Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 52)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quand ce vint sur le point du jour, deux trompeurs d’Escosse s’embattirent sur l’un des guets qui guettoit aux champs : si furent pris et menés devant les seigneurs du conseil du roi d’Angleterre et dirent : « Seigneurs, que guettez-vous cy ? Vous perdez le temps ; car, sur l’abandon de nos têtes, les Escots s’en sont allés très devant mie-nuit, et sont jà quatre ou cinq lieues loin ; et nous emmenèrent avec eux bien une lieue loin, pour doute que nous ne le vous notifions trop tôt, et puis nous donnèrent congé de le vous venir dire. » Et quand les Anglois entendirent ce, ils eurent conseil, et virent bien qu’ils étoient déçus en leurs cuiders ; et dirent que le chasser après les Escots ne leur pourroit rien valoir, car on ne les eût pu aconsuir ; ci encore, pour doute de decevement, les seigneurs détinrent les deux trompeurs tous cois, et les firent demeurer de-lez eux, et ne rompirent point leurs ordonnances ni l’établissement de leurs batailles jusques après prime. Et quand ils virent que c’étoit vérité et que les Escots étoient partis, ils donnèrent congé à tout homme de retraire à sa loge et de soi aiser ; et les seigneurs allèrent à conseil pour regarder que on feroit.

Entrementes aucuns des compagnons anglais montèrent sur leurs chevaux et passèrent la dite rivière en grand péril, et vinrent dessus la montagne dont les Escots étoient la nuit partis, et trouvèrent plus de cinq cents grosses bêtes grasses, toutes mortes, que les Escots avoient tuées, pour ce qu’elles étoient pesantes et ne les eussent pu suir, et si ne les vouloient mie laisser vives aux Anglois. Et si trouvèrent plus de quatre cents chaudières faites de cuir, atout le poil, pendues sur le feu, pleines de chairs et d’yaue, pour faire bouillir, et plus de mille hastes pleines de pièces de chair pour rôtir, et plus de cinq mille vieux souliers usés, faits de cuir tout cru, atout le poil, que les Escots avoient là laissés. Et trouvèrent cinq povres prisonniers anglois que les Escots avoient liés tous nuds aux arbres, par dépit, et deux qui avoient les jambes brisées : si les délièrent et laissèrent aller, et puis revinrent en l’ost, si à point que chacun se délogeoit et ordonnoit pour raller en Angleterre, par l’accord du roi et de tout son conseil.

Si furent tout ce jour les bannières des maréchaux toutes déployées ; et vinrent loger de haute heure en un beau pré où ils trouvèrent assez à fourrager pour leurs chevaux, qui leur vint bien à point, car ils étoient si foibles et si fondus et si affamés qu’à peine pouvoient-ils aller avant. Lendemain, ils se délogèrent et chevauchèrent encore plus avant, et s’en vinrent loger de grand’heure de-lez une grand’cour d’abbaye, à deux lieues près de la cité de Duremmes. Si se logea le roi la nuit en cette cour, et l’ost contre val les prés. Si trouvèrent assez fourrage, qui leur vint bien à point, herbes, vesce et blés. Lendemain, se reposa l’ost là en droit tout coi, et le roi et les seigneurs allèrent vers l’église de Duremmes, et adonc fit le roi féauté à l’église et à l’évêque de Duremmes et aussi aux bourgeois ; car faite ne l’avoit encore. En celle cité trouvèrent-ils leurs charrettes et leurs charretiers et tous leurs harnois qu’ils avoient laissés, vingt sept jours devant, en un bois à mie-nuit, si comme il est contenu ci-dessus ; et les avoient les bourgeois de la cité de Duremmes, qui trouvés les avoient dedans le bois, amenés dedans leur ville à leur coust et fait mettre en granges vuides, chacune charrette atout son penonceau pour les reconnoître. Si furent moult lies tous seigneurs, quand ils eurent trouvé leurs charrettes et leurs harnois ; et reposèrent deux jours dedans la dite cité et l’ost tout autour ; car mie ne se put être logé tout en la dite cité ; et firent leurs chevaux ferrer, et puis se mirent à voie devers Ébruich. Si exploitèrent tant, le roi et tout son ost, que dedans trois jours ils y vinrent ; et là trouva le roi madame sa mère qui le reçut à grand’joie ; et aussi firent toutes ses dames et les bourgeois de la ville. Là donna le roi congé à toutes manières de gens de raller chacun en son lieu ; et remercia grandement les comtes, les barons et les chevaliers, du service qu’ils lui avoient fait ; et retint encore de-lez lui monseigneur Jean de Hainaut et toute sa route qui furent grandement fêtés de madame la roine et de toutes les dames ; et délivrèrent les Hainuyers leurs chevaux, qui tous étoient enfondus et affoulés, au conseil du roi, et fit chacun somme pour lui de ses chevaux morts et vifs et de ses frais. Si en fit le roi sa dette envers monseigneur Jean de Hainaut, et le dit messire Jean s’en obligea envers tous les compagnons ; car le roi et son conseil ne purent sitôt recouvrer de tant d’argent que les chevaux montoient ; mais on leur en délivra assez par raison pour payer leurs menus frais, et pour retourner au pays ; et puissedi, dedans l’année, furent eux tous payés de ce que les chevaux montoient.

Quand les Hainuyers eurent délivré leurs chevaux, ils achetèrent chacun de petites haquenées pour chevaucher mieux à leur aise, et renvoyèrent leurs garçons, leurs harnois, sommes, malles, et habits par mer, et mirent tout en deux nefs que le roi leur fit délivrer. Si arrivèrent ces besognes à l’Escluse en Flandre ; et ils prirent congé au roi, à madame la roine sa mère, au comte de Kent, au comte Henry de Lancastre et aux barons, qui grandement les honorèrent ; et les fit le roi accompagner de douze chevaliers et deux cents armures de fer, pour la doute des archers dont ils n’étoient mie assurés ; car il les convenoit passer parmi le pays de l’évêché de Lincolle. Si se partirent messire Jean de Hainaut et sa route toute au conduit dessus-dit, et chevauchèrent tant par leurs journées qu’ils vinrent à Douvres. Là montèrent-ils en mer, en nefs et en vaisseaux qu’ils trouvèrent appareillés, et les Anglois se partirent d’eux, qui convoyés les avoient ; et retourna chacun en son lieu ; et les Hainuyers vinrent à Wissant. Là séjournèrent-ils deux jours, en mettant hors leurs chevaux et le demeurant de leurs harnois. Endementres vinrent messire Jean de Hainaut et aucuns chevaliers en pèlerinage à Notre Dame de Boulogne, et depuis s’en retournèrent-ils en Hainaut ; et se départit l’un de l’autre, et se retrait chacun sur son lieu : mais messire Jean s’en vint devers le comte son frère, qui se tenoit à Valenciennes, qui le reçut liement et volontiers ; car moult l’aimoit : et adonc lui recorda le sire de Beaumont toutes nouvelles, si avant qu’il les put savoir, comme celui qui vu les avoit.

CHAPITRE XLIX.

Comment le roi Charles de France mourut sans hoir mâle, et comment les douze pairs et les barons élurent à roi monseigneur Philippe de Valois ; et comment il déconfit les Flamands qui s’étoient rebellés contre leur seigneur.

Le roi Charles de France, fils au beau roi Philippe, fut trois fois marié, et si mourut sans hoir mâle de son corps, dont ce fut grand dommage pour le royaume, si comme vous orrez ci-après. La première de ses femmes fut l’une des plus belles dames du monde ; et fut fille de la comtesse d’Artois. Celle garda mal son mariage et se forfit, parquoi elle en demeura longtemps au Châtel Gaillard en prison et à grand meschef, ainçois que son mari fût roi. Quand le royaume lui fut échu et il fut couronné, les douze pairs et les barons de France ne voulurent mie, s’ils eussent pu, que le royaume demeurât sans hoir mâle. Si quistrent sens et avis par quoi le roi fût remarié ; et le fut à la fille de l’empereur Henry de Lucembourc et sœur au gentil roi de Behaigne ; et parquoi le premier mariage fut défait et annulé de cette dame qui en prison étoit, et tout par la déclaration du Pape, notre saint père, qui adonc étoit. De cette seconde dame de Lucembourc, qui étoit moult humble et prude femme, eut le roi un fils qui mourut moult jeune, assez tôt la mère après, à Yssoldun en Berry ; et moururent tous deux moult soupçonneusement, de quoi aucunes gens furent incoulpés en derrière couvertement. Après, ce roi Charles fut remarié tierce fois à la fille de son oncle de remariage, la fille de monseigneur Louis comte d’Évreux, la reine Jeanne et sœur au roi de Navarre qui adonc étoit. Puis avint que cette dame fut enceinte, et le roi son mari s’accoucha malade au lit de la mort.

Quand il aperçut que mourir le convenoit, il devisa que, s’il avenoit que la roine s’accouchât d’un fils, il vouloit que messire Philippe de Valois, son cousin germain, en fût mainbour, et régent du royaume, jusques adonc que son fils seroit en âge d’être roi ; et s’il avenoit que ce fût une fille, que les douze pairs et les hauts barons de France eussent conseil et avis entre eux d’en ordonner, et donnassent le royaume à celui qui avoir le devroit. Sur ce, le roi Charles alla mourir environ la Chandeleur, l’an de grâce mil trois cent vingt sept.

Ne demeura mie grandement après ce que la reine Jeanne accoucha d’une fille, de quoi le plus du royaume en furent durement troublés et courroucés.

Quand les douze pairs et les hauts barons de France surent ce, ils s’assemblèrent à Paris le plutôt qu’ils purent, et donnèrent le royaume, de commun accord, à monseigneur Philippe de Valois, fils jadis au comte de Valois, et en ôtèrent la roine d’Angleterre et le roi son fils, qui étoit demeurée, sœur germaine du roi Charles dernier trépassé ; pour raison de ce qu’ils dient que le royaume de France est de si grand’noblesse qu’il ne doit mie par succession aller à fémelle, ni parconséquent à fils de fémelle, ainsi que vous avez ouï ça devant au commencement de ce livre. Et firent celui monseigneur Philippe couronner à Rains l’an de grâce mil trois cent vingt huit, le jour de la Trinité, dont puisce-di grand’guerre et grand’désolation avint au royaume de France et en plusieurs pays, si comme vous pourrez ouïr en cette histoire.

Assez tôt après ce que ce roi Philippe fut couronné à Rains, il manda ses princes, ses barons et toutes ses gens d’armes, et alla atout son pouvoir loger en la ville de Cassel pour guerroyer les Flamands, qui étoient rebelles à leur seigneur, mêmement ceux de Bruges, d’Ypre et ceux du Franc ; et ne vouloient obéir au dit comte de Flandre, mais l’avoient enchâssé ; et ne pouvoit adonc nulle part demeurer en son pays, fors tant seulement à Gand, et encore assez escharsement. Si déconfit adonc le roi Philippe bien seize mille Flamands, qui avoient fait un capitaine qui s’appeloit Colin Dennekins, hardi homme et outrageux durement ; et avoient les dessusdits Flamands fait leur garnison de Cassel, au commandement et aux gages des villes de Flandre, pour garder ces frontières là en droit. Et vous dirai comment ces Flamands furent déconfits, et tout par leur outrage.

Ils se partirent un jour, sur l’heure de souper, du mont de Cassel, en intention de déconfire le roi et tout son ost, et s’envinrent tout paisiblement, sans point de noise, ordonnés en trois batailles, desquelles l’une alla droit aux tentes du roi, et eurent près soupris le roi qui séoit à souper et toutes ses gens. L’autre bataille s’en alla droit aux tentes du roi de Behaigne, et le trouvèrent près en tel point ; et la tierce bataille s’en alla droit aux tentes du comte de Hainaut, et l’eurent aussi près soupris, et le hâtèrent si que à grand’peine purent ses gens être armés, ni les gens monseigneur de Beaumont son frère. Et vinrent tantôt ces trois batailles si paisiblement jusques aux tentes, que, à grand meschef, furent les seigneurs armés et leurs gens assemblés. Et eussent tous les seigneurs et leurs gens été morts, si Dieu ne les eût, ainsi comme par droit miracle, secourus et aidés ; mais, par la grâce et volonté de Dieu, chacun de ces seigneurs déconfit sa bataille si entièrement, et tous à une heure et à un point, qu’oncques de ces seize mille Flamands nul n’en échappa ; et fut leur capitaine tué. Et si ne sut oncques nul de ces seigneurs nouvelles l’un de l’autre, jusques adonc qu’ils eurent tout fait ; et oncques des seize mille Flamands qui morts y demeurèrent n’en recula un seul, que tous ne fussent morts et tués en trois monceaux l’un sur l’autre, sans issir de la place là où chacune bataille commença, qui fut l’an de grâce mil trois cent vingt huit, le jour de la Saint Barthélémy. Adonc, après cette déconfiture, vinrent les François à Cassel et y mirent les bannières de France, et se rendit la ville au roi ; et puis Poperingue, et après Ypre, et tous ceux de la châtellenie de Bergues, et ceux de Bruges en suivant ; et reçurent le comte Louis leur seigneur amiablement adonc et paisiblement, et lui jurèrent foi et loyauté à toujours mais.

Quand le roi Philippe de France eut remis le comte de Flandre en son pays, et que tous lui eurent juré féauté et hommage, il départit ses gens, et retourna chacun en son lieu ; et il même s’en vint en France et séjourner à Paris et là environ. Si fut durement prisé et honoré de cette emprise qu’il avoit faite sur les Flamands, et aussi du beau service qu’il avoit fait au comte Louis son cousin. Si demeura en grand’honneur, et accrut grandement l’état royal, et n’y avoit oncques mais eu en France roi, si comme on disoit, qui eût tenu l’état pareil au roi Philippe ; et faisoit faire tournois, joutes et ébatements moult et à grand plenté.

Or nous tairons-nous un petit de lui et parlerons des ordonnances d’Angleterre et du gouvernement du roi.

CHAPITRE XLV.

Comment les barons et les seigneurs d’Angleterre envoyèrent légats en Hainaut pour parler du mariage de la fille du comte et du roi Édouard.

Ainsi fut cette grande et dure chevauchée départie que le roi Édouard, le premier an de sa création, fit contre les Escots. Ne demeura mie gramment de temps après que ce roi, madame sa mère, le comte de Kent son oncle, le comte Henry de Lancastre, messire Roger de Mortimer, et les autres barons d’Angleterre, qui étoient demeurés du conseil du roi pour lui aider à conseiller et gouverner, eurent avis et conseil de le marier. Si envoyèrent un évêque, deux chevaliers bannerets, et deux bons clercs à monseigneur Jean de Hainaut, pour lui prier qu’il y voulût bon moyen être, et mettre bon conseil à ce que le jeune roi leur sire fût marié ; parquoi monsieur son frère le comte de Hainaut et de Hollande lui voulût envoyer une de ses filles ; car il l’auroit plus chère que nulle autre, pour l’amour de lui. Le sire de Beaumont fêta et honora ces messages et commissaires du roi anglois quant qu’il put, car bien le savoit faire. Quand bien fêtés les eut, il les mena à Valenciennes pardevers son frère, qui moult honorablement les reçut aussi, et fêta si souverainement bien que longue chose seroit à raconter.

Quand assez fêtés furent, ils firent leurs messages sagement et à point, ainsi que chargé leur étoit. Le comte leur répondit moult courtoisement, par le conseil de monseigneur Jean son frère et de madame la comtesse mère à la demoiselle, et leur dit : que moult grands mercis à monseigneur le roi et à madame la roine et aux seigneurs par quel conseil ils étoient là venus, quand tant leur étoit que de lui faire tel honneur que, pour telle chose, ils avoient si suffisans gens à lui envoyés ; et que moult volontiers s’accorderoit à leur requête, si notre saint père le Pape et sainte église s’y accordoient. Cette réponse leur suffit assez grandement ; puis envoyèrent deux de leurs chevaliers et deux clercs en droit pardevers le saint père à Avignon, pour impétrer dispensation de celui mariage accorder ; car sans le congé du saint père, faire ne se pouvoit, pour le lignage de France dont ils étoient moult prochains, si comme en tiers degré ; car leurs deux mères étoient cousines germaines issues de deux frères. Assez tôt après ce qu’ils furent venus en Avignon, ils eurent faite leur besogne ; car le saint père et le collège s’y consentirent assez bénignement, pour la haute noblesse dont tous deux étoient issus.

CHAPITRE XLVI.

Comment madame Philippe de Hainaut fut mariée au roi d’Angleterre, et comment elle fut honorablement reçue à Londres.

Quand ces messages furent revenus d’Avignon à Valenciennes, à toutes leurs bulles, ce mariage fut tantôt octroyé et affermé d’une part et d’autre. Si fit-on la devise pourvoir et appareiller de tout ce qu’il falloit, si honorablement comme à telle damoiselle qui devoit être roine d’Angleterre afféroit. Quand appareillé fut, comme dit est, elle fut épousée par vertu d’une procuration apparent suffisamment, qui là fut apportée de par le roi d’Angleterre ; et puis fut mise en voie pour emmener en Angleterre pardevers son mari qui l’attendoit à Londres, là où l’on la devoit couronner. Et monta en mer la dite damoiselle Philippe de Hainaut à Wissant, et arriva, et toute sa compagnie, à Douvres ; et la conduisit jusques à Londres ce gentil chevalier messire Jean de Hainaut, son oncle, qui grandement fut reçu, honoré et fêté du roi et de madame la roine sa mère, des autres dames, des barons et des chevaliers d’Angleterre. Si eut adonc à Londres grand’fête et grand’noblesse des seigneurs, comtes, barons, chevaliers, de hautes dames et de nobles pucelles, de riches atours et de riches paremens, de jouter et de bouhourder pour l’amour d’elles, de danser, de caroler, de grands et beaux mangers chacun jour donner ; et durèrent ces fêtes par l’espace de trois semaines.

Au chef de ces jours, messire Jean de Hainaut prit congé et s’en partit à toute sa compagnie de Hainaut, bien fournis de beaux joyaux et riches qu’on leur avoit donnés d’un côté et d’autre en plusieurs lieux ; et demeura la jeune roine Philippe à petite compagnie de son pays, hormis un jeune damoisel qu’on appelait Watelet de Mauny, qui y demeura pour la servir et tailler devant elle ; lequel acquit depuis si grand’grâce du roi et de tous les chevaliers et seigneurs du pays qu’il fut du secret et du plus grand conseil du roi, au gré de tous les nobles du pays ; et fit depuis si grands prouesses de son corps, en tant de lieux, qu’on n’en pourroit savoir le nombre, si comme vous orrez avant en l’histoire, s’il est qui le vous die.

Or nous tairons-nous de parler de lui tant qu’à présent et des Anglois, et retournerons aux Escots.

CHAPITRE XLVII.

Comment le bon roi Robert d’Escosse, lui étant au lit de la mort, manda tous ses barons et leur recommanda son fils et son royaume, et enchargea à monseigneur Guillaume de Douglas qu’il portât son cœur au saint sépulchre.

Après que les Escots se partirent de la montagne par nuit, là où le jeune roi Édouard et les seigneurs d’Angleterre les avoient assiégés, si comme vous avez ouï, ils allèrent vingt deux lieues de celui sauvage pays, sans arrêter ; et passèrent cette rivière de Tyne assez près de Cardueil en Galles, chacun à ses pieds ; et lendemain ils revinrent en leur pays, et se départirent par l’ordonnance des seigneurs ; et ralla chacun en sa maison. Assez tôt après les seigneurs et aucuns bons prud’hommes pourchassèrent tant entre le roi d’Angleterre et le roi d’Escosse que une trêve fut accordée entre eux à durer par l’espace de trois ans.

Dedans cette trêve advint que le roi Robert d’Escosse, qui moult preux avoit été, étoit devenu vieux et foible et si chargé de la grosse maladie, ce disoit-on, que mourir le convint.

Quand il sentit et connut que mourir lui convenoit, il manda tous les barons de son royaume ès quels il se fioit le plus par devant lui. Si leur pria moult affectueusement et leur chargea, sur leur féauté, qu’ils gardassent féalement son royaume en aide de David son fils, et quand il seroit venu en âge, qu’ils obéissent à lui et le couronnassent à roi, et le mariassent en lieu si suffisant que à lui appartenoit. En après il appela le gentil chevalier messire Guillaume de Douglas et lui dit devant tous les autres : « Monseigneur Guillaume, cher ami, vous savez que j’ai eu moult à faire et à souffrir en mon temps que j’ai vécu, pour soutenir les droits de cestui royaume ; et, quand j’eus le plus à faire, je fis un vœu que je n’ai point accompli, dont moult me pèse. Je vouai que, s’il étoit ainsi que je pusse tant faire que je visse ma guerre achevée, par quoi je pusse cesti rouyaume gouverner en paix, j’irois aider à guerroyer les ennemis Notre Seigneur et les contraires de la foi chrétienne, à mon loyal pouvoir. À ce point a toujours mon cœur tendu ; mais Notre Seigneur ne l’a mie voulu consentir ; si m’a donné tant à faire en mon temps, et au dernier suis entrepris si gravement de si grand’maladie qu’il me convient mourir, si comme vous voyez. Et puisqu’il est ainsi que le corps de moi n’y peut aller, ni achever ce que le cœur a tant désiré, j’y veuil envoyer mon cœur en lieu du corps, pour mon vœu achever. Et pour ce que je ne sçais en mon royaume nul chevalier plus preux de votre corps, ni mieux taillé pour mon vœu accomplir en lieu de moi, je vous prie, très cher et espécial ami, tant comme je puis, que ce voyage veuilliez entreprendre pour l’amour de moi, et mon âme acquitter envers Notre Seigneur ; car je tiens tant de vous et de votre noblesse et de votre loyauté, que si vous l’entreprenez vous n’en faudrez aucunement, et si en mourrai plus aise ; mais que ce soit par telle manière que je vous dirai. Je vueil, sitôt que je serai trépassé, que vous prenez le cœur de mon corps et le faites bien embaumer ; et prendrez tant de mon trésor qu’il vous semblera que assez en ayez pour parfournir tout le voyage, pour vous et pour tous ceux que vous voudrez mener avec vous ; et emporterez mon cœur avec, pour présenter au saint sépulchre, là où Notre Seigneur fut enseveli, puisque le corps n’y peut aller. Et le faites si grandement, et vous pourvoyez si suffisamment de telle compagnie et de toutes autres choses que à votre état appartient, et que partout là où vous viendrez que on sache que vous emportez outre mer le cœur du roi Robert d’Escosse, et de son commandement, puisque ainsi est que le corps n’y peut aller. »

Tous ceux qui là étoient commencèrent à pleurer moult tendrement ; et quand le dit messire Guillaume put parler, il répondit et dit ainsi : « Gentil et noble sire, cent mille mercis de la grand’honneur que vous me faites, que vous de si noble et si grand’chose et tel trésor me chargez et me recommandez ; et je ferai volontiers, et de clair cœur, votre commandement, à mon loyal pouvoir. Jamais n’en doutez ; combien que je ne suis mie digne ni suffisant pour tel chose achever. » — « Ah ! gentil chevalier, dit adonc le roi, grands mercis, mais que vous le me créantez, comme bon chevalier et loyal. » — « Certes, sire, moult volontiers, » dit le chevalier. Lors lui créanta comme loyal chevalier. Adonc dit le roi : « Or soit Dieu gracié ; car je mourrai plus à paix dorénavant, quand je sçais que le plus suffisant et le plus preux de mon royaume achèvera pour moi ce que je ne puis oncques achever. »

Assez tôt après trépassa de ce siècle le preux Robert de Bruce roi d’Escosse ; et fut enseveli si honorablement que à lui appartenoit, selon l’usage du pays ; et fut le cœur ôté et embaumé, ainsi que commandé l’avoit. Si gît le dessusdit roi en l’abbaye de Donfremelin, en Escosse, très révéremment ; et trépassa de ce siècle l’an de grâce mil trois cent vingt sept, le septième jour de novembre.

En ce temps là assez tôt trépassa aussi le vaillant comte de Moret qui étoit le plus gentil et le plus puissant prince d’Escosse, et s’armoit d’argent à trois oreillers de gueules,

CHAPITRE XLVIII.

Comment messire Guillaume de Douglas, en allant outre mer fut tué en Espagne mal fortunément, et comment le jeune roi d’Escosse fut marié à la sœur du roi d’Angleterre.

Quand le printemps vint, et la bonne saison pour mouvoir qui vouloit passer outre mer, messire Guillaume de Douglas se pourvut ainsi qu’il lui appartenoit, selon ce que commandé lui étoit. Il monta sur mer au port de Monrois en Escosse, et s’en vint en Flandre droit à l’Escluse, pour ouïr nouvelles, et savoir si aucun de par deçà la mer s’appareilloit pour aller devers la sainte terre de Jérusalem, afin qu’il pût avoir meilleure compagnie. Si séjourna bien à l’Escluse par l’espace de douze jours, ainçois qu’il s’en partît ; mais oncques ne voulut là en droit mettre pied à terre tout le terme des douze jours ; mais demeura toujours sur sa nef, et tenoit son tinel honorablement à trompes et à nacaires, comme si ce fût le roi d’Escosse. Et avoit en sa compagnie un chevalier banneret et six autres chevaliers des plus preux de son pays, sans l’autre menée ; et avoit toute vaisselle d’or et d’argent, pots, bassins, écuelles, hanaps, bouteilles, barils et autres si faites choses ; et avoit jusques à vingt huit écuyers jeunes gentilshommes des plus suffisans d’Escosse, dont il étoit servi. Et devez savoir que tous ceux qui le vouloient aller voir étoient bien fêtés de toutes manières de vins et de toutes manières d’épices, mais que ce fussent gens d’état. Au dernier, quand il eut séjourné là endroit à l’Escluse par l’espace de douze jours, il entendit que le roi Alphonse d’Espaigne guerroyoit au roi de Grenade qui étoit Sarrasin : si s’avisa qu’il se trairoit cette part, pour mieux employer son voyage, et quand il auroit là fait sa besogne, il iroit outre pour parfaire et achever ce que chargé et commandé lui étoit. Si se partit ainsi de l’Escluse, et s’en alla pardevers Espaigne, et arriva premier au port de Valence la grande, et puis s’en alla droit vers le roi d’Espaigne, qui étoit en ost contre le roi de Grenade, et étoient assez près l’un de l’autre, sur les frontières de leurs pays. Avint, assez tôt après que le dit messire Guillaume de Douglas fut là venu, le roi d’Espaigne issit hors aux champs pour plus approcher ses ennemis : le roi de Grenade issit hors aussi d’autre part ; si que l’un voyoit l’autre à toutes ses bannières ; et commencèrent à ranger leurs batailles l’un contre l’autre. Le dit messire Guillaume de Douglas se trait à l’un des côtés pour mieux faire sa besogne à toute sa route et pour mieux montrer son effort. Quand il vit toutes les batailles rangées d’une part et d’autre, et vit la bataille du roi un petit esmouver, il cuida qu’elle allât assembler. Il, qui mieux vouloit être des premiers que des derniers, férit des éperons, et toute sa compagnie avec lui, jusques à la bataille du roi de Grenade, et alla aux ennemis assembler ; et pensoit ainsi, que le roi d’Espaigne et toutes ses batailles le suissent ; mais non firent, dont il fut laidement déçu, car oncques celui jour ne s’en esmurent. Là fut le gentil chevalier messire Guillaume de Douglas enclos, et toute sa route, des ennemis ; et y firent merveilles d’armes ; mais finalement ils n’y purent durer, ni oncques pied n’en échappa, que tous ne fussent occis à grand meschef : de quoi ce fut pitié et dommage et grand’lâcheté pour les Espagnols ; et moult en furent blâmés de tous ceux qui en ouïrent parler, car bien eussent rescous le chevalier et une partie des siens, s’ils eussent voulu. Ainsi alla de cette avanture et du voyage messire Guillaume de Douglas,

Ne demeura mie grandement de temps, après ce que le dit chevalier se fut parti d’Escosse pour aller en son pèlerinage, si comme vous avez ouï, que aucuns seigneurs et prud’hommes, qui désiroient la paix entre les Anglois et les Escots, traitèrent tant que mariage fut fait du jeune roi d’Escosse et de la sœur au jeune roi Édouard d’Angleterre. Si fut ce mariage accordé ; et épousa la dame le dessusdit roi à Bervich en Escosse ; et là y eut grands fêtes d’une partie et d’autre.

Or me veux-je taire un petit des Escots et des Anglois, et me retrairai au roi Charles de France et aux ordonnances d’icelui pays.

CHAPITRE XV.

Comment la roine d’Angleterre se partit de Buignicourt et s’en alla à Valenciennes où elle fut honorablement reçue du comte et de la comtesse de Hainaut.

Lors se partit la roine d’Angleterre du châtel de Buignicourt, et prit congé au chevalier et à la dame, et leur dit, en eux remerciant ; que de la bonne chère et liée que laiens on lui avoit faite, un temps viendroit que grandement lui en souviendroit et à son fils aussi.

Ainsi se partit la reine en la compagnie du gentil seigneur de Beaumont, qui liement et révéremment la mena à Valencïennes. Et contre li vinrent moult de bourgeois de la ville bien parés et ordonnés pour la honorablement recevoir. Ainsi fut-elle amenée de monseigneur Jean de Hainaut devers le comte Guillaume de Hainaut qui la reçut à grand’joie ; et aussi fit la comtesse ; et la fêtèrent de ce qu’ils purent, car bien le savoient faire.

Adonc avoit le comte Guillaume quatre filles, Marguerite, Philippe, Jeanne et Isabelle, de quoi le jeune Édouard, qui fut puis roi d’Angleterre, s’adonnoit le plus et s’inclinoit de regard et d’amour sur Philippe que sur les autres ; et aussi la jeune fille le connoissoit plus, et lui tenoit plus grand’compagnie que nulles de ses sœurs. Ainsi l’ai-je depuis ouï recorder à la bonne dame qui fut roine d’Angleterre et de-lez qui je demeurai et servis ; mais ce fut trop tard pour moi : si me fit elle tant de bien que j’en suis tenu de prier à toujours mais pour elle.

CHAPITRE XVI.

Comment messire Jean de Hainaut fit sa semonce de gens d’armes pour la roine d’Angleterre remener en son royaume.

Ainsi Madame d’Angleterre, la roine Isabelle de France, trouva reconfort en monseigneur Jean de Hainaut, quand tout le monde lui faillit ; et demeura à Valenciennes par l’espace de huit jours de-lez le bon comte et madame la comtesse Jeanne de Valois ; et endementres fit appareiller son œuvre et ses besognes. Et le dit messire Jean de Hainaut fit écrire lettres moult affectueusement aux chevaliers et aux compagnons de qui il se fioit le plus en Hainaut, en Brabant, et en Hasbain, et leur prioit si acertes qu’il pouvoit à chacun, sur toutes amitiés, qu’ils vinssent avec lui en cette entreprise. Si en y eut grand plenté d’un pays et d’autres qui y allèrent pour l’amour de lui, et grand plentë qui n’y allèrent mie combien qu’ils en fussent priés. Et mêmement le dit messire Jean de Hainaut en fut durement repris de son propre frère et de son propre conseil, pourtant qu’il leur sembloit que l’emprise étoit si haute et si périlleuse, selon le discord et les grands haines qui étoient adonc entre les hauts barons et les communes d’Angleterre, et selon ce que les Anglois sont communément envieux sur toutes étranges gens, quand ils sont à leur dessus, espécialement quand ils sont en leur pays, que chacun avoit peur et doutance que le dit messire Jean de Hainaut, ni nul de ses compagnons, pût jamais revenir. Mais, quoiqu’on lui blamât ni déconseillât, le gentil chevalier ne s’en voulut oncques delaier ; ainçois dit : « Qu’il n’avoit qu’une mort à souffrir, qui étoit en la volonté Notre Seigneur, mais il avoit promis à celle gentille dame de la conduire jusques en son royaume ; si ne lui en fauldroit pour mourir ; et aussi cher avoit-il prendre la mort avec celle noble dame, qui déchassée et déboutée étoit hors de son pays, si mourir y devoit, comme autre part ; car tous chevaliers doivent aider à leur loyal pouvoir toutes dames et pucelles déchassées et déconfortées, à leur besoin, mêmement quand ils en sont requis. »

CHAPITRE XVII.

Comment messire Jean de Hainaut prit congé de son frère et se mit sur mer pour amener la roine et son fils en Angleterre.

Ainsi étoit mû et encouragé messire Jean de Hainaut, et faisoit sa semonce et prière des Hainuyers être à Halle, et les Brabançons à être à Breda, et les Hasbaignons au mont Sainte Gertrude ; les Hollandois, dont il eut aucuns, à être à Dourdrech. Lors prit congé la roine d’Angleterre au comte de Hainaut et à la comtesse, et les remercia grandement et doucement de l’honneur et de la fête et de la bonne chère et belle recueillie qu’ils lui avoient faite, et le baisa au partir, et la comtesse, et leurs beaux enfans.

Ainsi se partit la dame et son fils, et toute leur route, accompagnés de messire Jean de Hainaut, qui à grand deuil et moult ennuis avoit eu congé de monseigneur son frère, quoiqu’il se fût des premiers accordé et consenti à ce voyage ; mais finalement lui donna de bonne volonté. Et lui dit ainsi messire Jean par trop beau langage : « Monseigneur, je suis jeune et encore à faire ; si crois que Dieu m’ait pourvu de cette emprise pour mon avancement ; et, si Dieu m’aist, le courage m’en sied trop bien que nous en viendrons à notre dessus ; car je cuide et crois de vérité que par péché, à tort et par envie, on a cette roine déchassée, et son fils, hors d’Angleterre. Si est aumône et gloire à Dieu et au monde de adresser et reconforter les déconfortés et déconseillés, espécialement si noble et si haute dame comme celle-ci est, qui fut fille de roi, et est descendue de royal lignée, et sommes de son sang et elle du nôtre. J’aurois plus cher à renoncer à tout ce que j’ai vaillant, et aller servir Dieu outre mer sans jamais retourner en ce pays, que la bonne dame fût partie de nous sans confort et aide. Si me laissez aller et donnez congé de bonne volonté ; si ferez bien, et vous en saurai gré, et s’en exploiteront mieux mes besognes, au plaisir de Dieu qui tout ce me veuille octroyer. »

Quand le bon comte de Hainaut eut ouï son frère, et aperçu le grand désir qu’il avoit de faire ce voyage, qui à très haute honneur lui pouvoit tourner et à ses hoirs à toujours mais, et connut bien qu’il disoit vérité, si en eut grand’joie et lui dit : « Beau frère, jà à Dieu ne plaise que votre bon propos je vous brise ni ôte ; et je vous donne congé au nom de Dieu. » Lors le baisa et lui estraingnit la main, en signe de très grand amour.

Ainsi se partit messire Jean de Hainaut, et s’en vint ce jour gésir à Mons en Hainaut, et aussi la roine d’Angleterre. Que vous élongerois-je la matière ? Ils firent tant par leurs journées qu’ils vinrent à Dourdrech en Hollande, où l’especial mandement étoit fait. Là en droit se pourvurent de nefs, de vaisseaux grands et petits, ainsi qu’ils les purent trouver, et mirent dedans leurs chevaux, leurs harnois et leurs pourvéances, puis se commandèrent en la garde Notre Seigneur, et se mirent en chemin par mer. Là étoient de chevaliers Hainuyers avec monseigneur Jean de Hainaut : messire Henry d’Antoing, messire Michel de Ligne, le sire de Gommegnies, messire Perceval de Semeries, messire Robert Baillœil, messire Sance de Boussoy, le sire de Vertaing, le sire de Potelles, le sire de Villiers, le sire de Hénin, le sire de Sars, le sire de Bousies, le sire d’Aubrecicourt, le sire d’Esturmel, messire Oulfart de Ghistelles et plusieurs autres chevaliers et écuyers, tous en grand désir de servir leur maître.

CHAPITRE XVIII.

Comment la roine d’Angleterre et messire Jean de Hainaut et leurs gens après grand’tempête arrivèrent en Angleterre.

Quand ils furent départis du hâvre de Dourdrech, moult étoit bel le navie selon leur quantité, et bien ordonné, et le temps bel et seri et assez moiste et attrempé ; et girent à l’ancre cette première marée devant les digues de Hollande sur le département de la terre. Lendemain, ils se désancrèrent, et sachèrent leurs singles à mont, et se mirent à chemin en côtoyant Zélande ; et avoient entente de prendre terre à un port qu’ils avoient avisé ; mais ils ne purent, car un grand tourment les prit en mer qui les mit si hors de leur chemin, qu’ils ne surent, dedans deux jours, là où ils étoient. De quoi Dieu leur fit grand’gràce et leur envoya belle aventure ; car s’ils se fussent embattus en icelui port qu’ils avoient choisi, ou aucques près, ils étoient perdus davantage et chus ès mains de leurs ennemis, qui bien savoient leur venue et les attendoient là en droit pour eux mettre à mort, et le jeune Édouard, et la roine ; mais Dieu ne le voulut mie consentir, et les fit, ainsi comme par droit miracle, détourner comme vous avez ouï.

Or avint que, au chef de deux jours, ce tourment cessa, et aperçurent les mariniers terre en Angleterre. Si se trairent cette part moult joyeux, et prirent terre sur le sablon et sur le droit rivage de la mer, Sans hâvre et sans droit port. Si demeurèrent sur ce sablon par trois jours, à peu de pourvéance de vivres, en déchargeant leurs chevaux et leurs harnois ; et si ne savoient en quel endroit d’Angleterre ils étoient arrivés, ou en pouvoir d’amis, ou en pouvoir d’ennemis. Au quatrième jour, ils se mirent à voie, à l’aventure de Dieu et de saint George, comme ceux qui avoient eu toutes mésaises de faim et de froid par nuit, avec les grands peurs qu’ils avoient eu et avoient encore. Si chevauchèrent tant, à mont et à val, d’une part et d’autre, qu’ils trouvèrent aucuns hamelets, et puis après si trouvèrent une grand’abbaye de noirs moines que on clame saint Aymon ; et s’y herbergèrent et rafraîchirent par trois jours.

CHAPITRE XX.

Comment ceux de Bristo se rendirent à la roine, et comment messire Hue le Despensier le vieux et le comte d’Arondel furent amenés devant la roine.

Le roi et messire Hue le Despensier le fils se tenoient volontiers au château ; le vieux messire Hue le père et le comte d’Arondel se tenoient en la ville de Bristo, et plusieurs autres qui étoient de leur accord. Quand ces autres et ceux de la ville virent le pouvoir de la dame si grand et si efforcé, et presque toute Angleterre étoit de leur accord, et voyoient le péril et le dommage si apparent, ils eurent conseil qu’ils se rendroient, et la ville avec, sauves leurs vies, leurs membres et leur avoir. Si envoyèrent traiter et parlementer devers la roine et son conseil, qui ne s’y voulurent mie accorder ainsi, si elle ne pouvoit faire dudit messire Hue et du comte d’Arondel sa volonté ; car pour eux détruire étoit-elle là venue.

Quand ceux de la ville de Bristo virent qu’autrement ils ne pouvoient venir à paix ni sauver leurs biens ni leurs vies, au détroit ils s’y accordèrent et ouvrirent les portes ; si que madame la roine, messire Jean de Hainaut, et tous les barons, chevaliers et écuyers entrèrent dedans, et prirent leurs hôtels dedans la ville de Bristo ; et ceux qui ne s’y purent loger si se herbergèrent dehors. Là furent pris le dit messire Hue le père et le comte d’Arondel, et amenés par devant la roine pour faire d’eux sa pure volonté. Et aussi lui furent amenés les siens autres enfans jeunes, Jean son fils et ses deux fillettes, qui furent là trouvées en la garde messire Hue. De quoi la dame eut grand’joie, quand elle vit ses enfans que vus n’avoit de grand temps ; et aussi eurent tous ceux de son côté qui point n’aimoient les Despensiers ; et si avoient grand’joie entre eux, selon ce que pouvoient avoir grand deuil le roi et messire Hue le Despensier le fils, qui étoient en ce fort château enclos et qui voyoient le meschef si grand qui leur couroit sus si apparement, et voyoient tout le pays tourner avec la roine et son ains-né fils, et dresser et émouvoir contre eux ; dont ils eurent douleur et peur, et assez à penser, ce ne fait pas à demander.

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