Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 51)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CHAPITRE XCVII.

Comment le roi Édouard s’en retourna en Angleterre et laissa pour garder Flandre le comte de Sallebrin et le comte de Suffolch.

À ce parlement qui fut à Gand, eut plusieurs paroles dites et retournées. Et conseillèrent adonc les seigneurs que, sur l’été qui reviendroit, ils feroient très grand’guerre en France ; et proposèrent et enconvenancèrent ensemble qu’ils assiégeroient la cité de Tournay. De ce furent les Flamands réjouis, car il leur sembla qu’ils seroient forts et puissans assez pour la conquerre ; et si elle étoit conquise et en la seigneurie du roi anglois, de léger ils conquerroient et recouvreroient Lille, Douay et Béthune et toutes les appartenances qui doivent être tenues de la comté de Flandre. Encore fut là proposé et regardé entre ces seigneurs et les conseils des bonnes ville de Flandre et de Brabant, qu’il leur viendroit trop grandement à point que le pays et le comte de Hainaut voulussent être à ce parlement. Mais le comte s’excusa si bellement et si sagement que le roi d’Angleterre et tous les seigneurs s’en tinrent pour contens. Ainsi demeura la chose sur cet état ; et s’en départirent les seigneurs, et s’en retournèrent chacun en son pays. Et le roi anglois prit congé de son cousin le duc de Brabant, et s’en revint à Anvers. Madame la roine sa femme demeura à Gand, et tout son hôtel, qui souvent étoit visité et conforté d’Artevelle, des seigneurs, des dames et des damoiselles de Gand. Assez tôt après fut la navie du roi anglois appareillée sur le hâvre d’Anvers : si monta là en mer, et la plus grand’partie de ses gens, en espérance de retourner en Angleterre et de visiter le pays. Mais il laissa au pays de Flandre deux comtes, sages chevaliers et vaillans durement, pour tenir à amour les Flamands, et pour mieux montrer que leurs besognes étoient siennes. Ce furent messire Guillaume de Montagu comte de Salebrin, et le comte de Suffolch. Cils s’en vinrent en la ville d’Ypres et tinrent là leur garnison, et guerroyèrent tout l’hiver moult forment deux de Lille et de là environ. Et le roi anglois nagea tant par mer qu’il arriva à Londres, environ la Saint André, où il fut moult conjoui de ceux de son pays qui désiroient sa venue ; car il n’y avoit été de long temps. Si vinrent à lui les plaintes de la destruction que les Normands et les Picards avoient faite de la bonne ville de Hantonne. Si fut le roi anglois moult courroucé de la désolation de ses gens ; ce fut bien raison ; mais il les rappaisa au plus bel qu’il pût, et leur dit que s’il venoit à tour qu’il leur ferait cher comparer, ainsi qu’il fit en cette année mêmement, si comme vous orrez recorder avant en l’histoire.

CHAPITRE XCVIII.

Comment messire Hue Kieret et ses compagnons conquirent grand avoir en Angleterre et la grand’nef qui s’appeloit Christophe ; et comment le roi commanda courir et ardoir la terre de messire Jean de Hainaut.

Or vous conterons du roi Philippe de France qui étoit retrait vers Paris, et avoit donné congé à tout son grand ost, et fit durement renforcer sa grosse navie qu’il tenoit sur mer, dont messire Hue Kieret, Bahuchet et Barbevoire étoient capitaines et souverains. Et tenoient ces trois maîtres écumeurs grand’foison de soudoyers Gennevois, Normands, Picards et Bretons ; et firent en cet hiver plusieurs dommages aux Anglois ; et venoient souvent courir jusques à Douvres et à Zandvich, à Wincesée, à Rie et là environ sur les côtes d’Angleterre ; et les ressoingnoient durement les Anglois, car cils étoient si forts sur mer que plus de quarante mille soudoyers étoient en leur compagnie ; et ne pouvoit nul issir, ni partir d’Angleterre, qu’il ne fût vu et sçu, et puis pillé et robé ; et tout mettoient à mort. Si conquirent ces dits mariniers au roi de France en cet hiver maint grand pillage ; et par espécial ils conquirent la belle grosse nef qui s’appeloit Christophe, toute chargée d’avoir et de laines que les Anglois amenoient en Flandre, laquelle nef avoit coûté moult d’avoir au roi anglois à faire faire : mais ses gens la perdirent sur ces Normands, et furent tous mis à mort ; et en firent depuis les François maint parlement, comme ceux qui furent grandement réjouis de ce conquêt.

Encore subtilloit et imaginoit le roi de France nuit et jour comment il se pourrait venger de ses ennemis, et par espécial de messire Jean de Hainaut qui lui avoit fait, si comme il étoit informé, plusieurs dépits, comme amener le roi anglois en Cambrésis et en Thierasche et ars tout le pays. Si escripsit et manda le roi à messire Jean de Beaumont seigneur de Vervins, au vidame de Châlons, à messire Jean de Bove, à messire Jean et à messire Girard de Loré que ils missent une chevauchée et armée de compagnons sus, et entrassent en la terre de messire Jean de Hainaut, et l’ardissent sans déport.

Les dessus dits obéirent au mandement du roi ; de ce fut raison ; et se cueillirent secrétement, tant qu’ils furent bien cinq cents armures de fer, et vinrent une matinée devant la ville de Chimay, et cueillirent toute la proie, dont ils y en trouvèrent grand’foison ; car les gens du pays ne s’en donnoient garde, et ne cuidassent que les François dussent passer si avant, ni chevaucher outre les bois de Thiérasche. Mais si firent, et ardirent tous les faubourgs de Chimay, et grand’foison de villages là environ, et presque toute la terre de Chimay, excepté les forteresses ; et puis se retrairent en Aubenton en Thiérasche, et là départirent-ils leur pillage et leur butin.

Ces nouvelles et ces complaintes en vinrent à messire Jean de Hainaut, qui se tenoit adonc à Mons en Hainaut, de-lez le comte son neveu ; si en fut durement courroucé ; ce fut bien raison ; et aussi fut le comte son neveu, car son oncle tenoit cette lettre de lui : néanmoins ils s’en souffrirent tant qu’à présent, et n’en montrèrent nul semblant de contrevenger au royaume de France.

Avec ces dépits il avint que les soudoyers qui se tenoient en la cité de Cambray issirent hors de Cambray, et vinrent à une petite forte maison dehors Cambray, qui s’appeloit Relengues, laquelle étoit à messire Jean de Hainaut ; et la gardoit un sien fils bâtard qu’on appeloit messire Jean le Bâtard ; et pouvoient être avec lui environ vingt cinq compagnons. Si furent assaillis un jour tout le jour ; mais trop bien se défendirent ; au soir ceux de Cambray se retrairent en leur cité, qui menacèrent à leur département grandement ceux de Relengues ; et dirent bien que jamais n’entendroient à autre chose, si les auroient conquis et la maison abattue. Sur ces paroles les compagnons de Relengues s’avisèrent, et regardèrent la nuit qu’ils n’étoient mie assez forts pour eux tenir contre ceux de Cambray, puisqu’ils les vouloient ainsi accueillir ; car avec tout ce, qui bien les ébahissoit, il avoit si fort gelé qu’on pouvoit bien venir jusques aux murs sur les fossés tous engelés. Si eurent conseil qu’ils se partiroient, ainsi qu’ils firent ; et troussèrent tout ce qui étoit leur, et vuidèrent environ minuit, et boutèrent le feu dedans Relengues. À lendemain au matin ceux de Cambray la vinrent parardoir et abattre ; et messire Jean le Bâtard et ses compagnons s’en vinrent à Valenciennes et puis ils se départirent et s’en ralla chacun en son lieu. Et ainsi alla-t-il de la maison monseigneur Jean de Hainaut qui en fut durement courroucé.

CHAPITRE XI.

Comment le roi de France fit dire à sa sœur qu’elle vuidât hors de son royaume.

Encore vous dirai-je, si j’ai loisir, de quoi ce messire Hue le Despensier s’avisa. Quand il vit qu’il n’auroit garde du roi de France ni de ce côté, pour embellir et fleurir sa mauvaiseté, et retraire la roine en Angleterre, et remettre en son danger et du roi son mari, il fit le roi d’Angleterre écrire au Saint-Père en suppliant assez affectueusement qu’il voulût écrire et mander au roi Charles de France qu’il lui voulût renvoyer sa femme, car il s’en vouloit acquitter à Dieu et au monde, et que ce n’étoit pas sa coulpe qu’elle étoit partie de lui, car il ne lui vouloit que tout amour et bonne loyauté, telle qu’on doit tenir en mariage. Avec ces lettres, que le dit messire Hue fit écrire par le roi d’Angleterre au pape et aux cardinaux, en lui escripvant ainsi comme vous avez ouï, et encore par plusieurs subtiles voies qui ci ne peuvent mie être toutes décrites, il envoya grand or et grand argent à plusieurs cardinaux et prélats, les plus secrets et les plus prochains du pape, et aussi messagers sages et avisés et bien idoines et taillés de faire ce message ; et mena tellement le pape par ses dons et par ses fallaces qu’ils contournèrent du tout la roine d’Angleterre et condamnèrent en son tort, et mirent le roi d’Angleterre et son conseil à son droit ; et escripst le pape, par le conseil d’aucuns cardinaux qui étoient de l’accord du dessus dit Despensier, au roi Charles de France, que, sur peine d’excommuniement, il renvoyât sa sœur la reine Isabelle en Angleterre devers son mari le roi.

Ces lettres vues et apportées devers le roi de France et par si espécial messager que par l’évêque de Xaintes en Poitou que le pape y envoyoit en légation, le roi fut durement ému sur sa sœur, et dit qu’il ne la vouloit plus soutenir à l’encontre de l’église ; et fit dire à sa sœur, car jà de grand temps ne parloit-il point à li, qu’elle vuidât tôt et hâtivement son royaume, ou il l’en feroit vuider à honte.

CHAPITRE XII.

Comment la roine d’Angleterre se partit de nuit secrètement de Paris, elle et sa route, pour peur qu’elle ne fût prise de son frère et renvoyée en Angleterre ; et s’en alla en l’Empire.

Quand la roine ouït ces nouvelles, si fut plus déconfortée et ébahie que devant, car elle se voyoit entre pieds, et toute arrière du confort et aide qu’elle cuidoit avoir du roi Charles son frère. Si ne sut que dire ni quel conseil prendre, car jà l’éloignoient ceux de France par le commandement du roi, et n’avoit à aucuns conseil ni recours, fors à son cher cousin messire Robert d’Artois tant seulement. Mais cil secrètement la conseilloit et confortoit de ce qu’il pouvoit, et non à vue, car autrement ne l’osoit faire, pour le roi qui défense y avoit mise et en quel haine et malivolence la roine étoit enchue, dont moult lui ennuyoit ; et savoit bien que, par mal et par envie, elle étoit ainsi déchassée. Si étoit ce messire Robert d’Artois si bien du roi qu’il vouloit ; mais il ne lui en osoit parler, car il avoit ouï dire au roi et jurer que, à celui qui lui en parleroit, quelqu’il fut, il lui ôteroit sa terre et le banniroit de son royaume. Si entendit-il secrètement que le roi étoit en volonté de faire prendre sa sœur, son fils, le comte de Kent et messire Roger de Mortimer et de eux remettre ès mains du roi d’Angleterre et du dit Despensier ; et ainsi le vint-il dire de nuit à la roine d’Angleterre, et l’avisa du péril où elle étoit.

Adonc fut la dame moult ébahie, et requit tout en pleurant conseil à monseigneur Robert d’Artois quelle chose elle en pourroît faire, ni où se traire à garant ni à conseil. « En nom Dieu, dit messire Robert, le royaume vous loué-je bien vuider, et traire devers l’Empire : là il y a plusieurs grands seigneurs qui bien aider vous pourroient, et par espécial, le comte Guillaume de Hainaut et messire Jean de Hainaut son frère. Ces deux sont grands seigneurs, prud’hommes et loyaux, craints et redoutés de leurs ennemis, aimés de leurs amis, et pourvus de grand sens et de parfaite honneur ; et crois bien que en eux vous trouverez toute adresse de bon conseil ; car autrement ils ne le voudroient ni sauroient faire. »

La dame s’arrêta sur cet avis, et se réconforta un petit à la parole et prière monseigneur Robert d’Artois ; et fit appareiller toutes ses besognes, et payer et délivrer aux hôtes, le plus coyement et bellement qu’elle put ; et partit de Paris, et son jeune fils avec elle, et le comte de Kent et leur suite, et s’acheminèrent devers Hainaut. Et fit tant la roine d’Angleterre par ses journées qu’elle vint en Cambresis. Quand elle se trouva en l’Empire, si fut un peu plus assurée que devant ; et passa parmi Cambresis, et entra en Ostrevant et en Hainaut, et vint loger à Buignicourt en l’hôtel d’un chevalier qui s’appeloit le sire d’Aubrecicourt ; et la reçut adonc le chevalier et sa femme moult liemment ; et la tint toute aise selon son état, et tant que la roine d’Angleterre et son fils en aima depuis le chevalier et la dame à toujours et les enfans qui d’eux naquirent, et les avança en plusieurs manières.

CHAPITRE XIII.

Comment messire de Hainaut vint à Buignicourt à l’encontre de la roine d’Angleterre.

La venue de la roine d’Angleterre, qui descendoit en Hainaut, étoit bien sçue en l’hôtel du bon comte Guillaume de Hainaut, qui lors se tenoit à Valenciennes, et messire Jean de Hainaut son frère ; et sçut le dit messire Jean l’heure qu’elle vint en l’hôtel monseigneur d’Aubrecicourt. Il, qui étoit moult honorable, jeune et désirant d’acquérir honneur et prix, monta erraument à cheval, et se partit à privée menée de Valenciennes, et vint ce soir à Buignicourt ; et fit à la roine d’Angleterre toute l’honneur et révérence qu’il pût, car bien le savoit faire.

La dame, qui étoit moult triste et moult égarée, lui commença à conter en pleurant moult piteusement ses douleurs et ses mésavenues : comment elle étoit déchassée d’Angleterre, et son fils, et venue en France sur l’espoir et fiance de son frère le roi ; et comment elle cuidoit être pourvue de gens d’armes de France, par la bonne volonté et conseil de son frère, pour aller plus puissamment et emmener son fils en son royaume, si comme ses amis d’Angleterre lui avoient mandé ; et comment son frère fut tellement conseillé depuis, comme vous avez ouï ; et lui conta comment et à quel meschef elle étoit là affuie atout son fils, comme celle qui ne savoit à qui ni en quel pays trouver confort ni soutenance.

CHAPITRE XIV.

Comment messire Jean de Hainaut promit à la roine d’Angleterre qu’il ne lui fauldra jusques à mourir.

Et quand le gentil chevalier, messire Jean de Hainaut, eut ouï complaindre la roine si tendrement, et que toute fondoit en larmes et en pleurs, si en eut grand’pitié ; et commença à larmoyer, et dit ainsi à la dame : « Certes, dame, voyez ci votre chevalier qui ne vous fauldroit pour mourir, si tout le monde vous failloit ; ains ferai tout mon pouvoir de vous et de monseigneur votre fils conduire, et de vous et lui remettre en votre état en Angleterre, à l’aide de vos amis qui delà la mer sont, ainsi que vous dites ; et je, et tous ceux que je pourrai prier, y mettrons les vies ; et aurons gens d’armes assez, s’il plaît à Dieu, sans le danger du roi de France. »

Et quand la dame l’eut ouï parler une si haute parole et si réconfortant ses besognes, elle qui séoit, et messire Jean devant elle, se dressa en estant, et se voulut agenouiller, de la grand’joîe qu’elle avoit, pour l’amour et grand’grâce que le vaillant chevalier lui offroit. Mais le gentil sire de Beaumont ne l’eut jamais souffert ; ains se leva moult appertement, et prit la noble dame entre ses bras, et dit : « Ne plaise jà à Dieu que la roine d’Angleterre fasse ce, ni ait empensé de faire ; mais, dame, confortez-vous, et votre gentil fils aussi, car je vous tiendrai ma promesse. Vous viendrez voir monseigneur mon frère et madame la comtesse de Hainaut et leurs beaux enfans qui vous recevront à grand’joie, car je leur en ai jà ouï parler. » Et la dame lui octroie et dit : « Sire, je trouve en vous plus de confort et d’amour qu’en tout le monde. Et de ce que vous me dites et offrez, cinq cent mille mercis. Si vous me voulez faire ce que vous me promettez par votre courtoisie, je demeurerai votre serve, et mon fils votre serf à toujours, et mettrons tout le royaume à votre abandon, et à bon droit. »

Lors répondit le gentil chevalier messire Jean de Hainaut, qui étoit en la fleur de son âge : « Certes, ma très chère dame, si je ne le voulois faire, je ne le vous promettrois mie ; mais je le vous ai promis, si ne vous en fauldrai mie pour rien qui puisse avenir ; mieux aimerois à mourir. »

Après ce parlement, quand ainsi fut accordé, messire Jean de Hainaut prit congé pour ce soir à la roine et à son fils, et aux autres seigneurs d’Angleterre qui là étoient, et s’en revint à Denain. Là se herbergea en l’abbaye cette nuit, et lendemain, après messe et boire, monta à cheval et s’en revint devers la roine qui à grand’joie le reçut ; et jà avoit dîné, et jà l’avoit désiré ; et éloit toute appareillée de monter quand messire Jean de Hainaut vint.

CHAPITRE XIX.

Comment les barons d’Angleterre allèrent à l’encontre de la roine et eurent conseil qu’ils iroient assiéger le roi et les Despensiers qui étoient dedans Bristo.

Adonc s’épandirent nouvelles par le pays, tant qu’elles vinrent à ceux à quel sûreté et mandement la dite dame étoit repassée. Si se appareillèrent le plutôt qu’ils purent de venir vers son fils qu’ils vouloient avoir à seigneur. Et le premier qui vint encontre lui, et plus grand confort donna à ceux qui étoient venus avec li, ce fut le comte Henry de Lancastre au-tort-Col, qui fut frère au comte Thomas de Lancastre qui fut décolé, si comme vous avez ouï dessus, et fut père au duc de Lancastre qui fut si bon chevalier et si recommandé, si comme vous pourrez ouïr en cette histoire, ainçois que vous venez à la conclusion. Ce comte Henry de Lancastre desuss dit vint à grand’compagnie de gens d’armes. Après, vinrent tant d’uns et d’autres, comtes, barons, chevaliers et écuyers atout gens d’armes, qu’il leur sembla bien qu’ils étoient hors de tous périls ; et tous les jours leur croissoient gens d’armes ainsi qu’ils alloient avant. Si eurent conseil entre eux madame la roine et les barons, chevaliers et écuyers qui venus étoient encontre li, qu’ils iroient droit à Bristo atout leur pouvoir, là où le roi se tenoit adonc et, les Despensiers qui étoit bonne ville, grosse et riche et fortement fermée, séant sur un bon port de mer ; et si y a un châtel trop durement fort, séant sur mer qui flotte tout entour. Là endroit se tenoit le roi, messire Hue le Despensier le père, qui étoit près de l’àge de quatre vingt et dix ans, messire Hue le Despensier le fils, maître conseiller du roi, qui tous les mauvais faits lui conseilloit, le comte d’Arondel, qui avoit à femme la fille messire Hue le Despensier le jeune, et aussi plusieurs chevaliers et écuyers, qui repairoient entour le roi et entour la cour, ainsi que gens d’état repairent volontiers entour leur seigneur. Si se mit madame la roine et toute sa compagnie, messire Jean de Hainaut, ces comtes, ces barons d’Angleterre et leurs routes, au droit chemin pour aller celle part ; et par toutes les villes où ils entroient on leur faisoit fête et honneur ; et toujours leur venoient gens à dextre et à senestre de tous côtés ; et tant firent par leurs journées qu’ils vinrent devant la dite ville de Bristo, et l’assiégèrent à droit siège fait.

CHAPITRE XL.

Comment les Anglois repassèrent la rivière de Tyne, et comment un écuyer apporta nouvelles au roi où les Escots étoient.

À tel meschef et povreté demeurèrent-ils entre ces deux montagnes et la dite rivière, toute celle semaine, sans ouïr ni savoir nouvelles des Escots, qu’ils cuidoient qu’ils dussent par là, ou assez près, repasser pour retourner en leur pays. De quoi grand’murmuration sourdit entre les Anglois ; car aucuns vouloient mettre sus aux autres qu’ils avoient donné ce conseil de là venir en tel point qu’ils avoient fait, pour trahir le roi et toutes ses gens : si que, fut ordonné pour ce entre les seigneurs, qu’on se mueroit de là, et repasseroit-on la dite rivière, sept lieues par-dessus, là où elle étoit plus aisée à passer. Et fit-on crier que, chacun s’appareillât pour déloger lendemain, et suivît les bannières : et si fit-on adonc crier que, qui se voudroit tant travailler qu’il pût rapporter certaines nouvelles au roi là où l’on pourroit trouver les Escots, le premier qui ce lui rapporteroit il auroit cent livrées de terre à héritage, à l’esterlin, et le feroit le roi chevalier.

Quand ces nouvelles furent épandues par l’ost, toutes gens en eurent grand’joie. Adonc se départirent de l’ost aucuns chevaliers et écuyers anglois jusques à quinze ou seize, pour la convoitise de gagner celle promesse ; et passèrent les rivières en grand péril, et montèrent les montagnes, et puis se départirent l’un çà, l’autre là, et se mit chacun à l’aventure à part lui.

Lendemain tout l’ost se délogea ; et chevauchèrent assez bellement, car leurs chevaux étoient foulés et mal livrés, mal ferrés, tachés ès sangles et sur le dos ; et firent tant qu’ils repassèrent la dite rivière en grand’malaise, car elle étoit grosse pour la pluie ; pourquoi il en y eut assez de baignés et des Anglois noyés. Quand tous furent repassés, ils se logèrent là en droit, car ils trouvèrent fourrages ès prés et ès champs pour passer la nuit de-lez un petit village que les Escots avoient ars à leur passer. Si leur sembla droitement qu’ils fussent chus en paradis. Lendemain ils se départirent, et chevauchèrent par montagnes et par vallées toute jour jusques près de nonne, que on trouva aucuns hamelets ars, et aucunes champagnes où il avoit blés et prés ; si que tout l’ost se logea là en droit cette nuit ; et le tiers jour chevauchèrent-ils en autel manière. Si ne savoient le plus ou l’on les menoit, ni nouvelles des Escots ; et le quart jour en tel manière, jusques à heure de tierce.

Adonc vint un écuyer fort chevauchant par devers le roi, et lui dit : « Sire, je vous apporte nouvelles. Les Escots sont à trois lieues près de ci logés sur une montagne, et vous attendent là ; et y ont bien été jà huit jours ; et ne savoient nouvelles de vous non plus que vous saviez nouvelles d’eux. Ce vous fais-je ferme et vrai, car je me embattis si près d’eux que je fus pris et mené en leur ost devant les seigneurs, prisonnier : si leur dis nouvelles de vous et comment vous les quériez pour combattre à eux. Et tantôt les seigneurs me quittèrent ma prison, que je leur dis que vous donnez cent livrées de terre à l’esterlin héritables à celui qui premier vous rapporteroit nouvelles certaines d’eux, par telle condition que je leur créantai que je n’aurois repos jusques à tant que je vous aurois dit ces nouvelles. Et disent, ce sachiez, que aussi grand désir ont-ils de combattre à vous que vous avez à eux ; et les trouverez là en droit sans faute. »

CHAPITRE XLI.

Comment le roi d’Angleterre fit ordonner ses batailles pour aller contre les Escots ; et comment il fit l’écuyer chevalier et lui donna cent livrées de terre.

Tantôt que le roi entendit ces nouvelles, il fit tout l’ost là en droit arrêter en uns blés, pour leurs chevaux paître et ressangler, d’encoste une abbaye blanche qui étoit toute arse, qu’on appeloit du temps le roi Artus, la Lande Blanche. Là en droit se confessa et adressa chacun à son loyal pouvoir ; et fit là endroit le roi dire grand’foison de messes pour accommunier ceux qui dévotion en auroient ; et assigna tantôt bien et suffisamment à l’écuyer les cent livrées de terre que promises avoit, et le fit là chevalier par devant tous. Après, quand on fut un peu reposé et déjeuné, on sonna la trompette. Chacun alla monter à cheval, et fit on les bannières chevaucher, ainsi que ce nouveau chevalier les conduisoit ; et toujours chacune bataille à part lui, sans dérouter, par montagnes, ni par vallées ; mais toujours rangés, ainsi qu’on pouvoit et que ordonné étoit. Et tant chevauchèrent en cette manière qu’ils vinrent entour midi si près des Escots qu’ils les virent clairement, et les Escots aussi eux.

Sitôt que les Escots les virent, ils issirent de leurs logis tous à pied, et ordonnèrent trois bonnes batailles franchement, sur le dévaler de la montagne où ils étoient logés. Pardessous cette montagne couroit une rivière forte et roide, pleine de cailloux et de grosses pierres, si qu’on ne la pût bonnement en hâte passer sans grand meschef malgré eux ; et encore plus avant si les Anglois eussent la rivière passée, si n’avoit-il point de place entre la rivière et la montagne où ils pussent avoir rangé leurs batailles. Et si avoient les Escots leurs deux premières batailles établies sur les deux croupes de montagnes, que l’on entend de la Roche, là où l’on ne peut bonnement monter, ni ramper, pour eux assaillir : mais étoient au parti, comme pour les assaillans tous confroisser et lapider de pierres, s’ils fussent passés outre la rivière ; et n’eussent pu les Anglois aucunement retourner.

Quand les seigneurs d’Angleterre virent le convenant des Escots, ils firent toutes leurs gens traire à pied et ôter leurs éperons, et ranger les trois batailles, ainsi que ordonné étoit par ayant. Là en droit devinrent moult de nouveaux chevaliers. Quand ces batailles furent rangées et ordonnées, aucuns des seigneurs d’Angleterre amenèrent le jeune roi à cheval pardevant toutes les batailles, pour les gens d’armes plus resbaudir ; et prioit moult gracieusement que chacun se pénàt de bien faire la besogne et garder son bonheur ; et faisoit commander, sur la tête, que nul ne se mît devant les bannières des maréchaux, et ne se mussent jusques à tant que on leur commanderoit. Un petit après, on commanda que les batailles allassent avant pardevers les ennemis tout bellement le pas. Ainsi fut-il fait. Si alla bien chacune bataille en cel état un grand bonnier de terre avant, jusques au dévaler de la montagne sur laquelle ils étoient. Ce fut fait et ordonné pour voir si les ennemis se dérouteroient point, et pour voir comment ils se maintiendroient : mais on ne put apercevoir qu’ils se mussent de rien ; et étoient si près les uns des autres qu’ils reconnoissoient partie de leur armoierie. Adonc fit-on arrêter l’ost tout coi, pour avoir autre conseil ; et si fit-on aucuns compagnons monter sur coursiers pour escarmoucher à eux, et pour aviser le passage de la rivière, et pour voir leur convenant de plus près ; et leur fit-on savoir par hérauts que, s’ils vouloient passer outre la rivière et venir combattre au plain, on se retrairoit arrière et leur livreroit-on bonne place pour la bataille ranger, tantôt ou lendemain au matin ; et si ce ne leur plaisoit, qu’ils voulussent faire le cas pareil.

Quand ils ouïrent ce traité, ils eurent conseil entre eux ; et eux conseillés, tantôt ils répondirent aux hérauts là envoyés : qu’ils ne feroient ni l’un ni l’autre ; mais que le roi et tous ses barons voyoient bien qu’ils étoient en son royaume, et lui avoient ars et gâté ; et s’il leur ennuyoit, si le vinssent amender : car ils demeureroient là tant qu’il leur plairoit.

CHAPITRE XLII.

Comment les Anglois et les Escots furent vingt-deux jours les uns devant les autres sans point combattre fors qu’en escarmouchant.

Quand le conseil du roi d’Angleterre vit qu’ils n’en auroient autre chose, ils firent crier et commander que chacun se logeât là endroit où il étoit, sans reculer. Ainsi se logèrent eux cette nuit moult à mésaise, sur dure terre et pierres sauvages, et toujours armés ; et à grand meschef les garçons recouvroient de pieux et de verges pour lier leurs chevaux ; et n’avoient fourrage ni litière pour eux aiser, ni buche pour faire feu. Et quand les Escots aperçurent que les Anglois se logeoient en telle manière, ils firent demeurer aucuns de leurs gens sur les places où ils avoient établi leurs batailles, puis se retrairent en leurs logis, et firent tantôt tant de feux que merveilles étoit à regarder ; et firent entre nuit et jour si grand bruit de corner de leurs grands cors, tout à une fois, et de huer après, tout à une voix, qu’il sembloit proprement que tous les diables d’enfer fussent là venus pour eux étrangler et emporter. Ainsi furent-ils logés celle nuit, qui fut la nuit saint Pierre à l’entrée d’août, l’an mil trois cent vingt sept, jusques à lendemain que les seigneurs ouïrent messe.

Quand ce vint le jour saint Pierre que la messe fut dite, on fit chacun armer, et les batailles ranger aussi bien sur leur pièce de terre comme le jour devant ; et demeurèrent les deux osts tout le jour ainsi rangés, jusques après midi, que oncques les Escots ne firent semblant de venir vers les Anglois et aussi les Anglois d’aller vers eux ; car ils ne les pouvoient bonnement approcher sans trop grand meschef. Plusieurs compagnons anglois, qui avoient chevaux dont ils se pouvoient aider, passèrent la rivière, et aucuns à pied, pour escarmoucher à eux, et aussi se déroutèrent aucuns Escots qui couroient et racouroient tout escarmouchant l’un l’autre, tant qu’il y en eut de morts et de navrés et de prisonniers des uns et des autres. Ainsi comme après midi, les seigneurs d’Angleterre firent à savoir que chacun se traisist à sa loge, car leur sembloit qu’ils étoient là pour néant.

En cet état furent-ils par trois jours, et les Escots d’autre part sur leur montagne, sans partir. Toutefois y avoit-il tous les jours gens escarmouchans d’une part et d’autre, et souvent des morts et des pris ; et toutes les vesprées les Escots, à la nuit, faisoient par coutume si grands feux, et tant faisoient si grand bruit de corner et de huer, tous à une voix, qu’il sembloit proprement aux Anglois que ce fût un droit enfer, et que tous les diables fussent là assemblés, par droit avis. L’intention des seigneurs d’Angleterre étoit de tenir ces Escots là en droit assiégés, puisqu’ils ne se pouvoient bonnement à eux combattre, et les cuidoient bien affamer en leur pays ; et si savoient bien les Anglois, par les prisonniers qui pris étoient, que les Escots n’avoient nulle pourvéance de pain, de vin, ni de sel. Des bêtes avoient-ils grand’foison qu’ils avoient prises dedans le pays ; si en pouvoient manger en pot et en rôt à leur plaisir, sans pain, à quoi ils acomptoient moult peu, mais qu’ils eussent un peu de farine dont ils usent, ainsi que dit vous ai pardessus ; et aussi en usent bien aucuns Anglois, quand ils sont en leurs chevauchées et il leur touche.

Or avint que, le quatrième jour au matin que les Anglois avoient été logés là, ils regardèrent pardevers la montagne aux Escots ; si ne virent nullui, dont ils furent moult durement ébahis ; car ils s’en étoient partis à la mie-nuit. Si en eurent les seigneurs d’Angleterre grand’merveille, et ne pouvoient penser qu’ils étoient devenus : si envoyèrent tantôt gens à cheval et à pied par ces montagnes, qui les trouvèrent à heure de prime sur une montagne plus forte que celle de devant n’étoit, sur celle rivière même ; et étoient logés en un bois, pour être plus à repos et pour plus secrètement aller et venir quand ils voudroient.

Sitôt comme ils furent trouvés, on fit les Anglois déloger et traire celle part tout ordonnément, et loger sur une autre montagne, droit à l’encontre d’eux ; et fit-on les batailles ranger et faire semblant d’aller vers eux ; mais sitôt qu’ils virent l’ordonnance des Anglois et eux approcher, ils issirent hors de leurs logis et se vinrent ranger faiticement assez près de la rivière contre eux : mais oncques ne voulurent descendre, ni venir vers les Anglois ; et les Anglois ne pouvoient aller jusques à eux, qu’ils ne fussent tous morts et tous perdus d’avantage, ou pris à grand meschef. Si se logèrent là endroit contre eux, et demeurèrent huit jours tous pleins sur cette seconde montagne, et tous les jours rangés contre eux. Si envoyoient les seigneurs d’Angleterre bien souvent leurs hérauts pardevers eux parlementer qu’ils voulussent livrer place et pièce de terre, ou on leur livreroit ; mais oncques à nul de ces traités ne se voulurent accorder. Si vous dis que en vérité l’un ost et l’autre en ces séjours eurent moult de mésaises.

CHAPITRE XLIII.

Comment messire Guillaume de Douglas se férit entour mie-nuit atout deux cents hommes en l’ost des Anglois et eu tua bien trois cents.

La première nuit que les Anglois furent logés sur celle seconde montagne à l’encontre des Escots, messire Guillaume de Douglas, qui étoit moult preux, entreprenant et hardi chevalier, prit entour mie-nuit environ deux cents armures de fer, et passa celle rivière bien loin de leur ost, parquoi on ne s’en aperçut. Si se férit en l’ost des Anglois moult vassalement en criant : « Douglas ! Douglas ! vous y mourrez tous seigneurs larrons anglois. » Et en tua lui et sa compagnie, ains qu’ils cessassent, plus de trois cents ; et férit des éperons jusques proprement devant la tente du roi, toujours criant et huant : Douglas ! Douglas ! et coupa deux ou trois des cordes de la tente du roi, puis s’en partit atant. Bien peut être qu’il perdit aucuns de ses gens à se retraire, mais ce ne fut mie grandement ; et retourna arrière devers ses compagnons en la montagne. Depuis n’y eut-il rien fait ; mais toutes les nuits les Anglois faisoient grands guets et forts, car ils se doutoient du réveillement des Escots ; et avoient mis gardes et écoutes en certains lieux, parquoi, si ceux sentissent ni ouïssent rien, ils le signifiassent en l’ost ; et gissoient presque tous les seigneurs en leurs armures ; et tous les jours y avoit des escarmouches ; et escarmouchoit qui escarmoucher vouloit. Si en y avoit souvent de morts et de pris, de navrés, de blessés et de mésaisés des uns et des autres.

CHAPITRE XLIV.

Comment les Escots s’enfuirent par nuit, sans le sçu des Anglois, et comment les Anglois s’en retournèrent en leur pays ; et comment messire Jean de Hainaut prit congé du roi et s’en retourna en son pays.

Le dernier jour des vingt deux fut pris un chevalier d’Escosse à l’escarmouche, qui moult ennuis vouloit dire aux seigneurs d’Angleterre le convenant des leurs. Si fut tant enquis et examiné qu’il leur dit, que leurs souverains avoient entre eux accordé le matin que chacun fût armé en la vêpre, et que chacun suist la bannière messire Guillaume de Douglas, quel part qu’il voulsist aller ; et que chacun le tînt en secret. Mais le chevalier ne savoit de certain qu’ils avoient empensé. Sur ce eurent les seigneurs d’Angleterre conseil ensemble, et avisèrent que, selon ces paroles, les Escots pourroient bien par nuit venir briser et assaillir leur ost à deux côtés, pour eux mettre à l’aventure de vivre ou de mourir, car plus ne pouvoient souffrir ni endurer leur famine. Si ordonnèrent les Anglois entre eux trois batailles, et se rangèrent en trois pièces de terre devant leurs logis, et firent grand’foison de feux pour voir plus clair entour eux, et firent demeurer tous les garçons en leurs logis pour garder les chevaux. Si se tinrent ainsi cette nuit tous armés, chacun dessous sa bannière ou son penonceau, si comme il étoit ordonné, pour attendre l’aventure ; car ils espéroient assez bien, selon les paroles du chevalier, que les Escots les réveilleroient : mais ils n’en avoient nul talent, ainçois firent par autre ordonnance bien et sagement.

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