasse fut pris et retenu des François messire Oulphart de Ghistelles, qui ne se sçut ni put garder à point, car le chevalier avoit courte vue. Si fut enclos de ses ennemis par trop demeurer derrière, et fiança prison, et aussi deux écuyers, dont on nommoit l’un Jean de Mondorp et l’autre Jaquelot de Thians. Les François et leur route chevauchoient d’un côté, et les coureurs Allemands d’autre, et étoient environ demi bonnier près l’un de l’autre, et tant qu’ils se pouvoient bien reconnoître et entendre de leurs langages ; et disoient les François aux Allemands : « Ha ! ha ! seigneurs, vous n’en irez pas ainsi ; » et se hâtoient pour prendre le pont ; et pas ne savoient la grosse embûche qui étoit au pont, de messire Regnault de Sconnevort et des autres. Si que il fut dit au seigneur de Randeroden : « Sire, sire, avisez-vous ; car il nous semble que ces François nous toldront le pont. » Adonc répondit le sire de Randeroden et dit : « Si ils sèvent un chemin, j’en sçais bien un autre. » Adonc, se retourna sur destre et sa route, et prirent un chemin assez frayé, qui les mena droit à cette petite rivière dessus dite, qui est si noire et si parfonde et si environnée de grands marais. Et quand ils furent là venus, si ne purent passer, mais les convint retourner devers le pont. Et toudis chevauchoient les François les grands galops devers le pont, qui cuidoient ces Allemands coureurs enclore et prendre, ainsi qu’ils avoient jà pris de leurs compagnons ; et par espécial moult y mettoit le sire de Montmorency grand’entente.

CHAPITRE CXXXV.

Comment le comte de Hainaut se partit du siége de Tournay et alla assiéger Mortaigne et commanda à ceux de Valenciennes qu’ils y vinssent.

De l’advenue messire Robert de Bailleul et des Liégeois, qui avoient rué jus les Hainuyers, fut le roi Philippe tout joyeux, et en loua grandement ceux qui y avoient été. D’autre part le comte de Hainaut et ceux qui leurs amis avoient perdus en furent moult courroucés ; ce fut bien raison. Or avint, assez tôt après que cette chevauchée fut avenue, le comte de Hainaut, messire Jean de Hainaut son oncle, messire Girard de Werchin, sénéchal de Hainaut, et bien six cent lances de Hainuyers et Allemands, se partirent du siége de Tournay et s’en vinrent devant Mortaigne ; et manda le dit comte de Hainaut à ceux de Valenciennes qu’ils vinssent d’autre part et se missent entre l’Escarp et l’Escaut pour assaillir la ville : lesquels y vinrent en grand arroi, et firent charrier et amener grands engins pour jeter à la ville. Or vous dis que le sire de Beaujeu, qui étoit dedans, capitaine de Mortaigne et un moult sage guerroyeur, s’étoit bien douté de ces assauts, pourtant que Mortaigne siéd si près de l’Escaut et de Hainaut de tous côtés. Si avoit fait piloter la dite rivière de l’Escaut, afin que on y pût nager ; et y pouvoit avoir par droit compte plus de douze cents pilotis. Pour ce ne demeura mie que le comte de Hainaut et les Hainuyers n’y vinssent de l’un des côtés et ceux de Valenciennes de l'autre. Si se ordonnèrent et appareillèrent et sans délai pour assaillir ; et firent les Valenciennois tous leurs arbalétriers traire avant et approcher les barrières : mais il y avoit si grand tranchis de fossés qu’ils n’y pouvoient avenir. Lors s’avisèrent les aucuns qu’ils passeroient outre l'Escarp, comment qu’il fut, au dessous du Château l'Abbaye, et viendroient de côté devers Saint-Amand, et feroient assaut à la porte qui ouvre devers Mandé. Si passèrent aucuns compagnons volonteux aux armes, et firent tant qu’ils passèrent outre la dite rivière, ainsi que proposé l’avoient, bien quatre cents tous habiles et légers, et en grand’volonté de bien faire la besogne.

Ainsi fut Mortaigne environnée à trois portes, des Hainuyers, et tous prêts d’assaillir. Mais le plus foible des côtés, c’étoit celui devers Mandé ; et si y faisoit-il fort assez. Toutefois le sire de Beaujeu vint cette part très bien pourvu de défendre, car bien savoit qu’il n’avoit que faire d’autre part ; et tenoit un glaive roide et fort à un long fer bien acéré ; et dessous ce fer avoit un havet aigu et prenant, si que, quand il avoit lancé et il pouvoit sacher en fichant le havet en plates ou en haubergeon dont on étoit armé, il convenoit que on s’en venist ou que on fût renversé en l’eau. Par cette manière en attrapa-t-il et noya ce jour plus d’une douzaine ; et fut à cette porte l’assaut plus grand que autre part. Et rien n’en savoit le comte de Hainaut qui étoit du côté devers Briffeuil tout rangé sur le rivage de l’Escaut. Et avisèrent là les seigneurs entre eux voie et engin comment on pourroit tous les pilotis, dont on avoit piloté l’Escaut, ôter et traire hors par force ou par soubtilleté, par quoi on pût nager jusques aux murs. Si ordonnèrent et avisèrent à faire une grosse nef ou engin, qui tous les pût attraire hors par force, l’un après l’autre. Adonc furent charpentiers mandés et mis en oeuvre, et le dit engin fait en une nef.

Aussi ce même jour levèrent ceux de Valenciennes un très bel engin et bien jetant, qui portoit les grosses pierres jusques dedans la ville et au château, et travailloit durement ceux de Mortaigne. Ainsi passèrent ce premier jour et la nuit ensuivant, en assaillant, avisant et devisant comment ils pourroient grever Mortaigne. Et lendemain se trairent à l’assaut de tous côtés. Encore n’étoit point le second jour fait l’engin qui devoit traire les pilots hors : mais l’engin de Valenciennes jetoit ouniement à ceux de Mortaigne.

CHAPITRE CXXXVI.

Comment ceux de Mortaigne rompirent l’engin de ceux de Valenciennes, qui moult les grevoit, par un autre engin qu’ils firent.

Le tiers jour fut la nef toute ordonnée et avalée, et l’engin dedans assis et appareillé pour traire hors les pilotis ; lors commencèrent à aller ceux qui s’en mêloient au dessus dit pilotis, et commencèrent à ouvrer, si comme commandé leur fut. Si s’affichèrent à ôter les pilots, dont il en y ayoit en l’Escaut semé grand’foison. Mais tant de peine et de labeur eurent, ainçois qu’ils en pussent avoir un, que merveilles fut à penser. Si regardèrent et considérèrent les seigneurs que jamais ils n’auroient fait : si commencèrent à cesser cet ouvrage. D’autre part il y avoit dedans Mortaigne un maître engigneur qui avisa et considéra l’engin de ceux de Valenciennes, et comment il grevoit leur forteresse ; si en leva un au châtel, qui n’étoit mie trop grand, et l’attrempa bien et à point, et ne le fit jeter que trois fois, dont la première pierre chey tomba à douze pas de l’engin de Valenciennes, la seconde au pied de la huche, et la tierce pierre fut si bien appointée qu’elle férit l’engin parmi la flèche et la rompit en deux moitiés. Adonc fut grand’ la huée des soudoyers de Mortaigne contre ceux de Valenciennes pour leur engin qui étoit rompu au milieu et l’allèrent regarder à grand’merveille.

CHAPITRE CXXXVII.

Comment le comte de Hainaut se partit du siége de Mortaigne et s’en retourna au siége de Tournay ; et comment il prit la forteresse de Saint-Amand.

Ainsi furent les Hainuyers devant Mortaigne deux nuits et trois jours que rien n’y conquirent. Si eurent le comte de Hainaut et messire Jean de Hainaut son oncle avis et volonté de eux retraire au siége de Tournay, et donnèrent congé à ceux de Valenciennes ; et le comte et ses chevaliers revinrent en l’ost devant Tournay, et se tinrent là environ trois jours. Et puis fit le dit comte une prière aux compagnons pour les amener devant Saint-Amand, car les plaintes étoient venues à lui que les soudoyers de Saint-Amand avoient arse l’abbaye de Hanon, et s’étoient mis en peine d’ardoir Vicogne, et avoient fait plusieurs dépits aux frontières de Hainaut ; par quoi le dit comte vouloit ces forfaitures contrevenger. Si se partit du dit siége de Tournay à bien trois mille combattans, et s’en vint à Saint-Amand qui adonc n’étoit fermée que de palis. Bien avoient les soudoyers qui étoient dedans entendu que le comte de Hainaut les viendroit voir ; mais ils s’étoient si glorifiés en leur orgueil, qu’ils n’en faisoient compte. Adonc étoit gardien et capitaine de Saint-Amand un bon chevalier de Languedoc et sénéchal de Carcassonne, lequel avoit bien imaginé et considéré la force de la ville. Si en avoit dit son avis aux moines et à ceux qui étoient demeurés pour garder la ville et l’abbaye ; et disoit bien que ce n’étoit pas forteresse tenable contre un ost ; non mie qu’il s’en voulût partir, mais vouloit demeurer et garder en son loyal pouvoir : mais il le disoit par manière de conseil. La parole du chevalier ne fut mie ouïe ni crue bien à point, dont il leur mésavint, si comme vous orrez ci après. Toute fois il avoit fait par son ennort dès long-temps les plus riches joyaux de l’abbaye et de la ville vuider et porter à Mortaigne à sauveté, et là fait aller l’abbé et les moines, qui n’étoient taillés d’eux défendre.

Ceux de Valenciennes, qui avoient été mandés du comte leur seigneur qu’ils fussent à un certain jour devant Saint-Amand et il seroit à l’autre côté, vinrent, ainsi que commandé leur fut, en très bon convenant ; et étoient bien douze mille combattans. Sitôt qu’ils furent venus devant Saint-Amand, ils se logèrent et mirent en bonne ordonnance, et puis eurent conseil d’aller assaillir. Si firent armer tous leurs arbalétriers et puis traire vers le pont de l’Escarp. Là commença l’assaut dur et fier et périlleux durement, et en y eut plusieurs blessés et navrés d’un côté et d’autre. Et dura cet assaut tout le jour, que oncques ceux de Valenciennes n’y purent rien forfaire ; mais en y eut des morts et des navrés grand’foison des leurs ; et leur dîsoient les bidaux par manière de reproche : « Allez boire votre goud-ale, allez. »

Quand ce vint au soir, ceux de Valenciennes se retrairent tous lassés, et furent moult émerveillés qu’ils n’avoient ouï nulles nouvelles du comte leur seigneur. Si eurent avis qu’ils délogeroient et retourneroient vers Valenciennes : si firent tout trousser et se retrairent ce même soir vers leur ville. Lendemain au matin que ceux de Valenciennes se furent retraits, le comte de Hainaut se partit du siége de Tournay, si comme dit est, à grand’compagnie de gens d’armes, de bannières et de pennons, et s’en vint devant Saint-Amand, du côté devers Mortaigne. Sitôt qu’ils furent venus, ils se trairent à l’assaut ; et là eut moult grand assaut et dur ; et gagnèrent les Hainuyers, de venue, les premières barrières, et vinrent jusques à la porte qui ouvre devers Mortaigne. Là étoient tous premiers à l’assaut le comte de Hainaut et le sire de Beaumont son oncle, et assailloient de grand courage sans eux épargner ; de quoi près fut qu’il ne leur mesvînt ; car ils furent tous deux si dur rencontrés de deux pierres jetées d’amont, qu’ils en eurent leurs bassinets effondrés et les têtes toutes étonnées. Adonc fut là qui dit : « Sire, sire, à cet endroit-ci ne les aurions jamais ; car la porte est forte et la voie étroite, si coûteroit trop des vôtres à conquérir : mais faites apporter de grands mairains ouvrés en manière de pilot, et heurter aux murs de l’abbaye ; nous vous certifions que par force on la pertuisera en plusieurs lieux ; et si nous sommes à l’abbaye, la ville est nôtre ; car il n’y a point d’entre deux entre la ville et l’abbaye. »

Adonc commanda le dit comte que on fit ainsi comme pour le mieux on lui conseilloit, et pour la tôt prendre. Si quist-on grands bois de chênes ; et puis furent tantôt ouvrés et aiguisés devant ; et si s’accompagnoient à un pilot vingt ou trente, et s’écueilloient, et puis boutoient de grand randon contre le mur ; et tant boutèrent de grand randon, et si vertueusement, qu’ils pertuisèrent le mur de l’abbaye, et rompirent en plusieurs lieux, et entrèrent dedans abondamment, et passèrent une petite rivière qui là étoit, et s’en vinrent sans contredit jusques à une place qui étoit devant le moûtier, où le marché de plusieurs choses est ; et là étoit le dit sénéchal de Carcassonne en bon convenant, sa bannière devant lui, qui étoit de gueules à un chef d’argent et à deux demi chevrons au chef, et étoit à une bordure d’azur endentée. Là, de-lez lui s’étoient recueillis plusieurs compagnons de son pays, qui assez hardiment reçurent les Hainuyers et se combattirent vaillamment, tant qu’ils purent ; mais leur défense ne leur valut néant, car Hainuyers y survinrent à trop grand’foison. Et vous dis encore, pour tout ramentevoir, à l’entrer des premiers dedans l’abbaye, il y avoit un moine qu’on appeloit damp Froissart qui fit merveille, et en occit que mes-haigna, au devant d’un pertuis où il se tenoit, plus de dix-huit, et n’osoit nul entrer par le lieu qu’il gardoit. Mais finalement il le convint partir ; car il vit que Hainuyers entroient en l’abbaye et avoient pertuisé le mur en plusieurs lieux : si se sauva le dit moine, au mieux qu’il put, et fit tant, qu’il vint à Mortaigne.

CHAPITRE CXXXVIII.

Comment le comte de Hainaut détruisit et ardit la ville et l’abbaye de Saint-Amand ; et puis après ardit et détruisit l’abbaye de Marchiennes.

Quand le comte de Hainaut et messire Jean de Hainaut son oncle et la chevalerie de Hainaut furent entrés en l’abbaye de Saint-Amand, ainsi que vous avez ouï, si commanda le dit comte qu’on mît tout à l’épée, sans nullui prendre à mercy, tant étoit-il courroucé sur ceux de Saint-Amand, pour les dépits qu’ils avoient faits à son pays. Si fut la dite ville moult tôt emplie de gens d’armes ; et bidaux et Gennevois qui là étoient furent enchâssés et quis de rue en rue et d’hôtel en hôtel. Peu en échappèrent qu’ils ne fussent tous morts et occis, car nul n’étoit pris à mercy. Mêmement le sénéchal de Carcassonne y fut occis dessous sa bannière, et plus de deux cents hommes d’armes, que environ lui que assez près. Ainsi fut Saint-Amand détruit ; et retourna le comte, ce propre soir, devant Tournay. Et le lendemain les gens d’armes et la communauté de Valenciennes vinrent à Saint-Amand, et parardirent la ville, et toute l’abbaye, et le grand moûtier ; et brisèrent toutes les cloches ; dont ce fut dommage, car il y en avoit de moult bonnes et mélodieuses ; et si ne leur vint à nul profit qui à compter fasse.

Après la destruction de Saint-Amand, le comte de Hainaut, qui trop durement avoit pris cette guerre en cœur, et qui étoit plus aigre que nul des autres, se départit encore du siége de Tournay, qui avoit en sa route environ six cents armures de fer, et s’en vint ardoir Orchies, Landas et La Celle, et grand’foison de villages là environ, et puis passa, et toute sa route, la rivière de l’Escarp, au dessous de Hanon, et entrèrent en France, et vinrent à Marchiennes, une grosse et riche abbaye, dont messire Aymes de Warinaut étoit capitaine, et avoit avec lui une partie des arbalétriers de Douay. Là eut grand assaut, car le dit chevalier avoit durement garni la première porte de l’abbaye, qui étoit toute enclose et environnée de grands fossés et parfons ; et se défendirent les François et les moines qui dedans étoient moult vassalment. Mais finalement ils ne purent durer contre tant de gens d’armes ; car ils quirent et firent tant, qu’ils eurent des bateaux et les mirent dans l’eau, et entrèrent en l’abbaye. Mais il y eut mort et noyé un chevalier allemand, compagnon au seigneur de Fauquemont, qui s’appeloit messire Buchon de le Wiere, dont le dit sire de Fauquemont fut moult courroucé, mais amender ne le put.

À l’assaut de la porte où messire Aymes de Warinaut se tenoit, furent moult bons chevaliers le comte de Hainaut, le sire de Beaumont son oncle et le sénéchal de Hainaut, et firent tant finalement que la porte fut conquise et le chevalier qui la gardoit pris, et morts et occis la plus grand’partie des autres ; et furent pris plusieurs des moines qui laiens furent trouvés, et toute l’abbaye robée et pillée, et puis arse et détruite, et la ville aussi. Et quand ils eurent fait leur emprise, le comte et tous ses gens d’armes, qui furent à la destruction de Marchiennes et en cette chevauchée, s’en retournèrent au siége de Tournay.

LIVRE PREMIER. PARTIE PREMIÈRE.

CHAPITRE PREMIER.

Ci s’ensuivent les noms des preux de cette histoire.

Pour tous nobles cœurs encourager et eux montrer exemple en matière d’honneur, je, Jean Froissart, commence à parler, après la relation de monseigneur Jean le Bel, jadis chanoine de Saint-Lambert de Liége, et dis ainsi : que plusieurs gens nobles et in-nobles ont parlé par maintes fois des guerres de France et d’Angleterre qui pas justement n’en savoient ou sauroient à dire, si requis et examinés en étoient, comment, ni pourquoi, ni par quelle raison elles vinrent ; mais en voici la droite vraie fondation de la matière. Et pour ce que je n’y veux mettre ni ôter, oublier ni corrompre, ni abréger histoire en rien par défaut de langage, mais la veux multiplier et accroître ce que je pourrai, vous veux de point en point parler et montrer toutes les aventures, depuis la nativité du noble roi Édouard d’Angleterre qui si puissamment a régné. Et tant y sont avenues d’aventures notables et périlleuses, et tant de batailles adressées, et d’autres faits d’armes et de grands prouesses, puis l’an de grâce mcccxxvi que le gentil roi fut couronné en Angleterre, que il, et tous ceux qui ont été avec lui en ces batailles et heureuses aventures, ou avec ses gens là où il n’a mie été en propre personne, si comme vous pourrez ouïr ci-après, doivent bien être tenus et réputés pour preux, combien qu’il y en ait grand’foison d’iceux qui doivent et peuvent bien être tenus pour souverains preux entre les autres et devant tous autres, si comme le propre corps du gentil roi dessus dit, le prince de Galles son fils, le duc de Lancastre, messire Regnault de Cobham, messire Gautier de Mauny en Hainaut, messire Jean Chandos, messire Franke de Halle, et plusieurs autres qui se ramentevront, pour le bien et la prouesse d’eux, dedans ce livre : car par toutes les batailles où ils ont été, ils ont eu renommée des mieux faisans par terre et par mer, et s’y sont montrés si vaillamment qu’on les doit bien tenir pour souverains preux. Mais pour ce n’en doivent mie les autres, qui avec eux ont été, pis valoir.

Aussi en France, a été trouvée bonne chevalerie, roide, forte, apperte et grand’foison ; car le royaume de France ne fut oncques si déconfit qu’on n’y trouvât bien toujours à qui combattre ; et fut le noble roi Philippe de Valois très hardi et bachelereux chevalier, et le roi Jean son fils, Charles roi de Behaigne, le comte d’Alençon, le comte de Foix, messire Jean de Saintré, messire Arnoul d’Audrehen, messire Boucicaut, messire Guichart d’Angles, monseigneur de Beaujeu le père et le fils, et plusieurs autres que je ne puis mie maintenant tous nommer et qui bien seront en temps et lieu ramentus ; car, pour vérité dire et soutenir, on doit bien tenir pour assez preux tous ceux qui en si crueuses batailles et si périlleuses ont été vus et sont demeurés jusques à la déconfiture, suffisamment faisant leur devoir.

CHAPITRE II.

Ci commence à parler du roi Édouard d’Angleterre et de l’opinion des Anglois.

Premièrement, pour mieux entrer en la matière de honorable et plaisante histoire du noble roi Édouard d’Angleterre qui fut couronné à Londres l’an de grâce mcccxxvi, le jour de Noël, au vivant du roi son père et de la roine sa mère, certaine chose est : que l’opinion des Anglois communément est telle, et on l’a souvent vu avenir en Angleterre puis le temps du gentil roi Artus, que, entre deux vaillans rois d’Angleterre, a toudis eu un moins suffisant de sens et de prouesse ; et assez apparent est par le roi Édouard dont je parlois maintenant. Car voir est que son tayon, qu’on appela le bon roi Édouard fut moult vaillant, sage et hardi prud’homme, et entreprenant, et bien fortuné en fait de guerre ; et eut moult à faire contre les Escots, et les conquit trois fois ou quatre ; et ne purent oncques les Escots avoir victoire ni durée contre lui. Et quand il fut trépassé, son fils de son premier mariage, qui fut père au gentil roi Édouard, fut couronné après lui, qui point ne le ressembla de sens ni de prouesse ; ainçois gouverna et maintint son royaume moult sauvagement par le conseil d’autrui ; dont puis il lui meschéy moult laidement, si comme vous pourrez ouïr ci-après, s’il vous plaît. Car assez tôt après ce qu’il fut couronné, le roi Robert Bruce, qui étoit roi d’Escosse, qui avoit tant et si souvent donné à faire au bon roi Édouard dessus dit qu’en tenoit pour moult preux, reconquit toute Escosse, et la bonne cité de Bervich avec, et ardit et gâta grand’partie du royaume d’Angleterre quatre journées ou cinq dedans le pays par deux fois, et déconfit celui roi et tous les barons d’Angleterre en un lieu en Escosse qu’on dit Esturmelin par bataille rangée et arrêtée ; et dura la chasse de cette déconfiture par deux jours et par deux nuits ; et s’en affuit le roi d’Angleterre, à moult peu de ses gens, jusques à Londres ; mais pour ce que ce n’est mie de notre matière, je m’en tairai atant.

CHAPITRE III.

Comment le père au roi Édouard fut marié à la fille du beau roi Philippe de France.

Ce roi, qui fut père à ce gentil roi Édouard, avoit deux frères de remariage desquels l’un étoit appelé le comte Marescaux et était de moult sauvage et diverse manière ; l’autre avoit nom messire Aymes et étoit comte de Kent : moult étoit celui prud’homme, doux et débonnaire, et bien aimé des bonnes gens. Ce roi étoit marié à la fille du beau roi Philippe de France, qui était une des plus belles dames du monde. Il eut de cette dame deux fils et deux filles ; desquels fils, le premier est le gentil et le preux roi Édouard d’Angleterre de qui cette histoire est commencée ; l’autre eut nom Jean d’Elthem et mourut assez jeune. L’aînée fille eut nom Isabelle, et fut mariée au jeune roi David, roi d’Escosse fils au roi Robert Bruce ; et lui fut donnée en mariage en jeunesse par l’accord des deux royaumes d’Angleterre et d’Escosse et par paix faisant. L’autre fille fut mariée au comte Regnault de Guerles, qui puis fut appelé duc de Guerles, et eut de cette dame deux fils, Regnault et Édouard, qui puis régnèrent en grand’puissance contre leurs ennemis.

CHAPITRE IV.

Pour quelle achoison la guerre mut entre le roi de France et le roi d’Angleterre.

Or, dit le conte que le beau roi Philippe de France eut trois fils avec cette belle fille Isabelle qui fut mariée en Angleterre au roi Édouard dont j’ai parlé ci-dessus ; et furent ces trois fils moult beaux ; desquels l’aîné eut nom Louis, qui fut au vivant de son père, roi de Navarre, et l’appeloit-on le roi Hutin. Le second né eut nom Philippe le Long ; et le tiers eut nom Charles ; et furent tous trois rois de France après la mort du roi Philippe leur père, par droite succession, l’un après l’autre, sans avoir hoir mâle de leur corps engendré par voie de mariage. Si que, après la mort du dernier roi Charles, les douze pairs et les barons de France ne donnèrent point le royaume à la sœur qui étoit roine d’Angleterre, pourtant qu’ils vouloient dire et maintenir, et encore veulent, que le royaume de France est bien si noble qu’il ne doit mie aller à femelle, ni par conséquent au roi d’Angleterre son ains-né fils. Car, ainsi comme ils veulent dire, le fils de la femme ne peut avoir droit ni succession de par sa mère, là où sa mère n’y a point de droit : si que, par ces raisons, les douze pairs et les barons de France donnèrent, de leur commun accord, le royaume de France à monseigneur Philippe, fils jadis à monseigneur Charles de Valois, frère jadis de ce beau roi Philippe dessus dit, et en ôtèrent la roine d’Angleterre et son fils qui étoit hoir mâle et fils de la sœur du dernier roi Charles.

Ainsi alla le dit royaume hors de la droite ligne, ce semble à moult de gens ; parquoi grands guerres en sont nées et venues, et grand’destruction de gens et de pays au royaume de France et ailleurs, si comme vous pourrez ouïr ci-après ; car c’est la vraie fondation de cette histoire pour raconter les grands entreprises et les grands faits d’armes qui avenus en sont : car, puis le temps du bon roi Charlemagne qui fut empereur d’Allemagne et roi de France, n’avinrent si grands aventures de guerre au royaume de France qu’elles sont avenues pour ce fait-ci, ainsi que vous orrez au livre, mais que j’aie temps et loisir du faire et vous du lire. Or me veux retraire à la droite matière commencée, et taire de cette, tant que temps et lieu venront que j’en devrai parler.

CHAPITRE IX.

Comment les barons d’Angleterre mandèrent secrètement à la roine qu’elle s’en retournât, elle et son fils, en Angleterre atout mille hommes d’armes.

Or nous parlerons de ce messire Hue un petit, et assez tôt retournerons et reviendrons à la roine. Quand cil messire Hue vit qu’il avoit grand’partie fait de ses volontés, et mis à destruction les plus grands barons d’Angleterre, la roine et son ains-né fils déchassé hors d’Angleterre, et qu’il avoit le roi si attrait à sa volonté que le roi ne lui contredisoit nulle chose qu’il voulût dire ni faire, il, qui persévéroit en sa grand’mauvaiseté, fit depuis tant de bonnes gens justicier, et mettre tant de gens à mort sans loi et sans jugement, pourtant qu’il les tenoit pour suspects encontre lui, et fit tant de merveilles par son orgueil, que les barons qui demeurés étoient, et le remenant du pays, ne le purent plus porter ; ains accordèrent ses ennemis entre eux paisiblement, et firent secrètement savoir à la roine leur dame dessus dite, qui avoit sa demeure à Paris par l’espace de trois ans, comme enchâssée et bannie du royaume d’Angleterre, si comme vous avez ouï : si elle pouvoit trouver voie ou sens parquoi elle pût avoir aucune compagnie de gens d’armes, de mille armures de fer ou là environ, et elle voulût ramener son fils au royaume d’Angleterre, ils se trairoient tantôt vers li et obéiroient à li comme à leur dame, et à son fils comme à leur seigneur : car ils ne pouvoient plus porter les desrois et les faits que le roi faisoit au pays par le conseil dudit messire Hue. Ces lettres et ces nouvelles secrètes envoyées d’Angleterre montra la roine au roi Charles son frère, lequel lui répondit adonc tout joyeusement : « Ma belle sœur, Dieu y ait part ! de tant valent vos besognes mieux. Or l’emprenez hardiment, et priez de mes hommes jusques à la somme que vos aidans d’Angleterre vous ont signifiée ; je consentirai ce voyage et leur ferai faire délivrance d’or et d’argent, tant que ils vous serviront volontiers. »

CHAPITRE L.

Comment le roi d’Angleterre, par le faux ennortement de messire Roger de Mortimer, fit décoler le comte de Kent son oncle ; et comment ledit messire Roger mourut vilainement après.

Le jeune roi d’Angleterre se gouverna un grand tems, si comme vous avez ouï ci dessus raconter, par le conseil de madame sa mère, du comte de Kent son oncle, et de monseigneur Roger de Mortimer. Au dernier, envie qui oncques ne mourut, commença à naître entre le comte de Kent dessus dit et le seigneur de Mortimer, et monta puis l’envie si haut que le sire de Mortimer informa et ennorta tant le jeune roi, par le consentement de madame sa mère, et lui firent entendant que ledit comte de Kent le vouloit empoisonner, et le feroit mourir temprement, s’il ne s’en gardoit, pour avoir son royaume, comme le plus prochain après lui par succession ; car le jeune frère du roi qu’on appeloit monseigneur Jean de Eltem, étoit nouvellement trépassé. Le jeune roi qui croyoit légèrement ce dont on l’informoit, ainsi que jeunes seigneurs, tels a-t-on vu souvent, croient légèrement ce dont ceux qui les doivent conseiller les informent, et plutôt en mal qu’en bien, fit, assez tôt après ce, son dit oncle le comte de Kent prendre et le fit décoler publiquement, que oncques il n’en put venir à excusance. De quoi tous ceux du pays, grands et petits, nobles et non nobles, furent durement troublés et courroucés, et eurent depuis ce durement contre cœur le seigneur de Mortimer ; et bien pensoient que, par son conseil et par son pourchas et par fausse induction, avoit ainsi été mené et traité le gentil comte de Kent que ils tenoient tous pour prud’homme et pour loyal ; ni oncques après ce le sire de Mortimer ne fut tant aimé comme il avoit été paravant. Ne demeura mie depuis guères que grand’fame issit hors sur la mère du roi d’Angleterre, ne sais mie si voir étoit, qu’elle étoit enceinte ; et en encoulpoit-on plus de ce fait le seigneur de Mortimer que nul autre. Si commença fortement cette esclandre à multiplier, tant que le jeune roi en fut informé suffisamment. Et avec tout ce, il fut informé que, par fausse induction et par envie du seigneur de Mortimer, faite plus par trahison que par raison, il avoit fait mettre à mort son oncle le comte de Kent, que tous ceux du pays tenoient et avoient toujours tenu pour prud’homme et pour loyal. Donc si le jeune roi fut triste et courroucé, ne fait mie à demander. Si fit tantôt prendre le seigneur de Mortimer et le fit mener à Londres, pardevant grand’foison des barons et des nobles de son royaume ; et fit conter par un sien chevalier tous les faits du seigneur de Mortimer, ainsi que escripre et enregistrer les avoit fait ; et quand ils furent tous dits et contés, le dit roi d’Angleterre demanda à tous, par manière de conseil et de jugement, quelle chose en étoit bon de faire. Le jugement en fut assez tôt rendu ; car chacun en étoit jà, par renommée et par juste information, tout avisé et informé. Si en répondirent au roi, et dirent qu’il devoit mourir en telle manière comme messire Hue le Despensier avoit fait et été justicié. À ce jugement n’eut aucune dilation de souffrance ni de merci. Si fut tantôt traîné par la cité de Londres sur un bahut, puis lié sur une esselle emmy la place, et puis eut le… coupé et toutes les…, et jetées en un feu qui là étoit ; et puis fut le ventre ouvert, et le cœur trait hors, pour ce qu’il en avoit fait et pensé la trahison, et jeté au dit feu, et aussi toutes ses entrailles, et puis fut écartelé et envoyé ès quatre maîtres cités d’Angleterre, et la tête demeura à Londres. Ainsi finit ledit messire Roger de Mortimer. Dieu lui pardoint tous ses forfaits !

Tantôt après cette justice faite, le roi d’Angleterre, par le conseil de ses hommes, fit madame sa mère enfermer en un beau château ; et lui bailla dames et damoiselles et chambrières et gens assez pour la garder, servir et tenir compagnie, et chevaliers et écuyers d’honneur, ainsi comme à si haute dame qu’elle étoit appartenoit ; et lui assigna et délivra grand’terre et grand’revenue, pour elle suffisamment gouverner, selon son noble état, tout le cours de sa vie ; et la dite revenue au plus près de celui châtel qu’il put par raison ; mais il ne voulut mie souffrir ni consentir qu’elle allât hors, ni se montrât nulle part, fors en aucuns lieux ébatants et moult plaisans qui étoient devant la porte du châtel, et qui répondoient à la maison. Si usa ladite dame sa vie là assez bellement, et la venoit voir deux ou trois fois l’an le jeune roi Édouard, son fils. Nous nous souffrirons à parler de la dame, et parlerons du roi son fils, et comment il persévéra en sa seigneurie.

Après ce que ce roi Édouard, qui étoit en son jeune âge, eut fait faire ces deux grands justices, si comme vous avez ouï ci dessus conter, il prit nouveau conseil des plus sages et des mieux crus de tout son royaume, et se gouverna moult bellement ; et maintint son royaume en paix, par le bon conseil qu’il avoit de-lez lui.

CHAPITRE LI.

Comment le roi de France envoya légats en Angleterre pour sommer le roi d’Angleterre qu’il lui venist faire hommage et quelle chose le dit roi répondit aux dessusdits légats.

Or avint que, environ un an après ce que le roi Philippe de Valois eut été couronné à roi de France, et que tous les barons et les tenans du dit royaume lui eurent fait féauté et hommage, excepté le jeune roi Édouard d’Angleterre qui encore ne s’étoit trait avant, et aussi il n’avoit point été mandé, si fut le roi de France conseillé et informé qu’il mandât le dit roi d’Angleterre à venir faire hommage et féauté, ainsi comme il appartenoit. Adonc en furent priés d’aller en Angleterre faire ce message et sommer ledit roi, le sire d’Aubigny et le sire de Beausault, et deux clercs en droit, maîtres en parlement à Paris, que on appeloit pour ce tems maître Simon d’Orliens et maître Pierre de Maisières. Ces quatre, du commandement et ordonnance du roi, se partirent de Paris bien étoffément, et cheminèrent tant par leurs journées qu’ils vinrent à Wissant : là montèrent-ils en mer et furent tantôt outre ; et arrivèrent à Douvres, et séjournèrent là un jour, pour attendre leurs chevaux et leurs harnois qu’on mit hors des vaissiaulx. Quand ils furent tous prêts, ils montèrent sur leurs chevaux et exploitèrent tant par leurs journées qu’ils vinrent à Windesore, où le roi d’Angleterre et la jeune roine sa femme se tenoient.

Les quatre dessus nommés firent à savoir au roi pourquoi ils étoient là venus, et aussi de qui ils se rendoient. Le roi d’Angleterre, pour l’honneur de son cousin le roi de France, les fit venir avant et les reçut moult honorablement, et aussi fit madame la roine sa femme, ainsi que bien le savoient faire. En après ils contèrent leurs messages et furent volontiers ouïs. Et répondit adonc le roi qu’il n’avoit mie son conseil devers lui, mais il le manderoit ; si se retraissent en la cité de Londres, et là il leur seroit répondu tellement que bien devroit suffire. Sur cette parole, quand ils eurent dîné en la chambre du roi et de la roine moult aise, ils s’en partirent, et vinrent ce soir gésir à Colebruch et lendemain à Londres. Ne demeura guères depuis que le roi d’Angleterre vint à Londres, en son palais à Westmoustier, et là, en un jour qu’il y ordonna, eut son conseil assemblé, et furent les messagers du roi Philippe de France appelés ; et là remontrèrent eux pourquoi ils étoient venus et les lettres qui leur avoient été baillées du roi leur seigneur. Quand ils eurent parlé bien et à point, ils vuidèrent hors de la chambre ; et lors demanda le dit roi à avoir conseil sur cette requête. Il me semble que le roi fut adonc conseillé de répondre que voirement, par l’ordonnance faite et scellée de ses prédécesseurs rois d’Angleterre et ducs d’Aquitaine, il en devoit foi, hommage et loyauté faire au roi de France, ni du contraire on ne l’oseroit ni voudroit l’on point conseiller. Ce propos et conseil fut arrêté, et les messagers de France appelés. Si vinrent de rechef en la chambre de conseil. Là parla l’évêque de Londres pour le roi et dit :

« Seigneurs, qui êtes ci envoyés de par le roi de France, vous soyez les bien venus ! Nous avons ouï vos paroles et lu vos lettres, et bien examinées à notre pouvoir et conseillées ; si vous disons que nous conseillons à monseigneur qui ci est, qu’il voist en France voir le dit roi son cousin, qui moult amiablement le mande, et du surplus de foi et d’hommage il s’acquitte et fasse son devoir, car voirement y est-il tenu. Si vous retrairez en France, et direz au roi votre seigneur que notre seigneur le roi d’Angleterre passera par delà temprement et fera tout ce qu’il doit faire, sans nul estrif. »

Cette réponse plut grandement bien aux dits messagers de France ; et prirent congé au roi et à tout son conseil ; mais ainçois il leur convint dîner dedans le palais de Westmoustier ; et les fêta le dit roi moult grandement, et leur donna au départir, pour l’honneur et amour du roi de France son cousin, grands dons et beaux joyaux. Depuis ce fait ils ne séjournèrent guères de temps à Londres et s’en partirent ; et exploitèrent tant par leurs journées qu’ils revinrent en France et droitement à Paris, où ils trouvèrent le roi Philippe, à qui ils contèrent toutes les nouvelles et comment ils avoient exploité, et en quel état ils étoient partis du roi d’Angleterre, et aussi comment grandement et honorablement il les avoit reçus, et à leur département et congé prendre, donné de ses biens. De toutes ces choses et exploits se contenta grandement le roi Philippe ; et dit que moult volontiers verroit le roi Édouard d’Angleterre, son cousin, car oncques ne l’avoit vu.

Ces nouvelles s’épartirent parmi le royaume de France, que le roi d’Angleterre devoit venir en France et faire hommage au dit roi. Si se ordonnèrent et appareillèrent moult richement et très puissamment ducs et comtes de son sang qui le désiroient à voir ; et proprement le roi de France en escripvit au roi de Behaigne et au roi de Navarre, et leur signifia le certain jour que le roi d’Angleterre devoit être devers lui, et leur pria qu’ils y voulsissent être. Ces deux rois, puisque priés en étoient, ne l’eussent jamais laissé ; et s’ordonnèrent au plutôt qu’ils purent, et vinrent en France en grand arroi devers le roi de France. Si fut adonc conseillé qu’il recueilleroit le dit roi d’Angleterre son cousin en la bonne cité d’Amiens. Si fit là faire ses pourvéances grandes et grosses, et administrer salles, chambres, hôtels et maisons pour recevoir lui et toutes ses gens, où il se comptoit parmi le roi de Behaigne et le roi de Navarre, qui étoient de sa délivrance, le duc de Lorraine, le duc de Bourgogne, le duc de Bourbon et messire Robert d’Artois, à plus de trois mille chevaux, et le roi d’Angleterre qui y devoit venir à six cents chevaux. Il avoit adonc et a encore à Amiens bien cité pour recevoir aisément autant de princes et leurs gens, et plus encore.

Tous les livres