Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 5)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

N’est aventure qui n’avient

À un amourous qui poursieut

Sa besongne ; trop bien s’ensieut

Que, quant il ne s’en donne garde,

Amours en pitié le regarde.

Veci le confort que je pris

De ma droite dame de pris,

Avec joie et esbatemens

Et gracious contenemens.

À ma dame plot lors à dire,

Pour un peu garir mon martire,

Qu’elle me retenoit pour sien.

Onques li quens li Porsyen

Ne le visconte de Nerbonne

N’oïrent parolle si bonne,

Ne si belle com je fis lors ;

Car de coer, d’esperit, de corps

Fui tres grandement resjoïs

Quant j’ai si très douls mos oïs.

Quant celle qui me soloit pestre

De durté, ne me voelt mès estre

Fors que graciouse et courtoise,

Mon coer s’eslargi une toise,

Quant je li fis ceste requeste :

« Dame en nom d’amour, soyés ceste

« Qu’un petit voeilliés alegier

« Les mauls qui ne me sont legier,

« Et me retenés vo servant

« Loyal, secré à vous servant. »

Et ma dame respondi lors,

De legier coer et de gai corps :

« Volés-vous dont qu’il soit ensi ? »

— « Oil ! » — « Et je le voeil aussi. »

Je pris ceste parolle à joie ;

C’est moult bien raison c’on m’en croie ;

Mès la joie trop longement

Ne me dura : veci comment.

En ce voiage dont vous touche

Estoit avec nous Male-bouche

Qui tout no bon temps descouvri.

Ce trop grandement m’apovri

Dou bien, dou temps et dou confort

Que je cuidoie avoir moult fort ;

Car celle qui oncques ne tarde,

Male-bouche, que mal fu arde !

Parla à mon contraire tant,

Et en séant et en estant,

Que ma dame simple et doucette

Et d’éage forment jonette

En fut trop griefment aparlée :

« Ha ! dist-on, estes vous alée

« En un voiage avec cesti

« Qui vous a maint anoi basti ;

« Par foi ! ce fu uns grans oultrages

« Et uns abandonnés ouvrages ;

« Il fault que vous le fourjugiés. »

Là fui-je mortelment jugiés

De celles qui point ne m’amoient,

Ains leur ennemi me clamoiont.

Et leur jura ma dame chière,

Paourouse et à simple chière,

Que plus à moi ne parroit elle.

Ensi le me compta la belle,

Et me dist par parolle douce :

« Il convient, car le besoing touche,

« Qu’un peu d’arrest ait nostre vie

« Car on y a trop grande envie,

« Et j’en sui trop griefment menée

« Et par parolles fourmenée.

« Abstenir vous fault toutes voies,

« De devant nous passer les voies

« Tant que la chose soit estainte. »

— « Dame, di-je, de la destrainte

« Sui-je en coer grandement irés ;

« Je ferai ce que vous dirés,

« Car ensi le vous ai prommis. »

Et celle me dist : « Grant mercis ! »

Depuis me tins une saison,

Au mieulx que poc parmi raison,

De passer par devant l’ostel

De ma dame, et aussi ou tel

Qui estoit ordenés pour nous ;

Dont j’estoie tous anoious.

Et s’il avenoit que passoie,

En terre mon regart bassoie ;

Vers li n’osoie regarder,

Et tout seul, pour sa paix garder.

Mès sus un vespre, en un requoi,

Me tennoie illuecques tout quoi

Assés près de l’ostel ma dame.

Or avint à ce dont, par m’ame !

Qu’elle vint illuec d’aventure.

Je, qui pour lui maint mal endure

Di en passant, n’en falli mie :

« Lès moi venés ci, douce amie. »

Et elle, si com par courous

Dist : « Point d’amie ci pour vous. »

D’aultre part s’en ala séoir ;

Et quant je poc tout ce véoir,

Je me tinc en mon lieu tout quoi.

Que fist elle ? Vous saurés quoi.

Par devant moi rapassa-elle ;

Mès en passant me prist la belle

Par mon toupet, si très destrois

Que des cheviaus ot plus de trois.

El ne fist ne d’el ne parla ;

Ensi à l’ostel s’en rala,

Et je remès forment pensieus,

Contre terre clinant mes yeus,

Et disoie : « Veci grant dur !

« Je prise petit mon éur,

« Car j’aimme et point ne suis amés,

« Ne amans ne servans clamés.

« À painnes que ne me repens,

« Car en folour mon tems despens.

« Le despens-je dont en folour ?

« Oil ! onques ne vi grignour. »

Lors me repris de ma folie,

Et di : « Se je merancolie,

« Ensi se veulent amourettes

« Ramprouver, une heure durettes,

« L’autre moles et debonnaires.

« Plus nuist parlers souvent que taires.

« Je n’avoie pas grant raison

« De li dire, en celle maison,

« Qu’elle venist lès moi séoir.

« À sa manière poc véoir

« Qu’elle n’en fu mie trop lie ;

« Et pour ce, tantos conseillie,

« Me respondi tout au revers.

« Non-pour-quant, quant le fait revers

« De ce que la belle en taisant,

« Tout en riant et en baissant,

« Elle par le toupet me prist,

« Mon coer dist, qui tous s’en esprit,

« Que liement à son retour

« Fist elle cel amoureus tour ;

« Et jà ne se fust esbatue

« À moi, qui là ert embatue,

« S’elle ne m’amast ; je l’entens

« Ensi, et m’en tienc pour contens

« De quan qu’elle a fait et à faire. »

Lors m’esjoï en cela faire,

Et fis une balade adont

Sur la fourme que mes mauls ont

D’aliegement tant qu’au penser,

...................

Ne vous poroie pas retraire

Tout le bien et tout le contraire

Que j’ai par amours recéu

Pas ne m’en tienc pour decéu

Mes pour ewireus et vaillant.

On ne s’en voist émervillant

Car amours et ma dame aussi,

M’ont pluisours fois conforté si

Que j’en ai et sui en l’escoeil

De tout le bien que je recoeil ;

Ne jà n’euisse riens valu

Se n’euisse éu ce salu ;

C’est un moult grand avancement

À jone homme et commencement

Beaus et bons et moult proufitables.

Il s’en troeve courtois et ables

Et en met visces en vertus.

Oncques le temps n’i fut perdus,

Ains en sont avancié maint homme

Dont je ne sçai compte ne somme.

Pour vous, ma dame souverainne,

Ai recéu tamainte painne,

Et sui encor dou recevoir

Bien tailliés, je di de ce voir ;

Car com plus vis et plus m’enflamme

De vous li amourouse flame.

En mon coer s’art et estincelle

Sa vive et ardans estincelle

Qui ne prendera à sejour

Heure, ne de nuit, ne de jour ;

Et Venus bien le me promist

Quant l’aventure me transmist

De vous premièrement véoir.

Je ne pooie mïeuls chéoir ;

Ne se toutes celles du mont

Estoïent mises en un mont,

En grant estat, en grant arroi,

Et fuissent pour mieuls plaire à roi,

Si ne m’en poroit nulle esprendre.

En ce point où me povès prendre.

Conquis m’avés, sans nul esmai.

Oncques plus nulle n’en amai,

Ne n’amerai, quoiqu’il aviegne.

N’est heure qu’il ne m’en souviegne.

Vous avés esté premerainne,

Aussi serés la daarrainne.

BUISSON DE JONECE.

Des aventures me souvient

Dou temps passé. Or me convient,

Entroes que j’ai sens et mémoire,

Encre et papier et escriptoire,

Canivet et penne taillie,

Et volenté appareillie

Qui m’amonneste et me remort,

Que je remonstre avant ma mort

Comment ou Buisson de Jonece

Fui jadis, et par quel adrece.

Et puisque pensée m’i tire,

Entroes que je l’ai toute entire

Sans estre blechié ne quassé,

Ce n’est pas bon que je le passe.

Car s’en noncaloir me mettoie

Et d’autre soing m’entremettoie,

Je ne poroie revenir

De légier à mon souvenir.

Pour ce le vodrai avant mettre,

Et moi liement entremettre

De quant qu’à ma memoire sent

Dou temps passé et dou présent.

Aussi nature qui m’a fet,

Créé et nouri de son fet,

Et qui encor de jour en jour

Me preste loisir et sejour

Que de ce que j’ai je m’avise

Et ce que je scai je devise,

Se plainderoit, où que je soie,

De moi voir, se je me cessoie ;

Et bien auroit raison et cause.

Nulle escusance je n’i cause ;

Car pour ce m’a-elle ordonné,

Sens et entendement donné,

Que je remonstre en plain ventele

Ce que je scai, dont je me mele,

C’est que de faire beaus dittiers

Qu’on list et qu’on voit volontiers,

Espécialment toutes gens

Qui ont les coers discrès et gens.

Ce n’est mie pour les villains ;

Car, ensi m’ayt sains Gillains !

Que je m’avroie assés plus chier

À taire et en requoi mucier

Que jà villains evist dou mien

Chose qui li fesist nul bien.

Ce n’est fors que pour les jolis

Qui prendent solas et delis

À l’oïr, et qui compte en font.

Pour ceuls servir mon coer tout font

En plaisance, et se m’i delitte

Que grandement j’en abilite

L’entendement et le corage,

De quoi nature m’encorage ;

C’est que je monstre et que je die

À quoi je pense et estudie.

Et je sui tous près d’obéir,

Ensi com vous porés véir.

Diex, par sa grasce me deffende,

Que nature jamès n’offende !

Jà fu un temps que l’offendi,

Mès le guerredon m’en rendi ;

Car elle qui eslève mot,

Sans ce qu’onques en sonnast mot,

Elle me fist, ci se miron,

Descendre ou pié dou sommiron.

Or y ot tant de bien pour mi,

Ensi qu’on dist à son ami

Et qu’on ramentoit les grans plueves.

En jonèce me vint cils flueves ;

Car s’en viellece m’euist pris

J’euisse esté trop dur apris.

Jonèce endure moult d’assaus ;

Mès en viellece nuls n’est saus.

Pour ce fu dit en reprouvier :

En jone homme a grant recouvrier.

Si fui-je esprit de grant anui

Si tos que je me recognui.

Mès tout seul, pour oster l’escandle

Dont je voeil ores qu’on m’escandle,

Me mesfis, dont moult me repens ;

Car j’ai repris à mes despens

Ce de quoi je me hontioie ;

Dont grandement m’abestioie,

Car mieuls vault science qu’argens.

Point ne le semble aux pluisours gens

Qui ne scevent que bienfais monte.

Ançois me comptoïent pour honte

Ce qui m’a fait et envay

Et dont je vail. Ahy ! ahy !

Et comment le pooie faire ?

Or me cuidai trop bien parfaire,

Pour prendre aillours ma calandise.

Si me mis en la marchandise

Où je sui ossi bien de taille

Que d’entrer ens une bataille

Où je me trouveroie envis.

Quant je m’avise et je devis

Comment oultrages et folie

Me misent en melancolie

Que dou don de nature perdre,

Pensées me viennent aherdre

Qui me font sainnier à merveilles.

.................

« Néis ! que diront li seigneur

« Dont tu as tant éu dou leur

« Les roix, les dus et li bon conte

« Desquels tu ne scés pas le compte,

« Les dames et li chevalier ?

« Foi que je dois à Saint Valier !

« À mal employé le tendraient ;

« Et aultre fois il retendroient

« Leurs grans largheces et leurs dons

« Et de droit aussi li pardons

« Ne t’en deveroit estre feis,

« Quant tu es nouris et parfais,

« Et si as discretion d’omme,

« Et la science, qui se nomme

« Entre les amoureuses gens

« Et les nobles, li Mestiers Gens ;

« Car tous coers amoureus esgaie,

« Tant en est li oye gaie !

« Et tu le voes mettre hors voie,

« Si que jamès nuls ne le voie !

« Il ne fait pas à consentir.

« Bien t’en poroies repentir.

« Or fai dont tost ; et si t’esveilles,

« Tu ne laboures ne traveilles

« De nulle painne manuele ;

« Ançois as ta rente annuele

« Qui te revient de jour en jour.

« En grant aise prens ton séjour.

« Tu n’as ne femme ne enfans,

« Tu as ne terres ne ahans,

« Qui ne soient tout mis à cense.

« Pour vérité je te recense,

« Se Diex vosist, il t’euist fait

« Un laboureur grant et parfait

« À une contenance estragne,

« Ou un bateur en une gragne,

« Un maçon ou un aultre ouvrier ;

« Je n’ai cure quel manouvrier ;

« Et il t’a donné la science

« De quoi tu poes par conscience

« Loer Dieu et servir le monde.

« Or fai dont tos, et si le monde ;

« Et respont, sans plus colyer

« Qui te fait melancolyer. »

Ensi me vient philosophie

Visiter, et dire à la fie

Parolles qui me font debatre

Pour moi en argumens embatre.

Et je respons à la volée :

« Dame, dame, trop afolée

« Est ma science en pluisours lieus

« Par receveurs et par baillieus,

« Par officiers et par gens

« Qui assemblent les grans argens

« Pour leurs enfans et pour leurs hoirs,

« Et font faire les grans manoirs

« Où il se dorment et reposent,

« Et à painnes les seignours osent

« Dire quel chose il leur besongne,

« Mès quant il croist une besongne

« Pourfitable à ceuls dessus dis,

« Jà ne s’en ira escondis

« Ne marchéans ne couletiers.

« Il ont bien des seignours le tiers

« De tout ce qu’il ont de chevance.

« Ce grandement les desavance

« Et retrence leurs dons parmi.

« Quant bien g’i pense, he mi ! he mi !

« Je sui, foi que je dois mes ans !

« De tous bien faire si pesans

« Qu’à painnes puis je riens gloser.

« Pour Dieu laissiés moi reposer.

« Vous dittes que bons jours m’ajourne

« Et qu’en grant aise je sejourne,

« Je le vous accorde : à tant paix. »

Lors dist elle : « Se tu te tais,

« Tu m’esmouveras en grant ire.

« Encores t’en voeil je tant dire,

« Et s’en poras bien valoir mains.

« Je te pri ; nomme nous au mains

« Les seignours que tu as véus

« Et dont tu as les biens éus ;

« Si prenderont leurs hoirs exemple. »

— « Volontiers ! Premiers vous exemple

« La bonne, qui pourist en terre,

« Qui fu royne d’Engleterre ;

« Phelippe ot nom la noble dame.

« Propisces li soit Diex à l’âme !

« J’en sui bien tenus de pryer

« Et ses largheces escryer,

« Car elle me fist et créa ;

« Ne onques voir ne s’effréa,

« Ne ne fu son coer saoulés

« De donner le sien à tous lés.

« Aussi sa fille de Lancastre.

« Haro ! mettés moi une emplastre

« Sus le coer, car, quant m’en souvient,

« Certes souspirer me convient,

« Tant sui plains de mélancolie !

« Elle morut jone et jolie

« Environ de vingt et deux ans,

« Gaie, lie, friche, esbatans,

« Douce, simple, d’humble samblance.

« La bonne dame ot à nom Blance.

« J’ai trop perdu en ces deux dames ;

« J’en tors mes poins, j’en bac mes palmes.

« Encor ot la noble royne

« Une fille de bonne orine,

« Ysabiel, et de Couci dame.

« Je doi moult bien proyer pour s’âme ;

« Car je le trouvai moult courtoise

« Ançois qu’elle passast oultre Oise.

« Le roy d’Engleterre autant bien ;

« Son père me fist jà grant bien,

« Car cent florins, tout d’un arroi,

« Reçus à un seul don dou roy.

« Aussi dou comte de Herfort

« Pris une fois grant reconfort.

« Des dons monseigneur de Mauni

« Me lo ; ne pas ne les reni.

« Et son fils de Pennebruc, voir !

« En a moult bien fait son devoir. »

— « Et le grant seigneur Espensier

« Qui de larghece est despensier

« Que-t’a-il fait ? — « Quoi ! di-je ; assés ;

« Car il ne fu onques lassés

« De moi donner, quel part qu’il fust.

« Ce n’estoient cailliel ne fust,

« Mès chevaus et florins sans compte ;

« Entre mes mestres je le compte

« Pour seignour, et c’en est li uns.

« Et l’autre, si m’est moult communs,

« C’est le bon seignour de Couci

« Qui m’a souvent le poing fouci

« De beaus florins à rouge escaille ;

« C’est raisons que de li me caille.

« Et Beraut, le conte Daufins

« D’Auvergne, qui tant parest fins,

« Amoureus et chevalereus,

« Il n’est felenès ne ireus,

« Mès enclins à tous bons usages

« Secrès, discrès, loyaus et sages,

« Acointables à toutes gens,

« En ses maintiens friches et gens.

« Et son fil le duc de Bourbon,

« Loys, ai-je trouvé moult bon.

« Pluisours dons m’ont donné li doi.

« Aussi recommender je doi

« Charle le noble roy de France.

« Grans biens me fist en mon enfance.

« Le duc et la ducoise aussi

« De Braibant, moult je regrasci.

« Car il m’ont tout dis esté tel

« Que euls, le leur et leur hostel

« Ai je trouvé large et courtois.

« Nullui ne congnois en Artois,

« Mès en Haynau m’en revenrai,

« Et des segnours compte y tenrai

« Que g’i ai véus et servis

« Qui ne m’i voient pas envis.

« Le duc Aubert premièrement

« M’a à toute heure liement

« Recoeillié, que vers li aloie

« Et grandement mieuls en valoie ;

« Et aussi mes seignours de Blois

« Loys, Jehan, et Gui ; des trois

« Moult acointés jà un temps fui,

« Et espécialment de Gui,

« Et encor le sui tous les jours ;

« Car dalès lui gist mes sejours,

« C’est le bon seignour de Beaumont

« Qui m’amonneste et me semont.

« Ce vous ai-je bien en convent,

« Que véoir le voise souvent ;

« Et le senescal, Diex li vaille !

« Car c’est un seignour de grant vaille

« Et qui m’a donné volentiers ;

« Car, ensi com uns siens rentiers,

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