Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 6)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Où qu’il me trouvast, ne quel part,

« J’avoie sus le sien ma part.

« Et le seignour de Moriaumés

« De qui je sui assés amés.

« Encor en y a qui vendront

« Et qui mi mestre devendront,

« Car il sont jone et à venir.

« Se m’en pora bien souvenir

« Quant je ferai un aultre livre.

« Mès tous ceuls qu’à présent vous livre

« M’ont largement donné et fait.

« Si les recommende et de fait

« Ensi qu’on doit, et sans fourfaire,

« Ses mestres et ses seignours faire.

« Amé, le conte de Savoie,

« Je ne sçai se nommé l’avoie,

« Mès à Milans, en Lombardie,

« Une bonne cote hardie

« Me donna de vingt florins d’or ;

« Il m’en souvient moult bien encor,

« Pour un tant que moult me valirent ;

« Car oncques cil ne me fallirent

« Jusqu’à tant que je vinc à Romme.

« Et c’est raisons que je renomme

« De Cippre le noble roy père,

« Et que de ses bienfais me père.

« Premiers, à Boulongne-la-Grasce,

« D’Esconflan monseignour Eustasce

« Trouvai, et cils me dist dou roy

« Dessus dit l’afaire et l’arroi ;

« Le quel me reçut à ce tamps.

« Com cils qui moult estoit sentans

« D’onnour et d’amour grant partie

« Liement en celle partie ;

« Et me delivra à Ferrare

« Sire Tiercelés de la Bare,

« À son commant, lance sus faultre,

« Quarante ducas l’un sur l’aultre.

« Haro ! que fai ? je me bescoce ;

« J’ai oublié le roy d’Escoce,

« Et le bon conte de Duglas

« Avec qui j’ai mené grant glas.

« Bel me reçurent en leur marce

« Cils de Mare et cils de la Marce,

« Cils de Surlant et cils de Fi ;

« Ségurement le vous affi.

« Je n’en sui mies si hays,

« Que, se je raloie ou pays,

« Je ne fuisse li bien venus ;

« Mès je serai lors tous chenus,

« Foibles, impotens, mas et sombres.

« Mon temps s’enfuit ensi qu’uns ombres.

« Vis m’est, de quanque j’ai esté

« Que j’aie noient arresté,

« Ensi que dist ens ou psautier

« David ; je li lisi l’autr’ier ;

« Si le retins pour valoir mieuls :

« Homs qui vis vois devant les yeus

« Mille ans amoncelés ensamble.

« C’est le jour d’ier ; il le me samble.

« Si vous suppli, très chière dame,

« Laissiés moi dont penser pour l’ame.

« J’ai éu moult de vainne gloire ;

« S’est bien heure de ce temps cloire

« Et de cryer à Dieu merci

« Qui m’a amené jusqu’à ci. »

Lors respondi Philosophie,

Qui oncques ne fu assouffie

D’arguer par soubtieves voies,

Et dist : « Amis, se tu sçavoies

« Que c’est grant chose de loenge,

« Et com prisie en est li enge,

« Plus chier l’auroies à avoir

« Qu’en tes coffres nul grant avoir.

« Pourquoi traveillent li seigneur

« Et despendent foison dou leur

« Ens es lointains pelerinages,

« Et laissent enfans et linages,

« Femmes, possessions et terre,

« Fors seul que pour loenge acquerre ?

« Que scevist-on qui fu Gawains,

« Tristans, Percevaus et Yewains,

« Guirons, Galehaus, Lanscelos,

« Li roix Artus, et li roix Los,

« Se ce ne fuissent li registre

« Qui euls et leur fès aministre ?

« Et aussi li aministreur

« Qui en ont esté registrer

« En font moult à recommender.

« Je te voeil encor demander,

« Se no foy qui est approuvée,

« Et n’est elle faitte et ouvrée

« Par docteurs et euvangelistes ?

« Sains Pols, Sains Bernars, Sains Celistes,

« Et pluisour aultre saint prodomme

« Que li Sainte Escripture nomme,

« N’en ont-il esté registreur ?

« Moult ont pour nous fet li docteur

« De proufit et de grant conseil.

« Pour tant, amis, je te conseil,

« Et te di en nom de chastoi :

« Ce que nature a mis en toi,

« Remonstre le de toutes pars,

« Et si largement le depars

« Que gré t’en puissent cil savoir

« Qui le désirent à avoir. »

Je respondi à sa parolle :

« Or soit, di-je, que je parolle

« Que porai-je de nouvel dire ?

« Je ne vous ose contredire,

« Car toutes vos monitions

« Ont si douces initions

« Qu’il n’est rien si trettable chose

« Mès, dittes moi, je qui repose

« Et qui ressongne travillier,

« De quoi me porai-je esvillier

« Qui soit plaisant et proufitable

« Au lire, et l’oïr delitable ?

« Voirs est qu’un livret fis jadis

« Qu’on dist l’Amourous Paradys,

« Et aussi celi del Orloge,

« Où grant part del art d’amours loge ;

« Après l’Espinette Amoureuse

« Qui n’est pas à l’oïr ireuse ;

« Et puis l’Amoureuse Prison

« Qu’en pluisours places bien prison ;

« Rondeaus, balades, virelais,

« Grant foison de dis et de lays ;

« Mès j’estoie lors pour le tamps

« Toutes nouvelletés sentans,

« Et avoie prest à la main

« À toute heure, au soir et au main,

« Matère pour ce dire et faire.

« Or voi-je changie mon afaire

« En aultre ordenance nouvelle. »

Et adonques me renouvelle

Philosophie un hault penser,

Et dist : « Il te convient penser

« Au temps passé et à tes oevres ;

« Et voeil que sus cesti tu oevres.

« Il ne t’est mie si lontains,

« Ne tu si frois ne si estains

« Que memoire ne t’en reviegne.

« Et s’ensi est qu’il te conviegne

« Varyer par trop sejourner,

« Se me fai prendre et ajourner

« Où que tu voels, et de par toy,

« Se briefment ne te ramentoy

« Ce que tu as de pourvéance

« Où tu n’as gaires de béance.

« Or y pense. » — « Si fai-je, dame,

« Que voelt estre ? Ne sçai, par m’ame !

« Recordés m’ent. » — « Volentiers, voir.

« Tu dois par devers toi avoir

« Un coffret ens ou quel jadis,

« Il y a des ans plus de dis,

« Tu mesis, et bien m’en souvient

« Puisque dire me le convient,

« Un image bel et propisce

« Fait au semblant et en l’espisce

« Que ta droite dame estoit lors.

« Se depuis tu ne l’as tret hors,

« Encores le dois-tu avoir.

« Je t’en pri ; or y va sçavoir,

« Tu y scés moult bien le chemin ;

« Et tu veras en parchemin

« L’image que je te devis,

« Pourtrette de corps et de vis,

« D’yeuls, de bouche, de nés, de mains,

« Toute otele, ne plus ne mains,

« Ouvrée en couleur bonne et riche

« Com fu ta dame belle et friche

« Pour qui tu as les mauls d’amer

« Senti, deçà et delà mer.

« Tu y auras grant recouvrier ;

« Car faitte fu de main d’ouvrier

« Qui riens n’i oublia à faire.

« Et encores, pour mieuls parfaire,

« Et plus près ta plaisance attaindre,

« Coulourer le fesis et taindre

« Proprement, au samblant d’ycelle

« Qui lors estoit jone pucelle ;

« Et cils si bien y assena

« Qu’en l’image à dire riens n’a

« De propriété ne d’assise,

« Tant est à son devoir assise.

« Et si tos que tu le veras

« De respondre te pourveras,

« Et diras, sans nulle abstenance,

« Par une seule contenance,

« Que tu fesis l’image faire

« Qui bien afiert à son afaire ;

« Car elle est droite, et à nu chief :

« Veci celle qui de rechief

« Me remet la vie ens ou corps.

« Pour l’amour de li, je m’acors

« À estre jolis et chantans

« Et penser à mon jone tamps

« Comment que la saison m’eslonge.

« Or ne quier voie ne eslonge

« Qui te destourne de ce point,

« Car elle te vient bien à point.

« Tu ne poes plus grant chose avoir. »

— « Haro ! di-je, vous dittes voir.

« Il me souvient moult bien, par m’ame !

« Qu’après la façon de ma dame

« Je fis pourtraire voirement

« Un image notoirement

« Par un paintre sage et vaillant ;

« De quoi, toujours en travillant

« Cest image avec moi portoie,

« Et grandement me deportoie

« Au véoir et au regarder.

« Et encores, pour mieuls garder,

« Mis l’avoie en toile cirée.

« Or ne sçai s’elle est empirée,

« Car il a bien sept ans entiers,

« Quoique g’i pense volentiers,

« Que je n’ouvri, ne fui au coffre. »

Avec la vue de sa dame reviennent toutes ses pensées heureuses.

....................

On dist en pluisours nations

Que les imaginations

Qu’on a aux choses sourvenans,

Dont on est plenté souvenans,

Tant sur terre com en abysmes,

Sont si propres d’elles méismes

Et si vertueuses aussi,

Que souvent apperent ensi

Qu’on les imagine et devise.

Et encores, quant je m’avise,

En considérant les pensées

Qui ci vous seront recensées,

Comment me vindrent, et de quoi,

Soit en public ou en requoi,

Je tesmongne assés qu’il est vrai.

Car ensi que jà me navrai,

Par penser souvent à ma dame,

M’en est-il avenu, par m’ame !

Et par pensées qui ou chief

Me sont entrées de rechief,

Et des queles biens me ramembre.

La trentième nuit de novembre

L’an mil trois cens treize et soixante,

Que nul gai oiseillon ne chante

Pour la cause dou temps divers,

Car lors est plainnement yvers,

Si sont les nuis longes et grans,

S’est nature encline et engrans,

Ce poet on moult bien supposer,

De dormir et de reposer ;

Et je, qui volentiers m’aheure,

Me couchai ce soir de haulte heure.

Si m’endormi en un tel songe

Où nulle riens n’a de menchonge.

Et estoit la vision moie,

Qu’en la chambre où je me dormoie

Véoie une clarté très grans.

Et je, qui moult estoie engrans

De savoir que ce pooit estre,

Levai le chief. Si vi sus destre

Une dame courtoise et gente.

Ce ne fu Flore ne Argente ;

Ains estoit ma dame Venus :

« Comment qu’un peu soie chenus,

« Dame, di-je, dont j’ai anoi,

« Assés bien je vous recognoi,

« Car je vous vi, jà fu le tamps ;

« Et encores sui bien sentans

« Les paroles qui de vo bouche

« Issirent, qui est belle et douce.

— « T’en souvient-il ? » — « Oil, par m’ame !

— « Di que ce fu. » — « Volentiers, dame.

« Vous me donnastes don moult riche,

« Quant coer gai, amoureus et friche

« Aroie-je tout mon vivant ;

« Et encores trop plus avant

« Que de dame humble, gaie et lie

« De tous biens faire appareillie

« Seroie fort énamourés.

« Or ai-je vos dons savourés.

« Non de tous, mès d’aucuns me loe. »

— « Compains, dist-elle, que je loe

« Ce dont tu te plains, je t’en pri. »

— « Volentiers ! Je qui merci cri,

« Et l’ai fait ensi que tout dis.

« Je n’en ai riens el qu’escondis,

« Dangiers et refus, jours et nuis,

« Painnes, et assaus et anuis.

« Ne sçai comment les ai portés ;

« Mès je me sui seul de portés

« À estre loyal et entiers

« Et que de véoir volentiers

« Ma dame, à qui j’ai tout donné.

« Or avés vous abandonné

« Mon corage en un dur parti

« Car je, qui onques ne parti

« De servir entérinement

« Ma dame, et très benignement,

« Obéy, crému et doubté,

« Elle m’a arrier rebouté

« Pour autrui. Ce m’est dur assés ;

« Car mon jone temps est passés,

« Sans pourvéance et sans ressort.

« Si que, je di que tout vo sort

« Ne me sont que confusions

« Et très grandes abusions. »

Après s’être plaint des malheurs de ses premiers amours, il est consolé par Vénus qui lui montre que c’est à ce premier sentiment si pur qu’il a dû les bons sentimens qui l’ont amené à écrire. La pièce se termine par une longue allégorie qui ne renferme aucun fait nouveau qui nous explique sa vie.

LE DIT DOU FLORIN.

Pour bien savoir argent desfaire,

Si bien qu’on ne le scet refaire,

Rapiecier ne remettre ensamble,

Car tel paour a que tout tramble

Quant il est en mes mains venus.

Point ne faut que nulle ne nuls

Voist à Douay ou à Marcienes,

À Tournay ou à Valencienes,

Pour quérir nul millour ouvrier

Que je sui l’esté et l’ivier ;

Car trop bien délivrer m’en sçai.

Je l’alève bien sans assai,

Ne sans envoyer au billon.

Aussi à la fois m’en pillon

Aux dés, aux esbas et aux tables,

Et aux aultres jus délitables.

Mès pour chose que argens vaille,

Non plus que ce fust une paille

De bleid, ne m’en change ne mue.

Il samble voir qu’argens me pue ;

Dalès moi ne poet arrester.

J’en ai moult perdu au prester ;

Il est fols qui preste sans gage.

Argent scet maint divers langage ;

Il est à toutes gens acointes ;

Il aime les beaus et les cointes,

Les nobles et les orfrisiés,

Les amourous, les envoisiés,

Les pélerins, les marchéans

Qui sont de leurs fais bien chéans,

Ceuls qui sievent soit guerre ou jouste ;

Car à tels gens argent ne couste

Nulle chose, ce leur est vis ;

Dalès euls le voïent envis.

Argent trop volentiers se change ;

Pour ce ont leur droit nom li change ;

Pas ne le scevent toute gent.

Change est paradys à l’argent,

Car il a là tous ses déduis,

Ses bons jours et ses bonnes nuis ;

Là se dort-il, là se repose,

Là le grate-on, c’est vraie chose !

Là est frotés et estrillés,

Lavés et bien appareilliés ;

Il en vient come par enfance.

Ils le poisent à la balance ;

Avoir li font toutes ses aises ;

Au devant de lui mettent haises

Afin qu’on ne le puist haper.

Cil qui se mellent de draper

En prendent là plus grans puignies.

Argens est de pluisours lignies ;

Car lors qu’il est issus de terre

Dire poet : « Je m’en vais conquerre

« Pays, chasteaus, terre et offisces. »

Argent fait avoir bénéfisces,

Et fait des drois venir les tors,

Et des tors les drois au retors.

Il n’est chose qu’argens ne face,

Et ne desface, et ne reface.

Argent est un droit enchanteur,

Un lierres et un bareteur ;

Tout met à point et tout toveille.

Il dort un temps, puis se resveille.

Se gros tournois leur cours avoient

Et les changéours y sçavoient

Gaagnier, quoique peu de cours

Aïent ores, dedens briefs jours

Vous en veriés sus establies

Aux changes, pour connestablies,

Et pour porter fondre au billon.

Souvent de moi s’esmervillon

Comment sitos je m’en délivre ;

J’ai plus tos espars une livre

Qu’uns aultres n’auroit vingt deniers ;

Si n’en mac-je bleds en greniers

Avainnes, pois, fèves ne orges ;

Je n’en fais moustiers ne orloges,

Dromons, ne naves, ne galées,

Manoirs, ne chambres, ne alées,

Je n’achate toiles ne lins,

Aultres grains, ne fours, ne moulins,

Fuerres, gluis, estrains ne esteules,

Hasples, ne fuseaus, ne keneules,

Ne faucilles pour soyer blés.

Il s’est tantost de moi emblés ;

Il me defuit et je le chace ;

Lorsque je l’ai pris, il pourchace

Comment il soit hors de mes mains.

Il va par maintes et par mains ;

Ce seroit uns bons messagiers,

Voires mès qu’il fust usagiers

De retourner quant il se part ;

Mès nennil, que Diex y ait part !

Jà ne retournera depuis,

Non plus qu’il chéist en un puis,

Lorsqu’il se partira de moi.

Se je ploure après, ou larmoi,

Il m’est avis il n’en fait cure.

Puis vingt et cinq ans, sans la cure

De Lestines, qui est grant ville,

En ai-je bien éu deus mille

Des frans ; que sont-ils devenu ?

Si coulant sont et si menu,

Quand ma bourse en est pourvéue,

Tost en ai perdu la véue ;

De quoi, pour ravoir eut le compte

De deux milliers que je vous compte,

Le fons et toute la racine

J’en mis l’autr’ier un à jehine,

Que je trouvai en un anglet

D’un bourselot. « Diex ! doux valet,

« Di-je lors, es-tu ci quatis ?

« Par ma foi ! tu es uns quetis,

« Quant tous seuls tu es en prison

« Demorés, et ti compagnon

« S’en sont alés sans congié prendre.

« Or çà, il t’en fault compte rendre. »

Adoncques le pris à mes dens,

Et le mors dehors et dedens

À la fin qu’il fust plus bleciés :

Et quant je me fui bien sauciés,

Sus une pierre l’estendi

Et dou poing au batre entendi ;

Et puis si tirai mon coutiel

Et jurai : « Par ce hateriel !

« Je t’esboulerai, crapaudeaus ;

« Bien voi que tu es uns hardeaus

« Tailliés, rongniés et recopés ;

« Pour ce n’es-tu point eschapés ;

« Les autres t’ont laissié derrière.

« Se tu fuisses de leur manière,

« De bon pois et de bon afaire,

« Tu eusses bien o euls à faire.

« Di moi quel part s’en sont alé

« Ceuls qui n’ont chanté ne parlé,

« Mès sont partis, lance sus fautre,

« Tout ensamble, l’un avec l’autre,

« Ou tantost je te partirai

« En quatre, et si te porterai

« Fondre en la maison d’un orfèvre,

« Ou cuire ou fu d’un aultre fèvre. »

Adonc dist-il : « Pour Dieu merci !

« Sire, j’ai demoré droit ci,

« En ce bourselot, moult lonc temps ;

« J’ai là dormi moult bien contens

« De vous ; je vous voeil dire voir :

« Alevé avés moult d’avoir.

« Depuis que m’euïstes premiers.

« Tous jours ai esté darrainniers,

« Ne onques vous ne m’alevastes.

« Engagié m’avés bien en hastes

« Et puis tantôt me rachetiés.

« Je sçai François, Englois et Thiès,

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