Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 47)
Or parlerons du roi d’Angleterre, et comment il passa la mer et vint cette année, l’an mil trois cent vingt neuf, en France.
CHAPITRE LII.
Comment le roi d’Angleterre vint à Amiens, où il fut honorablement reçu du roi de France et lui fit hommage, mais non mie tout entièrement comme il devoit.
Le jeune roi d’Angleterre ne mit mie en oubli le voyage qu’il devoit faire au royaume de France, et s’appareilla bien et suffisamment, ainsi que à lui appartenoit et à son état. Si se partit d’Angleterre quand jour fut du partir. En sa compagnie avoit deux évêques, celui de Londres et celui de Lincolle, et quatre comtes, monseigneur Henry comte de Derby, son cousin germain, fils messire Thomas de Lancastre au-tort-Col ; son oncle, le comte de Salebrin, le comte de Warvich et le comte de Herfort ; six barons, monseigneur Regnaut de Cobeham, monseigneur Thomas Wage, maréchal d’Angleterre, monseigneur Richard de Stanford, le seigneur de Percy, le seigneur de Manne, et le seigneur de Moutbray, et plus de quarante autres chevaliers.
Si étoient en la route et à la délivrance du roi d’Angleterre plus de mille chevaux ; et mirent deux jours à passer entre Douvres et Wissant. Quand ils furent outre, et leurs chevaux traits hors des nefs et des vaissiaulx, le roi monta à cheval, accompagné ainsi que je vous ai dit, et chevaucha tant qu’il vint à Boulogne ; et là fut-il un jour. Tantôt nouvelles vinrent au roi Philippe de France et aux seigneurs de France, qui jà étoient à Amiens, que le roi d’Angleterre étoit arrivé et venu à Boulogne. De ces nouvelles eut le roi Philippe grand’joie, et envoya tantôt son connétable et grand’foison de chevaliers devers le roi d’Angleterre, qu’ils trouvèrent à Monstreuil sur la mer ; et eut grands reconnaissances et approchemens d’amour. Depuis, chevaucha le jeune roi d’Angleterre en la compagnie du connétable de France ; et fit tant avec sa route qu’il vint en la cité d’Amiens, où le roi Philippe étoit tout appareillé et pourvu de le recevoir, le roi de Behaigne, le roi de Navarre et le roi de Maillogres de-lez lui, et si grand’foison de ducs, de comtes et de barons que merveilles seroit à penser : car là étoient tous les douze pairs de France pour le roi d’Angleterre fêter, et aussi pour être personnellement et faire témoin à son hommage.
Si le roi Philippe de France reçut honorablement et grandement le jeune roi d’Angleterre, ce ne fait mie à demander ; et aussi firent tous les rois, les ducs et les comtes qui là étoient ; et furent tous iceux seigneurs adonc en la cité d’Amiens, jusqu’à quinze jours. Là eut maintes paroles et ordonnances faites et devisées ; et me semble que le roi Édouard fit adonc hommage de bouche et de parole tant seulement, sans les mains mettre entre les mains du roi de France, ou aucun prince ou prélat de par lui député ; et n’en voulut adonc le dit roi d’Angleterre, par le conseil qu’il eut, dudit hommage plus avant procéder, si seroit retourné en Angleterre et auroit vu, lu et examiné les privilèges de jadis, qui devoient éclaircir le dit hommage, et montrer comment et de quoi le roi d’Angleterre devoit être homme du roi de France. Le roi de France qui véoit le roi d’Angleterre, son cousin, jeune, entendit bien toutes ces paroles, et ne le voult adonc de rien presser ; car il savoit assez que bien y recouvreroit quand il voudroit, et lui dit : « Mon cousin, nous ne vous voulons pas decevoir, et nous plaît bien ce que vous en avez fait à présent, jusques à tant que vous soyez retourné en votre pays et vu, par les scellés de vos prédécesseurs, quelle chose vous en devez faire. » Le roi d’Angleterre et son conseil répondirent : « Cher sire, grands mercis. »
Depuis se joua, ébatit, et demeura le roi d’Angleterre avec le roi de France en la cité d’Amiens : et quand tant y eut été que bien dût suffire par raison, il prit congé et se partit du roi moult amiablement et de tous les autres princes qui là étoient, et se mit au retour pour revenir en Angleterre, et repassa la mer ; et fit tant par ses journées qu’il vint à Windesore où il trouva la roine Philippe sa femme, qui le reçut liement, et lui demanda nouvelles du roi Philippe son oncle, et de son grand lignage de France. Le roi son mari lui en recorda assez, et du grand état qu’il avoit trouvé, et comment on l’avoit recueilli et festoyé grandement, et des honneurs qui étoient en France, auxquelles faire ni de les entreprendre à faire, nul autre pays ne s’accomparage.
CHAPITRE LIII.
Comment le roi de France envoya en Angleterre de son plus espécial conseil, pour savoir par les registres d’Angleterre comment le dit hommage se devoit faire ; et comment le roi d’Angleterre lui envoya unes lettres, contenant le dit hommage.
Ne demeura guères de temps depuis, que le roi de France envoya en Angleterre, de son plus spécial conseil, l’évêque de Chartres et l’évêque de Beauvais, et aussi monseigneur Louis de Clermont, duc de Bourbon, le comte de Harcourt et le comte de Tancarville, et des autres chevaliers et clercs en droit, pour être ès conseils du roi d’Angleterre qui se tenoient à Londres sur l’état que vous avez ouï, ainsi que le roi d’Angleterre, lui revenu en son pays, devoit regarder comment anciennement ses prédécesseurs, de ce qu’ils tenoient en Aquitaine et dont ils s’étoient appelés ducs en avoient fait hommage ; car jà murmuroient les plusieurs en Angleterre que leur sire étoit plus prochain de l’héritage de France que le roi Philippe. Néanmoins le roi d’Angleterre et son conseil ignoroient toutes ces choses ; mais grands parlemens et assemblées sur le dit hommage furent en celle saison en Angleterre ; et y séjournèrent les dessus dits envoyés de par le roi de France, tout l’hiver jusques au mois de mars ensuivant, qu’ils ne pouvoient avoir aucune définitive réponse. Toutes-voies le roi d’Angleterre, par l’avis de ses privilèges auxquels il ajoutoit grand’foi, fut obligé d’escripre ainsi lettres patentes scellées de son grand scel, en reconnaissant l’hommage tel qu’il le doit et devoit adonc faire au roi de France. La teneur de laquelle lettre s’ensuit.
« Édouard, par la grâce de Dieu roi d’Angleterre, seigneur d’Irlande, duc d’Aquitaine, à tous ceux qui ces présentes lettres verront ou orront, salut. Savoir faisons : Comme nous faisions à Amiens hommage à excellent prince, notre seigneur et cousin Philippe roi de France, lors nous fut dit et requis de par lui que nous reconnussions le dit hommage être lige, et que en faisant le dit hommage nous lui promissions foi et loyauté porter ; laquelle chose nous ne fîmes pas lors, pour ce que nous étions informés que point ne se devoit ainsi faire ; et fîmes lors au dit roi de France hommage par paroles générales, en disant que nous entrions en son hommage, par ainsi comme nos prédécesseurs ducs d’Aquitaine étoient jadis entrés en hommage des rois de France qui avoient été pour le temps. Et depuis en çà nous soyons bien informés et acertenés de la vérité, reconnaissons par ces présentes lettres, que le dit hommage que nous fîmes à Amiens au roi de France par paroles générales, fut, est, et doit être entendu lige, et que nous lui devons foi et loyauté porter, comme duc d’Aquitaine et pair de France, et comte de Ponthieu et de Monstreuil ; et lui promettons d’ores-en-avant foi et loyauté porter. Et pour ce que au temps à venir de ce ne soit jamais discord ni question à faire ledit hommage, nous promettons en bonne foi, pour nous et nos successeurs ducs d’Aquitaine qui seront pour le temps que, toutes fois que nous et nos successeurs ducs de Guyenne entrerons en l’hommage du roi de France et de ses successeurs qui seront pour le temps, le dit hommage se fera en cette manière : Le roi d’Angleterre duc de Guyenne, tiendra ses mains entre les mains du roi de France, et celui qui adressera les paroles au roi d’Angleterre duc de Guyenne, et qui parlera pour le roi de France, dira ainsi : Vous devenez homme lige au roi de France, monseigneur qui ci est, comme duc de Guyenne et pair de France, et lui promettez foi et loyauté porter ; dites : voire ! Et le dit roi d’Angleterre, duc de Guyenne, et ses successeurs diront, voire ! Et lors le roi de France recevra le dit roi d’Angleterre et duc de Guyenne au dit hommage lige à la foi et à la bouche, sauf son droit et l’autrui. De rechef, quand le dit roi d’Angleterre et duc de Guyenne entrera en hommage du dit roi de France et de ses successeurs rois de France, pour la comté de Ponthieu et de Monstreuil, il mettra ses mains entre les mains du roi de France, et celui qui parlera pour le roi de France adressera ses paroles au dit roi et duc et dira ainsi : Vous devenez homme lige au roi de France, monseigneur qui ci est, comme comte de Ponthieu et de Monstreuil, et lui promettez foi et loyauté porter ; dites, voire ! Et le dit roi et duc, comte de Ponthieu et de Monstreuil, dira, voire ! Et lors le dit roi de France recevra le dit roi et comte au dit hommage à la foi et à la bouche, fors son droit et l’autrui. Et ainsi sera fait et renouvelé toutefois que l’hommage se fera. Et de ce baillerons nous, et nos successeurs ducs de Guyenne, faits les dits hommages, lettres patentes scellées de nos grands sceaux, si le roi de France le requiert ; et avec ce nous promettons en bonne foi tenir et garder affectueusement les paix et accords faits entre les rois de France et les dits rois d’Angleterre ducs de Guyenne et leurs prédécesseurs rois de France et ducs de Guyenne. En cette manière sera fait et seront renouvelées les dites lettres pour les dits rois et ducs et leurs successeurs ducs de Guyenne et comtes de Ponthieu et de Monstreuil, toutes les fois que le roi d’Angleterre duc de Guyenne, et ses successeurs ducs de Guyenne et comtes de Ponthieu et de Monstreuil qui seront pour le temps entreront en l’hommage du roi de France et de ses successeurs rois de France. En témoin desquelles choses, à ces nôtres lettres ouvertes avons fait mettre notre grand scel. Données à Eltem le trentième jour du mois de mars, l’an de grâce mil trois cent et trente. »
Ces lettres rapportèrent en France les dessus nommés seigneurs, quand ils se partirent d’Angleterre et ils eurent congé du roi ; et les baillèrent au roi de France, qui tantôt les fit porter en sa chancellerie et mettre en garde avec ses plus espéciales choses à la cautelle du temps avenir.
Nous nous souffrirons à parler du roi d’Angleterre un petit, et parlerons d’aucunes aventures qui avinrent en France.
CHAPITRE LIV.
Comment le roi de France prit en haine messire Robert d’Artois, dont il lui convint s’enfuir hors du royaume ; et comment il fit mettre sa femme et ses enfans en prison qui oncques puis n’en issirent.
L’homme du monde qui plus aida le roi Philippe à parvenir à la couronne de France et à l’héritage, ce fut messire Robert d’Artois, qui étoit l’un des plus hauts barons de France et le mieux enlignagé, et trait des royaux ; et avoit à femme la sœur germaine du roi Philippe, et avoit été toudis son plus espécial compagnon et ami en tous états ; et fut bien l’espace de trois ans que en France tout étoit fait par lui, et sans lui n’étoit rien fait. Après advint que le roi Philippe emprit et acueillit ce messire Robert en si grand’haine, pour occasion d’un plaid qui ému étoit devant lui, dont le comte d’Artois étoit cause, que le dit messire Robert vouloit avoir gagné, par vertu d’une lettre que messire Robert mit avant, qui n’étoit mie bien vraie, si comme on disoit, que si le roi l’eût tenu en son ire il l’eût fait mourir sans nul remède. Et combien que le dit messire Robert fut le plus prochain du lignage à tous les hauts barons de France, et serourge au dit roi, si lui convint-il vider France et venir à Namur devers le jeune comte Jean, son neveu et ses frères qui étoient enfans de sa sœur.
Quand il fut parti de France et le roi vit qu’il ne le pourroit tenir, pour mieux montrer que la besogne lui touchoit, il fit prendre sa sœur, qui étoit femme au dit messire Robert, et ses deux fils et neveux, Jean et Charles, et les fit mettre en prison bien étroitement, et jura que jamais n’en issiroient tant qu’il vivroit ; et bien tint son serment, car oncques depuis, pour personne qui en parlât, ils n’en vidèrent ; dont il en fut depuis moult blâmé en derrière.
Quand le dit roi de France sçut de certain et fut informé que le dit messire Robert étoit arrêté de-lez sa sœur et ses neveux, il en fut moult courroucé ; et envoya chaudement devers l’évêque Aoul de Liége, en priant qu’il défiât et guerroyât le comte de Namur, s’il ne mettoit messire Robert d’Artois hors de sa compagnie. Cet évêque, qui moult aimoit le roi de France et qui petit aimoit ses voisins, manda au jeune comte de Namur qu’il mît son oncle messire Robert d’Artois hors de son pays et de sa terre, autrement il lui feroit guerre. Le comte de Namur fut si conseillé qu’il mit hors de sa terre son oncle ; ce fut moult ennuis, mais faire lui convenoit ou pis attendre.
Quand messire Robert se vit en ce parti, si fut moult angoisseux de cœur, et s’avisa qu’il iroit en Brabant, pourtant que le duc son cousin étoit si puissant que bien le soutiendroit. Si vint devers le duc, son cousin, qui le reçut moult liement, et le réconforta assez de ses détourbiers. Le roi le sçut ; si envoya tantôt messages au dit duc, et lui manda que, s’il le soutenoit ou souffroit demeurer ou repairer en sa terre, il n’auroit pire ennemi de lui, et le grèveroit en toutes les guises qu’il pourroit. Le duc ne le voulut ou n’osa plus tenir ouvertement en son pays, pour doute d’acquérir la haine du dit roi de France ; ains l’envoya couvertement tenir en Argenteau jusques à tant que on verroit comment le roi se maintiendroit. Le roi le sçut, qui partout avoit ses espies ; si en eut grand dépit ; si pourchassa tant et en moult bref temps après, par son or et par son argent, que le roi de Behaigne qui étoit cousin germain au dit roi, l’évêque de Liége, l’archevêque de Coulogne, le duc de Guerles, le marquis de Juliers, le comte de Bar, le comte de Los, le sire de Fauquemont et plusieurs autres seigneurs furent alliés en contre le dit duc, et le défièrent tous, au pourchas et requête du dessus dit roi. Et entrèrent tantôt en son pays parmi Hesbaing, et allèrent droit à Hanut, et ardirent tout à leur volonté par deux fois, eux demeurans au pays, tant que bon leur sembla. Et envoya avec eux le comte d’Eu son connétable, atout grand’compagnie de gens d’armes, pour mieux montrer que la besogne étoit sienne, et faite à son pourchas ; et tout ardoient son pays. Si en convint le comte Guillaume de Hainaut ensonnier ; et envoya madame sa femme, sœur du roi Philippe, et le seigneur de Beaumont, son frère, en France pardevers le dit roi, pour impétrer une souffrance et une trêve de lui d’une part, et du duc de Brabant d’autre. Trop ennuis et à dureté y descendit le roi de France, tant avoit-il pris la chose en grand dépit. Toute fois, à la prière du comte de Hainaut son serourge, le roi s’humilia, et donna et accorda trêves au duc de Brabant, parmi ce que le duc se mit du tout au dit et en l’ordonnance du propre roi de France et de son conseil, de tout ce qu’il avoit à faire au roi et à chacun de ces seigneurs qui défié l’avoient ; et devoit mettre, dedans un certain jour qui nommé y étoit, monseigneur Robert d’Artois hors de sa terre et de son pouvoir, si comme il fit moult ennuis ; mais faire lui convint, ou autrement il eût eu trop forte guerre de tous côtés, si comme il étoit apparant. Si que, entrementes que ce toullement et ces besognes se portoient, ainsi que vous oyez recorder, le roi anglois eut nouveau conseil de guerroyer le roi d’Escosse son serourge : je vous dirai à quel titre.
CHAPITRE LIX.
Comment messire Guillaume de Montagu et messire Gautier de Mauny se portèrent vaillamment contre les Escots, dont ils furent grandement en la grâce du roi Édouard.
Ainsi alla en ce temps de la chevauchée du roi anglois sur les Escots : il gâta et exilla la plus grand’partie de leur pays, et y prit plusieurs forts châteaux que ses gens obtinrent sur les Escots depuis un grand temps, et principalement la bonne cité de Bervich. Et étoient demeurés de par le roi anglois, pour tenir les frontières, plusieurs apperts chevaliers, bacheliers et écuyers, entre lesquels messire Guillaume de Montagu et messire Gautier de Mauny sont bien à ramentevoir ; car de la partie des Anglois ces deux en avoient toute la huée ; et faisoient souvent sur les Escots des hardies entreprises de belles chevauchées, de mêlées et de hutins ; et par usage le plus ils gagnoient sur eux ; dont ils acquirent grand’grâce devers le roi et les barons d’Angleterre. Et pour mieux avoir leur entrée et leur issue en Escosse et maîtriser le pays, messire Guillaume de Montagu qui fut appert, hardi et entreprenant chevalier durement, fortifia la bastide de Rochebourch sur la marche d’Escosse, et en fit un bon châtel pour tenir contre tout homme ; de quoi le roi anglois lui en sut grand gré, et acquit si grand’renommée et si grand’grâce en ces entreprises du roi Édouard, que le roi le fit comte de Salebery, et le maria moult hautement et noblement. Aussi fit messire Gautier de Mauny, qui devint en ces chevauchées chevalier, et fut retenu du plus grand conseil du roi et moult avancé en sa cour. Et fit depuis le dit messire Gautier tant de belles appertises et de grands faits d’armes, si comme vous orrez avant en l’histoire, que ce livre est moult renluminé de ses prouesses.
Bien est vrai que aucuns chevaliers d’Escosse faisoient souvent ennui aux Anglois, et se tenoient toujours pardevers le sauvage pays d’Escosse, entre grands marais et grands forêts ; et là nul ne les pouvoit suir ; et suivoient aucune fois les Anglois de si près que tous les jours y avoit poingnis ou hutin. Et toujours messire Guillaume de Montagu et messire Gautier de Mauny, adonc nouvel chevalier, y étoient renommés pour les mieux faisans et les plus aventureux ; et y perdit à ces hutins et poingnis le dit messire Guillaume de Montagu, qui étoit hardi et dur chevalier merveilleusement, un œil pour ses hardies entreprises.
En ces grands marais et ces grands forêts là où ces seigneurs d’Escosse se tenoient, s’étoit jadis le preux roi Robert d’Escosse tenu par plusieurs fois, quand le roi Édouard, ayeul à celui dont nous parlons présentement, l’avoit déconfit, et conquis tout le royaume d’Escosse. Et plusieurs fois fut-il si mené et si déchassé que il ne trouvoit aucun en son royaume qui l’osât herberger, ni soutenir en châtel, ni en forteresse, pour doute de ce roi Édouard, qui avoit si nettement conquis toute Escosse qu’il n’y avoit ville, ni châtel, ni forteresse qui n’obéît à lui. Et quand ce roi Édouard étoit arrière revenu en Angleterre, ce preux roi Robert rassembloit gens, quelque part qu’il les pouvoit trouver, et reconquéroit ses châteaux, forteresses et ses bonnes villes, jusques à Bervich, les unes par force et bataille, les autres par beau parler et par amour. Et quand le roi Édouard le savoit, il en avoit grand dépit, et faisoit semondre son ost, et ne cessoit jusques à tant qu’il avoit de rechef déconfit et reconquis le royaume d’Escosse comme devant.
Ainsi avint entre ces deux rois, si comme j’ai ouï recorder, que ce roi Robert reconquit son royaume par cinq fois. Et ainsi se maintinrent ces deux rois, que on tenoit en leur temps pour les deux plus preux du monde, tant que le bon roi Édouard fût trépassé. Et trépassa en la bonne cité de Bervich : et avant qu’il mourût il fit appeler son ains-né fils, qui fut roi après lui, pardevant tous ses hommes, et lui fit jurer sur saints que, sitôt qu’il seroit trépassé, il le feroit bouillir en une chaudière, tant que la chair se partiroit des os, et feroit la chair mettre en terre et garderoit les os ; et toutes fois que les Escots rebelleroient contre lui, il semonceroit ses gens et assembleroit, et porteroit avec lui les os de son père : car il tenoit fermement que, tant qu’il auroit ses os avec lui, les Escots n’auroient point victoire contre lui. Lequel n’accomplit mie ce qu’il avoit juré ; ains fit son père rapporter à Londres, et là ensevelir contre son serment ; de quoi il lui meschey depuis en plusieurs manières, si comme vous avez ouï ; et premièrement à la bataille d’Esturmelin où les Escots eurent victoire contre lui.
CHAPITRE LV.
Comment la guerre recommença entre le roi d’Angleterre et le roi d’Escosse et sur quel titre ; et comment messire Robert d’Artois vint en Angleterre.
Vous avez ouï bien recorder ci-dessus de la guerre du roi Robert d’Escosse et du roi d’Angleterre, et comment unes trêves furent prises à durer trois ans, et là dedans ce roi Robert mourut, et en après du mariage qui fut fait de la sœur au roi d’Angleterre et du fils ce roi Robert, qui fut roi d’Escosse après la mort de son père, et l’appeloit-on le roi David. Le temps que ces trêves durèrent, et encore un an après ou environ, furent les Escots et les Anglois bien à paix ; ce que on n’avoit point vu par avant, passé avoit deux cents ans, qu’ils ne se fussent guerroyés et hariés. Or avint que le jeune roi d’Angleterre fut informé que le roi d’Escosse son serourge étoit saisi de Bervich qui devoit être de son royaume, et que le roi Édouard son ayeul l’avoit toujours tenue paisiblement et franchement, et son père après, un grand temps ; et fut informé que le royaume d’Escosse mouvoit de lui en fief, et que le jeune roi d’Escosse son serourge ne l’avoit encore relevé, ni fait son hommage. Il en eut indignation, et envoya assez tôt après grands messages et suffisans au jeune roi d’Escosse son serourge et à son conseil, et lui fit requérir qu’il voulût ôter sa main de la bonne cité de Bervich, et lui ressaisir ; car c’étoit son héritage, et avoit été de ses devanciers rois d’Angleterre ; et qu’il vînt à lui pour faire hommage du royaume d’Escosse qu’il devoit tenir de lui en fief.
Le jeune roi David se conseilla à ses barons et à ceux de son pays, par grand’délibération ; et quand il fut assez conseillé sur ces requêtes, il répondit aux messages et dit : « Seigneurs, nous et tous nos barons nous merveillons durement de ce que vous nous requérez de par le roi votre seigneur, car nous ne trouvons mie en nos anciens registres ni ne tenons que le royaume d’Escosse soit de rien sujet, ni doit être, au roi d’Angleterre, ni par hommage ni autrement ; ni oncques messire le roi notre père, de bonne mémoire, ne voulut faire hommage à ses devanciers rois d’Angleterre, pour guerre qu’on lui en fît ; aussi n’ai-je point conseil ni volonté du faire. En après, notre père le roi Robert conquit la cité de Bervich, par droite guerre, sur le roi d’Angleterre son père, et la tint tout le cours de sa vie, comme son bon héritage ; aussi le pensé-je bien à tenir, et en ferai mon pouvoir. Si vous requiers que vous veuillez prier au roi, de qui la sœur nous avons, qu’il nous veuille laisser en cette franchise que nos devanciers ont été, et jouir de ce que le roi notre père conquit et maintint toute sa vie paisiblement, et que encontre ne veuille croire nul mauvais conseil ; car si un autre nous vouloit faire tort, si nous devroit-il aider à défendre, pour l’amour de sa sœur que nous avons à femme.
Les messages répondirent : « Sire, nous avons bien entendu votre réponse ; si la rapporterons à notre sire le roi, en telle manière que dit l’avez. » Puis prindrent congé et revindrent arrière à leur seigneur le roi d’Angleterre et à son conseil. Si recordèrent toutes les paroles que le jeune roi d’Escosse avoit répondu à leur requête. Lequel rapport ne plut mie bien au roi Édouard ni à son conseil ; ainçois fit mander à Londres à un jour de parlement tous ses barons, chevaliers et conseils des bonnes villes de son royaume, pour avoir sur ce conseil et mûre délibération.
Ce terme pendant vint messire Robert d’Artois de Brabant en Angleterre, en guise de marchand, qui étoit déchassé du roi Philippe de France, si comme vous avez ouï ; et lui avoit le duc de Brabant conseillé qu’il se traist cette part, au cas qu’il ne pourroit nulle part demeurer paisiblement en France ni en l’Empire. Si le reçut le jeune roi anglois liement, et le retint volontiers de-lez lui et de son conseil ; et lui assigna le comté de Richemont qui avoit été à ses devanciers.
Or reviendrai aux dessus dits parlements qui furent à Londres sur l’état du royaume d’Escosse.
CHAPITRE LVI.
Comment tout le conseil et le commun d’Angleterre conseillèrent le roi Édouard qu’il allât soumettre le roi d’Escosse, et qu’ils étoient tous désirans d’aller avec lui.
Quand le jour de parlement approcha que le roi Anglois avoit établi, et tout le pays fut assemblé au mandement du roi à Londres, le roi leur fit démontrer comment il avoit requis au roi d’Escosse son serourge qu’il voulût ôter sa main de Bervich qu’il détenoit, et qu’il voulût venir faire hommage à lui de son royaume d’Escosse, ainsi qu’il devoit, et comment le roi d’Escosse avoit répondu à ses messagers. Si pria à tous que chacun le voulût sur ce si conseiller que son honneur y fût gardée. Tous les barons, les chevaliers et les conseils des cités et des bonnes villes, et tout le commun pays, se conseillèrent et rapportèrent leur conseil tous d’un commun accord ; lequel conseil fut tel : que il leur sembloit que le roi ne pouvoit plus porter par honneur les torts que le roi d’Escosse lui faisoit. Ainçois conseillèrent que le roi se pourvût si efforcément qu’il pût ravoir la bonne cité de Bervich, et qu’il pût entrer au royaume d’Escosse si puissamment, qu’il pût si contraindre le roi d’Escosse qu’il fût tout joyeux quand il pourrait venir à son hommage et à satisfaction. Et dirent qu’ils étoient tous désirans d’aller avec lui à son commandement.
Le roi Édouard fut moult joyeux de cette réponse, car il voyoit la bonne volonté de ses gens : si les en regracia moult grandement, et leur pria que chacun fût appareillé selon son état ; et fussent à un jour, qui adonc fut nommé, droit à Neuf-Châtel sur Tyne, pour aller reconquérir les droitures appartenans à son royaume d’Angleterre. Chacun s’abandonna à cette requête et en ralla en son lieu pour lui pourvoir, selon son état ; et le roi se fit pourvoir et appareiller si suffisamment que à telle besogne appartenoit. Si envoya encore autres messages à son dit serourge pour le suffisamment sommer, et après pour défier, s’il étoit autrement conseillé.
CHAPITRE LVII.
Comment le roi anglois entra en Escosse où il ardit et gâta grand’partie d’Escosse et prit plusieurs châteaux et villes qu’il retint pour lui.
Le jour qui dénommé étoit approcha, et vint le roi Édouard atout son ost au Neuf-Châtel. Si attendit par trois jours ses gens qui venoient en suivant l’ost. Au quart jour il s’en partit et s’en alla atout son ost pardevers Escosse, et passa la terre du seigneur de Percy et de celui de Nuefville, qui sont deux grands barons en Northonbrelande, et marchissent aux Escots ; et aussi font le sire de Ros, le sire de Lucy et le sire de Moutbray. Si se traist le roi anglois, et tout son ost, pardevers la cité de Bervich ; car autrement n’avoit voulu le roi d’Escosse répondre aux seconds messages qu’il avoit fait aux premiers : si étoit sommé et défié. Tant exploita le roi anglois atout son grand ost qu’il entra en Escosse, et passa la rivière qui départ Escosse et Angleterre ; et n’eut mie conseil de s’arrêter adonc devant Bervich, mais de chevaucher avant et ardoir et exiller le pays, si comme son ayeul avoit fait jadis. Si exploita tant en cette chevauchée qu’il foula grandement toute la plaine d’Escosse, et ardit et exilla moult de villes fermées de fossés et de palis, et prit le fort châtel de Hedaimbourch, et y mit gens et gardiens de par lui, et passa la seconde rivière d’Escosse dessous Eturmelin ; et coururent ses gens tout le pays de là environ, jusques à Saint-Jehanstone et jusques en Abredane ; et ardirent et exillèrent la bonne ville de Dunfremeline : mais ils ne firent nul mal à l’abbaye, car le roi le défendit ; et conquirent tout le pays jusques à Dondie et jusques à Donbreton, un très fort château sur la marche de la sauvage Escosse où le roi étoit retrait et la roine sa femme. Ni nul n’alloit audevant des Anglois ; mais s’étoient mis et retraits tous dedans les forêts de Gedours, qui sont inhabitables pour ceux qui ne connoissent le pays ; et avoient là retrait tout le leur et mis à sauveté, et ne faisoient compte du demeurant.
Ce n’étoit mie merveille s’ils étoient ébahis et fuyoient devant les Anglois ; car ils n’avoient nul bon capitaine ni sage gouverneur, si comme ils avoient eu au temps passé. Premièrement le roi David étoit jeune en l’âge de quinze ou seize ans ; le comte de Moray encore plus jeune, et un damoisel qui s’appeloit Guillaume de Douglas, neveu à celui qui étoit demeuré en Espagne, de tel âge : si que le pays et le royaume d’Escosse étoit tout dépourvu de bon conseil pour aller ni résister contre les Anglois, qui adonc étoient entrés si puissamment en Escosse. Parquoi la plaine Escosse fut toute courue, arse et gâtée, et plusieurs bons châteaux pris et conquis et que le roi anglois retint pour lui ; et se avisa que par ceux il guerroieroit le remenant, et contraindroit ses ennemis du leur même.
CHAPITRE LVIII.
Comment le roi d’Angleterre mit le siège devant Bervich et comment ceux de la cité se rendirent à lui.
Quand le roi anglois eut été et séjourné, couru et chevauché la plaine Escosse, et arrêté au pays l’espace de six mois et plus, et il vit que nul ne venoit contre lui pour voir son emprise, il se retraist tout bellement pardevers Bervich. Mais à son retour il conquit et gagna le châtel de Dalquise, qui est de l’héritage du comte de Douglas, et sied à cinq lieues de Hedaimbourg, et y ordonna châtellain et bonnes gardes pour le garder, et puis chevaucha à petites journées, et fit tant qu’il s’en vint devant la bonne et forte cité de Bervich, qui est à l’entrée d’Escosse et à l’issue du royaume de Northonbrelande. Si l’assiégea et environna le roi de tous points, et dit que jamais n’en partiroit, si l’auroit à sa volonté, non si le roi d’Escosse ne le venoit combattre et lever par force.
Si se tint le roi grand temps devant Bervich, ainçois qu’il la pût avoir ; car la cité est durement forte et bien fermée, et environnée d’un côté d’un bras de mer, et si avoit dedans bonnes gens en garnison de par le roi d’Escosse, pour la garder et défendre et conseiller les bourgeois de la cité.
Si vous dis qu’il y eut pardevant Bervich, pendant le terme que le roi y sist, maint assaut et maint hutin, maintes dures escarmouches et presque tous les jours, et mainte appertise d’armes faite ; car ceux de dedans ne se vouloient mie rendre simplement, et cuidoient toujours être confortés ; mais nul apparant n’en fut. Bien est vérité que aucuns preux chevaliers et bacheliers d’Escosse chevauchoient à la fois et venoient par vesprées et par ajournements réveiller l’ost des anglois ; mais petit y faisoit, car l’ost du roi Anglois étoit si suffisamment bien gardé et eschaugueté, et par si bonne manière, et par si grand avis, que les Escots n’y pouvoient entrer, fors à leur dommage, et y perdoient souvent de leurs gens.
Quand ceux de Bervich virent qu’ils ne seroient secourus ni confortés de nul côté, et aussi que le roi anglois ne partiroit point de là si en auroit eu sa volonté, et que vivres leur appétiçoient, et leur étoient clos les pas de la mer et de terre, parquoi nul ne leur en pouvoit venir, si se commencèrent à aviser, et envoyèrent traiter pardevers le roi anglois qu’il leur voulût donner et accorder une trêve à durer un mois ; et si dedans ce mois le roi David leur sire, ou autre pour lui, ne venoit là si fort qu’il levât le siège, ils rendroient la cité, sauf leurs corps et leurs biens, et que les soudoyers qui dedans étoient s’en pussent aller s’ils vouloient en leur pays d’Escosse, sans recevoir point de dommage.
Le roi anglois et son conseil entendirent à ce traité ; et ne fut mie sitôt accordé, car le roi anglois les vouloit avoir simplement, pour faire des aucuns sa volonté, pourtant qu’ils s’étoient tant tenus contre lui ; mais finalement il s’accorda à ce, par le bon avis et conseil qu’il eut de ses hommes ; et aussi messire Robert d’Artois y rendit grand’peine, qui avoit été en ces chevauchées toujours avec lui, et qui lui avoit jà dit et montré par plusieurs claires voies combien prochain il étoit de la couronne de France, dont il se devoit tenir héritier par la succession du roi Charles son oncle dernièrement trépassé. Si eût vu volontiers le dit messire Robert que le roi anglois mût guerre aux François, pour lui contrevenger des dépits que on lui avoit faits, et que le roi se fût parti d’Escosse, à quelque meschef que ce fût, et retrait vers Londres. Si que ces paroles et plusieurs autres inclinèrent le roi à ce que ce traité de Bervich se passât. Et furent les trêves accordées de ceux de dehors à ceux de dedans, le mois tout accompli ; et le signifièrent ceux de Bervich à ceux de leur côté bien et à point, au roi d’Escosse leur seigneur et à son conseil, qui ne purent voir ni imaginer voie ni tour qu’ils fussent forts pour combattre le roi anglois ni lever le siège. Si demeura la chose en cet état, et fut la cité de Bervich rendue au chef d’un mois au roi anglois, et aussi le châtel qui moult est bel et moult fort au dehors de la cité ; et en prit le maréchal de l’ost la saisine et la possession de par le roi anglois ; et vinrent les bourgeois de la cité en l’ost faire hommage et féauté au dit roi, et jurèrent et reconnurent à tenir la cité de Bervich de lui. Après y entra le roi à grand’solennitê de trompes et de nacaires, cornemuses, claronceaux et tambourins ; et y séjourna depuis douze jours ; et y établit un chevalier à gardien et à souverain, qui s’appeloit messire Édouard de Bailleul ; et quand il se partit de Bervich, il laissa avec le dit chevalier plusieurs jeunes chevaliers et écuyers, pour aider à garder la terre conquise sur les Escots et les frontières d’icelui pays. Si s’en retourna le roi vers Londres et donna à toutes manières de gens congé, et s’en ralla chacun en son lieu ; et lui-même s’en revint à Windsore, où le plus volontiers se tenoit, et messire Robert d’Artois de-lez lui, qui ne cessoit nuit ni jour de lui remontrer quel droit il avoit à la couronne de France, et le roi y entendoit volontiers.
CHAPITRE LX.
Comment le roi de France alla voir le pape en Avignon, et comment, à la prédication du pape, il prit la croix pour aller outre mer ; et aussi fit le roi de Behaigne, le roi de Navarre et le roi d’Arragon.
Après que le jeune roi d’Angleterre eut fait hommage au roi Philippe de France de la comté de Ponthieu et de tout ce qui lui appartenoit à faire, eut le roi Philippe grâce et dévotion de venir voir le saint père, pape Benedict, qui pour le temps régnoit et se tenoit en Avignon, et de visiter une partie de son royaume, pour lui déduire et ébattre, et pour apprendre à connoître ses cités, ses villes et ses châteaux, et les nobles de son royaume. Si fit faire en cette instance ses pourvéances grandes et grosses, et se partit de Paris, en très grand arroi, le roi de Behaigne et le roi de Navarre en sa compagnie, et aussi grand’foison de ducs et de comtes et de seigneurs ; car il tenoit grand état et étoffé, et faisoit grands livrées et grands dépens. Si chevaucha le roi ainsi parmi Bourgogne ; et fit tant par ses journées qu’il vint en Avignon, où il fut moult solennellement reçu du saint père et de tout le collège ; et l’honorèrent le plus qu’ils purent ; et fut depuis grand terme là environ avec le pape et les cardinaux ; et se logeoit à Ville Neufve près d’Avignon. Si vint le roi d’Arragon en ce même temps aussi en cour de Rome, pour le voir et fêter, et y eut grands fêtes et grands solennités à leurs approchemens et à leurs assemblées ; et furent là tout le carême ensuivant. Dont il avint que certaines nouvelles vinrent en cour de Rome, que les ennemis de Dieu étoient trop fort rebellés contre la sainte terre, et avoient presque tout reconquis le royaume de Rasse, et pris le roi qui s’étoit de son temps chrétienné, et fait mourir à grand meschef ; et menaçoient encore les incrédules grandement sainte chrétienté. De ces nouvelles fut le pape bien courroucé : ce fut raison, car il étoit chef de l’église, à qui tout bon chrétien se doit rallier.
Si prêcha le jour du saint vendredi, présens les rois dessus nommés, la digne souffrance de Notre Seigneur, et ennorta et remontra grandement la croix à prendre, pour aller contre les ennemis de Dieu ; et si humblement et si doucement forma la prédication, que le roi de France, mu de grand’pitié, prit la croix, et requit au saint père qu’il lui voulût accorder. Adonc pape Benedict, qui vit la bonne volonté du roi de France, lui accorda bénignement et la confirma, par condition que il absolvoit de peine et de coulpe, vrais confès et vrais repentans, le roi de France premièrement, et tous ceux qui iroient avec lui en ce saint voyage. Adonc par grand’dévotion, et pour l’amour du roi et lui tenir compagnie en ce pèlerinage, le roi Jean de Behaigne et le roi de Navarre et le roi Pierre d’Arragon la prirent, et grand’foison de ducs, de comtes et de chevaliers qui là étoient, et aussi quatre cardinaux, le cardinal de Naples, le cardinal de Pierregort, le cardinal Blanc et le cardinal d’Ostie. Si fut tantôt prêchée et publiée par le monde ; et venoit à tous seigneurs a grand’plaisance, et espécialement à ceux qui vouloient le temps employer en armes, et qui adonc ne le savoient bien raisonnablement où employer.
Quand le roi de France et les rois dessus nommés eurent été un grand temps de-lez le pape, et ils eurent jeté, avisé et confirmé la plus grand’partie de leurs besognes, ils se partirent de cour de Rome et prirent congé au saint père. Si s’en ralla le roi d’Arragon en son pays, et le roi de France et sa compagnie s’en vinrent à Montpelier ; et là furent-ils grand temps ; et fit adonc le roi Philippe une paix qui se mouvoit entre le roi d’Arragon et le roi de Mayogres. Après cette paix faite, il retourna en France à petites journées et à grands dépens, visitant ses cités, ses villes, ses châteaux et ses forteresses, dont il avoit grand nombre, et repassa parmi Auvergne, parmi Berry, Beauce et parmi le Gastinois, et revint à Paris, où il fut reçu à grand’fête. Adonc étoit le royaume de France gras, plein et dru, et les gens riches et puissans de grand avoir ni on n’y savoit parler de nulle guerre.
CHAPITRE LXI.
Comment le roi de France fit faire son appareil et ses pourvéances pour aller outre mer contre les ennemis de Dieu.
Sur l’ordonnance de la croix, pour aller outre mer, que le roi de France avoit emprise et enchargée, et dont il se faisoit chef, s’avisèrent plusieurs seigneurs par le monde, et l’emprirent par grand’dévotion les aucuns ; car le pape absolvoit tous ceux de peine et de coulpe qui en ce saint voyage iroient. Si fut la dite croix manifestée et prêchée par le monde, et venoit à plusieurs chevaliers bien à point, qui se désiroient à avancer. Si fit le roi Philippe, comme chef de cette emprise le plus grand et le plus bel appareil qui oncques eût été fait pour aller outre mer, ni du temps de Godefroy de Bouillon, ni d’autre ; et avoit retenu et mis en certains ports, c’est à savoir, de Marseilles, d’Aiguemortes, de Lattes, de Narbonne et d’environ Montpelier, telle quantité de vaisseaux, de nefs, de carakes, de hus, de cogues, de buissars, de galées et de barges, comme pour passer et porter soixante mille hommes d’armes et leurs pourvénances ; et les fit tout le temps pourvoir de biscuit, de vins, de douce yaue, de chairs salées, et de toutes autres choses nécessaires pour gens d’armes, et pour vivre, et si grand’plenté, comme pour durer trois ans, s’il étoit besoin. Et envoya encore le dit roi de France grands messages par devers le roi de Honguerie, qui étoit moult vaillant homme, en lui priant qu’il fût appareillé et ses pays ouverts pour recevoir les pèlerins de Dieu. Ce roi de Honguerie y entendit volontiers, et dit qu’il étoit tout pourvu, et ses pays aussi, pour recevoir son cousin le roi de France et tous ceux qui avec lui iroient. Tout en telle manière le signifia le roi de France au roi de Chippre, monseigneur Hugues de Lusignan, un vaillant roi durement, et au roi de Sicile, qui volontiers y entendirent ; et se pourvurent selon ce bien et suffisamment, à la prière et requête du roi de France. Encore envoya le dit roi devers les Vénitiens, en priant et réquérant que leurs mètes fussent ouvertes, gardées et pourvues. Cils obéirent volontiers au roi de France et accomplirent son mandement. Aussi firent les Gennevois et tous ceux dessus la rivière de Gennes. Et fit le roi de France passer outre en l’île de Rhodes le grand prieur de France, pour aministrer vivres et pourvéances sur leur mètes : et firent ceux de saint Jean, par accord avec les Vénitiens, pourvoir moult suffisamment l’île de Crète, qui est de leur seigneurie. Brièvement chacun étoit appareillé et rebracié pour faire tout ce que bon étoit et sembloit, pour recueillir les pèlerins de Dieu ; et prirent plus de trois cent mille personnes la croix, pour aller outre mer en ce saint voyage.