Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 48)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CHAPITRE LXII.

Comment le roi d’Angleterre envoya ses messages au comte de Hainaut pour avoir son conseil qu’il feroit du droit qu’il se disoit avoir en France.

En ce temps que cette croix étoit en si grand’fleur de renommée, et que on ne parloit ni devisoit-on d’autre chose, se tenoit messire Robert d’Artois en Angleterre, enchâssé de France, de-lez le jeune roi Édouard, et avoit été avec lui au conquêt de Bervich et en plusieurs chevauchées d’Escosse. Si étoient nouvellement retournés en Angleterre ; et ennortoit et conseilloit le dit messire Robert tempre et tard le roi qu’il voulût défier le roi de France qui tenoit son héritage à grand tort. Dont le roi eut plusieurs fois conseil par grand’délibération, à ceux qui étoient ses plus secrets et espéciaux conseillers, comment il se pourroit maintenir du tort qu’on lui avoit fait du royaume de France en sa jeunesse, qui par droite succession de proismeté devoit être sien par raison, ainsi que messire Robert d’Artois l’en avoit informé ; et l’avoient les douze pairs et les barons de France donné à messire Philippe de Valois d’accord et ainsi comme par jugement, sans appeler ni ajourner partie adverse. Si n’en savoit le dit roi que penser ; car ennuis ainsi le lairoit, si amender le pouvoit ; et si il le challengeoit et le débat en émouvoit, et on lui denioit, si comme bien faire on pourroit, et il s’en tint tout coi et point ne l’amendoit, ou son pouvoir n’en faisoit, plus que devant blâmé en seroit.

Et d’autre part il voyoit bien que, par lui ni par la puissance de son royaume, il ne pourroit mauvaisement mettre au dessous le grand royaume de France, s’il n’acquéroit des seigneurs puissans en l’Empire et d’autre part, par son or et par son argent. Si requéroit souvent à ses espéciaux conseillers qu’ils lui voulussent sur ce donner conseil et bon avis, car sans grand conseil il n’en vouloit plus avant entreprendre.

À la parfin, ses conseillers lui répondirent d’accord et lui dirent : « Cher sire, la besogne est de si haute entreprise que nous ne nous en oserions charger ni finalement conseiller ; mais, cher sire, nous vous conseillerions, s’il vous plaisoit, que vous envoyassiez suffisans messages, bien informés de votre intention, à ce gentil comte de Hainaut de qui avez la fille, et à monseigneur Jean, son frère, qui si vaillamment vous a servi, en priant en amitié que sur ce ils vous veuillent conseiller ; car mieux savent que à telle affaire affiert que nous ne savons ; et si sont bien tenus de votre raison garder, pour l’amour de la dame, que vous avez ; et s’il est ainsi qu’ils s’accordent à votre entente, ils vous sauront bien conseiller de quels seigneurs vous vous pourrez bien aider, et lesquels, et comment vous les pourrez mieux acquérir. » — « À ce conseil, dit le roi, nous accordons-nous bien ; car il me semble être bel et bon ; et ainsi que conseillé m’avez sera fait. »

Adonc pria le roi à ce prélat, l’évêque de Lincolle, qu’il voulût entreprendre ce voyage à faire pour l’amour de lui, et à deux bannerets qui là étoient, et à deux clercs en droit aussi, qu’ils voulussent faire compagnie à l’évêque en ce voyage. Les dessus dits évêque, chevaliers bannerets et clercs ne voulurent mie refuser la requête du roi, ains lui octroyèrent volontiers. Si s’appareillèrent le plutôt qu’ils purent, et partirent du roi et montèrent en mer. Adonc arrivèrent à Dunquerque : si reposèrent là tant que leurs chevaux fussent mis hors des vaisseaux, et puis se mirent en chemin et chevauchèrent parmi Flandre, et exploitèrent tant qu’ils vinrent à Valenciennes. Là trouvèrent-ils le comte Guillaume de Hainaut qui gissoit si malade de goutes artétiques et de gravelle qu’il ne se pouvoit mouvoir ; et trouvèrent aussi monseigneur Jean de Hainaut, son frère. S’ils furent grandement fêtés, ce ne fait point à demander. Quand ils furent si bien fêtés comme à eux appartenoit, ils contèrent au dit comte de Hainaut et à son frère leur entente, et pourquoi ils étoient à eux envoyés ; et leur exprimèrent toutes les raisons et les doutes que le roi même avoit mises avant pardevant son conseil, si comme vous avez ouï recorder ci-desus.

CHAPITRE LXIII.

Quelle chose le comte de Hainaut conseilla aux messages du roi d’Angleterre ; et comment ils s’en retournèrent en Angleterre et dirent au roi ce que le comte leur avoit conseillé.

Quand le comte de Hainaut eut ouï ce pourquoi ils étoient là envoyés, et il eut ouï les raisons et les doutes que le roi anglois avoit mises avant à son conseil, il ne les ouït mie ennuis ; ains dit que le roi n’étoit mie sans sens, quand il avoit ces raisons et ces doutes si bien considérés ; car quand on veut entreprendre une grosse besogne, on doit aviser et considérer comment on la pourroit achever, et au plus près peser où l’on pourroit venir. Et dit ainsi le gentil comte : « Si le roi y peut parvenir, si m’aist Dieu ! j’en aurois grand’joie ; et peut-on bien penser que je l’aurois plus cher pour lui qui a ma fille, que je n’aurois pour le roi Philippe, qui ne m’a néant fait tout à point, combien que j’aie sa sœur épousée : car il m’a détourné couvertement le mariage du jeune duc de Brabant, qui devoit avoir épousé Isabelle ma fille, et l’a retenue pour une sienne autre fille ; par quoi je ne faudrai mie à mon cher et amé fils le roi d’Angleterre, s’il trouve en son conseil qu’il le veuille entreprendre ; ains lui aiderai-je de conseil et d’aide à mon loyal pouvoir. Aussi fera Jean mon frère qui là siéd, qui autrefois l’a servi. Mais sachez qu’il lui faudroit bien autre aide avoir plus forte que la nôtre ; car Hainaut est un petit pays au regard du royaume de France, et Angleterre en gît trop loin pour nous secourir. » — « Certes vous nous donnez très bon conseil et nous montrez grand amour et grand’volonté, dont nous vous regracions, de par notre seigneur le roi, » ce dit l’évêque de Lincolle pour tous les autres. Et dit encore : « Cher sire, or nous conseillez desquels seigneurs notre sire se pourroit mieux aider et ès quels il se pourroit mieux fier, parquoi nous lui puissions rapporter votre conseil. » — « Sur l’âme de moi, répondit le comte, je ne saurois aviser seigneur si puissant pour lui aider en ces besognes comme seroit le duc de Brabant, qui est son cousin germain, aussi l’évêque de Liége, le duc de Guerles, qui a sa sœur à femme, l’archevêque de Cologne, le marquis de Juliers, messire Arnoul de Bakehen, et le sire de Fauquemont. Ce sont ceux qui auroient plus grand’foison de gens d’armes en bref temps, que seigneurs que je sache en nul pays du monde, et si sont très bons guerriers, et finiront bien, si ils veulent, de huit où de dix mille armures de fer, mais que on leur donne de l’argent à l’avenant ; et si sont seigneurs et gens qui gagnent volontiers. S’il étoit ainsi que le roi mon fils et votre sire eût acquis ces seigneurs que je dis, et il fût par deçà la mer, il pourroit bien aller requérir le roi Philippe outre la rivière d’Oise et combattre à lui. »

Ce conseil plut grandement à ces seigneurs d’Angleterre ; puis prirent congé au comte de Hainaut et à monseigneur Jean son frère. Si s’en rallèrent vers Angleterre porter au roi le conseil qu’ils avoient trouvé au dessus dit comte et à son frère. Quand ils furent venus à Londres, le roi leur fit grand’fête, et ils lui racontèrent tout ce qu’ils avoient trouvé en conseil, et l’avis du gentil comte et de monseigneur son frère ; dont le roi eut grand’joie et en fut grandement renforcé, quand il eut entendu ce que son sire lui eut mandé et conseillé.

Or vinrent ces nouvelles en France et monteplièrent petit à petit : que le roi anglois supposoit et entendoit avoir grand droit à la couronne de France ; et fut le roi Philippe informé et avisé de ses plus espéciaux amis que, s’il alloit au voyage d’outre mer qu’il avoit empris, il mettroit son royaume en très grand’aventure, et qu’il ne pouvoit faire ni exploiter meilleur point que de garder ses gens et ce qui sien étoit, dont il tenoit la possession, et qui devoit retourner à ses enfans. Si se refroida grandement de cette croix emprise et prêchée, et contremanda ses officiers qui ses pourvéances faisoient si grandes et si grosses que c’étoit merveilles, jusques à tant qu’il auroit vu de quel pied le roi anglois voudroit aller avant, qui mie ne se refroidoit de lui pourveoir et appareiller, selon le conseil que ses hommes lui avoient rapporté du comte de Hainaut. Et fit, assez tôt après ce qu’ils furent revenus en Angleterre, ordonner et appareiller dix chevaliers bannerets et quarante autres chevaliers, jeunes bacheliers, et les envoya à grands frais par deçà la mer, droit à Valenciennes, et l’évêque de Lincolle qui fut moult vaillant homme avec ceux, en cause que pour traiter à ces seigneurs de l’Empire que le comte de Hainaut leur avoit dénommés, et pour faire tout ce que il et messire Jean son frère en conseilleroient.

Quand ils furent venus à Valenciennes, chacun les regardoit à grand’merveille, pour le bel et grand état qu’ils maintenoient, sans rien épargner, néant plus que si le roi propre d’Angleterre y fût en propre personne ; dont ils acquéroient grand’grâce et grand’renommée. Et si y avoit entr’eux plusieurs bacheliers qui avoient chacun un œil couvert de drap vermeil, pourquoi il n’en put voir ; et disoit-on que ceux avoient voué entre dames de leur pays, que jamais ne verroient que d’un œil jusqu’à ce qu’ils auroient fait aucunes prouesses de leurs corps au royaume de France ; lesquels ils ne vouloient mie connoître à ceux qui leur en demandoient : si en avoit chacun grand’merveille.

Quand ils furent assez fêtés et honorés à Valenciennes, du comte de Hainaut, de monseigneur Jean son frère et des seigneurs et chevaliers du pays et aussi des bourgeois et des dames de Valenciennes, le dit évêque de Lincolle et la plus grand’partie de eux se trairont pardevers le duc de Brabant, par le conseil du comte dessusdit. Si les fêta le duc assez suffisamment, car bien le savoit faire ; et puis s’accordèrent si bellement au duc que il leur enconvenança de soutenir le roi son cousin et toutes ses gens en son pays ; car faire le devoit et étoit son cousin germain : si pouvoit venir, aller et demeurer, armé et désarmé, toutes fois qu’il lui plairoit. Et avec ce il leur enconvenança par tout son conseil, et parmi une certaine somme de florins, que si le roi anglois son cousin vouloit le roi de France défier suffisamment et entrer à force en son royaume, et s’il pouvoit avoir l’accord et l’aide de ces seigneurs d’Allemagne dessus nommés, il le défieroit aussi et iroit avec lui atout mille armures de fer. Ainsi leur eut-il en convent par sa créance, de quoi il chancela et détria puis assez, si comme vous orrez avant en l’histoire.

CHAPITRE LXIV.

Comment les seigneurs d’Angleterre firent alliance avec le duc de Guelres, le marquis de Juliers, l’archevêque de Cologne et le sire de Fauquemont.

Adonc furent ces seigneurs d’Angleterre moult aises ; car il leur sembla qu’ils avoient moult bien besogné, tant comme au duc. Si s’en retournèrent à Valenciennes, et firent par messages, et par l’or et l’argent de leur seigneur, tant que le duc de Guerles, serourge du dit roi, le marquis de Juliers, pour lui et pour l’archevêque de Cologne Walerant son frère, et le sire de Fauquemont vinrent à Valenciennes parler à eux, pardevant le comte de Hainaut, qui ne pouvoit mais chevaucher ni aller, et pardevant monseigneur Jean son frère. Et exploitèrent si bien devers eux, parmi grands sommes de florins que chacun devoit avoir pour lui et pour ses gens, qu’ils leur enconvenancèrent de défier le roi de France avec le roi anglois quand il lui plairoit, et que chacun d’eux le serviroit à un certain nombre de gens d’armes à heaumes couronnés. En ce temps parloit-on de heaumes couronnés ; et ne faisoient les seigneurs nul compte d’autres gens d’armes, s’ils n’étoient à heaumes et à tymbres couronnés. Or est cet état tout devenu autre maintenant que on parle de bassinets, de lances ou de glaives, de haches et de jaques ; et vous dis que ces seigneurs dessus nommés enconvenancèrent aux gens du roi anglois qu’ils se aherdroient à d’autres seigneurs d’outre le Rhin, qui bien avoient pouvoir d’amener grand’foison de gens d’armes, mais qu’ils eussent le pourquoi : puis prirent congé les dessus dits seigneurs et Allemands et s’en rallèrent en leur pays, et les seigneurs d’Angleterre demeurèrent encore à Valenciennes et en Hainaut, de-lez le comte, par lequel conseil ils ouvroient le plus.

Si prirent et envoyèrent encore suffisans messages devers l’évêque de Liége, monseigneur Aoul, et l’eussent volontiers attrait de leur partie ; mais le dit évêque n’y voulut oncques entendre, ni rien faire contre la France, de qui il étoit devenu homme et entré en sa féauté. Le roi Charles de Behaingne n’y fut point prié ni mandé, car on savoit bien qu’il étoit si conjoint au roi de France, par le mariage de leurs deux enfans, du duc de Normandie Jean, qui avoit à femme madame Bonne fille, au dessus dit roi, que pour cette cause il ne feroit rien contre le roi de France.

Or me tairai un petit d’eux, et parlerai d’une autre matière qui à cette se rajoindra.

CHAPITRE LXIX.

Comment les Anglois prirent terre sur les Flamands qui gardoient le passage de Gagant et vinrent combattre main à main.

Quand les Anglois virent la ville de Gagant, où ils tendoient à venir et combattre à ceux qui dedans se tenoient, si s’avisèrent qu’ils avoient le vent et la marée pour eux et que au nom de Dieu et Saint George ils approcheroient. Adonc firent-ils sonner leurs trompettes, et s’armèrent et appareillèrent vitement, et ordonnèrent les vaisseaux, et mirent les archers devant, et singlèrent fort vers la ville. Moult bien avoient les gaites et les gardes, qui en Gagant se tenoient vu approcher cette grosse armée : si supposoient assez que c’étoient Anglois ; parquoi ils s’étoient jà tous armés et rangés sur les dikes et sur le sablon, et mis leurs pennons par ordonnance devant eux, et fait entre eux des nouveaux chevaliers jusques à seize ; et pouvoient bien être environ cinq mille tous comptés, bien apperts bacheliers et compagnons, hardis et légers ainsi qu’ils le montrèrent.

Et là étoit messire Guy de Flandre, Frère au comte Louis de Flandre, un bon et sûr chevalier, mais bâtard étoit, qui admonestoit et prioit tous les compagnons de bien faire. Et là étoient messire Ducres de Hallewyn, messire Jean de Rodais, messire Gille de l’Estrief, qui fut là fait chevalier, messire Simon et messire Jean de Brukedent, qui y furent faits chevaliers aussi, et Pierre d’Englemoustier, et maints compagnons bacheliers et écuyers et apperts hommes d’armes, ainsi qu’ils le montrèrent, et qui moult désiroient la bataille aux Anglois. Et étoient tous ceux ordonnés et rangés à l’encontre des Anglois ; et n’y eut rien parlementé ni devisé, car les Anglois qui étoient désirans de les assaillir, et ceux de défendre, crièrent leur cri, et firent traire leurs archers moult fort et moult roide, et tant que ceux qui le hâvre gardoient et défendoient en furent si essonniés, que, ils voulussent ou non, il les en convint reculer. Et en y eut du trait à ce premier coup moult de mehaignés ; et prirent terre les barons et chevaliers d’Angleterre, et s’en vinrent combattre à haches, à épées et à glaives l’un à l’autre. Et là y eut plusieurs belles bacheleries et appertises d’armes faites ; et moult vaillamment se combattirent les Flamands : aussi moult bachelereusement les requirent les Anglois. Et là fut moult bon chevalier le comte de Derby : et s’avança des premiers si avant, qu’il fut, en lançant de glaives, mis par terre ; et lui fut là messire Gautier de Mauny bon confort, car par appertises d’armes il le releva et ôta de tous périls, en écriant : « Lancastre, au comte de Derby ! » Et adonc ils approchèrent de tous côtés, et y eut plusieurs mehaignés, et par espécial plus des Flamands que des Anglois ; car les archers d’Angleterre qui continuellement traioient, leur portèrent très grand dommage.

CHAPITRE LXV.

Comment Jaquemart d’Artevelle échut si en la grâce des Flamands que tout quant que il faisoit, nul ne lui contredisoit.

En ce temps dont j’ai parlé avoit grand’dissention entre le comte Louis de Flandre et les Flamands ; car ils ne vouloient point obéir à lui, ni à peine s’osoit-il tenir en Flandre, fors à grand péril. Et avoit adonc à Gand un homme qui avoit été brasseur de miel ; celui étoit entré en si grand’fortune et en si grand’grâce à tous les Flamands, que c’étoit tout fait et bien fait quant qu’il vouloit deviser et commander par tout Flandre, de l’un des côtés jusques à l’autre ; et n’y avoit aucun, comme grand qu’il fût, qui de rien osât trépasser son commandement, ni contredire. Il avoit toujours après lui, allant aval la ville de Gand, soixante ou quatre vingts varlets armés, entre lesquels il en y avoit deux ou trois qui savoient aucuns de ses secrets ; et quand il encontroit un homme qu’il héoit ou qu’il avoit en soupçon, il étoit tantôt tué ; car il avoit commandé à ses secrets varlets et dit : « Sitôt que j’encontrerai un homme, et je vous fais un tel signe, si le tuez sans déport, comme grand, ni comme haut qu’il soit, sans attendre autre parole. » Ainsi avenoit souvent ; et en fit en cette manière plusieurs grands maîtres tuer : par quoi il étoit si douté que nul n’osoit parler contre chose qu’il voulût faire, ni à peine penser de le contredire. Et tantôt que ces soixante varlets l’avoient reconduit en son hôtel, chacun alloit dîner en sa maison ; et sitôt après dîner ils revenoient devant son hôtel, et béoient en la rue, jusques adonc qu’il vouloit aller aval la rue, jouer et ébattre parmi la ville ; et ainsi le conduisoient jusques au souper. Et sachez que chacun de ces soudoyés avoit chacun jour quatre compagnons ou gros de Flandre pour ses frais et pour ses gages ; et les faisoit bien payer de semaine en semaine. Et aussi avoit-il, par toutes les villes de Flandre et les châtelleries, sergens et soudoyés à ses gages, pour faire tous ses commandemens, et épier s’il avoit nulle part personne qui fût rebelle à lui, ni qui dit ou informât aucun contre ses volontés. Et sitôt qu’il en savoit aucun en une ville, il ne cessoit jamais tant qu’il l’eût banni ou fait tuer sans déport ; jà cil ne s’en pût garder. Et mêmement tous les plus puissans de Flandre, chevaliers, écuyers et les bourgeois des bonnes villes, qu’il pensoit qui fussent favorables au comte de Flandre en aucune manière, il les bannissoit de Flandre, et levoit la moitié de leurs revenues, et laissoît l’autre moitié pour le douaire et le gouvernement de leurs femmes et de leurs enfans. Et ceux qui étoient ainsi bannis, desquels il étoit grand’foison, se tenoient à Saint-Omer le plus, et les appeloit-on les avolés et les outre-avolés. Brièvement à parler, il n’eut oncques en Flandre ni en autre pays, duc, comte, prince ni autre, qui pût avoir un pays si à sa volonté comme cil l’eut longuement ; et étoit appelé Jaquemart Artevelle. Il faisoit lever les rentes, les tonnieux, les vinages, les droitures et toutes les revenues que le comte devoit avoir et qui à lui appartenoient, quelque part que ce fût parmi Flandre, et toutes les maletôtes : si les dépendoit à sa volonté et en donnoit sans rendre aucun compte ; et quand il vouloit dire que argent lui falloit, on l’en croyoit ; et croire l’en convenoit, car nul n’osoit dire encontre, pour doute de perdre la vie : et quand il en vouloit emprunter de aucuns bourgeois sur son payement, il n’étoit nul qui lui osât escondire à prêter.

Or veuillé-je raconter et retourner aux messages d’Angleterre.

CHAPITRE LXVI.

Comment les seigneurs d’Angleterre firent alliance avec les Flamands par donner et par promettre, et espécialement avec Jaquemart d’Artevelle.

Ces seigneurs d’Angleterre qui étoient encore pardeçà la mer et étoient si honorablement à Valenciennes comme vous avez ouï, se pensèrent entre eux que ce seroit grand confort pour leur seigneur le roi, selon ce qu’ils vouloient entreprendre, s’ils pouvoient avoir l’accord des Flamands, qui adonc étoient mal du roi de France et du comte leur seigneur. Si s’en conseillèrent au comte de Hainaut qui leur dit que voirement seroit-ce le plus grand confort qu’ils pussent avoir, mais il ne pouvoit voir qu’ils y pussent profiter si peu non, si ils n’avoient premièrement acquis la grâce et la faveur de ce Jaquemart d’Artevelle. Ils dirent que ils en feroient leur pouvoir temprement.

Assez tôt après ce ils partirent de Valenciennes, et s’en allèrent vers Flandre, et se partirent, ne sais en trois ou en quatre routes, et s’en allèrent partie à Bruges, partie à Ypre et la plus grande partie à Gand, et tous dépensant si largement qu’il sembloit que argent leur plût des nues. Et quéroient accord par tout, et promettoient aux uns et aux autres là où on les conseilloit, et où ils cuidoient mieux employer, pour parvenir à leur entente. Toute-voie l’évêque de Lincolle et sa compagnie qui allèrent à Gand, firent tant, par beau parler et autrement, qu’ils eurent l’accord et l’amitié de Jaquemart d’Artevelle, et grand’gràce en la ville, et mêmement d’un vaillant chevalier ancien qui demeuroit à Gand et y étoit durement amé, et l’appeloit-on monseigneur le Courtrisien ; et étoit chevalier banneret, et le tenoit-on pour le plus preux chevalier de Flandre pour le temps et le plus vaillant homme, et qui le plus hardiment avoit desservi ses seigneurs. Ce sire Courtrisien compagnoit et honoroit durement ces seigneurs d’Angleterre, ainsi comme vaillants hommes doivent toujours honorer étranges chevaliers à leur pouvoir ; mais il en eut au dernier mauvais loyer ; car il fut accusé de cet honneur qu’il faisoit aux Anglois contre l’honneur du roi de France : si que le roi commanda très étroitement au comte de Flandre qu’il fît tant, comment qu’il fût, qu’il eût le dessus dit chevalier, et que, si cher qu’il l’aimoit, lui fît couper la tête. Le comte qui n’osoit trépasser le commandement du roi, fit tant, je ne sais comment ce fut, que le sire Courtrisien vint là où le comte le manda. Si fut tantôt pris et tantôt décolé ; de quoi moult de gens furent grandement dolens de pitié, car il étoit moult bien aimé et honoré au pays ; et en surent au comte moult mal gré.

Tant exploitèrent ces seigneurs d’Angleterre en Flandre, que ce Jaquemart d’Artevelle mit plusieurs fois le conseil des bonnes villes ensemble, pour parler de la besogne que ces seigneurs d’Angleterre quéroient, et des franchises et amitiés qu’ils leur offroient de par le roi d’Angleterre leur seigneur, sans qui terre et accord ils ne se peuvent bonnement ni longuement chevir. Et tant parlementèrent ensemble qu’ils furent d’accord, en telle manière qu’il plaisoit bien à tout le conseil de Flandre que le roi anglois et toutes ses gens pouvoient bien venir et aller, à gens d’armes et autrement, par toute Flandre, ainsi qu’il lui plairoit : mais ils étoient si forment obligés envers le roi de France qu’ils ne le pourroient grever, ni entrer en son royaume, qu’ils ne fussent atteints d’une si grand’somme de florins que à grand’malaise en pourroient-ils finer ; et leur prièrent que ce leur voulût suffire jusques à une autre fois. Ces réponses et ces exploits suffirent adonc assez à ces seigneurs ; puis s’en revinrent arrière à Valenciennes à grand’joie, Souvent envoyoient leurs messages devers leur seigneur et lui signifioient ce qu’ils avoient besogné ; et le roi leur envoyoit grand or et grand argent pour payer leurs frais et départir à ces seigneurs d’Allemagne qui ne convoitoient autre chose.

En ce temps trépassa le gentil comte de Hainaut sept jours au mois de juin, l’an de grâce mil trois cent trente sept. Si fut enseveli aux Cordeliers à Valenciennes ; et là fit-on son obsèque et chanta la messe l’évêque Guillaume de Cambray, et y eut grand’foison de ducs, de comtes, de barons, et de chevaliers : ce fut bien raison, car il étoit grandement aimé et renommé de tous. Après sa mort se trait à la comté de Hainaut, de Hollande et de Zélande, messire Guillaume son fils, qui eut à femme la fille au duc Jean de Brabant ; et fut cette dame, qui s’appeloit Jeanne, douée de la terre de Binch, qui est bien moult bel héritage et profitable ; et madame Jeanne de Valois sa mère s’en vint demeurer à Fontenelles sur Escaut ; et elle usa le demeurant de sa vie, comme bonne dame et dévote, en la dite abbaye, et y fit moult de biens en l’honneur de Dieu.

CHAPITRE LXVII.

Comment aucuns chevaliers et écuyers flamands étoient en l’île de Gagant qui gardoient couvertement le passage contre les Anglois.

De toutes ces devises et ordonnances, ainsi comme elles se portoient et étendoient, et des conforts et des alliances que le roi anglois acquéroit par deçà la mer, tant en l’Empire comme ailleurs, étoit le roi Philippe tout informé ; et eût volontiers vu que le comte de Flandre se fût tenu en son pays, et eût attrait ses gens à son accord : mais ce Jaquemart d’Artevelle avoit jà si surmonté toutes manières de gens en Flandre, que nul n’osoit contredire à son opinion. Mêmement le comte leur sire ne s’osoit clairement tenir en Flandre son pays ; et avoit envoyé madame sa femme et Louis son fils en France, pour doute des Flamands. Avec ce se tenoient en l’île de Gagant aucuns chevaliers et écuyers de Flandre en garnison, dont messire Ducres de Hallewyn, et messire Jean de Rhodes et les enfans de l’Estrief étoient capitaines et souverains ; et là gardoient le passage contre les Anglois, et faisoient guerre couvertement : dont les chevaliers d’Angleterre, qui se tenoient en Hainaut, étoient tous informés que, si ils s’en ralloient par là en leur pays, ils seroient rencontrés ; parquoi ils n’étoient mie bien assur. Nonobstant ce, chevauchoient eux et alloient à leur volonté parmi le pays de Flandre et par les bonnes villes ; mais c’étoit sur le confort de Jaquemart d’Artevelle, qui les portoit et honoroit en toutes manières, ce qu’il pouvoit. Or retournerons un petit au duc de Brabant.

CHAPITRE LXVIII.

Comment le duc de Brabant envoya ses messages par devers le roi de France pour lui excuser de l’alliance qu’il avoit faite avec les Anglois ; et comment les seigneurs d’Angleterre s’en retournèrent.

Quand le duc de Brabant eut fait ses convenances à ces seigneurs d’Angleterre, si comme vous avez ouï, il s’avisa que le roi de France autrefois lui avoit été contraire. Si se douta qu’il ne fût durement informé contre lui, pour occasion des Anglois, et que s’il avenoit que l’emprise du roi d’Angleterre ne vînt à son chef, que le roi de France ne le voulût guerroyer, et lui fit comparer ce que les autres avoient accordé. Si envoya de son conseil au roi de France monseigneur Louis de Cranehen, sage chevalier durement, et plusieurs autres de son conseil, pour le excuser, et prier au roi qu’il ne voulût croire nulle mauvaise information contre lui ; car moult ennuis il feroit aucune alliance ou convenance contre lui : mais le roi d’Angleterre étoit son cousin germain, si ne lui pouvoit bonnement escondire sa venue dedans son pays ni de ses gens, leurs frais payans ; mais plus avant il n’en feroit rien qui dût être au déplaisir du roi. Le roi le crut cette fois ; si s’en apaisa atant. Et toute fois le duc ne laissa mie pour ce qu’il ne retînt des gens d’armes en Brabant et ailleurs là où il les pouvoit et pensoit avoir, jusques à la somme que enconvenancé avoit au roi d’Angleterre.

Quand les dessusdits seigneurs d’Angleterre eurent fait en partie ce pourquoi ils avoient passé la mer, ils se partirent de Valenciennes où ils tenoient leur souverain séjour, premièrement l’évêque de Lincolle, messire Regnault de Cobham, et les autres ; et vuidèrent Hainaut et vinrent à Dourdrech en Hollande, et montèrent là en mer, pour eschever le passage de Gagant, où les dessusdits chevaliers de Flandre se tenoient en garnison de par le roi de France et le comte de Flandre, si comme on disoit ; et s’en vinrent, au mieux qu’ils purent et au plus couvertement, arrière en leur pays, devers le roi anglois, leur seigneur, qui les reçut à grand’joie. Si lui recordèrent tout l’état des seigneurs de par deçà, premièrement du duc de Brabant, du comte de Juliers, du duc de Guerles, de l’archevêque de Coulongne, de messire Jean de Hainaut, du seigneur de Fauquemont, et des alliés ; et sur quel point ils s’étoient accordés à lui ; et à quelle quantité de gens d’armes chacun le devoit servir ; et aussi quelle chose chacun devoit avoir. À ces paroles entendit le roi Anglois volontiers, et dit que ses gens avoient bien exploité ; mais trop durement plaignit la mort du comte de Hainaut de qui il avoit la fille, et disoit qu’il avoit perdu en lui un très grand confort ; si lui convenoit-il porter et faire à l’avenant. Encore racontèrent les dits seigneurs au roi le convenant de ceux qui se tenoient en la garnison de Gagant et qui hérioient ses gens tous les jours ; et comment, pour doute d’eux, ils étoient revenus par Hollande, et avoient élongé grandement leur chemin ; dont dit le roi qu’il y pourverroit temprement de remède. Si ordonna assez tôt après le comte de Derby son cousin et messire Gautier de Mauny, qui jà avoit fait tant de belles bacheleries en Escosse qu’il en étoit durement alosé, et aussi aucuns autres chevaliers et écuyers anglois, qu’ils se voulussent traire devers Gagant et combattre ceux qui là se tenoient. Les dessusdits obéirent au commandement du roi leur seigneur et firent leurs pourvéances et leur amas de gens d’armes et d’archers à Londres, et chargèrent leurs vaisseaux en la Tamise. Quand ils furent venus et appareillés, ils étoient environ cinq cents armures de fer et deux mille archers. Si entrèrent en leur navie qui étoit toute prête, et puis se désancrèrent, et vinrent de cette marée la première nuit gésir devant Gravesainde. À lendemain ils désancrèrent et vinrent devant Mergate. À la tierce marée ils tirèrent les voiles à mont et prirent le parfont ; et nagèrent tant par mer qu’ils virent Flandre : si arroutèrent leurs vaisseaux et mirent en bon convenant ; si vinrent assez près de Gagant à heure de nonne. Ce fut la veille saint Martin en hiver, l’an de grâce mil trois cent trente sept.

CHAPITRE LXX.

Comment les Anglois déconfirent ceux de Gagant ; et y fut pris le frère bâtard du comte de Flandre, qui puis se rendit Anglois.

À prendre terre au hâvre de Gagant fut la bataille dure et fière, car les Flamands, qui là étoient et qui la ville et le hâvre gardoient et défendoient, étoient très bonnes gens et de grand’appertise pleins ; car par élection le comte de Flandre les y avoit mis et établis pour garder ce passage contre les Anglois : si s’en vouloient acquitter bachelereusement et faire leur devoir en tous états, ainsi qu’ils firent. Là étoient des barons et chevaliers d’Angleterre, premièrement, le comte Derby, fils au comte Henry de Lancastre au-tort-Col, le comte de Sufforch, messire Regnault de Cobham, messire Louis de Beauchamp, messire Guillaume Fitz-Warvich, le sire de Beauclerc, messire Gautier de Mauny et plusieurs autres chevaliers et bacheliers, qui très vassaument se portoient et assailloient les Flamands. Là eut dure bataille et fort combattue, car ils étoient main à main ; et là firent les plusieurs moult de belles appertises d’armes et d’un côté et d’autre ; mais finalement les Anglois obtinrent la place, et furent les Flamands déconfits et mis en chasse ; et en y eut plus de quatre mille morts, que sur le hâvre, que sur les rues, que dedans les maisons. Et là fut pris messire Guy bâtard de Flandre, et morts messire Ducres de Hallewyn, messire Jean de Rodais, les deux frères de Brukedent, et messire Gille de l’Estrief, et plusieurs autres ; environ vingt six chevaliers et écuyers y furent morts en bon convenant. Et fut la ville prise, pillée et robée, et tout l’avoir apporté et mis ès vaisseaux avec les prisonniers, et fut la dite ville toute arse sans déport ; et retournèrent arrière les Anglois sans dommage en Angleterre, et recordèrent au roi leur aventure, lequel fut moult joyeux quand il vit et sçut comment ils avoient exploité. Si fit à messire Guy de Flandre créanter sa foi et obliger prison ; lequel se tourna Anglois en cette même année et devint homme du roi d’Angleterre de foi et d’hommage ; de quoi le comte de Flandre son frère fut moult courroucé.

CHAPITRE LXXI.

Comment le roi d’Angleterre vint par deçà la mer, et comment il montra à ses alliés ses grands frais et qu’ils voulussent tenir ce que promis lui avoient ; et quelle chose ils lui répondirent.

Après la déconfiture de Gagant ces nouvelles s’épandirent en plusieurs lieux : si en furent ceux de la partie du comte de Flandre courroucés, et ceux de la partie du roi d’Angleterre tous joyeux. Et disoient bien ceux de Flandre que sans raison hors de leur conseil et volonté le comte les avoit là mis. Si se passa ainsi cette chose ; qui plus y mit plus y perdit, fors tant que Artevelle, qui avoit surmonté ceux de Flandre et avoit pris le gouvernement, n’eût voulu aucunement que la besogne se fût autrement portée. Si envoya tantôt ses messages en Angleterre devers le roi Édouard, en soi recommandant de cœur et de foi ; et lui signifia que en avant il lui conseilloit qu’il passât la mer et vînt en Anviers, par quoi il s’acquittât des Flamands, qui moult le désiroient à voir ; et supposoit assez que, s’il étoit par deçà la mer, ses besognes en seroient plus claires et y prendroit grand profit.

Le roi anglois à ces paroles entendit volontiers, et fit faire ses pourvéances grandes et grosses ; et tantôt que cet hiver fut passé, en l’été en suivant il monta en mer bien accompagné de comtes, de barons, et d’autre bachelerie ; et passa la mer, et arriva en la ville de Anviers, qui adonc se tenoit pour le duc de Brabant. Sitôt que on sçut qu’il étoit descendu en Anviers, gens vinrent de tous côtés pour le voir, et considérer le grand état qu’il maintenoit. Quand il eut été assez honoré et fêté, il eut avis qu’il parleroit volontiers au duc de Brabant son cousin, au duc de Guerles son serourge, au marquis de Juliers et à messire Jean de Hainaut, au seigneur de Fauquemont et à ceux dont il espéroit être conforté et qui étoient à lui enconvenancés, pour avoir leur conseil comment et quand ils pourraient commencer ce qu’ils avoient empris. Ainsi le fit ; et vinrent tous à son commandement à Anviers, entre la Pentecôte et la Saint-Jean. Là furent ces seigneurs fêtés grandement à la manière d’Angleterre. Après les traist à conseil le roi, et leur démontra moult humblement sa besogne, et voulut savoir d’eux la certaineté et intention ; et leur pria qu’ils le voulussent délivrer temprement, car pour ce étoit-il là venu, et avoit ses gens tous appareillés, et lui tourneroit à grand dommage s’ils ne l’en délivroient appertement.

Ces seigneurs eurent grand conseil ensemble et long, car la chose leur estraindoit ; et si n’étoient point d’accord ; et toujours regardoient sur le duc de Brabant qui n’en faisoit point bonne chère par semblant. Quand ils furent bien conseillés et longuement, ils répondirent au roi Édouard et dirent : « Cher sire, quand nous venîmes ci, nous y venîmes plus pour vous voir que pour autre chose, et n’étions mie pourvus ni avisés de vous répondre sur ce que requis nous avez. Si nous retrairons arrière vers nos gens, chacun vers les siens, et reviendrons à vous à un certain jour, quand il vous plaira, et vous répondrons adonc si pleinement que la coulpe n’en demeurera point sur nous. » Le roi vit bien qu’il n’en aurait autre chose à cette fois, et s’en passa atant ; et s’accordèrent d’une journée être ensemble pour répondre par meilleur avis, à trois semaines après la Saint-Jean. Mais bien leur démontra le roi les grands frais et les grands dommages qu’il soutenoit chacun jour pour attente ; car il pensoit qu’ils fussent tous pourvus de lui répondre quand il vint là, si comme il étoit : et leur dit qu’il ne s’en retournerait jamais en Angleterre jusques adonc qu’il sauroit leur intention tout pleinement. Sur ce ces seigneurs se départirent : le roi demeura tout coi en l’abbaye Saint-Bernard jusques après la journée. Les aucuns des seigneurs et des chevaliers d’Angleterre demeurèrent en Anviers pour lui faire compagnie ; les autres alloient ébatant parmi le pays à grands frais, là où ils étoient bien venus durement et bien fêtés. Le duc de Brabant s’en alla à La Leuvre, et se tint là un grand temps ; et renvoyoit souvent pardevers le roi de France pour soi excuser, et pour prier qu’il ne crût nulle mauvaise information contre lui.

CHAPITRE LXXII.

Comment les seigneurs de l’Empire mandèrent au roi d’Angleterre qu’ils étoient prêts, ainsi que convent étoit, mais que le duc de Brabant le fut.

Le jour approcha et vint que le roi anglois attendoit la réponse de ces seigneurs, mais ils se firent suffisamment excuser ; et mandèrent au roi qu’ils étoient tous prêts et appareillés eux et leurs gens, ainsi que convent étoit, mais que il fit tant au duc qu’il s’appareillât, qui étoit le plus prochain, et qui le plus froidement, ce leur sembloit, s’appareilloit, et que, aussitôt qu’ils sauroient de certain que le duc seroit appareillé, ils se mouveroient et seroient au commencement de la besogne où le duc de Brabant seroit. Sur ces réponses le roi d’Angleterre fit tant qu’il parla au duc de Brabant son cousin, et lui montra le mandement que ces seigneurs lui avoient envoyé. Si le pria en amitié et requit par lignage qu’il se voulût sur ce aviser, par quoi aucune deffaute ne fût trouvée en lui ; car endroit soi s’appercevoit bien qu’il s’appareilloit froidement ; et s’il n’en faisoit autre chose, il doutoit qu’il ne perdît l’aide et confort de ces seigneurs d’Allemagne, par faute de lui.

Quand le duc ouït ce, il en fut tout confus, et dît qu’il s’en conseilleroit. Quand il fut longuement conseillé, il répondit au roi : qu’il seroit assez tôt prêt et appareillé quand besoin en seroit, mais il auroit ainçois parlé à tous ces seigneurs. Adonc le roi apperçut bien qu’il n’en auroit autre chose, et que le courroucer ne lui pouvoit rien valoir : si accorda au duc son propos, et dit qu’il enverroit encore à ces seigneurs certains messages de par lui, qu’ils fussent à une certaine journée encontre lui, là où il leur plairoit le mieux. Ainsi se départirent le roi et le duc d’ensemble ; et furent devers les seigneurs de l’Empire messages envoyés, et certain jour assigné qu’ils venroient. Ce fut à la Notre Dame mi-août ; et fut mis et assis ce parlement par tous communs accords à Halle, pour cause du jeune comte de Hainaut, qui y devoit être avec messire Jean de Hainaut son oncle.

CHAPITRE LXXIII.

Comment les seigneurs de l’Empire dirent au roi qu’ils n’avoient point de cause de défier le roi de France sans le congé de l’empereur ; et qu’il veuille tant faire qu’il ait son accord.

Quand ces seigneurs de l’Empire furent assemblés, comme dessus est dit, en la ville de Halle, ils eurent grand parlement et long conseil ; car la besogne leur estraindoit durement. Ennuis poursuivoient leurs convenances, et ennuis en deffailloient pour leur honneur. Quand ils furent très longuement conseillés, ils répondirent d’un commun accord au roi anglois, et dirent ainsi : « Cher sire, nous nous sommes longuement conseillés, car votre besogne nous est assez pesante ; car nous ne voyons mie que, tout considéré, nous ayons point de cause de défier le roi de France à votre occasion, si vous ne pourchassez que vous ayez l’accord de l’empereur et qu’il nous commande que nous défions le roi de France de par lui, car il aura bien droite occasion et vraie, par raison, si comme nous vous dirons ; et dont en avant ne demeurera nulle faute en nous que nous ne soyons appareillés de faire ce que promis vous avons, sans nulle excusation. La cause que l’empereur peut avoir de défier le roi de France est telle : il est certain que enconvenancé a été de long temps, scellé et juré, que le roi de France, quelconque soit, ne peut, ni ne doit tenir ni acquérir rien sur l’Empire ; et ce roi Philippe, qui à présent règne, a fait le contraire, contre son serment ; car il a acquis le châtel de Crevecœur en Cambrésis et le châtel de Arleux en Pailluel, et plusieurs autres héritages en la comté de Cambrésis, qui est terre de l’Empire et haut fief, et relève de l’empereur ; et l’a attribué au royaume de France : parquoi le dit empereur a bien cause de le défier par nous qui sommes ses sujets. Si que nous vous prions et conseillons que vous y veuilliez mettre peine et pourchasser son accord pour notre paix et honneur ; et nous y mettrons peine avec vous à notre loyal pouvoir. »

Le roi anglois fut tout confus quand il ouït ce rapport, et bien lui sembla que ce fut un détriement ; et bien pensa que ce venoit de l’avis du duc de Brabant, son cousin, plus que des autres. Toutes voies il considéra assez qu’il n’en auroit autre chose et que le courroucer ne lui pouvoit rien valoir : si en fit le meilleur semblant comme il put, par emprunt, et leur dit : « Certes, seigneurs, quand je vins ci je n’étois mie avisé de ce point ; et si plutôt m’en fusse avisé, j’en eusse volontiers usé par votre conseil, et encore vueil faire. Si m’en aidez à conseiller, selon ce que je suis deçà la mer en étrange pays appassé ; et si y ai longuement séjourné et à grands frais, si m’en veuillicz donner bon conseil pour votre honneur et pour la moye ; car sachez que, si je ai en ce cas aucun blâme, vous n’y pouvez avoir honneur. »

CHAPITRE LXXIV.

Comment le roi d’Angleterre envoya le marquis de Juliers par-devers l’empereur pour avoir son accord ; et comment il fit le roi d’Angleterre son vicaire par tout l’Empire.

Longue chose seroit à raconter tous leurs conseils et toutes leurs paroles. Accordé fut entre eux à la parfin que le marquis de Juliers iroit parler à l’empereur : et iroient des chevaliers et des clercs le roi avec lui, et du conseil du duc de Guerles aussi, et feroient la besogne à la meilleure foi qu’ils pourroient. Mais le duc de Brabant n’y voulut point envoyer ; mais il prêta le châtel de Louvaing au roi, pour demeurer s’il lui plaisoit jusques à l’été ; car le roi leur avoit bien dit que nullement ne s’en retourneroit en Angleterre ; car honte et vergogne lui seroit, s’il retournoit sans avoir fait partie de son emprise, de quoi si grand’fame étoit, si la défaute n’en demeuroit en eux. Et leur dit le jeune roi qu’il manderoit sa femme, et tiendroient leur hôtel dedans le dit châtel de Louvain, puisque le duc son cousin lui avoit offert. Ainsi se départit ce parlement ; et créantèrent les uns en la présence des autres tous ces seigneurs, que jamais ils ne querroient nulle excusation ni détriement ; que, de la fête Saint Jean-Baptiste qui seroit l’an mil trois cent trente neuf en avant, ils seroient ennemis du roi de France, et seroit chacun appareillé ainsi que promis avoit. Chacun en ralla en son lieu : le marquis de Juliers se mut à toute sa compagnie pour aller devers l’empereur ; si le trouva à Florinberg.

Pourquoi ferois-je long compte de leurs paroles, ni de leurs requêtes ? Je ne les saurois raconter tout entièrement, car je n’y fus mie ; mais le dit marquis de Juliers parla si gracieusement à monseigneur Louis de Bavière, empereur de Rome pour le temps, qu’ils firent toutes leurs besognes et ce pourquoi ils étoient là allés ; et y rendit madame Marguerite de Hainaut sa femme, moult grand’peine. Et fut adonc fait marquis de Juliers, qui paravant étoit comte de Juliers, et le duc de Guerles qui étoit comte fait duc de Guerles ; et impétrèrent ces augmentations de noms, ces gens qui là étoient. Et aussi l’empereur donna commission à quatre chevaliers et à deux clercs de droit, qui étoient de son conseil, et pouvoir de faire le roi d’Angleterre Édouard son vicaire par tout l’Empire ; et lui donna grâce parquoi il put faire monnoie d’or et d’argent, de par lui et au nom de lui ; et commandement que chacun de ses sujets obéît à lui comme à son vicaire et comme à lui-même. Et de ce prirent les dessus dits, instrumens publics conformes et scellés suffisamment de l’empereur. Quand le dit marquis de Juliers eut fait toutes ses besognes, il et sa compagnie se mirent au retour.

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