Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 50)
Une autre route, dont messire Jean de Hainaut, le sire de Fauquemont et messire Arnoul de Blakehen étoient chefs et meneurs, chevauchoient un autre chemin, et vinrent à Origni-Sainte-Benoite, une ville assez bonne ; mais elle étoit foiblement fermée. Si fut tantôt prise par assaut, pillée et robée, et une bonne abbaye de dames qui là étoit et est encore, violée, dont ce fut pitié et dommage, et la ville toute arse. Et puis s’en partirent les Allemands et chevauchèrent le chemin devers Guise et vers Ribemont. Si s’en vint le roi anglois loger à Behories, et là se tint un jour tout entier ; et ses gens couroient et ardoient le pays de là environ.
Si vinrent nouvelles au roi anglois et aux seigneurs qui avec lui étoient, que le roi de France étoit parti de Péronne en Vermandois et les approchoit à plus de cent mille hommes. Adonc se partit le roi anglois de Behories, et prit le chemin de la Flamengerie pour venir vers l’Échelle en Thierasche ; et les maréchaux et l’évêque de Lincolle passèrent, à plus de cinq cents lances, la rivière d’Oise à gué, et entrèrent en Laonnois et vers la terre du seigneur de Coucy, et ardirent La Fère, Saint Goubin et la ville de Marie ; et s’en vinrent un soir loger à Vaulx dessous Laon. Lendemain ils se retrairent devers leur ost ; car ils sçurent de certain, par aucuns prisonniers qu’ils prirent, que le roi de France étoit venu à Saint-Quentin, et que là passeroit-il la rivière de Somme. Si se doutèrent qu’ils ne fussent rencontrés ; non pourquant à leur retour ardirent-ils une bonne ville qu’on dit Crecy sur Sele, qui point n’étoit fermée, et grand’foison de villes et de hameaux là environ, et à grand’foison de pillage s’en retournèrent-ils en l’ost.
CHAPITRE LXXXVIII.
Comment la ville de Guise fut toute arse ; et comment ceux de Nouvion furent déconfits et tout leur avoir perdu.
Or vous parlerons de la route messire Jean de Hainaut, où il avoit bien cinq cents combattans. Si s’en vint à Guise, et entra en la ville et la fit toute ardoir et abattre les moulins. Dedans la forteresse étoit madame Jeanne sa fille, femme au comte Louis de Blois, qui fut moult effrayée de l’arsure et du convenant monseigneur son père, et lui fit prier que pour Dieu il se voulût déporter et retraire, et qu’il étoit trop dur conseillé contre lui, quand il ardoit l’héritage de son fils le comte de Blois. Nonobstant ce, le sire de Beaumont ne s’en voulut oncques déporter ni délaisser, si eut faite son entreprise ; et puis s’en retourna devers l’ost du roi qui étoit logé en l’abbaye de Farvaques. Endementres que ces gens d’armes couroient ainsi tout le pays, vinrent bien six vingts lances d’Allemands, dont le sire de Fauquemont étoit chef, jusques en Nouvion en Thierasche, une bonne grosse plate ville. Si étoient communément les gens de Nouvion retraits et boutés dedans les bois ; et y avoient mis et porté le leur à sauveté, et s’étoient fortifiés de roullis et de bois coupé et abattu environ eux. Si chevauchèrent les Allemands cette part ; et y survint monseigneur Arnoul de Blakehen et sa route ; et assaillirent ceux de Nouvion, qui dedans les bois s’étoient boutés ; lesquels se défendirent tant qu’ils purent : mais ce ne fut mie grandement, car ils ne tinrent, point de couroi et ne purent durer à la longue contre tant de bonnes gens d’armes. Si furent ouverts et leur fort conquis, et mis en chasse ; et en y eut bien, que morts que navrés, bien quarante, et perdirent tout ce que apporté là avoient. Et ainsi étoit, et fut ce pays de Thierasche couru et pillé sans déport ; et en faisoient les Anglois leur volonté. Si se partit le roi Édouard de Farvaques où il étoit logé, et s’en vint à Montreuil ; et là se logea un soir ; et lendemain il vint et tout son ost, loger à la Flamengerie ; et fit toutes ses gens loger environ lui, où il avoit plus de quarante quatre mille hommes : et eut conseil et intention qu’il attendroit là le roi Philippe et son pouvoir, et se combattroit à lui comment qu’il fut.
CHAPITRE V.
Comment grand’dissension mut entre les barons d’Angleterre et messire Huon le Despensier.
Or, raconte l’histoire que ce roi d’Angleterre, père à ce gentil roi Édouard sur qui notre matière est fondée, gouverna moult diversement son royaume, et fit moult de diverses merveilles en son pays, par le conseil et l’ennort d’un mauvais chevalier monseigneur Huon que on dit le Despensier qui avoit été nourri avec lui d’enfance. Et avoit tant fait celui messire Hue que il et messire Hue son père étoient les plus grands barons d’Angleterre comme de richesse, et étoient toujours les plus grands maîtres du conseil du roi et vouloient maistrier et surmonter tous les autres hauts barons d’Angleterre ; par envie de quoi et pourquoi avinrent, puis ce di, au pays et à eux mêmes moult de maux et de tourmens. Car après la grand’déconfiture d’Esturmelin où le roi Robert Bruce, roi d’Escosse, déconfit ce roi d’Angleterre et tous ses barons, si comme vous avez ouï ci devant, grand’envie et grand murmure monteplia au pays d’Angleterre entre les nobles barons et le conseil du roi, mêmement encontre Hue le Despensier ; et lui mettoient sus que, par son conseil, ils avoient été déconfits, et que, pourtant que il étoit favorable au roi d’Escosse, il avoit tant conseillé et tenu le roi d’Angleterre en négligence, que les Escots avoient reconquis la bonne cité de Bervich et ars quatre journées ou cinq par deux fois dedans leur pays, et au dernier eux tous détruits et déconfits. Et sur ce, les dits barons eurent ensemble plusieurs fois parlement pour aviser qu’ils en pourroient faire, desquels le comte Thomas de Lancastre, qui étoit oncle du roi, étoit le plus grand et le principal. Or, se perçut le dit messire Hue le Despensier de cette œuvre, et que on murmuroit sur lui et sur son affaire. Si se douta trop fort que mal ne l’en prit ; si y pourvey tantôt de remède moult félonneux.
CHAPITRE VI.
Comment plusieurs barons d’Angleterre furent décolés et comment la roine et son fils s’en affuirent en France.
Il, qui étoit si bien du roi et si prochain comme il vouloit, et plus cru tout seul que tout le monde, s’en vint au roi et lui dit : que ces seigneurs avoient fait alliance encontre lui et qu’ils le mettroient hors de son royaume s’il ne s’en gardoit ; et tant fit par son ennortement et son subtil malice et engin que le roi fit à un jour prendre tous ces seigneurs à un parlement où ils étoient assemblés et en fit décoler, sans délai et sans connoissance de cause, jusques à vingt-deux des plus grands barons, et tout premier le comte Thomas de Lancastre, qui moult étoit bon homme et saint et fit depuis assez de beaux miracles au lieu où il fut décolé. Pour lequel fait le dit messire Hue acquit grand’haine de tout le pays et espécialement de la roine d’Angleterre et du comte de Kent, qui étoit frère du roi d’Angleterre.
Encore ne cessa point atant le dit messire Hue de ennorter le roi de mal faire : car quand il aperçut qu’il étoit mal de la roine et du comte de Kent, il mit si grand discord entre le roi et la roine, par son malice, que le roi ne vouloit point voir la roine, ni venir en lieu où elle fut, et dura ce discord assez longuement. Et adonc fut que on dit à la roine et au comte de Kent tout secrètement, pour les périls éloigner où ils étoient, qu’il leur pourroit bien mésavenir prochainement, si ils ne se gardoient ; car le dit messire Hue leur pourchassoit grand destourbier.
Adonc quand la roine et le dit comte de Kent ouïrent ces nouvelles, si se doutèrent, car ils sentoient le roi hâtif et de diverse manière et mauvaise condition, et leur ennemi si bien de lui comme il vouloit. Si s’avisa la dame qu’elle se partiroit tout coyement et vuideroit le royaume d’Angleterre, et s’en viendroit en France voir le roi Charles son frère, qui encore vivoit, et lui conteroit ses mésaises, et emmèneroit son jeune fils Édouard avec li voir le roi son oncle. Ainsi la dame se pourvey sagement, et prit voie de venir en pèlerinage à Saint-Thomas de Cantorbie, et elle s’en vint à Vincelsée, et là, de nuit, entra en une nef appareillée pour li et son fils et le comte Aymon de Kent, et messire Roger de Mortimer ; et en une autre nef mirent leurs pourvéances, et eurent vent à souhait, et furent lendemain, devant prime, au hâvre de Boulogne.
Quand la roine Isabelle fut arrivée à Boulogne, ainsi comme vous oïez, et son fils, et le comte de Kent son serourge, le capitaine de la ville et l’abbé et les bourgeois vinrent contre li, et la recueillirent moult liement, et la menèrent en la ville, et la logèrent en l’abbaye, et toute sa route ; et y fut deux jours. Au tiers jour elle s’en partit et se mit à voie ; et tant chemina par ses journées que elle s’en vint à Paris. Le roi Charles son frère, qui étoit informé de sa venue, envoya contre li des plus grands de son royaume qui adonc étoient de-lez lui : monseigneur Robert d’Artois, monseigneur de Coucy, monseigneur de Sully et le seigneur de Roye et plusieurs autres, qui honorablement l’amenèrent en la cité de Paris et devers le roi de France.
CHAPITRE VII.
Comment le roi de France reçut honorablement sa sœur la roine d’Angleterre ; et comment elle lui conta la cause de sa venue.
Quand le roi vit sa sœur, que grand temps n’avoit vue, et elle dut entrer en sa chambre, il vint contre elle, et la prinst par la main, et la baisa, et dit : « Bien venez, ma belle sœur et mon beau neveu ». Lors les prit tous deux et les mena avant. La dame qui pas n’avoit trop grand’joie, fors de ce qu’elle se trouvoit de-lez le roi son frère, s’étoit jà voulu agenouiller par trois ou par quatre fois au pied du roi son frère ; mais le roi ne lui souffroit, et la tenoit toujours par la main droite, et lui demandoit moult doucement de son état et de son affaire ; et la dame lui en répondoit très sagement. Et tant furent les paroles menées qu’elle lui dit : « Monseigneur, ce nous va, moi et mon fils, votre beau neveu, assez petitement ; car le roi d’Angleterre mon mari m’a prise en trop grand’haine, et si ne sais pourquoi, et tout par l’ennortement d’un chevalier qui s’appelle Hue le Despensier. Ce chevalier a tellement attrait monseigneur à soi et à sa volonté, que tout ce qu’il veut dire et faire, il est ; et jà ont comparé plusieurs hauts barons d’Angleterre et seigneurs sa mauvaiseté, car il en fit sur un jour prendre, et par le commandement du roi, sans droit et sans cause, décoler jusques à vingt-deux, et par espécial le bon comte Thomas de Lancastre ; de quoi, monseigneur, ce fut trop grand dommage, car il étoit prud’homme et loyal et plein de bon conseil ; et n’est nul en Angleterre, tant soit noble ni de grand’affaire, qui l’ose courroucer ni dédire de tout ce qu’il veut faire. Avec tout ce, il me fut dit en grande espécialité d’un homme qui cuide assez savoir des conseils et traités du roi mon mari et du dit Hue le Despensier, que on avoit grand’envie sur moi, et que si je demeurois au pays guères de temps, le roi, par mauvaise et fausse information, me feroit mourir ou languir à honte. Si ne l’ai-je mie desservi, ni ne le voudrois faire nullement ; car oncques envers lui je ne pensai ni ne fis chose qui fût à reprendre. Et quand je ouïs ces dures nouvelles et si périlleuses sur moi, et sans raison, je m’avisai pour le mieux que je partirois d’Angleterre, et vous viendrons voir et montrer féalement, comme à mon seigneur et beau frère, l’aventure et le péril où j’ai été. Aussi le comte de Kent, que là voyez, qui est frère du roi mon mari, est en autel parti de haine comme je suis, et tout par l’émouvement et ennortement faux de ce Hue le Despensier. Si m’en suis ci enfuie, comme femme égarée et déconseillée, devers vous pour avoir conseil et confort de ces besognes ; car si Dieu premièrement et vous n’y remédiez, je ne me sais vers qui traire »
CHAPITRE VIII.
Comment le noble roi Charles conforta sa sœur, et comment elle acquit l’amitié de plusieurs grands seigneurs qui lui promirent à la ramener en Angleterre.
Quand le noble roi Charles de France eut ouï sa sœur ainsi lamenter, et qui de cœur et en plorant lui montroit sa besogne, et pourquoi elle étoit venue en France, si en eut grand’pitié, et lui dit : « Ma belle sœur, appaisez vous et vous confortez, car, foi que je dois à Dieu et à monseigneur saint Denis, j’y pourvoirai de remède. » Adonc la dame s’agenouilla, voulut ou non le roi, tout bas à terre et lui dit : « Mon très cher seigneur et beau frère, Dieu vous en veuille ouïr ! » Lors la prit le roi entre ses bras et la mena en une autre chambre plus avant, qui étoit toute parée et ordonnée pour li et pour le jeune Édouard son fils, et là la laissa.
Ainsi fut la noble roine d’Angleterre reçue et bien venue à ce premier jour du roi Charles de France son frère ; et lui fit délivrer le roi, par la Chambre aux Deniers, tout ce qui à la roine étoit nécessaire pour li et son état.
Depuis ne demeura guères que, sur cet état que vous avez ouï, Charles le roi de France assembla plusieurs grands seigneurs et barons du royaume de France, pour avoir conseil et bon avis comment on ordonneroit de la besogne de la roine sa sœur, à qui il avait promis confort et aide, et tenir lui vouloit. Dont fut ainsi conseillé au roi, et pour le mieux, que il laissât madame sa sœur acquérir et pourchasser amis et confortans au royaume de France, et se feignît de cette emprise ; car d’émouvoir guerre au roi d’Angleterre, et de mettre en haine les deux royaumes qui étoient en paix, ce n’étoit pas chose qui fût appartenante ; mais couvertement et secrètement l’aidât et confortât, tant d’or que d’argent, car cest le métal par quoi on acquiert l’amour des gentils hommes et des povres bacheliers, À ce conseil et avis s’accorda le roi, et le fit dire ainsi tout coyement à la roine d’Angleterre sa sœur par monseigneur Robert d’Artois, qui lors étoit l’un des plus grands de France.
Sur ce, la bonne roine toute réjouie et confortée persévéra et se pourvéy d’acquérir amis parmi le royaume de France. Les aucuns prioit : aux autres promettoit ou donnoit or, argent ou joyaux ; et tant, qu’il y eut moult de grands seigneurs et de jeunes chevaliers et écuyers qui tous lui accordèrent confort et aide et alliance pour la remener en Angleterre, et de force, malgré tous ses ennemis, pour l’honneur du roi leur seigneur.
CHAPITRE X.
Comment messire Hue le Despensier corrompit le roi de France et tout son conseil par dons, afin qu’il ne renvoyât la roine en Angleterre.
Sur ce la bonne dame avoit jà prié moult de chevaliers bacheliers et aventureux, qui lui promettoient que très volontiers ils iroient ; et ordonnoit la dame tout secrètement son affaire et ses pourvéances : mais oncques si secrètement ne le put faire ni écrire aux barons d’Angleterre, que messire Hue le Despensier ne le sût. Lors se douta-t-il que par force le roi de France la renvoyât en Angleterre. Si s’avisa que par dons il attrairoit si le roi de France et son conseil qu’il n’auroit aucune volonté de la dame aider ni de lui porter contraire. Adonc, envoya par messages secrets et affaitiés de ce faire, grand plenté d’or et d’argent et joyaux riches, et espécialement devers le roi et son plus privé conseil ; et fit tant en bref terme que le roi et tout son conseil furent aussi froids d’aider à la dame comme ils en avoient été en grand désir ; et brisa le roi tout ce voyage, et défendit, sur peine de perdre le royaume, qu’il ne fut nul qui avec la roine d’Angleterre se mît à voie pour li aider à remettre en Angleterre à main armée. Dont plusieurs chevaliers et bacheliers du dit royaume en furent moult courroucés ; et s’émerveillèrent entre eux pourquoi si soudainement le roi avoit fait cette défense ; et en murmuroient les aucuns ; et dirent bien que or et argent y étoient efforcément accourus d’Angleterre et que François sont trop convoiteux.
CHAPITRE XC.
Comment la journée fut prise et assignée entre les deux rois pour eux combattre.
Or sont ces deux rois de France et d’Angleterre logés entre Buironfosse et la Flamengerie, en plein pays, sans nul avantage, et ont grand désir, si comme ils montrent, d’eux combattre. Si vous dis pour certain qu’on ne vit oncques si belle assemblée de grands seigneurs qu’il y eut là ; car le roi de France y étoit lui quatrième de rois : premièrement avec lui étoient le roi Jean de Behaigne, le roi de Navarre, le roi d’Escosse ; aussi de ducs, de comtes et de barons tant que sans nombre ; et toujours lui croissoient gens de tous les pays du monde.
Quand le roi anglois fut arrêté à la Capelle en Thierasche, ainsi que vous avez ouï, et il sçut de vérité que le roi Philippe son adversaire étoit à deux petites lieues de lui, et en grand’volonté de combattre, si mit les seigneurs de son ost ensemble ; premièrement le duc de Brabant son cousin, le duc de Guerles, le marquis de Juliers, le marquis de Blankebourch, le comte de Mons, messire Jean de Hainaut, messire Robert d’Artois, et tous les prélats et barons d’Angleterre, qui avec lui étoient, et à qui il touchoit bien de la besogne ; et leur demanda comment à son honneur ils se pourroient maintenir ; car c’étoit son intention de combattre, puisqu’il sentoit ses ennemis si près de lui. Adonc regardèrent les seigneurs l’un l’autre, et prièrent au duc de Brabant qu’il en voulût dire son entente. Et le duc répondit que c’étoit bien son accord que de combattre, car autrement à leur honneur ils ne s’en pourroient partir ; et conseilla adonc qu’on envoyât hérauts par devers le roi de France, pour demander et accepter la journée de la bataille. Adonc en fut chargé un héraut qui là étoit au duc de Guerles, et qui bien savoit françois, et informé quelle chose il devoit dire et quelle chose faire. Si partit le dit héraut de ses seigneurs, et chevaucha tant qu’il vint en l’ost des François, et se traist devers le roi de France et son conseil, et fit son message bien et à point ; et dit au roi de France comment le roi anglois étoit arrêté sur les champs, et lui requéroit à avoir bataille, pouvoir contre pouvoir. À la requête le roi de France entendit volontiers et accepta le jour. Si me semble que ce dut être le vendredi en suivant, dont il étoit mercredi. Si s’en retourna le héraut devers ses seigneurs, bien revêtu de bons manteaux fourrés, que le roi de France et les seigneurs lui donnèrent, pour les riches nouvelles qu’il avoit apportées ; et recorda la bonne chère que le roi lui avoit faite, et tous les seigneurs de France.
CHAPITRE XCI.
Comment le sire de Fagnoelles et le sire de Tupegny, Hainuyers, costioient l’ost des Anglois ; et comment le sire de Fagnoelles fut pris.
Ainsi, et sur cet état, fut la journée accordée de combattre, et fut signifiée à tous les compagnons d’un ost et de l’autre. Si se habillèrent et ordonnèrent chacun selon ce qu’il besognoit. Le jeudi au matin avint ainsi, que deux chevaliers au comte de Hainaut et de sa délivrance, le sire de Fagnoelles et le sire de Tupegny, montèrent sur leur coursiers roides, forts et bien courans, et se partirent de leur ost, entre eux deux, pour aller voir l’ost aux Anglois et regarder. Si chevauchèrent bien un grand temps à la couverte, toudis en costiant l’ost aux Anglois. Or eschéi que le sire de Fagnoelles étoit monté sur un coursier trop melancolieux et mal enfrené : si s’effraya en chevauchant, et prit son mors aux dens, par telle manière qu’il s’escueillit et se demena tant qu’il fut maître du seigneur qui le chevauchoit, et l’emporta, voulut ou non, droit en-my le logis des Anglois ; et chéy d’aventure entre mains d’Allemands, qui tantôt connurent qu’il n’étoit mie de leurs gens. Si l’enclorrent de toutes parts et le prirent, et le cheval aussi ; et demeura prisonnier, ne sais, à cinq ou à six hommes gentils Allemands, qui tantôt le rançonnèrent et lui demandèrent dont il étoit ; et il répondit : « De Hainaut. » Adonc lui demandèrent-ils si il connoissoit messire Jean de Hainaut ; et il dit ; « Oui. » Et requit par amour que on le menât devers lui ; car il étoit tout sûr qu’il l’applégeroit de sa rançon s’ils vouloient. De ces paroles furent les Allemands tous joyeux, et l’amenèrent devers le seigneur de Beaumont, qui tantôt avoit ouï messe, et fut moult émerveillé quand il vit le seigneur de Fagnoelles. Si lui recorda cil son aventure, si comme vous avez ci-dessus ouï, et aussi de combien il étoit rançonné. Adonc demeura le sire de Beaumont pour le dit chevalier devers ses maîtres, et l’applégea de sa rançon. Si se partit sur ce le sire de Fagnoelles et revint arrière en l’ost de Hainaut, devers le comte et les seigneurs, qui étoient tous courroucés de lui, par la relation que le sire de Tupegny en avoit faite ; mais ils furent moult joyeux quand ils le virent revenu. Si remercia grandement le comte de Hainaut messire Jean de Hainaut son oncle qui l’avoit applégé et renvoyé sans péril et sans dommage, fors de sa rançon seulement ; car son coursier lui fut rendu et restitué, à la prière et ordonnance dudit messire Jean de Hainaut. Ainsi se porta cette journée et n’y eut rien fait, non chose qui fasse à recorder.
CHAPITRE XCII.
Comment le roi d’Angleterre se traist sur les champs et ordonna ses batailles bien et faiticement ; et quels seigneurs il avoit en sa compagnie.
Quand ce vint le vendredi matin, les deux osts s’appareillèrent et ouïrent messe, chacun sire entre ses gens et en son logis, et se accommunièrent et confessèrent les plusieurs, et se mirent en bon état, ainsi que pour tantôt combattre et mourir, si besoin étoit. Nous parlerons premièrement de l’ordonnance des Anglois, qui se trairent sur les champs, et ordonnèrent trois batailles bien et faiticement, et toutes trois à pied, et mirent leurs chevaux et leurs harnois en un petit bois, qui étoit derrière eux, et arroutèrent tous leurs charrois par derrière eux et s’en fortifièrent. Si orent le duc de Guerles, le comte de Juliers, le marquis de Blankebourch, messire Jean de Hainaut, le marquis de Mises, le comte de Mons, le comte de Saulmes, le sire de Fauquemont, messire Guillaume de Duvort, messire Arnoul de Blakehen et les Allemands la première bataille ; et avoit en cette première route vingt-deux bannières et soixante pennons, et étoient bien huit mille hommes de bonne étoffe.
La seconde bataille avoit le duc de Brabant : si étoient avec lui tous les barons et chevaliers de son pays ; premièrement le sire de Kuck, le sire de Berghes, le sire de Bredas, le sire de Roselar, le sire de Vauselar, le sire de Baudresen, le sire de Bourgnival, le sire de Sconnevort, le sire de Witem, le sire d’Arskot, le sire de Boukehort, le sire de Gasebeke, le sire de Duffle, messire Thierry de Walecourt, Messire Rasse de Grès, messire Jean de Gasebeke, messire Jean Pilystre, messire Gille de Cotterebbe, messire Gautier de Hotteberghe, les trois frères de Harlebeke et messire Henry de Flandre, qui fait bien à ramentevoir, car il y étoit en grand’étoffe, et plusieurs autres chevaliers et barons ; et aucuns de Flandre, qui s’étoient mis dessous la bannière du duc de Brabant, tels que le sire de Hallevin, messire Hector Villain, messire Jean Rodais, le sire de Gruthuse, messire Waflart de Ghistelle, messire Guillaume de Strates, messire Gossuin de la Muelle et plusieurs autres ; si avoit le duc de Brabant jusques à vingt-quatre bannières et quatre-vingts pennons : si étoient bien sept mille combattans toutes gens de bonne étoffe.
La tierce bataille, et la plus grosse, avoit le roi d’Angleterre, et grand’foison de bonnes gens de son pays de-lez lui ; et premièrement son cousin le comte Henry de Derby, fils de messire Henry de Lancastre au-tort-Col, l’évêque de Lincolle, l’évêque de Duremmes, le comte de Salébrin, le comte de Northantonne et de Glocestre, le comte de Suffolch, le comte de Kenford, messire Robert d’Artois, qui s’appeloit comte de Richemont en Angleterre, car voirement le lui avoit le roi anglois donné, messire Regnault de Cobehen, le sire de Percy, le sire de Ros, le sire de Moubray, messire Louis et messire Jean de Beauchamp, le sire de la Ware, le sire de Hantonne, le sire de Basset, le sire de Fitz-Watier, messire Gautier de Mauny, messire Hue de Hastinghe, messire Jean de Lisle, et plusieurs autres que je ne puis mie tous nommer. Et fit là le roi anglois plusieurs nouveaux chevaliers, entre lesquels il fit messire Jean Chandos, qui depuis, de prouesse et de chevalerie fut plus recommandé que nul chevalier de son temps, si comme vous orrez avant en cette histoire. Si avoit le roi anglois vingt huit bannières et environ quatre-vingt et dix pennons, et pouvoient être en sa bataille environ six mille hommes d’armes et six mille archers. Et avoient mis une autre bataille sur aile, dont le comte de Warvich et le comte de Pennberoch, le sire de Berkeler, le sire de Milleton et plusieurs autres bons chevaliers étoient chefs ; et se tenoient cils à cheval pour reconforter les batailles, qui brandeleroient ; et étoient encette arrière garde environ quatre mille hommes d’armes et deux mille archers.
CHAPITRE XCIII.
Comment le roi d’Angleterre confortoit doucement ses gens, et comment le roi de France ordonna ses batailles, et comment la journée se passa sans bataille.
Quand les Anglois, les Allemands, les Brabançons et tous leurs alliés furent ordonnés, ainsi que vous avez ouï, et chacun sire mis et arrêté dessous sa bannière, ainsi que commandé fut de par les maréchaux, adonc monta le roi anglois sur un petit palefroi moult bien amblant, acompagné tant seulement de messire Robert d’Artois, de messire Regnault de Cobehen et de messire Gautier de Mauny ; et chevaucha devant toutes les batailles, et prioit moult doucement aux seigneurs et aux compagnons qu’ils lui voulussent aider à garder son honneur ; et chacun lui enconvenançoit. Après ce il s’en revint en sa bataille et se mit en ordonnance, ainsi qu’il appartenoit, et fit commander que nul n’allât ni se mît devant les bannières des maréchaux.
Or vous recorderons l’ordonnance du roi de France et de ses batailles, qui furent grandes et bien étoffées, et vous en parlerons aussi bien que nous avons fait de celle des Anglois.
Il est bien vérité que le roi de France avoit si grand peuple et tant de nobles et de chevalerie que ce seroit merveilles à recorder : car, ainsi que j’ai ouï dire à ceux qui y furent et qui les avisèrent tous armés et ordonnés sur les champs, il y eut onze vingt et sept bannières, cinq cent et soixante pennons, quatre rois et six ducs, et trente six comtes, et plus de quatre mille chevaliers, et de communes de France plus de soixante mille. Les rois qui étoient avec le roi de France étoient : le roi de Behaingne, le roi de Navarre, et le roi David d’Escosse ; les ducs : le duc de Normandie, le duc de Bourgogne, le duc de Bretagne, le duc de Bourbon, le duc de Lorraine, le duc d’Athènes ; les comtes : le comte d’Alençon frère au roi de France, le comte de Flandre, le comte de Hainaut, le comte de Blois, le comte de Bar, le comte de Forez, le comte de Foix, le comte d’Armaignac, le comte Dauphin d’Auvergne, le comte de Joinville, le comte d’Estampes, le comte de Vendosme, le comte de Harcourt, le comte de Saint-Pol, le comte de Ghines, le comte de Boulogne, le comte de Roussy, le comte de Dampmartin, le comte de Valentinois, le comte d’Aucerre, le comte de Sancerre, le comte de Joigny, le comte de Genève, le comte de Dreux ; et de celle Gascogne et de Languedoc tant de comtes, de vicomtes et de sénéchaux que ce seroit un detri à recorder.
Certes c’étoit très grand’beauté que de voir sur les champs bannières et pennons ventiler, chevaux couverts de draps à leurs armes, chevaliers et écuyers armés si très nettement que rien n’y avoit à ramender. Et ordonnèrent les François trois grosses batailles, et mirent en chacune quinze mille hommes d’armes et vingt mille hommes à pied. Si se peut et doit-on grandement émerveiller comment si belles gens d’armes se purent partir sans bataille. Mais les François n’étoient point d’accord, ainçois en disoit chacun son opinion ; et disoient, par estrif, que ce seroit grand’honte et grand défaut si le roi ne se combattoit, quand il savoit que ses ennemis étoient si près de lui en son pays rangés et en pleins champs, et les avoit suivis en intention de combattre à eux. Les aucuns des autres disoient à l’encontre, que ce seroit grand’folie s’il se combattoit, car il ne savoit que chacun pensoit, ni si point trahison y avoit : car si fortune lui étoit contraire, il mettoit son royaume en aventure de perdre, et si il déconfisoit ses ennemis, pour ce n’auroit-il mie le royaume d’Angleterre, ni les terres des seigneurs de l’Empire, qui avec le roi anglois étoient alliés.
Ainsi estrivant et débattant sur ces diverses opinions le jour passa jusques à grand midi. Environ petite nonne, un lièvre s’envint trépassant parmi les champs, et se bouta entre les François, dont ceux qui le virent commencèrent à crier et à huier et à faire grand haro ; de quoi ceux qui étoient derrière cuidoient que ceux de devant se combattissent ; et les plusieurs, qui se tenoient en leurs batailles rangés, fesoient autel : si mirent les plusieurs leurs bassinets en leurs têtes et prirent leurs glaives. Là y fut fait plusieurs nouveaux chevaliers ; et par espécial le comte de Hainaut en fit quatorze, qu’on nomma depuis les Chevaliers du Lièvre.
En cet état se tinrent les batailles ce vendredi tout le jour, et sans eux émouvoir, fors par la manière que j’ai dit. Avec tout ce, et les estrifs qui étoient au conseil du roi de France, furent apportées en l’ost lettres et recommandations au roi de France et à son conseil de par le roi Robert de Sicile, lequel roi Robert, si comme on disoit, étoit un grand astronomien et plein de grand’prudence. Si avoit par plusieurs fois jeté ses sorts sur l’état et aventures du roi de France et du roi d’Angleterre, et avoit trouvé en l’astrologie et par expérience que si le roi de France se combattoit au roi d’Angleterre, il convenoit qu’il fût déconfit. Donc, il, comme roi plein de grand’connoissance, et qui doutoit ce péril et le dommage du roi de France son cousin, avoit envoyé jà de long temps moult soigneusement lettres et épitres au roi Philippe et à son conseil, que nullement ils ne se combattissent contre les Anglois là où le corps d’Édouard fût présent : pour quoi cette doute et les descriptions que le roi de Sicile en faisoit, detrioit grandement plusieurs seigneurs du dit royaume ; et mêmement le roi Philippe en étoit tout informé. Mais nonobstant ce que on lui dit et montra par belles raisons, et les défenses et les doutes du roi Robert de Sicile son cher cousin, si étoit-il en grand’volonté et en bon désir de combattre ses ennemis : mais il fut tant detrié que la journée passa sans bataille, et se retraist chacun en son logis.
Quand le comte de Hainaut vit qu’on ne se combattroit point, il se partit, et toutes ses gens, et s’en vint ce soir arrière au Quesnoy. Et le roi anglois, le duc de Brabant et les autres seigneurs se mirent au retour, et firent charger et trousser tous leurs harnois, et vinrent gésir ce vendredi près d’Avesnes en Hainaut et là environ ; et lendemain ils prirent tous congé l’un à l’autre ; et se départirent les Allemands et les Brabançons, et s’en ralla chacun en son lieu. Si revint le roi anglois en Brabant avec le duc de Brabant son cousin. Or vous parlerons du roi de France comment il persévéra.
CHAPITRE XCIV.
Comment le roi de France donna congé à ses gens d’armes, et comment il envoya gens d’armes à Tournay en garnison et ès villes marchissans à l’Empire.
Ce vendredi que les François et les Anglois furent ainsi ordonnés pour batailler à Buironfosse, quand ce vint après nonne, le roi Philippe retourna en son logis tout courroucé, pourtant que la bataille n’étoit point adressée ; mais ceux de son conseil le rapaisèrent et lui dirent ainsi, que noblement et vassalment il s’y étoit porté ; car il avoit hardiment poursuivi ses ennemis, et tant fait qu’il les avoit boutés hors du royaume, et que il convenoit le roi anglois faire moult de telles chevauchées ainçois qu’il eût conquis le royaume. Le samedi au matin donna le roi congé à toutes manières de gens d’armes, à comtes, ducs, barons, chevaliers ; et remercia les chefs des seigneurs moult courtoisement, quand si appareillement ils l’étoient venus servir. Ainsi se défit et rompit cette grosse chevauchée. Si se retraist chacun en son lieu : le roi de France s’en revint à Saint-Quentin ; et là ordonna-t-il une grand’partie de ses besognes, et envoya gens d’armes par ses garnisons, espécialement à Tournay, à Lille, à Douay et à toutes les villes marchissans sur l’Empire, et envoya dedans Tournay messire Godemar du Fay, souverain capitaine et garde de tout le pays d’environ, et messire Édouard de Beaujeu dedans Mortaigne. Et quand il eut ordonné une partie de ses besognes à son entente et à sa plaisance, il se retraist devers Paris.
CHAPITRE XCIX.
Comment ceux de Cambray et ceux de Thun-l’Évêque se combattirent durement, et furent ceux de Thun-l’Évêque déconfits, et leur capitaine navré à mort.
Vous avez ci-dessus bien ouï recorder comment messire Gautier de Mauny prit, par prouesse et par fait d’armes, le châtel de Thun-l’Évêque, et y mit dedans en garnison un sien frère que moult aimoit, qu’on appeloit messire Gille dit Grignard de Mauny, et un certain nombre de compagnons aventureux avec lui. Cil faisoit mainte saillie et mainte envaie sur ceux de Cambray, et leur portoit plusieurs détourbiers, et couroit presque tous les jours devant leurs barrières. En cet état et cette doute les tint-il un grand temps, et tant que il avint que un jour, moult matin, il étoit parti de sa garnison de Thun, environ six vingt armures de fer en sa compagnie, et s’en vinrent courir devant Cambray, et jusques aux barrières. La noise et le haro monta, et tant que plusieurs gens en furent effrayés ; et s’arma chacun qui mieux mieux, et montèrent à cheval ceux qui avoient chevaux, et vinrent à la porte où l’escarmouche étoit et où messire Gille de Mauny avoit rebouté ceux de Cambray. Si issit chacun qui mieux mieux contre les ennemis. Entre les Cambrésiens avoit un jeune châtelain, appert homme d’armes durement, et étoit Gascon, et s’appeloit Guillaume Marchant : si se mit hors aux champs monté sur un bon coursier, la targe au col, le glaive au poing, et armé de toutes pièces. Si éperonna tout devant de grand courage ; et messire Gille de Mauny le vit venant vers lui, qui ne désiroit autre chose que la joute : si en fut tout joyeux, et éperonna aussi moult roidement vers lui. Si se consuirent de leurs glaives sans épargner l’un l’autre nullement ; donc ainsi chéy à messire Guillaume Marchant qu’il atteignit messire Gille de Mauny si roidement, qu’il lui perça la targe de son glaive et toutes ses armures, et lui mit le glaive de-lez le cœur, et lui fit passer le fer de l’autre côté, et l’abattit jus de son cheval, navré à mort. De cette joute furent ses compagnons moult ébahis, et ceux de Cambray trop réjouis. Si se recueillirent tous ensemble : là eut, je vous dis, de première venue, très bons poingnis et forts, et plusieurs des uns et des autres renversés par terre, et maintes appertises d’armes faites. Finalement ceux de Cambray obtinrent la place et reboutèrent leurs ennemis, et en navrèrent et meshaignèrent aucuns, et les chassèrent bien avant, et retinrent messire Grignard de Mauny, ainsi navré qu’il étoit, et l’emportèrent en Cambray, à grand’joie, et le firent tantôt désarmer et regarder à sa plaie et bien mettre à point ; et eussent volontiers vu qu’il fût réchappé de ce péril ; mais il ne put, ainçois mourut dedans le second jour après.
Quand il fut mort, ils regardèrent qu’il en étoit bon à faire : si eurent conseil que le corps ils renverroient devers ses deux frères Jean et Thierry, qui se tenoient adonc en la garnison de Bouchain en Ostrevant. Car combien que le pays de Hainaut ne fût point en guerre, si se tenoient les frontières de France toutes closes et sur leur garde. Si ordonnèrent adonc un sarcueil assez honorable, et le mirent dedans, et le recommandèrent à deux Frères Mineurs, et envoyèrent le corps messire Grignard de Mauny à ses deux frères Jean et Thierry, qui le reçurent à grand’douleur. Depuis ils le firent porter aux Cordeliers à Valenciennes, et là fut-il enseveli.
Après ces ordonnances, les deux frères de Mauny s’en vinrent loger au châtel de Thun-l’Évêque, que leur frère avoit un grand temps tenu, et firent forte guerre à ceux de la cité de Cambray, en contrevengeant la mort de leur frère.
CHAPITRE XCV.
Comment le roi d’Angleterre tint un grand parlement à Bruxelles ; et de la requête qu’il y fit aux Flamands.
Or parlerons-nous un petit du roi anglois, et comment il persévéra en avant. Depuis qu’il fut parti de la Flamengerie et revenu en Brabant il s’en vint droit à Bruxelles : là le reconvoyèrent le duc de Guerles, le marquis de Juliers, le marquis de Brankebourch, le comte de Mons, messire Jean de Hainaut, le sire de Fauquemont et tous les barons de l’Empire, qui s’étoient alliés à lui ; car ils vouloient aviser l’un contre l’autre comment ils se maintiendroient de cette guerre où ils s’étoient boutés. Et pour avoir certaine expédition, ils ordonnèrent un grand parlement à être en la dite ville de Bruxelles ; et y fut prié et mandé Jacques d’Artevelle, lequel y vint liement et en grand arroy, et amena avec lui tous les conseils des villes de Flandre. À ce parlement qui fut à Bruxelles eut plusieurs paroles dites et devisées ; et me semble, à ce qui m’en fut recordé, que le roi anglois fut si conseillé de ses amis de l’Empire qu’il fit une requête à ceux de Flandre, qu’ils lui voulussent aider à parmaintenir sa guerre, et défier le roi de France, et aller avec lui partout où il les voudroit mener ; et si ils vouloient il leur aideroît à recouvrer Lille, Douay, et Béthune. Cette parole entendirent les Flamands volontiers ; mais de la requête que le roi leur faisoit demandèrent-ils à avoir conseil entre eux tant seulement, et tantôt répondre. Le roi leur accorda. Si se conseillèrent à grand loisir ; et quand ils se furent conseillés, ils répondirent et dirent : « Cher sire, autrefois nous avez-vous fait telles requêtes, et sachez voirement que, si nous le pouvions nullement faire, par notre honneur et notre foi garder, nous le ferions ; mais nous sommes obligés, par foi et serment et sur deux millions de florins à la chambre du pape, que nous ne pouvons émouvoir guerre au roi de France, quiconque le soit, sans être encourus en cette somme, et écheoir en sentence d’excommuniement ; mais si vous voulez faire une chose que nous vous dirons, vous y pourverriez bien de remède et de conseil ; c’est que vous veuilliez encharger les armes de France et équarteler d’Angleterre, et vous appeler roi de France, et nous vous tiendrons pour droit roi de France, et obéirons à vous comme au roi de France, et vous demanderons quittance de notre foi ; et vous la nous donnerez comme roi de France : par ainsi serons-nous absous et dispensés, dirons partout là où voudrez et ordonnerez. »
CHAPITRE XCVI.
Comment le roi d’Angleterre enchargea les armes et le nom de roi de France par l’ennortement des Flamands.
Quand le roi anglois eut ouï ce point et la requête des Flamands, il eut besoin d’avoir bon conseil et sûr avis, car pesant lui étoit de prendre le nom et les armes de ce dont il n’avoit encore rien conquis ; et ne savoit quelle chose l’en aviendroit, ni si conquerre le pourroit. Et d’autre part il refusoit ennuis le confort et aide des Flamands, qui plus le pouvoient aider à sa besogne que tout le remenant du siècle. Si se conseilla ledit roi au duc de Brabant, au duc de Guerles, au marquis de Juliers, à messire Jean de Hainaut, à messire Robert d’Artois et à ses plus secrets et espéciaux amis : si que finalement tout pesé, le bien contre le mal, il répondit aux Flamands, par l’information des seigneurs dessus dits : que si ils lui vouloient jurer et sceller qu’ils lui aideroient à parmaintenir sa guerre, il emprendroit tout ce de bonne volonté, et aussi il leur aideroit à ravoir Lille, Douay et Béthune. Et ils répondirent : « Oil. » Donc fut pris et assigné un certain jour à être à Gand. Lequel jour se tint ; et y fut le roi d’Angleterre et la plus grand’partie des seigneurs de l’Empire dessus nommés alliés avec lui ; et là furent tous les conseils de Flandre généralement et espécialement. Là furent toutes les paroles au devant dites relatées et proposées, entendues, accordées, écrites et scellées ; et enchargea le roi d’Angleterre les armes de France et les équartela d’Angleterre ; et en prit en avant le nom de roi de France ; et l’obtint, tant qu’il le laissa par certaine composition, ainsi que vous orrez en avant recorder en cette histoire.