Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 49)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CHAPITRE LXXIX.

Comment le roi d’Angleterre et ses alliés envoyèrent défier le roi de France ; et comment messire Gautier de Mauny cuida prendre Mortaigne, et comment il prit le châtel de Thun en Cambrésis.

Ces seigneurs d’Allemagne, à la semonce du roi anglois, le duc de Brabant et messire Jean de Hainaut vinrent à Malignes, et s’accordèrent communément, après tout plein de paroles, que le roi anglois pouvoit bien mouvoir à la quinzaine après ou environ et seroient adonc tous appareillés. Et pour tant que leur guerre fût plus belle ce que bien appartenoit à faire puis qu’ils vouloient guerroyer le roi de France, ils s’accordèrent à envoyer les défiances au roi Philippe : premièrement le roi Édouard d’Angleterre qui se fit chef de tous et de ceux de son royaume, ce fut raison ; aussi le duc de Guerles, le marquis de Juliers, messire Robert d’Artois, messire Jean de Hainaut le marquis de Misse et d’Eurient, le marquis de Blanquebourch, le sire de Fauquemont, messire Arnoul de Blakehen, l’archevêque de Cologne, messire Galeran son frère, et tous les seigneurs de l’Empire qui chefs se faisoient avec le roi anglois. Si furent ces défiances faites, écrites et scellées de chacun, excepté du duc Jean de Brabant, qui encore s’excusa et ne se voulut mie adonc conjoindre en ces défiances, et dit qu’il feroit son fait à part lui à temps et à point. De ces défiances porter en France fut prié et chargé l’évêque de Lincolle, qui bien s’en acquitta ; car il les porta à Paris, et fit son message bien et à point, tant qu’il ne fut de nullui repris ni blâmé ; et lui fut délivré un sauf-conduit pour retourner arrière devers le roi son seigneur, qui se tenoit à Malignes.

Or veux-je parler de deux grands entreprises d’armes que messire Gautier de Mauny fit, la propre semaine que le roi de France fut défié. Sitôt qu’il put sentir et percevoir que le roi de France devoit ou pouvoit être défié, il pria et cueillit environ quarante lances de bons compagnons sûrs et hardis, et se partit de Brabant, et chevaucha tant, que de nuit que de jour, qu’ils vinrent en Hainaut, et se boutèrent dedans le bois de Blaton, et encore ne savoit nul quelle chose il vouloît faire : mais il s’en découvrit là à aucuns de ses plus secrets ; et leur dit qu’il avoit promis et voué en Angleterre, présens dames et seigneurs, que il seroit le premier qui entreroit en France et prendroit châtel ou forte ville, et y feroit aucune appertise d’armes. Si étoit son entente de chevaucher jusques à Mortaigne et de sousprendre la ville qui se tient du royaume. Ceux à qui il s’en découvrit lui accordèrent liement. Adonc ressanglèrent-ils leurs chevaux et restreignirent leurs armures, et chevauchèrent tous serrés, et passèrent le bois de Blaton et de Briffeuil. Droit à un ajournement, et un petit devant soleil levant arrivèrent à Mortaigne. Si trouvèrent d’aventure le guichet ouvert. Adonc descendirent-ils, messire Gautier de Mauny tout premier, et aucuns de ses compagnons, et entrèrent en la porte tout coiment ; et établirent aucuns des leurs pour garder la porte, par quoi ils ne fussent souspris ; et puis s’en vinrent tout contre val la rue, messire Gautier de Mauny et son pennon devant, devers la grosse tour et les chaingles. Si la cuidoient trouver aussi mal gardée ; mais ils faillirent en leur entente, car les portes et le guichet étoient fermés bien et étroitement ; aussi la guête de châtel ouït la frainte et l’aperçut de sa garde : si fut tout ébahi, et commença à sonner et à corner en sa buisine : « Trahis ! trahis ! » Si s’éveillèrent toutes gens et les soudoyés du châtel ; mais ne vuidèrent de leur fort. Quand messire Gautier de Mauny sentit les gens de Mortaigne émouvoir, il se retrait tout bellement devers la porte, mais il fit bouter le feu en la rue encontre le château, qui tantôt s’emprit et alluma ; et furent bien à cette matinée soixante maisons arses, et les gens de Mortaigne moult effrayés, car ils cuidoient être tous pris. Mais le sire de Mauny et ses gens se partirent de la ville et chevauchèrent ; arrière devers Condé, et passèrent là l’Escaut et la rivière de Haines ; et puis chevauchèrent le chemin de Valenciennes, et le côtièrent à la droite main, et vinrent à Denain, et rafraîchirent en l’abbaye, et puis passèrent outre Bouchain, et firent tant au châtelain de Bouchain que les portes leur furent ouvertes ; et passèrent là une rivière qui y queurt, qui se fiert en l’Escaut, et vient d’amont devers Arleux en Pailluele. Après ce, quand ils furent tout outre Bouchain et la rivière, ils s’envinrent à un fort châtel qui se tenoit de l’évêque de Cambray et de Cambrésis, et l’appele-t-on Thun-l’Évêque, et sied sur la rivière d’Escaut.

En ce château n’avoit adonc aucune garde suffisant, car le pays ne cuidoit point être en guerre. Si furent ceux de Thun soudainement surpris, et le châtel pris et conquis, et le châtelain et sa femme dedans ; et en fit le sire de Mauny une bonne garnison, et y ordonna à demeurer un sien frère chevalier qui s’appeloit messire Gille de Mauny que on dit Grignart, lequel fit depuis à ceux de Cambrésis et à la cité de Cambray plusieurs détourbiers ; et faisoit ses courses trois ou quatre fois la semaine jusques devant la bonne cité de Cambray ; et venoit escarmoucher jusqu’aux barrières, où il faisoit moult grandes et belles appertises d’armes, car le dit château de Thun siéd à une lieue près de la dite cité de Cambray.

Quand monseigneur Gautier de Mauny eut fait ses entreprises, ainsi comme je vous ai conté ci-devant, il s’en retourna atout grand profit, avec une partie de ses compagnons, car il en avoit laissé une partie avec monseigneur Grignart son frère, pour lui aider à garder Thun-l’Évêque, et fit tant qu’il vint en Brabant par devers le roi Édouard d’Angleterre, son seigneur, qu’il trouva à Malignes, qui le reçut et conjouit moult grandement, et lui rccorda une grande partie de ses chevauchées, et comment il avoit pris Thun-l’Évêque, et illuec mis et laissé son frère en garnison contre ceux de Cambray ; dont le roi anglois fut moult durement réjoui quand il l’eut ainsi ouï parler, et le tint à moult grand vasselage et grand’prouesse, comme vrai étoit.

CHAPITRE LXXV.

Comment le roi David d’Escosse avec la roine sa femme vinrent à Paris au roi de France ; et comment il et tous les barons d’Escosse lui promirent et jurèrent qu’ils ne feroient point paix aux Anglois sans son conseil.

En ce temps le jeune roi David d’Escosse, qui avoit perdu grand’partie de son royaume et ne le pouvoit recouvrer, pour l’effort du roi d’Angleterre son serourge, se partit d’Escosse privément à petite menée, avec la roine sa femme ; et se mirent en mer. Si arrivèrent à Boulogne, et puis firent tant qu’ils vinrent en France, et droitement à Paris où le roi Philippe se tenoit pour le temps, attendant tous les jours que défiances lui vinssent du roi anglois et des seigneurs de l’Empire, selon ce qu’il étoit informé. De la venue du roi d’Escosse fut le roi de France moult réjoui, et le fêta grandement, pourtant qu’il en entendoit à avoir grand confort ; car bien véoit le roi de France et oyoit dire tous les jours que le roi d’Angleterre s’appareilloit tant qu’il pouvoit pour lui faire guerre : si que, quand le roi d’Escosse lui eut montré sa besogne et sa nécessité, et en quelle instance il étoit là venu, il fut tantôt tout acquitté de lui ; car moult bien se savoit acquitter de ceux dont il espéroit à avoir profit, ainsi que plusieurs grands seigneurs savent faire. Si lui présenta ses châteaux pour séjourner à sa volonté, et de son avoir pour dépendre, mais qu’il ne voulut faire aucune paix ni accord au roi d’Angleterre, fors par son conseil. Le jeune roi d’Escosse reçut en grand gré ce que le roi de France lui offrit, et lui créanta tout ce qu’il lui requit. Si sembla adonc au roi de France que c’étoit grand confort pour lui et grand contraire pour le roi d’Angleterre, s’il pouvoit tant faire que les seigneurs et les barons qui étoient demeurés en Escosse voulussent et pussent si ensonnier les Anglois qu’il n’en pût venir, si petit non, de deçà la mer pour lui gréver, ou qu’il convînt le roi d’Angleterre repasser pour garder son royaume. Pour ce et en telle intention il retint ce jeune roi d’Escosse et la roine sa femme de-lez lui, et les soutint par long-temps, et leur fit délivrer quant qu’il leur besognoit : car d’Escosse leur venoit-il assez peu pour leur état maintenir. Et envoia le dit roi de France grands messages en Escosse à ces seigneurs et barons qui là guerroioient contre les garnisons du roi d’Angleterre, et leur fit offrir grand’aide et grand confort, mais qu’ils ne voulussent faire paix ni donner nulles trêves aux Anglois, si ce n’étoit par sa volonté et par son conseil, et par la volonté et le conseil de leur seigneur le roi d’Escosse, qui tout ce lui avoit promis et juré à tenir.

Sur les lettres et requêtes du roi de France, les barons d’Escosse se conseillèrent. Quand ils furent bien conseillés, et ils eurent bien considéré parfaitement toutes leurs besognes et la dure guerre que ils avoient aux Anglois, ils s’accordèrent liement, et le jurèrent et scellèrent avec le roi leur seigneur. Ainsi furent les alliances de ce temps faites entre le roi Philippe de France et le roi David d’Escosse, qui se tinrent fermes et estables un long temps. Et envoya le dit roi de France gens d’armes en Escosse pour guerroyer les Anglois. Et par espécial, messire Arnoul d’Audrehen, qui depuis fut maréchal de France, et le sire de Garencières avec plusieurs chevaliers et écuyers y furent envoyés ; et y firent maintes belles appertises d’armes si comme vous orrez avant en l’histoire. Or me tairai à présent de cette matière, et me retrairai à notre matière de devant.

CHAPITRE LXXVI.

Comment le roi Édouard manda à la roine sa femme qu’elle appassât la mer ; et comment le marquis de Juliers et sa compagnie, qui étoient allés devers l’empereur, s’en retournèrent.

Quand le roi Édouard et les autres seigneurs à lui alliés se furent partis du parlement, si comme vous avez ouï, le roi se traist à Louvaing et fit appareiller le château pour demeurer ; et manda à la roine Philippe sa femme, si elle voulut venir par deçà la mer, il lui plairoit bien, car il ne pouvoit de là repasser toute celle année ; et renvoya grand’foison de ses chevaliers outre, pour garder son pays, mêmement sur la marche d’Escosse. La roine dessusdite prit en grand’plaisance ces nouvelles du roi son seigneur, et s’appareilla au mieux et au plutôt qu’elle put, pour passer la mer.

Entrementes que ces besognes se détrioient, les autres chevaliers anglois qui étoient en Brabant de-lez le roi, s’épandirent à val le pays de Flandre et de Hainaut, en tenant grand état et en faisant grands frais ; et n’épargnoient ni or ni argent, non plus que s’il leur plût des nues ; et donnoient grands joyaux aux seigneurs et dames et damoiselles, pour acquérir la louange de ceux et de celles entre qui ils conversoient ; et tant faisoient qu’ils l’avoient, et étoient prisés de tous et de toutes, et mêmement du commun peuple à qui ils ne donnoient rien, pour le bel état qu’ils menoient. Or revinrent de l’empereur monseigneur Louis de Bavière, environ la Toussaint, le marquis de Juliers et sa compagnie. Si signifia et escripsit par certains messages chevaliers, au roi Édouard sa revenue, et manda aussi que, Dieu merci ! il avoit très bien exploité. De ces nouvelles fut le roi anglois joyeux ; et rescriprit au dit marquis que à la fête Saint-Martin il fut devers lui, et que à ce jour tous les autres seigneurs y seroient. Avec tout ce le roi anglois se conseilla au duc de Brabant son cousin, et demanda où il vouloit que ce parlement se tînt. Le duc fut avisé de répondre, et ne voulut mie adonc qu’il se tint en son pays ; et si ne voulut mie aller jusques à Tret où la journée eût été bien séant, pour cause des seigneurs de l’Empire ; ains ordonna et voulut qu’elle fût assise à Herques, qui sied près de son pays, en la comté de Los. Le roi Anglois, sachez, avoit si grand désir de sa besogne avancer qu’il lui convenoit poursuivre et attendre tous les dangers et les volontés du duc son cousin, puisqu’il s’y étoit embatu ; et s’accorda à ce que la journée fût assignée à Herques : si la fit savoir à tous ses alliés, qui tous y vinrent à son mandement, au jour de la Saint-Martin.

Quand tous furent là venus, sachez que la ville fut grandement pleine de seigneurs, de chevaliers, d’écuyers et de toutes autres manières de gens ; et fut la halle de la ville où l’on vendoit pain et chair, qui guères ne valoit, encourtinée de beaux draps comme la chambre du roi ; et fut le roi anglois assis, la couronne d’or moult riche et moult noble sur son chef, plus haut cinq pieds que nul des autres, sur un banc d’un boucher, là où il tailloit et vendoit sa chair. Oncques telle halle ne fut à si grand honneur. Là endroit, pardevant tout le peuple qui là étoit, et pardevant tous les seigneurs, furent lues les lettres de l’empereur, par lesquelles il constituoit le roi Édouard d’Angleterre son vicaire et son lieutenant pour lui, et lui donnoit pouvoir de faire droit et loi à chacun, au nom de lui, et de faire monnoie d’or et d’argent, aussi au nom de lui, et commandoit par ses lettres, à tous les princes de son empire et à tous autres à lui sujets, qu’ils obéissent à son vicaire comme à lui-même, et fissent féauté et hommage comme au vicaire de l’empereur. Quand ces lettres eurent été lues, chacun des seigneurs fit hommage, féauté et serment au roi anglois, comme au vicaire de l’empereur ; et tantôt là endroit fut clamé et répondu entre partie comme devant l’empereur, et jugé droit, à la semonce de lui ; et fut là endroit renouvelé et affermé un jugement et estatut qui avoit été fait en la cour de l’empereur au temps passé, qui tel étoit : que qui vouloit aucun grever ou porter dommage, il le devoit défier suffisamment trois jours devant son fait, et qui autrement le feroit, il devoit être atteint comme de mauvais et vilain fait. Cet estatut sembla être bien raisonnable à chacun ; mais je ne crois mie que depuis il ait été partout bien gardé. Quand tout ce fut fait, les seigneurs se départirent et créantèrent l’un à l’autre d’être appareillés sans délai à toutes leurs gens, ainsi que enconvenancé étoit, trois semaines après la Saint-Jean, pour aller devant Cambray, qui doit être de l’Empire, et étoit tourné pardevers le roi de France.

CHAPITRE LXXVII.

Comment le duc de Brabant envoya monseigneur Louis de Cranehen par devers le roi de France pour lui excuser qu’il ne voulût croire nulle mauvaise information contre lui.

Ainsi se départirent ces seigneurs : chacun en ralla en son lieu, et le roi Édouard, vicaire de l’Empire, s’en revint à Louvain, de-lez madame la roine sa femme, qui nouvellement étoit là venue à grand’noblesse et bien accompagnée de dames et de damoiselles d’Angleterre. Si tinrent à Louvaing leur tinel moult honorablement tout cet hiver, et fit faire monnoie d’or et d’argent à Anvers, à grand’foison ; mais pour ce ne laissa le duc de Brabant de renvoyer soigneusement devers le roi de France monseigneur Louis de Cranehen son plus espécial chevalier et conseiller, pour lui excuser ; mais en la fin il le fit demeurer tout coi devers le roi, et lui chargea et enjoignit expressément que toujours il le excusât devers le roi, et contredit toutes les accusations qui pouvoient venir au dit roi à l’encontre de lui. Le dit messire Louis n’osa escondire le commandement du duc son seigneur, ains en fit toujours bien son devoir à son pouvoir ; mais au dernier il en eut pauvre guerdon ; car il en mourut en France de deuil, quand on vit apparemment le contraire de ce dont il excusoit le duc si certainement ; et en devint si confus qu’il ne voulut oncques puis retourner en Brabant. Si demeura tout coi en France pour soi ôter de soupçon tant qu’il vécut : ce ne fut mie longuement, si comme vous orrez en avant recorder en l’histoire.

CHAPITRE LXXVIII.

Comment le roi d’Angleterre fit ses pourvéances en Angleterre pour passer la mer, et manda à ses alliés qu’ils vinssent à lui sans délai, sur la foi que promis lui avoient.

Or passa cet hiver, puis revint l’été, et la fête de monseigneur Saint Jean approcha. Adonc ces seigneurs d’Allemagne s’appareillèrent moult étoffément, chacun selon son état, ainsi que enconvenancé l’avoient au roi d’Angleterre, comme vicaire de l’Empire, pour parfaire et accomplir leur entreprise. Le roi de France se pourvut à l’encontre ; car il savoit partie de leur entente, combien qu’il n’en fût point encore défié. Le roi anglois fit faire ses pourvéances en Angleterre, et ses gens d’armes appareiller et passer par deçà la mer, sitôt que la Saint-Jean fut passée, et se alla tenir lui-même à Vilvort ; et faisoit ses gens, ainsi comme ils passoient et qu’ils venoient, prendre hôtel en la ville de Vilvort ; et quand la ville fut pleine, il les faisoit loger contre val les prés, selon la rivière, en tente et en trés. Et là se logèrent et demeurèent de la Magdeleine jusques à la Notre-Dame en septembre, en attendant de semaine en semaine la venue des autres seigneurs, et par espécial celle du duc de Brabant, après qui tous les autres s’attendoient.

Quand le roi anglois vit que ces seigneurs ne venoient point, ni appareillés n’étoient, il envoya certains messages vers chacun, et les fit semondre sur leur créant, sans aucun délai, qu’ils vinssent, ainsi que créanté avoient, ou ils vinssent le jour Saint Gille pour parler à lui en la ville de Malignes, et lui dire pourquoi ils targeoient tant. Le roi Édouard séjournoit à Vilvort à grands frais, ce pouvoit chacun savoir, et perdoit son temps, dont il lui ennuyoit moult, et ne le pouvoit amender. Il soutenoit tous les jours soubs ses frais bien seize cents armures de fer, toute fleur de bonnes gens d’armes, tous venus d’outre mer, et dix mille archers, sans les autres poursuivans à ce appartenans. Ce lui pouvoit bien peser, avec le grand trésor qu’il avoit donné à ces seigneurs, qui ainsi le détrioient par paroles, celui pouvoit bien sembler, et avec ce les grandes armées qu’il avoit établies sur mer contre Gennevois, Normands, Bretons, Picards, Espaignols que le roi Philippe faisoit gésir et nager sur mer, à ses gages, pour les Anglois gréver, dont messire Hue Kieret, messire Pierre Bahucet et Barbevoire étoient amiraux et conduiseurs, pour garder les détroits et les passages contre les Anglois, qu’ils ne passassent d’Angleterre par deçà la mer pour venir en France. Et n’attendoient ces dessusdits écumeurs de mer autre chose que les nouvelles leur vinssent que la guerre fut ouverte, et que le roi anglois, avecque ses alliés d’Allemagne, si comme on supposoit, eût défié le roi de France, qu’ils entreroient en Angleterre, où que ce fût : ils avoient jà avisé où et comment, pour porter au pays grand dommage, ainsi qu’ils firent.

CHAPITRE LXXX.

Comment le roi de France se pourvut bien et grandement de gens d’armes et envoya grands garnisons au pays de Cambrésis ; et comment les Normands prirent Bantonne.

Vous avez bien ci-dessus oui recorder sur quel état les seigneurs de l’Empire se départirent du roi anglois, et du parlement qui fut à Malignes, et comment ils envoyèrent défier le roi de France. Sitôt que le roi Philippe se sentit défié du roi anglois et de tous ses alliés, il vit bien que c’étoit acertes, et qu’il auroit la guerre. Si se pourvut selon ce bien et grossement, et retint gens d’armes et soudoyers à tous côtés, et envoya grands garnisons en Cambrésis ; car il pensoit bien que de ce côté il auroit premièrement assaut. Et envoya messire le Galois de la Baume, un bon chevalier de Savoye, devers Cambray, et le fit capitaine, avec messire Thibaut de Moreuil et le seigneur de Roye ; et étoient bien, que Savoisiens que François, deux cents lances ; et envoya encore le dit roi Philippe saisir le comté de Ponthieu que le roi d’Angleterre avoit tenu par avant de par madame sa mère, et manda et pria aucuns seigneurs de l’Empire, tels comme le comte de Hainaut, le duc de Lorraine, le comte de Bar, l’évêque de Metz, l’évèque de Liége monseigneur Aoul de la Marche, que ils ne fissent nul mauvais pourchas contre lui ni à son royaume. Le plus de ces seigneurs lui mandèrent que ainsi ne feroient-ils. Et adonc le comte de Hainaut lui rescripvit moult courtoisement et lui signifia qu’il seroit appareillé à lui et à son royaume aider à défendre et garder contre tout homme ; mais si le roi anglois vouloit guerroyer en l’Empire, comme vicaire et lieutenant de l’empereur, il ne lui pouvoit refuser son pays ni son confort, car il tenoit en partie sa terre de l’empereur : si lui doit, ou à son vicaire, toute obéissance. De cette rescription se contenta le roi de France assez bien, et laissa passer légèrement, et n’en fit nul grand compte, car il se tenoit fort assez pour résister contre ses ennemis.

Si très tôt que messire Hue Kieret et ses compagnons qui se tenoient sur mer entendirent que les défiances étoient et la guerre ouverte entre France et Angleterre, ils vinrent un dimanche au matin au hâvre de Hantonne, entrementes que les gens étoient à messe ; et entrèrent les dits Normands et Gennevois en la ville, et la prirent, et la pillèrent, et robèrent tout entièrement, et y tuèrent moult de gens, et violèrent plusieurs femmes et pucelles, dont ce fut dommage, et chargèrent leurs nefs et leurs vaisseaux de grand pillage qu’ils trouvèrent en la ville, qui étoit pleine, drue et bien garnie, et puis rentrèrent en leurs nefs. Et quand le flux de la mer fut revenu, ils se désancrèrent et cinglèrent à l’exploit du vent devers Normandie, et s’en vinrent rafraîchir à Dieppe ; et là départirent leur butin et leur pillage. Or nous retournerons au roi anglois qui se tenoit à Malignes et s’appareilloit fort pour venir devant la cité de Cambray.

CHAPITRE LXXXI.

Comment le roi d’Angleterre se partit de Malignes et s’en vint à Bruxelles parler au duc de Brabant et pour savoir quelle étoit son intention.

Le roi anglois se partit de Malignes, où il avoit longuement séjourné à grands frais et dépens, en attendant de jour en jour ces grands seigneurs d’Allemagne qui point ne venoient, ainsi que promis lui avoient, dont moult lui ennuyoit, mais passer il lui en convenoit. Si s’en vint à Bruxelles pour parler au duc de Brabant son cousin, et toutes ses gens passèrent au dehors. Adonc s’avalèrent Allemands efforcément, le duc de Guerles, le marquis de Juliers, le marquis de Brankebourch, le marquis de Misse et d’Eurient, le comte de Mons, le comte de Saulmes, le sire de Fauquemont, messire Arnoul de Blakehen et tous les seigneurs de l’Empire alliés au roi anglois ; et étoient bien vingt mille hommes d’armes. D’autre part étoit messire Jean de Hainaut qui se pourvéoit grossement pour être en cette chevauchée ; mais il se tenoit devers le comte de Hainaut son neveu.

Quand le roi anglois et messire Robert d’Artois furent venus à Bruxelles, et ils eurent parlé au duc de Brabant assez et de plusieurs choses, ils demandèrent au dit duc quelle étoit son intention, de venir devant Cambray ou du laisser. Le duc à cette parole répondit et dit que : sitôt comme il pourroit savoir qu’il auroit assiégé Cambray, il se trairoit de cette part à douze cents lances bien étoffées de bonnes gens d’armes. Ces réponses suffirent bien au roi anglois adonc et à son conseil. Si se partit le dit roi de Bruxelles et passa parmi la ville de Nivelle, et là gésit une nuit. Lendemain il vint à Mons en Hainaut, et là trouva le jeune comte son serourge et messire Jean de Hainaut son oncle qui le reçurent moult liement, et messire Robert d’Artois qui étoit toujours de-lez le roi et de son plus secret conseil, et environ quinze ou vingt grands barons et chevaliers d’Angleterre, que le dit roi menoit avec lui pour son honneur et son état, et pour le conseiller. Et si y étoit l’évêque de Lincolle, qui moult étoit renommé en cette chevauchée de grand sens et de prouesse.

Si se reposa le roi anglois deux jours à Mons en Hainaut, et y fut grandement fêté dudit comte et des chevaliers du pays. Et toujours passoient ses gens et se logeoient sur le plein pays, ainsi qu’ils venoient, et trouvoient tous vivres appareillés pour leurs deniers : les aucuns payoient et les autres non. Ainsi s’approchèrent les besognes du roi anglois ; et s’envint à Valenciennes, et y entra tant seulement lui douzième de chevaliers ; et jà étoient venus le comte de Hainaut et messire Jean de Hainaut son oncle, le sire d’Enghien, le sire de Fagnoelles, le sire de Werchin, le sire de Haverech, et plusieurs autres qui se tenoient de-lez le comte leur seigneur, et reçurent le roi moult liement ; et l’emmena le dit comte par la main jusques en la salle, qui étoit arrée et appareillée pour le recevoir. Dont il advint, en montant les degrés de la salle, que l’évêque de Lincolle, qui là étoit présent, leva sa voix et dit : « Guillaume d’Auxonne, évêque de Cambray, je vous amoneste, comme procureur du roi d’Angleterre, vicaire de l’empereur de Rome, que vous veuillez ouvrir la cité de Cambray ; autrement vous vous forfaites, et y entrerons par force. » Nul ne répondit à cette parole, car l’évêque n’étoit point là présent. Encore parla le dit évêque de Lincolle et dit : « Comte de Hainaut, nous vous amonestons, de par l’empereur de Rome, que vous veniez servir le roi d’Angleterre son vicaire devant la cité de Cambray, à ce que vous devez de gens. » Le comte qui là étoit répondit et dit : « Volontiers. » À ces paroles ils entrèrent en la salle et menèrent le roi anglois en sa chambre. Assez tôt après fut le souper appareillé, qui fut grand, bel, et bien ordonné, lendemain au matin se partit le roi anglois de Valenciennes, et s’en vint à Haspre, et là se logea et reposa deux jours, attendant ses gens, qui venoient ; dont il en y avoit grand’foison tant d’Angleterre comme d’Allemagne.

CHAPITRE LXXXII.

Comment le roi d’Angleterre se partit de Haspre et s’en vint mettre le siége devant Cambray ; et comment le duc de Brabant y vint.

Quand le roi d’Angleterre eut été deux jours à Haspre et que jà moult de ses gens étoient passés et venus à Nave et là environ, il s’en partit et s’envint devers Cambray, et se logea à Yvuis, et assiégea la cité de Cambray de tous points ; et toujours lui croissoient gens. Là lui vint le jeune comte de Hainaut à très grand arroy, et messire Jean de Hainaut son oncle ; et se logèrent assez près du roi ; après, le duc de Guerles et ses gens, le marquis de Juliers et sa route, le marquis de Brankebourch et ses gens, le marquis de Mise et d’Eurient, le comte de Mons, le comte de Saumes, le sire de Fauquemont, messire Arnoul de Blakehen, et ainsi tous les autres ; et toujours leur croissoient gens.

Au sixième jour que le roi anglois et tous ces seigneurs se furent logés devant Cambray, vint le duc de Brabant en l’ost, moult étoffément et en grand arroy ; et avoit bien neuf cents lances, sans les autres armures de fer, dont il y avoit grand’foison, et se logea devers Ostrevant sur l’Escaut ; et fit-on un pont sur la rivière pour aller de l’un ost à l’autre.

Lorsque le duc de Brabant fut venu, il envoya défier le roi de France qui se tenoit à Compiègne, de quoi messire Louis de Cranehen, qui toujours l’avoit excusé, en fut si confus qu’il en mourut de deuil, dont ce fut dommage pour ses amis. Ce siége durant devant Cambray, il y eut plusieurs assauts, escarmouches et paletis. Et chevauchoient, par usage, messire Jean de Hainaut et le sire de Fauquemont ensemble, dont ils ardirent et foulèrent durement le pays de Cambrésis ; et vinrent ces seigneurs, à leurs routes où il avoit bien cinq cents lances et mille autres combattans, un jour, devant le châtel d’Oisy en Cambrésis, et y livrèrent un très grand assaut ; et si ne fussent les chevaliers et écuyers qui dedans étoient, ils l’eussent pris par force : mais si bien le défendirent ceux qui dedans étoient, de par le seigneur de Coucy, qu’ils n’y eurent point de dommage ; et retournèrent les dessusdits seigneurs et leurs routes en leurs logis.

CHAPITRE LXXXIII.

Comment le comte Guillaume de Hainaut vint à Cambray durant le siége et y livra un dur assaut contre ceux de la ville.

Encore ce siége durant devant Cambray, vint par un samedi le comte Guillaume de Hainaut, qui étoit moult bachelereux, atout ceux de son pays, dont il y avoit très bonne gent, devant la cité de Cambray, à la porte saint Quentin, et y livra grand assaut. Et là fut Jean Chandos, qui adonc étoit écuyer très appert et bon bachelier ; et se jeta entre les barrières et la porte, outre au long d’une lance, et là se combattit moult vaillamment à un écuyer de Vermandois qui s’appeloit Jean de Saint-Dizier ; et là firent l’un sur l’autre plusieurs belles appertises d’armes, et conquirent par force les Hainuyers la barrière. Et là étoit le comte de Hainaut, en très bon convenant ; aussi étoient ses maréchaux appelés messire Girard de Werchin et messire Henri d’Antoing et tous les autres qui s’avançoient et aventuroient hardiment pour leur honneur. À une porte, que on dit la porte Robert, étoient le sire de Beaumont, le sire de Fauquemont, le sire d’Enghien, et messire Gautier de Mauny et leurs gens ; et y firent un très fort et dur assaut. Mais s’ils assailloient fortement et durement, ceux de Cambray, et les soudoyers que le roi de France y avoit aussi envoyés, se defendoient vassalement et par grand advis ; et firent tant que les dessus dits assaillans n’y conquirent rien ; mais retournèrent bien lassés et bien battus à leurs logis. Si se désarmèrent et pensèrent du reposer. Et vint le jeune comte Guillaume de Namur servir le comte de Hainaut, sans prière qui lui en eût été faite, mais seulement par le grand amour qu’il avoit à lui, disant qu’il se tenroit de leur partie tant qu’ils seroient sur l’Empire ; mais si très tôt qu’ils entreroient sur le royaume de France, il s’en iroit devers le roi Philippe qui l’avoit retenu. Aussi c’étoit l’intention du comte de Hainaut ; et commandoit étroitement à ses gens que nul, sur la hart, ne forfit rien au royaume de France.

CHAPITRE LXXXIV.

Comment le roi d’Angleterre défit son siége de Cambray et s’en vint vers le mont Saint-Martin pour entrer au royaume de France.

Entrementes que le roi d’Angleterre séoit devant la cité de Cambray à bien quarante mille hommes, et que moult la contraignoit d’assauts et de plusieurs faits d’armes, faisoit le roi Philippe son mandement à Péronne en Vermandois et là environ ; car il avoit intention de chevaucher contre les Anglois qu’il sentoit moult efforcément en Cambrésis. Dont les nouvelles en vinrent en l’ost d’Angleterre, que le roi de France faisoit un grand amas des nobles de son royaume. Si regarda le roi anglois et considéra plusieurs choses, et se conseilla principalement à ceux de son pays et à messire Robert d’Artois, en qui il avoit moult grand’fiance ; et leur demanda lequel étoit meilleur à faire, ou d’entrer au royaume de France et venir contre le roi Philippe son adversaire, ou de lui tenir devant Cambray, tant que par force il l’eût conquise. Les seigneurs d’Angleterre et son étroit conseil imaginèrent plusieurs choses, et regardèrent que la cité de Cambray étoit malement forte et bien pourvue de gens d’armes et d’artillerie, et aussi de tous vivres, selon leur espoir, et que longue chose seroit de là tant séjourner et être que ils l’eussent conquise ; duquel conquêt il n’étoit pas encore bien certain ; et si approchoit l’hiver, et si ils n’avoient encore fait nul fait d’armes, ni apparent n’étoit du faire, et séjournoient là à grands frais. Si lui conseillèrent que, tout considéré, il délogeât et chevauchât avant au royaume ; là trouveroient-ils largement à vivre et mieux à fourager.

Ce conseil fut cru et tenu : donc s’ordonnèrent tous les seigneurs à déloger ; et firent trousser tentes et trez et toutes manières de harnois, et se délogèrent tout communément ; et se mirent à voie, et chevauchèrent devers le mont Saint-Martin, qui à ce côté est l’entrée de France. Et chevauchoient ordonnément et par connétablies, chacun sire entre ses gens ; et étoient maréchaux de l’ost d’Angleterre le comte de Northantonne et de Colchestre et le comte de Suffole, et connétable d’Angleterre le comte de Warvich ; et passèrent assez près du mont Saint-Martin les Anglois, les Allemands et les Brabançons, la rivière d’Escaut, tout à leur aise, car elle n’est mie là endroit trop large.

CHAPITRE LXXXIX.

Comment le roi de France fit ses gens loger à Buironfosse pour là attendre le roi d’Angleterre ; et comment le comte de Hainaut s’en vint le servir.

Le roi de France étoit parti de Saint-Quentin atout son plus grand effort ; et toujours lui croissoient gens, et venoient de tous pays. Si exploita tant ledit roi et tout son ost qu’ils vinrent à Buironfosse ; et là s’arrêta le dit roi, et commanda à toutes ses gens loger et arrêter ; et dit qu’il n’iroit plus avant, tant qu’il eut combattu le roi anglois et tous ses alliés, puisqu’il étoit à deux lieues près.

Si très tôt que le comte Guillaume de Hainaut, qui se tenoit au Quesnoy, tout pourvu de gens d’armes, put savoir que le roi de France étoit logé et arrêté à Buironfosse, en espoir de combattre les Anglois, il se partit du Quesnoy à plus de cinq cents lances, et chevaucha tant qu’il vint en l’ost du roi de France, et se représenta au dit roi son oncle, qui ne lui fit mie si liée chère que le comte voulut, pour cause de ce qu’il avoit été devant Cambray avec son adversaire le roi anglois et fortement apovri et couru Cambrésis. Nonpourquant le comte s’en porta assez bellement, et s’excusa si sagement au roi son oncle, que le roi et tout son conseil pour cette fois s’en contentèrent assez bien ; et fut ordonné des maréchaux, le maréchal Bertrand et le maréchal de Trie, à soi loger au plus près des Anglois.

CHAPITRE LXXXV.

Comment le comte de Hainaut prit congé du roi d’Angleterre aussitôt qu’il entra au royaume de France ; et comment le roi de France envoya son connétable à Saint-Quentin pour garder la ville et la frontière.

Quand le comte de Hainaut eut conduit et accompagné le roi d’Angleterre jusques au département de l’Empire, et qu’il devoit passer l’Escaut et entrer au royaume, il prit congé de lui et lui dit que, tant qu’à cette fois, il ne chevaucheroit plus avec lui ; et que il étoit prié et mandé du roi de France son oncle, à qui il ne vouloit point de haine ; mais l’iroit servir au royaume, en telle manière comme il l’a voit servi en l’Empire. Et le roi lui dit : « Dieu y ait part ! » Donc se partit le comte de Hainaut du roi d’Angleterre à toutes ses routes, et le comte de Namur avec lui, et s’en renvinrent arrière au Quesnoy ; et donna le comte congé à la plus grand’partie de ses gens : mais il leur dit et pria qu’ils fussent tous pourvus, car il vouloit aller dedans brief jour devers le roi son oncle ; et ils lui répondirent que ainsi seroient-ils. Or parlerons du roi d’Angleterre et de tous ses alliés comment ils persévérèrent.

Si très tôt que le roi d’Angleterre eut passé la rivière de l’Escaut, et il fut entré au royaume de France, il appela Henri de Flandre, qui adonc étoit jeune écuyer, et le fit là chevalier ; et lui donna deux cents livres de rente à l’esterîin chacun an, et les lui assigna bien et suffisamment en Angleterre. Depuis vint le roi loger en l’abbaye du mont Saint-Martin ; et là se tint par deux jours ; et toutes ses gens étoient épars sur le pays environ lui, et étoit le duc de Brabant logé en l’abbaye de Vaucelles. Quand le roi de France qui se tenoit à Compiègne entendit ces nouvelles, que le roi anglois approchoit Saint-Quentin et étoit logé sur le royaume, si renforça son mandement partout, et envoya son connétable le comte Raoul d’Eu et de Ghines, à toutes grands gens d’armes, à Saint-Quentin, pour garder la ville et la frontière sur les ennemis ; et envoya le seigneur de Coucy en sa terre, et le seigneur de Ham en la sienne ; et envoya encore grands gens d’armes en Guise et en Ribemont et à Bohaing et ès forteresses voisines, sur l’entrée du royaume, pour les garder des ennemis ; et descendit devers Péronne en Vermandois, à grand’foison de gens d’armes, de ducs, de comtes et de barons avec lui ; et li croissoient toujours gens de tous côtés, et se logeoient sur cette belle rivière de Somme, entre Saint-Quentin et Péronne.

CHAPITRE LXXXVI.

Comment messire Jean de Hainaut et plusieurs autres grands seigneurs cuidèrent prendre Honnecourt ; et comment l’abbé et ceux de la ville s’y portèrent très vaillamment.

Entrementes que le roi anglois se tenoit en l’abbaye du mont Saint-Martin, ses gens couroient tout le pays de là environ jusques à Bapaumes et bien près de Péronne et de Saint-Quentin. Si trouvoient le pays plein et gras, et pourvu de tous biens, car ils n’avoient oncques mais eu point de guerre. Or avint ainsi que messire Henri de Flandre, en sa nouvelle chevalerie, et pour son corps avancer et accroître son honneur, se mit un jour en la compagnie et cueillette de plusieurs chevaliers, desquels messire Jean de Hainaut était chef, et là étoient le sire de Fauquemont, le sire de Berghes, le sire de Baudresen, le sire de Kuck et plusieurs autres, tant qu’ils étoient bien cinq cents combattans ; et avoient avisé une ville assez près de là, que on appeloit Honnecourt, où la plus grand’partie du pays étoit, sur la fiance de la forteresse, et y avoient mis tous leurs biens. Et jà y avoient été messire Arnoul de Blakehen et messire Guillaume de Duvort et leurs routes ; mais rien n’y avoient fait : donc, ainsi que par esramie, tous ces seigneurs s’étaient cueillis en grand désir de là venir, et faire leur pouvoir de la conquérir. Adonc avoit dedans Honnecourt un abbé de grand sens et de hardie entreprise, et étoit moult hardi et vaillant homme en armes ; et bien y apparut, car il fit au dehors de la porte de Honnecourt faire et charpenter en grand’hâte une barrière, et mettre et asseoir au travers de la rue ; et y pouvoit avoir, entre l’un banc et l’autre, environ demi-pied de creux d’ouverture ; et puis fit armer tous ses gens et chacun aller ès guérites, pourvu de pierres, de chaux, et de telle artillerie qu’il appartient pour la défendre. Et si très tôt que ces seigneurs vinrent à Honnecourt, ordonnés par bataille, et en grosse route et épaisse de gens d’armes durement, il se mit entre les barrières et la porte de la dite ville, en bon convenant, et fit la porte de la ville ouvrir toute arrière, et montra et fit bien chère et manière de défense.

Là vinrent messire Jean de Hainaut, messire Henri de Flandre, le sire de Fauquemont, le sire de Berghes et les autres, qui se mirent tout à pied et approchèrent ces barrières, qui étoient fortes durement, chacun son glaive en son poing ; et commencèrent à lancer et à jeter grands coups à ceux de dedans ; et ceux de Honnecourt à eux défendre vassalment. Là étoit damp abbé, qui point ne s’épargnoit, mais se tenoit tout devant en très bon convenant, et recueilloit les horions moult vaillamment, et lançoit aucune fois aussi grands horions et grands coups moult appertement. Là eut fait mainte belle appertise d’armes ; et jetoient ceux des guérites contre val, pierres et bancs, et pots pleins de chaux, pour plus essonnier les assaillans. Là étoient les chevaliers et les barons devant les barrières, qui y faisoient merveilles d’armes ; et avint que, ainsi que messire Henri de Flandre, qui se tenoit tout devant, son glaive empoigné, et lançoit les horions grands et périlleux, damp abbé, qui étoit fort et hardi, empoigna le glaive du dit messire Henri, et tout paumoiant et en tirant vers lui, il fit tant que parmi les fentes des barrières il vint jusques au bras dudit messire Henri, qui ne vouloit mie son glaive laisser aller pour son honneur. Adonc quand l’abbé tint le bras du chevalier, il le tira si fort à lui qu’il l’encousit dedans les barrières jusques aux épaules, et le tint là à grand meschef, et l’eût sans faute saché dedans, si les barrières eussent été ouvertes assez. Si vous dis que le dit messire Henri ne fut à son aise tandis que l’abbé le tint, car il étoit fort et dur, et le tiroit sans épargner. D’autre part les chevaliers tiroient contre lui pour rescourre messire Henri ; et dura cette lutte et ce tiroi moult longuement, et tant que messire Henri fut durement grevé. Toutes fois par force il fut rescous ; mais son glaive demeura par grand’prouesse devers l’abbé, qui le garda depuis moult d’années, et encore est-il, je crois, en la salle de Honnecourt. Toutes voies il y étoit quand j’écrivis ce livre ; et me fut montré un jour que je passai par là, et m’en fut recordée la vérité ; et la manière de l’assaut comment il fut fait, et le gardoient encore les moines en parement.

CHAPITRE LXXXVII.

Comment messire Jean de Hainaut et ses compagnons se retrairent en leurs logis ; et comment le roi d’Angleterre ardit et exilla le pays de Thierasche.

Ce jour eut à Honnecourt moult fier assaut, et dura jusques aux vespres, et y eut plusieurs des assaillans morts et blessés ; et par espécial, messire Jean de Hainaut y perdit un chevalier de Hollande qui s’appeloit messire Hermant, et s’armoit d’or à une fosse coponée de gueules, à trois fermaux d’azur au chef de son écu. Quand Hainuyers, Anglois, Flamands et Allemands, qui là étoient assaillans, virent la bonne volonté de ceux de dedans, et qu’ils n’y pouvoient rien conquester, ains étoient battus et navrés et moult foulés, si se retrairent arrière, sur le soir, et emportèrent au logis les blessés. Et lendemain au matin se partit le roi anglois du mont Saint-Martin et commanda, sur la hart, que nul ne fit mal à l’abbaye. Son commandement fut tenu. Et puis entrèrent en Vermandois, et vinrent ce jour loger de haute heure droit sur le mont Saint-Quentin ; et là furent en bonne ordonnance de bataille ; et les pouvoient bien voir ceux de Saint-Quentin s’ils vouloient. Mais ils n’avoient talent d’issir hors de la ville. Si vinrent les coureurs d’Angleterre courir jusques aux barrières de Saint-Quentin et escarmoucher à ceux qui là se tenoient. Le connétable de France et messire Charles de Blois firent tantôt leurs gens ordonner devant les barrières et mettre en bon convenant. Et quand les Anglois qui là se tenoient, le comte de Suffolc, le comte de Northantonne, messire Regnault de Cobham, messire Gautier de Mauny et plusieurs autres en vinrent la manière et que rien ils n’y pouvoient gagner, si se retrairent arrière devers l’ost du roi, qui se tenoit sur le mont Saint-Quentin, et furent là logés jusques lendemain à prime. Si eurent les seigneurs conseil ensemble quelle chose ils feroient, si ils se trairoient avant au royaume, ou si ils se retrairoient en la Thierasche. Si fut conseillé et regardé pour le meilleur, par l’avis du duc de Brabant, qu’ils se trairoient en Thierasche, côtoyant Hainaut, dont les pourvéances leur venoient tous les jours ; et si le roi Philippe les suivoit à ost, ainsi qu’ils supposoient qu’il le feroit, ils l’attendroient en pleins champs, et se combattroient à lui sans faute.

Adonc se partit le roi anglois du mont Saint-Quentin ; et s’arroutèrent toutes ses gens, et chevauchoient en trois batailles moult ordonnément : les maréchaux et les Allemands avoient la première bataille, le roi anglois la moyenne, et le duc de Brabant la tierce. Si chevauchoient ainsi, ardant et exillant le pays, et n’alloient plus de trois ou quatre lieues le jour, et se logeoient de haute heure. Et passa une route d’Anglois et d’Allemands la rivière de Somme, dessus l’abbaye de Vermand, et entrèrent en ce plein pays de Vermandois : si l’ardirent et exillèrent moult durement, et y firent moult grand dommage.

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